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A propos des lois «mémorielles»
Selon le texte de la loi, pas encore votée, dont le débat a commencé à l’Assemblée nationale, seraient punies d’un an de prison et/ou 45 000 euros d’amende ceux qui feraient « l’apologie, la banalisation ou la négation grossière publique » des « crimes de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre » qui « auront fait l’objet d’une reconnaissance par la loi ».
Toute l’hypocrisie monstrueuse et le danger considérable de cette loi se trouvent dans ces derniers mots. Ainsi, il reviendrait à la « loi », votée par les majorités parlementaires (soumises, dans notre régime, aux pressions de l’exécutif), de dire ce qui est « génocide », mais aussi « crime contre l’humanité » et « crime de guerre », et donc aussi de délimiter ce qui officiellement ne l’est pas.
D’un côté, des excités UMP et FN pourraient si le contexte politique le leur permet, faire réprimer de prison et d’amende la diffusion des œuvres des historiens de la révolution française comme Jaurès, Mathiez, Lefebvre ou Soboul et bien d’autres de droite ou de gauche qui ne connaissent pas (et pour cause ! ) le « génocide vendéen », ou encore les œuvres des historiens de la révolution russe Léon Trotsky, Marc Ferro ou Orlando Figes qui n’ont pas noté le fait que la révolution d’Octobre aurait été non seulement un odieux complot bolchevik mais en prime un « génocide ».
D’un autre côté, s’il est bien vrai que l’armée turque ottomane, d’où sont sortis les officiers kémalistes qui prétendirent ensuite faire, avec retard, une révolution bourgeoise et laïque en Turquie et lui taillèrent surtout une camisole de force militaire, a commis un terrible génocide à l’encontre des Arméniens pendant la première guerre mondiale, il ne faut pas compter pour l’instant sur la « reconnaissance par la loi » des génocides avérés commis par l’impérialisme français. Les « génocides reconnus par la loi » en France pour le XX° siècle sont au nombre de deux seulement : Arméniens pendant la première guerre mondiale, Juifs pendant la seconde. Pour reprendre les termes qu’emploient sans vergogne les moralistes de service envers la Turquie, on peut donc parler, de leur propre point de vue, de « négationnisme d’Etat » français envers pas moins de cinq autres génocides, et notamment de deux qui n’auraient pas eu lieu sans l’Etat français.
En effet, si l’on reprend une définition la plus rigoureuse possible de ce qu’est un génocide, à savoir le massacre systématique d’une fraction majoritaire ou au moins fort importante d’une population dans le cadre d’une volonté de tuer celle-ci en tant que telle, de type raciste ou similaire, si donc l’on ne compte pas comme « génocides » de nombreux massacres ayant eu des effets comparables, comme les batailles de la première guerre mondiale, comme l’anéantissement des régions allemandes orientales en 1945, comme Hiroshima et Nagasaki, comme le massacre du peuple Khmer par les prétendus « Khmers rouges » en 1975 (souvent qualifié de génocide), si l’on ne compte toujours pas les famines artificiellement provoquées (blocus contre la Russie rouge en 1918-1921, Ukraine 1930, Bengale 1941, Biafra 1969, blocus de l’Irak 1991-2003, sud-Soudan …), ni les « simples » déplacement forcés de population, des Tchétchènes aux Algériens, si l’on ne compte pas plus les projets génocidaires commencés mais non aboutis, comme ceux menés à l’encontre des Serbes par les nazis, fascistes et oustachis pendant la seconde guerre mondiale, ou à l’encontre des Bosniaques par les milices serbes en 1992-1995, bref si l’on s’efforce d’être restrictif, en ne retenant que l’intention génocidaire et sa réalisation avancée, ils nous en reste quand même, pour le XX° siècle, pas moins de sept.
En précisant d’ailleurs qu’on a en arrière-plan, juste avant et se prolongeant parfois au XX° siècle, sachant que l’on devrait examiner la question aussi en Amérique du Sud, le massacre délibéré de nombreux peuples amérindiens, australiens, indo-pacifiques ou polynésiens notamment par les colons anglo-saxons, avec le génocide totalement réussi (il ne reste plus personne) des peuples de Tasmanie, qui inspira La guerre des mondes de H.G. Wells. Avant de donner notre liste, délibérément restrictive, précisons encore deux choses :
-elle pourrait n’être pas exhaustive en cas de génocide « non officiellement reconnu » et suffisamment enterré par ses auteurs et leurs complices : d’où l’importance de la libre recherche historique comme de l’action militante, choses distinctes mais qui vont de pair.
-il ne s’agit pas ici de distribuer des mauvais point et d’établir une hiérarchie morale pour le siècle passé, mais d’en tirer des leçons pour aujourd’hui.
Nous avons donc, au XX° siècle :
1. L’ordre d’extermination des Hereros de Namibie par le général allemand Lothar von Trotta entre 1904 et 1911 : environ 100 000 morts probables.
2. Les crimes commis dans le cadre des déplacements forcés des Arméniens par l’armée turque et ses supplétifs kurdes en 1914-1918, culminant en 1915 dans des massacres systématiques : environ 800 000 personnes massacrées, 1 million et demi de morts au total par la faim et les mauvais traitements.
3. En même temps que les Arméniens, le génocide trop peu connu commis contre les Assyriens, populations de langue araméenne et de religion chrétienne nestorienne : peu d’estimations fiables, si ce n’est que la grande majorité de ce groupe a été tuée.
4. Le plus ample et le mieux planifié de tous les génocides à ce jour est celui commis à l’encontre des Juifs par l’Etat allemand gouverné par les nazis, avec la collaboration active de tous les régimes soumis alors à l’Allemagne en Europe continentale, la sympathie du Vatican, et la passivité des alliés anglo-saxon et soviétique : prés de 6 millions de morts entre 1941 et 1945, faisant suite à une escalade explicite vers le crime de masse depuis 1933.
5. Dans le même processus et avec les mêmes procédés (camps d‘extermination), l’Etat allemand dirigé par les nazis enclenche le génocide des Tsiganes en 1944 : environ 450 000 morts.
6. Le génocide commis envers les Bamilékés, au Cameroun, en 1959, sous l’égide du criminel contre l’humanité Pierre Messmer, futur premier ministre de la V° République française : 200 000 morts et des supplices sans nom inventés par les parachutistes français.
7. Le génocide commis envers les Tutsis, massacrant au passage aussi les Hutus qui s’y sont opposés et une proportion inconnue des pygmées Twas, au Ruanda en 1994 : 850 000 morts, la plupart découpés à la machette par les milices hinterhamwe sous l’œil bienveillant et avec de fréquents coups de main, si l’on peut dire, de la part des militaires et espions français. En représailles, ce génocide a provoqué des massacres de Hutus dans les régions frontières au Congo au cours des années qui suivirent, et multiplié les risques et projets génocidaires dans les régions du Kivu et d’Ituri.
On notera que dans cette sinistre liste, l’Etat impérialiste allemand est en cause trois fois, l’Etat impérialiste français deux fois, l’empire Ottoman deux fois.
Quand le premier ministre turc Erdogan, « islamiste modéré » modèle pour les Frères musulmans et autres « Partis de la justice et du développement », en clair le parti de l’Ordre, du patriarcat et de la contre-révolution, du Maroc à l’Egypte, riposte aux gesticulations françaises en évoquant le « génocide » de la guerre d’Algérie, on notera qu’il se tient dans la rhétorique traditionnelle et facile d’un anti-impérialisme de pacotille, mais qu’il évite soigneusement d’évoquer les génocides commis envers les Bamilékés et envers les Tutsis, sans doute trop ressemblant par rapport à ce que la mémoire turque officielle refuse d’assumer, très semblable en cela à la mémoire officielle française.
L’impensé et le refoulé sont communs. Rappelons que le régime kémaliste soi-disant laïque prétendait imiter la France républicaine. Ainsi, au nom de « l’unité et l’indivisibilité », si le sultanat et le califat furent abolis d’un côté, de l’autre les génocides commis envers les Arméniens et les Assyriens furent niés et localement poursuivis, les Grecs expulsés et les Kurdes persécutés. Sous le vernis « laïque », ce nationalisme ethnique est le terreau commun aux militaires et aux islamistes dans la Turquie moderne.
En France, ces messieurs qui prétendent nous dicter par la loi ce dont il faut se souvenir ou pas sont les mêmes, rappelons-le, qui viennent de supprimer l’enseignement de l’Histoire dans les classes de Terminales scientifiques des lycées et de massacrer les programmes à un degré invraisemblable.
Reste, enfin, la question de « l’opportunité » d’ouvrir une crise avec le gouvernement turc pour Sarkozy précisément maintenant. On parle de mobiles électoraux, mais ne négligeons pas la diplomatie secrète et les relations avec … ce ci-devant récent ami de Sarkozy, Bachar el Assad. Le message est-il qu’une éventuelle intervention impérialiste hypocrite en Syrie, après avoir laissé le dictateur tuer et torturer, doit se faire sans la Turquie, ou qu’elle ne se fera pas du tout, c’est aussi difficile à dire que sont devenues erratiques et dangereuses, depuis l’intervention en Libye, les gesticulations militaro-diplomatiques du pouvoir français.
Dans tout ça, que deviennent les Arméniens ? Pris en otage …
La vérité passera ailleurs. Toute loi « mémorielle » est liberticide et la légitime et nécessaire reconnaissance des génocides commis envers les Arméniens et les Assyriens passera seulement par la lutte actuelle contre les héritiers des génocidaires, au pouvoir à Paris comme à Ankara.
VP, 24/12/11.
vendredi 30 décembre 2011