Actualité internationale

 

Cesaria Evora, Kim Jong Il et Vaclav Havel

 

Le week-end d’avant Noel 2011 a vu trois décès de célébrités qui nous donnent une galerie de personnages fort illustratifs de l’humanité.


La plus sympathique et de loin est la grande chanteuse capverdienne Cesaria Evora. Pas seulement pour sa sensibilité d’artiste, mais parce qu’ainsi elle est, des trois, la vraie représentante de la grande majorité de l’humanité, qui vit, travaille, souffre, combat, et chante.


Le plus antipathique est évidemment Kim-Jong-Il, le dictateur nord-coréen qui avait succédé à son père, et auquel succède son fils. Cette régression vers la succession monarchique dans un régime qui se pare du nom de « communisme », ce qui n’est pas son moindre crime, va de pair avec une déshumanisation totale des dynastes en question : avec leur look à la Pinochet-Jaruzelski, en pire, on a vraiment l’impression d’avoir affaire à des robots.

Le régime nord-coréen reste le prétexte à la présence des troupes nord-américaines dans la région, la plaie qui empêche le développement national réel de toute la Corée et maintient les régimes bourgeois au Sud, et s’est engagé, mezza voce, dans une « ouverture » économique aux capitaux étrangers, notamment chinois, auxquels il offre ses bas salaires …


Au risque de choquer, mais la réalité est choquante, nous avons là le point commun entre Kim-Jong-Il et le troisième grand décès de ce week-end, Vaclav Havel : lui aussi a pris la tête d’un Etat dirigé par une bureaucratie et a mis en route son ouverture au capital étranger ! Hé oui !

Bien entendu, au plan de la sensibilité intellectuelle et artistique, celui-ci est quand même plus proche de Cesaria Evora que du généralissime Kim-Jong-Il. Il était issu d’une grande famille capitaliste, mais ce sont des choses qui arrivent, voyez Friedrich Engels, et du coup, exproprié, il doit se faire son chemin tout seul dans la Tchécoslovaquie stalinienne : il se fait un nom comme dramaturge en 1963, avec sa pièce La fête en plein air. Le théâtre de Havel n’est pas ce qui l’a rendu mondialement célèbre, et c’est peut-être dommage car, sans en faire un auteur universel, il s’inscrit dans un héritage à la fois kafkaïen et brechtien qui n’est pas sans intérêt. Havel déclare adhérer aux idées du Printemps de Prague de 1968 - le « socialisme à visage humain » - puis, dans ses écrits des années 1970 vulgarise les idées du philosophe éthico-personnaliste Ian Patocka. Il devient l’un des porte-paroles de la Charte 77, front unique des courants réclamant les libertés démocratiques en Tchécoslovaquie, créé l’année 77 (d’où son nom).

En ce temps là, en Occident, ce n’était pas les libéraux, ce n’était pas l’Eglise, ce n’était pas les thuriféraires de la « construction européenne », ce n’était pas les mandarins de l’Université, qui connaissaient et faisaient connaitre le nom de Havel, c’était les trotskystes, les gauchistes et les défenseurs des droits humains à l’Est comme à l’Ouest. C’était eux et nuls autres qui faisaient signer des pétitions contre les emprisonnements et persécutions s’abattant sur les Havel et les Sabata, Simsa, en Tchécoslovaquie, Kuron, Michnik et Modzelewski en Pologne …

Vaclav Havel lui-même, à cette époque, ne s’intéresse guère à la démocratie chrétienne ou à la société libérale dans ce qui vient d’Occident, mais plutôt au rocker new-yorkais Lou Reed et au Velvet underground, à travers un groupe Samizdat (= underground) de rock tchèque, Plastic People of the Universe.

Mais, comme les Polonais du KOR (comité de défense des ouvriers, plus lié, comme son nom l’indique, aux luttes sociales), et comme le courant représenté par Andreï Sakharov en URSS, dés sa création la Charte 77 entend autolimiter ses revendications dans le cadre des accords de Yalta, en s’appuyant sur les clauses relatives aux « droits de l’homme » des accords d’Helsinki, apogée de la collaboration Est-Ouest, signés par tous les pays européens sauf l’Albanie en 1975. Cela signifiait : pas question de renverser la bureaucratie, pas question d’instaurer un socialisme « à visage humain ». La dissidence officielle prenait le chemin de la restauration du capitalisme en accord avec la bureaucratie. Celle-ci, en 1989, quelques mois après avoir encore emprisonné Vaclav Havel, le proclamait président de la République, utilisant son prestige et sa popularité pour calmer la menace de révolution par en bas et opérer sans trop de heurts la « transition » à l’ « économie de marché ».

Président « par intérim » jusqu’en 2003, de la Tchécoslovaquie puis de la République tchèque (ne comprenant pas la question slovaque, il démission temporairement en 1993), V. Havel dans les années qui suivent son arrivée au sommet de l’Etat n’apporte plus rien ni sur le plan artistique, ni sur le plan intellectuel. Il ne semble pas très heureux lui-même, et comme Jacek Juron, l’ancien dissident communiste qui finit ministre des soupes populaires, ses tendances subversives en sont réduites à la manière démonstrative dont il fume comme un pompier, domptant son cancer du poumon à défaut d’avoir dompté les démons du XX° siècle, ajoutant son nom à la liste des grands Tchèques ayant symbolisé l’impuissance à réaliser la démocratie dans l’acceptation de l’ordre existant, les Patacky, les Masaryk et les Benes …

C’est quand même, au fond, le dernier dirigeant politique bourgeois ayant une certaine classe, en Europe, qui vient de mourir. Paix à ses mégots.

vendredi 30 décembre 2011

 
 
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