Parti communiste

 

Aux origines du PCF - Entretien avec François Ferrette

 
  1. -Tu viens de publier un article sur la naissance du PCF à Marseille dans la revue Promemo et un autre sur les origines révolutionnaires du PCF dans la revue Gavroche. Faut-il comprendre que les débuts du PCF restent relativement méconnus ?


Il faut avoir en tête que les recherches ont été déclarées quasiment closes avec la thèse d’Annie Krigel dans les années 1960. Par la suite, les divers ouvrages s’y sont simplement référés. En vérité, peu de recherches universitaires de fond, hormis les travaux d’étudiants sur les situations départementales. Parallèlement, la chape de plomb stalinienne avait obscurci la réalité politique entourant le congrès de Tours jusqu’à ce que les historiens du PCF prennent leur distance dans les années 1970. Il y a eu alors un réel travail de recherche autour de Jacques Girault qui s’est arrêté au moment de la sortie de l’édition critique du Congrès de Tours en 1980. Puis, l’ère mitterrandienne, la chute de l’URSS ont été objectivement une traversée du désert. A tel point qu’en 1990 et en 2000, les anniversaires du PCF ont été ternes. Cela ne veut pas dire que d’autres recherches sur le communisme n’ont pas été entreprises, mais, concernant la question précise de la naissance du PCF, on en est resté au point mort.

Quant à la naissance de la fédération communiste des Bouches du Rhône, il faut attendre 1997 pour disposer d’une vraie recherche d’étudiant reflétant la bataille interne à la SFIO (le PS de l’époque) pour accoucher du PC. Pourtant, d’autres historiens s’étaient penchés sur le même sujet mais avec une description très confuse des rapports de forces entre organisations. Ainsi, le Comité de la IIIè Internationale y était absent alors qu’il a joué un rôle central et que j’ai précisé  dans mon article à la suite du mémoire de 1997 dont un résumé avait été publié dans Promemo en 2006.


  1. -Tes travaux insistent sur le rôle du Comité de la IIIe Internationale dans le gain d'une majorité communiste au sein du Parti Socialiste. Comment se sont passées les choses ?


En mai 1919, le Comité de la IIIè Internationale est fondé avec une cinquantaine de présents à sa réunion constitutive. Après des aléas dans ses relations avec la frange ultra gauche, après des soucis en son sein et des méthodes de développement quelque peu artisanales, le Comité décolle la veille du congrès socialiste de Strasbourg en février 1920. Il le doit à un renfort de jeunes issus des jeunesses socialistes, de « jeunes » mais anciens combattants de la Première guerre mondiale, comme Vaillant-Couturier, Raymond Lefebvre et, bien sûr, Boris Souvarine. Ils veulent des groupes locaux actifs, une presse publique, régulière, qui donne un nouveau son de cloche, bref se donner les moyens d’en faire une tendance de masse. Ils n’y parviendront d’ailleurs qu’imparfaitement. Malgré les obstacles en tout genre, le Comité aura sans doute compté jusqu’à une dizaine de milliers de membres. Il disposait de plus d’une centaine de groupes locaux qui menaient la campagne dans les communes, les départements. Certains avaient atteint un degré d’indépendance important et s’étaient constitués en fédération de comités de base, voire avec une presse publique.


Le Comité de la IIIè Internationale fédérait non seulement des socialistes mais aussi a jeté des antennes dans les milieux syndicalistes-révolutionnaires, anarchistes et parmi les couches neuves du militantisme. Jacques Duclos fait partie de cette génération qui vint au militantisme et au communisme par le biais des activités de l’ARAC (association d’anciens combattants) et du Comité de la IIIè Internationale dans le Xè arrondissement de Paris.


Cette force politique sera en mesure de négocier avec les principaux dirigeants, Frossard, Renoult et Cachin, qui se détachent de l’ancienne majorité, pour se rallier à l’Internationale communiste à partir de l’été 1920. Ils ne peuvent pas simplement discuter leur entrée avec « Moscou » mais doivent le faire avec deux interlocuteurs, l’un en France, l’autre en Russie. Mais il a bien fallu une force matérielle pour y arriver, l’organisation consciente des partisans de l’Internationale communiste.


  1. -Quelle était la situation dans l’extrême gauche à l’époque ? Toutes ses nuances étaient-elles pro-bolcheviques ?


Lorsque la IIIè Internationale se constitue en mars 1920, elle appelle à la création de parti communiste dans tous les pays. Cela suscite un débat en France car une frange d’extrême gauche est partisane d’une telle création immédiate qui débouche sur la naissance d’un premier « Parti communiste » qui aura, selon la police, 3500 adhérents. Mais il éclate rapidement en deux tronçons qui, au cours de l’année 1920, auront des effectifs réduits, sans vigueur et qui, finalement s’auto-dissoudront dans le premier trimestre 1921. Les organisations anarchistes soutiendront aussi la révolution russe jusqu’en 1921, certains de ses membres seront parmi les fondateurs du parti communiste né à Tours en décembre 1920.


On peut affirmer aujourd’hui que le Comité de la IIIè Internationale a eu un avantage indéniable par rapport à ses concurrents de l’extrême gauche française : sa capacité à rassembler. Il ne répond pas favorablement aux demandes multiples de l’Internationale communiste qui veut que les communistes français fondent un PC ex nihilo, ce qui revient à quitter la SFIO. En faisant cela, ils risquaient de perdre le lien qu’ils ont avec les masses, avec les militants qui se posent des questions sur l’orientation politique du mouvement ouvrier. Ils restent donc dans la SFIO et y poussent les contradictions jusqu’au bout.


Au final, l’extrême gauche « rupturiste », qui veut construire ses organisations sans tenir compte du poids de la SFIO, subit un échec. On peut qualifier de mécanique et non dialectique la méthode déployée à l’époque par cette extrême gauche pour augmenter leur audience et devenir majoritaire.


  1. -Toi qui es non seulement historien mais également militant, penses-tu qu'on puisse tirer des leçons pour aujourd'hui de ce qui s'est passé au moment de la transformation du PS en PC ?


Chaque période a ses propres caractéristiques à partir desquelles il faut dégager des tactiques et une stratégie adaptées. Ceci dit, le Comité de la IIIè Internationale est un exemple positif comme il en existe rarement dans l’Histoire. Penser arriver à contrebalancer le poids du réformisme dans un pays capitaliste avancé comme l’est la France et lui ravir la primauté dans son lien avec les masses, relève d’un tour de force qui mérite qu’on s’y arrête un instant.


Enfin, un aspect très positif a disparu ou a été très marginalisé dans le mouvement ouvrier, avec lequel il convient de renouer : l’esprit d’ouverture. Celui-ci se manifestait de diverses façons. Il y avait la possibilité d’appartenir à plusieurs partis simultanément. Cela permettait d’avoir un mouvement ouvrier moins fragmenté qu’aujourd’hui, avec un tissu militant plus resserré. En 1919-1920, certains avaient la carte d’adhérent de trois organisations politiques différentes !


L’esprit d’ouverture s’exprimait aussi par l’animation de réunions publiques d’orateurs politiquement éloignés. Louise Saumoneau, secrétaire du Comité de la IIIè Internationale, intervient ainsi à une réunion des Amis du Populaire de St Ouen en mai 1919 aux cotés de Cachin et Longuet, trois sensibilités politiques différentes. Le journal le Populaire était un journal plutôt hésitant avec le communisme, assez ouvert à ce moment-là. Le populaire, futur organe officiel de la SFIO pendant des décennies, insère des communications d’organisations anarchistes, de révolutionnaires de diverses obédiences et permet la publication d’articles de militants se réclamant du communisme.


L’essentiel à retenir, à mon avis, est que les relations militantes étaient sans doute plus détendues entre les différents courants du mouvement ouvrier et ils s’interpénétraient même relativement. Le contact n’était pas coupé entre « camps ». L’intelligence du Comité de la IIIè Internationale a aussi été d’avoir su profiter d’une proximité avec le centrisme (courant intermédiaire entre le réformisme et le communisme, alors majoritaire dans la SFIO) pour augmenter son audience et gagner de nouveaux partisans. Moins que jamais, il ne faut pas que les militants s’opposent sous prétexte de désaccords ponctuels mais qu’au contraire les convergences se fassent.


Malgré l’esprit d’ouverture, le courant sectaire existait malgré tout. Dans mes recherches, je me suis penché notamment sur l’attitude des groupes d’extrême gauche qu’on peut qualifier de gauchiste. Ceux-ci pensaient que l’Histoire leur mordait la nuque, que leur moment était enfin arrivé parce que la SFIO allait s’effondrer d’elle-même laissant une place libre et nette. Ils n’ont jamais pu se développer dans la durée, comme je l’ai dit. Leur thèse, en somme très classique, est que l’on peut construire une organisation révolutionnaire de façon frontale en concurrence directe avec les principales organisations du mouvement ouvrier. Le Comité de la IIIè Internationale voulait, lui, respecter les rythmes de chacun, l’appartenance de chacun aux organisations de son choix tout en favorisant les regroupements dans l’objectif d’amener les organisations du mouvement ouvrier (SFIO et CGT) sur le terrain du communisme. Le Comité était d’ailleurs conçu tout aussi bien comme une tendance large du mouvement ouvrier, transcendant les organisations, que comme une tendance dans la SFIO.


Il y a aussi une leçon à méditer sur une période révolutionnaire : les forces non révolutionnaires du mouvement ouvrier peuvent encore conserver une influence certaine car elles composent avec l’état d’esprit des masses. Comment imaginer actuellement, avec le reflux des idées, que le réformisme ne soit pas encore une force qu’il faut prendre en compte dans sa stratégie politique ? Il semble bien que les masses se tournent fondamentalement vers ses organisations historiquement légitimes, elles avant d’aller voir ailleurs.


 

mardi 9 novembre 2010

 
 
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