Parti communiste

 

A propos de «Camarades ! La naissance du Parti communiste en France» de Romain Ducoulombier (éditions Perrin, 2010)

 

A y regarder de près, la production éditoriale est florissante à l’occasion des 90 ans du PCF. Stéphane Courtois vient de sortir Le bolchevisme à la française, la revue L’Histoire consacre plus d’une vingtaine de pages sur la naissance du PCF et Tzvetan Todorov, un spécialiste de l’histoire des idées, publie le siècle des totalitarismes avec une photo de Lénine en couverture.

De leur coté, les éditions Perrin viennent de publier un nouvel ouvrage sur la naissance du Parti communiste. Romain Ducoulombier en est l’auteur, jeune historien de 34 ans qui suit les pas de François Furet et de Marc Lazar. Ces noms ne doivent sans doute rien dire pour les néophytes mais dans les milieux universitaires, ces derniers se sont fait remarquer par une critique radicale du « fait révolutionnaire » assimilé au totalitarisme. Romain Ducoulombier semble devenir une référence en matière de socialisme et des débuts du communisme français, une couverture médiatique lui assurant un certain relais auprès d’un assez large public (citons la revue L’Histoire mais aussi l’émission Historiquement show animée par Michel Field).

Disons le tout net, la recherche historique est l’objet d’enjeux si importants que l’objectivité semble devoir être remise à plus tard, lorsque les intérêts de classe auront disparu. D’ici là, il faut se contenter d’une histoire partisane et prendre la distance nécessaire lorsqu’on lit des ouvrages portant sur le mouvement ouvrier. Il faut donc prendre ces productions éditoriales comme l’expression d’un moment historique, actuellement en faveur de la classe dominante.

De nouvelles connaissances historiques

Il serait caricatural de circonscrire le livre de Romain Ducoulombier à un simple discours historique entièrement tourné contre le Parti communiste. D’une part, les enjeux dépassent les rangs du PCF car ils intéressent tous les partisans du changement de société, nous y reviendrons. D’autre part, il apporte des informations nouvelles qui permettent de faire progresser nos connaissances sur le mouvement socialiste en 1920.

On partage généralement les courants de la SFIO de l’époque en trois grands ensembles, la droite, le centre et la gauche. La droite avait soutenu les gouvernements français entre 1914 et 1918, le vote des crédits de guerre et défendant la IIè Internationale, le centre ayant été pacifiste et se tournant de façon critique vers l’Internationale communiste. La gauche se positionnait de manière très nette en faveur de la paix, des soviets et des bolcheviks. Ce que l’on ne connaissait pas, c’était la collaboration étroite, bien avant le congrès socialiste de Tours (décembre 1920) qui verra la naissance du parti communiste, entre la droite et les centristes en vue du maintien de la SFIO en 1921. Officiellement, ces deux tendances s’affrontaient en des options différentes mais leurs relations ne pouvaient être officialisés car cela aurait servi d’argument contre les centristes par la gauche, incarnée par le Comité de la IIIè Internationale.

La place de cette tendance communiste au sein de la SFIO est désormais mieux prise en compte. Ce Comité fut le principal point de fixation des forces révolutionnaires dans et hors le PS, dont l’audience fut longtemps négligée. Le rôle de Clara Zetkin au sein du congrès de Tours y est précisé alors que l’on pensait que les dirigeants du Comité de la IIIè contrôlaient tout depuis la prison de la Santé, où ils étaient enfermés depuis mai 1920. C’est dans cette prison que fut rédigée en partie la motion d’adhésion du congrès. En réalité Zetkin, eut un poids important, elle avait organisé quelques réunions avec des représentants de l’aile gauche du centrisme qui avait compris que le prisme communiste devenait incontournable, certains s’y tournant sincèrement. Ce faisant, ils étaient devenus des alliés de la gauche. Au cours de ces réunions, quelques propositions furent d’ailleurs avancées comme la dissolution du Comité de la IIIè Internationale, instamment demandée par Cachin. Romain Ducoulombier précise que les militants avaient à leur disposition un hangar avec un accès pour la poste, le téléphone et le télégraphe, permettant de communiquer rapidement avec les principaux responsables français et étrangers pour échanger les points de vue. Tout ceci est éclairant sur les derniers jours qui vont décider de la création du PC. Mais dès que Romain Ducoulombier quitte la description et investit le champ de l’analyse, les choses se gâtent.

Régénérer le socialisme ou la tentative totalitaire

Romain Ducoulombier travaille depuis de nombreuses années maintenant sur le mouvement socialiste et sur la notion de régénération. Dans sa version remaniée de DEA, présentée en 2003, (en ligne sur le site de la Fondation jean-Jaurès) cette notion est l’axe central visant à démontrer que les premiers communistes étaient porteurs d’un germe totalitaire incarné par l’idée de régénération. Dans le livre Camarades !, cette notion passe en toile fond, elle est plus diffuse. De façon plus directe, on lit dans sa version remaniée du DEA : « Dans sa nouveauté, la bolchevisation constitue pourtant un effort, inconnu jusqu’alors par son ampleur et par sa force, pour ranimer la dynamique totalitaire insufflée au lendemain de Tours par les meilleurs représentants du Comité de la IIIe Internationale. » Il indique encore : « Au cœur de cet idéal régénérateur, dans sa version à la fois radicale et pure, reposent de fortes prédispositions au totalitarisme ». Sur le fond, il réinvestit une grille de lecture de l’histoire du communisme puisée notamment chez François Furet pour comprendre les motivations des premiers communistes. Dans la préface du livre Camarades !, Marc Lazar regrette visiblement « le refus de l’auteur de qualifier de totalitaire ce premier parti communiste au prétexte qu’il n’aurait pas accédé au pouvoir alors que toute sa recherche démontre que le PCF naissant signe la formation d’un mouvement totalitaire ». Son DEA va donc plus loin que son livre édité chez Perrin. Il s’intègre bien plus dans la continuité de François Furet et présente un Ducoulombier aux positions plus tranchées.


Plus grave, la version remaniée du DEA précise la portée historique de sa critique, là encore en pleine filiation avec Furet. Il écrit : « L’espoir d’une régénération révolutionnaire de l’homme et du corps social par le socialisme n’est pas une idée neuve au sortir de la Première Guerre mondiale. Tout au long du XIXe siècle, les différents courants socialistes français, utopiques ou marxistes, en ont tous conçu la nécessité, sans jamais parvenir à le réaliser. La Révolution française avait fait de l’idée de régénération la compagne intime de l’idéal révolutionnaire ». Fallait-il ou non faire la Révolution en 1789 ? De critique en critique, ces universitaires vont jusqu’à contester la révolution bourgeoise du XVIIIè siècle. On les attendra encore moins pour soutenir une révolution prolétarienne.


La gauche de la SFIO militait contre le droit de tendance ?

Pour Romain Ducoulombier, la régénération du socialisme (processus totalitaire intrinsèque) passe notamment par la fin du régime des tendances dans le Parti. Selon l’auteur « Dans l’esprit de Souvarine (dirigeant du Comité de la IIIè Internationale), le redressement moral et politique du socialisme est conditionnée par la suppression des tendances, tare originelle du socialisme parlementaire ». Nous retenons cette idée car elle est importante dans la démonstration de l’auteur, il y consacre de nombreuses pages, comme la preuve par excellence du caractère totalitaire qui définirait les premiers communistes.


Romain Ducoulombier s’appuie sur un tract qui répudiait effectivement la représentation proportionnelle des tendances dans l’Exécutif du Parti. Mais où a-t-il lu que Souvarine voulait en finir avec le droit de tendance ? Il confond la reconnaissance du droit de tendance et sa gestion au sein de l’appareil. Les faits prouvent que leur existence est assurée dans les premières années. La position officielle du Comité de la IIIè Internationale concernant les droits des minorités a été publiée lors du débat sur un projet de statut pour le Parti communiste. Le projet du Comité est publié dans le Bulletin communiste du 5 mai 1921, qui précise dans l’article 18 : « Le Parti reconnait le droit de libre discussion pour les minorités qui peuvent exister en son sein ». L’article 19 complète le propos : « La minorité, s’il y en a une, a droit à une représentation proportionnelle » pour la composition des délégations fédérales aux congrès nationaux. Les adhérents du Parti peuvent choisir  la tendance qui défend une orientation parmi d’autres, laquelle tendance sera appelée lors de votes internes à conduire l’organisation dans un comité directeur composé des membres de la tendance majoritaire. Les statuts resteront inchangés jusqu’en 1926 au congrès de Lille qui supprimera alors, à ce moment là seulement, le droit de tendance. Le parti français se conforme au Vè congrès de l’Internationale Communiste qui exige alors un remaniement du fonctionnement des partis communistes. La démonstration de Romain Ducoulombier, à vouloir forcer l’histoire, passe par-dessus des faits tangibles et surtout la nécessaire périodisation du communisme français. Mais il avait besoin de passer outre pour démontrer que les premiers communistes allaient dans le même sens que les staliniens. Il y a bien un avant et un après la bolchevisation.


SI l’on regarde les pratiques syndicales dans la CGTU (née en 1921-22, issue de la CGT), largement dominée par les révolutionnaires, Monmousseau, dirigeant national, affirme en 1923 que : « personnellement, je suis tout à fait partisan de la représentation de la Minorité au sein de la Commission Exécutive (de la CGTU), qu’elles que soient les désaccords de principes et de tendances qui puissent transpirer » et se déclare « partisan de la lutte de tendance et de la libre critique ». Par la suite, les tendances seront malmenées, correspondant à la période de bolchevisation à la fois au sein du PC et de la CGTU.


La définition de la civilité socialiste inclut, selon lui, le droit de tendance. Ceci peut laisser songeur de nos jours quand on sait que les actuelles fédérations et confédérations syndicales où sont impliquées assez massivement les socialistes, nient le droit de tendance dans leur fonctionnement interne. Par contre, des militants révolutionnaires, au sein de la FSU notamment, défendent le droit de tendance. L’historien qui se penche sur ces exemples récents aura du mal à y retrouver les repères de Romain Ducoulombier. Son approche de l’Histoire semble désincarnée et devenir une abstraction au-dessus de la réalité politique. Il faudrait au contraire s’appuyer sur des analyses concrètes, mettre en scène les forces sociales qui travaillent le mouvement ouvrier pour comprendre les phénomènes historiques, une Histoire réelle, par en bas.


Haro sur le changement !

Romain Ducoulombier a une dette intellectuelle envers François Furet, comme le rappelle Marc Lazar dans la préface. Furet en arrivait à la conclusion que « L'idée d'une autre société est devenue presque impossible à penser, et d'ailleurs personne n'avance sur le sujet, dans le monde d'aujourd'hui, même l'esquisse d'un concept neuf. Nous voici condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. » Quelle est l’utilité de ces renoncements sinon de conforter le régime actuel ? Au-delà du parti communiste, c’est l’idée même de changement qui est attaquée. Le livre Camarades ! envoie un message qui nous dit de rester bien sage, de ne pas chercher à rompre avec le système économique et politique que nous subissons chaque jour. En cela, son livre dépasse les frontières du milieu communiste et concerne d’autres secteurs révolutionnaires en France. Depuis trente ans, la gauche a essayé des gouvernements réformistes sous Mitterrand puis avec Jospin Premier ministre, aux effets désastreux que l’on sait. Le plus consternant en ce moment est l’atonie de la gauche face aux élucubrations de l’école de Furet qui veut empêcher de penser le changement, qui  tétanise les cerveaux et veut imposer l’immobilisme pro-capitaliste. Après le décès de Furet en 1997, Stéphane Courtois poursuit avec Marc Lazar et désormais Romain Ducoulombier, leur campagne pour paralyser la gauche et annihiler le prisme révolutionnaire. A quand une réponse vigoureuse d’une gauche décomplexée et fidèle à elle-même, donc révolutionnaire ?


François FERRETTE

 

lundi 6 décembre 2010

 
 
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