Histoire Sociale

 

Journée d’étude Pierre Broué

 

Une journée d’étude s’est tenue sur Pierre Broué, à l’université de Bourgogne, le 16 juin dernier.

Ce fut confidentiel. Heureusement qu’il est possible d’écouter les contributions sur le net, mais encore faut-il en avoir le temps.

L’auteur de ces lignes avait contacté l’organisateur officiel du colloque, dans les délais précédant l’envoi de contributions, en se prévalant de mon texte de 2005, publié en anglais dans Revolutionnary History, et en suédois, et présenté par le site trotskyana.net, qui fait référence en matière de documentation sur le trotskysme, comme la contribution la plus exhaustive sur la vie et l‘œuvre de P. Broué disponible sur le net. Il me fut répondu «les interventions sont bouclées», en clair on ne veut pas de la votre, circulez. Est-ce mon statut non universitaire (ce dont je n’ai nul regret ! ) ou d’autres raisons qui expliquent cela, on ne le saura pas car sans nul doute, l‘intéressé se récriera de n‘avoir voulu écarter personne, sauf qu’à moins d’être complètement irresponsable, la nature du procédé ne souffre aucun doute possible.


Finalement, qu’en a-t-il été de ce colloque ?


On peut auditionner la majeure partie des interventions sur http://tristan.u-bourgogne.fr/UMR5605/manifestations/09_10/10_06_16.html (seule l’intervention de Michel Dreyfus n’est pas mise en ligne au moment où j’écris ces impressions).

 

Deux interventions se détachent nettement du lot, l’une par l’ampleur de la vision historique, l’autre par les précisions vivantes données sur le travail de Pierre Broué.

Bernhardt Bayerlein, historien du communisme à Cologne, traitant de «Pierre Broué historien de l’internationalisme» touche au cœur le plus profond de ses travaux, à savoir l’explication -oui, l’explication- des tragédies du XX° siècle -nazisme et stalinisme et leurs conséquences enchevêtrées- par les batailles politiques menées et perdues par des hommes et des femmes en chair et en os, notamment dans les années 1917-1923, entre l’Octobre russe et l’Octobre allemand non advenu, dont l’avortement allait sceller le sort du premier.

Bien sûr, Pierre Broué a étudié aussi des périodes ultérieures, notamment la révolution espagnole, mais c’est dans le lien entre Allemagne et Russie, ces deux foyers du combat pour la liberté de la part du mouvement ouvrier, mais foyers aussi de la bureaucratie tueuse de cette liberté et aboutissant par là même à la trahison et aux tragédies (social-démocratie allemande, stalinisme russe) que gît le cœur de l’histoire comme drame, faite par l’action plus ou moins consciente d’acteurs plus ou moins responsables, parmi lesquels, écrit Pierre Broué dans un article publié en allemand et inédit en français, que cite Bayerlein, il y a finalement plus de victimes que de bourreaux, y compris parmi les «staliniens». La corde qui vibre ici, celle de l’histoire non advenue, ce que nous payons encore, relie l’œuvre de P. Broué et notamment sa Révolution en Allemagne, à la figure de Rosa Luxemburg. Cette intervention est d’autant plus importante que cet aspect est le moins bien connu des militants français ayant lu Broué. Bayerlein voit à juste titre dans son Histoire de l’Internationale communiste le couronnement de l’œuvre de Pierre Broué (et donc non pas sa biographie de Trotsky parue en 1988, ainsi qu’il est affirmé par ailleurs dans le même colloque), bien que ce couronnement soit inconcevable sans la base fournie par les livres des éditions de Minuit des années 1960-1975. Il en souligne le caractère de gigantesque biographie collective tout en regrettant que la «pathologie» des militants acteurs de cette histoire, leur «égo-histoire», semble rester imperméable à Pierre Broué, peut-être à cause de son propre ego lui-même produit et acteur de la tragédie. C’est certainement là la remarque la plus fine, y compris au point de vue politique, que l’on puisse trouver dans ces interventions.


Gérard Roche, qui fut un collaborateur et ami de Pierre Broué, dans une longue intervention, relate une partie de l’histoire de la découverte des Archives fermées de Léon Trotsky à Harvard par une petite équipe conduite par lui, en 1980, et l’histoire de l’Institut Léon Trotsky et de la revue les Cahiers Léon Trotsky. Il n’en relate qu’une partie -peut-être sa contribution écrite sera-t’elle plus détaillée- car, ainsi qu’il le dit lui-même, des faits de dimension personnelle, d’une part, le conflit avec l’éditeur initial (Jean Risacher de EDI) ainsi que les rapports avec l’OCI, d’autre part, sont mis à l’écart de son intervention. Ce qui reste est néanmoins fort intéressant et fait apparaître la dimension presque héroïque d’une entreprise consistant, au début des années 1980, à reconstituer, retravailler et rendre accessible aux générations futures le legs de Léon Trotsky. Les circonstances allaient en effet devenir fort défavorables : climat général des années 1980 si «libérales», affaiblissement sectaire des organisations trotskystes susceptibles de porter ce projet, ce qu’elles n’ont pas fait, marquent notamment ce contexte. Dans ce cadre, c’est l’institution universitaire qui a dit Niet à une demande, pourtant agréée par le ministre d’alors J.P. Chevènement, de P. Broué de constituer une équipe salariée de chercheurs : le refus est venu de l’Université de Grenoble et, pour une raison non élucidée (qui pourrait être tout simplement le dépit ? ) les collaborateurs de l’époque de P. Broué n’en ont rien su jusqu’à son décès.

S’interrogeant sur la part de ces circonstances «objectives» (c’est-à-dire extérieures) et du «subjectif», à savoir le fonctionnement de P.Broué avec ses proches collaborateurs dont il laisse pudiquement entendre qu’il est devenu assez vite insupportable, dans ce qu’il considère comme ayant été un «échec» -pas d’équipe stabilisée, pas de continuation du travail sans Broué- G. Roche, avec une vive générosité, dresse un parallèle entre l’isolement de Pierre Broué à la fin de sa vie et celui de Léon Trotsky. Vive générosité, car certains de celles et de ceux qui ont connu la chose et se sont dégagés du mythe auraient plutôt tendance à dresser un parallèle avec certains chefs de sectes se réclamant de Trotsky. Il n’était pas «minuit dans le siècle» dans les années 1990 et les premières années 2000 (sauf à rejoindre les nostalgiques du bloc soviétique dans leurs litanies sur les jeunes d’aujourd’hui et leur individualisme, ce qui n’est certainement pas le propos de G. Roche), et, d’autre part, l’entreprise de P. Broué n’était pas de construire une organisation politique internationale, mais d’assurer la publication d’une masse de données sur les faits réels de la tragédie du XX° siècle, avec les œuvres de Trotsky au moins pour la période 1929-1940 en leur cœur. Pour l’essentiel, cet objectif là a été atteint, par l’acharnement de Pierre Broué qui, quasiment seul de fait, a mené à bien une tache politique, comme historien, capitale pour les générations futures. C’est cela qu’il faut faire vivre aujourd’hui.


Cette dimension politique est peu présente, toujours sous-entendue, suscitant parfois des ricanements d’initiés perceptibles même sur le net, dans le cadre oh combien limité d’un colloque universitaire sur quelqu’un qui fut pourtant avant tout un historien (et donc en même temps un militant) bien avant d’être un «universitaire». Une seule intervention l’aborde directement et franchement, c’est celle de Jean Hentzgen, qui travaille sur l’histoire de l’OCI. Jean Hentzgen a découvert dans les archives du Cermtri que les textes sur Cuba du groupe «La Vérité» des années 1960-1962 (surnommé groupe Lambert et qui fait la transition entre le vieux PCI, section française de la IV° Internationale exclue par Pablo, et l’OCI) avaient Pierre Broué pour auteur, et que c'était lui qui suivait les contacts avec les oppositionnels du SWP (Socialist Workers Party) américain. C’est là une information importante, car ces textes, fort intéressants et forts riches par leur contenu, ont joué un rôle clef dans les délimitations internationales des organisations trotskystes à propos de Cuba, se situant, dans le cadre du Comité International de la IV° Internationale, entre les positions du Socialist Workers Party états-unien dont la direction, avec Joe Hansen, considérait Cuba comme un «Etat ouvrier» depuis le début, et celle de la Socialist Labour League britannique qui y voyait un régime bonapartiste populiste de gauche. Selon ces textes, il y avait à Cuba un «gouvernement ouvrier et paysan» et une situation de double pouvoir, et, contrairement à ce qui fut expliqué prés de 20 ans plus tard quand l’OCI décida de considérer Cuba comme un Etat ouvrier, par Stéphane Just, le poids du PC cubain et du stalinisme ne jouait pas dans le sens d’en faire un «Etat ouvrier», au contraire. Ces textes ont en effet été réédités par l’OCI à la fin des années 1970 lorsque la révolution nicaraguayenne faisait débat, et Pierre Broué, avec lequel j’ai eu l’occasion d’en parler, ne disait mot de ce qu’il en était l’auteur. Il les avait écrits comme responsable de la Commission internationale du groupe, ce qui souligne le rôle politique essentiel qu’il y joua entre, grosso modo, 1956 et 1965, plus important que tout autre en dehors de Pierre Lambert.

Pour le reste, l’histoire du trotskysme, dont Pierre Broué, historien de Trotsky, fait complètement partie, et sans laquelle on ne saurait donc l’étudier sérieusement, ne semble pas avoir fait partie du champ des préoccupations de ce colloque. C’est peut-être mieux ainsi d’ailleurs, bien que nous soyons un peu là dans un jeu de rôle, différents intervenants conjuguant carrière universitaire et appartenance politique publique à telle ou telle organisation. C’est ainsi que J.G. Lanuque, dans une intervention annoncée comme consacrée à la «réception» du Trotsky de P. Broué en 1988, fait sa revue de presse en laissant de côté le fait que la «mise en dehors du parti» de Pierre Broué par le PCI, moment capital pourtant de sa vie politique et de sa vie tout court, s’est produit à l’occasion de la campagne de promotion éditoriale de ce même livre. Cela dit, on ne peut que se réjouir de la présence et de l’intervention de Jean-Jacques Marie, véritable historien, toujours membre de l’ex-OCI devenue un «courant» du POI, qui à vrai dire ne dit pas grand-chose qu’on ne sache déjà sur Pierre Broué, mais qui fait «du Jean-Jacques Marie», agréable à entendre et intelligent, sur l’histoire de l’URSS. I

Il exprime deux critiques sur des écrits de P. Broué, l’une selon laquelle la Quatrième Internationale n’avait finalement pas vraiment existé pour lui, l’autre selon laquelle il se serait fait de grosses illusions sur Eltsine en Russie au début des années 1990.

La première critique repose sur une connaissance incomplète de ce que P. Broué a écrit sur la IV° Internationale, notamment dans les trois numéros des Cahiers Léon Trotsky sur la seconde guerre mondiale, à moins que cette ignorance ne soit feinte. Pour P. Broué, Léon Trotsky avait voulu que soit formellement fondée la IV° Internationale afin de rendre possible la construction de partis révolutionnaires de masse dans le cours de la transformation de la seconde guerre mondiale en guerre civile européenne et mondiale -et ceci ne s’est pas produit pour des raisons parmi lesquelles la responsabilité des trotskystes est plus lourde que celle de Trotsky, assassiné juste à ce moment là, et aussi que celle des circonstances objectives. On peut être d’accord ou pas avec cette analyse qui, pour P. Broué, était aussi un peu comme un bilan de sa vie, mais il faut partir de là pour discuter sa position.

Quand à la seconde critique, qui vise le petit livre «Le putsch de Moscou», elle est grosso modo exacte, mais elle devrait être mise en parallèle avec la position de ceux qui espéraient que des secteurs de la bureaucratie allaient s’opposer à Gorbatchev et empêcher une restauration capitaliste, et la finesse critique de J.J. Marie, aigüe s’agissant de P. Broué, pourrait sans aucun doute s’exercer avec acuité sur les écrits et les actes de l’époque des dirigeants de son organisation, Pierre Lambert et Daniel Glucskstein.

L’intervention de Gilles Vergnon, présentée comme concernant Pierre Broué historien, entend plutôt le situer par rapport à l’université française et à ses figures reconnues. Gilles Vergnon a constaté que dans les années 1960 et les premières années 1970 Broué écrivait et était recensé dans les revues consacrées que sont les Annales et la Revue d’Histoire moderne et contemporaine, et plus par la suite. Il rappelle son attachement à l’historien -mais aussi formateur d’instituteurs, figure locale, militant syndicaliste, pacifiste, et pas universitaire- Elie Reynier, véritable maitre de Pierre Broué, qui lui a fait lire jeune tant Lucien Febvre que Léon Trotsky : je me permets de renvoyer ici à mon article de 2005, http://voila.net/bulletin_Liaisons/nosdocs.htm. G.Vergnon développe à partir de ces affinités, l’idée que Pierre Broué avait le plus grand respect pour Fernand Braudel, son «président de jury d’agrégation» (qui lui refusa l’agrégation, ce qui ne figure pas dans l’intervention ! ). Restituer les individus vivants, telle était l’ambition de Lucien Febvre, Elie Reynier et probablement Pierre Broué. Il est difficile, quelle que soit par ailleurs la valeur reconnue de la prose de Braudel, de dire que l’on soit avec lui sur le même terrain. Gilles Vergnon cite d’ailleurs des textes de Broué, peu nombreux et tardifs, contre l’histoire réduite à celle des forces profondes et des mentalités. Il affirme énumérer les quelques textes où Broué expose sa conception de son travail, en oubliant une note importante au texte de Trotsky, Classes, partis et direction dans le recueil publié chez Minuit sur Trotsky et l’Espagne, note que j’ai moi-même citée et commentée voici 5 ans dans l’article que j’avais consacré à la vie et l’œuvre de P. Broué, forcément connu des intervenants. Dans cette note, Broué prend nettement parti pour une conception de l’histoire événementielle, pas au sens vulgaire mais au sens d’histoire faite par des êtres humains vivants, pensant et agissant. L’intervention de Gilles Vergnon semble traversée du regret que les rapports entre P. Broué et l’université aient été si tendus et tend à minimiser ces tensions. La vérité est que P. Broué a conquis ses titres «avec les dents» et pas autrement, s’est imposé comme par effraction à une institution contrainte et forcée de reconnaître ses compétences, et cela tardivement, et que cette reconnaissance n’aurait peut-être jamais eu lieu sans l’intervention d’un grand honnête homme et ardent réactionnaire, Pierre Chaunu. Si son histoire et sa personnalité lui conférèrent à un degré élevé, pour le meilleur et le pire, l’aura et les défauts d’un «grand universitaire», il a acquis tout ça comme de droit, sans passer par les étapes d’une «carrière». En bref, le militant Broué n’était pas un universitaire, mais un historien. Il n‘est certes pas interdit d‘être les deux à la fois, mais ce n‘est pas non plus automatique.

Il ne me semble pas nécessaire de discuter les autres interventions (réserve faite de celle de Michel Dreyfus, non mise en ligne).

Au total, donc, la découverte par J. Hentzgen du rôle de P. Broué dans la discussion internationale sur Cuba dans le mouvement trotskyste, et l’information donnée par Gérard Roche sur le refus par l’Université que soit créée une équipe de chercheurs, rétribués comme tels, autour de lui, au début des années 1980, semblent être les deux informations nouvelles données à l’occasion de ce colloque. Pierre Broué est l’un des historiens les plus important du siècle dernier ; le caractère extrêmement limité de cet «hommage» de l’université en dit plus long sur celle-ci, et ses possibilités scientifiques actuelles, que sur lui, son apport et son bilan historiques et politiques.


Vincent Présumey, 25 juin 2010.

vendredi 25 juin 2010

Vincent Présumey

 
 
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