<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<rss xmlns:iweb="http://www.apple.com/iweb" version="2.0">
  <channel>
    <title>Histoire Sociale</title>
    <link>http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Histoire_sociale.html</link>
    <description>Ceux qui n’apprennent pas des erreurs du passé sont condamnés à les répéter.</description>
    <generator>iWeb 3.0.2</generator>
    <image>
      <url>http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Histoire_sociale_files/la-commune-stamp.jpg</url>
      <title>Histoire Sociale</title>
      <link>http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Histoire_sociale.html</link>
    </image>
    <item>
      <title>Deux conceptions de l’histoire du communisme français</title>
      <link>http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2012/1/2_Deux_conceptions_de_lhistoire_du_communisme_francais.html</link>
      <guid isPermaLink="false">5dc38a36-236e-4e00-a578-14c3f1793a91</guid>
      <pubDate>Mon, 2 Jan 2012 19:23:34 +0100</pubDate>
      <description>&lt;a href=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2012/1/2_Deux_conceptions_de_lhistoire_du_communisme_francais_files/f16b90f0-c7db-11e0-be7b-3e283aca3183.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Media/object001_2.jpg&quot; style=&quot;float:left; padding-right:10px; padding-bottom:10px; width:183px; height:137px;&quot;/&gt;&lt;/a&gt;Romain Ducoulombier répond dans &lt;a href=&quot;http://tempspresents.wordpress.com/2011/11/08/romain-ducoulombier-francois-ferrette/&quot;&gt;un texte publié le 8 novembre&lt;/a&gt; dernier aux différentes critiques que j’ai pu formuler dans mon livre paru en septembre 2011. Pour couper court à toute polémique inutile sur le choix du titre, La véritable histoire du parti communiste français, précisons tout de suite qu’il n’est pas de mon fait, c’est un choix éditorial. Mais au-delà de cet aspect anecdotique dont la critique est facile, entrons plus sérieusement sur le fond des arguments et commençons par le rôle des historiens.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La métapolitique et la place des historiens&lt;br/&gt;Romain Ducoulombier distingue l’histoire politique de l’histoire scientifique. Il divise par là ceux qui sont investis d’une scientificité qui leur donne une valeur objective et ceux qui mènent une histoire politique, subjective et donc partisane, considérée comme peu fiable. A la question de savoir si l’on peut écrire l’Histoire objectivement, sans les passions, les engagements et le point de vue des historiens, l’historienne Joan Wallach Scott, spécialiste du mouvement ouvrier français et du féminisme répondait : « Non, il est impossible d’écrire l’Histoire ‘objective’. Le point de vue de l’historien entre consciemment ou inconsciemment en jeu. Or, c’est en reconnaissant ce fait, ce point de vue, que nous pouvons mieux écrire l’Histoire, une Histoire à la fois plus engagée et plus critique. »1 Par ailleurs, les catégories de pensée qui servent de sous bassement théoriques à la recherche et à l’exposition des faits historiques, exigent par honnêteté d’être clairement annoncés aux lecteurs.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les historiens occupent une place bien particulière dans la société. Leurs réflexions peuvent avoir des conséquences extrêmement importantes sur la conception du monde, sur les  représentations qui condamnent ou légitiment telle ou telle force politique. Comme je le rappelais dès l’introduction de mon livre, une histoire apaisée ne pourra exister qu’après l’extinction de la lutte des classes. En attendant, à leur corps défendant ou non, les historiens s’insèrent dans les débats de l’époque. Aussi, les catégories de pensée sont-elles fondamentales et en disent long sur le rapport des historiens à l’idéologie dominante.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Sur le totalitarisme&lt;br/&gt;Reconnaissons sa franchise à Romain Ducoulombier. Il admet ne plus prendre en compte l’analyse qu’il portait en 2004 au moment de son DEA. A l’époque, il qualifiait facilement tous les protagonistes du Comité de la IIIè Internationale de totalitaires et le totalitarisme était l’alpha et l’oméga de son analyse. Depuis, il s’en est distancé. Dont acte. Il annonce s’éloigner de l’école totalitaire car ce concept est trop statique, selon lui, pour comprendre des réalités très différentes, point sur lequel je suis d’accord. Malgré cette prise de distance, son récent ouvrage De Lénine à Castro2, paru en août 2011, met encore une fois Lénine et Staline sur un pied d’égalité, tous deux qualifiés de « dictateurs ». S’il s’écarte d’un paradigme, il n’en maintient pas moins des analyses qui embrassent dans un même élan un communisme « fourre-tout », là où il y aurait besoin de faire des dissociations.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le questionnement qu’il pose en fin de son ouvrage sur la nature du Parti communiste qui était « ni totalitaire ni social-démocrate » laisse ouvrir une réflexion qui mériterait d’être conceptualisée. Romain Ducoulombier ajoute d’ailleurs dans sa conclusion que si le PCF n’a pas été totalitaire il l’a été… potentiellement. Bref, il place le PCF à la lisière, entre totalitarisme et autre chose, dans une expérience politique hybride constituée d’une pratique visant au monolithisme de la pensée et d’une insertion dans le système international communiste lui insufflant des normes soviétiques. Romain Ducoulombier, jusqu’à présent, n’est jamais très loin de son école d’origine.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;L’argent de Moscou&lt;br/&gt;Romain Ducoulombier me reproche de négliger l’influence de l’argent dans les décisions de l’année 1920 dans le Parti socialiste. « Pas d’argent, donc pas de calcul », dit-il. Mais de quel calcul s’agit-il ? Souvarine et Loriot étaient-ils intéressés par une position avantageuse qui ne serait gagnée qu’en devenant chef de parti ? Menaient-ils dès 1919 un train de vie amélioré grâce à des subsides russes ? Romain Ducoulombier nous dit dans son livre que « de mars à août 1919, 5,2 millions de roubles auraient été envoyés vers l’Europe par les bolcheviks »3. D’une part, l’emploi du conditionnel marque une précaution de langage chez l’auteur. D’autre part, il n’évoque aucunement les montants précis par destinataire, inconnus à ce jour. Romain Ducoulombier en convient d’ailleurs dans son texte critiquant mon livre « Il est vrai qu’il n’existe pour l’instant aucune étude systématique des finances du PCF ». Malheureusement, il mord le trait en disant dans sa thèse que le Comité de la IIIè Internationale est « financé abondamment par les bolcheviks »4. Aucun document, à l’heure actuelle, ne valide cette affirmation5. De deux choses l’une : soit des faits précis permettent de démontrer que les cadres socialistes ont été influencés par un afflux financier et en ont bénéficié avec un train de vie amélioré ; soit l’historien n’a pas de preuves et, dans ces cas, il ne peut tirer de conclusions. A moins d’un parti pris… Cette conception de la politique où l’argent conduit le monde, ignore l’engagement désintéressé, sincère, ce que me conteste sa Romain Ducoulombier. C’est à désespérer du militantisme qui reste incontournable pour changer la société. C’est enfin une manière d’aborder la vie politique un peu courte. L’argent n’explique pas tout, pris en tant que facteur historique que l’on jugerait décisif, il tend même à dépolitiser le débat sur les événements historiques. Le thème de l’argent-corrupteur n’est-il pas un mythe qui cache les véritables problèmes que sont les rapports sociaux de production qui déterminent en dernière instance l’usage de l’argent ?&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les faits historiques concernant l’or de Moscou et le Comité de la IIIè Internationale.&lt;br/&gt;Roland Gaucher, dans son livre Histoire secrète du PCF6, argumentait sur la base d’un courrier authentique de Boris Souvarine qui écrivait en décembre 1927 à propos de la création du Bulletin communiste, organe de la gauche de la SFIO : « Je connaissais l’existence d’un bulletin aux Etats-Unis et je voulais faire quelque chose de semblable. L’argent pour le Bulletin est venu de Loriot, qui l’a obtenu de Lénine (…) ce que nous avons obtenu, c’était vraiment très peu de chose. » Certes, un courrier n’est pas une preuve en soi, mais la description correspond bien à l’état de mes recherches. Pour l’année 1920, il y a un certain nombre d’éléments factuels qui prouvent que l’argent manquait au contraire pour répandre les idées communistes en France : deux hebdomadaires liés au Comité de la IIIè Internationale, cessent provisoirement ou définitivement leur parution dans la dernière ligne droite. Le prolétaire, dans le stratégique département du Nord, voit sa sortie stoppée du 10 juillet jusqu’à la mi-octobre 1920. Lyon-communiste, dont la parution cesse une première fois en août, transformé ensuite en Communiste du Sud-est, s’arrête définitivement fin novembre 19207. Enfin, lorsque le Comité régional de la IIIè Internationale des Bouches du Rhône demande des fonds en septembre de la même année pour mener la campagne d’adhésion, la direction nationale du Comité les lui refuse. Un rapport de police, établi dans le second semestre 1920, envoyé en Russie fait état des faiblesses pécuniaires du Comité et des mauvaises traditions de financement du mouvement ouvrier français8. On ne comprendrait pas que dans la dernière ligne droite, les fonds manquent pour appuyer la campagne d’adhésion au communisme. On est donc loin de la caricature d’un financement sans limite des bolcheviques aux Français. Il faut bien convenir que le fantasme de l’argent de Moscou qui coule à flot a été propagé par les adversaires politiques des premiers communistes.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Si on va plus loin, recevoir des fonds n’est en rien répréhensible. Dès la 1ère Internationale, les ouvriers ont ressenti la nécessité de lier leurs forces pour combattre l’emprise patronale. Certaines luttes sociales ont été victorieuses grâce à ces soutiens. Pourquoi des alliés étrangers ne pourraient-ils pas soutenir financièrement des forces politiques de telle ou telle nation ? A moins de développer une argumentation nationaliste, un internationalisme bien compris admet tout à fait des aides étrangères. D’ailleurs, la bourgeoisie d’un pays sait bien faire appel (intervention militaire, aide financière…) à ses homologues de classe des pays étrangers quand il le faut.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;L’influence des délégués russes&lt;br/&gt;Même s’ils ont reçu des subsides, les leaders, Loriot, Saumoneau puis Souvarine, n’étaient pas des béni oui-oui et ne suivaient pas aveuglément les décisions de l’Internationale. Il faut tout de même signaler qu’ils ont refusé d’obéir aux courriers venant de Russie leur enjoignant de quitter le PS en 1919-1920 pour fonder immédiatement un Parti communiste. Jean-Louis Chaigneau en a fait la démonstration dans sa thèse9 : ce n’est qu’à partir d’avril 1920, après le congrès de Strasbourg, que les communistes russes se rallient à la stratégie de conquête de la SFIO défendue par leurs partisans français. Les leaders Loriot et Souvarine ne se laissaient pas marcher sur les pieds et avaient obtenu le renvoi de Diogott et Zalevski10 dont ils ne supportaient pas les méthodes. Loriot et Souvarine ne refusaient pas les conseils mais conservaient leur libre arbitre. Par ailleurs, Souvarine se plaint dans une correspondance11 de la dissolution du Bureau d’Amsterdam, installée par l’Internationale communiste en novembre 1919 et dissoute par elle en mai 1920. Soumis, Souvarine ?&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Se poser la question des « influences » est tout de même curieux car nous vivons sur une planète où le capitalisme est mondialisé et, sans doute, aucun pays ne peut prétendre en être totalement indépendant. De ce point de vue, savoir si l’on est influencé par des militants extérieurs à notre pays prend une tournure un peu risible. Quand on fait de la politique, on cherche des alliés pour affaiblir ses adversaires. Quand on combat le capitalisme, on sait bien qu’une victoire dans un pays sera précaire tant que l’environnement international restera capitaliste, donc hostile. C’est pourquoi les bolcheviques ont logiquement cherché à gagner à leur cause des organisations et des militants notamment en l’Europe.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Cette thématique « des influences » s’apparente en dernière instance à une vision quelque peu complotiste de la vie politique. On ne peut parler de politique en réduisant les rapports de force à des réseaux occultes car on ne pourra jamais expliquer les ressorts de masse qui se réfractent dans le monde politique. Or, ce sont ces mouvements issus des profondeurs de la société qui valent la peine d’être expliqués.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;François FERRETTE,&lt;br/&gt;le 27 décembre 2011&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;1 &lt;a href=&quot;http://www.agitateur-idees.fr/Site/suite.php?art=93&quot;&gt;http://www.agitateur-idees.fr/Site/suite.php?art=93&lt;/a&gt;&lt;br/&gt;2 Romain Ducoulombier, De Lénine à Castro: idées reçues sur un siècle de communisme, Le Cavalier bleu, Paris, 2011&lt;br/&gt;3 Valeurs Actuelles du 10 novembre 2010, sous la plume de Frédéric Valloire, allait mordre le trait en rendant compte du livre de Romain Ducoulombier : « L’argent ne manque pas : de mars à août [1919], le Comité [de la IIIè Internationale] reçoit 5,2 millions de roubles envoyés par les bolcheviks. Un effort quadruplé entre l’automne 1919 et le début de 1920. ». Ces précisions sont totalement absentes du livre. Les présupposés politiques orientent l’écriture du journaliste : les premiers communistes devaient être forcément couverts d’or moscovite !&lt;br/&gt;4 Cf. page 789 de sa thèse Régénérer le socialisme. Aux origines du communisme français (1905-1925) IEP, Paris, 2007.&lt;br/&gt;5 Un document existe cependant et dont personne ne parle : Compte rendu de la Commission d’enquête sur les subventions reçues par le Comité de la 3ème Internationale, déposé aux Archives départementales de Seine St Denis dans le fonds PCF. Sa consultation permettrait d’en savoir plus à ce sujet.&lt;br/&gt;6 Histoire secrète du Parti communiste français, Albin Michel, 1974. Roland Gaucher, anticommuniste notoire, collabo pendant la Seconde Guerre mondiale, il a participé à la fondation du Front national.&lt;br/&gt;7 On pourrait multiplier les exemples de journaux dont la durée de vie était courte dans les années 1920 pendant la bolchevisation.&lt;br/&gt;8 Bobine n°1, Bibliothèque Marxiste de Paris, service des archives du PCF : rapport de Marthe Bigot.&lt;br/&gt;9 Chaigneau Jean-Louis, Boris Souvarine, militant internationaliste, 1919-1924 : l’internationale communiste et sa section française : les causes de la bolchevisation du PCF, 1996, université de Paris 1.&lt;br/&gt;10 Boris Souvarine, Autour du congrès de Tours, éditions Champ libre, 1981.&lt;br/&gt;11 Courrier de Boris Souvarine à Henriette Roland‐Holst, 08 mai 1920. Bobine n°1, Bibliothèque Marxiste de Paris.&lt;br/&gt;</description>
      <enclosure url="http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2012/1/2_Deux_conceptions_de_lhistoire_du_communisme_francais_files/f16b90f0-c7db-11e0-be7b-3e283aca3183.jpg" length="58161" type="image/jpeg"/>
    </item>
    <item>
      <title>Histoire militante</title>
      <link>http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/12/30_Histoire_militante.html</link>
      <guid isPermaLink="false">3bc3b607-77ee-40dc-b802-32d1c381234f</guid>
      <pubDate>Fri, 30 Dec 2011 15:32:00 +0100</pubDate>
      <description>&lt;a href=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/12/30_Histoire_militante_files/arton1483.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Media/object008_1.jpg&quot; style=&quot;float:left; padding-right:10px; padding-bottom:10px; width:183px; height:137px;&quot;/&gt;&lt;/a&gt;Mauvaise nouvelle pour la santé culturelle, littéraire et historienne de la France : le torchon antisémite de Robert Service « Trotski » est proclamé meilleur livre d’histoire de l’année par le magazine Lire ! A acheter pour Noel ! Ne suivez surtout pas ce conseil !&lt;br/&gt;L’histoire retiendra aussi que la revue qui a le culot de porter ce nom, L’Histoire, a publié sans signature (engageant donc sa rédaction, c’est-à-dire la bien-pensance historienne universitaire française comme telle) un éloge du même torchon antisémite, louant sa « rare objectivité » et dénonçant, au passage, le « dictateur totalitaire » Trotsky. Leçon de choses : les dénonciateurs du « totalitarisme » qui sponsorisent un ouvrage antisémite. Comme un génocide au Ruanda, sur le coup, c’est passé inaperçu. Mais on s’en rappellera …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il y a heureusement quelques bonnes nouvelles qui indiquent que l’histoire militante, celle qui est objective parce qu’elle prend parti, est bien vivante. Voila de vrais cadeaux utiles pour le cerveau et pour l’action à s’offrir ou à offrir pour les agapes du solstice d’hiver.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le Collectif d’éditions Smolny publie, traduit du russe par Julia Gousseva, les articles des Communistes de gauche, adversaires bolcheviks du traité de Brest-Litovsk et d’autres aspects qui leurs déplaisaient dans le jeune Etat soviétique, en 1918, parus dans les 4 numéros de leur organe, Kommunist : notamment Nicolaï Boukharine, par la suite dirigeant soviétique de premier ordre, allié de Staline puis oppositionnel de droite en 1929, exécuté en 1938, Nikolaï Ossinski, président du Conseil économique national, qui animera par la suite la tendance Centralisme démocratique (les « décistes ») et prendra part aux alliances des oppositions bolcheviques de gauche dans les années 1920, assassiné en prison en 1938, Karl Radek, personnalité capitale du communisme polonais, allemand et russe, par la suite oppositionnel de gauche puis rallié à Staline, liquidé en prison en 1939, et Vladimir Smirnov, par la suite animateur des décistes avec Ossinsky et Sapronov, fusillé en 1937.&lt;br/&gt;Nous venons de recevoir ce livre annoncé depuis un moment par souscription, et à première vue le Collectif Smolny ne s’est pas moqué du monde. Un beau livre, édité avec le concours de la Région Midi-Pyrénées, avec appareil critique, préface de Marcel Roelandts et Michel Roger, introduction historique de Stephen Cohen, postface de Guy Sabatier, appendices, repères biographiques, bibliographie et index. On aura sans doute l’occasion d’en reparler, mais disons le tout de suite : bravo !&lt;br/&gt;La revue Kommunist, Collectif Smolny éd., Toulouse, 20 euros (ce n’est pas cher ! ).&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;  Jean-Jacques Marie a refait une biographie de Lénine chez Payot. La précédente est parue chez Balland voici quelques années. Elles ne font pas double emploi, car la première avait manifestement été écrite trop vite. Cette fois-ci, J.J. Marie traite dans chacun des 29 courts chapitre d’un aspect évènementiel et politique précis, de sorte que nous avons une vraie synthèse de base des positions décisives et actes de Lénine, que résume bien le sous-titre, qui est un pied-de-nez à tous les dogmatiques : la révolution permanente. L’idée, que démontre le livre, est bien en effet que Lénine fut un praticien de la révolution permanente, que l’historiographie en général attribue à Trotsky seulement, tout en n’y comprenant pas grand-chose. Toute compréhension théorique commence par la connaissance des faits. Ce livre l’illustre.&lt;br/&gt;Jean-Jacques Marie, Lénine, la révolution permanente., Payot, 27,50 euros.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Voici maintenant un livre attendrissant, mais pas d’une rigueur à toute épreuve. Avec son Histoire populaire de l’humanité, le dirigeant défunt du Socialist Workers Party britannique et de son courant international, l’International Socialist Tendency, Chris Harman, a voulu faire pour le genre humain tout entier ce que Howard Zinn, qui l’a d’ailleurs cautionné, avait fait pour les Etats-Unis.&lt;br/&gt;C’est apparemment loin d’être le cas. Mais soyons honnête, nous n’avons lu que les premiers chapitres sur la préhistoire et l’Antiquité. Assez toutefois pour remarquer que si Chris Harman pourfend dans une note les « marxistes politiques » comme Hellen Meiskins Wood ou Bob Brenner, il ne traite pas tant des évènements, des hommes et des classes en lutte, que des « forces profondes » en pensant, bien entendu, faire montre de matérialisme. Le tout, du coup, en s’étant arrêté en matière de recherche historique à Engels ou peu s’en faut, ou Gordon Childe, c’est-à-dire pas beaucoup plus loin. Moyennant quoi nous avons une révolution néolithique (le passage à l’agriculture) expliquée entièrement par le climat, l’oppression des femmes découlant de l’emploi de la charrue dans les champs (ben oui, la charrue c’est lourd, donc les hommes prennent le contrôle des moyens de production …), et la vénération des vaches dans l’hindouisme découlant naturellement de leur nécessité comme force motrice pour tracter, là encore, les charrues : mais pourquoi diable l’Europe et le Proche-Orient ne sont-ils pas, dans ces conditions, hindouistes ? !&lt;br/&gt;Bon, je fais le serment sur la tête de Tony Cliff de reparler du livre de Chris Harman à un moment ou un autre de l’année 2012, puisque ces remarques ne concernent que les premiers chapitres. Voici pourquoi vous pouvez avoir envie de le lire : je le répète, c’est attendrissant. Comme les images des cours d’Histoire d’autrefois à l’école primaire, avant Internet et tout le bazar, qui commençaient par « nos ancêtres les Gaulois mangeaient dans des écuelles ». Et vive le matérialisme ! &lt;br/&gt;Chris Harman, Une histoire populaire de l’humanité, La Découverte, 25 euros.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il nous faut pour finir faire la promotion de deux livres à paraître ou qui viennent juste de sortir.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;MÉMOIRE DE LA GRANDE GREVE de l’hiver 1960-1961 en Belgique, sous la direction de Luc Courtois, Bernard Francq, Pierre Tilly, éditions Le Cri, Bruxelles, s’annonce comme un ouvrage important sur ce très grand moment, inconnu par l’ignorance hexagonale habituelle alors qu’il est tellement proche, de la lutte des classes en Europe au XX° siècle que fut la grève générale belge contre la « loi unique » anti-retraites et anti-droits des salariés.&lt;br/&gt;Il faut le commander ou le faire commander à l’éditeur : avenue Léopold Wiener, 18, B 1180 Bruxelles, tél 32 (0) 2/646 65 33.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Cheveux longs et poings levés, les jeunes du CERES de 1971 et 1981, de Jean-François Claudon et Julien Guérin, nos amis et camarades animateurs de la tendance OS (Offensive Socialiste) du MJS, ajoute une nouvelle pièce au travail qu’ils ont engagé de mise au clair historique des courants se situant ou ayant voulu se situer à gauche dans le PS français, notamment chez les « jeunes », voire au-delà (rappelons la contribution, mise en ligne sur le site de MILITANT, de Julien Guérin sur Largo Caballero). Parution prévue en février 2012 : souscrire aux éditions Bruno Leprince 62 rue Monsieur Le Prince Paris, 15 euros (14 l’exemplaire euros les cinq, 13 euros les 10).&lt;br/&gt;Ils iront loin !</description>
      <enclosure url="http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/12/30_Histoire_militante_files/arton1483.jpg" length="13046" type="image/jpeg"/>
    </item>
    <item>
      <title> Appel : ressuscitons l’histoire militante</title>
      <link>http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/11/26_Appel___ressuscitons_lhistoire_militante.html</link>
      <guid isPermaLink="false">675ecc2b-812b-4f01-a2f3-6df39ff4695c</guid>
      <pubDate>Sat, 26 Nov 2011 16:22:08 +0100</pubDate>
      <description>&lt;a href=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/11/26_Appel___ressuscitons_lhistoire_militante_files/Barricade_rue_Soufflot_1848.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Media/object001_2.jpg&quot; style=&quot;float:left; padding-right:10px; padding-bottom:10px; width:183px; height:137px;&quot;/&gt;&lt;/a&gt;Nous donnons ci-dessous une traduction de la lettre de 14 historiens ou auteurs de langue allemande concernant la &lt;a href=&quot;Entrees/2011/10/16_Un_barbare_a_Oxford.html&quot;&gt;soi-disant biographie de Trotsky par Robert Service&lt;/a&gt;, «professeur à Oxford».&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Cette lettre, datée du 30 juillet dernier, met les choses au point sur ce livre à l’occasion du projet de publication d’une maison d’édition universitaire allemande reconnue.&lt;br/&gt;Parmi ses 14 signataires, 9 d’Allemagne, 4 d’Autriche et un de Suisse, Helmut Dahmer est un spécialiste de Trotsky, qui dirige une édition de ses œuvres en allemand, Hermann Weber est l’historien de référence de la RDA, Peter Steinbach  est le directeur du Mémorial de la Résistance allemande de Berlin, Bernhard Bayerlein est le principal spécialiste de l’histoire du parti communiste allemand avant 1933 - il a travaillé avec Pierre Broué (spécialiste international de Trotsky, décédé en 2005), de même que Hans Schafranek -Mario Kessler est un spécialiste reconnu des rapports entre mouvement ouvrier et question juive, Oliver Rathkolb est le spécialiste du nazisme en Autriche, le sociologue Oscar Negt est un ancien porte-parole des Étudiants socialistes (SDS) dans les années 1950-1960. Harmund Mehringer, spécialiste de référence sur la résistance social-démocrate au III° Reich, et auteur d’une importante thèse sur la théorie de la révolution permanente dans la tradition marxiste de 1848 à 1907, est décédé le 17 octobre dernier.&lt;br/&gt;Robert Service n’a rien répondu. La maison d’édition Surhkamp Verlag, sans avoir renoncé à son projet, a déclaré avoir mis en route une nouvelle expertise du livre.&lt;br/&gt;Ce document souligne non seulement la nullité scientifique du livre de Service, mais pointe un aspect déterminant, fondamental : son antisémitisme. Les citations qu’il donne ne sont d’ailleurs même pas les pire (voir à ce sujet la critique de Vincent Présumey sur le site de Militant).&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il doit interpeller les Français :  les militants, les universitaires et les éditorialistes.&lt;br/&gt;Aux États-Unis la principale revue académique historique de Chicago a éreinté R. Service. D’Allemagne, d’Autriche et de Suisse arrive cette lettre qui sauve littéralement l’honneur d’une profession et des chercheurs. Mais en France ?&lt;br/&gt;En France, du côté des universitaires : RIEN.&lt;br/&gt;Du côté des éditorialistes, les pires bêtises : le Canard Enchaîné a pu écrire que grâce à Service, on sait maintenant que Trotsky était bien d’accord avec les procès de Moscou - comme si De Gaulle avait signé l’armistice de juin 40 avec Hitler, c’est du même acabit - ou encore on a pu apprendre que l’éditorialiste du magasine Lire Hebdo, grâce à Service, a enfin compris pourquoi Trotsky avait perdu le pouvoir devant Staline : parce qu’il était vaniteux !&lt;br/&gt;En France, seul un article de Jean-Jacques Marie dans la Quinzaine littéraire et un billet de Maurice Nadeau dans la même revue ont un peu sauvé l’honneur. JJ. Marie fait allusion à l’antisémitisme de Service, indirectement, mais n’insiste pas.&lt;br/&gt;Il s’est même trouvé Benjamin Stora, dans le Monde, pour écrire que les trotskystes ne sauraient passer à côté d’un tel livre. Non, cher Stora : le sérieux historique et la discussion des faits, oui, la contrition mal placée auprès des antisémites, non !&lt;br/&gt;Donc, en France, personne n’a, sauf ici même à Militant, relevé un fait élémentaire qui a été vu et perçu en Allemagne : la motivation antisémite de Service.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Nous considérons qu’il y a là un révélateur, un signal d’alerte. En France, la nullité et la servilité des historiens officiels occupant chaires, maisons d’édition et Inspections pédagogiques a franchi les bornes de la décence. Il faut maintenant que les gens sérieux, de diverses tendances politiques, praticiens d’une histoire militante qui a ses lettres de noblesse (de Pierre Broué à Alfred Rosmer en passant par Georges Lefranc ou Jacques Kergoat), reprennent le flambeau. Il faut aussi relancer l’édition bon marché des classiques et des moins classiques du mouvement ouvrier et de la pensée critique. La relève ne partira pas de l’Université mais doit la reconquérir. 6 ans après le décès de Pierre Broué, ceci est un appel aux bonnes volontés qui n’ont pas peur de transpirer. Comment faire ? Par où commencer ? La discussion est ouverte.&lt;br/&gt;Vincent Présumey, pour MILITANT.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Berlin, 30 Juillet 2011&lt;br/&gt;Objet : Publication de la biographie de Robert Service Trotsky&lt;br/&gt;Chère Madame Unseld Berkewicz,&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Votre maison d'édition prépare une édition allemande de la biographie  de Trotsky par Robert Service. Ce projet a provoqué surprise et consternation de la part des historiens professionnels. Le connaisseur de Trotsky David North en a fait une analyse approfondie peu après que ce livre ait été publié par la Harvard University Press. Il est arrivé à la conclusion que Robert Service a bafoué les principes de base de la recherche  historique et que son éditeur avait omis de procéder aux vérifications nécessaires. Une récente recension de ce livre par le biographe de Trotsky Bertrand Patenaude dans l’ American Historical Review a intégralement confirmé les critiques émises par Nord.&lt;br/&gt;North et Patenaude pointent un nombre considérable d'erreurs factuelles par le Service (fausses informations sur des faits biographiques et des événements historiques, des dénominations incorrectes des lieux et des personnes, déformations complètes flagrantes, par exemple sur la position de Trotsky à propos de l’autonomie de l’art et de la prise de partie en matière artistique). Les sources de Service ne sont pas fiables. Beaucoup, très difficiles d'accès et très difficilement vérifiables pour la plupart des lecteurs, n'ont strictement rien à voir avec ses allégations, ou disent le contraire.&lt;br/&gt;Contrairement à l'annonce du livre des éditions Suhrkamp, Service n'a pas cherché à confronter Trotsky et Staline de manière &amp;quot;impartiale et sincère&amp;quot;. En fait, le but de son travail est de discréditer Trotsky, et malheureusement il a souvent recours à des formules associées à la propagande stalinienne.&lt;br/&gt;La biographie de Service est un pamphlet à charge. L' Evening Standard du 23 octobre 2009 rend compte d'une présentation de son livre dans laquelle il déclare : « Il y avait encore un peu de vie émanent du vieux Trotsky. Ce que le pic à glace n’a pas pu finir,  j'espère que mon livre l'a fait.»&lt;br/&gt;Les origines de Trotsky dans une famille de paysans juifs ont toujours joué un rôle éminent dans les innombrables polémiques menées contre lui. Service lui aussi traite de ces origines que, prétend-il, Trotsky aurait minimisées,  comme revêtant une grande signification. Les passages dans lesquels il joue avec ce thème ont une connotation répugnante. Nous pouvons lire ceci dans la traduction allemande de l'édition originale en anglais (1) :&lt;br/&gt;«Les antisémites du pays considéraient les Juifs comme une race dépourvue de tout sentiment patriotique à l’égard de la Russie. En devenant ministre des Affaires étrangères d’un gouvernement plus intéressé par la diffusion mondiale des idées révolutionnaires que par la défense des intérêts du pays, Trotsky ne contredisait pas l’idée répandue que l’on avait du «problème juif». Il était vrai qu’en acceptant un poste important au gouvernement, il deviendrait inévitablement un objet de haine pour les groupes politiques ultranationalistes, en Russie comme à l’étranger. La situation en avait déjà fait le Juif le plus célèbre de la planète. Comme le déclara, avec sa causticité habituelle, le chef de la Croix-Rouge américaine en Russie, le colonel Raymond Robbins, devant Robert Bruce Lockhart, chef de la mission diplomatique à Moscou : Trotsky était à tout point de vue un fils de pute, mais aussi le plus grand juif depuis Jésus-Christ.» (p.192. Ed française p. 220).&lt;br/&gt;«Doué d’une intelligence insolente, il avait des opinions tranchées et ne se laissait intimider par personne. Ces traits de caractère étaient plus prononcés chez lui que chez la plupart des autres Juifs libérés des traditions de leur communauté religieuse et des restrictions du régime impérial. (…) il n’était cependant pas le seul Juif à saisir l’occasion de se placer au premier plan de la scène publique. Au cours des années suivantes, ces intellectuels, comme les communistes de toutes nationalités, s’exprimeraient haut et fort et écriraient des textes incisifs sans se soucier de heurter les sensibilités.» (p. 202. Ed française p. 230).&lt;br/&gt;«La direction du parti était souvent assimilée à une sorte de mafia juive. (…) L’idée que les Juifs dominaient le parti bolchevik était communément répandue.» (p. 205. Ed. française p. 233).&lt;br/&gt;Robert Service croit encore - sans fournir aucune preuve - avoir découvert que le prénom de Trotsky n’était pas Lev, mais «Leiba», ce que Trotsky a démenti. (Parmi les illustrations du livre, Service a inclut une caricature antisémite [n ° 11] Le texte original accompagnant le portrait disait : « Le commissaire à la Guerre et la Marine Leiba Trotsky-Bronstein ... le véritable dictateur de la Russie» suivi de ce commentaire de Service : «En réalité, son vrai nez n’était pas aussi long et aussi tordu, et il n’a pas laissé sa barbiche ni ses cheveux devenir aussi hirsutes et mal entretenus.» (2)&lt;br/&gt;Nous pensons que le livre de Service n’est pas à sa place dans votre maison d’édition reconnue et vous demandons de reconsidérer votre décision.&lt;br/&gt;Vienne, le 30 Juillet 2011&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;(1) Nous avons donné pour les citations de Service la version française des éditions Perrin, et donné les pages correspondantes. (ndlr)&lt;br/&gt;(2) Cette illustration et son commentaire ne figurent pas dans l’édition française. (ndlr)&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Dr Helmut Dahmer Professeur de sociologie à l’Université technique de Darmstadt), Mannheim, 30 Juillet 2011&lt;br/&gt;Dr Hermann Weber, Professeur de sciences politiques et histoire contemporaine, Université de Mannheim.&lt;br/&gt;Signataires complémentaires:&lt;br/&gt;Bernhard Bayerlein, Centre de recherche contemporain, Potsdam&lt;br/&gt;Heiko Haumann, professeur d'Histoire de l’Europe de l'Est, Université de Bâle&lt;br/&gt;Wladislaw Hedeler, historien et auteur, Berlin&lt;br/&gt;Andrea Hurton, historien et auteur, Vienne&lt;br/&gt;Mario Kessler, professeur au Centre for Contemporary Research, Potsdam&lt;br/&gt;Hartmut Mehringer, Institut d'histoire contemporaine, Berlin&lt;br/&gt;Oskar Negt, Professeur de Sociologie, Université de Hanovre&lt;br/&gt;Hans Schafranek, historien et auteur, Vienne&lt;br/&gt;Oliver Rathkolb, professeur à l'Institut d'histoire contemporaine, Université de Vienne&lt;br/&gt;Peter Steinbach, professeur à l'Université de Mannheim, directeur de La Résistance allemande Memorial Center&lt;br/&gt;Reiner Tossdorf, Université de Mayence&lt;br/&gt;Rolf Wörsdörfer, Université technique de Darmstadt.&lt;br/&gt;</description>
      <enclosure url="http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/11/26_Appel___ressuscitons_lhistoire_militante_files/Barricade_rue_Soufflot_1848.jpg" length="44920" type="image/jpeg"/>
    </item>
    <item>
      <title>Un barbare à Oxford</title>
      <link>http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/10/16_Un_barbare_a_Oxford.html</link>
      <guid isPermaLink="false">1111a965-b549-40b2-addb-c687ca76617a</guid>
      <pubDate>Sun, 16 Oct 2011 15:39:51 +0200</pubDate>
      <description>&lt;a href=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/10/16_Un_barbare_a_Oxford_files/trotsky-m_1498005f.jpg&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Media/object002_1.jpg&quot; style=&quot;float:left; padding-right:10px; padding-bottom:10px; width:183px; height:137px;&quot;/&gt;&lt;/a&gt;&lt;br/&gt;Analyse d’un cas clinique : le Trotski de Robert Service.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le bruit court d’éditos en éditos dans la presse française, aux rubriques « culture », « livres » ou «histoire » : une biographie de Trotsky est parue qui serait LA biographie définitive ! &lt;br/&gt;Dans L’Express, un certain Emmanuel Hecht exulte : « Le britannique Robert Service publie la première véritable biographie du fondateur de l’armée rouge. » &lt;br/&gt;Dans Le Point, c’est le glossateur Patrick Besson qui pousse le cri de joie, oyez bonnes gens : « Staline avait raison » (c’est le titre) et poursuit : « Le trotskysme c’était bien. Avant Service ». A bien le lire, le billet de Patrick Besson peut être pris pour de l’humour : son auteur est l’un des très rares éditorialistes à avoir ainsi un tant soit peu assuré ses arrières. &lt;br/&gt;Nulle ironie, nulle précaution, par contre, chez un Marc Riglet dans Lire, dans une presse qui se présente comme plus spécialisée et moins pipole : « Nous tenons en main la grande biographie critique que Lev Davidovitch Bronstein, tout simplement, méritait. » C’est vrai, quoi, il ne l’a pas volé, le saligaud, les meilleurs châtiments arrivent sur le tard, mais attention, « Non qu’il s’agisse d’une biographie à charge - ce qui serait absurde tant les enjeux de cette sorte n’ont plus cours aujourd’hui », mais, voyez vous, le grand historien d’Oxford (pensez-vous ! Oxford ! ), a percé en Trotsky (M. Riglet écrit Trotski, comme Service) « les « misérables petits tas de secret » qui font la vente d’un homme. » (sic).&lt;br/&gt;Involontairement le chroniqueur nous en dit plus qu’il ne voudrait : de misérables petits secrets plutôt que de la grande histoire. Nous allons voir qu’en effet, c‘est bien de cela qu’il s’agit : à Trotsky la grande histoire, à Service ses petits tas. &lt;br/&gt;On pourrait continuer cette énumération : plus nuancé, Philippe Cohen dans Marianne s’interroge quand même un peu sur les sources de R. Service, remarquant que « les notes en russe non traduites ne facilitent pas la vie du lecteur qui est curieux », mais il ne va pas, et on peut le comprendre, jusqu’à soupçonner que ceci serait la plupart du temps fait exprès pour que le lecteur veuille bien admettre qu’il y a une source (il aurait pu, cela dit, remarquer la fréquence de l’absence pure et simple de notes après les affirmations les plus graves) … &lt;br/&gt;P. Cohen appelle donc de ses vœux un « révisionnisme salutaire ». Le révisionnisme, au bon sens du terme, c’est le quotidien de la vraie recherche historique. Disons tout de suite que de ce point de vue le livre du dénommé Service Robert, professeur à Oxford, ne révise rien (et copie beaucoup sans jamais le dire) des deux grands biographes de Trotsky qui l’ont précédé, et qui à la différence de lui méritent tous deux d’être appelés « grands » et « biographes », Isaac Deutscher et Pierre Broué. &lt;br/&gt;Aucun des éditorialistes et chroniqueurs précédemment cités n’a à l’évidence lu Deutscher et Broué et l’on peut douter que certains aient lu Service. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;A priori, il ne devrait pas en aller de même de Benjamin Stora, véritable historien que son histoire personnelle a de plus sans doute porté à lire Deutscher et Broué. Que celui-ci, tout en formulant quelques réserves et en signalant quelques erreurs de taille, en arrive néanmoins à écrire, dans son compte-rendu du Monde des livres, que « Les partisans et les admirateurs de Trotski auraient tort de passer à côté d’un tel livre » en dit long sur le degré d’abdication de la pensée et d’abaissement moral qui sévit aujourd’hui dans la presse « culturelle » en France. &lt;br/&gt;Les partisans de la révolution socialiste aujourd’hui ne passeront pas, en effet, à côté d’un livre présenté comme important, émanant des sommets de l’université britannique (Oxford, mon cher ! ) et consacré à Trotsky. Mais de là à faire pénitence et contrition comme le suggère en quelque sorte Benjamin Stora, malgré les réserves qu’il fait sur ce livre, il faudrait qu’une condition nécessaire soit remplie : que ce livre soit un livre d’histoire, écrit par un historien. B. Stora avait-il connaissance, en rédigeant sa chronique pour le Monde, du jugement définitif porté dans l’Américan Historical Review par Bertrand Patenaude, qui n’est ni un partisan ni un admirateur de Léon Trotsky, mais qui est un historien honnête, sauvant ce qui reste d’honneur à l’Université : &lt;br/&gt;« Dans son enthousiasme à abattre Trotsky, Service commet de nombreuses distorsions de l’histoire ainsi que de véritables erreurs factuelles à tel point que l’on peut s’interroger sur l’intégrité intellectuelle de l’entreprise. »&lt;br/&gt;« Service ne parvient pas à étudier d’une manière sérieuse les idées politiques de Trotsky dans ses écrits et ses discours -il ne semble pas non plus s’être jamais donné la peine de se familiariser avec elles. »&lt;br/&gt;«  … par moments les erreurs me laissent bouche bée. »&lt;br/&gt;Pour que la principale revue académique d’histoire des Etats-Unis accepte de publier une telle exécution, il faut pour le moins qu’il existe réellement un problème, non ?&lt;br/&gt;Il est donc à proprement parler stupéfiant qu’un vrai historien comme Benjamin Stora ait pu se montrer d’une telle modération dans les pages du Monde, au point que les éditions Perrin, l’officine qui, entre deux vies de princesses et un brulot anticommuniste, a saisi l’occasion de marché « Service » dans l’édition française, peut se permettre de citer, il est vrai de manière tronquée, son article en tant qu’éloge de cet auteur …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;En défense de la culture humaine.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Comme le conseille Benjamin Stora, il ne saurait être question de passer à côté d’un tel livre. &lt;br/&gt;Ce faisant, nous allons découvrir autre chose qu’un travail d’historien. Mais ne croyons pas que nous allons découvrir un compendium de falsification. Si Service falsifie, c’est involontairement. Les falsificateurs professionnels fabriquent de fausses sources, Service, lui, n’a pas besoin de fabriquer des sources, il sait déjà que Trotsky est un égocentrique méchant totalitaire et assassin, et cela lui suffit. &lt;br/&gt;Nous allons, à la vérité, plonger dans certains insondables abymes de l’âme humaine, comme aurait dit Sigmund Freud. Ceux de la petitesse, de la mesquinerie, de la stupidité, de l’incompétence crasse, de l’ignorance sûre d’elle-même, bref dans les ressources inépuisables de la bêtise. &lt;br/&gt;Nous allons apprendre des choses, certes, non pas sur Trotsky - lisez Deutscher et Broué - mais sur Service et son monde, son tout petit monde fait de « misérables tas de secrets qui font la vente d’un homme », pour reprendre l’expression si adaptée à ce cas du chroniqueur de Lire ! &lt;br/&gt;Nous allons découvrir, et ceci au moins ne manque pas d’intérêt, ce que les Marx, les Lassalle, les Engels, les Bakounine, appelaient un « philistin » et ce que Wilhelm Reich entendait par le « petit homme ». &lt;br/&gt;Nous allons donc tomber sur un problème politique, moral, intellectuel, fort grave et inquiétant, celui du degré de déchéance auquel peut tomber, à l’orée de la seconde décennie du XXI° siècle, l’histoire officielle dans ce qui fut sous d’autres temps un temple de l’histoire et de la culture. Nous allons défendre Trotsky, sans doute, et ce sera en défendant l’histoire et la culture contre les barbares (voila ce qui aurait dû retourner le cœur de Benjamin Stora ! ).&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Service versus Deutscher et Broué.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Dans sa courte préface, Robert Service prend position envers les deux biographies qui l’ont précédé, ou plus exactement envers les trois puisqu’il y compte aussi Ma Vie, l’autobiographie de Léon Trotsky (écrite en 1929-1930). Isaac Deutscher était, écrit-il, un « fidèle partisan » de Trotsky et il lui « vouait un culte » (faux : ses désaccords étaient importants et connus) et Pierre Broué l’« idolâtrait », affirmation sommaire qui vise à discréditer un travail infiniment plus documenté que celui de Service qui affirme pourtant avoir eu accès à des archives nouvelles. « L’histoire de la révolution russe mérite une étude plus approfondie, et c’est ce à quoi la présente biographie se propose de contribuer. », nous annonce t’il.&lt;br/&gt;Il y a, d’emblée, deux différences notables entre les œuvres de Deutscher et de Broué, d’un côté, celle de Service, de l’autre, qui sautent aux yeux même sans les lire.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Première différence, la taille. Les 600 pages de Service (avec les notes, la bibliographie et les annexes) font face aux plus de 1100 pages de Broué et au volume supérieur encore des 6 tomes de Deutscher (de 1100 à 1500 pages selon l’impression). Je précise cela car les éditorialistes et autres chroniqueurs saluent la monumentalité du travail de Service qui est censé avoir dépassé et démenti ses prédécesseurs en puisant dans de nouvelles sources. L’exploit serait donc encore plus fort : il l’aurait réalisé en étant en même temps beaucoup moins prolixe ! Nous nous attendons donc, conformément à ce qu’il a annoncé dans sa préface, à trouver des réfutations, voire des citations de sources précises et vérifiables, à l’encontre des écrits et des sources de Deutscher et Broué. On cherchera en vain : il n’y en a strictement aucune. Je dis bien : aucune, absolument et strictement rien, nulle part.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Seconde différence, l’orthographe de Trotsky, qui devient Trotski chez Service. Le « y » a été employé, après quelques variations au début, par Trotsky lui-même, et de façon prépondérante par les bolcheviks et par les russes rouges et blancs, par la presse de toute tendance de son temps, par Deutscher et Broué et par les trotskystes. Le « i » n’est pas « historique », c’est une contrainte des logiciels de correction d’orthographe de provenance anglo-saxonne qui tend à s’imposer peu à peu. &lt;br/&gt;Après Robert Service, « Trotski » désignera aussi ce personnage étrange, si méchant, si égoïste, si imbu de lui-même, dont Robert Service peine à comprendre qu’il ait pu en même temps être un très grand orateur (donnée admise par lui), un chef militaire de premier plan, et un auteur littéraire et politique que l’on ne peut comparer qu’à … Winston Churchill (étalon suprême chez Service) ! &lt;br/&gt;Trotsky, quant à lui, reste le nom du plus grand révolutionnaire du XX° siècle, mais cela, c’est une autre histoire que celle que tente de nous raconter Service.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Quand on entre dans la lecture, une troisième différence majeure oppose aussi Trotsky lui-même avec Deutscher et Broué, d’une part, et Service d’autre part : le style. &lt;br/&gt;Or, la question du style préoccupe beaucoup Service, qui s’étonne sincèrement de l’attachement qu’avait Trotsky, précisément, à son style, littéraire et oratoire. Cet étonnement est certainement sincère, en effet, compte tenu de l’absence de style de Service lui-même, qui ferait bien d’en prendre un peu de la graine (ne jamais désespérer …). Pour lui, Trotsky avait incontestablement du style - comme Winston Churchill, by Jove ! - mais cette qualité s’avérait souvent un défaut, car elle « dressait les gens contre lui » (sic : cette affirmation revient souvent). En outre, cette préoccupation stylistique prouve évidemment que Trotsky avait un égo surdimensionné ! &lt;br/&gt;En ce qui concerne le style de Trotsky, celui de Deutscher et celui de Broué, il est incontestable que leur lecture est agréable et que l’élan qui les porte ne nuit pas à la précision du récit et à l’exactitude des références et des sources.&lt;br/&gt;En ce qui concerne le style de Service, un exemple parlera mieux que tout commentaire. Le passage qui suit prétend en somme résumer la façon dont l’Opposition de gauche internationale à la direction stalinienne de l’Internationale communiste s’organise au début des années 1930 :&lt;br/&gt;« Trotski reconnaissait en privé que les choses avançaient lentement et par à-coups. Les Allemands et les Russes n'étaient pas les seuls à lui causer du tracas. Les Français aussi : il y avait en France plusieurs groupes de sympathisants à sa cause, mais ils étaient en conflit perpétuel les uns avec les autres, et en proie à des rivalités internes. Trotski refusa de se donner du mal pour l'organisation de Souvarine (ce dernier le critiquait trop). Il fondait de plus grands espoirs sur le groupe d'Albert Treint, pensant qu'il émergerait comme leader d'une association de partisans de l'Opposition. Peut-être aussi assisterait-on à une reprise du côté de la Belgique (il n'en était pas complètement certain et son scepticisme se justifia). En Tchécoslovaquie, c'était le chaos. Il envoya cependant à ses partisans en Union soviétique une lettre optimiste. Des groupes « pleins d'entrain » fonctionnaient en Belgique et aux Etats-Unis, mais presque toutes les formations étrangères avaient sur la politique vis-à-vis de la Chine des opinions qui le contrariaient beaucoup ; or la communication transatlantique commençait seulement à s'organiser. »&lt;br/&gt;Ce charabia informe est totalement incompréhensible à celui qui ne connaitrait pas par avance l’histoire que Service prétend lui enseigner. C’est manifestement un barbouillage hâtif et négligent copié après avoir survolé en diagonale un peu de Trotsky, un peu de Deutscher et un peu de Broué. C’est sans doute un exemple un peu poussé, mais il y en a plusieurs autres du même acabit, confirmant que cette méthode du barbouillage copieur et incompétent est le procédé d’écriture de Service. Nous avons là les méthodes que l’on retrouve continuellement chez lui : affirmations sans démonstration, invocations de différents politiques non expliqués, répétitions lourdes, contradictions, redondances pénibles, aplatissement systématique de la politique et des idées sur des crêpages de chignon entre petits boutiquiers (pourquoi Trotsky ne veut pas « se donner du mal » pour Souvarine ? parce qu’il le critiquait trop, non mais ! ), incapacité organique à discerner les questions de fond, et ainsi de suite. Et qu’on ne s’imagine pas qu’une note ou un autre passage du livre permet au lecteur d’avoir la moindre idée de qui étaient Souvarine ou Treint et la nature de leurs idées et désaccords éventuels avec Trotsky. De sorte que le livre de Service est d’une lecture extrêmement pénible, bien que le Sunday Telegraph affirme qu’il est « aussi captivant qu’un livre d’aventures. » &lt;br/&gt;Pour être le plus juste possible, reconnaissons qu’il y a quelques passages bien écrits, qui se comptent sur les doigts de la main. Mais ceux-ci sont des paraphrases inavouées - le plus souvent, des paraphrases de Ma Vie de Trotsky et des biographies de Deutscher et de Broué, parfois mal recopiés ou incomplètement. Exemple : p. 65 sur la première arrestation de Trotsky jeune, Service répète ce que dit Ma Vie mais ne va pas jusqu’au bout, de sorte que son lecteur ne saura pas que les paquets de journaux « que la police fort heureusement n’avait pas remarqués » ont été découverts par elle quelques temps plus tard, ce qui a servi à la condamnation des jeunes gens arrêtés. Quand Service ne paraphrase pas, il écrit encore plus mal.&lt;br/&gt;Ce que des commentateurs journalistiques anglo-saxons prétendent avoir apprécié comme un « thriller » se concentre dans le dernier chapitre, sur l’assassinat, qui contient des choses que l’on trouvera chez Broué, dans divers articles de presse, et, d’une façon romancée mais beaucoup plus agréable et en même temps proche de la réalité de par sa compréhension esthétique, psychologique, tragique (toutes choses étrangères à Service), dans le roman du grand écrivain cubain Leonardo Padura, L’homme qui aimait les chiens - qui, lui, ne prétend pas être un livre d’histoire, bien que ses qualités à cet égard soient sans comparaison avec la chose qu’a commis le dénommé Service. &lt;br/&gt;Pour être juste encore, ajoutons qu’il semble que la traduction en français accentue parfois les défauts de l’original anglais. C’est que la maison Perrin ne sait pas plus que Service de quoi il est réellement question dans son texte. Ne vérifiant pas les citations en français (et encore moins en russe), et retraduisant depuis l’anglais, elle réussit à transformer le titre de ce codicille à Leur morale et la notre, qu’est Moralistes et sycophantes contre le marxisme en Moralistes et flagorneurs contre le marxisme (ajoutons que Service donne ce titre sous la forme d’une parenthèse après le titre Leur morale et la notre, de sorte qu’on ne sait pas s’il connait l’existence réelle du texte ni s’il le distingue ou non de Leur morale et la notre - au stade où il en est, ce genre de négligence est un détail banal). &lt;br/&gt;Plus cocasse : dans le récit de la jeunesse de Trotsky on a la surprise d’apprendre qu’il y a des mygales, cette araignée d’Amazonie, dans les steppes d’Ukraine méridionale. Le réchauffement climatique avait donc déjà commencé si fort ? En fait, il s’agit de tarentules (sur lesquelles Trotsky donne une petite anecdote dans Ma Vie). &lt;br/&gt;Je n’ai pas pu vérifier si le terme désignant, chez Trotsky et chez les bolcheviks, les fractions et tendances politiques à l’intérieur d’un parti ouvrier, est ou non « factions » dans l’original de Service comme dans son édition française ; quoi qu’il en soit, l’emploi du mot « factions » , dont le sens est « bande personnelle » ou « coterie » (un mot qui apparait aussi chez Service), au lieu de fractions, tendances, etc., qui désignent des courants politiques (une chose dont Service n’a pas le concept ! ), correspond parfaitement à la vision du monde à la Service.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;De la difficulté du savoir face à la bêtise.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La pénibilité du style, la forme reflétant l’incompréhension du fond, et le nombre élevé d’erreurs factuelles - la moyenne est d’une par page -, ainsi que la difficulté, en raison de la forme digne d’un mauvais lycéen, à discerner parfois ce qui est erreur, pure stupidité, malveillance délibérée, mensonge authentique, tant certaines phrases et certains paragraphes sont mal écrits, rendent délicat l’exercice de compte rendu critique d’un tel pensum. Les mauvais livres peuvent être plus difficile à résumer que les bons, la lumière peut avoir du mal à ordonner l’obscurité, et, pour tout dire, la force de la bêtise constitue le principal défi politique et humain d’un tel livre. Cela fonde l’importance de sa critique et du déboulonnage d’un auteur salué par une armada d’éditorialistes ignares comme étant, justement, celui qui aurait déboulonné Trotsky. &lt;br/&gt;La place de la bêtise, sa nécessité fonctionnelle, apparait nettement ici, au cœur des luttes sociales contemporaines et des contradictions de notre époque. Ce n’est pas une faute que d’être ignorant, quand on sait qu’on ne sait pas et qu’on ne demande qu’à apprendre. La bêtise commence quand on prétend savoir et enseigner, alors que l’on n’y comprend rien et que l’on n’y connait rien. C’est le stade atteint ici.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le monde selon Service.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Première phrase de l’Introduction, première erreur :&lt;br/&gt;« Trotsky a traversé le ciel politique comme une brillante comète, qui attira l’attention du monde entier pour la première fois en 1917. »&lt;br/&gt;Non : c’est en 1905, en présidant le soviet de Petrograd (saint Petersbourg), que Trotsky est devenu célèbre. Mais pour Robert Service, « se faire remarquer », comme il dit, ou encore « occuper un poste », c’est avoir le pouvoir. Ce ne peut donc être qu’en 1917 que Trotsky « attira l’attention du monde entier ».&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Après quelques platitudes du même acabit, on en arrive au fait : une réputation usurpée. Trotsky passe pour avoir été un « gentil » par rapport au « méchant » Staline. Il est indispensable de mettre fin à ce mythe. Selon Trotsky, affirme Service, « Si seulement, avec sa faction », il avait gardé le pouvoir, tout serait allé pour le mieux en Union soviétique. Que Trotsky ait lui-même théorisé la logique de sa propre défaite politique devant la bureaucratie stalinienne, en raison du reflux de la révolution dont cette bureaucratie était l’expression avant d’en être à son tour un facteur décisif, est très au dessus des capacités de compréhension de celui qui n’est, après tout, qu’un modeste universitaire émérite d’Oxford encensé par une armée de sycophantes.&lt;br/&gt;D’ailleurs : &lt;br/&gt;« Si Trotsky avait obtenu le rang de chef suprême [admirons cette expression qui est du Service à l’état pur : le « rang de chef suprême » ! ] à la place de Staline, le risque de voir l’Europe plongée dans un bain de sang aurait été bien plus grand. »&lt;br/&gt;C’est vrai, quoi : avec Staline et la politique stalinienne à la tête du mouvement communiste, le risque de bain de sang était quand même moins grand. Ne comptons pas les millions de morts en URSS puisque Service sait bien que Trotsky en aurait fait autant sinon plus, et tenons pour quantité négligeable les victimes du nazisme et de la seconde guerre mondiale. Non, vraiment, en échappant à Trotsky, sûr que l’Europe a grandement vu diminuer le « risque d’un bain de sang » dans les années 1930-1940 ! Si ce n’était odieux, ce serait comique.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Cela dit, Service n’aime pas se frotter à la « grande » histoire des guerres, des révolutions, des bains de sang évités ou pas. Il ne voit pas les choses à ce niveau là. Son niveau à lui, c’est ça :&lt;br/&gt;« Egocentrique, il [Trotsky] ne doutait pas que sa ferveur et son éloquence assureraient la victoire. Il était plus administrateur que politique. A ce jeu là, Staline était meilleur. »&lt;br/&gt;Il avait quand même quelques qualités, cet homme là, il n’était pas complètement ordinaire (nous tenons là l’impartialité dont le chroniqueur de Lire gratifie Service ! ). Mais il pratiquait « le non dit », « pièce maitresse de l’amalgame de sa vie ». Passons sur ce que cela peut bien être que la pièce maitresse de l’amalgame d’une vie … On s’attend donc à des révélations, tout au long du livre, sur les faits et aspects de sa vie que Trotsky avait enfouis dans le « non dit ». Qu’on ne se fasse pas d’illusions, il n’y en aura aucune. Strictement aucune ! &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;A moins que Service, ce qui est possible, considère faire une révélation en écrivant ceci :&lt;br/&gt;« … il suffit d’examiner son exemplaire du livre de Sydney Hook sur le marxisme et la philosophie, et tous les points d’exclamation ajoutés en marge, pour se rendre compte de sa suffisance et de son égoïsme. »&lt;br/&gt;C’est vrai, quoi, un homme capable de mettre des points d’exclamation en marge d’un livre, aurait bien pu entrainer l’Europe dans ce bain de sang qu’heureusement elle n’a pas connu au milieu du XX° siècle ! Tragédie et comédie de ce siècle terrible se rencontrent involontairement dans le cerveau et la plume de Mr. Service. &lt;br/&gt;Sa hargne contre les points d’exclamations en marge des livres n’est pas anecdotique : elle illustre sa peur et son incompréhension devant l’expression des idées, orale et écrite, et devant le débat argumenté. Trotsky, il le répétera souvent, avait tout de même l’immense tort - et d’ailleurs, « ça lui a fait du tort » et ça n’a pas profité à sa « carrière » ! - de ne pas pouvoir se retenir d’exprimer ses idées !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Mais ce n’est pas tout. Mr. Service a fait une découverte archéologique. Trotsky avait collé à la suite les unes des autres les pages de son Histoire de la révolution russe et cela donnait donc un rouleau, alors qu’il n’était « ni un notable, ni un prêtre, ni un marchand de l’Antiquité »  ! « En découvrant (sic) ce système de rouleaux, fruit de son excentricité, j’ai senti intuitivement sa façon de vivre et de travailler. » Passionnant ! Là, on attend que Mr. Service développe son « intuition » : quelle était donc la vraie façon de vivre de l’égoïste égocentrique Bronstein, révélée dans ces rouleaux dignes de l’Antiquité ? Déception : Service ne dit rien de plus. Ni ici, ni plus loin. Son intuition restera donc dans un « non dit » !&lt;br/&gt;Répondons pour lui. Car, naturellement, Mr. Service n’a pas « découvert », comme il le laisse entendre, les manuscrits de la mer Morte de Trotsky. La méthode de composition de ses livres a été joliment décrite par sa secrétaire du début des années 1930, Sarah Weber (que Service cite, mais beaucoup plus loin), et Pierre Broué notamment y est revenu. Il ne s’agissait pas de faire des « rouleaux », mais de coller les pages entre elles pour les étaler sur son grand bureau, tout en procédant à des opérations de copier-coller, qui se faisaient à l’époque non par ordinateur, mais avec de vrais ciseaux et de la vraie colle, afin surtout d’équilibrer les paragraphes. Le résultat, c’est le texte que l’on peut admirer. Trotsky adorait faire cela, avec un brin incontestable de maniaquerie qui était un trait de son caractère connu depuis longtemps, trait qui n’a évidemment rien à voir avec le grand bain de sang que Staline aurait évité à l’Europe au milieu du siècle dernier. Ces habitudes puisaient leurs origines, comme Trotsky le raconte dans Ma Vie, dans la confection scrupuleuse et amoureuse des tracts clandestins de sa jeunesse, avec un matériel plus qu’artisanal, et remontaient encore plus loin quand l’adolescent avait pu voir un matériel d’imprimerie chez son oncle Spenzer, à Odessa.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Nous voyons là que, sur la petite histoire comme sur la grande, Mr. Service n’a ni intuition, ni compréhension, ni même, on va le voir par moult exemple, les connaissances les plus élémentaires. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Service et Ma Vie.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Tout lecteur honnête et un tant soit peu instruit réalisera en avançant dans Service qu’à l’évidence, l’autobiographie de Trotsky, Ma Vie, et sans doute son Journal d’Exil, sont les seuls livres de Trotsky qu’il a réellement lus, plus un balayage superficiel de l’Histoire de la révolution russe, mais certainement pas une vraie lecture. Cela peut sembler incroyable, mais c’est pourtant vrai. Une variante est possible : que Service ait lu le reste, mais n’y ait rien compris. C’est improbable, car les signes de paresse que donnent ses résumés confus et le peu d’intérêt manifeste qu’il a envers toute théorie, qu’elle soit politique, littéraire ou philosophique, et bien entendu historique, donnent à penser que Service n’a réellement pas la capacité de lire des ouvrages théoriques. Il est toutefois possible qu’au temps de ses années d’étudiant, quand il lui fallait construire sa « carrière », chose qu’il ne peut être que convaincu d’avoir fait plus habilement que ce Trotsky qui ne pouvait pas s’empêcher d’indisposer la hiérarchie en disant ce qu’il pensait, Service ait « lu » d’autres livres de Trotsky et se soit donc considéré depuis comme un spécialiste.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Prétendant analyser Trotsky comme auteur en son chapitre 42, Service se gausse du terme d’« Epigones » dont use celui-ci pour désigner les dirigeants bolcheviques après Lénine. Il lui a fallu se renseigner auprès d’un autre universitaire - pour le coup il donne sa source ! - pour apprendre que les Epigones, dans la mythologie grecque, sont les fils des Sept contre Thèbes. Comme les Epigones ont pris Thèbes, à la différence de leurs pères, Service juge très inappropriée la comparaison de Trotsky qui suggère que les successeurs sont sans talent. Service ignore que les Epigones ne sont pas de belles figures de la mythologie grecque, mais bien des destructeurs. Il ignore aussi que ce n’est sans doute pas le mythe des Sept contre Thèbes que Trotsky avait à l’esprit en faisant cette métaphore, mais l’histoire des successeurs d’Alexandre le Grand, également appelés par les historiens antiques les Epigones, qui se partagent son œuvre tout en la saccageant. Bref, nous avons simplement constaté au passage que l’incompétence de Service ne se limite pas à l’histoire contemporaine.&lt;br/&gt;Son chapitre sur Trotsky « auteur » contient des perles de bêtise crasse. Service trouve très étrange que Trotsky, dans son Histoire de la révolution russe, ait pu dire à la fois que la révolution d’Octobre avait vu la participation des masses, et avait requis une préparation conspirative. Pour lui, c’est l’un ou l’autre - et c’est donc bien entendu une conspiration et rien d’autre - et la preuve de la duplicité de Trotsky à ce sujet, il la découvre dans le fait que, tenez vous bien, au congrès des soviets de la révolution d’Octobre, ceux qui votèrent pour le parti bolchevique « n’avaient pas leur carte ». Ainsi va le monde selon Service : il ne peut se représenter des ouvriers, des soldats, des paysans approuvant le pouvoir aux soviets, la paix, la prise des terres, et la formation du soviet des commissaires du peuple (il n’arrive d’ailleurs tellement pas à se le représenter qu’il ne parvient pas à appeler celui-ci de son nom : sombrant dans le ridicule, il l’appelle « le cabinet » ! ) et il pense que les personnes qui le portent au pouvoir sont des « encartés », et que le fait que certains n’avaient « pas leur carte » prouve la duplicité des bolcheviks ! Qu’en 1917, ces derniers n’avaient tout simplement ni le temps, ni les moyens, ni la préoccupation, de faire imprimer des « cartes » et que ce sont des usines, des casernes, en tant que telles, qui en Octobre s’affirment bolcheviques, échappe tout simplement à son entendement.&lt;br/&gt;Pourquoi, à part le fait que c’est le seul livre de Trotsky qu’il a étudié, Service éprouve t’il le besoin de nous parler un peu longuement de Ma Vie ? La réponse est claire, pitoyable, et éclairante sur les profondeurs de l’âme d’un Service : c’est que ce livre s’est bien vendu (p. 448). Alors que pourtant, il n’avait « aucune compétence commerciale », hé bien finalement, « Financièrement, Trotsky s’en sortait convenablement … » ! Nul doute que question compétence commerciale, Service s’y connaît mieux que Trotsky. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Service a donc lu Ma Vie, et, exploit dont il semble très fier, il a même eu accès et sans doute lu le premier brouillon de Trotsky correspondant au début de Ma Vie. Si le bruit court que Service s’est plongé dans des archives soviétiques inédites, il s’agit pourtant là de sa seule incursion réellement signalée par lui dans des papiers peu connus. Service nous fait miroiter de soi-disant révélations. « Dans son autobiographie, il a coupé certains épisodes et en a gardé d’autres selon ses intérêts politiques du moment.  Il se montra constamment de mauvaise foi envers ses adversaires. » Voila qui est intéressant. Service s’offusque dans le même paragraphe que Trotsky ait pu dénoncer « l’école stalinienne de falsification ». &lt;br/&gt;Alors, Trotsky falsificateur ? Service est ambigu : « si ses récits autobiographiques comportent peu de mensonges à proprement parler, ses écrits pullulent d’inexactitudes importantes. » Alors, peu de mensonges « à proprement parler », mais des inexactitudes délibérées chez cet homme de mauvaise foi ? Service s’enfonce … On espère pour lui qu’il va donner des preuves, des citations, des faits, des sources, des dates.&lt;br/&gt;Et bien non ! &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;L’existence du brouillon des débuts de Ma Vie n’était en rien un secret. Trotsky lui-même y fait d’ailleurs allusion dans Ma Vie. Le passage de la troisième personne à la première personne, et le retrait d’une phrase dans laquelle Trotsky écrit que son travail salarié en Sibérie lui était désagréable (Service semble y voir un signe d’aversion au travail, ce pourquoi Trotsky aurait voulu le dissimuler ! ) sont en tout et pour tout les seules différences entre ce brouillon et le texte définitif qu’il relève effectivement. &lt;br/&gt;Pour le reste, Service accuse Trotsky d’avoir voulu dissimuler la richesse de ses parents, le confort de son enfance et … « l’importance de ses relations avec d’autres Juifs pendant sa jeunesse » (p. 446). &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le premier point est proprement stupide : en lisant Ma Vie, on comprend très bien que les parents de Trotsky étaient des « koulaks » et même, par la suite, des entrepreneurs agricoles d’envergure. Mais c’est ainsi pour Service : Trotsky voulait « éviter, certainement, de passer pour le descendant d’une lignée de patrons » (p. 446). &lt;br/&gt;Ce qui prouverait cette volonté de cacher cette « ascendance », selon Service, est le fait que Trotsky aurait biffé des passages relatant des dialogues avec le chef mécanicien de son père. Le lecteur des premiers chapitres de Ma Vie s’en rappelle pourtant fort bien, de ce beau chef mécanicien qu’était Yvan Vassilievitch …&lt;br/&gt;Remarquons au passage comment Service introduit le terme « lignée » alors que lui-même en parlant des ancêtres de Trotsky, montre qu’ils sortent du milieu juif villageois et ne sont nullement, jusqu’à son père, des « patrons ». Mais « lignée », cela veut dire hérédité - pour Service, hérédité juive et patronale, nous y reviendrons. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le second point recoupe la volonté compulsive de Service d’affirmer que Trotsky était riche ou au moins vivait aisément. Au chapitre 1, il explique que Trotsky a délibérément dramatisé le tableau de son enfance. Ce que Trotsky écrit réellement est très clair : son enfance, dit-il, n’a pas été malheureuse, mais pas non plus ensoleillée. On peut éventuellement sur la base de recherches sérieuses, contester son affirmation, mais il n’y a aucune raison d’en contester la sincérité.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Nous reviendrons plus loin sur le troisième point, décisif, de la judéité de Trotsky. Notons tout de suite son affirmation initiale sur le prénom de Trotsky :&lt;br/&gt;« Jusqu’au moment de choisir le pseudonyme sous lequel il est connu, à l’âge de vingt-trois ans, Trotski s’appelait Leiba Bronstein. »&lt;br/&gt;Le lecteur novice admettra, sans doute sans discuter, la chose. La méthode de Service est celle de l’affirmation pleine d’aplomb. Mais Service ne cite aucun document d’état-civil établissant que le prénom de Trotsky était Leiba, et non Lev (francisé en Léon), et tous les textes sur sa jeunesse, y compris ceux de ses adversaires, le nomment Lev. Mais Leiba, cela fait plus juif. Nous parvenons ici aux frontières du cerveau reptilien dans l’âme de Robert Service. Laissons cela pour l’instant, et poursuivons notre voyage au bout de cette nuit.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Après tout ce qui vient déjà d’être dit, nous pouvons passer vite sur les trois premiers chapitres de Service à propos de Trotsky en son jeune âge. Ces chapitres se lisent assez facilement, ils sont moins lourds que bien d’autres. Devinez pourquoi ? Parce que Service y copie ou y paraphrase des pages entières de ce Ma Vie qu’il a dénigré, se reposant entièrement sur lui, n’apportant aucune information que Trotsky n’avait pas déjà donnée sur lui-même ! Espérons que ceci aura au moins l’effet de faire lire ou relire Ma Vie  !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Méchant Trotsky.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Trotsky était donc un égocentrique. La répétition indéfinie de cette affirmation vaut vérité historique pour Service. Nul doute qu’il soit sincère : le petit personnage attaché à sa carrière, respectueux du « cabinet », et obsédé par l’argent et les Juifs, qui se dessine peu à peu pour nous ne peut que détester une forte personnalité, incontestablement autoritaire, mais parce qu’elle était, elle, pleine de vraie auctoritas.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Service utilise très abondamment une source fort ancienne, déjà utilisée et surtout critiquée pour ce qu’elle vaut : le livre d’un compagnon de la fin de l’adolescence de Trotsky, l’époque de leurs engagements politiques, Grigori Ziv, qui publia une « caractéristique » (Kharakteristika) de Trotsky, en russe, à New York en 1921 (et non 1922 comme indiqué dans la bibliographie de Service), alors qu’il était un émigré de l’aile droite des mencheviks.&lt;br/&gt;Chose intéressante, Max Eastman, intellectuel américain que Service utilise parfois contre Trotsky, caractérise ainsi l’écrit de Ziv : «  … petit livre de misérable dépit personnel. » (Leon Trotsky, portrait of a youth, New York, 1925).&lt;br/&gt;Il est possible de se faire une idée de Ziv par quelques citations. Trotsky était selon lui un agent allemand inconscient :&lt;br/&gt;« L’idée de la conquête allemande, il la cachait - peut-être se la cachait-il à lui-même - dans le fond de son psychisme, comme une réserve, comme un plan de secours au cas où le premier moyen [la révolution] échouerait. »&lt;br/&gt;Toute la thèse du narcissisme fondamental de Trotsky est reprise par Service, à peu prés sans changements dans les termes, chez Ziv, ainsi que le thème de l’abandon de la première épouse et de leurs filles, que diverses anecdotes invérifiables et même cette formule particulièrement bovine de Ziv approuvée et répétée par Service :&lt;br/&gt;« Sans doute éprouvait-il pour ses camarades une amitié sincère, mais il les aimait comme un moujik aime son cheval, ce qui confirme bien son côté paysan. » (notons que ce dernier membre de phrase est une mauvaise traduction des éditions Perrin qui laisserait croire que Trotsky avait un « coté paysan » alors que Service ne manque pas d’égrener ça et là des affirmations sans sources ni preuves selon lesquelles il « méprisait » les paysans ; le texte de Ziv parle, lui, d’ « individualité paysanne » et cela se rapporte non à Trotsky, mais aux moujiks auxquels il est en l’occurrence comparé).&lt;br/&gt;Diverses divagations fumeuses sont directement transposées de manière acritique de Ziv dans Service, ces frères spirituels. On apprend que Trotsky aimait à faire croire que les ouvriers le prenaient pour Ferdinand Lassalle, que Service présente au passage à tort comme « marxiste » ; de manière entortillée et jésuitique, Service reprend à son compte les thèses médicales de Ziv pour lequel Trotsky était un grand épileptique, et que son méchant caractère en découlait ; enfin, nous apprenons avec surprise et délectation, p. 62, que Trotsky était en fait un disciple de … Schopenhauer, plus précisément d’un ouvrage secondaire dans l’œuvre de celui-ci, L’art d’avoir toujours raison, dont Service oublie d’ailleurs de préciser le sous-titre entre parenthèses : (et de se faire détester de tous).&lt;br/&gt;Mais laissons là Ziv, ce digne aïeul de Service.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Voici un exemple de la manière dont procède celui-ci. Nous sommes en 1916, Trotsky est expulsé d’Espagne en Amérique :&lt;br/&gt;« Le Montserrat quitta Barcelone le jour de Noël, le 25 décembre 1916. Trotski prétendit avoir voyagé en seconde classe. C’était un mensonge idiot - de ceux dont il était capable -, car il était enregistré comme occupant d’une cabine de première classe. Il avait payé 1700 pesetas pour des billets de seconde, mais une fois à bord, il s’était aperçu que toutes les couchettes de cette classe étaient occupées, et on leur avait attribué des premières sans supplément. Ce bateau lui semblait n’être qu’un vieux rafiot bon pour la casse, mais au moins ils avaient des couchettes correctes et voyagèrent dans de bien meilleures conditions que les passagers des ponts inférieurs. Tout socialiste révolutionnaire et partisan de la dictature prolétarienne qu’il était, il appréciait le confort « bourgeois ». »&lt;br/&gt;Analysons maintenant ce ragoût.&lt;br/&gt;Service aurait donc montré ici que Trotsky, qui aimait le confort bourgeois, s’est retrouvé, somme toute fortuitement, en première classe pour traverser l’Atlantique et ne s’en est pas porté plus mal, la belle affaire, mais qu’il a caché le fait - un « mensonge idiot », « de ceux dont il était capable ».&lt;br/&gt;Pour une fois, Service donne ses sources en note. Portons-nous y. &lt;br/&gt;« Trotski prétendit avoir voyagé en seconde classe » : la note 7 renvoie au Journal d’Exil de Trotsky … qui ne contient rien de tel.&lt;br/&gt;Deux phrases plus loin, après l’histoire de l’attribution des couchettes de première classe, la note 8 renvoie à une brochure éditée en France par la librairie de la Vie ouvrière en 1919, Vingt lettres de Léon Trotsky. Autrement dit, les renseignements montrant que Trotsky était en première classe viennent d’un auteur dénommé … Trotsky.&lt;br/&gt;Que penser de cet exemple ? Il me semble vraisemblable qu’avec sa négligence habituelle, Service a considéré que c’est dans Ma Vie que « Trotsky prétendit avoir voyagé en seconde classe », car il y donne une description de ce voyage et de ses passagers - une description éloignée du « confort bourgeois » -  que Service paraphrase à la suite de la citation que j’ai donnée. Mais en réalité, Trotsky ne précise rien à ce sujet. Tout au plus peut-on avoir l’impression qu’il laisse entendre avoir voyagé en seconde classe car il parle, après avoir évoqué les voyageurs avec qui il a fallu cohabiter, de ceux de troisième classe.&lt;br/&gt;Je me suis livré ici à ce coupage de cheveux en quatre car nous y voyons Service à l’œuvre. Il accuse Trotsky d’un mensonge que l’on ne trouvera pas dans les œuvres qu’il indique en note, sur la base de renseignements donnés par Trotsky, à seule fin d’avoir quelque chose à dire sur ses goûts bourgeois et son sens de la cachotterie. Nous sommes là dans la sphère de Service : les sous, les « misérable petits tas de secrets qui font la vente d‘un homme », comme disait l’autre. « C’était un mensonge idiot - de ceux dont il était capable » ! … Sans commentaire.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Trotsky est donc méchant, dans son autobiographie, avec sa maman (qu’il juge intellectuellement inférieure à son père), et, quand il est discret sur les siens, c’est évidemment du mépris aux yeux de Service. Autre preuve de sa méchanceté, il vivait aux crochets de ses parents (à 17 ans !) - cette pointe est recopiée dans Ziv, même pas cité. Tout se retourne contre Trotsky dans les mains de Service. Exemple : on sait par d’autres sources que le jeune Bronstein a défié courageusement, voire témérairement, un directeur de prison en 1899, refusant de se découvrir en sa présence et lui demandant de cesser de vociférer. Cet acte n’est pas raconté par Trotsky lui-même. C’est que, explique Service, il a fait en sorte que d’autres racontent ses exploits !&lt;br/&gt;Méchant avec sa maman, méchant avec les femmes. « Son besoin de dominer était un trait marquant de son caractère : comme tous les jeunes gens de sa génération, il ne voulait rien concéder aux femmes. » Ces cancans conventionnels ne se réfèrent, comme d’habitude, à aucune source. Et sont démentis par la suite : le jeune Bronstein tombe amoureux de la femme qui l’a vigoureusement contredit, et donc, en un sens, « dominé », puisqu’elle se déclara marxiste avant lui, Alexandra Lvovna, sa première épouse et mère de leurs deux filles.&lt;br/&gt;Laquelle Alexandra et les deux petites filles furent abandonnés en Sibérie, par cet odieux personnage ! Qu’elle ait donné son accord à une décision commune, Service ne peut pas y croire. Que les parents de Trotsky aient aidé financièrement Alexandra et ses filles, ne fait que prouver son égoïsme - et aussi qu’on ne manquait pas de sous, chez ces gens là. Qu’Alexandra Lvovna, un personnage remarquable et héroïque, ait poursuivi des relations fraternelles avec Trotsky et sa seconde épouse Natalia, et que leurs enfants aient été très proches les uns des autres, les fils de Léon et Natalia ayant appelé Alexandra la babouchka (la grand-mère), que cette militante révolutionnaire ait péri en Sibérie sous Staline, de tout cela le lecteur de Service ne saura pas un traitre mot.&lt;br/&gt;La fille ainée de Léon et Alexandra, Zina, se suicida tragiquement en 1933, dans l’Allemagne où montait la peste brune (contexte historique auquel Service ne songe aucunement). Elle souffrait de troubles mentaux (le professeur Service a son diagnostic, nullement établi pourtant : schizophrène ! ) et l’incommunication entre son père et elle fut le cœur du drame. Que Trotsky ait écrit, dans des lettres privées, que Staline portait la responsabilité de cette mort, outre que cela est en partie vrai car la répression empêchait évidemment la famille de vivre dans des conditions normales, s’explique bien entendu par le refus viscéral du père d’affronter cette vérité. Pour Service, ce n’est qu’une manœuvre de bas étage : « Cette utilisation à des fins politiques de la mort de sa fille n’est pas à son honneur », ose t’il écrire. Qui est inhumain ici ?&lt;br/&gt; D’ailleurs, « son fils Lev [il s’agit de Léon Sedov] a peut-être payé de sa vie sa décision de le suivre en exil » (p. 19), ce qui prouve une fois de plus l’égocentrisme de Trotsky ! Service se surpasse : son autre fils, resté en URSS, y a été assassiné sur ordre de Staline. Mais l’égocentrique Trotsky porte évidemment la responsabilité des crimes de Staline commis envers les membres de sa famille …&lt;br/&gt;Inutile d’en rajouter sur ce chapitre, cela deviendrait rapidement fastidieux : l’odieux et le répugnant sont amplement démontrés.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Service et la révolution.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Après cette descente dans les catacombes de troisième classe de la bêtise humaine, il est temps pour nous de revenir à la « grande » histoire. Mais en portant notre croix : ce retour se fait derrière Mr. Service ! Allons-y, buvons donc le calice …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Avant 1905.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Trotsky devient Trotsky lors de son évasion de Sibérie en 1902 pour rejoindre l’équipe de Lénine et Martov, les rédacteurs de l’Iskra, à l’étranger. Comme l’indique le peu qu’il en dit p. 83, Service n’a pas la moindre idée de ce qui s’est passé au congrès fondateur du POSDR, le Parti Ouvrier Social Démocrate de Russie (un sigle que son lecteur n’aura d’ailleurs guère l’honneur de connaître). &lt;br/&gt;Se produit bientôt, en 1903, le célèbre second congrès de la social-démocratie de Russie qui voit la scission entre bolcheviks et mencheviks, ainsi que la rupture entre marxistes centralistes (aussi bien les mencheviks que les bolcheviks) avec les courants nationaux comme le Bund juif. De façon grotesque, Service confond les positions du Bund pour une séparation des nationalités dans le parti, avec « le droit de communiquer librement en yiddish » dans lequel (p. 91) Trotsky aurait vu « une forme de nationalisme méprisable qui ne plairait qu’aux sionistes. » !&lt;br/&gt;Tout cela est relaté dans un récit de seconde main, écrit avec beaucoup de négligence qui prouve le recopiage : par exemple p. 94 le lecteur pourra se demander quelle est cette « Ligue » (appelée « Ligne » avec une majuscule : coquille ? ) qui apparaît soudain (il s’agit de la Ligue des sociaux-démocrates russes à l’étranger, de tendance « iskriste », mais d‘après le passage p. 94 Service semble la confondre avec un groupe économiste : certaines de ses confusions sont des poupées russes qui contiennent d‘autres confusions ! ). Classiquement, il assimile de façon très discutable le désaccord Lénine-Martov sur les statuts du parti à une vision étroite de « révolutionnaires à plein temps » côté Lénine, et une vision large d’un grand parti ouvrier côté Martov.&lt;br/&gt;Incroyable mais vrai, p. 93, il est relaté noir sur blanc, dans le style confus et négligent coutumier, que Trotsky, en 1903 si l’on comprend bien, était en Russie sous un faux nom bulgare pour « battre le rappel » et faire de l’infiltration ( ! ) au service de l’Iskra. Service semble avoir placé là des lectures mal digérées sur la période du premier retour de Sibérie. Mais si l’on se base sur le sens de ce qui est écrit, cette révélation, à cet endroit là, signifierait que Trotsky était retourné clandestinement en Russie tout de suite ou presque après en être sorti. Scoop ! Mais en réalité nous n’avons là qu’un salmigondis à la Service. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Après la scission de la social-démocratie de Russie, Trotsky, d’abord menchevik, occupe assez rapidement une position à part. Cette position repose sur des idées et des analyses politiques, fondées ou non. Service n’y comprend strictement rien. D’une part la genèse de la théorie de la révolution permanente entre Trotsky et Parvus-Helphand se ramène pour lui à cette sottise : « les classes moyennes ne l’intéressaient pas ». D’autre part, Trotsky était bien coupable, quand même, de susciter des débats. Admirons cette perle digne d’un petit indicateur de police apeuré :&lt;br/&gt;« … Trotski contribuait à diviser le Parti, accomplissant le travail de la police sans même s’en rendre compte, car l’Okhrana avait tout intérêt à encourager les factions. »&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;1905.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La révolution de 1905 pose à nouveau de difficiles problèmes de conceptualisation à Service, sans même qu’il s’en rende compte : à aucun moment il ne voit la nécessité d’expliquer à son lecteur ce que c’est alors qu’un soviet, par exemple. Concernant la ligne politique des uns et des autres, on mesurera la profondeur d’analyse à une image telle que celle de ces bolcheviks qui se considéraient « comme de vrais léninistes » ! &lt;br/&gt;L’essentiel est ici que Service, nous l’avons déjà remarqué, tient à sous-estimer le rôle de Trotsky en 1905. Il n’arrive tout simplement pas à dire que Trotsky fut élu président du soviet de Saint-Péterbourg, sinon sous forme allusive : ses « détracteurs » (qui donc ?  on n’en saura rien ! ) l’ont soupçonné de « convoiter le poste » (sic, p. 112).&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Lors de la période de prison, procès, Sibérie, évasion et entrée dans un nouvel exil qui s’ensuit, Service tente d’expliquer que la défense de Trotsky au procès du soviet, plaidoyer qui acheva de le rendre célèbre et qui fut largement diffusé, était un acte d’indiscipline envers « le parti ». Cela non sans déplorer au passage que, tout de même, ce plaidoyer était un peu malhonnête, bien dans la manière de Trotsky, parce celui-ci « avait passé l’année 1905 à convaincre les camarades qu’il fallait se révolter contre le gouvernement » (gros vilain, va ! ). &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Ceci fait il étale son incompréhension absolue de toute théorie en général et de celle de la révolution permanente en particulier, en nous expliquant simultanément, en ce chapitre 10, que l’adaptation de la doctrine de Marx à la Russie n’était pas du tout dans les préoccupations de Trotsky (sic !), que la théorie de la révolution permanente ne faisait que répéter ce que bien des historiens avaient déjà écrit sur la Russie (re-sic ! ), que le livre qui la résume pour la première fois, livre dont il ne donne pas le titre (Bilan et Perspectives) car il n’arrive pas à le distinguer des autres écrits de Trotsky sur 1905 (qu‘il n’a donc pas lus ! ), n’était vraiment pas « du meilleur Trotsky », bien que, quelques lignes plus loin, on apprenne que sa parole y fut «prophétique ». Telle est l’invraisemblable salade dont un Service est capable. On peut être d’accord ou pas avec la théorie de la révolution permanente et avoir un point de de vue sur ses origines ; mais ici il ne s’agit pas de discussion sur son interprétation et sa portée : il s’agit tout simplement de compréhension et de savoir au sens le plus élémentaire. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;De la première révolution à la guerre mondiale.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les chapitres 11 et 12 couvrent les années 1906-1911, période de luttes fractionnelles complexes dans la social-démocratie de Russie. &lt;br/&gt;Belle mine d’erreurs, comme celle qui nous annonce la mort du policier déguisé en terroriste socialiste-révolutionnaire, Azev, en 1909, alors qu’il vécut jusqu’en 1918. Service, qui n’a déjà pas compris ce qu’étaient bolcheviks et mencheviks, pourrait être bien en peine d’expliquer de surcroît ce que furent les otzovistes, les liquidateurs, les mencheviks du parti, voire les empiriocriticistes et autres fractions et sous-fractions. Mais en fait, il ne ressent aucune peine. Pour lui tout cela est lumineux, et les termes que je viens d’énumérer apparaissent peu ou pas sous sa plume : il y a des « factions », des « coteries », qui se battent pour leur « réputation » et la « carrière » de leurs chefs : c’est très simple, voyons. Merci, M. le Professeur à Oxford, il n’y a donc plus besoin d’étudier les idées, ouf. &lt;br/&gt;Mais même avec ça, ou à cause de ça, la trame, ou plutôt l’absence de trame, dans le récit de cette histoire chez Service, est un défi à l’intelligence humaine la plus élémentaire, et un tombeau pour celle de l’ étudiant qui entreprendrait d’en faire sa boussole. La préservation de notre équilibre cognitif nous conduit donc à jeter tout cela en bloc à la poubelle, puisque de bons livres existent que Service n’a pas lus, comme ceux déjà anciens d’E.H. Carr, par exemple.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Juste une mention. Service touche parfois à la théorie, de préférence quand il n’en a pas été question. C’est ainsi qu’à propos de la conférence d’août 1912, fortement voulue et largement organisée par Trotsky au nom de l’unité du parti, et qui se transforma de fait en un bloc antibolchevique sans bases politiques solides, Service a découvert, on ne sait pas où, une position programmatique commune aux composantes de cette conférence. Ces composantes étaient les mencheviks de toutes nuances hormis le groupe dit des mencheviks du parti, le groupe de Trotsky et l’extrême-gauche otzoviste et vpériodiste : Service, qui n’y connait strictement rien, se garde évidemment de nommer tous ces différents courants politiques, cela lui évite d’expliquer qui était qui. &lt;br/&gt;Or donc, y aurait-il si peu de connaisseurs de l’histoire du mouvement ouvrier révolutionnaire pour que personne n’ait fait entendre un grand éclat de rire académique devant la découverte bouffonne de Service, selon laquelle ces courants s’étaient mis d’accord lors de cette conférence à propos de … « l’autonomie culturelle nationale » (p. 149) … dont on ne sait trop à vrai dire quelle idée Service s’en fait, puisque parlant des discussions de la social-démocratie austro-hongroise (d’où provient cette théorie) sur la question nationale p. 139 il confond entre elles deux positions (territoriale ou extra-territoriale) ?&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Quand aux « léninistes », attention tenez vous bien, ils « se moquaient éperdument du parti ouvrier social-démocrate de Russie ». En réalité ils l’ont incarné et s’ils se sont construits comme le parti qui a été capable de faire 1917, c’est parce qu’ils avaient réussi à capter sa légitimité. On peut difficilement imaginer catastrophe plus absolue pour un « historien » que cette accumulation de stupidités et d’erreurs, sur laquelle je suis très incomplet !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;A ce stade, en toute justice, nous tombons (il s’agit de la seconde partie du chapitre 12) sur le seul élément intéressant et relativement nouveau d’une étude biographique sur Trotsky que nous trouvions chez Service. Compte tenu de la nullité exceptionnelle de tout le reste, j’incline à penser que nous avons affaire ici à un hasard. Peut-être même Service n‘est-il pas au courant de ce que suggèrent ses propres pages. Toujours est-il qu’en septembre 1912 Trotsky part comme journaliste de guerre dans les Balkans, où il sera l’un des marxistes européens à côtoyer de prés les conditions de la prochaine guerre mondiale et à réfléchir sur les questions nationales. L’hypothèse, mal formulée et plutôt implicite chez Service et que je reformule plus clairement ici, est la suivante : ce « départ » se situerait à un moment tournant dans sa vie, l’échec du « bloc d’août » et l’aggravation du conflit fractionnel avec les bolcheviks, d’une part, le décès de sa mère et des problèmes de santé, d’autre part, ayant pesé sur son moral. Lorsque les bolcheviks reprennent le titre de la Pravda, qui avait été la publication ouvrière de Trotsky, l’antagonisme atteint son maximum mais, suppose d’ailleurs P. Broué, Trotsky réalise qu’il est en train de se fourvoyer. Il change donc assez radicalement de milieu et de préoccupations immédiates, tout en continuant à agir politiquement. &lt;br/&gt;N’importe quel biographe sérieux aurait alors insisté sur la grande importance personnelle et politique que prend pour Trotsky, au cours de ce séjour balkanique, l’amitié du grand socialiste et révolutionnaire roumain Christian Rakovsky. Mais pas Service, évidemment. &lt;br/&gt;On notera aussi une insistance curieuse à affirmer que Trotsky se tenait à l’écart des lignes de front, ce qui est faux (affirmation qui sera répétée pour la guerre de 1914, Service n’est donc pas au courant du voyage que fit Trotsky dans le Nord de la France fin 1914), et cette autre affirmation erronée (sans démonstration ni source à l’appui, comme d’habitude) selon laquelle ce séjour balkanique n’aurait en rien préparé Trotsky aux choses militaires …&lt;br/&gt;Arrive la guerre de 1914. Service l’annonce en terminant son chapitre 12, prétendant que Trotsky à cause de la guerre n’avait pas pu se rendre à Bruxelles rencontrer la commission du BSI (Bureau Socialiste International - cette précision manque - évidemment ! - dans Service), composée de Karl Kautsky, Franz Mehring et Clara Zetkin (et non Zetkine comme l’orthographie Service), qui devait traiter des conflits entre sociaux-démocrates russes. Erreur encore, Trotsky, avec le menchevik Axelrod, s’est bien rendu à Bruxelles, et apprend l’entrée en guerre de retour à Vienne …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;De la guerre mondiale à la révolution russe.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Avec l’entrée dans la première guerre mondiale, le niveau de certaines erreurs du professeur à Oxford passe sous le cran du Brevet des collèges en France. Il ne s’agit plus de la biographie de Trotsky et de l’histoire des courants dans le mouvement ouvrier révolutionnaire, mais de choses relevant des manuels d’histoire de collège. Service nous raconte que les « deux grandes coalitions » de la guerre « se formèrent » suite à l’attentat de Sarajevo, alors que Triple Alliance et Triple Entente existaient depuis des années. Il leur donne des noMr de son cru, avec majuscules : « les Puissances centrales » et « les Alliés ». Un peu plus loin, le terme « Triple Alliance » apparaîtra … pour dire que la Russie en faisait partie, alors qu’il s’agissait de la Triple Entente ! Vous pouvez vérifier, c’est dans son livre, lorsqu’il entreprend d’expliquer la guerre et les rares fois qu’il se préoccupe du contexte historique. Ou alors c’est la faute à une mauvaise traduction ? Mais il est impossible que cette incroyable négligence tout au long de ses pages puisse s’expliquer par la traduction !&lt;br/&gt;Service ne comprend rien aux courants révolutionnaires pendant la guerre qu’il appelle tous « pacifistes », se trompe sur le rythme et les dates de la rupture avec Martov dans l’équipe du journal des émigrés révolutionnaires Naché Slovo (Notre Cause) et, concernant la conférence de Zimmerwald, son ire porte cette fois-ci sur Lénine, « fauteur de division ». Comme il a lu quelque part que le socialiste suisse Robert Grimm aurait été l’inspirateur de cette conférence, il ne manque pas de souligner la méchanceté mesquine de Trotsky qui ne lui a pas rendu l’hommage mérité dans Ma Vie. Il ignore donc tout de la genèse de Zimmerwald, du rôle du parti socialiste italien et de son dirigeant Morgari, notamment, ainsi que celui, fondamental, des socialistes balkaniques avec Christian Rakovsky, etc. Toutes choses qui sont dans Deutscher et Broué …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;De même que, prétendant raconter la vie de Trotsky, Service n’avait pas remarqué la présence de Rakovsky dans les Balkans, il ne nous dit pas un mot des relations entre l’exilé et le groupe syndicaliste révolutionnaire français de la Vie Ouvrière, avec Alfred Rosmer et Pierre Monatte, rencontre par ailleurs importante dans l’histoire du mouvement ouvrier français considérée pour elle-même. Disons tout de suite que Rosmer (Alfred Griot dit Rosmer) apparaîtra plus loin - sous le prénom d’Albert ! -Service n’ayant toujours pas la moindre idée de ses origines politiques, ce qui devrait nous sembler bien naturel puisque la question des courants politiques, de leurs traditions, leur culture, leur histoire, ne saurait concerner ce grand historien d’Oxford. Peut-être devrions donc nous réjouir : quelles perles aurait commis Service s’il avait parlé de Monatte et Rosmer en 1914 ? …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;1917.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il est naturellement impossible, sauf à écrire un livre sur ce livre qui ne le mérite pas, de parcourir en détail toutes les erreurs, bourdes, stupidités, imprécisions, incohérences, qui marquent le récit des années de révolution et de guerre civile en Russie. Nous nous limiterons donc au plus gros, ou disons : au plus grossier, à propos des faits les plus importants.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La révolution a donc commencé en février 1917 (chapitre 17). Trotsky enfin de retour rejoint le groupe (quelques milliers de militants, à partir d’un noyau d’environ 150, au printemps 1917, tout de même ! ) des mejraionstsy (Service ignore le terme russe et parle des « interdistricts » alors que la traduction est « inter-rayons »). Chez Service, c’est là un groupe mystérieux, surgi d’on ne sait où, à propos duquel il se livre à une page entière de contorsions grotesques pour nous expliquer que Trotsky n’avait pas d’« autorité suprême » dans cette petite organisation. Je ne résiste pas à la citation d’une phrase à la Service, peut-être pas aidé par une traduction qui, pourtant, à tout bien considérer, semble fidèle à l’original en étant aussi mauvaise que lui :&lt;br/&gt;« Pendant plusieurs semaines il [Trotsky] refusa de s’engager, bavardant  (sic ! ) avec tous ceux qui étaient susceptibles de l’aider à se construire une base de campagne sans compromettre à ses idées. » La syntaxe souffre autant que la science historique …&lt;br/&gt;Pourquoi ces circonvolutions ? Tout simplement parce qu’il est impossible à Service de nous dire réellement ce qu’il en est, étant donné qu’il a expliqué dans les chapitres précédents que Trotsky, vraiment pas doué pour promouvoir sa « carrière », avait été incapable, ce gros nul, de former une « faction » à lui avec des hommes à sa solde. Que l’organisation inter-rayon qui surgit, relativement puissante et implantée dans la classe ouvrière pétersbourgeoise, en février 1917, ait provenu de la fraction « unitaire » ni bolchevique ni menchevik dont Trotsky fut, non pas l’« autorité suprême », mais l’inspirateur politique, et que ce courant ait fusionné en 1917 dans le parti bolchevique sur la base du nouveau cours révolutionnaire que furent les Thèses d’Avril de Lénine, Service s’est donc mis dans l’impossibilité de l’expliquer, alors qu’il s’agit de la vérité historique ; et comme il est également incapable de réfuter celle-ci, il nous impose ses divagations.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Lors des journées de début juillet 1917, les marins de Cronstadt et les ouvriers de Petrograd, c’est-à-dire la base bolchevique (et quelques anarchistes) dans la capitale, amorcèrent un mouvement insurrectionnel contre le gouvernement provisoire. Les dirigeants bolcheviques, Trotsky non encore formellement membre du parti mais apparaissant de plus en plus comme tel, firent tout pour contenir ce mouvement prématuré et assurer sa retraite en bon ordre, ce qui ne fut pas le cas : le candidat Bonaparte Kerensky put alors tenter d’instaurer une sorte de dictature militaire, opération dont il allait bientôt à son tour perdre le contrôle.&lt;br/&gt;Inutile de dire que ce n’est pas dans Service que vous trouverez le moindre résumé clair des faits tel que ci-dessus (chapitre 18). Son récit des « journées de juillet » est une salade hautement complexe, car il explique à la fois que les bolcheviks et Trotsky ont poussé à l’insurrection, qui pour lui ne saurait s’expliquer que par leur démagogie (que les gens voulaient manger et en avaient marre de la guerre est une donnée qu’il ignore), et l’ont en même temps empêchée. D’où une incohérence et des contradictions que nous allons retrouver par la suite. Les bolcheviks et Trotsky ont encadré des manifestations armées tout en cherchant à éviter l’affrontement décisif : duplicité (pour quoi faire ? on n’en saura rien ! ) nous dit Service ! &lt;br/&gt;C’est à l’occasion des journées de juillet que Service nous sert - comme un cheveu sur la soupe -  une de ses rares « preuves » des tendances sanguinaires de Trotsky : une citation glorifiant la guillotine et souhaitant qu’il y en ait « une dans chaque ville ». Le problème c’est que c’est une citation de seconde main, attribuée à Trotsky dans un ouvrage du menchevik, et surtout historien de seconde zone déjà, Woistinsky. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Comment, dans les semaines qui suivent, les bolcheviks obtiennent le soutien moral et politique de la majorité de la classe ouvrière et de la garnison, comment ce retournement s’achève avec l’échec du coup d’Etat de Kornilov, le lecteur de Service ne le saura pas.&lt;br/&gt;Il pourra par contre lire ceci sur les accusations de Kerensky faites aux bolcheviks d’être des « agents allemands » :&lt;br/&gt;« Les preuves, quoique fondées sur des présomptions, étaient irréfutables et permettaient au cabinet [rappelons que ce terme désigne tout gouvernement chez Service ! ] d’affirmer que Lénine n’était pas seulement un élément subversif, mais un traitre. »&lt;br/&gt;Vous avez bien lu : des « présomptions » sur lesquelles se fondent des « preuves irréfutables » ! Avec Service, tout accusé est présumé coupable ! Normal, pour un « élément subversif », que le « cabinet » le poursuive ! Donc, si l’on a bien lu, si l’on a bien compris, Lénine était bel et bien un agent du Kaiser ? Quel scoop ! Pour risquer une telle déclaration, un éminent professeur à Oxford a dû sacrément fouiner dans de terribles archives ! Dommage, il n’y a pas de notes, aucune source …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Après ce tour de force, revenons au fil des évènements : nous voila donc à la révolution d’Octobre. Chez Service, ça ne s’appelle pas comme ça, cela s’appelle « coup d’Etat ». Les bolcheviks et Trotsky, voyez vous, sont des gens « d’extrême gauche », et des gens d’extrême gauche, c’est tout le temps en train de guetter des occasions de faire des « coups d’Etat ». Pourquoi et comment l’occasion s’est-elle présentée en Russie en Octobre 1917 n’est pas de ces questions qu’un gros calibre de la taille de Service peut s’abaisser à examiner.&lt;br/&gt;Le chapitre 19, « Le coup d’Etat », nous sert une salade inextricable analogue à celle du chapitre 18 à propos des journées de juillet, consistant à défendre deux versions contradictoires à la fois. Tout à l’heure, les bolcheviks cherchaient à prendre le pouvoir tout en cherchant à ne pas le prendre. Maintenant, c’est Trotsky qui organise l’insurrection -pardon le « coup d’Etat », on ne s’y fait pas … - tout en s’opposant à celle-ci, comme Zinoviev et Kamenev. Cet imbroglio effroyable n’existe que dans le cerveau de Service et rend celui-ci totalement incapable ne serait-ce que de raconter ce qui s’est passé, ce qui est le b-a-ba du métier d’historien. N’importe quel écolier claquera la porte d’impatience devant cet embrouillamini, et il aura raison.&lt;br/&gt;Mais sans doute apprenons-nous là quelque chose sur Service. Je suis peut-être trop bon, mais j’incline à incriminer plus la bêtise que la malveillance. Ce pauvre homme, n’ayant à sa disposition que les moyens fournis par l’université d’Oxford, a lu, ou plutôt survolé, des livres de provenance stalinienne mettant sur le dos de Trotsky l’opposition à l’insurrection de Zinoviev et de Kamenev, il a aussi lu l’inverse - la vérité historique qui est que Lénine a gagné le parti à l‘insurrection, non sans mal, et que c‘est Trotsky qui l’a mise en œuvre, à sa façon d‘ailleurs, pas forcément identique aux propositions concrètes de Lénine -, et il a tout pris comme argent comptant. Résultat : il nous raconte les deux à la fois, tout simplement. Touchant. Mr. Service aurait dû faire géomètre, il eut mené à bien la quadrature du cercle.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Emporté par son élan à raconter deux versions opposées simultanément, Service a bien failli, avec les lendemains immédiats d’Octobre (chapitre 20), nous gratifier d’un développement où Trotsky aurait été à la fois pour et contre la formation d’un gouvernement de coalition avec les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires après Octobre, ce qui revenait, sous cette forme, à annuler l’acte d’Octobre. Mais, tout en manifestant quelques velléités à se lancer dans cette nouvelle histoire double, le Pindare de l’Université d’Oxford nous entraine désormais vers d’autres horizons tout aussi insoupçonnés, des sommets de la pensée humaine auxquels nous n’avions point songé. Qu’on en juge :&lt;br/&gt;« Lénine et Trotski étaient devenus les frères siamois de la politique russe. »&lt;br/&gt;« La célébrité lui monta à la tête, lui qui n’avait jamais été un loyaliste institutionnel. » (il s’agit de Trotsky, évidemment ! ).&lt;br/&gt;« Sa vanité allait de pair avec une fâcheuse tendance à fréquenter des étrangers qui n’étaient pas des amis du socialisme. » Qui sont ces « étrangers » ? Service, cachotier, ne nous le dira pas !&lt;br/&gt;Et maintenant, le meilleur, qui se révèlera aussi le pire. Service est admiratif devant le portrait synthétique de Trotsky fait par un colonel américain, Raymond Robins :&lt;br/&gt;« Trotski était « à tous points de vue un fils de pute, mais le plus grand Juif depuis Jésus-Christ. »&lt;br/&gt;Commentaire de Service :&lt;br/&gt;« Le nouveau commissaire du peuple était aussi, tout simplement, le Juif le plus connu d’un Sovnarkom où ils figuraient en nombre disproportionné. »&lt;br/&gt;Disproportionné …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Les premières années de la Russie soviétique.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Nous laissons de côté provisoirement ici le chapitre sur « Trotsky et les Juifs » inséré précisément au moment où Trotsky arrive au pouvoir.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La tragédie de Brest-Litovsk devient chez Service une querelle d’employés de bureau pour savoir qui sera le chef, entre Lénine ou Trotsky (passons sur des découvertes historiques aussi remarquables que le ralliement des empires centraux aux « 14 points » du président Wilson y compris pour l’Europe centrale, ce qui revient à dire que le gouvernement austro-hongrois s’est prononcé pour sa propre dissolution ! ). Ce Trotsky est vraiment un prétentieux : « Dans les discussions privées, il accaparait la parole et, en dehors des réunions, se mêlait très peu aux membres du parti. » On se demande comment il faisait, vu que dans ces circonstances les dirigeants du parti étaient les uns avec les autres pratiquement jour et nuit …&lt;br/&gt;La question des rapports entre Lénine et Trotsky est saisie par Service, d’une façon générale, sous l’angle d’une rivalité entre ronds-de-cuir pour savoir quel sera le premier à avoir sa promotion. Il est évident que les pressions gigantesques des années 1917-1923 ont causé des tensions entre eux et que leurs rapports n’ont jamais été faciles, mais les divergences ont toujours porté sur des questions des plus sérieuses (Brest-Litovsk, où porter le front principal au printemps 1919, évacuer ou non Petrograd - que Trotsky a sauvé - à l’automne, la question syndicale en 1920 et certains aspects de l’approche de la Nep par la suite). En 1920-1921 ces divergences contribuent à isoler Trotsky de l’appareil du parti en formation, après qu’il soit apparu comme le chef militaire au dessus de tous sauf de Lénine. Au final, c’est un rapprochement profond qui s’opère entre eux pour amorcer la lutte contre la bureaucratie, que Trotsky devra mener tout seul avec des restrictions et des inhibitions au départ, s’exprimant en partie dans des troubles de santé (ce que Service appelle la « politique de la maladie », soupçonnant quant à lui, avec sa mentalité habituelle, la maladie diplomatique). Rien chez Service ne permet de comprendre cette évolution.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La guerre civile n’est plus chez lui qu’une fade succession de batailles dépourvue de logique. Décidemment incorrigible, Trotsky « agissait toujours comme si le rôle de l’institution qu’il dirigeait était crucial pour la survie et la prospérité de l’Etat soviétique. » Sacré Trotsky, va, qui, pour se faire remarquer, fait comme s’il était important de reconstituer une armée dans un Etat attaqué de toutes parts et qui n’en avait plus !&lt;br/&gt;Toujours impressionné par le pouvoir (le « cabinet »), Service reconnaît à Trotsky de grandes qualités militaires, acquises sur le tas ce qui l’impressionne encore plus. Cela dit, il est regrettable (mais au point où on en est …) que Service confonde Koltchak et Denikine (p. 273) et n’ait pas regardé plus précisément la carte de la Russie avant de prétendre nous raconter la guerre civile. On relèvera aussi qu’il prend l’anarchiste Makhno pour un chef « Vert » et attribue à Trotsky la volonté de forcer les paysans à entrer dans des fermes collectives, ainsi qu’un grand amour pour les exécutions sommaires. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;A ce propos, on remarquera que les affirmations répétées sur l’appétence de Trotsky pour les exécutions et autres prises d’otages ne sont pas documentées chez Service : ni notes, ni sources, ni preuves, ni faits, ni dates, ni chiffres. On peut supposer que s’il avait mis la main sur un document mettant en évidence Trotsky dans le rôle de massacreur en masse, il nous en aurait gratifiés. Idem en ce qui concerne un autre bruit de couloir, sur Trotsky allant à la chasse avec son armée de domestiques. Là non plus, il n’y a rien dans Service (malgré sa propension à appeler « domestique » toute personne payée pour aider à domicile à un moment ou un autre). Doit-on pour autant s’estimer rassuré (à propos de Trotsky ) ? Certes non, car Service n’offrant aucune garantie de sérieux en matière de références et de documents, le fait qu’il ne soit pas capable d’en produire prouvant que Trotsky était un massacreur ne prouve en soi rien ! &lt;br/&gt;Dans ces conditions, les mises au point de Deutscher et de Broué demeurent en l’état entièrement valables en ce qui concerne les faits. Les exécutions personnellement décidées par Trotsky, à commencer par celle de Panteleev à Sviajsk fin août 1918, sont connues et mériteraient d‘être dénombrées une fois pour toutes. Il apparaîtrait alors, très probablement, que son « score » personnel, direct, se situe nettement en dessous des bonnes œuvres de Staline, Boudienny, et Vorochilov dans la région de Tsaritsyne, ou même que celui de l’anarchiste Makhno. Mais bien entendu, Trotsky assume franchement et totalement la responsabilité politique de la terreur rouge dans son ensemble et ceci mérite débat et examen. Ainsi, quand il s’en prend au « groupe de Tsaritsyne » que sponsorisait Staline, c’est pour son rôle désorganisateur plus que pour les massacres qu’il a commis. Réflexion et analyse sont évidemment nécessaires sur le passage tragique de la révolution à l’Etat sous la forme non des soviets, mais de l’armée et de la Tchéka, sans oublier que les révolutionnaires qui frappaient jouaient, souvent de manière immédiate, leur propre vie. Mais l’apport de Service est nul sur ce plan comme sur les autres : en ce qui concerne précisément la terreur rouge, « les partisans et les admirateurs de Trotsky », pour reprendre la formule de Benjamin Stora, peuvent aisément et sans conséquence « passer à côté d’un tel livre ».&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;On relèvera, dans la rubrique des bourdes générales (que Service commet dés qu’il sort de son domaine officiel où nous le savons très brillant ! ), la désignation de Robespierre comme « chef de l’athéisme militant », ce que le père du culte de l’Etre Suprême n’aurait pas apprécié (p. 265).&lt;br/&gt;Soulignons enfin cette description des combats de la guerre civile aussi synthétique que remarquable : &lt;br/&gt;« Les combats prolongés ne duraient pas longtemps … »&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Toute personne ayant étudié un tant soit peu ces années a compris que la question clef était celle de la sortie ou non de la Russie soviétique de l’isolement, la question de la révolution européenne. Traditionnellement, Trotsky est perçu, qu’on l’approuve ou qu’on le condamne, comme ayant été le fer de lance, par la parole, l’écrit et l’action, du combat pour étendre et généraliser la révolution. Cette perception traditionnelle est juste. R. Service professe une position tout à fait inédite à ce sujet, comme à l’ordinaire non étayée sur des notes ou des sources précises et fiables. On pourrait penser qu’est à l’œuvre ici ce « révisionnisme en histoire » invoqué par un des éditorialistes cités au début de cet article. Pas du tout. Il n’y a pas chez Service de fil conducteur, ses « découvertes » se font au petit bonheur la chance en fonction de ses incompréhensions, de son ignorance et de ses contresens. Au demeurant, la découverte dont nous allons faire état plaiderait plutôt, de son point de vue, pour un Trotsky un peu moins irresponsable et incendiaire que le reste du temps. Qu’on en juge, voici la révélation :&lt;br/&gt;« Ce n’est qu’à partir de 1923 environ qu’il [Trotsky] s’impliqua dans une action révolutionnaire en Europe, tout en sachant que c’était là un risque pour la sécurité militaire soviétique. Pendant la guerre civile, il garda un comportement parfaitement responsable. »&lt;br/&gt;On ne sait plus vraiment s’il faut rire ou pleurer. Trotsky avant « 1923 environ » (admirons la précision à la Service) avait un « comportement responsable », consistant à ne pas s’impliquer dans la révolution en Europe ! A ce stade de stupidité crasse, il n’y a pas à réfuter, mais seulement à congédier. &lt;br/&gt;De même apprendra-t-on un peu plus loin que Trotsky « assista de loin » à la formation et à l’action de la III° Internationale. Des centaines de documents prouvent le contraire, son rôle fut direct au niveau international comme dans la vie de plusieurs partis communistes, à commencer par celui de France : ignorance totale, absolue, de ces faits chez Service.&lt;br/&gt;Nous pouvons cependant expliquer partiellement ce crétinisme. Pour R. Service la notion de révolution, nous l’avons vu, est inassimilée et inassimilable. Il parle, lui, de « coups d’Etat ». La révolution internationale supposerait, pour être comprise, qu’on l’approuve ou qu’on la réprouve, de saisir qu’il existait des forces sociales révolutionnaires dans les pays européens. Chez Service c’est inconcevable  - il ne se pose même pas la question - et l’ « action révolutionnaire en Europe » est une catégorie qui, chez lui, mélange Comintern, plans « subversifs » pour faire des « coups d’Etat » et projets réels ou supposés d’invasion du continent par l’armée rouge. D’où une salade aggravée, s’il est possible, dans son incompréhension des évènements dont il peine, sans s’en rendre compte, à restituer la moindre cohérence chronologique.&lt;br/&gt;Ainsi, la guerre russo-polonaise de 1920 est-elle vaguement interprétée à l’aune de ce confusionnisme généralisé. Cédant à nouveau à sa façon bien particulière de développer simultanément deux versions contradictoires, il présente un Trotsky qui est à la fois contre et pour l’offensive de l’armée rouge sur Varsovie  et Lvov (la vérité est qu’il était contre), lui attribuant au passage des positions qui furent celles de Staline. &lt;br/&gt;Mais le plus extraordinaire est cette déclaration, p. 308, selon laquelle Lénine « voulait réaliser une alliance des communistes allemands avec l’extrême-droite », non développée et sans sources ni preuves, laissant à comprendre - car avec Service on doit toujours interpréter ce qu’il a voulu dire …- que Lénine après avoir « soviétisé » la Pologne voulait faire la jonction … avec le militaire d’extrême-droite Kapp à propos duquel, au même moment, communistes et sociaux-démocrates indépendants non encore communistes, en Allemagne, discutaient dans le feu de l’action sur la nécessité ou non du « front unique ouvrier », expression qui apparaît dans la bataille, pour déjouer son putsch ! &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Totalement en dehors de toute compréhension de la crise fondamentale que connaissent la Russie soviétique et le parti bolchevik après la fin de la guerre civile en 1920, Service ne nous apprend rien sur la « militarisation des syndicats » et autres sujets sur lesquels certains éditorialistes semblent avoir cru que Mr. Service aurait fait des mises au point définitives, ce qui indique soit qu’ils ne savent pas lire, soit qu’ils ne lisent pas. &lt;br/&gt;Nous voici donc à Cronstadt : nouvelle pseudo-révélation avec le fait que Trotsky, évidemment, a pris part et contresigné les délibérations décidant de la prise d’assaut de la forteresse et de la répression. Pas de réflexions particulières sur Cronstadt d’ailleurs chez Service : le débat entre libertaires et trotskystes au fond ne le concerne pas. Envers les faits il ignore totalement l’arrière-plan de luttes internes au parti bolchevik, à savoir que Zinoviev, dirigeant de Petrograd, en pointe dans la répression, avait des semaines auparavant appelé à la défense de la démocratie contre Trotsky et les militaristes, d’où l’abstention ostensible de Trotsky qui refusa de s’impliquer personnellement dans la lutte contre Cronstadt, tout en en assumant la responsabilité politique globale en tant que commissaire du peuple à l’armée rouge.&lt;br/&gt;En même temps que Cronstadt, se sont déroulés la scission du PS italien avec la formation du PC s’isolant délibérément des larges masses socialistes en pleine montée du fascisme, un fait dont Service ne parle pas, et l’action de mars en Allemagne, tentative non pas de « coup d’Etat » comme l’écrit Service, mais d’insurrection ouvrière armée. Ces trois faits doivent être analysés ensemble et ils composent la tragédie de l’isolement et de la dégradation de la situation en Russie et dans la jeune Internationale. Inutile de dire que nous sommes très loin d’une telle hauteur de vue avec Service, qui a seulement remarqué que l’action de mars, sommairement attribuée à « Zinoviev et Radek » (il n’a donc pas lu Broué et quelques autres qui ont détaillé les arcanes de cette affaire …) a été désapprouvée par Trotsky : sans doute celui-ci était-il encore dans sa phase « responsable ».&lt;br/&gt;Car, ainsi que nous l’avons vu, c’est « à partir de 1923 environ » que Trotsky cesserait d’avoir un « comportement responsable » en matière de politique internationale. Sous les couches d’imprécision et de stupidité, nous avons là un accord fondamental entre Service et Staline : Trotsky menace la stabilité de l’URSS (c’est-à-dire de la bureaucratie stalinienne) en défendant contre elle le combat révolutionnaire en Europe, où il agite son hochet de révolution mondiale à seule fin d‘indisposer Staline et les autres membres du « cabinet ». Ce qui scandalise Service, c’est la tentative révolutionnaire d’octobre 1923 en Allemagne à laquelle Trotsky a poussé, alors que c’était pour l’éminent professeur une folie bien pire encore qu’en mars 1921. &lt;br/&gt;Que le lecteur ayant quelque connaissance ne s’imagine pas que Service entre dans les détails. Le professeur à Oxford est au dessus de telles contingences. Le front unique ouvrier, débat central où se joue l’avenir du communisme entre 1921 et 1923, Lénine et Trotsky s’opposant de fait à la direction de l’Internationale communiste et rejoignant peu à peu la stratégie assez empirique du KPD en Allemagne, qui se refait une santé après l’action de mars, il n’en connaît rien et cela ne l’intéresse pas, puisque la stratégie révolutionnaire c’est simplement, comme chacun sait sans doute à Oxford, l’ « extrême-gauche » qui « guette les occasions » de faire « des coups d’Etat » ! Le lecteur ne saura donc pas ce qui s’est réellement passé en Octobre 1923 en Allemagne. &lt;br/&gt;Service n’éprouve pas le besoin d’essayer de réfuter l’apport historique majeur de Pierre Broué ici car il n’en a manifestement pas la moindre idée. Que le KPD avait à nouveau des centaines de milliers de membres, que l’insurrection en préparation n’était pas un coup d’Etat, mais une grève générale appelée par un congrès tenu en Saxe par les conseils ouvriers, les comités de chômeurs et les comités de ménagères, que ce congrès avait été convoqué par le gouvernement du Land de Saxe dirigé par les social-démocrates de gauche avec participation communiste, la grève générale devant servir de socle à l’insurrection armée, que ce plan fut décommandé à la dernière minute par la direction du KPD ébranlée par la trouille du gouvernement social-démocrate saxon d’un côté, et les hésitations perceptibles à Moscou d’autre part, et finalement que les communistes de Hambourg s’insurgèrent tout seuls et furent écrasés ; et que nous avons là le tournant obscur qui met fin à la période révolutionnaire en Europe et ouvre la voie à Hitler et à Staline : rien de tout cela, de prés ou de loin, n’effleure un Service.&lt;br/&gt;Qu’on en juge. Dans l’édition anglaise, il avait résumé les faits ainsi : Trotsky et compagnie, seul Staline étant raisonnable et responsable, ont lancé les communistes allemands dans un « coup d’Etat » à Berlin et ils ont été battus dans les combats de rue. Arrive alors la brochure de David North qui dénonce et se gausse de l’ignorance de Service, signalant que de tels combats n’ont pas eu lieu à Berlin, mais à Hambourg. Qu’à cela ne tienne : dans l’édition française, Berlin est remplacé par Hambourg, comme par hasard. Sauf que l’ignorance et la fausseté de tout ce qui concerne cet évènement, comme bien d’autres, demeurent entières.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Après 1923.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Nous venons de voir comment l’année 1923, qui voit la fin de la vague révolutionnaire en Europe et à partir de laquelle se définissent l’un contre l’autre et s’affrontent ce que l’histoire retiendra définitivement comme le stalinisme et le trotskysme, a été, de manière déformée - Trotsky cesse de se comporter de manière responsable en politique internationale ! - réinterprétée dans l’univers de Service. Il serait extrêmement fastidieux de continuer à le suivre dans chacune de ses erreurs et divagations et, au fond, cela commence à bien faire ! Mieux vaut étudier l’histoire véritable que démolir la pseudo-histoire mensongère et, qui plus est, on ne le répétera jamais assez, stupide.&lt;br/&gt;D’autant plus que les va et vient et les imprécisions chronologiques vont crescendo, rendant un tel suivi quasi impossible en quelques pages. Chaque type d’erreur mériterait un développement spécifique, par exemple les erreurs sur les noMr - Piatakov qui reçoit 3 patronymes différents (le sien et deux impropres) et il n’est pas sûr que Service ait bien compris qu’il s’agissait du même à chaque fois, etc. Service attribue à Staline un projet d’insurrection imaginaire en Chine contre Jiang Jieshi en avril 1927 (confusion avec l’insurrection de Canton qui a lieu plus d’un semestre plus tard ?). Confond les sixième et cinquième congrès de l’Internationale communiste. Dans l’édition anglaise Service situait l’exclusion de Zinoviev du bureau politique du PCUS en 1925, alors qu’elle a eu lieu en juillet 1926. Erreur signalée aux Etats-Unis, alors, dans l’édition française, il s’abstient de donner une date, c’est plus sûr ! Etc. Tout ceci ne relève pas de la critique historique, ni du débat politique, mais de la thèse d’ethno-sociologie sur ce dont un éminent universitaire est capable. Faisons le vœu que cette thèse voit le jour !&lt;br/&gt;Nous noterons donc simplement que Service, pour qui Trotsky « n’a jamais mis par écrit sa stratégie » (cette phrase extraordinaire s’applique à 1917 mais vaut chez Service pour toute la vie de Trotsky), n’a rien aperçu du tout, et sans doute pratiquement rien lu, des analyses et propositions stratégiques de Trotsky  : exit la méthode du programme de transition et ce programme lui-même, le front unique ouvrier et sa différence tant avec la politique de division qu’avec les fronts populaires, et ainsi de suite. Le sens de certains termes échappe à Service, au point qu’on peut se demander, lorsque par exemple il écrit qu’en traitant Staline et les staliniens de « centristes » (ce qui signifiait alors : bureaucratie intermédiaire entre la gauche prolétarienne et les tendances à la restauration du capitalisme), il le vexait inutilement, si lui, Service, n’a pas compris ce terme de « centriste » dans son sens parlementaire européen du « centre » (les radicaux, Bayrou … ) entre droite et gauche. &lt;br/&gt;Tout cela conduit à ce tête-à-queue exceptionnel : selon Service, dans les années 1920, Trotsky n’avait rien à dire sur la Nep, il n’a jamais dénoncé la corruption, et les questions de moralité lui étaient étrangères. Autrement dit : Trotsky n’a jamais dénoncé la bureaucratie. Qu’on soit d’accord ou non avec Trotsky ceci dénote une telle ignorance de textes tout à fait accessibles, en tout cas à un professeur à Oxford, qu’on ne peut que se demander encore ce qui l’emporte ici : la bêtise ou la malveillance ? Mais c’est tellement voyant que la réponse s’impose : la bêtise !&lt;br/&gt;Au final, Service veut faire savoir à son lecteur qu’il a lu la Révolution trahie, dans laquelle il est bien obligé de constater que Trotsky parle d’une certaine bureaucratie stalinienne. On ne trouvera chez lui ni résumé, ni critique de sa conception de la bureaucratie, mais, citant Trotsky - « La dictature de la bureaucratie doit céder la place à la démocratie soviétique. » - Service commente : « Il ne donna aucun éclaircissement sur ce qu’il entendait par là. », ajoutant que Staline aussi était pour la démocratie … Bref, Service, dés qu’il s’agit d’une catégorie sociologique générale, soit censure totalement la chose, soit, obligé de montrer le bout de son nez, confirme qu’il n’y entend strictement rien.&lt;br/&gt;Au passage, un autre signe de son absence totale de tout sens du contexte, des rapports de force et des relations de causalité en histoire est donné par sa présentation des manifestations publiques de l’Opposition de gauche d’URSS en 1927 : le voila qui écrit que Trotsky s’apprêtait à refaire le « scénario de février 1917 contre les Romanov » contre Staline, qui naturellement n’allait pas se laisser faire, ah mais ! (et au passage il confond les manifestations oppositionnelles des 7 novembre et 15 octobre 1927).&lt;br/&gt;Quand au sens du tragique en histoire, ne le demandons pas à notre philistin borné. Trotsky n’imaginait pas que la manifestation des funérailles de Joffé était sa dernière manifestation publique en URSS et il n’avait pas compris que les accusés des procès de Moscou avaient été torturés, trouve t’il moyen d’écrire ! Toutes choses démenties noir sur blanc par tous les écrits de Trotsky (qu’il soit permis ici de se dispenser de faire des citations pour ce qui est accessible au commun des mortels, les professeurs à Oxford exceptés), mais dénotant surtout l’esprit borné de ce goujat de sous-préfecture.&lt;br/&gt;Et ces sottises sont publiées et présentées comme le summum de la science historique oxfordienne … « Rome est donc tombée si bas »  ?&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Service et les idées, suite.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Tout ce qui précède est amplement suffisant pour une disqualification totale et définitive de cette chose qui se présente comme un livre d’histoire. Un petit complément s’impose encore, non pour être complet dans l‘énumération des erreurs - c’est quasiment impossible - mais pour achever d’illustrer le rapport catastrophique de Service et des idées, sa propension à faire dire à des textes connus le contraire de ce qu’ils disent, et donner au passage deux petits exemples de sa manière de procéder avec ses sources.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Service a remarqué que l’année 1923 et le passage de Trotsky à l’opposition correspond aussi à la publication de deux livres de sa part consacrés à des sujets « extra-politiques », Littérature et révolution et les Questions du mode de vie. Il bâcle donc un petit chapitre sur ce sujet (chapitre 33, Sur le front culturel). &lt;br/&gt;Curieusement, il pousse une charge contre Trotsky meurtrier sanguinaire en préambule, sans doute pour nous rappeler que même quand il traite de littérature celui-ci reste le méchant Trotsky. Il prétend faire une citation des mémoires de Max Eastman consacrée à une conversation entre cet intellectuel de gauche américain et Trotsky, dans laquelle l’un et l’autre discutaient de la construction d’un parti révolutionnaire aux Etats-Unis, et y fait dire à Trotsky qu’il est prêt à « immoler  plusieurs milliers de Russes pour créer un véritable mouvement révolutionnaire aux Etats-Unis. » La lecture des mémoires d’Eastman d’où est extrait ce passage montre qu’il s’agit d’une plaisanterie de Trotsky se disant prêt à éliminer des « milliers de sectaires » pour américaniser le mouvement, Eastman déplorant la place prépondérante des russo-américains en son sein. Le professeur Patenaude et le militant Paul Le Blanc, aux Etats-Unis, ont tous deux soulignés la véritable falsification à laquelle se livre ici Service, laquelle, notons-le bien, constitue l’une des deux seules références véritables visant à étayer la thèse de Trotsky appelant au meurtre de masse (nous avons vu la seconde plus haut) ! &lt;br/&gt;Très franchement, il ne me semble pas que la falsification soit volontaire eu égard au reste du livre : l’imbécilité de Service explique qu’il ait compris ainsi ces propos incertains rapportés par Eastman.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Après cette chaude entrée en matière, le sieur Service se livre à une exécution en règle de Littérature et révolution, présenté comme l’affirmation que le prolétariat et son parti doivent contrôler la culture et la littérature dans le fond et la forme. Autrement dit, et cela quelles que soient les réserves que l’on peut avoir sur le relatif classicisme de Trotsky critique littéraire (un débat très au dessus de Service), il lui attribue les positions de ceux qu’il combattait dans ce livre, le groupe Proletkult, partisan d’une « culture prolétarienne » qui allait, une décennie plus tard, devenir le tristement célèbre et passablement ennuyeux « réalisme socialiste ». Service non seulement ignore l’existence de Proletkult et n’a pas capté le moindre rapport entre le livre de Trotsky et la lutte contre la bureaucratie, ayant par ailleurs nié l’existence de toute préoccupation morale chez lui, mais il ignore aussi bien le contexte que le contenu de ce livre, qu’il n’a manifestement pas lu, ce qui ne l’empêche pas de nous servir un chapitre à son sujet !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Evidemment, Service ignore aussi la discussion entre Diego Rivera, André Breton et Léon Trotsky, en 1938 dans le cadre de la préparation du Manifeste pour un Art révolutionnaire indépendant, où c’est Trotsky, contre l’avis initial de Breton, qui fit, dans la phrase Toute licence en art, sauf contre la révolution prolétarienne, biffer ces derniers mots pour dire simplement et uniquement : Toute licence en art. André Breton, présenté dans l’édition anglaise comme un « peintre surréaliste », erreur vaguement rectifiée dans l’édition française où il devient le « théoricien du surréalisme » (apparemment Service ou ses traducteurs de chez Perrin n’arrivent toujours pas à en faire un grand écrivain ! ). Il est vrai que c’est dans le cadre d’un chapitre titré Trotsky et ses femmes que Service survole cette rencontre ! &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Tout en prenant au passage le livre de Trotsky, Entre l’impérialisme et la révolution, écrit en 1921 pour soutenir la politique géorgienne de l’URSS (un exemple de discipline de direction fort discutable, soit dit en passant, car Trotsky était, comme Lénine, loin d’avoir approuvé l’annexion de la Géorgie et les méthodes employées mais la défendait une fois le fait accompli), pour un recueil d’essais littéraires ( ! ), Service se montre très compréhensif pour l’incompréhension des staliniens devant toute cette activité littéraire qu’il juge somme toute, au fond, déplacée. &lt;br/&gt;De même, dans les Questions du mode de vie (que l’on pourrait résumer en partie en disant que c’est un essai de Trotsky contre l’habitude prolétarienne de cracher par terre ! ), le trouve t’il « puritain ». &lt;br/&gt;Voila qui nous en dit plus sur Service que sur Trotsky, ce dont nous avons l’habitude : le bourgeois Service trouve très ennuyeux les intérêts littéraires et la volonté d’ordre et de propreté d’un Trotsky, c’est un bourgeois de notre temps, c’est-à-dire non plus un bourgeois, en fait, mais un barbare.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Service se coltine encore aux écrits de Trotsky et aux débats d’idées dans le chapitre 49, Confrontation avec les philosophes. Ayant vaguement entendu dire que Trotsky avait eu des discussions avec les intellectuels américains - domaine passionnant dont ont traités l’historien Alan Wald et plusieurs articles des Cahiers Léon Trotsky, deux sources dont Service ignore l’existence - il fait un paquet cadeau de ces discussions avec les débats internes au Socialist Workers Party en 1939-1940 et avec d’autres intellectuels, totalement ignorant des faits et des dates, et amalgame le tout en une affirmation sommaire : Trotsky pouvait se montrer original histoire d’impressionner les gens mais au fond c’était un marxiste borné. Que ces débats aient, justement, amorcé la confrontation profonde, et avortée, entre le marxisme européen et le pragmatisme américain, il n’en a pas la moindre notion. Il prend Sydney Hook (l’une des figures de la dérive de l’intelligentsia de gauche antistalinienne vers le néoconservatisme au XX° siècle) pour un trotskyste dissident (il n’a été ni l’un ni l’autre). &lt;br/&gt;Il conclut brillamment par une citation dont nous allons voir la nature exacte, selon laquelle « Bertram Wolfe » et « un groupe récalcitrant » ( ? ! ) avaient tenu tête à Trotsky, lequel, quand ils retournèrent le voir, ne purent entrer dans la maison de Coyoacan, Trotsky se déclarant malade. Ah, voila bien le genre de circonstance où Service peut donner toute sa mesure ! Il commente et il met son point final :&lt;br/&gt;« D’une manière générale, il [Trotsky] lui suffisait de laisser poindre son mécontentement pour que tous ses partisans cèdent. Il n’était pas habitué à ce qu’on lui résiste. Alors il bouda. »&lt;br/&gt;Quel triomphe ! Trotsky bouda ! Que voila un vrai assassin, lui dont on savait déjà qu’il mettait des points d’exclamation dans les marges des livres, cet égoïste, ce criminel de masse  : il bouda ! Le professeur Service a enfin ferré son gros poisson ! Quel fruit magnifique de la recherche historique révisionniste oxfordienne ! Voila qui vaut les 25 euros pris par les éditions Perrin !&lt;br/&gt;Bon, on se calme, et on y regarde d’un peu plus près.&lt;br/&gt;Comme d’habitude, la citation ne permet aucunement de comprendre le contexte. Après tout, Trotsky en 1938 a bien des préoccupations politiques, a perdu ses fils, a connu des problèmes d’ordre privé et de santé, il peut bien être fatigué et ne pas avoir ouvert la porte à deux petits jeunes avec lesquels il avait déjà pas mal discuté ; de quoi s’agissait-il exactement, on n’en saura rien. On se reportera à l’index pour voir la source. &lt;br/&gt;Premier doute : il s’agit d’un témoignage oral tardif de Ella Wolfe, simplement intitulé dans l’index de Service « histoire orale » et référant à la collection de papiers Bertram Wolfe. &lt;br/&gt;Second doute et là ça s’aggrave : est-ce que Service a vraiment trouvé une bande magnétique d’« histoire orale » de Ella Wolfe dans le fond Bertram Wolfe, c’est douteux, car celle-ci n’était pas l’épouse de Bertram Wolfe, mais de Bernard Wolfe, sans rapport avec lui, et Service les a confondus. Bernard Wolfe fut, pendant peu de temps, un garde du corps de Trotsky. Bertram Wolfe, ancien communiste américain, était un lovestoniste (Service sait-il ce que c’est ? ), c’est-à-dire un « communiste de droite » qui finit anticommuniste et conseiller de la direction de l’AFL-CIO, et déjà pour Trotsky un ennemi politique. Oui mais « Trotsky bouda » …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Dans le chapitre 50 enfin, Service prétend nous donner la position de Trotsky devant la seconde guerre mondiale. Il aggrave ici son cas car, en citant la formule « Politique Militaire du Prolétariat », il nous donne un indice indiquant qu’il a bien eu entre les mains les articles de Trotsky esquissant celle-ci, prenant explicitement le contrepied de la simple continuation en 1940 de la politique « anti guerre » datant de la première guerre mondiale. Cela ne l’empêche pas de faire dire à Trotsky le contraire de ce qu’il écrit : la seconde guerre mondiale n’était pour lui, selon Service, qu’une répétition de la première …&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Victimes collatérales de Service.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Au passage, Service trouve moyen d’insulter le secrétaire de Trotsky, Jean Van Heijenoort, militant trotskyste jusqu’en 1947, puis mathématicien et logicien de première importance. Nous apprenons que Van, comme on l’appelait, « utilisait ses fonctions auprès de Trotsky pour se procurer les documents dont il avait besoin. » en vue de préparer sa future carrière universitaire ! &lt;br/&gt;C’est là une interprétation « de celles dont Service est capable » : Van utilisait évidemment ses fonctions avec Trotsky pour se procurer et lui procurer des documents, il réfléchissait aux rapports entre mathématiques, dialectique et pragmatisme, et était très loin d’envisager sa future carrière, n’envisageant que son combat militant devant des années certaines de guerre, de révolution, de lutte à la vie à la mort. Mais bon, nous dit Service par ailleurs, il sortait la nuit, pour rencontrer des femmes, et cela c’était contre Trotsky, bon sang de bien sûr !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Il faut croire que Service voue une aversion particulière aux jeunes hommes proches du Vieux. Plusieurs chapitres auparavant, p. 454, il parle de la mort tragique de Jacob Blumkine, qu’il orthographie Blioumkine - l’orthographe est erronée, mais elle fait plus Juif …&lt;br/&gt;Blumkine est une belle et héroïque figure. Militant socialiste-révolutionnaire ayant tiré sur l’ambassadeur allemand pour tenter de briser le traité de Brest-Litovsk, il est gagné dans une longue conversation par Trotsky, officiellement exécuté pour ne pas susciter de représailles allemandes, et devient l’homme clef du contre-espionnage soviétique. En 1929 il va voir Trotsky fraichement exilé, et est fusillé à son retour en URSS. C’est le premier « trotskyste » officiellement exécuté (d’autres avaient été liquidés discrètement avant lui). &lt;br/&gt;Service a son petit avis bien à lui, et bien digne de lui, sur ce lascar : « Blioumkine jouait double jeu, mais cela ne lui pas évité pas la mort. Quel qu’ait été le fin mot de l’histoire, une nouvelle étape venait d’être franchie dans l’escalade de la répression … »&lt;br/&gt;Blumkine agent double, venait donc espionner Trotsky … Pas de source, pas de preuve, comme d’hab’. Pour Service le fait d’être un haut gradé du Guépéou est sans doute suffisant. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Service tel qu’en lui-même.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Ces notes approchent de leur fin. Il est temps pour nous d’en venir aux choses qui intéressent vraiment Robert Service, éminent professeur à Oxford. Nous pouvons sincèrement le plaindre : à l’évidence, tout ces livres de ce Trotsky qui ne pouvait pas s’empêcher de dire ce qu’il pensait, toutes ces tentatives de « coup d’Etat », l’ont beaucoup ennuyé, lui qui, bien au dessus de tout cela, a percé à jour le vrai Trotsky.&lt;br/&gt;Le vrai Trotsky:  un Juif, ne manquant pas de sous, et attirant les femmes !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Oh certes, le Service petit-bourgeois antisémite prend soin de camoufler ses traces, bien que nous ayons déjà rencontré pas mal d’entre elles. Le chapitre Trotsky et les Juifs ne contient pas de traits antisémites, ou alors au second degré et entre les lignes, alors qu’on peut en trouver au premier degré et en toutes lettres ailleurs dans ce livre. Il s’agit de nous démontrer que Trotsky avait un problème avec ses « origines », qu’il les assumait mal. La preuve : le fait qu’il les ait invoquées pour refuser d’être, de fait, le n° 2 ou l’égal officiel de Lénine, dans des conversations avec celui-ci rapportées par Trotsky. Il semble vraisemblable que cette raison n’était pas la seule et, surtout, il est avéré que Trotsky, pendant toute la période de la révolution et la guerre civile, a de fait occupé les fonctions les plus exposées, de toute façon. Ce chapitre est un chapitre de camouflage.&lt;br/&gt;Le Service antisémite se présente par touches discrètes mais insistantes et répétées. Nous l’avons vu judaïsant les noMr, le prénom de Trotsky ; il transforme aussi son oncle Spenzer en Chpenzer, et ne rectifie pas une citation où le vrai nom de Zinoviev est présenté comme étant Liberman, alors qu’il s’appelait Radomilsky. Comme l’a noté David North, la judéité de Trotsky est une question centrale pour Service. Il l’affuble d’un instituteur qui lit la Torah, se référant au petit livre d’Eastman sur la jeunesse de Trotsky, où il n’est pas question de Torah, mais bien de Bible. Il définit les traits de caractère de Trotsky comme typique des Juifs émancipés voulant faire oublier et oublier eux-mêmes qu’ils sont Juifs. Les illustrations de l’édition de langue anglaise comportaient une caricature nazie de « Leiba Trotzky-Bronstein » ainsi commentée par Service : « En réalité, son vrai nez n’était pas aussi long et aussi tordu, et il n’a pas laissé sa barbiche ni ses cheveux devenir aussi hirsutes et mal entretenus. » Cette illustration et ce commentaire ont disparu de l’édition française. &lt;br/&gt;Après avoir fait mourir Natalia Sedova en 1960 (au lieu de 1962), proclamé une dernière fois que la plupart des proches de Trotsky « trouvèrent la mort à cause de lui » (hé oui, puisque Staline, qu’il avait tellement « agacé », les a tués ! ), Service se penche sur certains des descendants de Trotsky (écartant Sieva Volkoff, qui vécut au Mexique et est resté dans une certaine proximité politique avec le trotskysme), rectifiant au passage dans l’édition française (grâce à ses critiques américains qui avaient dénoncé la bourde, et sans le dire bien sûr) sa confusion sur celui des fils de Trotsky dont Genrietta Rubinstein avait été l’épouse (Serguei et non pas Lev, Service les ayant inversés à plusieurs reprises). Le but de ces derniers mots est de nous conduire à l’un des descendants qui est devenu, paraît-il, un hassidim pieux en Israël, portant menorah et kippa (ces précisions essentielles sont de Service ! ). La leçon est claire et n’a pas à être explicitée : chassez le Juif, il revient toujours (et ça se transmet par les gènes).&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Associé à cette obsession rampante de la judéité de Trotsky, nous avons vu aussi les allusions continuelles au fait qu’il ne manquait de rien, en clair : qu’il était riche, ce qui fut loin d’être en réalité le cas. Il est vrai qu’il a généralement évité la misère noire, ce que tous les émigrés révolutionnaires furent loin de faire, mais faut-il le lui reprocher ? Pour Service la réponse est oui.&lt;br/&gt;Le diable allant se nicher dans les détails, voici un petit exemple frappant de petite falsification. Le jeune Bronstein a commencé à se politiser dans sa dix-septième année, de manière rapide, en fréquentant un petit cercle qui se retrouvait dans la cabane d’un jeune ouvrier jardinier, Franz Chigovsky. Bien. Vous ne le trouverez pas dans l’index, mais sachez que p. 63, à l’occasion de la mention d’un informateur de la police fréquentant aussi la cabane, celui-ci est présenté par Service comme « l’un des ouvriers de Chvigovsky ». Qu’est-ce à dire ? Chvigovsky, d’ouvrier jardinier, a été subrepticement transformé en patron jardinier employant des ouvriers ! On pourra donc dire que le jeune Trotsky fréquentait de riches patrons … &lt;br/&gt;Tel est le niveau, tel est le caniveau, où l’histoire oxfordienne aujourd’hui se vautre. Au même niveau, il nous reste un dernier aspect important, pour Service : les femmes !&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Nous avons un chapitre carrément titré Trotsky et ses femmes. Juif, riche, et entouré de femmes ! Quel fils de pute comme aurait dit le brave colonel Robbins !&lt;br/&gt;Que nous ramène au juste Service en dehors de l’impression qu’il cherche délibérément à donner sur Trotsky attirant les femmes comme un aimant ? Rien de plus que ce que l’on savait déjà, une maigre moisson : Trotsky a eu deux femmes dans sa vie, son initiatrice en marxisme Alexandra, mère de ses filles, et Natalia, mère de ses garçons, militante elle aussi et qui fut son ange-gardien pendant des décennies, et il a fait une petite crise de « démon de midi » comme on dit en France, crise psychique (et il y avait de quoi) vues les conditions de son exil, après avoir reçu un accueil extraordinaire au Mexique, avec un beau météore, Frida Kahlo. Mais Service voudrait ramener d’autres prises, alors il cancane. Trotsky courrait les jupons du quartier à Coyoacan, si, si. Et pendant la guerre civile, Larissa Reisner, surnommée - entre autres par Trotsky, qui avait de l’admiration pour elle en tant que franc-tireuse de l’armée rouge -  la « Pallas de la révolution », l’a dragué. Diantre ! Et, surtout, il y a eu Clare Sheridan, sculptrice, qui fit son buste et, dans une moiteur torpide et feutrée, fut séduite par la bête … N’en jetez plus ! &lt;br/&gt;Dans les illustrations, Service a mis une photo, un peu ridicule mais envers laquelle Trotsky n’est pour rien, de Clare Sheridan en pamoison devant le fameux buste. A vrai dire, il la fait passer pour une idiote, alors qu‘il s‘agissait d‘une forte personnalité. Le récit de Clare Sheridan, publié en français dans le Cahier Léon Trotsky n°2 (Service connait pas), montre quelqu’un de spirituel et contient des remarques fines sur la personnalité de Trotsky. Tout indique d’ailleurs qu’ils n’ont pas « couché » … Goddam ! &lt;br/&gt;Mais je me risquerai à avancer la vraie raison qui émoustille tant le Service à propos de Clare Sheridan : quand même, elle, la cousine de Winston Churchill, a failli coucher avec lui ! Really shocking et tellement exciting !&lt;br/&gt;Allez, finissons de faire pleinement connaissance avec Service ! Comme il n’a pas grand-chose à se mettre réellement sous la dent sous le titre Trotsky et ses femmes, il parle d’Alexandra Kollontai, sans rapport avec son sujet, mais Kollontai, il a dû apprendre au cours de sa folle jeunesse que ça fait très « sexe et révolution ». Et il se lance, attention c’est du lourd :&lt;br/&gt;« L’âge n’y fit rien : elle fréquenta à l’approche de la cinquantaine un homme deux fois plus jeune qu’elle, au nom évocateur : Marcel Body. » (« corps » en anglais).&lt;br/&gt;La Kollontai, la garce, à cinquante ans, elle couche avec un type qui s’appelle body, By Jove ! Goddam et bouteille de rhum ! C’est bolchevique mais ça lève la cuisse ! On ose à peine imaginer le Service se tapant sur les cuisses de sa magistrale découverte (il ne sait pas, par ailleurs, qui est Marcel Body, militant ouvrier français), une bouteille de whisky frelaté à la main ! Ah quand même, prof à Oxford, c’est quelque chose ! Cela en procure, des jouissances intellectuelles ! &lt;br/&gt;Laissons là, maintenant, notre cuistre à sa cuistrerie. Il est temps de conclure : l’affaire est grave.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;* * * &lt;br/&gt;Il y a un handicap à démolir comme il se doit un tel ouvrage. C’est que bien des honnêtes gens, nigauds ou pas, entendant dire que ce livre est vraiment, vraiment mauvais, risquent de penser qu’après tout, c’est là déclaration de trotskystes dont on a brûlé l’idole : ils auraient reniflé le blasphème ! &lt;br/&gt;Défendre Trotsky, on y est habitué. La colère, la sainte colère qui m’a pris en lisant Service, n’est pas spécifiquement « trotskyste ». Au bout de quelques dizaines de pages, quand vous réalisez que les points d’exclamation que vous alignez sur les marges n’ont plus un sens de critique historique, de discussion politique, voire de polémique idéologique, mais sont des annotations de professeur indigné devant l’ignorance, la maladresse, la mauvaise construction d’un devoir exceptionnellement nul et exceptionnellement prétentieux, alors il ne s’agit plus seulement de Trotsky qui, en tant que tel, n’a, relativement à Service, nullement besoin d’être défendu. Il s’agit de la culture, il s’agit de la science, il s’agit de l’intelligence, il s’agit du respect.&lt;br/&gt;L’exceptionnalité du livre de Service n’est pas sa tentative ratée de « déboulonnage » de Trotsky. Elle est que nous avons affaire à un livre indigne du nom de livre d’histoire, et, en fait, indigne du nom de livre. Le dernier degré de la négligence, de l’ignorance et de la crasse. Dans l’absolu, il semblerait concevable d’écrire un livre contre Trotsky qui respecte les sources, les règles élémentaires de l’édition et de l’histoire, la véracité et la vérification des faits. Ce livre, force est de le constater, n’existe pas, et quand l’université d’Oxford et un bataillon de laudateurs nous annoncent sa parution, il s’avère qu’il frise littéralement l’illettrisme. Plus grave encore, des légions d’éditorialistes n’y voient que du feu, et même un Benjamin Stora ne sait plus renifler la barbarie. Quel est ce signe politique et moral qui nous est ainsi adressé, par lequel l’ordre social en place prétend nous annoncer qu’on en a fini avec Trotsky ? Fallait-il que pour en finir avec Trotsky ils en finissent aussi avec ce qui fut leur propre culture, avec le fait de savoir écrire et de savoir lire ? Il semblerait que oui. Involontairement, ces messieurs fixent les enjeux du siècle actuel.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Vincent PRESUMEY, mi-octobre 2011.&lt;br/&gt;</description>
      <enclosure url="http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/10/16_Un_barbare_a_Oxford_files/trotsky-m_1498005f.jpg" length="26027" type="image/jpeg"/>
    </item>
    <item>
      <title>Largo Caballero : une figure du socialisme espagnol à l’épreuve de l’histoire</title>
      <link>http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/8/31_Largo_Caballero___une_figure_du_socialisme_espagnol_a_lepreuve_de_lhistoire.html</link>
      <guid isPermaLink="false">b3d03c07-8343-4172-a559-0e4f52451e4e</guid>
      <pubDate>Wed, 31 Aug 2011 18:28:18 +0200</pubDate>
      <description>&lt;a href=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/8/31_Largo_Caballero___une_figure_du_socialisme_espagnol_a_lepreuve_de_lhistoire_files/Sans%20titre1.png&quot;&gt;&lt;img src=&quot;http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Media/object002_1.png&quot; style=&quot;float:left; padding-right:10px; padding-bottom:10px; width:182px; height:247px;&quot;/&gt;&lt;/a&gt;Aujourd’hui largement méconnue dans notre pays, la figure de Largo Caballero, décédé il y a soixante-cinq ans à Paris, mérite de sortir de l’ombre pour trouver sa place dans la galerie des grands dirigeants du mouvement ouvrier du XXème siècle. Syndicaliste, leader du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), orateur fougueux, homme à l’honnêteté extrême, président du gouvernement républicain durant la guerre civile, exilé puis déporté durant la seconde guerre mondiale, le parcours et la vie militante de Caballero furent intenses et sans répit. Au cours de ces terribles années 1930, la violence des affrontements idéologiques et politiques, liés à la montée de l’extrême-droite et à la terrible crise économique débutée en 1929, a façonné des parcours hors du commun. Surnommé le « Lénine espagnol » lors des chaudes journées de l’été 1936 où les masses ouvrières et paysannes d’Espagne parvinrent à bloquer provisoirement l’offensive fasciste du franquisme, l’itinéraire du militant Caballero ne fut pourtant pas rectiligne. Longtemps assimilé à l’aile la plus modérée du socialisme espagnol, c’est sous la pression des luttes sociales que Caballero adopte une ligne révolutionnaire et internationaliste de plus en plus intransigeante. Incarnation de la résistance des travailleurs au fascisme, le socialiste modéré se mue alors en orateur et propagandiste d’un anticapitalisme de masse. Envolées lyriques et révolutionnaires sans cohérence ou authentique évolution de fond ? Sans doute un peu des deux… Vaincu par la peste fasciste et écœuré par l’hydre stalinienne, c’est un homme fatigué et découragé qui meurt en 1946. Faire toute la lumière sur son parcours, ses combats et son évolution marquée  vers la gauche mais aussi analyser lucidement ses limites à l’aune de cette révolution espagnole qui, victorieuse, aurait pu changer la face du monde et du XXème siècle, est ici notre modeste dessein. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le syndicaliste et le dirigeant de grèves&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Né en octobre 1869 à Madrid, le jeune Caballero grandit dans une famille pauvre. Il devient ouvrier du bâtiment et se spécialise dans la technique du stuc. Dès l’âge de 21 ans, il devient militant syndical et participe à la grève des salariés de la construction en 1890. Quatre ans plus tard, en 1894, il adhère au Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Fondé clandestinement en mai 1879 par l’imprimeur Pablo Iglesias, le PSOE est un des premiers partis ouvriers et marxistes d’Europe. A la même époque, le mouvement ouvrier français se relève à peine de la répression de la Commune  tandis que le SPD allemand, créé en 1875, n’est pas encore la grande organisation que l’on connaît  et vit sous la botte de fer du chancelier Bismarck. A la fin du XIXème siècle, l’Espagne est une monarchie autoritaire dirigée par la famille des Bourbons depuis 1874. Le système politique est dominé par les caciques régionaux, les conservateurs et les libéraux se partagent alternativement le pouvoir. Une brève République a été proclamée en 1873 mais, vaincue par un coup de force militaire, son existence fut très brève. Le mouvement ouvrier est étroitement surveillé et les grèves réprimées impitoyablement. Le courage et la popularité de Pablo Iglésias, qui prend en personne la tête de la grande manifestation ouvrière du 1er mai 1890, permettent de développer le PSOE et d’ancrer l’UGT (Union générale des travailleurs) auprès des travailleurs. Fondée en 1888 par les socialistes, cette centrale syndicale doit compter avec la concurrence des courants anarchistes très influents auprès des ouvriers agricoles et dans toute la Catalogne. Les diverses sensibilités anarcho-syndicalistes se regroupent en 1910 dans la CNT (Confédération nationale du travail) et contestent au marxisme, au PSOE et à l’UGT la représentation des masses exploitées d’Espagne. Le PSOE fait élire son premier député en 1910, sa progression est donc lente mais constante. Le pays est encore peu industrialisé et reste relativement en marge du capitalisme mondial. L’Espagne qui a connu son apogée aux XVIème et XVIIème siècles perd ses dernières colonies en 1898 (notamment Cuba) et reste largement en dehors du partage du monde entre les impérialismes rivaux qui conduiront à la boucherie de 1914-1918. L’Eglise catholique joue un rôle de premier plan dans la vie sociale et politique du pays, elle reste un puissant relai de la réaction en même temps qu’un des plus importants propriétaires fonciers.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le jeune Caballero inscrit ses pas dans ceux d’Iglésias et rentre à la direction du PSOE et de l’UGT. En août et septembre 1917, il est l’un des dirigeants de la grande grève générale insurrectionnelle qui éclate à l’appel de la CNT et de l’UGT. Ce mouvement réclame la fin de la monarchie, l’élection d’une constituante, des hausses de salaires et le partage des terres. En pleine guerre mondiale, même si l’Espagne est restée neutre, et à quelques mois de l’Octobre russe, ce mouvement frappe par sa radicalité et son ancrage. Brutalement réprimée par le régime en place, cette insurrection, aujourd’hui largement oubliée, a montré que le mouvement ouvrier espagnol était déterminé et prêt à en découdre. Cinq cents travailleurs sont tués tandis que deux mille sont arrêtés et emprisonnés arbitrairement. L’unité syndicale UGT-CNT a été l’instrument naturel et le cadre de mobilisation des masses, mais un outil politique résolu à prendre le pouvoir a probablement manqué aux travailleurs en lutte. Largo Caballero joue un rôle non négligeable dans ce mouvement et en paie aussitôt le prix, au même titre que les autres dirigeants de la gauche ibérique. Il est condamné et emprisonné à Carthagène. D’autres, comme le syndicaliste révolutionnaire Durruti ou le socialiste Prieto, doivent s’exiler en France. Caballero reste emprisonné un an avant d’être libéré en 1918. Il vient d’être élu député aux Cortés aux côtés de cinq autres socialistes. Une nouvelle période militante s’ouvre pour lui.&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le socialiste modéré&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Entre 1918 et 1920, l’onde de choc de la révolution russe se fait sentir dans toute l’Europe. Le vieux monde craque de toutes parts, les grèves se multiplient en France, en Angleterre, en Autriche, en Allemagne et des insurrections, un temps victorieuses, éclatent en Hongrie et à Berlin. La création de l’Internationale communiste en mars 1919 entraîne des débats et des réalignements importants dans toute la gauche continentale. Le soutien presque inconditionnel des partis sociaux-démocrates européens à la guerre et la faillite de la IIème Internationale face à l’Union sacrée, mettent à l’ordre du jour la construction d’une Internationale nouvelle. En Espagne également, « la grande lueur d’espoir venue de l’Est » fait ressentir ses effets. Selon Pierre Broué « l’impact de la révolution russe, l’accroissement des contradictions sociales, rendent particulièrement vigoureuse en Espagne la montée de l’agitation ouvrière (…).  Les effets de la poussée révolutionnaire sont sensibles à l’intérieur du mouvement syndical, notamment dans la CNT qui décide, un temps, d’adhérer à la IIIème Internationale. Plusieurs de ses dirigeants anarcho-syndicalistes, tels les catalans Nin et Maurin ont été gagnés au marxisme, même si le courant libertaire y demeure puissant. Dans le PSOE aussi, les partisans de l’adhésion à l’Internationale de Lénine et Trotski se sentent pousser des ailes. Les jeunesses socialistes, enthousiasmées par les bolcheviks russes, décident de créer le Parti communiste espagnol en mars 1920 tandis que, dans le même temps, le débat interne continue de faire rage dans le PSOE. Largo Caballero est en première ligne dans la mesure où Pablo Iglésias, figure tutélaire du socialisme espagnol, tombe malade en 1919 et se retire de toute vie militante active. Caballero, appuyé par son futur rival Prieto, tient tête à l’aile gauche du parti qui tente jusqu’au bout d’entraîner la majorité des militants dans la IIIème Internationale. Pour Caballero, le PSOE doit rester uni et travailler, en lien avec les socialistes autrichiens, les indépendants allemands et le courant de Jean Longuet en France, à la reconstruction de l’Internationale mais sans s’aligner sur les desiderata du russe Zinoviev. Le courant de gauche, dit des « terceristas », finit par quitter le PSOE en 1921 pour fusionner avec les jeunes fondateurs du premier parti communiste espagnol. Caballero, secrétaire général de l’UGT puis leader du parti socialiste , est désormais l’un des plus important dirigeant de la gauche espagnole qui va devoir faire face à la dictature du général Primo de Rivera. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;L’agitation ouvrière retombe dans toute l’Europe en 1922-1923, laissant les communistes russes isolés face à un capitalisme qui reprend de la vigueur. En Espagne, pour stabiliser une situation sociale encore instable (des révoltes paysannes éclatent très régulièrement), le roi Alphonse XIII fait appel au général Primo de Rivera, qui opère un coup d’Etat en septembre 1923. Il s’impose comme chef du gouvernement et installe une dictature qui instaure l’état de siège et place aussitôt sous surveillance le mouvement syndical. La CNT bascule dans la clandestinité et se déchire entre anarchistes et communistes, tandis que l’UGT décide, sous l’impulsion de Caballero, de faire profil bas devant Primo de Rivera. Lorsque celui-ci met en place des comités paritaires de co-gestion, sur le modèle du corporatisme mussolinien, l’UGT participe à cette instance. Pire, Caballero devient même conseiller d’Etat et s’attire les foudres du numéro deux du PSOE, son rival Prieto. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La base sociale de la dictature s’effiloche cependant assez vite et, acculé, Primo de Rivera doit céder le pouvoir en 1930. C’est alors que toute l’opposition républicaine décide de s’unir et parvient à l’emporter très largement lors des élections municipales du 14 avril 1931. Même la CNT appelle à voter contre les monarchistes ! Complice de la dictature, affaibli voire affolé par cette victoire, le roi quitte l’Espagne, la Seconde République est alors proclamée. Un nouveau gouvernement est formé, le PSOE y fait son entrée aux côtés de républicains modérés et de catholiques conservateurs. Caballero exerce alors les fonctions de ministre du travail. De son côté, le Parti communiste espagnol, servilement aligné sur la ligne irréaliste « classe contre classe » défini par Staline appelle à la constitution immédiate de conseils ouvriers et dénonce le PSOE et son principal dirigeant comme social-fasciste ! Entre la participation de Caballero à un gouvernement du centre et la ligne gauchiste et inconséquente du PCE, les voix d’Andrés Nin, porte-parole espagnol de l’opposition de gauche trotskiste et de Joaquim Maurin, leader du Bloc ouvrier et paysan, ont du mal à porter. L’accession aux responsabilités du secrétaire de l’UGT reste cependant un espoir pour les ouvriers et paysans pauvres. Devant tenir compte de cette pression,  Caballero prend quelques mesures importantes, notamment un décret qui oblige les grands propriétaires à mettre en culture leurs terres en friche. Une réforme agraire limitée, mais qui exproprie quelques grands domaines, est aussi mise en place. Le gouvernement, assez timide sur le plan social, donne à son action une nette coloration anticléricale en mettant en œuvre la Séparation de l’Eglise et de l’Etat et la laïcisation de l’enseignement. Ces quelques mesures, même si elles n’attaquent pas frontalement la structure sociale inégalitaire de l’Espagne, mécontentent les milieux dirigeants et la hiérarchie catholique. Cependant, le gouvernement républicain, et notamment Caballero, sait aussi servir de rempart aux revendications sociales et à l’agitation entretenue par la CNT. En 1932 et 1933, des grèves importantes éclatent en Catalogne et en Andalousie, elles sont impitoyablement réprimées. La CNT, désormais dirigée par la FAI (Fédération anarchiste ibérique) de Durruti entretient un climat de contestation permanent et développe son influence au détriment de l’UGT, directement associée au pouvoir via Caballero lui-même, tandis que le PCE continue de tempêter dans son ghetto contre les socialistes, « frères jumeaux du fascisme » selon ses termes d’alors. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le changement de régime et sa politique réformiste modérée déçoivent les masses paysannes et ouvrières qui attendaient tant (trop ?) de la proclamation de la République. En novembre 1933, la droite unie gagne les législatives, tandis que le PSOE, sans allié après sa rupture avec les républicains modérés, perd la moitié de ses élus. L’abstention populaire progresse, démontrant la déception face au pouvoir en place depuis 1931. A partir de là, Largo Caballero, incarnation du réformisme, va s’interroger en profondeur sur les causes de cette défaite. Il en tire des leçons singulières qui l’amènent loin de sa ligne politique habituelle. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La radicalisation &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;En gestation dès la rupture du PSOE avec ses alliés de droite, une puissante aile gauche socialiste se constitue. Son porte-parole n’est autre que Caballero lui-même ! Broué écrit : « l’Homme qui a été pendant cinquante ans le chef du file du réformisme et de la collaboration de classes tient un langage neuf et pour le moins surprenant. Pour lui, l’expérience des premières années de la République est claire : il n’y a rien à attendre de la petite bourgeoisie et des partis républicains ». Andrés Nin constate même que le leader du PSOE se met à tenir « un langage purement communiste allant même jusqu’à préconiser la nécessité de la dictature du prolétariat ». L’évolution de Caballero est certainement encouragée par celle des Jeunesses socialistes qui deviennent en 1934 le fer de lance d’une gauche socialiste offensive, se battant pour le rassemblement de tous les partis ouvriers. De même, la défaite terrible d’une gauche allemande divisée face au nazisme, la reddition sans gloire des socialistes autrichiens face à Dollfuss et l’approfondissement de la crise sociale poussent Caballero à la radicalisation. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Face au nouveau gouvernement de droite, dirigé par Leroux, qui démantèle méthodiquement les conquêtes de 1931-1933, la réaction de la gauche ne se fait pas attendre. Constituée dès l’été 1933 en Catalogne, l’Alliance ouvrière est le cadre naturel de la contre-offensive. Ce sont les militants du Bloc ouvrier et paysan et les trotskistes de la Gauche communiste qui sont à l’origine de cette structure, qui exclut toute alliance avec les partis républicains modérés. Elle rassemble au départ la Gauche communiste, le Bloc ouvrier et paysan, l’UGT et les socialistes catalans. La CNT reste méfiante et divisée, même si une importante minorité de la confédération y participe, tandis que le PCE mène une virulente campagne contre cette structure de front unique. Au printemps 1934, l’Alliance appelle à des grèves massivement suivies à Valence, en même temps qu’elle étend son influence à Madrid, où Largo Caballero pèse de son poids pour le ralliement du PSOE à cette union inédite des gauches. En octobre 1934, l’Alliance réagit fermement à l’entrée au gouvernement de la CEDA (Confédération espagnole des droites autonomes), parti fascisant dirigé par Gil Roblès. Le 5 octobre, la grève est générale dans toute la Catalogne, à Madrid et dans les Asturies. Largo Caballero, soutenu par les Jeunesses socialistes, se montre même favorable à une insurrection armée s’appuyant sur la grève des travailleurs pour résister et vaincre. Pour Priéto, se trouvant cette fois à la droite du PSOE, une insurrection serait prématurée : il faut, selon lui, chercher l’alliance traditionnelle avec les républicains de Manuel Azana et tempérer le mouvement gréviste ascendant. Rapidement contenu à Barcelone et à Madrid, le mouvement se généralise dans les Asturies. Dans cette région, située au nord ouest de l’Espagne, c’est toute la CNT qui participe à l’Alliance ouvrière et son influence auprès des paysans pauvres est décisive pour entraîner les masses dans le combat contre le pouvoir. La grève tient trois semaines et fait trembler le gouvernement Leroux. Réprimé brutalement, notamment par un général dénommé Franco, le soulèvement des Asturies coûte la vie à trois mille travailleurs, entraîne l’arrestation de vingt mille militants et la fermeture de tous les journaux de gauche de la région. Le PCE s’est tenu à l’écart de ce mouvement de masse vaincu mais qui, encore une fois, a prouvé la capacité de mobilisation d’une majorité des travailleurs espagnols. Cette défaite pousse Largo Caballero, qui fait même un détour par la case prison à l’automne 1934, à radicaliser encore sa ligne politique pour faire du PSOE un véritable parti révolutionnaire. Selon Pierre Broué : «  Largo Caballero, porté par le mouvement naturel de radicalisation des masses, s’en est fait le porte-parole et devient à sa tour, par son action, un des plus puissants facteurs de son accélération.  En prison le vieux militant réformiste découvre les classiques du marxisme, s’enthousiasme pour la lecture de l’Etat et la Révolution, pour Lénine et pour la révolution russe ».&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le Lénine espagnol ? &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Favorablement impressionné par l’évolution de Caballero, des jeunes socialistes et de tout un pan du PSOE, Léon Trotski préconise fin 1934 l’entrée de ses partisans espagnols dans le parti socialiste. Féconder l’aile gauche, peser sur la ligne du premier parti ouvrier d’Espagne et favoriser une issue révolutionnaire est l’objectif avoué du dirigeant de la IVème Internationale. Au même moment, les trotskistes français adhèrent en bloc, avec les mêmes objectifs, à la SFIO de Léon Blum et Marceau Pivert. Cependant, Andrés Nin et la majorité de l’opposition de gauche espagnole refusent la proposition de Trotski et fusionnent avec le Bloc ouvrier et paysan de Maurin pour constituer le POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste). Nin doute-il de la sincérité et de la solidité du changement de ligne de Caballero ? Certainement, tant la phraséologie nouvelle du vieux leader de l’UGT paraît surprenante, mais ce refus d’entrer dans le PSOE fut une erreur politique importante. En effet, sentant la situation internationale évoluer en défaveur de la diplomatie et de la bureaucratie soviétique, Staline ordonne un tournant stratégique spectaculaire à l’Internationale communiste. C’est le lancement des Fronts populaires que les communistes staliniens vont présenter comme la meilleure arme antifasciste. C’est surtout le moyen de rompre l’isolement total dans lequel se trouvent la plupart des PC européens. Resté en marge de l’Alliance ouvrière et sentant que l’évolution de Caballero place désormais le PSOE en situation d’incarner LE parti anticapitaliste de masse, le PCE se met soudain à parler d’unité de la gauche et de rassemblement populaire. La gauche du PSOE et les JS ne perçoivent pas du tout ce tournant et se montrent même partisans d’un rapprochement immédiat et sans condition avec les « frères » communistes. Les liens s’étant distendus avec Nin et Maurin, qui ne prennent pas au sérieux les discours de Caballero, la gauche socialiste ne fait aucune analyse du phénomène stalinien. Très vite, les dirigeants de la JS, notamment Santiago Carrillo, basculent et œuvrent à la fusion entre les jeunesses socialistes et communistes. Les agents de Moscou sont à l’œuvre et rien n’est de trop pour « convaincre » et acheter des socialistes qui se mettent alors à chanter les louanges de la grande URSS et du « camarade » Staline. La poussée à gauche des masses espagnoles et de la base du PSOE profitent donc au PCE qui, sans influence jusqu’en 1935, se présente comme le porte-drapeau de la lutte contre la réaction. De leurs côtés, le POUM ainsi que la CNT se développent en Catalogne mais n’ont pas derrière eux la logistique et les moyens de l’Internationale communiste. Le rapport de force en leur défaveur est déjà flagrant…&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La droite, au pouvoir depuis deux ans désormais, ne parvient à résoudre aucun des problèmes posés à l’Espagne et subit la pression d’une frange fascisante de plus en plus déterminée à se débarrasser d’un mouvement ouvrier très combatif. Les Cortés sont dissoutes en décembre 1935 et des élections législatives sont prévues pour février 1936. Quelle va être l’attitude de la gauche et notamment des socialistes face à cette échéance décisive ? Les républicains de gauche signent un accord avec le PSOE, ils sont rejoints par le PCE, le POUM qui malgré ses critiques, se rallie au « Frente popular » par crainte de l’isolement, par l’UGT et par les autonomistes catalans. Seule la CNT reste en dehors du rassemblement, tout en y apportant un soutien critique. Largo Caballero critique fermement cette alliance avec les partis centristes mais, en décembre 1935, il est mis en minorité sur cette question au comité exécutif du PSOE par les deux leaders de l’aile droite, Priéto et Negrin. Comme le POUM, Caballero critique un accord qui n’apporte aucune issue politique aux revendications des masses, et surtout, lie le sort des partis ouvriers (PSOE, PCE, POUM) et des syndicats à la ligne hésitante et conciliatrice des républicains de Manuel Azana. Minoritaire dans son parti, Caballero menace même d’une scission de la gauche socialiste si des ministres PSOE siègent aux côtés des modérés en cas de victoire. C’est le PCE qui se montre le plus fidèle défenseur de cette stratégie de Front Populaire, passant donc du sectarisme le plus borné à un opportunisme sans principe, et cela dans le seul intérêt de Staline. Ils n’oublient pas moins de cibler leurs adversaires en tentant de faire barrage à l’entrée du POUM (dirigé par les « renégats » Maurin et Nin) dans le comité du Front Populaire à Madrid. C’est Caballero en personne qui pèse de tout son poids, contre le PCE, pour que les poumistes trouvent toute leur place dans l’alliance. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;En février 1936, le Frente popular l’emporte dans les urnes, cent-vingt-et-un députés républicains sont élus, quatre-vingt-dix socialistes, trente-huit catalanistes,  seize communistes et un représentant du POUM. Azana forme un gouvernement sans participation socialiste, et promulgue aussitôt une grande loi d’amnistie pour les faits ayant trait à la grande grève de 1934, il confirme le statut d’autonomie de la Catalogne et la reprise de la réforme agraire. Dans toute l’Espagne, les masses sont mises en ébullition par cette victoire. Les Jeunesses socialistes et les partisans de Caballero organisent d’immenses défilés de la victoire où ils réclament une accélération des réformes et la constitution d’un gouvernement ouvrier. La droite s’inquiète, réagit fermement et commence à fomenter un coup fatal. Au cours du mois de mars, la maison de Caballero est la cible de tirs à balles réelles. C’est lui qui est désormais la cible de tous ceux qui craignent une issue socialiste et anticapitaliste à la crise espagnole, en même temps qu’il incarne l’espoir pour des milliers d’ouvriers et de paysans. Il défend la création d’une centrale unique des travailleurs, l’indépendance de la colonie marocaine et la mise en place d’une armée populaire pour défendre la révolution contre les fascistes. Au congrès de l’UGT, en avril 1936, il déclare : « pour établir le socialisme en Espagne, il faut triompher de la classe capitaliste et établir notre pouvoir ». Il gagne alors le surnom de Lénine espagnol. En juin, il encourage la grève des ouvriers du bâtiment de Madrid déclenchée par la CNT. Aussitôt, la droite du PSOE l’accuse de faire le jeu des anarchistes et de faire le lit du fascisme en soutenant l’agitation sociale.  Fin juin, Caballero est à nouveau mis en minorité dans les instances de son parti. Priéto prend définitivement le dessus et contrôle désormais fermement l’appareil du PSOE. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;La guerre civile&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Tapi dans l’ombre depuis la victoire républicaine de février et attentive au moindre mouvement de grève, la hiérarchie militaire prépare un coup de force qui intervient, avec le soutien du patronat et de la majorité du clergé, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1936. Le boucher des Asturies, le général Franco en prend la tête. Le mouvement ouvrier n’est pas surpris le moins du monde par ce putsch militaire et réagit immédiatement. Les ouvriers s’arment et se soulèvent à Oviédo, à Valence, à Madrid, au Pays Basque, à Barcelone et, encadré par leurs partis et leurs syndicats, prennent en main le pouvoir via des comités de base. Dans presque toutes les grandes villes, hormis à Saragosse et en Andalousie, le coup d’Etat est mis en échec. Broué résume ainsi la situation à la fin du mois de juillet 1936 : « ou bien les militaires ont vaincu, et les organisations ouvrières et paysannes sont interdites, leurs militants emprisonnés et abattus (…). Ou bien le soulèvement militaire a échoué, et les autorités de l’Etat républicain ont été balayées par les ouvriers qui ont mené le combat sous la direction de leurs organisations regroupées dans des comités qui s’attribuent (…) tout le pouvoir et s’attaquent à la transformation de la société. L’initiative de la contre-révolution a déclenché la révolution ». La situation n’est donc pas sans rappeler la révolution russe où, après le soulèvement bolchévik victorieux d’octobre 1917, le pouvoir appartient aux Soviets. En Espagne, dans les zones qui ont résisté à Franco, cohabitent donc deux formes de pouvoir : celui de l’Etat républicain issu des élections de février mais incapable de défendre le peuple contre le fascisme, et celui des comités de travailleurs directement issus du soulèvement armé. Face à cette donnée nouvelle, deux stratégies politiques, sociales et militaires se font immédiatement face. Les communistes et l’aile droite du PSOE défendent la légalité républicaine et jugent prématurée la formation d’un gouvernement ouvrier transformant l’Espagne en démocratie socialiste. Pour eux, la révolution populaire effraiera la petite bourgeoisie et les républicains modérés et favorisera les franquistes. En face, le courant de Largo Caballero et le POUM veulent au contraire accélérer le processus révolutionnaire, exproprier la bourgeoisie et les grands propriétaires pour s’assurer le soutien total des masses et ainsi vaincre Franco. En ces journées décisives et enfiévrées, où se jouent le sort de l’Espagne, Largo Caballero s’exprime avec force : « Le peuple n’est pas en train de se battre pour l’Espagne du 16 juillet, sous la domination sociale de castes héréditaires, mais pour une Espagne dont on aurait extirpé toutes leurs racines. Le plus puissant auxiliaire de la guerre c’est l’extinction économique du fascisme. C’est la révolution à l’arrière, qui donne assurance et aspiration à la victoire sur les champs de bataille ». La CNT, héroïque dans la défense de son bastion de Catalogne, oscille entre ces deux lignes. Beaucoup de ses militants penchent pour l’option révolutionnaire mais leur méfiance instinctive du pouvoir d’Etat, héritée de la culture anarchiste, leur interdit de trancher vraiment. Durant quelques semaines, des expériences locales de socialisation des usines et des terres sont menées mais, faute d’une direction politique suffisamment forte et unie, le pouvoir central reste entre les mains des républicains modérés alors qu’il tendait les bras aux organisations ouvrières. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le chef du gouvernement&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Alors qu’il était, depuis plus d’un an, un adversaire acharné de l’alliance avec les républicains de gauche, Largo Caballero prend la tête d’un gouvernement de Front populaire en septembre 1936. Ce n’est pas simple d’expliquer ce revirement. L’opportunisme serait une réponse trop simple, tant les évènements qui vont suivre vont prouver que Caballero était aussi capable de résister aux diktats que l’on tentera de lui imposer. La montée en puissance des communistes dans l’alliance antifranquiste est certainement la piste la plus plausible. En ce début d’automne 1936, l’Espagne républicaine est lâchement abandonnée à son sort par le gouvernement français qui signe un hypocrite pacte de non-intervention avec l’Angleterre, tandis que les nationalistes reçoivent l’aide de plus en plus ouverte d’Hitler et Mussolini. De son côté, l’URSS apporte son aide technique et logistique aux antifranquistes. Staline a compris le prestige qu’il pouvait tirer de cette intervention en même temps qu’elle lui permet, en jouant du chantage à l’armement, de placer les communistes à tous les postes clés. Les soviétiques craignent également l’influence du POUM, qui dénonce avec virulence le stalinisme et les procès de Moscou, de la gauche socialiste et des anarchistes. Staline pense-t-il encore possible de « récupérer » Largo Caballero ? Celui qui incarne la résistance aux yeux de milliers de travailleurs doit en tous cas être pour l’instant ménagé par les communistes. Le gouvernement Caballero comprend des ministres socialistes, communistes, républicains et même des dirigeants de la CNT à partir du mois de novembre. L’aide russe et l’unité semble porter leurs fruits puisque les assauts franquistes sur Madrid sont contenus et repoussés fin 1936. Cependant, l’enthousiasme révolutionnaire, la soif de justice et la volonté d’en finir avec la bourgeoisie qui avaient marqué les journées de juillet 1936 sont désormais retombés. Les comités et les organes de contrôle ouvriers sont dissous, l’armée républicaine se professionnalise, le peuple est tenu à l’écart de la guerre. La ligne du PC et de la droite du PSOE, faire la guerre avant la révolution, semble être en train de l’emporter alors que même que Caballero est à la tête du gouvernement. Se sentant certainement dépendant de l’aide militaire de l’URSS, devant donc ménager le PCE et maintenir le lien avec les républicains modérés, le leader de la gauche socialiste mène une politique conciliatrice, qui affaiblit en réalité la capacité de mobilisation militaire des paysans et des ouvriers. Staline en personne écrit à Caballero en décembre 1936 pour lui donner quelques « conseils ». Pour le chef de l’URSS, il faut ménager la petite bourgeoisie, respecter à tout prix la propriété et tout faire pour que l’Espagne n’apparaisse surtout pas comme une République communiste ! Méfiant envers ces directives, Caballero refuse la fusion du PSOE et du PCE préconisée par les envoyés de l’Internationale communiste. Le chef du gouvernement fait certainement un bilan négatif de la création du PSUC (Parti socialiste unifié de Catalogne qui rassemble le PS et le PC catalan) et des Jeunesses socialistes unifiées, désormais fermement contrôlées par les staliniens. Il comprend que cette unité organique PS-PC se fera forcément contre son courant et le marginalisera tant la droite du PSOE et les communistes ont des intérêts convergents et défendent la même ligne politique. Les rapports entre Caballero et les staliniens, déjà tendus, deviennent glaciaux dès le début de l’année 1937. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Ecarté par les staliniens&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Le point de tension ultime va venir de Barcelone. Bastion de la résistance à Franco où la lutte  est principalement menée par le POUM et la CNT, la capitale de la Catalogne subit les assauts staliniens depuis déjà plusieurs semaines. Un gouvernement régional autonome a été mis en place en septembre. Le POUM, en la personne d’Andrés Nin ministre de la Justice, y participe aux côtés des autonomistes, de la CNT et du PSUC. Désirant se débarrasser du POUM, les staliniens et les envoyés de Moscou font pression sur Caballero pour qu’il accepte de réprimer les militants du parti marxiste catalan. Une violente campagne est menée par la presse communiste contre le POUM, accusé de trahison, d’espionnage et affublé de l’infamante étiquette d’Hitléro-trotskiste. Au début du mois de mai, alors que les communistes tentent de reprendre le contrôle de la compagnie de téléphone tenue par des syndicalistes de la CNT, la riposte des masses ouvrières barcelonaises est immédiate. La ville se couvre de barricades, le POUM et la CNT dirigent cette nouvelle insurrection de la ville rouge. Le pouvoir est à prendre mais la CNT semble hésiter. A Valence, ou siège désormais le gouvernement, les ministres communistes pressent Caballero d’envoyer sur place la police pour rétablir l’ordre. Le chef du gouvernement sent bien que les communistes cherchent à instrumentaliser ce soulèvement. Il œuvre pour une issue sans vainqueur ni vaincu en tentant de ménager les deux camps en présence. Aurait-il dû s’appuyer sur cette insurrection pour se débarrasser politiquement des staliniens et des socialistes de droite ? Peut être, mais il n’ose franchir le pas. Il tente néanmoins d’empêcher une intervention policière en Catalogne avant d’être mis en minorité, le 5 mai 1937, au sein de son propre gouvernement sur cette question. Le 6 mai, cinq mille policiers sont transférés à Barcelone et le lendemain, découragé et désabusé, le puissant mouvement ouvrier de la ville lève les barricades. Les staliniens viennent de remporter une bataille décisive mais il est désormais clair que Largo Caballero est devenu un obstacle pour eux. Dès le 10 mai, le PCE sonne la charge contre le chef du gouvernement qui, désormais largement minoritaire dans le PSOE, se retrouve isolé et sans soutien. Victor Albà, historien et ancien militant du POUM, en convient lui-même, son organisation ne l’a pas assez soutenu. Il écrit : « On [les communistes staliniens] se proposait de rendre difficile la respiration des poumistes, mais aussi d’asphyxier Largo Caballero. Or les poumistes ne s’en rendirent pas compte […]. Le ressentiment et l’absence de contacts avec la gauche socialiste expliquent cet aveuglement. […] Ils ne comprirent pas que, tant que Largo était au pouvoir, les communistes ne pourraient pas éliminer le POUM ». Les pressions s’intensifient sur Caballero, à qui l’ambassadeur soviétique en personne demande la dissolution du POUM le 14 mai. Le lendemain, lors du conseil des ministres, les communistes réclament eux aussi la liquidation du parti de Nin. Soutenu par les anarchistes, Caballero refuse mais les socialistes de droite et les républicains modérés apportent leur soutien à la proposition du PCE. Alors qu’il préparait une offensive militaire importante en Estrémadure,  le chef du gouvernement est une nouvelle fois mis en minorité par l’alliance du PCE et de l’aile droite de sa propre formation politique ! Il présente alors sa démission au président Azana et refuse, le 16 mai, de former un nouveau gouvernement avec des ministres communistes. Julian Négrin, adversaire acharné de Caballero dont il était le ministre des finances, devient alors président d’un nouveau gouvernement qui ne compte que des socialistes modérés, des communistes et des républicains. La gauche socialiste et la CNT sont éliminés, laissant le champ libre aux manœuvres staliniennes. Le soir de son éviction, Caballero s’exprime ainsi devant ces quelques rares et derniers soutiens : « la pétition de dissolution du POUM n’a été qu’un prétexte […], quand ils m’ont demandé sa dissolution, je leur ai répondu qu’ayant souvent été attaqué, je n’étais pas venu au gouvernement pour favoriser l’une ou l’autre des factions politiques qui le composait […] ». La répression s’abat sur les dirigeants du POUM qui sont brutalement éliminés en juin dans toute la Catalogne. Arrêtés, fusillés, torturés, les poumistes subissent un véritable calvaire. Le secrétaire du parti Andrés Nin est torturé durant quatre jours, les agents staliniens tentent de lui arracher de prétendus « aveux » mais, se battant avec un courage inouï, Nin ne lâche rien et meurt entre les griffes féroces des hommes de Moscou. Responsable de sa mort, le PCE mène en parallèle une odieuse campagne sur la disparition de « l’espion Nin » qui coulerait des jours paisibles en Allemagne ! Caballero dira que le courage de Nin a sauvé la vie de tous ceux qui, comme lui, avaient résisté à l’emprise stalinienne en Espagne. Caballero tente de faire entendre sa voix et entreprend une tournée de conférence en octobre 1937 pour dénoncer la politique de Négrin, la mainmise stalinienne et son éviction progressive de l’UGT. A Madrid, des milliers de personnes viennent l’entendre, sa popularité semble intacte. Il s’apprête  à remettre le couvert  quelques jours plus tard à Alicante. Arrêté, sur ordre du PCE et de Négrin, il est placé en résidence surveillé à Valence et éliminé définitivement de la direction de l’UGT en janvier 1938. Il est condamné à vivre la fin du conflit en spectateur impuissant, muselé par le terrible appareil stalinien. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Devenus hégémoniques, les communistes organisent ensuite un procès contre les dirigeants du POUM en novembre 1938. Caballero, désormais marginalisé et écarté de toute action politique, est appelé à la barre comme témoin. Il fait face avec un certain aplomb, affirme que les poumistes, contrairement à ce qu’affirme l’acte d’accusation, n’ont jamais été liés aux fascistes et déclare : « Si Nin et d’autres membres du POUM sont actuellement poursuivis pour espionnage, c’est uniquement pour des motifs politiques, simplement parce que le Parti communiste veut anéantir le POUM ». Ces quelques mots, simples mais fermes, prouvent en tous cas que le militant Caballero a su se prémunir contre le poison stalinien et continue de défendre, même entre les lignes, la seule ligne politique possible pour vaincre : l’unité de toutes les forces ouvrières. Les troupes franquistes progressent inexorablement, au même rythme que les communistes espagnols écartent tous leurs rivaux dans le camp républicain. Le bastion catalan tombe en février 1939 et Négrin, désormais chef d’un gouvernement fantôme, quitte l’Espagne au mois de mars. Franco a vaincu la vaillante Espagne ouvrière et paysanne. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;L’exilé&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Largo Caballero parvient à quitter l’Espagne clandestinement et à gagner la France en mars 1939. Comme des milliers de républicains vaincus, il franchit les Pyrénées dans l’espoir d’y trouver un peu de repos et de liberté. Le répit sera de courte durée. Lors de l’invasion allemande du printemps 1940, il est arrêté et aussitôt déporté vers le camp de concentration d’Oranienburg-Sachsenhausen, situé dans la banlieue de Berlin. On y interne essentiellement des prisonniers politiques et quelques juifs. L’ancien leader de la gauche espagnole est détenu presque cinq années dans des conditions terribles et épuisantes. Libéré avec trois mille autres survivants par l’Armée rouge en avril 1945, c’est un Caballero très diminué qui rentre en France. Il s’éteint en mars 1946 à Paris à l’âge de soixante-douze ans. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Enterrement de Caballero au Père Lachaise en 1946&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;D’abord enterré au cimetière parisien du Père Lachaise, sa dépouille fait un retour triomphal en Espagne en 1978, trois ans après la mort du général Franco qui a régné sur le pays durant trente-six ans. Plus de cinq cent mille espagnols viennent alors assister aux funérailles de l’ancien secrétaire de l’UGT, démontrant qu’il restait pour beaucoup l’une des figures les plus marquantes de la lutte antifranquiste. &lt;br/&gt;Largo Caballero, militant syndical et politique, longtemps représentant du socialisme modéré, était devenu en 1936-1937 l’incarnation d’un peuple en lutte pour sa libération et le porte-parole de tous ceux qui voulaient que la révolution sociale soit le moyen et la fin de la lutte contre Franco. Au-delà de ses quelques erreurs (mauvaise évaluation du stalinisme, manque de liens avec le POUM et la CNT, culte de l’unité à tout prix…), Caballero fut un grand dirigeant socialiste qui mérite d’être connu et dont les grands combats restent pour beaucoup actuels. Défense du front unique des forces de gauche (sans l’appoint du centre !) , réunification syndicale, dénonciation d’un capitalisme porteur de guerre et de misère, méfiance devant les bureaucraties autoritaires qui prétendent parler au nom des masses, sont quelques-uns des grands thèmes portés par Caballero après 1933 et que nous, socialistes de gauche du XXIème siècle, reprenons à notre compte et tentons de faire fructifier. A l’heure où les salariés et Indignés espagnols tentent de résister à la politique d’austérité imposée par un PSOE rallié au social-libéralisme, réveiller le souvenir de Largo Caballero pourrait être utile, tant pour le mouvement social que pour la gauche espagnole. &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;En 1934, le leader socialiste écrivait : « Pour assurer la victoire, nous devons en finir avec les luttes internes à la classe ouvrière (…). Si nous avons les mêmes objectifs, et si nous voulons en finir avec la classe capitaliste, qui étouffe ses haines et ses rancœurs pour s’unir contre la classe ouvrière, pourquoi nous autres n’aurions-nous pas aussi à étouffer nos haines et nos rancœurs pour constituer un faisceau uni et combattre efficacement l’ennemi commun ? ». Soixante-quinze ans plus tard, ces paroles en faveur de l’unité de la gauche résonnent encore comme un appel à la lutte pour en finir avec un système capitaliste qui n’a pas d’avenir ! &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;Julien GUERIN (Melun, le 19 août 2011).&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;A lire sur la période :	 &lt;br/&gt;Pierre Broué, La révolution espagnole 1919-1939, Flammarion, 1971, et Staline et la révolution, le cas espagnol, Fayard, 1993.&lt;br/&gt;&lt;a href=&quot;http://fr.wikipedia.org/wiki/Miguel_Amor%C3%9Bs&quot;&gt;Miguel Amorós&lt;/a&gt;, &lt;a href=&quot;http://fr.wikipedia.org/wiki/Durruti&quot;&gt;Durruti&lt;/a&gt; dans le labyrinthe, &lt;a href=&quot;http://fr.wikipedia.org/wiki/%E2%80%A6ditions_de_l'Encyclop%C3%88die_des_Nuisances&quot;&gt;Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances&lt;/a&gt;, 2007.&lt;br/&gt;Victor Alba, Histoire du POUM, Editions Champ libre, 2000.&lt;br/&gt;George Orwell, Hommage à la Catalogne, Champ libre, 2000.&lt;br/&gt;Michel Christ, Le POUM : Histoire d'un parti révolutionnaire espagnol (1935-1952), L'Harmattan, 2005.&lt;br/&gt;A voir : Ken Loach, Land and Freedom (film de 1995). &lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;&lt;br/&gt;</description>
      <enclosure url="http://www.le-militant.org/Militant/Histoire_sociale/Entrees/2011/8/31_Largo_Caballero___une_figure_du_socialisme_espagnol_a_lepreuve_de_lhistoire_files/Sans%20titre1.png" length="165061" type="image/png"/>
    </item>
  </channel>
</rss>

