Théorie
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Aide à la lecture du Capital - livre 1
On trouvera ci-dessous le début d’une «aide à la lecture » du Capital de Karl Marx (annoncée en préambule de mon travail sur La portée du Capital, également mis en ligne sur http://www.le-militant.org/). Cette grande œuvre donne, d’une part, un tableau vivant de l’Angleterre industrielle du XIX° siècle, mais, d’autre part, en réussissant à dégager les catégories abstraites fondamentales de la société capitaliste et leur articulation, grâce à l’utilisation magistrale des procédures intellectuelles élaborées par la tradition philosophique européenne d’Aristote à Hegel, elle donne aussi une épure extraordinaire des rapports sociaux qui triomphent mondialement aujourd’hui, de leurs contradictions, de leurs terribles dangers, et des forces susceptibles de les transformer.
La lecture du Capital a donc une pleine actualité, elle est légitime et utile pour les militants ouvriers et n’est nullement un simple exercice d’érudition.
Elle présente cependant des difficultés évidentes.
C’est un texte long, et il serait encore plus long si on lisait -comme on devrait en toute rigueur le faire- la totalité des manuscrits achevés ou inachevés de Marx, échelonnés entre 1857 et la fin des années 1870, qui constituent les matériaux de l’œuvre. Ce que depuis Friedrich Engels on désigne comme étant « le Capital » en 3 livres est en fait un ensemble plus restreint, mais déjà énorme, auquel s’est ajouté ensuite l’ensemble dénommé par Karl Kautsky et Eduard Bernstein Ecrits sur la plus-value ou « tome IV ». On s’en tient ici à l’ordre standard des éditions disponibles, donc à ces 3 (ou 4) tomes canonisés par l’usage, bien qu’il y aurait beaucoup à dire sur cet usage. Je n’exclut pas de faire ensuite des « aides à la lecture » pour l’ensemble de ces autres matériaux, auxquels il est parfois bon d’avoir recours pour éclairer les 3 (ou 4) livres du Capital entendu au sens restreint.
C’est en outre un texte inachevé. Seul le livre I a été publié du vivant de Marx et était considéré par lui comme faisant par lui-même un tout achevé. Initialement, en 1857, Marx avait projeté, après avoir en outre amorcé puis laissé de côté un projet d’introduction générale, un vaste plan en 6 livres : capital, propriété foncière, travail salarié, Etat, commerce international, marché mondial et crises (ces deux derniers points groupés). Si l’on se place au point de vue des sommaires successivement envisagés, on constate que les 4 tomes de ce que nous appelons « Capital » sont seulement la première partie du premier de ces 6 livres. En effet le livre sur le capital devait comporter 4 parties : le capital en général, la concurrence, le crédit, les sociétés par action. Il est vrai que dans ce qui s’est finalement appelé « le Capital », beaucoup des points envisagés comme devant figurer dans les parties ou livres ultérieurs ont été abordés et transférés. Pas la totalité cependant : la principale carence concerne l’Etat.
Ce texte long et inachevé ne se lit pas nécessairement d’un coup. Certains chapitres sont « faciles », d’autres d’une densité théorique extraordinaire, qui les range dans les grands textes de l’histoire de l’humanité, et quelques uns, parmi ceux que Marx ne destinait pas tels quels à publication, sont objectivement indigestes.
Le présent texte est donc une aide à la lecture, certainement pas un substitut à la lecture, ou un de ces « digestes » paresseux pour lycéens de Terminale censés donner la substantifique moelle d’une œuvre et qui presque toujours n’en donnent qu’un pâle reflet !
« Aide à la lecture », ces pages combinent deux sortes de choses : on y trouvera, entremêlés, un résumé assez complet je l’espère, et épousant (sauf exceptions explicites) l’ordre du texte, des thèses qu’il contient, d’une part, et en même temps des éclaircissements et avertissements contre des erreurs d’interprétations ou des raccourcis possibles, ainsi que quelques pistes d’approfondissement, volontairement non développées, d’autre part.
Je serai comblé si j’apprenais que des camarades ont lu cette première section du Capital, parties par parties, et examiné après chacune d’elle mon « aide » puis relu Marx en en voyant mieux les idées principales et en écartant quelques résumés hâtifs et idées reçues qui préexistent souvent plus ou moins, pour se faire leur propre opinion qui peut bien sûr ne pas concorder avec les perspectives données ici. Car une aide à la lecture est forcément orientée, et jamais neutre. Il pourra arriver ci-dessous qu’occasionnellement, mais jamais fortuitement, des formulations de Marx soient critiquées ou jugées incomplètes, des difficultés soulevées, voire que soit exposé un désaccord avec lui.
Que des militants utilisent cette « aide » et pénètrent la méthode de Marx tout en ayant une vision plus claire de bien des réalités sociales quotidiennes, d’accords ou pas à l’arrivée avec les orientations qui sont développées ici, et ce travail aura atteint son but : aider Marx à nous aider, aujourd’hui, à agir pour transformer le monde, ce qui veut dire de plus en plus : sauver le monde humain en le transformant.
Merci à eux, d’ailleurs, de nous communiquer les questions qu’ils pourraient se poser, les obscurités qu’ils pourraient percevoir, les analyses, précisions, points de vue ou objections qu’ils pourraient soulever.
Première section.
Marchandise et monnaie.
Le début du Capital, la première section du livre I intitulée Marchandise et monnaie dont il est question ici, entre dans la seconde sorte de passages désignée ci-dessus : les grands textes théoriques de l’histoire humaine. Mais ce début peut dérouter, de deux manières.
Il peut tromper par une apparence de facilité, limitée en fait aux deux premiers alinéas du chapitre 1, très riches dans la présentation des catégories utilisées ensuite (marchandise, valeur d’usage, valeur d’échange, travail concret, travail abstrait, temps de travail socialement nécessaire, force productive …), apparence de facilité qui peut fournir un alibi (mais certes pas une justification) au dogmatisme.
Il peut encore tromper au contraire par des difficultés à saisir où Marx veut en venir (par exemple dans l’alinéa III du chapitre 1), lesquelles, combinées au fait que dans cette première section on ne parle pas encore de l’exploitation des salariés, pourraient inciter à « zapper » ce début. Et tel fut effectivement le très mauvais conseil d’un célèbre préfacier de Marx, Louis Althusser.
En fait, cette première section est, du point de vue de la méthode de Marx, l’entrée obligée dans l’étude du capital : il n’y en a pas d’autre possible. Mais cela n’apparaît que si on comprend cette méthode. Or, la meilleure manière de comprendre la méthode de Marx est d’entrer dans le vif du sujet, en lisant et en décortiquant cette première section.
* * *
Chapitre I.
Alinéa 1 : l’analyse de la marchandise.
Une mise en garde est nécessaire : la lecture de ces pages initiales ne présente pas de difficulté majeure (il en sera vite autrement dans la première section). Il est facile de se laisser aller à une schématisation dogmatique de leur contenu. Qu’on se le dise : les catégories introduites dans ce premier alinéa ne sont pas des réponses, mais des questions.
1. La marchandise.
« La richesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de production capitaliste s'annonce comme une "immense accumulation de marchandises". L'analyse de la marchandise, forme élémentaire de cette richesse, sera par conséquent le point de départ de notre recherche. »
On part de la manière dont les choses se présentent pour la masse des êtres humains (pas pour les capitalistes ; pour eux, la richesse est du capital) : l’ensemble des biens sont des marchandises. Marx se propose donc l’analyse de « la marchandise » , c’est-à-dire la décomposition de l’apparence brute en éléments constitutifs plus abstraits, laquelle commence dés la première phrase où l’on passe de l’amas des marchandises en général, à la délimitation de « la marchandise » à analyser.
2. Valeur d’usage et valeur d’échange.
Telle qu’elle se présente, la marchandise est un bien, une denrée utile :
« une chose qui par ses propriétés satisfait des besoins humains de n'importe quelle espèce. »
Elle est donc d’abord une chose utile (quelle que soit cette utilité) :
« L'utilité de cette chose fait de cette chose une valeur d'usage.(...) La valeur d'usage ne se réalise que dans l'usage ou la consommation. »
La première catégorie dégagée dans l’élément brut « marchandise » est donc sa « valeur d’usage », le fait qu’elle sert à quelque chose.
Notons qu’en toute rigueur, l’utilité est une catégorie plus vaste que la valeur d’usage. En fait, la valeur d’usage est la forme prise par l’utilité dans la société capitaliste et sous la détermination du capital. Cette distinction est importante quand il s’agit d’approfondir Marx (à condition de distinguer aussi entre l‘utilité au sens de l‘utilitarisme bourgeois, et l‘utilité humaine en général), mais elle n’est pas décisive en première lecture. Mais nous verrons souvent que la valeur d’usage n’est pas neutre, elle est déjà déterminée par le capital. La croyance selon laquelle la valeur d’usage n’est pas une catégorie économique pertinente pour le « marxisme » qui ne s’occupe que de production marchande et d’échange est caractéristique du « marxisme officiel » du XX° siècle (elle fut formulée explicitement par Rudolf Hilferding, dirigeant social-démocrate, en 1903), mais n’a strictement rien à voir avec la place réelle de la valeur d’usage dans l’analyse du capitalisme par Marx.
En second lieu, la marchandise s’échange contre d’autres marchandises et l’on doit d’ailleurs toujours, dans la société capitaliste, se la procurer par l’échange. La ou les proportions dans lesquelles les marchandises (cette fois-ci il y a en forcément plusieurs, à tout le moins deux) s’échangent les unes avec les autres, constitue leur valeur d’échange, que l’on serait bien en peine de découvrir parmi les éléments chimiques ou l’agencement formel des composants de la marchandise : deuxième catégorie dégagée.
L’analyse de la marchandise montre donc en elle la juxtaposition de deux choses différentes : sa valeur d’usage et sa valeur d’échange. Précisions qu’il s’agit là d’une description superficielle des choses. Le point de vue de Marx ne se réduit pas à « la valeur d’usage et la valeur d’échange » ainsi que digests et cours de « formation marxiste » l’ont longtemps répété.
Des précisions importantes sont apportées plus loin, au dernier paragraphe de l’alinéa 1.
a) le champ de l’utilité et de la valeur d’usage est bien plus large que celui de la valeur d’échange : les dons « gratuits » de la nature, air, eau, terre en tant que telle … qui ne sont pas des produits du travail, n’ont pas de valeur d’échange et non qu’une valeur d’usage (on voit qu’il vaudrait mieux parler ici d‘utilité que de valeur d‘usage, puisqu‘il ne s‘agit pas de marchandises) ;
b) mais bien des produits du travail, de l’activité humaine, par exemple dans la sphère privée et domestique, n’ont pas non plus de valeur d‘échange, ce qui indique aussi au passage que la sphère des échanges est elle-même plus large que celle du marché (et qu’en toute rigueur il vaudrait mieux appeler la valeur d’échange valeur marchande, puisque l’échange peut très bien ne pas être marchand).
3. La nature de produits du travail des marchandises.
Autant la valeur d’usage, ou plutôt les valeurs d’usage, s’expliquent par les propriétés du corps de la marchandise en relation avec les désirs de son consommateur, autant la substance, la nature de la valeur d’échange n’est pas une chose allant de soi.
Le raisonnement de Marx ici consiste à la repérer en éliminant dans les marchandises tout ce qui relève de la valeur d‘usage, ce qui selon lui ne laisse en place qu’une seule qualité commune :
« La valeur d'usage des marchandises une fois mise de côté, il ne leur reste plus qu'une qualité, celle d'être des produits du travail. »
Notons que les objections fréquemment avancées, depuis Böhm-Bawerk (l’un des premiers « critiques de Marx », qui fut ministre des finances dans l’empire austro-hongrois), qui consistent à dire que l’utilité en général, ou la rareté relative, des marchandises, peuvent aussi bien constituer la nature de leur valeur, plutôt que le fait d‘être des produits du travail, reposent sur la fixation de Marx à ce stade de son exposé : l’ensemble du Capital donne leur place à l’utilité, redéfinie comme besoin social conditionné par les rapports de production existants, où à la rareté, mais sur la base du travail social.
4. L’abstraction du travail.
La seule qualité commune aux marchandises dans leur diversité, est donc celle d’être des produits du travail humain, produits pour d’autres, des produits sociaux.
« Mais déjà ce produit du travail se métamorphose à notre insu », car le travail comme qualité commune constitutive de la valeur d’échange est un travail que l’on conçoit en faisant abstraction de ses particularités et modalités concrètes par lesquelles il produit non des marchandises en général, mais telle ou telle marchandise donnée.
Le travail en tant que substance de la valeur d’échange, dit Marx, c’est le travail en général, entendu comme « dépense de force humaine de travail sans égard à la forme particulière sous laquelle cette force a été dépensée », un travail abstrait qui se distingue du travail concret, ou mieux des travaux concrets, comme la valeur d’échange se distingue des valeurs d’usage.
Ce qui, soit dit en passant, implique que l’on peut faire sur la catégorie de travail concret la même remarque que sur celle de valeur d’usage : de même qu’il faut distinguer celle-ci de l’utilité en général, il est bon de distinguer le travail concret, qui est mis au service des rapports marchands et du capital, du travail utile en général.
5. Le temps de travail.
La valeur d’échange n’existe que comme grandeur relative à celle de l’autre ou des autres marchandises. Si le travail abstrait en est la substance, alors il l’est en permettant la mesure de cette grandeur. Il a donc lui-même une quantité.
« La quantité de travail elle-même a pour mesure sa durée dans le temps, et le temps de travail possède de nouveau sa mesure dans des parties du temps telles que le jour, l'heure, etc. »
Car « Le temps permet de concevoir le mouvement comme quantité, le temps de travail est la réalité quantitative du travail » (Critique de l’ économie politique, 1859).
Si l’idée exprimée ici est facile à comprendre, la saisie de sa place pour Marx court le risque d’un contresens fondamental. Beaucoup de « marxistes », et contre eux beaucoup d’ « antimarxistes », en retiennent que pour Marx, le fait de produire de la valeur (valeur d’échange) en mesurant celle-ci par le temps consacré au travail, est une propriété du travail.
Ce n’est pas du tout la conception de Marx. La mesure du travail par des unités de temps et la réduction du travail concret en travail abstrait substance de la valeur n’est pas un phénomène naturel, mais un processus social qui n’a pas toujours existé et n’existera pas toujours, inconscient mais rien moins que naturel. C’est en fait en lui que consiste le mode de production capitaliste -mais Marx ne peut le dire à ce stade, ce qui signifie que nous sommes loin dans ces pages d’avoir élucidé la façon dont cela se passe : on voit donc bien là que les catégories introduites ici ne sont pas des réponses, mais des questions.
6. Le temps de travail socialement nécessaire et la force productive du travail.
De même que le travail constitutif de la valeur d’échange n’est pas tel travail productif de telle marchandise particulière, de même le temps de travail comme substance de la valeur d’échange n’est pas le temps particulier de tel ou tel travail local ou individuel. Ce n’est même pas un temps « moyen » comme on le lit souvent dans des résumés ou commentaires sur Marx. C’est un temps socialement construit, qu’il appelle le temps de travail socialement nécessaire.
L’exemple choisi permet de mieux comprendre ce qu’il en est : les tisserands à la main confrontés à la concurrence du tissage à la vapeur doivent vendre leur tissu à des prix déterminés par une valeur qui correspond à un temps socialement nécessaire conditionné par le tissage à la vapeur, donc ils doivent vendre à bas prix et y perdre. Cette valeur n’est même pas une moyenne entre le temps que mettent les tisserands à la main et celui que mettent les tisserands dotés de machines pour produire, puisqu’elle est plus proche de ce dernier.
Le temps de travail socialement nécessaire dépend de la force productive du travail, c’est-à-dire la capacité, la puissance plus ou moins forte du travail à produire plus ou moins de biens (valeurs d’usage) dans un même laps de temps, cela à l‘échelle sociale. Quand elle augmente, le temps de travail socialement nécessaire diminue, il est donc produit plus de marchandises, lesquelles ont moins de valeur à l‘unité. Inversement si elle diminue, on a : hausse du nombre de marchandises produites, diminution de leur quantité, hausse de leur valeur à l’unité.
Alinéa 2 : l’analyse du travail productif de marchandises.
La seconde partie du chapitre participe de la même démarche analytique que la première, mais s’attache à analyser le travail qui produit la marchandise, et non plus cette dernière.
C’est ici que Marx revendique une découverte propre (et pas avant) : le travail est deux choses à la fois (cette dualité est apparue, en fait, dés l‘alinéa I, mais elle est explicitée ici). Superficiellement, à ce stade, on peut dire que le travail est à la fois travail productif de valeurs d’usage, et travail productif de valeurs d’échange.
1. La double nature du travail.
Il y a donc une double nature du travail en tant qu’il vise à produire des marchandises.
D’un côté, le travail humain concret, « condition indispensable de l’existence de l’homme, une nécessité éternelle, le médiateur des échanges organiques entre la nature et l’homme. », travail comme « affirmation normale de la vie » et en aucune façon un sacrifice ou une punition.
Le travail ainsi compris n’est pas l’unique source des valeurs d’usage, il l’est avec la nature, la terre. La force productive du travail existe donc à côté de celle de la nature -elle est l’une des formes du flux biochimique global.
D’un autre côté, le travail humain général, abstraction faite de son caractère utile et en ce sens réduit au statut de pure et simple dépense de force humaine, lequel produit seul la valeur d’échange et rien qu’elle.
Le premier est commun aux différents modes de production et Marx n’envisage nullement l’abolition du travail entendu dans ce sens là (utopie millénariste).
Le second est spécifique au mode de production capitaliste (ce que Marx ne veut pas dire ainsi à ce stade car il n’a pas introduit la catégorie de capital) et l’émancipation envers lui, avec la fin de la « malédiction du travail » comme contrainte, lutte précaire et quotidienne pour survivre, est possible et nécessaire.
Comment ces deux facettes du travail s’articulent t’elles ?
La question est en fait : comment sa facette « universelle », liée à la nature de l’homme, est-elle, dans le capitalisme, dominée, subordonnée, réduite, confinée, à sa facette de travail productif de valeur marchande, et quelles contradictions en résulte t’il ?
Le capitalisme en effet (mais à ce stade de son exposé Marx ne peut parler que de production de marchandises), consiste dans la réduction du travail sous sa forme humaine nécessaire, au travail sous sa forme marchande historiquement momentanée.
2. La réduction du travail concret en travail abstrait.
Cette réduction peut s’exprimer dans Marx de trois manières, étroitement liées et simultanées. Ces processus de pensée différents mais similaires ne sont pas nettement distingués dans l’exposé.
La première expression de cette « réduction du travail » a déjà été présentée au premier alinéa : c’est l’idée de la réduction du travail concret en travail abstrait, le premier produisant des denrées particulières dans des conditions et selon des procédures particulières, le second étant quantifié, mesuré, par le temps de travail socialement nécessaire.
3. La réduction du travail utile en travail privé.
« Il n'y a que les produits de travaux privés et indépendants les uns des autres qui se présentent comme marchandises réciproquement échangeables. »
Le travail utile devient, dans la production marchande, un travail privé. Cela suppose un type de division sociale du travail très spécifique qui exclut la production immédiatement sociale (faite immédiatement pour la communauté) et force toute production à être organisée à part, dans autant d’ « entreprises » comme on dit, isolées les unes des autres.
Dans cette réduction du travail utile en travail privé, le but social du travail est contraint de passer par la médiation du marché. Il ne faut toutefois pas en conclure que pour Marx, le marché est la force qui opère la réduction du travail en travail privé. C’est tout autant le marché qui est institué, justement, par cette réduction.
Toute société se définit par un type de division sociale du travail ; la spécificité ici est celle d’une division sociale du travail qui contraint toute production à prendre la forme d’une production privée.
4. La réduction des divers travaux en travail égal.
On peut enfin exprimer les choses de façon apparemment plus simple, en disant que les différents travaux sont en quelque sorte égalisés :
« Tout travail est, d'un côté, dépense, dans le sens physiologique, de force humaine, et, à ce titre de travail humain égal, il forme la valeur des marchandises. »
Il s’agit donc ici de réduction des travaux particuliers en travail égal.
Mais attention.
D’une part, la citation ci-dessus pourrait donner lieu à une interprétation matérialiste vulgaire, considérant la dépense humaine de travail comme une sorte de fluide ou de flux énergétique qui serait en somme la matière de la valeur. A ce stade de la lecture du Capital, c’est là une représentation possible ; mais elle est fausse par rapport à l’ensemble de la pensée de Marx. Il n’envisage pas la valeur comme une chose matérielle ou un flux d’énergie -de la « sueur de travailleur », en quelque sorte !
D’autre part, alors que la réduction du travail concret en travail abstrait par la mesure du travail par le temps de travail socialement nécessaire, et la réduction du travail utile en travail privé par sa privatisation sous la contrainte du marché, passage obligé pour que chaque travail soit validé par la société, sont des processus spécifiques au mode de production capitaliste, le fait qu’il y ait une certaine égalisation des différents travaux n’est pas du tout propre au capitalisme, et dire qu’il y a égalisation des travaux ne suffit donc pas du tout à le spécifier. Dans toute société humaine il y a une égalisation des travaux et une mise en commun de ceux-ci, qui fait justement qu’il y a société humaine. La spécificité du capitalisme est de ne permettre cela que par la médiation du marché, répétons-le.
Donc, les trois manières d’exprimer la réduction subie par le travail humain dans la production marchande n’ont pas le même statut. Nous dirons que la réduction des différents travaux en un travail égal dont il vient d’être question est commune aux divers modes d’organisation sociale, mais que dans la production marchande (quoi n’est rien d’autre que le capitalisme) elle est contrainte de prendre la forme de réduction des travaux concrets utiles en un travail abstrait mesuré par le temps de travail socialement nécessaire, et de la réduction des mêmes travaux concrets utiles en travaux privés
5. Travail simple et travail complexe ; effet contradictoire de la force productive du travail.
Le double caractère du travail ne consiste pas en la juxtaposition de ces aspects classés en deux séries, mais il est un «mouvement contradictoire » dans lequel « le même travail est opposé à lui-même. »
Deux développements dans ce second alinéa montrent cette contradiction vivante à l’œuvre, et en soulignent la complexité vivante.
A) La distinction entre travail simple, unskilled labour, travail non qualifié, et travail complexe, skilled labour, travail qualifié.
Marx écrit que le second est une « puissance » du premier. Il convient de préciser que ce n’est pas parce qu’il consommerait plus d’énergie (théorie du bolchevik Bogdanof) ni parce qu’il serait mieux payé et que son salaire se répercute dans les valeurs des marchandises qu’il produit (Marx précise bien en note qu’il n’y a pas à ce stade à recourir à la notion de salaire), que le travail qualifié produit des marchandises ayant plus de valeur que le travail simple. La raison tient dans les éléments déjà vus jusqu’à présent : le temps de formation de la force de travail qualifiée, qui est elle-même un temps de travail socialement nécessaire, s’ajoute à sa valeur et donc à celle des marchandises qu’il produit.
Ainsi, un « ingénieur » ou un « bijoutier », s’il est mieux payé qu’un terrassier, ne sera pas moins exploité.
Marx est ici confronté à une difficulté « pédagogique » car expliquer vraiment le processus de la multiplication du travail simple en travail complexe aurait exigé qu’il emploie les notions de force de travail et de valeur de la force de travail, non introduites encore et qu’il n’était pas possible d’introduire à ce stade, bien que ce processus repose entièrement sur les lois de l’échange marchand.
En tout cas, ce processus important semble contredire de prime abord le fait général de la réduction du travail qui opère dans la production marchande. Il en découle pourtant, ce qui en montre le caractère contradictoire : la réduction du travail à du temps de travail homogène socialement nécessaire est parfois indirecte, plus ou moins forcée voire biaisée. La particularité concrète des différents travaux peut se rappeler à elle à travers même le procès d’égalisation et d’abstraction.
B) Le caractère de mouvement contradictoire du fonctionnement du travail sous la contrainte marchande apparaît encore mieux avec les effets différents des variations de la force productive du travail selon que l’on considère la valeur d’usage ou la valeur d’échange des marchandises.
Comme on l’a vu dés l’alinéa 1, ses variations déterminent directement celles de la quantité de biens utiles produits, mais non pas leur valeur. Donc une hausse de la productivité du travail, en produisant plus de marchandises, fait diminuer la valeur de chacune.
A ce stade du Capital, c’est là une contradiction purement formelle, mais elle est promise à de grands développements.
Alinéa 3 : la forme de la valeur.
Malgré (et en partie à cause) de l’effort pédagogique, demandé par Kugelmann et son épouse, qui furent parmi les tout premiers lecteurs des feuilles du Capital, consistant à découper cette partie par des titres et des sous-titres, le changement de thématique qui s’opère à partir d’ici peut dérouter le lecteur.
En apparence, et d’ailleurs il le dit lui-même, Marx revient au point de départ et décortique le rapport entre deux marchandises susceptibles de s’échanger. Il le fait de manière extrêmement détaillée et émaille son exposé de commentaires humoristiques et philosophiques, avec notamment de belles références à Aristote, dont la présence est en fait permanente. Le risque de contresens sur la finalité de cet alinéa est très fort.
Deux contresens sont possibles.
A) Y voir une sorte de déduction philosophique, à la manière de Hegel, du fonctionnement de la monnaie.
B) Y voir une sorte d’exposé historique, partant du troc isolé de deux marchandises, passant au troc généralisé, puis donnant le rôle de monnaie à l’une des marchandises et enfin installant les métaux précieux dans leur statut de monnaie, comme si les choses s’étaient passées ainsi.
Chacun de ces deux contresens pourrait fâcher avec Marx, car cet exposé ne répond que très imparfaitement à ces deux manières fausses de le concevoir, bien naturellement puisqu‘il ne s‘agit absolument pas de cela. Aussi, le lecteur qui veut y voir un exposé philosophique ou celui qui veut y voir un récit historique risque t’il d’être lassé par tant de ratiocinations et de digressions. Au final, on dira « baste, il n’y a là que coquetterie avec Hegel, et bla-bla collé par-dessus ce que tout le monde connaît, à savoir que pour échanger des marchandises on utilise de la monnaie. »
Et l’on sera passé à côté d’un maillon essentiel de la pensée de Marx !
1. Rapport de valeur et distinction entre valeur et valeur d’échange.
Le retour au point de départ n’est qu’apparent. Au début du Capital il est question de l’accumulation des marchandises puis l’on passe à l’analyse de la marchandise. Cette fois-ci il est question du rapport de valeur entre deux marchandises : une marchandise A vaut tant de la marchandise B, et l’on se demande : qu’est-ce que cela veut dire ?
Marx explique que la première marchandise n’a une valeur qu’en tant que cette valeur s’exprime et se mesure dans la valeur d’une autre marchandise.
C’est là la description d’un rapport, ni plus ni moins, et d’un rapport très répandu -A vaut tant de B, on le dit sans arrêt.
Pourtant Marx peut se vanter à bon droit d’être le premier à avoir fait une telle description. Ce rapport n’est pas naturel, mais social, il n’est pas donné, mais construit, produit et reproduit.
Dans ce rapport, telle quantité de la marchandise A exprime sa valeur dans telle quantité de la marchandise B. Cette expression, du genre « tant de toile vaut tant d’habit », est à proprement parler la valeur d’échange de la marchandise A, ici la toile. La valeur, tout court, catégorie introduite seulement ici par Marx, constituée du temps de travail socialement nécessaire à la production de l’une et de l’autre, mais devant pour exister s’exprimer comme valeur d’échange, est donc une catégorie distincte de cette expression.
La valeur ne peut fonctionner et donc exister qu’en se présentant comme valeur d’échange, sous la forme de telle quantité d’une autre marchandise. Il n‘y a pas 1) la valeur sous-jacente puis 2) l‘échange, il y a le rapport de valeur, à cause duquel l‘échange est marchand, comme mode d’existence obligé de la valeur. Ceci a une grande portée : cela signifie que la forme prise par l’égalisation des travaux dans la production marchande (le capitalisme), réduction du travail concret utile en travail abstrait et en travail privé, se fait par l’expression de la valeur d’une marchandise dans celle d’une autre dont la propre valeur sert ici de mesure et de référence.
La valeur, définie comme temps de travail socialement nécessaire, est un rapport social qui se situe au niveau de la production des choses. Mais il ne fonctionne, il ne s’effectue, que par et dans le rapport marchand, qui n’est pas à proprement parler « l’échange » ni « la circulation » (il peut très bien y avoir échange et circulation des biens non marchands), mais qui en est une forme spécifique, historiquement déterminée.
2. Notion de forme et rapport marchand comme forme.
Avant d’aller plus loin il nous faut à ce stade comprendre pourquoi Marx appelle ce dont il traite ici la « forme » de la valeur : après avoir établi que le travail abstrait en est la substance et le temps de travail socialement nécessaire la mesure, il faut, poursuit-il, en donner la forme.
Il emploie ici, systématiquement, des notions aristotéliciennes. L’hommage rendu à Aristote au milieu de l’alinéa 3 n’est pas du tout une coquetterie ni une décoration érudite. Aristote, dit Marx, est le grand penseur des « formes sociales » -il y aurait d‘autres choses importantes à dire sur les quelques mots de Marx envers Aristote, mais elles ne sont pas indispensables en première lecture.
La forme chez Aristote donne la nature distincte d’une chose, sa définition, sa substance véritable : la différence spécifique à l’intérieur de son genre, qui permet de la comprendre effectivement.
Le rapport marchand, dont le rapport de valeur entre deux marchandises donne la formule, spécifie, définit, la valeur. Elle existe forcément et seulement sous cette forme, et donc la réduction du travail concret utile en travail abstrait, privé et égal, opère dans la production marchande (capitaliste) par cette forme. Le rapport marchand est donc la forme spécifique des rapports de production capitalistes, à l’intérieur du genre plus général des rapports de production fondés sur l’exploitation de l’homme par l’homme.
Voila pourquoi Marx commence le Capital par l’étude du rapport marchand, en faisant pour l’instant abstraction des catégories de capital, force de travail, plus-value, salaire, etc. Et voila pourquoi il est scientifiquement justifié de commencer ainsi, et pourquoi il ne faut pas suivre le conseil peu éclairé de Louis Althusser qui enjoignait aux lecteurs du Capital de sauter cette première section si étrange, si générale, si philosophique …
Cependant, s’il est la forme spécifique nécessaire du mode de production capitaliste, le rapport marchand n’en donne pas la clef. La « forme » analysée par Marx ne remonte pas au fondement, mais montre comment celui-ci se manifeste nécessairement. Ici, après Aristote, c’est bien Hegel la référence : l’équivalent de la notion aristotélicienne de « forme » est tenu chez lui par l’« essence », qui est l’expression nécessaire du concept concret, unité organique contradictoire, mais qui n’en donne pas son contenu, et mieux encore elle le manifeste en le cachant, voilant les contradictions. Le rapport marchand est un masque. Mais un masque nécessaire.
Le statut de cet alinéa 3 est donc d’une sorte de rebondissement : Marx en revient à l’analyse de la marchandise, mais il la mène comme une analyse de la forme que prend la valeur, comme rapport de valeur entre deux marchandises. Ce faisant, il commence à critiquer les propres catégories précédemment dégagées, comme le montre la distinction entre valeur et valeur d’échange. Cette critique lui permet de vraiment poser en quoi consiste le monde du marché, cette surface nécessaire et trompeuse du monde de l’exploitation capitaliste : c’est le monde de la circulation marchande, où les marchandises n’existent que par et dans leur opposition polaire avec la monnaie.
3. L’analyse du rapport de valeur.
L’analyse du rapport de valeur passe par 4 étapes :
1) Forme I ou forme valeur simple : tant de marchandises A valent tant de marchandises B (ici « 20 m. de toile = 1 habit »).
2) Forme II ou forme valeur développée : tant de marchandises A valent tant de toutes sortes de marchandises possibles (ici « 20 m. de toile = 1 habit, = A kg. de fer, = etc. »).
3) Forme III ou forme valeur générale : toutes les marchandises peuvent se mesurer dans tant de marchandise A (ici « 1 habit, A kg. de fer, etc. sont tous égaux à 20 m. de toile »).
4) Forme IV ou forme prix : toutes les marchandises expriment leur valeur dans telle quantité d’or.
Le rapport élémentaire, où une marchandise A exprime sa valeur dans la marchandise B, contient la totalité de ce qu’est l’expression de la valeur. Les formes II, III et IV en développent les possibilités et les contradictions. L’essentiel est donc dit par Marx à propos de la première forme.
Si les marchandises sont du travail humain cristallisé, elles n’existent que comme objets utiles. Leur contenu de valeur doit donc s’exprimer dans un objet utile. La marchandise B sert d’expression à la valeur de la marchandise A, elle en est la forme équivalent, la valeur de A ne pouvant donc s’exprimer, et par là même exister, que comme forme relative à cet équivalent.
La marchandise B n’exprime pas sa valeur propre, mais celle de A. Pour ce faire il lui faut bien être une marchandise, donc une chose concrète, et elle doit donc avoir une forme naturelle utile, mais celle-ci doit en même temps être indifférente, car son rôle est, dans le rapport de valeur, uniquement d’exprimer la valeur de l’autre marchandise. Le travail concret qui a produit la marchandise équivalent sert comme expression au travail abstrait qui aurait produit n’importe quelle marchandise, et ainsi il peut exprimer la valeur de A, et de même, en tant que travail privé, il est proclamé par le rapport social de valeur « travail sous forme sociale immédiate ».
Il saute aux yeux, au bout du compte, que dans la forme valeur simple la marchandise A est une marchandise quelconque alors que la marchandise B fonctionne comme monnaie. Tout ce qui est dit de la forme équivalent dans la forme valeur simple constitue le fondement de la théorie monétaire de Marx.
Il apparaît d’autre part que nous n’avons évidemment pas affaire ici à un rapport d’échange ou de troc. En effet, Marx y insiste beaucoup, A et B, la forme relative qui doit être exprimée et la forme équivalent qui doit exprimer, sont différentes : les inverser, dire que c’est la marchandise B qui s’exprime dans A, c’est dire autre chose.
Des imprécisions terminologiques compliquent la compréhension du lecteur, car Marx élabore en écrivant. En toute rigueur le rapport de valeur ne devrait pas être appelé par lui « rapport d’échangeabilité immédiate », sauf à expliquer qu’échangeabilité n’est pas échange (mais cette explication manque) : il ne s’agit pas de l’échange marchand, mais de sa condition sociale. Et en toute rigueur aussi, le signe = ne devrait pas être employé, puisqu’il ne s’agit pas d’une égalité, mais d’une relation sociale entre deux marchandises qui n’y jouent pas le même rôle.
Ces précisions ont leur importance : croire que Marx parle ici d’échange ou de troc conduit à le rabattre sur l’économie politique bourgeoise et la fable libérale, contredite -ce qu’il ignorait- par toute la recherche historique, selon laquelle la monnaie serait née naturellement du troc, et, tout aussi naturellement, le capital serait né des échanges marchands.
4. Suite et fin de l’analyse du rapport de valeur.
La forme II, forme valeur développée, n’a pas de signification historique, elle est un développement logique de la forme I.
Somme indéfiniment augmentable de formes d’équivalents fragmentaires dont chacune exclut les autres, elle a pour fonction de montrer la nécessité d’une forme équivalent systématique, la généralisation de l’échange marchand ne consistant pas dans la multiplication d’échanges parcellaires et localisés, mais dans la constitution et l’institution d’un seul marché unifié (dans les faits, d’une articulation entre marchés nationaux et marché mondial).
La forme II est en fait éminemment contradictoire, instable et inviable. Quelles que soient ses possibilités théoriques accidentelles d’existence réelle (par exemple en cas de perte de confiance dans la monnaie et dans l’Etat, comme en Allemagne en 1923), elle est pour Marx un modèle théorique destiné à faire sentir l’impossibilité d’un échange marchand généralisé sans monnaie.
Car c’est une seule marchandise qui se voit à la fois élue parmi l’ensemble des marchandises, et exclue d’entre elles, comme devant exprimer leurs valeurs, sa propre valeur ne pouvant alors s’exprimer que dans la côte des prix de chacune d’elle : un équivalent général, présenté dans la forme III, forme valeur générale.
C’est dans la forme III que l’on a un rapport marchand généralisé et c’est donc seulement là que le rapport marchand fonctionne réellement. Il n’est pas question d’échange immédiat entre les producteurs : la médiation monétaire est obligatoire.
La marchandise équivalent est la « forme officielle des valeurs », « socialement validée ». Validée par qui ? Ce point reste obscur : souvent Marx écrit par métaphore que c’est comme si « les marchandises » avaient élue reine l’une d’entre elles. Effectivement la monnaie est nécessitée par l’échange de marchandises et en ce sens elle est suscitée et générée par cette forme d’échange. Mais d’un autre côté, c’est par la monnaie précisément que l’échange marchand, le marché, est constitué.
L’institution de la monnaie provient donc de l’échange, d’un côté, mais en même temps elle lui est pour partie extérieure, en tant qu’institution sociale globale -ce qui renvoie à l’Etat, sauf que ceci n’est pas abordé par Marx. De plus, le passage de la forme II à la forme III par inversion des pseudos « égalités » est source de confusion, puisque Marx a bien expliqué au départ, à propos de la forme I, que la différence fondamentale entre forme relative et forme équivalent de la valeur interdit une telle inversion, les rôles n’étant pas les mêmes. La conceptualisation de la monnaie chez Marx est donc ici incomplète -ce qui ne veut pas dire qu’elle est fausse.
Enfin, le passage à la forme IV n’est pas une formalité : on ne doit pas penser que Marx se borne ici à mettre le nom de « l’or » en tant qu’équivalent général (à la place de « la toile ») et puis voila. En fait, le fonctionnement de la forme équivalent suppose qu’elle prenne la forme d’une marchandise qui lui soit le plus adéquate possible. Si les métaux précieux ne sont absolument pas par nature de la monnaie, la monnaie par contre prend « naturellement » leur forme, pour des raisons que Marx a traitées ailleurs (Critique de l’économie politique) et reprendra plus loin, au chapitre II. Les métaux monétaires, or, argent ou cuivre, sont donc simplement les marchandises qui ont le mieux répondu, jusqu’à l’époque de Marx, à l’exercice des fonctions de la monnaie.
Alinéa 4 : le fétichisme de la marchandise.
Dans la société dominée par les échanges marchands, les individus qui la composent sont naturellement portés à croire que la valeur est une propriété inhérente aux choses, et donc ils prêtent aux choses ce qui vient en réalité des rapports sociaux, et prennent les relations sociales et économiques pour des fatalités naturelles que l’on ne peut qu’accepter -les « lois du marché » comme disent les économistes, qui participent pleinement de cette auto-mystification générale.
Dans le paragraphe précédent, j’ai résumé ce que l’on retient généralement du quatrième alinéa du chapitre I du Capital. Ce n’est pas faux, mais c’est très insuffisant. Réduit à cela, l’apport de cette dernière partie se présenterait comme une sorte de supplément, visant à dissiper des illusions et des croyances. Mais ce que Marx appelle fétichisme est autrement plus profond et fondamental.
A l’alinéa 3, nous avons compris que les rapports marchands sont l’expression nécessaire en même temps que le masque de rapports plus fondamentaux, que l’on peut à ce stade appréhender comme ceux de la formation de la valeur elle-même, et qui seront le sujet des autres sections du livre I du Capital. De même, le fétichisme n’est pas une illusion trompeuse, il est la manière même dont fonctionnent les rapports marchands et capitalistes, et en ce sens l’analyse du fétichisme n’est pas la description d’un phénomène supplémentaire, sans doute indispensable à l’ordre social et à sa reproduction mais, somme toute, accessoire par rapport à ses attributs fondamentaux. Elle est bien ontologique pour comprendre les rapports sociaux marchands (et capitalistes) en tant que tels.
1. Valeur d’usage et caractère social n’expliquent pas la valeur.
Ni la valeur d’usage ni la matière de la marchandise n’expliquent sa valeur. Mais ce n’est pas non plus le fait qu’elle soit le produit d’un travail humain égal, ni que le temps socialement nécessaire soit déterminant pour sa production et sa distribution, ni que sa production soit le fruit d’un travail ayant un caractère social, car toutes ces données sont communes à tous les modes de production et non pas spécifiques aux rapports marchands et capitalistes.
2. La forme valeur, forme matérielle des rapports sociaux.
La spécificité de ces rapports est la suivante :
« Le caractère d'égalité des travaux humains acquiert la forme de valeur des produits du travail, la mesure des travaux individuels par leur durée acquiert la forme de la grandeur de valeur des produits du travail, enfin les rapports des producteurs, dans lesquels s'affirment les caractères sociaux de leur travail, acquièrent la forme d'un rapport de valeur des produits du travail. »
Dans cette phrase, les mots clefs de chaque proposition sont « acquiert la forme » : cette forme de la valeur qui s’impose comme seule forme possible pour l’égalité, la mesure par le temps de travail et la dimension sociale du travail. Dans le rapport marchand, cette forme, par laquelle est imposée la détermination de la valeur comme travail abstrait et sa mesure par le temps de travail, est effectuée par le rapport monétaire (alinéa 3). Pour résumer : « les rapports que nouent les hommes à l'occasion de l'activité de production acquièrent la forme de la valeur des objets et ne peuvent apparaître que sous cette forme matérielle. » (Issak Roubine, Essai sur la théorie de la valeur de Marx, 1926).
3. Pas seulement une illusion …
Ce phénomène n’est pas seulement une illusion. Les rapports de production consistent bel et bien dans des rapports de valeur entre marchandise, ils en prennent la forme, c’est ainsi qu’ils fonctionnent. On peut donc parler de matérialisation, ou de réification (de res, chose), ou de chosification, des rapports de production. Il s’agit d’un fait réel et c’est pour cela que l’ « illusion » est forte, car elle n’est pas une illusion, elle est le mode même de réalisation -la forme- de ces rapports :
« … pour ces derniers [les producteurs] les rapports de leurs travaux privés apparaissent ce qu’ils sont [souligné par Marx], c’est-à-dire non des rapports sociaux immédiats des personnes dans leurs travaux mêmes, mais bien plutôt des rapports sociaux entre les choses. »
Ou si l’on veut l’illusion est un acte réel constitutif du rapport de production, son mode d’être :
« en réputant égaux dans l'échange leurs produits différents, ils établissent par le fait que leurs différents travaux sont égaux. Ils le font sans le savoir. »
4. Des échanges sociaux non marchands.
Toute une partie de l’aliéna 4 est consacrée non pas à ce fétichisme, mais, pour l’éclairer, à ce que seraient, pourraient être ou ont été des rapports sociaux transparents d’échange non marchand.
Le passage passe en revue quatre exemples fort dissemblables :
-« Robinson dans son île »,
-l'époque féodale européenne,
-une grande famille patriarcale, avec des allusions aux formes communautaires anciennes de production,
-et "une réunion d'hommes libres travaillant avec des moyens de production communs".
Deux de ces exemples sont historiques, le second et le troisième.
Dans la féodalité, le paysan sait quels jours il travaille sur la terre du seigneur : bien que justifiée idéologiquement par des inégalités naturelles ou religieuses entre les personnes, l‘exploitation est transparente, explicite et affichée.
Dans la famille patriarcale il n'y a pas forcément exploitation, mais les variations dans les conditions naturelles et les différences d'âges et de sexes apparaissent clairement comme l'explication des différences et des inégalités éventuelles dans la distribution des travaux et des produits.
A vrai dire, ce que l’on sait des systèmes religieux et idéologiques dans les sociétés précapitalistes fait douter de leur « transparence » telle que Marx l’oppose ici à l’opacité du fétichisme marchand, mais ceci n’a pas grande importance pour la démonstration présente.
Le premier et le dernier exemple sont imaginaires.
« Robinson » est chez Marx le mythe de l’individualisme bourgeois qu’il ne se lasse pas de déconstruire. Il est donc d’autant plus intéressant de remarquer qu’ici quand l’individu gère son temps de travail pour lui-même, il ne s’imagine naturellement pas que ses créations sont des marchandises ayant une valeur, mais il appréhende directement le temps et l’effort qu’il doit ou qu’il veut leur consacrer. Ce point est important car il atteste d’une sorte d’autonomie du sujet individuel envers lui-même dans la société marchande elle-même, d’une part d’irréductibilité à l’illusion nécessaire, aussi petite soit-elle.
Justement Marx présente explicitement la société des hommes libres qui travaillent librement ensemble comme ayant, au niveau social et non plus individuel, la transparence de « Robinson ». Là les rapports sociaux seraient non seulement transparents, mais aussi rationnels et seraient donc voulus et consentis. Le temps de travail mesurerait de façon franche et connue la part de chacun dans le travail commun et dans le produit commun. Cette société, qui est notre « socialisme » ou « communisme », vu par Marx, ne serait pas une communauté à l’ancienne où les individus n’existent qu’en tant que parties de la communauté, mais une communauté reconstruite par l’association libre d’individus libres. En fait, « socialisme » et « communisme » sont des termes repris par Marx, qui ne les a nullement inventés : ses termes à lui sont « libre association d’hommes libres » ou « société de producteurs librement associés ».
5. Distinguer fétichisme, aliénation et idéologie.
Le fétichisme des rapports marchands et capitalistes, expression des rapports de production comme rapports faussement naturels entre les choses, est une notion qu’il ne faut pas confondre avec celles d’aliénation (inversion du sujet et de l’objet dans la représentation des rapports sociaux), conceptualisée par Marx dans ses Manuscrits de 1844, et d’idéologie (inversion des rapports réels au bénéfice de la classe dominante), conceptualisée par Marx et Engels dans le manuscrit L’Idéologie allemande (1846). Il a bien sûr un rapport avec ces notions, mais dans le fétichisme les rapports de production, réalité autonome distincte de la somme des rapports individuels, déterminent les formes nécessaires de l‘illusion : les rapports sociaux sont transposés réellement dans les choses, et les personnes deviennent les agents automatiques de ces rapports chosifiés.
L’aliénation, comme perte de l’autonomie du sujet dans sa production et dans son être, est englobée dans le fétichisme, il est l’une de ses dimensions, mais non la seule : on ne saurait se « désaliéner » en dehors d’une révolution réelle des rapports de production. L’idéologie est une catégorie plus générale, commune aux divers mode de production.
L’émancipation par rapport à tous ces « nuages mystiques » est un aspect central de l’émancipation envers l’exploitation du travail : elle ne saurait consister que dans « l'œuvre d'hommes librement associés, agissant consciemment et maîtres de leur propre mouvement social. »
Chapitre II.
Du procès d‘échange.
Le second chapitre est toujours titré en français : Des échanges. Mais le titre allemand de Marx, Der Austauschprozeß, est au singulier et le terme réduit en français par échange signifie en fait procès de l’échange. Ce n’est pas ergoter que de dire que la traduction devrait être Du procès d’échange (ou Du processus de l’échange). En effet, l’expression Des échanges induit une représentation de ce chapitre comme un exposé sur les échanges en général, montrant comment dans l’histoire la monnaie est née des besoins d’échange : contresens, et contresens idéologiquement « libéral », adhérant à la fable selon laquelle la monnaie puis le capital naissent naturellement des besoins d’échange entre les hommes. Par contre, la bonne traduction Du procès d’échange exprime l’idée de Marx : analyser l’échange marchand en tant que processus qui ne s’effectue que par et dans la médiation monétaire. Notons que les traductions anglaises courantes -en un mot, Exchange-, ou portugaise -Troca- ne tranchent pas, mais que les traductions espagnole et italienne sont correctes : El Proceso de Intercambio, El processo di Scambio.
Or, le dégagement de sa conception propre est incomplet et laborieux chez Marx, les représentations historiques où la monnaie naît de l’échange tendant souvent à s’imposer. Cette confusion chez Marx lui-même s’explique par trois raisons :
-il ne disposait pas des données historiques permettant de réfuter la fable libérale.
-il partait d’une conception similaire, « matérialiste », et prise dans l’économie politique classique, et c’est progressivement qu’il dégage sa propre conception autonome sur le rapport marchand comme expression nécessaire du rapport de production capitaliste, et non comme donnée historique ayant de longtemps précédé (et préparé) le capitalisme (cette dernière conception est restée celle d’Engels).
-ce dégagement reste incomplet car la conceptualisation du rôle de l’Etat reste incomplète dans le Capital : problème que nous avons rencontré déjà, dans l’alinéa 3 du chapitre 1 sur la forme de la valeur, pour le passage de la forme II à la forme III, et qui se retrouve ici.
1. Le rapport juridique des sujets marchands.
L’échange se déroule entre des sujets sociaux. Ce sont eux ses vrais acteurs, mais la forme de l’échange marchand transpose, nous l’avons vu, leurs rapports sociaux dans les marchandises. Mais le fétichisme et l’illusion ne concernent pas que cette chosification des rapports sociaux, mais aussi la représentation que les sujets de l’échange se font d’eux-mêmes comme personnes.
En effet, les possesseurs de marchandises doivent :
« … se mettre en rapport entre eux à titre de personnes dont la volonté habite dans ces choses mêmes, de telle sorte que la volonté de l'un est aussi la volonté de l'autre et que chacun s'approprie la marchandise étrangère en abandonnant la sienne, au moyen d'un acte volontaire commun. Ils doivent donc se reconnaître réciproquement comme propriétaires privés. Ce rapport juridique, qui a pour forme le contrat, légalement développé ou non, n'est que le rapport des volontés dans lequel se reflète le rapport économique. Son contenu est donné par le rapport économique lui-même. » (les passages soulignés le sont par Marx).
En quelques lignes, qui ne seront malheureusement pas développées, Marx introduit ce qu’il faut considérer comme l’autre volet du fétichisme : à la réification des rapports sociaux dans les choses, correspond une représentation fictive, mais réelle en ce sens qu’elle aussi est le mode nécessaire de réalisation du rapport marchand, qui concerne cette fois les individus. On y aura reconnu la représentation dominante nécessaire des sujets libres et égaux de la société civile bourgeoise : des atomes prétendument libres, qui échangent et contractent entre eux.
Le rapport juridique entre les individus est donc le pendant du rapport de valeur entre les marchandises. L’un va avec l’autre. Dans l’échange simple, la forme juridique à proprement parler, qui est celle du contrat (héritée du droit romain : vente, achat, location, dette, société …) n’est pas nécessairement explicitée, mais elle est sous-jacente. Plus exactement le droit comme forme est en fait la forme du rapport des volontés reflétant le rapport économique en croyant le faire « librement ».
Cette liberté superficielle est fondamentalement une non-liberté :
« Les personnes n’ont affaire ici les unes aux autres qu’autant qu’elles mettent certaines choses en rapport entre elles comme marchandises. Elles n’existent les unes pour les autres qu’à titre de représentants de la marchandise qu’elles possèdent. Nous verrons d’ailleurs dans le cours du développement que les masques divers dont elles s’affublent suivant les circonstances ne sont que les personnifications des rapports économiques qu’elles maintiennent les unes vis-à-vis des autres. »
C’est ainsi que non seulement le vendeur et l’acheteur, mais le créancier et le débiteur, puis le capitaliste et le salarié, le capitaliste financier, le rentier… jouent « librement » le rôle contraint du rapport économique dont il sont les agents. La conversion des rapports sociaux en rapports entre les choses va donc de pair avec la conversion de l’instrumentalisation des sujets par les rapports de production en une liberté individuelle apparente et affichée dans laquelle ce formatage des sujets consiste dans leur liberté. Dans les choses comme les personnes, agents des rapports entre les choses, se matérialisent ou se subjectivisent les rapports sociaux de production.
« Bien des gens », indique Marx dans une note, « puisent leur idéal de justice » dans les rapports superficiels qui correspondent aux rapports sociaux de production mêmes contre lesquels ils croient protester, dans les rapports juridiques entre les personnes, et les rapports marchands entre les choses, qui sont ceux de la société bourgeoise.
Cette remarque vise les proudhoniens mais elle n’a rien perdu de sa portée : juste prix (une vieillerie chrétienne et musulmane), commerce équitable, micro crédit, coopératives dans le cadre du capitalisme, échanges directs, pullulent à proportion inverse de la concentration et de l’aliénation réelle de tous les rapports sociaux sous la domination du capital.
Il ne s’agit pas seulement de polémique : la protestation impuissante sur la base de l’expression superficielle nécessaire des rapports capitalistes dans l’égalité marchande et dans le droit, est une conséquence nécessaire et un aspect de la domination de ces rapports.
Cela dit, l’on peut difficilement développer toute une théorie du droit à partir de ces quelques lignes de Marx. L’on ne peut en particulier pas en déduire une théorie qui ferait du droit en général l’expression des seuls rapports marchands. Est critiqué ici le droit bourgeois « égal », apparence trompeuse nécessaire comme l’échange marchand.
Il n’est pas exclu que d’autres formes de droit existent. Dans son œuvre Marx aborde ça et là la question historique du rapport entre le droit romain et le droit bourgeois moderne, préoccupation majeure également chez Ferdinand Lassalle.
Mais ces quelques lignes ne permettent pas de dire si pour lui l’homologie entre droit moderne et rapports marchands, qui correspond aux deux facettes du fétichisme où les rapports sociaux de production font des choses leurs porteurs et des sujets leurs agents, peut être généralisée ou pas à toute forme de droit.
2. Rapport entre échange et monnaie.
Après cette introduction -le premier paragraphe du chapitre- sur les possesseurs de marchandises, Marx ne développe pas d’analyse du rapport juridique, mais il se met à la place des échangeurs de marchandises faisant face aux autres échangeurs.
Le possesseur de marchandise veut se procurer une valeur d’usage par le moyen de sa marchandise, laquelle est donc une non-valeur d’usage pour lui : « La seule valeur utile qu’il lui trouve, c’est qu’elle est porte-valeur, utile à d’autres et par conséquent un instrument d’échange ». Cette manière d’utiliser une chose en sa possession est illustrée par une citation d’Aristote sur les deux usages possibles d’une paire de sandale : pour les mettre ou pour les échanger avec quelqu’un qui, lui, les mettra.
Pour que cet échange soit possible comme échange marchand -la difficulté est ici de ne pas perdre de vue que d’autres formes d’échange sont possibles, comme donner la sandale à ceux qui en ont besoin en sachant qu’on pourra compter sur eux à un autre moment, etc.- il faut que les marchandises se rapportent déjà les unes envers les autres comme valeurs, avant d’être réalisées comme des valeurs d’usage ; mais d’un autre côté il faut aussi que leur valeur d’usage soit constatée et reconnue pour qu’elles puissent avoir une valeur.
La circularité du raisonnement exprime une contradiction, qui est la contradiction d’une situation où des producteurs privés pourraient échanger de manière immédiate les uns avec les autres, alors qu‘ils sont déjà posés comme fournissant un travail privé. Le troc généralisé comme préhistoire du marché n‘a jamais existé (soit le troc est une forme non marchande d‘échange, soit il est une forme secondaire de l‘échange marchand).
L’impasse de cette situation théorique mise ici en exergue est la même que celle qui concernait la forme valeur développée, ou forme II, à l’alinéa 3 du premier chapitre et elle est résolue de la même manière, par l’introduction de la monnaie. Car dans la réalité les échangistes marchands ne se posent même pas le problème, ils le résolvent par l’action, avant toute pensée, par le recours à une tierce marchandise équivalent général.
3. Echange et monnaie, suite.
La monnaie est donc la marchandise équivalent général par laquelle l’échange marchand est seul possible, toutes les marchandises valeurs d’usage se présentant comme valant tant de monnaie. Son institution est envisagée dans les pages qui suivent par Marx comme résultant du développement nécessaire et spontané des échanges en général, ce qui n’est pas sans présenter des difficultés car en même temps, il est clair pour lui que l’échange n’est pas un échange marchand sans la monnaie, et que celle-ci est « immédiatement » monnaie dés qu’une marchandise fonctionne à titre de forme équivalent de la valeur d’une autre marchandise, ce qui exclut les formes transitoires et incomplètes de monnaie qu’il cherche pourtant à dépeindre, nous parlant du bétail des nomades, etc.
Historiquement, information dont Marx ne disposait pas, les choses ne se sont pas passées ainsi. Les métaux précieux dés la haute Antiquité servent, dans les premiers Etats comme l’Egypte pharaonique, de réserve de valeur à caractère sacré, et à partir de là de mesure des valeurs, d’abord pour mesurer les diverses formes de tribut dues aux couches dominantes. Plus tard les cités grecques, les royaumes phrygiens, certains Etats indiens et les royaumes combattants chinois instituent la monnaie comme moyen de circulation des marchandises, construisant le marché par le haut en relation avec la fiscalité. Sans développer plus ici ces remarques, disons donc que la monnaie n’est pas apparue historiquement à partir des nécessités du troc et d’échanges de produits entre peuples, entre individus, ou entre couches sociales, dont des formes non monétaires et donc non marchandes très développées ont existé de longue date. Les monnaies partielles, coquillages et autres, souvent invoquées pour postuler comme une évidence l’apparition spontanée de la monnaie dans toutes les sociétés humaines possibles, sont en fait toutes postérieures et conditionnées par la construction de marchés à partir des foyers de civilisation où les Etats l’ont d’abord instituée solidement.
D’un autre côté, il est cependant exact que la monnaie est suscitée, reproduite, « désirée » par l’échange marchand. D’un côté elle en est la condition préalable constitutive, ce qui suppose l’Etat pour l’instituer et la garantir, mais d’un autre côté elle est un bien privé par excellence et son circuit se présente d’abord comme celui des mille et un canaux de l’échange marchand. Il y a donc un fondement à la tenir pour « un cristal qui se forme spontanément dans les échanges ». Cette conception n’est pas fausse, mais unilatérale. C’est cette unilatéralité, liée à une conceptualisation insuffisante du rôle de l’Etat comme force constitutive des rapports de production eux-mêmes, qui entraîne les difficultés et contradiction des passages de ce chapitre sur l’histoire de la monnaie, avec, je le répète, cette « excuse » que toute l’information historique dont Marx pouvait disposer présentait comme allant de soi une genèse spontanée, utilitaire et instrumentale, de la monnaie.
Et pourtant Marx n’est pas dupe : rappelons que selon lui l’impossibilité de l’échangeabilité immédiate des choses sans médiation monétaire est un inconvénient majeur des rapports marchands, et que la monnaie n’est pas une sorte d’outil neutre destinée à faciliter des trocs de plus en plus nombreux …
D’autre part, une affirmation répétée de Marx est que l’échange marchand se développe d’abord entre les communautés et non pas en leur sein. Il ne l’envisage donc pas comme un processus naturel et spontané de type interne, mais comme un rapport qui s’établit d’abord entre des ensembles sociaux différents et inégaux, qui ne leur est pas endogène.
4. La valeur d’usage d’être porte-valeur.
Historiquement (et de façon beaucoup plus ancienne et première que l’exposé présent de Marx ne l’envisage) la forme monnaie passe à « des marchandises que leur nature rend aptes à remplir la fonction d’équivalent général » : les métaux précieux. Leurs propriétés -valeur intrinsèque assez élevée, homogénéité, ductilité, divisibilité et capacité à être recomposés, aptitude à des différences purement quantitatives- les rendent adéquats à un rôle social auquel rien de magique ni de naturel ne les destinait.
Ce rôle social est appelé ici par Marx une valeur d’usage, valeur d’usage formelle (au sens de non matérielle) et valeur d’usage sociale, d’être les porte-valeurs généralisés et exclusifs. Il est intéressant qu’il parle ainsi de la valeur d’usage : cela montre que celle-ci n’est pas indifférente aux rapports sociaux capitalistes, et que la catégorie de valeur d‘usage n‘est pas seulement « matérielle », mais tout aussi sociale que la valeur et la valeur d’échange. En cela la monnaie pousse au degré le plus élevé le phénomène de la matérialisation des rapports sociaux dans des choses.
5. Monnaie et marchandises comme signes de valeur.
La monnaie (pour simplifier j’emploie toujours ici le terme « monnaie » là où la traduction donne tantôt « monnaie » et tantôt « argent » au sens non du métal, mais de monnaie) est donc une marchandise ayant une valeur propre, déterminée comme pour toute autre par le temps de travail socialement nécessaire à sa production.
Mais sa valeur d’usage de porte-valeur universel fait que ce n’est pas sa valeur propre qu’elle exprime, mais celle des autres marchandises, contradiction inhérente à la forme monnaie qui découle de sa fonction sociale. Sa valeur propre ne s’exprime que dans la côte des prix courants des autres marchandises.
On croit donc souvent qu’elle n’est que signe, mais toute marchandise est déjà un signe, n’étant valeur « que comme enveloppe matérielle du travail humain dépensé dans sa production ».
6. Le fétichisme monétaire.
Le fétichisme marchand devient donc fétichisme monétaire. A vrai dire, si l’on admet que d’une certaine façon la monnaie est première par rapport aux marchandises, pour que les marchandises soient des marchandises, alors le fétichisme monétaire est le cœur du fétichisme de la marchandise. « Une marchandise ne paraît point devenir argent parce que les autres marchandises expriment en elle leurs valeurs ; tout au contraire ces dernières paraissent exprimer en elle leur valeur parce qu’elle est argent. »
Une fois le rapport social marchand dominant, la monnaie apparaît automatiquement comme une chose porteuse de la valeur par excellence, « incarnation immédiate de tout travail humain ».
Chapitre III.
L’analyse proprement dite la monnaie par Marx a, on l’a vu, largement commencé avant ce troisième chapitre qui lui est entièrement consacrée. L’alinéa 3 du chapitre I et le chapitre II ont donné beaucoup d’éléments sur la monnaie. Il convient d’avoir à l’esprit que la monnaie chez Marx n’est pas un outil neutre servant aux échanges, mais le redoutable moyen d’expression des rapports sociaux de production. C’est par elle, en effet, que la valeur existe effectivement en tant qu’elle prend forme de valeur d’échange.
Marx divise son analyse de la monnaie en trois parties, parcourant ses trois fonctions de mesure des valeurs, de moyen de circulation des marchandises et de réserve de valeur.
La distinction de ces trois fonctions de la monnaie est commune, de sorte que Marx ne donne ici aucune source. Elle se rattache, en fait, à Aristote, bien qu’elle n’y soit pas explicite : d’une part, Aristote dans l’Ethique à Nicomaque décrit la monnaie comme moyen de rendre commensurable ce qui a priori ne l’est pas -à savoir les utilités différentes des différents biens et les travaux différents qui les ont produits- et comme moyen d’échange, à savoir se procurer ce dont on a besoin. D’autre part, dans les Politiques, il dénonce la chrématistique, utilisation de l’échange en vue d’accumuler toujours plus de monnaie, ce qui peut servir de fondement à la troisième fonction de la monnaie comme réserve de valeur.
Mais chez Marx, les trois fonctions de la monnaie forment un tout dialectique où chaque moment appelle les deux autres, et où chacun est indispensable. Il est donc impossible d’isoler telle ou telle fonction monétaire chez Marx : chacune contient les autres en puissance. Marchandise niant pour assumer sa valeur d’usage sociale et formelle ses qualités propres de marchandise, sorte de marchandise antithétique, la monnaie est une contradiction, c’est-à-dire une réalité en mouvement.
Alinéa 1 : la monnaie mesure des valeurs.
1. Mesure des valeurs.
La fonction par laquelle la monnaie permet de mesurer les valeurs de toutes les marchandises, lesquelles ont un prix qui est le nom monétaire de leur valeur, n’est pas une formalité. Toutes les marchandises, en vente ou non, vendables et appelées à se vendre réellement ou non, ont un prix : ainsi le rapport de valeur est-il le préalable de l’échange marchand, et c‘est pour cela que la fonction de mesure des valeurs de la monnaie est fondamentale pour les rapports sociaux. La mesure « or » des marchandises est la forme que doit revêtir pour exister leur mesure immanente invisible qu’est le temps de travail socialement nécessaire.
Dans cette fonction, la monnaie n’est pas présente directement, une étiquette ou même une simple idée suffisent. La monnaie « disparaît » donc d’une certaine manière, si elle n’assume que cette seule fonction. Nous verrons que ceci se reproduira pour ses autres fonctions.
2. Etalon des prix.
La fonction de mesure des valeurs entraîne celle d’étalon des prix : pour que la marchandise équivalent général mesure les valeurs, il faut que le poids de métal soit l’unité de mesure. Ces deux fonctions, liées, sont différentes, comme le prouve le fait que toujours dans l’histoire elles se sont déconnectées, les vieilles unités de mesure ne correspondant plus aux espèces réellement employées et devenant des unités de compte théoriques, mais servant toujours de référence. Ce phénomène a marqué toute l’histoire des monnaies dans tous les pays, bien avant le capitalisme.
3. Fluctuations et problème de la pluralité des métaux monétaires.
D’autre part le métal précieux varie aussi de valeur, ce qui entraîne donc, conjointement avec les variations de valeur des marchandises, des fluctuations des prix.
A propos de la multiplicité des métaux monétaires, or, argent voire cuivre ou autres, dans une note où Marx cite sa Critique de l'économie politique de 1859, il affirme que « là où deux marchandises remplissent légalement la fonction de mesure des valeurs, il n 'y en a en fait qu'une seule qui se maintienne à ce poste ». Attention, ceci n’est pas une observation historique, mais bien une affirmation fondée au niveau de la théorie : l’élection-exclusion de la marchandise équivalent général ne peut concerner fondamentalement qu’une seule, et non pas plusieurs, marchandises.
Comment se fait-il alors qu’il y ait plusieurs métaux monétaires ? Nous aurons la réponse plus loin.
4. Différence entre prix et valeur.
Point essentiel : le prix, forme nécessairement prise par la valeur, ne lui est pas identique. Il lui est inférieur ou supérieur, il fluctue par rapport à elle comme par rapport à sa moyenne régulatrice. Ces fluctuations nécessaires et largement aléatoires sont liées aux situations concrètes du marché, et ouvrent la possibilité théorique que des choses, qui ne sont pas a priori des marchandises, reçoivent un prix sans avoir de valeur et soient par là rattachées comme « de force » au monde des marchandises.
Remarquons bien qu’ici Marx évite d’employer l’expression de « loi de l’offre et de la demande » qui vient pourtant à l’esprit. Il n’expliquera cette « loi » que beaucoup plus loin, au livre III du Capital. Ce que l’on doit donc retenir à ce stade sur le rapport prix-valeur est donc uniquement l’idée dialectique d’une règle qui se réalise dans le mouvement vivant d’irrégularités permanentes.
Alinéa 2 : la monnaie moyen de circulation des marchandises.
1. M-A-M.
La fonction de moyen de circulation des marchandises est purement sociale : contrairement à la représentation fétichiste courante, ce n’est pas la monnaie qui permet, directement ou indirectement, le transport, l’acheminement et l’abondance des denrées. Son rôle consiste à transférer la propriété des marchandises.
Du point de vue du possesseur de marchandise qui souhaite se procurer une valeur d’usage, il s’agit de vendre sa marchandise pour disposer de la monnaie qui lui permettra de se procurer le produit satisfaisant son besoin. La monnaie est donc pour lui l’intermédiaire obligé pour se procurer ce dont il a besoin, contrainte sociale qui n’est pas du tout forcément une facilitation pour la vie quotidienne et la vie tout court. Le circuit nécessaire pour y parvenir se résume en M-A-M, échange d’une marchandise M contre de la monnaie A (pour argent) et achat d’une autre marchandise M avec cet argent.
Si l’on enlève le moment monétaire, la chose se réduit à sa finalité M-M, mais cela n’a alors plus de sens de parler de marchandises : c’est l’échange réel des matières créées par leur travail entre ceux qui en ont besoin. M-A-M est donc la formule « obligée » de l’échange marchand pour quiconque, dans la société marchande (capitaliste), veut se procurer un bien qu’il n’a pas.
2. Circulation des marchandises et cours de la monnaie.
Le mouvement M-A-M fonctionne nécessairement dans les deux sens : un possesseur de marchandise au point de départ vend pour pouvoir acheter, un autre fait la même chose au point d’arrivée. On a donc une chaîne d’échanges marchands M-A-M fonctionnant dans les deux sens. La combinaison à l’échelle de la société de toutes ces ventes et de tous ces achats forme ce que Marx appelle la sphère de la circulation des marchandises, qui n’a rien à voir avec l’échange direct des produits puisque, sauf exception accidentelle, les vendeurs ignorent où vont leurs marchandises et s’en désintéressent et les acheteurs ignorent de même d’où vient et où va leur argent. M-A-M est donc la forme cellulaire d’un processus beaucoup plus global formé d’une quantité indéfinie de maillons M-A-M.
Dans la circulation, la monnaie est ce qui semble demeurer : chaque fois qu’une marchandise disparaît du circuit pour être consommée de manière privée (que cette consommation soit individuelle et soit donc le fait des « ménages » comme disent les manuels, ou qu’elle soit productive et soit le fait des « entreprises »), il reste la monnaie, toujours échangée contre de la marchandise et toujours, elle, circulante. A l’intérieur de la sphère de la circulation, le mouvement de la monnaie constitue le cours de la monnaie. C’est la circulation des marchandises qui détermine la vitesse de ce cours et la quantité de monnaie nécessaire : la relation de causalité agit, du point de vue de l’échange marchand, des marchandises vers la monnaie, et non l’inverse.
Comme de nombreuses marchandises exigent d’être payées les unes après les autres par les mêmes pièces, la vitesse de circulation de la monnaie fait qu’une même quantité de monnaie sert à de nombreuses ventes et de nombreux achats, ce qui explique qu’il faille une quantité réelle de monnaie de loin inférieure à la somme des prix de toutes les marchandises pour les faire circuler. En toute rigueur, la monnaie, dans cette fonction, ne fait pas « circuler » les marchandises, mais réalise leur valeur en la transférant d’un propriétaire à un autre.
3. La crise.
Si l’on considère le maillon de base indéfiniment répété de la circulation, M-A-M, il apparaît que la vente peut ne pas se faire, la marchandise ne trouvant pas preneur, ce qui bloque le circuit. La vente est la validation sociale de ce que la marchandise a bien une valeur, qui n’existe que par sa conversion en monnaie. Ce salto mortale ou « saut périlleux » initial est la première occurrence dans le Capital de la notion essentielle de « crise ». Dans l’échange marchand, qui est nécessairement monétaire, achat et vente sont nécessairement liés mais en même temps ils peuvent se séparer. La crise est définie par Marx comme le rappel violent de leur « liaison intime » en cas de séparation excessive ou prolongée de ces deux moments.
A ce stade cette notion de crise provient forcément de problèmes au niveau des marchandises (écoulement, offre, demande, production) et les phénomènes monétaires en sont des conséquences et non des causes. Le cours de la monnaie devient alors heurté au lieu de former « l’unité fluide » des nombreuses ventes et des nombreux achats quand tout va bien ou semble aller bien.
4. Numéraire et signe de valeur.
Point important : la circulation des marchandises s’exprimant dans le cours de la monnaie, y opère une « scission » entre l’existence réelle et l’existence fonctionnelle de la monnaie, en ce sens que la monnaie servant uniquement à faire circuler les marchandises, est appelée à être dépensée sitôt « gagnée ». Son roulement ne représente que l’aliénation continue des marchandises.
Pour cette raison, qui tient au concept même de moyen de circulation, la monnaie qui doit être une marchandise, peut cesser d’exister comme une marchandise dans la circulation, et c’est là qu’elle fonctionne réellement comme pur signe ou pur symbole, en lui-même dépourvu de toute matière dont la production aurait demandé un certain temps de travail socialement nécessaire.
Concrètement, ce processus commence dés que les pièces métalliques circulant s’usent et perdent poids et aloi, tout en conservant leur « valeur » officielle, dont elles sont le signe. Le numéraire, entendu ici comme la masse de la petite monnaie, n’est de fait assez vite plus que signe de valeur. L’étape suivante est celle des billets (dits de manière erronée « de banque » du fait qu’aujourd’hui ce sont les banques qui les distribuent), puis, depuis, la monnaie électronique, etc. Il s’agit ici d’un phénomène découlant de la circulation : la conversion de la monnaie en simple signe, la disparition de la marchandise monétaire (le métal précieux) dans la circulation effective. Il est important de comprendre qu’il ne s’agit pas d’un processus qui aurait des causes matérielles concrètes telles que l’usure des pièces, etc., mais qu’il tient à la nature même, conceptuelle, de la circulation des marchandises et du cours de la monnaie moyen de circulation.
Attention, comme l’indique d’ailleurs l’expression « billets de banque », il y a ici un risque de confusion avec les formes de monnaie qui proviennent du crédit, donc de la 3° fonction de la monnaie. Cependant il y a là une vraie difficulté : le signe de valeur étant toujours de la monnaie, il peut en principe assumer des fonctions autres que celle de moyen de circulation.
5. Cours forcé, Etat et marché national.
La monnaie comme pur signe de valeur a un cours forcé (qu’elle soit d’ailleurs officiellement convertible ou inconvertible en métal de la Banque centrale, notons-le en passant).
C’est par essence qu’elle a un cours forcé, puisqu’elle n’est plus la marchandise monnaie qu’elle est censée être ou qu’elle représente. Le cours forcé, en ce sens, naît de la circulation marchande.
Mais d’un autre côté, il ne saurait fonctionner sans une sanction sociale qui vient de l’Etat. Le rôle de l’Etat, dont j’ai signalé qu’il était nécessaire dans l’institution sociale de l’équivalent général (même si cette institution ne se réduit pas au rôle de l’Etat), est ici pour la première fois mis en avant explicitement par Marx :
« Cette action coercitive de l'Etat ne peut s'exercer que dans l'enceinte nationale de la circulation, mais là seulement aussi peut s'isoler la fonction que la monnaie remplit comme numéraire. »
Dans cette phrase, nous avons bien les deux aspects : d’un côté, la fonction de la monnaie comme numéraire (i.e comme signe de valeur) rend seule possible l’action coercitive de l’Etat, mais de l’autre cette action coercitive est indispensable à cette fonction.
Il s’ensuit que le cadre national (pas forcément celui de « la nation », mais celui du marché national correspondant à un Etat) est celui où se réalise pleinement la circulation des marchandises et le cours de la monnaie, donc la monnaie dans sa fonction de moyen de circulation. Le marché international et mondial est une structure essentielle aussi, mais qui ne comporte pas ce caractère fluide, direct, de la circulation.
6. Variations de l’émission et de la « valeur » du papier-monnaie.
Autre particularité du signe de valeur : comme sa « valeur » n’est pas la sienne, mais consiste dans le cours forcé qui remplace la marchandise monétaire proprement dite, alors la quantité de son émission par l’Etat n’est pas neutre. Elle doit être réglée sur celle du métal monétaire qu’il suppléé. S’il en est émis trop, il aura une action inflationniste qui peut exercer des chocs en retour sur la circulation des marchandises.
Il est aujourd’hui très frappant de lire chez Marx une analyse des « lois » du papier-monnaie à cours forcé qui évoque les théories quantitatives et monétaristes. Cela montre à quel point sa conception est globale et pas unilatérale. Le cours de la monnaie est une fonction seconde de la circulation des marchandises ; mais dans son autonomie il peut avoir des effets en retour sur elle.
La réalité est contradiction : la monnaie est, nécessairement, marchandise, mais marchandise qui est niée comme telle, aussi bien dans la mesure des valeurs (où elle n’a pas à être présente pouvant fonctionner comme monnaie idéale) que dans la circulation des marchandises (où elle « disparaît » pouvant fonctionner comme symbole).
Alinéa 3 : la monnaie en tant que telle.
1. Statut et structure de la 3° fonction.
Il n’est pas sans intérêt de signaler ici que, dans le premier brouillon du Capital qu’est le manuscrit de 1857-1858 souvent appelé Gründrisse, la troisième fonction de la monnaie est pour Marx une sorte de synthèse des deux premières et apparaît comme la forme monétaire correspondant le mieux au capital. En effet quand le but du sujet échangiste est de se constituer un trésor, la finalité de l’échange n’est déjà plus pour lui la marchandise M, mais la monnaie A.
Par la suite, Marx a séparé toute référence au capital de son exposé, ce qui renvoie à la section V du livre III la suite des analyses sur le crédit, et il présente ici la troisième fonction de manière beaucoup plus simple, par opposition aux deux premières. Dans sa fonction de mesure de valeur la monnaie devient monnaie idéale, dans sa fonction de moyen de circulation elle devient signe de valeur. La troisième fonction est celle où elle « doit se présenter dans son corps métallique comme équivalent réel des marchandises ou comme marchandise monnaie. » Nous allons voir que ce n’est pas si simple.
En effet, la troisième fonction de la monnaie chez Marx a elle-même trois stades, qui répètent d’une certaine façon le schéma ternaire général de l’analyse de la monnaie :
1) pure réserve sous forme de trésor,
2) synthèse de la fonction de réserve et de la fonction de moyen de circulation dans la forme de la monnaie comme moyen de paiement ou crédit,
3) retour, sur une base supérieure, à la fonction première d’ « incarnation sociale du travail humain en général » dans la fonction internationale de monnaie universelle.
2. La forme trésor.
La première façon d’instituer la monnaie comme pure monnaie, qui ne « disparaît » plus dans la circulation, est de l’en retirer pour constituer un trésor.
Historiquement la thésaurisation est un phénomène ancien et de première importance. Cependant, il est important de comprendre que le plan suivi par Marx n’est pas historique, quelles que soient les références historiques qui l’émaillent : la forme trésor est logiquement la première forme figeant la monnaie comme incarnation sociale de la valeur face aux marchandises.
Quand le but devient d’amasser de la monnaie, alors « … tout, marchandise ou non, se transforme en monnaie. Rien qui ne devienne vénal, rien qui ne se fasse vendre ou acheter ! La circulation devient la grande cornue sociale où tout se précipite pour en sortir transformé en cristal monnaie. »
« Le penchant à thésauriser n’a, de sa nature, ni règle ni mesure ». Moment important, car ce que dit Marx ici, d’une part répète consciemment la critique aristotélicienne de la chrématistique et la critique hégélienne du « mauvais infini », d’autre part annonce l’analyse du capital comme mouvement sans fin d’auto-accroissement de la valeur.
La forme trésor ne fait que reproduire la même contradiction que dans les formes précédentes à un degré supérieur. En effet, au point de vue de la qualité, « l’argent est sans limite parce qu’il est immédiatement transformable en toute sorte de marchandise. », mais sa quantité est toujours définie et limitée. En outre, dans sa forme trésor, la monnaie n’est justement pas utilisée : en attendant l’éventualité de s’en servir pour acheter, le thésauriseur se prive pour le conserver. Là aussi sa vertu d’économie annonce l’idéologie du service du capital, de même que le fétichisme prononcé du thésauriseur pour son trésor (si Marx avait connu le personnage de l’oncle Picsou, il l’aurait utilisé ici).
3. Trésor et circulation.
Un trésor totalement soustrait à la circulation n’a aucun sens. Ce qui suscite l’existence de trésors est, justement, la circulation : pour acheter sans vendre il faut avoir vendu sans acheter.
A l’échelle globale de la circulation des marchandises et du cours de la monnaie, les trésors jouent le rôle de réservoirs : canaux de stockage quand il y a trop de monnaie par rapport à la circulation des marchandises, canaux d’irrigation quand il faut à nouveau en libérer.
Cette fonction dans les économies précapitalistes est assurée par les trésors, éventuellement conservés sous forme esthétique de bijoux, etc.
4. La fonction de moyen de paiement de la monnaie et le rapport contractuel de créancier à débiteur.
Dans le mode de production capitaliste est trouvée la manière d’avoir des trésors qui en même temps ne soient pas de la monnaie immobilisée, ou le moins possible.
La difficulté méthodologique de la section du chapitre consacrée à la monnaie comme moyen de paiement tient à ce que cette fonction de la monnaie est vraiment développée dans le mode de production capitaliste, mais que sa forme existe au niveau du simple rapport marchand, auquel Marx délibérément se tient ici (ce qui explique qu’il ait écarté du présent exposé toute étude de l’intérêt, laquelle se trouvera à la section V du livre III du Capital, bien que l’intérêt existe lui aussi antérieurement au capital).
La source de la fonction de moyen de paiement dans la circulation réside dans le décalage temporel. Dans le cas du trésor, déjà, il s’agissait de faire des réserves en vendant d’abord pour acheter plus tard. Cette fois-ci, l’intervalle de temps s’insère dans l’acte d’achat-vente lui-même, en séparant l’aliénation réelle de la marchandise, c’est-à-dire le changement de son propriétaire, de la réalisation de son prix, lorsque le nouveau propriétaire paie l’ancien.
Lorsque cela doit se produire le vendeur est devenu un créancier et l’acheteur un débiteur. Un point important ici est que le contrat et la notion de contrat, dont nous avons vu qu’elles étaient présentes en soi dans la forme de l’échange marchand en général, doivent cette fois-ci être présentes explicitement, avec la force collective étatique qui garantit le contrat, c’est-à-dire qui impose une vente forcée ou une saisie en cas de non respect de celui-ci par le débiteur.
Notons que l’aperçu succinct de Marx sur le fait que le contrat est apparu pour donner forme au rapport créancier-débiteur touche à un fait très ancien. Cette forme primitive du contrat provient en effet du rapport préteur-emprunteur, lui-même issu de la relation entre celui qui a fait un don et celui qui doit un contre-don. Alors que le contrat implicite d’une façon générale dans tout rapport marchand est égalitaire, son essence inégalitaire apparaît dans cette forme primitive.
5. Le moyen de paiement, synthèse des fonctions de la monnaie.
Le fonctionnement de la monnaie comme moyen de paiement comporte trois moments qui répètent les trois fonctions générales de la monnaie, ce qui fait que la monnaie moyen de paiement apparaît comme la synthèse de ce qu’est en général la monnaie.
1°) Dans la fixation du prix qui sera ultérieurement dû par le débiteur, elle fonctionne comme mesure des valeurs, et le contrat fixe cette mesure.
2°) En opérant le transfert de propriété de la marchandise elle fonctionne comme moyen de circulation, tout en étant moyen d’achat idéal : le changement de facto de propriétaire avant paiement est ici le moment précis qui n’est concevable que par le contrat explicite.
3°) Quand enfin elle est utilisée comme pur moyen de paiement, elle est incarnation « pure et dure » ou forme absolue de la valeur, dernier mot de la transaction, absolument exigible, moment où le contrat repose nécessairement sur la menace étatique de recours à la force contre le débiteur.
6. Crises monétaires et développement de la monnaie de crédit.
Dans son fonctionnement « normal », la monnaie comme moyen de paiement donne lieu à une balance des traites et des crédits (clearing), compensations mutuelles d’avances et de prêts, qui permet que dans le commerce de gros et dans la circulation des capitaux, lesquels constituent en valeur l’essentiel des échanges marchands réels, la monnaie « sonnante et trébuchante » n’a pas à être employée. Elle est remplacée par le solde des comptes, le règlement des contrats réciproques formant une chaine entrelacée. Matériellement cela permet, en plus du phénomène de la vitesse de circulation de la monnaie déjà signalé, que la valeur réelle de toute la marchandise monnaie utilisée soit bien inférieure à celle du total des marchandises, les « espèces » étant refoulées dans la sphère du commerce de détail. Conceptuellement nous pouvons remarquer que là encore, dans son bon fonctionnement, la monnaie « disparaît ».
Toutefois ce fonctionnement peut se détraquer, ou plus exactement il est inhérent à sa nature qu’il se détraque périodiquement, car le décalage temporel entre avance et remboursement dans la relation de créancier et débiteur reproduit, à un degré plus élevé, le risque présent dés l’échange marchand de base de décalage entre ventes et achats. C’est un risque social global, car les moyens de paiement représentent des rapports sociaux antérieurs, qui peuvent ne pas correspondre à l‘état réel de la société au moment ou vient le gros des échéances (qu‘ils lui aient ou non correspondu au moment de leur conclusion). Dans ce cas là, le phénomène de la crise déjà abordé, prend la forme de la crise monétaire, recherche effrénée de cash pour rembourser suite à une disproportion trop grande entre crédits et débits.
Tant la fluidité du fonctionnement « normal » de la monnaie moyen de paiement, que la gravité des crises monétaires, sont enfin considérablement amplifiées par le développement de formes sophistiquées de la monnaie sur la base de cette fonction, et du fait qu’elle repose sur le contrat : c’est la monnaie de crédit, « marchandise générale des contrats » (titres anticipant un remboursement, reconnaissances de dettes …), qui semble être le contrat lui-même fait monnaie, qui acquiert son propre mouvement, circulation et cours. Comme ce développement des formes de la monnaie est rendu possible par la circulation marchande en tant que telle, Marx le présente ici, mais comme il ne s’effectue vraiment que sous la forme de capital, il ne l’approfondit pas encore.
7. Combinaisons entre les fonctions de la monnaie.
Notons que la combinaison entre l’unité de la monnaie et la pluralité de ses fonctions rend possible des confusions et des combinaisons complexes, qui transparaissent dans ces pages.
Ainsi, une crise monétaire ne va pas obligatoirement consister dans le besoin effrénée de marchandise monnaie (métal précieux), bien qu’en cela réside sa forme première : « La disette monétaire reste la même, qu’il faille payer en or ou en monnaie de crédit, en billets de banque, par exemple. ».
Cette dernière éventualité était sous-entendue dans le préambule de l’alinéa III, où Marx annonçait une fonction de la monnaie où elle se dresse en face des marchandises comme unique incarnation adéquate de leur valeur, tout en ayant précisé juste avant qu’elle peut jouer ce rôle « ou en personne ou par des suppléants ».
Et il peut d’autre part y avoir utilisation de signes de valeur comme moyens de paiement, bien que cela soit contradictoire puisque le signe de valeur n’est précisément pas la marchandise monnaie elle-même. Marx ne le dit pas explicitement mais ce phénomène, conceptuellement inévitable, est impliqué dans la fin du passage suivant sur l‘emploi des mêmes « pièces » (mais ce pourrait être d’autres formes de monnaie) dans différentes fonctions :
« Si nous examinons maintenant la somme totale de la monnaie qui circule dans un temps déterminé, nous trouverons qu’étant donnée la vitesse du cours des moyens de circulation et des moyens de paiement, elle est égale à la somme des prix des marchandises à réaliser, plus la somme des paiements échus, moins celle des paiements qui se balancent, moins enfin l’emploi double ou plus fréquent des mêmes pièces pour la double fonction de moyen de circulation et de moyen de paiement. ».
8. La monnaie universelle, moyen de paiement international.
La dernière section de l’alinéa III, fort courte, est consacrée à la « monnaie universelle », forme prise par la monnaie dans les échanges internationaux, dans la mesure où elle n’y est plus dans la sphère intérieure de la circulation (celle du numéraire et du signe de valeur) et y prend sa forme accomplie.
L’idée clef de Marx est la suivante :
« C’est sur le marché du monde et là seulement que la monnaie fonctionne dans toute la force du terme, comme la marchandise dont la forme naturelle est en même temps l’incarnation sociale du travail humain en général. Sa manière d’être y devient adéquate à son idée. » (je souligne la dernière phrase).
Selon Marx la monnaie dans les échanges internationaux remplit trois fonctions : moyen de paiement, qui est la fonction dominante (explicitement, dans le texte de 1859), moyen d’achat unilatéral sans retour de marchandises en échange (l’exemple historique principal en est la sortie des métaux précieux d’Amérique vers l’Europe puis vers l’Asie entre le XVI° et le XIX° siècles), et « forme absolue de la richesse » lors d’un transfert de richesse d’un pays à un autre (subside, remboursements de dettes, tributs militaires …).
Notons que ces deux dernières fonctions de la monnaie universelle peuvent se ramener à celle de moyen de paiement (et donc de monnaie de crédit) : comme moyen d’achat unilatéral, ou comme forme absolue d’un transfert de richesse, on est dans la catégorie « moyen de paiement ». Nous pouvons donc interpréter Marx ainsi : dans le développement théorique des fonctions de la monnaie, son existence comme monnaie universelle est essentiellement une subdivision de sa fonction de moyen de paiement, celle où cette fonction s’accomplit le mieux.
9. Difficultés.
La conception de la monnaie dans les échanges internationaux présentée dans ces deux-trois pages soulève plusieurs difficultés.
Elle repose sur une représentation des échanges internationaux qui pourrait être assimilée à des échanges entre communautés, nations ou Etats pris comme des touts. Pour Marx ces échanges proviennent historiquement des échanges marchands entre communautés distinctes qui, comme il le rappelle souvent, ont été les premiers échanges marchands et ont très longtemps été les seuls sinon les principaux (le commerce lointain des historiens). Mais ce sous-chapitre elliptique fait abstraction de ce que, au niveau international, tout ce qui a été dit précédemment sur M-A-M, avec l’import-export entre sujets marchands individuels, etc., s’y retrouve.
Une seconde difficulté tient à ce que la forme monétaire la plus adéquate à l’idée de monnaie, qui se présente dans les échanges internationaux, est celle de métal précieux, qui plus est de métal précieux sans signes nationaux, en barres ou lingots. Ceci pourrait conduire à penser que pour Marx, or et argent sont indispensables au marché mondial, en somme à lui attribuer un certain fétichisme métallique à ce niveau là, et à se demander comment une telle vision peut s’accorder avec l’évolution de la monnaie internationale accomplie au XX° siècle, de l’étalon or au dollar inconvertible.
Une dernière difficulté, plus accessoire, provient de l’affirmation selon laquelle « Sur le marché du monde règne une double mesure des valeurs, or et argent. » qui peut sembler contradictoire à l’idée selon laquelle le concept même d’équivalent général tend à n’accorder ce rôle qu’à une seule marchandise.
10. Résolution des difficultés.
Ce dernier point s’explique chez Marx par la spécificité du marché international qui n’est jamais assimilable à un marché intérieur unique mais qui est toujours constitué de marchés nationaux distincts. A partir du moment où l’équivalent général est ici l’or, là l’argent, les deux se présentent au plan international.
Cependant la pression vers une seule marchandise équivalent général s’exerce là aussi, ce que développe Friedrich Engels dans une note rajoutée en 1890 dans la 4° édition allemande du Capital, où il affirme le caractère utopique des théories bimétallistes au regard du triomphe contemporain de l’étalon or.
Ce fait, amorcé mais non achevé quand Marx rédigeait le Capital, illustre ce qui constitue la thèse fondamentale de ces quelques pages finales de la première section : sur le marché international, la manière d’être de la monnaie y devient adéquate à son idée.
Sauf que cette idée n’est pas une idée pure, mais n’est rien d’autre que la représentation conceptuelle du rôle de la monnaie dans les rapports de production à un moment donné. Il s’ensuit que la manière d’être de la monnaie conforme à ce rôle ne justifie aucun automatisme fétichiste voulant que la monnaie universelle se présente comme de l’or. C’était là la tendance au temps de Marx. Depuis, les formes internationales de la monnaie ont reflété l’histoire du capital, avec le rôle croissant du crédit, et bientôt des reconnaissances de dettes, du capital fictif, combiné avec des signes de valeur à cours forcé, sans que jamais l’or et, secondairement, les autres métaux précieux, ne disparaissent en coulisse, comme « valeurs refuges » ainsi qu’on le constate à nouveau à partir de 2008, près de quatre décennies après la supposée rupture entre monnaie et métal. La monnaie reste en effet le signe ou la promesse de crédit d’une marchandise monnaie : le fil d’or, cette « relique barbare » comme disait lord Keynes, en ce sens ne s’est pas rompu bien qu’on ait affirmé le contraire tant et plus. Mais ce n’est pas un lien mécanique.
Le fait que Marx envisage la fonction universelle de la monnaie comme moyen de paiement avant tout ouvre d’ailleurs la voie à la compréhension de son évolution sous les formes combinées du crédit, mais aussi du signe à cours forcé qui, de son temps, ne fonctionnait que dans la sphère intérieure de la circulation, mais qui a existé avec le dollar comme monnaie internationale.
Enfin, en ce qui concerne le type d’échanges internationaux dont il est question ici, s’il serait erroné de croire que Marx nie l’existence des échanges mondiaux entre entrepreneurs et individus, il faut comprendre qu’effectivement dans ces quelques pages il en a délibérément fait abstraction pour centrer l’analyse sur ce qu’il désigne comme les 3 fonctions de la monnaie universelle, qui se ramènent à la fonction de moyen de paiement, et qu’il s‘est pour ce faire limité à l‘analyse des seuls échanges internationaux, entendus comme inter-nationaux (cette épuration du texte est nette si on le compare avec celui de 1859).
Ce n’est pas explicite du tout dans ces quelques pages, mais pour Marx le marché mondial ne se limite pas aux échanges internationaux dans lesquels la monnaie fonctionne comme monnaie universelle : c‘est une catégorie plus vaste. Dans les projets de plan du Capital faits dés 1857-1858 (cf. introduction ci-dessus), la catégorie « marché mondial » était différente de celle du « marché international » ou « commerce entre nations », arrivant après elle, à la fin de l‘œuvre initialement projetée, et sous le titre « le marché mondial et les crises », ce qui indiquait une intention globalisante et historique.
Deuxième section.
Passage de la monnaie au capital.
La seconde section du Capital, assez courte et très bien écrite, est celle où nous effectuons le « passage » de l’argent au capital.
L’on peut la résumer fort brièvement : le capital est de l’argent qui, après avoir servi à acheter des marchandises et une fois celles-ci revendues, revient dans la poche de son possesseur avec un gain supplémentaire que Marx nomme plus-value. Cet accroissement de valeur ne peut pas, à l’échelle sociale s’expliquer par l’échange marchand, et pourtant il se produit dans l’échange marchand. Résolution de l’énigme : il existe une marchandise telle que sa valeur d’usage consiste justement à créer de la valeur, et à en créer plus qu’elle ne vaut elle-même. C’est la force de travail, vendue par des travailleurs libres, mais dépourvus de moyens de la mettre en action (moyens de production), aux possesseurs de ces moyens et de l’argent permettant d’acheter le tout, les capitalistes.
Ce résumé est utile, mais il ne contient pas tout. Un contresens est possible sur l’idée de « passage » de l’argent au capital. Ici encore il nous faut répéter que l’ordre de mise à jour des catégories chez Marx n’est ni historique, ni logico-dialectique, c’est-à-dire, dans le cas présent, que le capital n’est pas né historiquement d’un développement de l’argent et de l’échange marchand, et qu’il ne procède pas plus d’une sorte de déploiement logique nécessaire des possibilités et des contradictions de l’argent et de l’échange marchand.
Le « passage » de l’argent au capital est l’introduction d’une catégorie nouvelle, dont l’échange marchand étudié jusque là est la forme d’apparition, mais n’est pas le fondement réel. La démarche de Marx doit être suivie de plus près.
Chapitre IV.
1. Le capital dans la circulation : A-M-A.
La circulation des marchandises est le point de départ. De même en effet que la société dans laquelle nous vivons ne se présente pas comme mode de production capitaliste, mais comme société civile bourgeoise ou comme « démocratie », le capital ne se présente pas comme rapport social de production, mais comme fruit de l'échange. Partir de l’apparence sans doute « mensongère » mais nécessaire, telle est donc la méthode de Marx.
Le capital se présente comme fruit de l’échange sous la forme d’un investissement de monnaie qui, après avoir servi à des achats suivis de reventes, revient à son possesseur initial, le capitaliste, celui qui achète pour revendre : A-M-A.
Cette boucle A-M-A est donc la première façon dont on peut, au niveau de la circulation des marchandises, repérer le capital. Formellement ce n’est qu’un maillon isolé dans la chaine de la circulation M-A-M-A-M-A-M …, qui n’ajoute rien de plus si ce n’est l’intérêt de celui qui achète pour revendre à récupérer plus que sa mise initiale.
Notons que cette forme A-M-A convient bien à la fonction de la monnaie comme moyen de paiement. Si tous les traits de celle-ci étaient possibles en ne considérant que l’échange marchand ou la circulation simples, ainsi qu’on l’a fait dans la première section, c’est avec le capital qu’ils s’épanouissent, se développent et se généralisent vraiment.
2. Les particularités de la forme A-M-A.
La forme A-M-A dans cette première approche peut être conçue comme une sorte de subdivision du cycle composé des échanges de marchandises M-A-M, qui, si on la considère isolément, présente des caractéristiques opposées.
L’ordre des opérations est inverse, et c’est la marchandise et non plus l’argent qui est l’intermédiaire, la monnaie étant le but, qui n’est donc pas la valeur d’usage ni la consommation ni l’utilité. Dans l’échange marchand simple dont le but est la marchandise, la monnaie est dépensée et sa valeur ne revient pas, alors qu’ici elle est avancée (ou, comme on dit aujourd’hui, investie) afin que la valeur qu’elle représente revienne au point de départ.
3. La plus-value.
Ces différences formelles ne s’expliquent à leur tour que par une différence fondamentale sans laquelle la forme A-M-A serait dépourvue de sens.
Le motif pour lequel le capitaliste avance ou investit un capital afin qu’il lui fasse retour est qu’il compte bien qu’il lui reviendra avec un supplément. Au niveau conceptuel, l’effacement de toute qualité dans la monnaie ne laisse d’ailleurs comme seule différence possible entre la monnaie avancée et celle qui revient lorsque s’effectue A-M-A, qu’une différence de quantité (étant entendu que ceci peut ne pas arriver et qu’il peut même y avoir perte : mais la motivation sociale de A-M-A, c’est que A augmente).
Il y a donc un supplément, et il ne faut pas dire « A-M-A » mais A-M-A’, où A’ a grossi par rapport à A de ce que Marx présente ici sous le nom de plus-value, de l’anglais surplus-value (Mehrwert en allemand).
4. La valorisation sans fin.
Attention : ce n’est pas l’existence d’une plus-value qui spécifie le capital. Si la spécificité du capital se limitait à la plus-value, autrement dit si on la réduisait à l’existence d’un supplément que s’approprie le capitaliste, on n’aurait fait qu’enfoncer une porte ouverte, à savoir annoncer que dans le capitalisme il y a exploitation du travail, chose bien connue qui n’a rien d’une découverte qu’il faudrait attribuer à Marx. L’exploitation du travail et le prélèvement d’un supplément ne sont pas des traits propres au capitalisme, et si la définition de la plus-value se résumait à cela, il ne faudrait pas parler de plus-value mais, plus généralement, de surproduit social, genre dont la plus-value est une espèce particulière.
Que le prélèvement d’un supplément passe nécessairement par le processus de l’échange marchand et prenne nécessairement la forme de valeur et donc de monnaie, voila qui n’est pas une simple caractéristique de forme, ni un simple décor, du capital. En toute rigueur le but du capital, et de son agent le capitaliste, capital personnifié, n’est pas la plus-value : c’est « le mouvement incessant du gain toujours renouvelé ».
A et A’ ne diffèrent que par la quantité, pas par la qualité. La plus-value dans A’ se fond dans la même qualité de valeur. La monnaie non utilisée n’a aucun sens. Cette valeur augmentée, ce nouveau capital, A’, « veut » donc se valoriser à son tour. La différence spécifique du capital, c’est ce besoin d’accroissement sans fin. Le capital est une somme d’argent qui toujours, une fois réunie en un seul capital avec la plus-value qu'elle a enfantée, veut encore grossir à l'infini, car il n'est capital qu'en s'intégrant une plus-value, il n’est capital que dans cet acte d’auto-accroissement.
Une référence à Aristote en note indique ici que Marx a parfaitement conscience d’avoir défini exactement la même chose, menaçante et dévorante, que celui-ci nommait chrématistique. Mais le thésauriseur ancien n’était par rapport au capitaliste moderne qu’une sorte de maniaque, tandis que le capitaliste est un thésauriseur rationnel : la production et l’échange de marchandises deviennent les moyens de sa fin, qui n’a justement pas de fin, l’accroissement illimité du capital, valeur fructifiant elle-même.
Chapitre V.
1. Une aporie.
La question est donc : d’où vient cette valeur supplémentaire qui toujours vient s’ajouter ?
Précisons, ce qui n’est peut-être pas suffisamment évident à la simple lecture de Marx, que dans la mesure où la quête de la plus-value n’a pas de fin, il s’agit d’un processus social global qui fait de toute la production et l’échange marchands son moyen d’opération. Le problème est donc de savoir d’où vient cet accroissement continu de valeur à l’échelle de la société. Car au niveau d’échangeurs individuels il est toujours possible et il arrive très souvent en réalité que l’enrichissement de l’un provienne d’un changement dans la répartition, donc de l’appauvrissement de l’autre. A l’échelle sociale il y a bien augmentation absolue de la valeur, ce qu’il s’agit d’expliquer.
Dans ce chapitre, la question prend très exactement l’aspect chez Marx de ce que les philosophes anciens (et notamment, encore une fois, Aristote) appelaient une aporie : un dilemme logique apparemment insoluble.
La plus-value ne peut pas naître dans l’échange. La valeur d’usage ne produit pas de valeur d’échange, quelle que soit la satisfaction et le « gain » au sens de satisfaction, qu’elle procure.
D’autre part, si les vendeurs vendent au dessus des valeurs de leurs marchandises ou si les acheteurs achètent en dessous, tout vendeur étant un acheteur et réciproquement, gains et pertes s’annulent.
Bref, circulation marchande et échange marchand ne créent aucune valeur.
Mais d’autre part, si la circulation est la somme totale des rapports entre producteurs, il n’y a pas non plus en dehors d’elle de valeur qui pourrait se former.
L’aporie est donc la suivante : il est à la fois nécessaire et impossible que la plus-value naisse dans la circulation.
2. Nature de l’aporie.
La façon dont Marx construit systématiquement une sorte d’impasse logique a pour but de montrer que, dans la forme de la valeur et de l’échange marchand, aucune autre explication que l’exploitation de la force de travail, sous une forme marchande qu’il reste à décrire et expliquer, n’est possible.
Nous sommes préparés à ce qui va être annoncé par ce qui a été dit dés le début de la première section, alinéa II, à propos de la réduction du travail, mais il faut bien comprendre la manière dont est posée l’aporie.
La plus-value doit naître dans la circulation et en ce sens elle doit provenir d’une source interne à la circulation, mais, contradictoirement, elle ne doit pas provenir de la circulation et en ce sens elle doit avoir une source externe. Sa source doit donc être à la fois interne et externe, elle doit être une sorte de puissance antérieure, mais soumise à la circulation marchande.
Une contradiction logique similaire dans sa forme a d’ailleurs été présentée par Marx à l’alinéa III du chapitre 1 et reprise au chapitre 2 : la forme valeur développée, consistant en une série indéfinie d’échanges marchands, était apparue comme impossible sans une marchandise spéciale, la monnaie équivalent général. Le « passage », tel que l’entend ici Marx lorsqu’il emploie l’expression « passage de l’argent au capital », consiste dans l’exposition d’une situation contradictoire en elle-même et dans sa résolution par l’introduction d’une nouvelle catégorie existant réellement, qui nous fait passer d’un niveau d’analyse à un autre.
Il est important d’avoir conscience de cette manière de raisonner chez Marx, qui est le mode des grandes transitions du Capital : l’argent a été introduit de cette manière (encore que le raisonnement soit, je l’ai noté en cours de route, incomplet, le rôle de l’Etat étant mal explicité), la force de travail l’est ici, et la notion de taux de profit général ou moyen le sera par un raisonnement similaire au livre III du Capital (la similarité du raisonnement conduisant à la présentation de la catégorie force de travail et de celui conduisant au taux de profit général a été exposée par Issak Roubine dans Essai sur la théorie de la valeur de Marx, Moscou 1926, et le rapprochement avec le raisonnement à l’œuvre pour introduire la monnaie équivalent général est exposé par Tran Hai Hac dans Relire le Capital, Lausanne 2003).
Chapitre VI.
1. La force de travail.
La comparaison entre le raisonnement suivi ici et celui suivi dans la première section pour introduire la monnaie peut être encore prolongée en ceci, que dans les deux cas la « solution » de l’aporie est apportée par l’existence d’une marchandise spéciale : la monnaie, marchandise équivalent général, et cette fois ci la force de travail ou puissance de travail, respectivement Arbeitskraft ou Arbeitsvermögen. C’est la force de « l’ouvrier », du prolétaire, celui qui justement n’a rien d’autre à vendre qu’elle et qui est obligé de la vendre pour vivre.
Il ne vend pas « son travail », c’est-à-dire le produit de son travail (« Je vais vous surprendre », explique Marx en 1865 aux membres du Conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs, dont beaucoup de syndicalistes anglais : ce n’est pas votre travail que vous vendez à votre patron, mais la mise à leur disposition de votre force de travail).
Il ne se vend pas non plus lui-même : vendre la totalité de sa force de travail reviendrait à aliéner sa liberté, laquelle est présupposée dans l’acte marchand de vente qu’est la recherche d’un emploi salarié, et du point de vue marchand reviendrait à solder à perte toute sa marchandise effective et potentielle d‘un coup. Ceci implique que la vente de la force de travail doit relever de dispositions contractuelles qui en fixent le temps.
L’usage de la force de travail, c’est le travail. Quand il n’en est pas fait usage, qu’elle ne peut se vendre, le travailleur est au chômage. Comme cette marchandise n’est effectivement consommée par le capitaliste qu’après la réalisation du travail, elle est avancée : le salarié travaille d’abord et est payé ensuite.
Il faut donc distinguer travail et force de travail.
Le plus important à comprendre ici est que cette distinction n’est pas une recherche terminologique de Marx, mais l’effet de la production capitaliste. C’est le capital qui existe en instituant une classe de producteurs définis par l’obligation et la « liberté » où ils sont de vendre leur force de travail. C’est le capital qui opère la réduction du travail en un travail abstrait de plus en plus simplifié et homogénéisé (mais nous n’en sommes pas encore là dans le suivi du texte du Capital). Et le capital existe par la force de travail : c’est elle qui a pour valeur d’usage, une fois achetée, de produire de la valeur et d’en produire plus qu’il n’en a coûté pour l’acheter, ce qui permettra, à condition de réussir la revente, deuxième phase de A-M-A, d’encaisser cette plus-value. Le mode de production capitaliste repose sur l’achat et la vente de la force de travail. Pour résumer : le capital, c’est la séparation entre travail et force de travail, instituant cette dernière en marchandise.
2. Puissance de travail, force de travail et force productive du travail.
Par rapport au travail la force de travail en est la possibilité, la potentialité. C’est pourquoi le terme employé par Marx et rappelé dans cette section pour la désigner, Arbeitsvermögen, conjugue Arbeit (travail) et Vermögen qui traduit le grec (dunamei : fréquemment employé directement par Marx dans ses manuscrits) et le latin Potentia, notion aristotélicienne tout à fait fondamentale. Pour l’édition du livre I du Capital Marx a opté pour Arbeitskraft, qui est pour lui synonyme (comme le démontre Michel Vadée dans Marx penseur du possible, Paris 1998, contre Jacques Bidet, Que faire du Capital, matériaux pour une reconstruction, Paris, 1985, Jacques Bidet tenant à ce que ce changement de terme traduise une prétendue rupture de Marx avec les références philosophiques au profit de références plus « scientifiques »). La notion de force (Kraft) contenue dans le second terme est au travail ce que l’énergie potentielle est à l’énergie cinétique en physique, exactement ce que la puissance est à l’acte chez Aristote.
Il me semble vraisemblable que Marx opte pour le terme de force de travail en raison du rapprochement avec la notion de force productive du travail, introduite dans la première section.
Nous pourrions dire que la force de travail est l’aptitude à travailler, qui se réalise si elle est vendue (si le travailleur trouve de l’embauche) dans le travail, lequel a, selon les conditions sociales et techniques dans lesquelles et par lesquelles il s’effectue, une plus ou moins grande force productive. Dans la production capitaliste la force productive du travail, qui n’a aucun besoin du capitalisme pour exister, est obligée pour fonctionner de prendre la forme d’une force de travail ayant trouvé acheteur.
3. Rapport salarial et rapport marchand.
Achat et vente de la force de travail généralisent la production de marchandises et donc l’échange marchand.
C’est parce que la force de travail est une marchandise, que la production est une production de marchandises et donc que le rapport marchand est généralisé. Le rapport marchand repose sur le rapport salarial : donc, toute la première section du livre I du Capital (Marchandise et monnaie) n’est pas un préalable historique au salariat mais découle de son existence -l’«économie de marché » c’est et ce ne peut être que le capitalisme.
Mais comme le rapport salarial a pour forme l’échange marchand, qu’il ne saurait être compris autrement que comme un échange marchand, alors l’étude de cette forme, qui justement a montré qu’il fallait « aller voir par dessous », était la pré-condition de l’analyse du rapport salarial.
4. La valeur de la force de travail.
La force de travail étant une marchandise, elle a une valeur, dont nous verrons plus loin (mais on peut s’en douter dés maintenant) que le salaire est le prix.
Cette valeur correspond donc au temps de travail socialement nécessaire à la production de cette marchandise qu’est la force de travail.
Celui-ci se résout dans le temps de travail socialement nécessaire à la production des moyens de subsistance qui en permettent l’entretien et le renouvellement, incluant les frais de reproduction, d’entretien et d’éducation des enfants des prolétaires pour que ceux-ci soient à même de fournir la même marchandise, et incluant les frais éventuels de formation de la force de travail (cf. la distinction entre travail simple et travail complexe).
La réduction du prix de la force ce travail au strict minimum vital ne correspond donc pas à sa vente à sa valeur, car la valeur de toute marchandise est déterminée par le temps nécessaire pour qu’elle puisse être livrée avec une qualité normale.
Cette dernière remarque, comme l’énumération de tous les composants de la valeur de la force de travail, montre que la chose est loin d’être simple. En fait, écrit Marx, « La force de travail renferme, au point de vue de la valeur, un élément moral et historique. » Même la force de travail simple, déqualifiée, élémentaire, ne « vaut » pas pareil selon les pays. Entrent ici non seulement des facteurs matériels comme le climat, etc., mais des facteurs «moraux » et « historiques ». On ne peut dire cela d’aucune autre marchandise.
Marx ne développe pas, pour des raisons tenant à la présentation successive des catégories qu’il suit, en quoi cet « élément moral et historique » consiste en fait dans un rapport de force entre classes sociales, mais on aura l’occasion d’y revenir.
Il ne développe pas non plus vraiment ce contenu « moral et historique ». Mais si la force de travail est bien « l'ensemble des facultés physiques et intellectuelles qui existent dans le corps d'un homme, dans sa personnalité vivante, qu'il doit mettre en mouvement pour produire des choses utiles », alors sa production et son renouvellement ne reposent pas que sur l’énumération déjà importante des composants qui y concourent, faite ci-dessus, mais aussi sur une masse incontournable d’activités non marchandes et d’héritages anciens. Le travail domestique et éducatif notamment féminin entre en ligne de compte (et la question de l’exploitation patriarcale des femmes, mise au service de la production, de la reproduction et de l’entretien de la force de travail). Plus largement, entre en compte l’acquis culturel, historique, et même biologique, qui constitue les sujets humains sociaux comme tels.
Autrement dit, la base large sur laquelle et par laquelle il y a une marchandise force de travail échappe à la production marchande. Plus haut, dans la parabole sur « Robinson » au chapitre 2, déjà nous avions remarqué que le sujet individuel appréhende directement la répartition de son temps et les forces qu’il dépense quand c’est pour lui-même, et donc indirectement pour avoir une force de travail à vendre. On voit ici que la force de travail est une bien étrange marchandise : rien n’est moins naturel qu’une telle réduction, et le sujet vivant, le travailleur, qui doit la vendre, qui la produit, reste toujours et malgré tout irréductible.
On voit aussi comment la source de la plus-value est à la fois interne et externe au marché : la force de travail comme marchandise est l’expression de la soumission à des rapports sociaux précis d’une capacité humaine vitale qui, par elle-même, ne saurait être créée par ces rapports, ni s’y laisser totalement réduire.
5. La liberté.
Du point de vue marchand il est indifférent de savoir comment il peut bien se faire qu'il y ait des forces de travail disponibles sur le marché. Elles y sont, ça tombe bien !
Pour que cela soit possible, il faut que deux conditions inextricablement liées soient réalisées, ce qui n’a rien de naturel et suppose un développement historique, évènementiel, antérieur.
Première condition, le vendeur de sa force de travail doit être libre ou libéré de tout lien de dépendance ou d'esclavage, libéré de toute contrainte traditionnelle et de tout lien communautaire contraignant, justement pour pouvoir vendre sa force. Les prolétaires sont des hommes libres et égaux, égaux aux capitalistes : de la même égalité qui existe entre un acheteur et un vendeur, sujets juridiques libres qui contractent entre eux.
Seconde condition : le vendeur de sa force de travail ne doit avoir rien d'autre à vendre, il ne doit donc posséder aucun moyen de production lui permettant de vivre autrement : fondamentalement sans biens propres, il est pratiquement à poil.
A poil, il doit porter sa peau au marché, « et ne peut s'attendre qu'à une chose : à être tanné. », conclut Marx.
Ces deux conditions, résumées dans la notion moderne de liberté, supposent la destruction des anciens modes de production. La liberté de vendre sa force de travail consiste dans l’impossibilité de vivre si on ne la vend pas. L’institution de la force de travail en marchandise n’est pas une chose abstraite, elle consiste dans la réalisation d’une telle situation pour le plus grand nombre. La liberté et l’égalité de l’échange marchand se retournent en leur contraire. Cela sans nulle escroquerie (laquelle peut s’ajouter, par surcroît, mais pas nécessairement) : l’échange entre prolétaire et capitaliste est « réglo », la force de travail est vendue à sa valeur, c’est son usage normal par son acheteur que d’exploiter les travailleurs. Pas besoin de « patrons voyous » pour ça, le plus honnête des employeurs ne peut que fonctionner dans ce rapport qui est un rapport marchand d’exploitation du travail, le rapport salarial.
* * *
Bien entendu, ces pages de Marx sont lourdes d’une ironie féroce et d’une révolte profonde contre l’hypocrisie de cette prétendue « liberté ». Il serait erroné d’en déduire que la liberté en général ne vaut rien : c’est en fait seulement au nom d’une conception morale plus élevée que cette critique est possible.
Mais il serait erroné aussi d’en déduire que même cette « liberté » du prolétaire n’a aucune signification. Elle est inhérente à ce que doit être le prolétariat : des vendeurs libres de leur force de travail (l’annihilation de toute liberté, issue théoriquement possible aux contradictions du capitalisme, ne serait plus le capitalisme). Le fait même d’être vendeur de sa force de travail suppose que dans le vendeur, le travailleur, le sujet individuel humain qu’il est, se trouve cette force productive du travail humain, cette capacité plus large que le marché et que le capital, qui existait avant le capital et qui existera après lui et la « liberté » a donc un autre sens que celui critiqué ici (mais qui va forcément de pair avec lui dans le capitalisme), celui de capacité à la libération, d‘aptitude à l‘émancipation.
Troisième section.
La production de plus-value en général.
Si le capital est le résultat réel, non de la circulation, mais de la production, et que celle-ci est un domaine privé, secret, il va donc falloir y rentrer et explorer comme avec une lampe de poche cet univers interdit où se déroule et se façonne la condition humaine dans la société moderne. Le caractère privé, secret, clandestin, de ce qui se passe dans « l’entreprise », donne à l’investigation de Marx un cachet quasi freudien, pour faire un anachronisme (léger, et nullement fortuit).
La troisième section est intitulée La production de la plus-value absolue. « Absolue » signifie : obtenue par l’allongement de la durée du travail, et non par l’augmentation de la force productive du travail, qui définit la plus-value relative. Cependant, cette partition des deux sortes de plus-value est un schéma dont nous verrons que Marx a souvent tendance à le dépasser. De plus, les termes « plus-value absolue » et «plus-value relative » ne sont présentés qu’au début de la quatrième section. Toute plus-value est à la fois absolue et relative, nous le verrons. Il faut comprendre que la troisième section étudie bien la plus-value en général, et non une forme spéciale de plus-value plus restreinte que l’on dénommerait « absolue ». Ensuite, le développement de la plus-value passe par ses formes dites « relatives » (quatrième section). Mais les deux formes se combinent et forment une unité, ce qui est abordé surtout dans la cinquième section. Les troisième, quatrième et cinquième sections doivent donc être envisagées comme un tout.
Chapitre VII.
Dans la troisième section, les chapitres VII et VIII forment un ensemble indépendant, d’un plus grand degré de généralité que ce qui le suit. C’est une sorte de traité des catégories permettant d’analyser la production capitaliste en général. Sans elles, on ne peut pas comprendre la manière dont est produite, concrètement, la plus-value, et donc la manière dont est produit le capital.
Le chapitre VII envisage la production capitaliste sous son double aspect, qui reprend la « double nature du travail » présentée dans la première section : comme production de valeurs d’usage et comme production de valeur et, cette fois-ci, de plus-value.
Alinéa 1 : la production de valeur d’usage.
1. « … il nous faut d’abord examiner le mouvement du travail utile en général … »
Les catégories présentées ici n’ont rien de spécifiquement capitaliste, elles n’ont même rien qui se rattache nécessairement à l’exploitation du travail, elles concernent le travail en général, ce qui correspond à la notion de travail utile -catégorie plus générale que celle du travail concret, comme nous l‘avons vu.
Ce premier alinéa consiste en un important exposé de portée générale sur le travail humain. Il serait faux de croire qu’il ne concerne pas la production capitaliste (auquel cas il ne serait pas à sa place ici) : celle-ci doit être production de marchandises, donc de valeurs utiles. Ce n’est pas pour elle une finalité, mais une condition.
Si la manière concrète dont s’effectue la production est déterminée et modifiée par son caractère capitaliste, il est fait ici abstraction de ces modifications et de la manière dont les forces productives, dominées par le capital, se matérialisent dans la production capitaliste.
Nous avons donc affaire ici aux catégories constitutives de tout travail, qui seront dominées et conditionnées par le capital, mais qui, fondamentalement, sont plus larges que lui : elles existaient avant et elles existeront après le capital, et plus largement elles existaient avant et elles existeront après l’exploitation.
2. Le travail utile.
« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l'homme et la nature. L'homme y joue lui-même vis-à-vis de la nature le rôle d'une puissance naturelle. Les forces dont son corps est doué, bras et jambes, tête et mains, il les met en mouvement, afin de s'assimiler des matières en leur donnant une forme utile à sa vie. En même temps qu'il agit par ce mouvement sur la nature extérieure et la modifie, il modifie sa propre nature, et développe les facultés qui y sommeillent. Nous ne nous arrêterons pas à cet état primordial du travail où il n'a pas encore dépouillé son mode purement instinctif. Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l'abeille confond par la structure de ses cellules l'habileté de plus d'un architecte. Mais ce qui distingue dés l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l'imagination du travailleur. Ce n'est pas qu'il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d'action, et auquel il doit subordonner sa volonté. Et cette subordination n'est pas momentanée. L'œuvre exige pendant toute sa durée, outre l'effort des organes qui agissent, une attention soutenue, laquelle ne peut elle-même résulter que d'une tension constante de la volonté. Elle l'exige d'autant plus que, par son objet et son mode d'exécution, le travail entraîne moins le travailleur, qu'il se fait moins sentir à lui comme le libre jeu de ses forces corporelles et intellectuelles, en un mot, qu'il est moins attrayant. »
Ce passage, dont la tonalité finaliste contredit la réduction « matérialiste » à laquelle partisans et adversaires soumettent Marx le plus souvent, envisage le travail non comme contrainte, bien que la volonté soit nécessaire à son effectuation, mais comme le « libre jeu des forces corporelles et intellectuelles » des humains, comme la réalisation en même temps que la source de l’humanité dans l’homme : l’homme créé et, en créant, il se créé lui-même.
De façon indissociable, ce processus est purement matériel, naturel, composante de la circulation biochimique globale, et il est finaliste, reposant sur l’imagination préalable, la représentation, nous dirions en général la faculté symbolique, composante de la puissance de travail et force productive elle-même. Chez Marx le côté « matériel » des choses en est en même temps le côté actif et subjectif. Le travail utile, concret, productif, est l’activité subjective par excellence.
Le travail ainsi défini est la vie même, la vie humaine et humanisante -ce que les anciens appelaient la « vie bonne », bien que chez eux le travail physique en était exclu, car il avait déjà pris une forme pénible et contraignante, celle de l’exploitation du travail.
Une objection pourrait être faite : le travail décrit ici est le travail productif de choses, d’objets, la fabrication d’une œuvre. Ce que l’on entend par « services » ainsi que de nombreuses activités marchandisées depuis dont les soins aux personnes, activités domestiques, etc., semblent ne pas en faire partie. La difficulté vient de ce que Marx suit, depuis le début, une trame dans laquelle la production est production marchande, donc production de marchandises qui sont des objets. Je reviendrai plus loin sur le problème des « services ». Mais disons en ce qui concerne le travail entendu très positivement comme manifestation de la vie, la vie humaine et la vie bonne, que ce qu’en dit Marx peut, mutatis mutandis, s’appliquer aux activités visant à former, soigner, aider, éduquer, instituer … les sujets humains eux-mêmes.
Le travail utile en général chez Marx n’a rien de l’exploitation. L’émancipation du travail ne serait donc pas la « fin du travail » mais son retour à son contenu authentique de libre activité, manifestation et source de la vie comme vie humaine.
3. Objets, moyens et conditions de production.
Acte entre l’homme et la nature dans lequel l’homme agit comme force naturelle, le travail productif comporte avec l’activité humaine son objet sur lequel il agit et les moyens par lesquels il agit.
Sont objets du travail la terre et la nature en général, et les matières premières qui en sont issues et qui sont conformées par un premier travail (ne serait-ce que le lavage du minerai, par exemple) aux autres travaux qui vont s’effectuer sur elles, ainsi que les matières auxiliaires que consomme le moyen de travail.
Sont moyens de travail ou instruments de production les outils (généralement mécaniques, mais Marx n’exclut pas l’apparition d’outils non mécaniques, par exemple chimiques), choses extérieures converties et recréées en organe de l‘activité humaine, « système osseux et musculaire de la production », et les récipients et canaux ou tuyaux, moyens de réception, de conservation, « système vasculaire de la production ».
Les instruments de production et singulièrement les outils distinguent les époques économiques car ils correspondent à différentes manières de fabriquer, différents modes de la production.
La catégorie des conditions de production combine à la terre les artefacts qui, sans être des instruments de production, lui sont indispensables (ce que nous appellerions les infrastructures).
4. Forces de travail et moyens de production.
Du point de vue de l’ensemble du processus de travail, ces composantes se répartissent globalement en éléments subjectifs, les travailleurs qui agissent, leurs forces de travail mises en œuvre, et en moyens de production, catégorie qui contient objets et moyens du travail.
Notons qu’il n’est pas absolument évident de savoir si Marx range ou non la catégorie des conditions de production dans ces derniers, ou non (cette question reviendra notamment au livre III à propos de la rente foncière).
5. La production comme consommation.
Les moyens de production sont eux-mêmes produits par un travail antérieur. Dans le procès de production, les mêmes valeurs d’usage ont des emplois différents. Ce n’est pas par nature que tels produits sont des matières premières, des instruments de travail ou des produits finis :
« le caractère de produit, de matière première ou de moyen de travail ne s’attache à une valeur d’usage que suivant la position déterminée qu’elle remplit dans le procès de travail (…) et son changement de place change sa détermination. »
La production consomme ces valeurs d’usage en les transformant en d’autres valeurs d’usage, en les absorbant, en les éliminant après emploi ou en les usant progressivement : le travail est un acte de consommation. Il faut donc parler de consommation productive, dont résulte le produit, et de consommation individuelle où le produit disparaît en étant consommé par le consommateur -mais qui, notons-le d’emblée, participe elle aussi au procès global de production puisqu’en produisant le consommateur elle produit le travailleur.
6. La subordination formelle du travail au capital.
A la fin de l’alinéa I, Marx envisage ce qui reste si, dans la production capitaliste, on fait abstraction de toute action des rapports sociaux sur le mode même de la production. Il reste deux choses :
1) Le travailleur travaille sous la direction du capitaliste et donc de la manière qui convient à ce dernier, qui lui est la plus utile, sans gaspillage ni perte de temps.
2) Ayant acheté la force de travail le capitaliste disposera de l’intégralité du produit du travail.
Ces deux caractéristiques semblent peut-être « peu de choses », mais elles ouvrent la voie au complet renversement de ce qu’est le travail tel que présenté jusqu’ici, libre activité manifestant l’humanité.
En dehors du texte édité de son vivant comme le Capital, Marx a appelé (dans le texte de ses manuscrits de 1864-1865 désigné comme « chapitre inédit » du Capital) subordination formelle du travail au capital ce « degré zéro » indispensable, minima mais déjà fondamental, par lequel la production est une production capitaliste puisque le capitaliste a acheté la force de travail qui l’effectue.
Alinéa 2 : la production de plus-value.
1. Finalité de la production capitaliste.
Achat de la force de travail et subordination formelle du travail au capital donnent au travail productif un but unique autre que les œuvres en vue de quoi s’effectue le travail utile en général. Ce but, c’est la plus-value (et même le mouvement incessant de son accumulation).
Du même coup, puisque ce but de la production capitaliste est la plus-value, il s’agit pour elle de produire des valeurs d’échange, donc des marchandises, ce qui nécessite que celles-ci aient une valeur d’usage.
Cette inversion des causalités -on produit des biens utiles uniquement parce que la valeur d’usage est le support de la valeur marchande et celle-ci à son tour n’a de sens que parce qu’il s’agit de produire une plus-value supplémentaire- modifie la finalité du travail productif : il ne s’agit pas de produire des biens utiles, mais de valoriser la valeur.
Nous pouvons remarquer que la dualité entre travail productif de valeur d’usage et travail productif de valeur d’échange, introduite au début, prend ici sa forme véritable : c’est parce qu’il s’agit de produire de la plus-value que le travail produit des marchandises, des valeurs d’échange.
2. La plus-value ne provient pas des ingrédients de départ.
Examiner la production au point de vue de la valeur, c’est donc voir quel est le travail contenu dans le produit que le capitaliste a fait fabriquer, pour repérer où, quand, comment, s’ajoute la plus-value.
En raisonnant sur « 10 livres de filés » de coton, Marx commence par montrer que si le travail s’effectue pendant le temps correspondant à la valeur de la force de travail, et que la valeur apportée par le travail effectué antérieurement dans les matières premières et auxiliaires et dans l’usure des instruments de production qui représente un pourcentage de leur valeur totale, se retrouve, comme il est normal dans l’échange marchand d‘équivalents, dans la valeur des marchandises fabriquées par leur moyen, alors la valeur de toutes les composantes du travail productif, forces de travail et moyens de production, se retrouve intégralement dans la valeur des marchandises produites, mais sans rien de plus.
La plus-value ne provient donc ni des moyens de production ni d’une « abstinence » à consommer autrement son capital ou d’un « service » que rendrait le capitaliste en « donnant du travail » aux travailleurs véritables, par exemple.
3. La plus-value est apportée par l’exercice effectif du travail productif, une fois la force de travail achetée.
Si le capitaliste est disposé a débiter les théories les plus fumeuses pour justifier sa plus-value, dans la pratique il ne commet nulle erreur : ayant acheté la force de travail, il dispose de sa valeur d’usage et la consomme librement, non seulement en la soumettant à ses normes de non perte de temps et d’efficience, mais en la faisant fonctionner pendant un temps suffisant pour qu’elle produise plus de valeur qu’il n’en a été dépensé pour se la procurer. La valeur d’usage de la force de travail est justement de produire plus de valeur qu’elle n’en coûte pour son entretien et sa reproduction. Cette valeur d’usage ne se réalise que dans le processus même du travail productif, où est créée la plus-value.
Ce faisant, du point de vue des lois du marché, tout est en ordre : « La loi des échanges a été rigoureusement observée, équivalent contre équivalent. » Les protestations contre les capitalistes en tant qu’escrocs ne visent ni n’atteignent le capital, qui n’est pas une tromperie, mais un rapport social.
La prolongation du temps de travail une fois la force de travail vendue est la clef de toute la production et de toute la vie dans la société capitaliste. C'est par elle et pour elle que s’exerce la contrainte par laquelle s’impose le temps de travail socialement nécessaire.
Chapitre VIII.
1. La transmission de la valeur par le travail concret.
Le travail productif transforme des produits qui avaient déjà une valeur, en d'autres produits.
Les modalités de cette transformation sont en gros les suivantes :
-les matières premières sont incorporées au produit final par l'acte de production.
-les matières auxiliaires sont consommées par lui.
-les déchets de la production sont ou non utilisés mais leur élimination fait partie ou résulte nécessairement de l’acte de production.
-les machines et les infrastructures s’usent progressivement ; à la différence des moyens de production précédemment énumérés, elles ne sont pas consommées entièrement, bien que, dans le cas des outils et machines, ils soient, comme valeurs d’usage, entièrement en action dans la production.
La valeur des matières premières, auxiliaires et déchets se retrouve entièrement dans la valeur des marchandises produites, et la valeur des outils, machines et infrastructures (cette dernière sous des modalités plus complexes que Marx n’aborde pas ici) s’y retrouve selon une certaine proportion, que l’on peut appeler valeur d’usure (remarquons que Marx évite soigneusement de la désigner comme un intérêt ou un amortissement, ainsi que les capitalistes se la représentent -une note dans la section suivante, chapitre XV alinéa 2, exclut de parler d‘ « intérêt » puisque la machine ne créé pas de valeur ).
Il s’agit ici d’une transmission de valeur, pas d’une création. La question fondamentale est de savoir comment le travail productif assure cette transmission de la valeur des objets et moyens de la production au produit final.
C'est la transformation par le travail des valeurs d'usage des moyens de production, en une autre valeur d'usage, celle du produit final, qui l’assure. Dans la transformation par le travail des valeurs d’usage le travail est considéré dans sa particularité concrète, ainsi, ce n’est pas n’importe quel travail qui produit des tissus et peut assurer ainsi la transmission de la valeur des filés de coton qu’il a transformés.
Nous avons affaire ici à une précision très importante pour Marx et peu reprise dans les résumés et digests qui s’en inspirent. C’est bien entendu une spécificité du mode capitaliste de production que le travail transmette la valeur en même temps qu’il transforme et créé des biens utiles. Cela permet de mieux définir le travail concret, qui assure cette transmission, comme la forme prise par le travail utile lorsqu’il est subordonné au capital.
2. Spécificités de la transmission de la valeur par le travail concret.
A ce stade de l’analyse on pourrait se représenter la transmission de la valeur par le travail concret comme le transfert d’une sorte de fluide incorporé aux produits -la formule « travail incorporé » est de David Ricardo, l’économiste « bourgeois » qui est allé le plus loin dans l’analyse de la valeur avant Marx.
Mais plusieurs spécifications découlant de ce que nous sommes dans la production capitaliste montrent qu’il n’en va pas ainsi.
A) La consommation productive des moyens de production doit se faire selon une norme socialement nécessaire, évitant en principe leur dépense excessive ou leur usure exagérée, ainsi que, inversement, leur non emploi trop prolongé (et tendant, on le verra, à la suppression de toute interruption). Là, la subordination formelle du travail au capital commence à devenir logiquement une subordination réelle, qui modifie le mode de travail. (cette première spécification est exposée au chapitre VII).
B) Si la force productive du travail augmente alors il transmet plus de valeur aux produits car il consomme plus de matériel en moyens de production. Autrement dit : en tant que le travail est productif de valeur d’usage, travail concret, il transmet plus de valeur passée, accumulée.
C) Contradictoirement à cela, nous savons depuis le premier alinéa du premier chapitre que la force productive du travail en produisant plus de marchandises dans le même temps fait baisser la valeur de chacune. Cette baisse (comme d’ailleurs une hausse éventuelle) se répercute sur la valeur transmise, qui correspond au temps de travail socialement nécessaire non au moment où le matériel a été fabriqué, mais au moment où est vendu le produit dans lequel il a été consommé productivement. Cette actualisation permanente (qui ne se fait pas automatiquement mais selon des cycles et des périodes non envisagés ici) interdit de se représenter la valeur des moyens de production comme une valeur « incorporée » à la manière ricardienne.
Ces précisions approfondissent l’analyse de la manière dont la force productive du travail développe des effets contradictoires lorsqu’elle est subordonnée au capital.
3. Capital constant et capital variable.
La production de valeur nouvelle provient, elle, du travail cette fois-ci non en tant que travail concret transmettant la valeur ancienne en transformant les valeurs d’usage, mais du travail considéré « abstraitement » comme pur temps de travail socialement nécessaire.
Cette création de valeur comporte d’une part la reproduction de la valeur de la force de travail elle-même et d’autre part la production de la valeur correspondant à la plus-value.
Par conséquent, du point de vue du capital, l’argent avancé ou investi dans A-M-A’ comporte deux composantes.
L’une est nécessaire pour que la production ait lieu mais elle ne sera que reproduite par le travail concret, qui en assure la transmission. Marx l’appelle capital constant, « constant » ne signifiant pas immuable ni fixe, mais ne contribuant pas à l’ajout de la plus-value.
L’autre partie de la dépense, nécessaire aussi, est celle qui permettra, une fois ce qu’elle achète -les forces humaines de travail- consommé productivement par le capitaliste, de reproduire sa propre valeur et donc de compenser la dépense initiale qu’elle a nécessité, et de produire un supplément, la plus-value, qui est la finalité de toute l’affaire. Marx l’appelle capital variable, « variable » signifiant que la somme avancée est celle qui se retrouve augmentée à la fin du cycle A-M-A’.
* * *
Nous devons à ce stade comprendre la globalité de la démarche intellectuelle suivie dans les chapitres VII et VIII. Il s’agit de la spécification toujours plus poussée de deux catégories générales au départ.
La bipartition la plus générale constitutive de toute production humaine est en effet celle du travail productif et des moyens de production. Elle correspond d’ailleurs à des catégories de pensée encore plus générales (sujet-objet, matière-forme, le sujet étant, chez Marx, sur le même plan que la matière).
Ce schéma s’est précisé sous la forme suivante si l’on considère le travail productif comme subordonné au capital : travail concret transmettant la valeur, travail abstrait créant la valeur et donc la plus-value.
Mais le mode de production capitaliste n’envisage « même pas » le travail ainsi. Il considère tout comme capital, son point de départ et d’arrivée (A-M-A’ !). L’investissement en moyens de production est une part du capital qui ne grandira pas, c’est donc le capital constant, et l’investissement en forces de travail est la source de la plus-value, c’est donc le capital variable.
Ce point de vue est celui « du capital » un peu à la façon dont Marx personnifie les marchandises quand il écrivait qu’elles élisent l’une d’entre elles monnaie. Le capitaliste, lui, n’y voit que du feu.
Chapitre IX.
Alinéa 1.
1. Mesurer l’exploitation du travail humain dans la production capitaliste : en situer le moment.
Une fois que l’on a compris que le recours au «vol » ou à la tromperie (qui peuvent exister par surcroit et sur la base de l’exploitation capitaliste) ne permet pas de comprendre ce qu’il en est, il faut aussi comprendre que la valorisation du capital, mesurée par le bénéfice final rapporté au capital avancé ou investi, ne mesure pas non plus cette exploitation.
Il faut en effet procéder à 3 abstractions :
1) Faire abstraction des facteurs de production qui, s’ils ont contribué à la production, n’ont pas été consommés dans celle-ci, à savoir les machines dont seule la valeur d’usure a été transmise au produit, non le reste de leur valeur.
2) Faire abstraction de l’ensemble de la valeur qui ne fait qu’être reproduite ou transmise.
3) Comprendre que ce qui reste alors, le capital variable, ne varie pas lorsqu’il se présente comme investissement monétaire initial ni lorsque le capital consiste dans les marchandises produites qu‘il faut à présent vendre, mais entre les deux, dans l’acte productif lui-même.
Il est intéressant que Marx ne se contente pas de dire « faisons abstraction du capital constant » mais apporte toutes ces précisions :
-l’abstraction 1 écarte une partie du capital constant, celle que l’on appellera (au livre II) le capital circulant ; certes il aurait été écarté de toute façon lors de l‘abstraction 2, mais il l’est ici pour une raison préalable, qui est la réalité de la consommation productive de ce type de moyens ou d’objets de production.
- et l’abstraction 3 cerne le moment où il y a exploitation : pendant le temps de travail, dans la production.
2. Mesurer l’exploitation : le taux de plus-value.
C’est donc une affaire de temps.
Le résumé du rapport d’exploitation est facile à faire, c’est un classique : sur une journée de travail de 8 heures, si le prolétaire doit par exemple travailler 6 heures pour reproduire la valeur de sa force de travail et donc gagner de quoi vivre, il lui faut travailler par exemple 2 heures de plus pour produire la plus-value qui reviendra au capital.
Le capital ne fait travailler le travailleur que pour cela, et le travail nécessaire à la reproduction des moyens d’existence avec le temps qu’il demande, n’est possible que sous la contrainte du travail supplémentaire ou temps de travail extra, qui est donc, au point de vue du prolétaire, du pur surtravail contraint.
La mesure de son exploitation consiste donc à rapporter le temps de surtravail au temps de travail nécessaire. Ces durées sont masquées, mais on en a un équivalent comptable : le rapport du profit capitaliste total, P -que nous pouvons, sans suivre ici Marx, appeler tout de suite la plus-value PL- au seul capital variable c’est-à-dire à la somme des salaires, V.
Il apparaît tout de suite que PL/V, taux de plus-value ou taux d’exploitation, est plus élevé que PL/V+C, où C est le capital constant et donc V+C la totalité du capital avancé, et généralement même plus élevé que PL/C. Cette importance de l’exploitation réelle, absolument considérable, est masquée dans le calcul du bénéfice ou du profit d’entreprise.
Alinéa 2.
1. La valeur marchande = C+V+PL.
De même que l’on peut décomposer le temps de travail en temps nécessaire et temps extra de surtravail, la valeur du produit peut être décomposée en parties proportionnelles, dans lesquelles se trouve aussi la valeur du capital constant transmise ou plutôt reproduite dans l’acte de production.
L’exemple qu’en donne Marx porte sur la valeur du produit d’une journée de travail dans une filature de coton, donc non pas sur une marchandise individuelle, mais sur un lot de marchandises identiques de même provenance : tant de livres de coton représentent C, tant de livres V et tant de livres PL. Comme il le dit sans y insister, cette décomposition est « aussi simple qu’importante ».
La brièveté de ce passage ne doit pas faire sous-estimer son importance théorique. Le principe de la décomposition de la valeur du produit signifie que nous ne considérons plus seulement que la valeur d’une marchandise -ou d’un ensemble de marchandises- correspond simplement au temps de travail socialement nécessaire à l’instant de sa vente à sa production, mais prend la forme de C+V+PL.
C’est là une détermination beaucoup plus précise de ce qu’est la valeur, à un niveau d’analyse plus approfondi -il y en aura d’autres.
C’est en outre une détermination plus profonde : c’est parce que la production est rendue marchande par l’institution de la force de travail en marchandise, que la valeur doit exprimer le capital plus la plus-value, C+V+PL, et c’est pour cela que les marchandises ont une valeur correspondant au temps de travail socialement nécessaire à leur production.
La marchandise n’a donc pas simplement « une valeur », mais elle est du capital : elle réalise C+V+PL par sa vente, donc elle rapporte une plus-value (ceci pose des questions concernant la marchandise spéciale qu’est la force de travail, que j’aborderai plus loin). Une formule s’impose ici, qui se trouve dans le texte nommé Chapitre inédit du Capital : la marchandise n’existe en fait que comme marchandise capitaliste.
2. Comment le savoir empirique se transforme en représentation fétichiste.
En transposant « de l’espace dans le temps » cette représentation du produit marchand de leur production à la répartition du temps de travail en différentes périodes, les capitalistes procèdent avec justesse, écrit ici Marx, ce qui peut surprendre et demande une explication.
Le fileur qui pense que les premières heures d’une journée de travail dans sa fabrique couvrent les frais de son coton et l‘usure de ses machines, puis que le temps restant paye ses ouvriers et enfin lui apporte son bénéfice bien mérité, ne penserait pas faussement. Pourtant, nous savons que la valeur du capital constant n’est pas produite pendant la journée de travail, mais simplement reproduite ou transmise.
Il est cependant juste de considérer que la perpétuation de la valeur du capital constant est assurée par le travail durant la journée de travail, comme il est juste de rechercher la clef de la valeur et de la valorisation dans le processus de travail et le temps de travail.
Partant, si l’on ne distingue pas le travail productif dans sa double qualité simultanée de travail concret transmetteur de valeur et de travail abstrait créateur de valeur, le savoir empirique du fabricant se mue en fétichisme et en idéologie : il va s’imaginer, ou ses théoriciens vont imaginer pour lui (car lui a autre chose à faire) que la valeur du capital constant est produite dans la journée de travail (à vrai dire, ceci valait surtout au temps de Marx : aujourd‘hui l‘on a plutôt tendance à imaginer, à l‘inverse, que les machines produisent de la valeur, autre forme de fétichisme dont il sera question dans la section IV).
Alinéa 3.
Exemple d’utilisation idéologique intéressée de cette fausse représentation reposant sur une réalité, à savoir que le travail de ses salariés fait bien rentrer le patron dans tous ses frais, les théories de Nassau Senior, un économiste manchestérien qui prédisait la fin du monde en cas de réduction du temps de travail dans les fabriques de 11h 30 à 10h 30 car c’était soi-disant seulement durant cette « dernière heure » que le « produit net » de ces pauvres patrons était créé ! (il est juste d’ajouter, ce qui est indiqué en note, que N. Senior a par la suite changé d’avis).
Outre N. Senior, Marx démolit dans ces pages, en note, les arguments « moraux » d’Andrew Ure, « philosophe des manufactures » qui l’a par ailleurs inspiré à propos des machines (v. plus loin), en faveur du temps de travail prolongé des adolescents !
Ces polémiques ne sont pas sans intérêt contemporain. On y voit comment on peut tout justifier idéologiquement, et comment ces constructions s’appuient sur des représentations de la réalité à la fois fausses et nécessaires.
Alinéa 4.
Le produit net, surplus produce en anglais, est la partie du produit qui représente la plus-value.
Ce qui intéresse la production capitaliste, c'est seulement la valeur du produit net. Cet intérêt exclusif est bien illustré par une citation frappante de franchise de David Ricardo dans laquelle il explique que « l'intérêt réel d'une nation » n'est pas qu'elle ait 10 ou 12 millions d'habitants, mais réside dans la valeur du produit net. C'est ni plus ni moins cela qui est toujours vénéré sous le nom de « croissance annuelle du PIB » ou « croissance » tout court, au coût le plus élevé pour la terre et pour l'humanité.
Le dernier paragraphe introduit la notion qui sera le sujet du chapitre X : la journée de travail, working day, somme du temps nécessaire et du temps de surtravail.
Chapitre X.
Alinéa 1.
1. La journée de travail comme somme du temps nécessaire et du temps de surtravail.
La journée de travail peut être représentée sous la forme d’un segment a-b-c : a-b étant le temps nécessaire et b-c la part variable de surtravail. Le temps nécessaire étant donné, la variabilité est celle du temps de surtravail, d'où provient la vertu d'auto-accroissement du capital variable et donc du capital tout court.
Le caractère linéaire de cette représentation ne provient pas de Marx, mais de la production capitaliste qui traite ainsi le temps en le constituant en un temps de travail à efficacité normée et continue, parce qu’elle recherche la valeur issue du temps de surtravail, dont elle fait la condition du temps nécessaire à la reproduction de la valeur de la force de travail, donc de l’existence des travailleurs.
Cette linéarité est contenue dans une catégorie concrète qui en est l’enveloppe et la limite : la journée de travail. Cette donnée à la fois cosmique, biologique et sociale n’a pu être abolie par le capital bien qu’il ait depuis Marx cherché continuellement à « aplatir » le temps des humains en constituant la semaine, l’année, la vie entière en unités de temps de travail socialement nécessaire à sa propre accumulation.
2. La journée de travail comme limite de la prolongation du temps de surtravail.
Donc, si la variabilité de la journée de travail dépend de la variabilité du temps de surtravail, celle-ci se situe entre un maxima physiologique socialement acceptable comme durée totale de la journée de travail, d’un côté, et de l'autre la partie de la journée consacrée au temps de travail nécessaire, posée ici comme incompressible (baisser autoritairement le salaire pour augmenter la plus-value est bien entendu une méthode patronale, mais il s‘agit ici d‘une forme d‘escroquerie qui consiste en fait à fixer le prix de la force de travail en dessous de sa valeur : il en est fait abstraction ici).
Le caractère « historique et moral » de la valeur de la force de travail se précise donc puissamment : il est donné par le rapport de force qui fixe à tel ou tel niveau l’allongement du temps de surtravail dans la journée de travail.
3. La journée de travail comme cadre et produit de la lutte des classes.
Du point de vue du capitaliste, la force de travail puisqu’achetée lui appartient, donc tout obstacle mis par les travailleurs à une exploitation illimitée de celle-ci est un vol pur et simple de son bien. Conformément au droit marchand, il a entièrement raison : « Si le salarié consomme pour lui-même le temps qu'il a de disponible, il vole le capitaliste. » Or le capital a absolument besoin de consommer au maximum cette force d’où lui-même provient en tant que valeur :
« Le capital est du travail mort [il a été produit par le travail], qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. »
Du point de vue des travailleurs, l'exploitation exagérée de leur force la gaspille et l'altère, réduisant leur espérance de vie et leur capacité de travail, ce qui équivaut à un vol de cette marchandise qui est la leur avant qu'ils ne l'aient vendue. User par exemple une force de travail de trois jours en un seul, c'est en voler les deux tiers. Conformément au droit marchand, ils ont eux aussi entièrement raison.
Cette remarquable argumentation est le moment le plus important du Capital. Marx signale en note qu’il l’emprunte pour l’essentiel à un manifeste des ouvriers londoniens du bâtiment de 1860, dont les grèves sont à l’origine de la junta, le cartel syndical de Londres qui impulsa la formation de l’Association Internationale des Travailleurs, manifeste plaidant pour la journée de 9 heures.
C’est le moment le plus important du Capital, car le droit des individus libres et égaux, cette surface de la société bourgeoise, parvient cette fois-ci au point où il se contredit lui-même et devient antinomique et où la réalité de la lutte des classes déchire le voile, sur la base du voile lui-même :
« Comme on le voit, à partir de limites tout élastiques, la nature même de l'échange marchand n'impose aucune limitation à la journée de travail et au travail extra. Le capitaliste soutient son droit comme acheteur, quand il cherche à prolonger cette journée aussi longtemps que possible et à faire deux jours d'un. D'autre part la nature spéciale de la marchandise vendue exige que sa consommation par l'acheteur ne soit pas illimitée, et le travailleur soutient son droit comme vendeur quand il veut restreindre la journée de travail à une durée normalement déterminée. Il y a donc ici une antinomie, droit contre droit, tous deux portant le sceau de la loi qui règle l'échange des marchandises. Entre deux droits égaux, qui décide ? La force. Voila pourquoi la réglementation de la journée de travail se présente dans l'histoire de la production capitaliste, comme une lutte séculaire pour les limites de la journée de travail, lutte entre le capitaliste, c'est-à-dire la classe capitaliste, et le travailleur, c'est-à-dire la classe ouvrière. »
La valeur de la marchandise force de travail est indéterminée, elle résulte d’un rapport de force. Or, c’est parce que la force de travail est instituée en marchandise que l’échange marchand et le droit bourgeois dominent. Au cœur de l’égalité prétendue de la société civile bourgeoise, il y a un rapport de force entre des classes. De ce rapport de force originel dépendent l’ensemble des rapports de valeur.
Ces termes de classes, capitaliste et ouvrière, traduisent les termes allemands Gesamkapitalisten et Gesamtarbeiter, qui signifient exactement « capitaliste collectif » et « travailleur collectif ». La réduction du débat entre vendeur et acheteur de la force de travail à un marchandage individuel est en effet un acte de lutte de classe par lequel la classe capitaliste, et les travailleurs faisant son jeu en espérant s’en sortir par le chacun pour soi, réduit la valeur de la force de travail à son minimum possible et fait baisser son prix encore plus bas. Le taux d’exploitation (PL/V), qui est ce dont dépend réellement la valeur de la force de travail, n’est pas déterminé, on le verra, au niveau de l’entreprise, mais existe à l’échelle sociale globale.
Alinéas 2, 3 et 4.
C’est à partir de là que commencent les chapitres du Capital à caractère plus documentaires que théoriques, qu’il convient de lire avec le même intérêt même si on peut en général les lire à une allure plus rapide, et dont je ne résumerai naturellement pas tous les exemples et situations qu’ils décrivent. L’erreur serait de penser qu’ils n’ont pas du tout de portée théorique, car en illustrant, en l’occurrence, la « faim canine » de surtravail du capital, puis la résistance ouvrière, ils dégagent des catégories certes plus « concrètes » que celles de valeur, valeur d’usage, etc., mais qui sont pourtant bien elles aussi des catégories économiques fondamentales : celles qui fournissent son contenu immédiat à la lutte des classes du côté ouvrier, en tant que lutte pour le temps et pour le salaire, ses deux visages indissociables.
L’alinéa II traite de deux textes.
Le premier est le Règlement intérieur des provinces danubiennes (la future Roumanie) édicté par le général russe Kisseleff en 1831 suite aux guerres « libératrices » de la Russie contre l‘empire Ottoman, qui conquirent au tsarisme boyards et magnats du Danube et le « crétinisme libéral » européen avec eux.
Il s’agit en fait d’une forme tardive de ce que l’on a appelé depuis le « second servage », dans lequel le marché mondial, dominé par le capital, excite l’exploitation sous ses formes y compris non capitalistes. L’esclavage en Amérique est l’autre grande forme d’exploitation que Marx évoque souvent et qui fut ainsi conditionnée. On pourrait étendre cette problématique au péonage latino-américain, à l’exploitation des paysans indiens par les Zamindars, etc. Tout cela est important pour l’histoire des sociétés économiquement dominées du XVI° au XX° siècle, mais c’est un à-côté par rapport au sujet principal étudié ici. Marx a voulu ce développement pour montrer que « les formes inférieures que sont l’esclavage et le servage » sont englobées dans la domination mondiale du capital et exacerbées par elle, parallèlement et de manière souvent similaire à l’exploitation capitaliste proprement dite, et sans doute pour inspirer au lecteur un rapprochement entre salariat, esclavage et servage une fois arraché le masque égalitaire et marchand du premier.
Le second texte est le Factory Act (législation de fabrique) de 1850 en Angleterre, qui imposait une limitation -très relative- de la journée de travail dans certains branches industrielles, et suite auquel fut créé le corps des Inspecteurs de fabrique, publiant des rapports semestriels qui sont, à partir de ces pages, une source essentielle pour Marx, surtout ceux du très remarquable inspecteur Leonhard Horner. Cette législation révèle selon Marx la même « faim canine de surtravail », mais négativement, car l’intérêt général bien compris du capital à long terme pousse ses représentants parlementaires eux-mêmes à limiter les dégâts pour éviter le dépérissement de sa propre source. Les notions d’ordre public et d’hygiène publique entrent ici en ligne de compte pour limiter -de manière large et flexible- la journée de travail et déterminer les normes « morales et historiques » de la valeur de la force de travail.
L’alinéa III passe en revue des branches industrielles dépourvues de toutes limitations légales, avec des exemples frappants et massifs de surexploitation : poterie, allumetteries, papier peint, boulangerie, confection dans des ateliers en sous-sol que l'on connaît toujours à Paris avec une main-d’œuvre immigrée, etc. -sans oublier de rendre hommage à l'organisation des garçons boulangers irlandais et à l'apparition d'un syndicalisme de masse parmi les ouvriers agricoles (qui seront détruits par la répression).
L’alinéa IV sur le système des relais et le travail étalé sur les 24 heures de la journée dans les fabriques anglaises, compte tenu de ce que « La tendance immanente de la production capitaliste est de s'approprier le travail pendant les 24 heures du jour. », apporte des précisions importantes et très actuelles sur la lutte des capitalistes pour allonger la journée de travail : ils ne recherchent pas seulement (autant par habileté dans la lutte de classe que pour rentabiliser leur matériel le plus longtemps possible) l’allongement des limites du temps de travail, mais aussi la dilution de ces limites, l’étalement des heures, bref tout ce qui entre aujourd’hui sous le vocable de « flexibilité ».
Alinéas 5, 6 et 7.
1. Journée de travail normale et lois coercitives.
Les trois alinéas précédents ont donc dépeint la tendance à l’allongement du temps de travail, mais sans caractériser précisément la nature du rapport de force que laisse affleurer l’illusion du droit égal et qui est en réalité le fondement de ce droit. Les situations dépeintes jusque là sont en général, sauf le cas particulier des provinces danubiennes, des situations de dégradation extrême du rapport de force au détriment de la classe ouvrière, lorsque celle-ci est dépourvue des moyens d’agir comme classe et n‘existe donc pas vraiment comme classe. Même dans ce cas il apparaît que des motifs dits d’ordre public ou d’hygiène publique sont invoqués pour réfréner quelque peu l’appétit d’exploitation de certains capitalistes, dans l’intérêt général du capital. Mais ces situations, qui sont toutes prises dans la période consécutive à la « révolution industrielle » en Grande-Bretagne, n’ont rien de nécessaire ni de naturel et résultent d’un développement historique, dans lequel s’est construite cette catégorie fondamentale exprimant non le droit, mais le rapport de force social, qu’est la journée de travail, déterminée plus précisément ici comme journée de travail normale, cristallisant le contenu « moral et historique » de la valeur de la force de travail dans un pays donné à une époque donnée.
Le mode clef de cette cristallisation consiste dans des lois coercitives.
La notion de lois coercitive a été précédemment employée dans le Capital à propos du cours forcé de la monnaie comme signe de valeur. Le concept de loi est donc ici au dessus du droit, ou plus exactement il en est la source, expression d’un rapport de force, de nature coercitive, contraignante et violente. C’est donc l’Etat qui l’impose. Etat de la classe dominante, il l’impose d’abord contre la classe ouvrière, cela aussi bien historiquement (chronologiquement) qu’au niveau le plus fondamental : la coercition définissant la journée de travail fixe les conditions et l’existence même de l’exploitation capitaliste. Mais tant « l’ordre public » que, surtout, la pression de la classe ouvrière imposent aussi, secondairement tant au niveau des rapports sociaux fondamentaux que dans la succession historique, des lois qui limitent la journée de travail au lieu de l’étendre.
La journée de travail normale, cadre et enjeu de la lutte des classes, est donc aussi le résultat de ces deux facteurs coercitifs opposés, sous la domination de celui de la classe dominante qui n’est cependant pas exclusive.
Après quelques pages qui cadrent la question, la seconde partie de l’alinéa V (absurdement renvoyée en annexe dans l’édition du Capital par Maximilien Rubel, comme plusieurs autres passages « documentaires ») traite du combat pluriséculaire de la monarchie britannique pour allonger le temps de travail et contraindre au surtravail la masse de la paysannerie, qui devient prolétariat.
Cette histoire commence ici avec les Statute of Labourer du roi d'Angleterre Edouard VI, en 1349 (en fait 1351) : sens historique extraordinaire de Marx ici, qui fait de facto apparaître le mode de production capitaliste dans l’Angleterre d’après la peste noire !
(la recherche historique permet aujourd’hui de remonter un peu plus haut, dans les villes drapières de Flandres, ou l’horloge commence à régler le travail ouvrier et la vie vers la fin du XIII° siècle, ce qui n’enlève rien à l’importance de la période où Marx est tenté de se porter comme point de départ, faisant suite à la peste noire ; il a en outre été montré par divers historiens, dont Jacques Le Goff, que la division linéaire du temps en heures, minutes et secondes égales ne va pas du tout de soi et est une conséquence de la production pour le marché).
Mais le moment où le combat du capital et de l’Etat pour briser toutes les barrières à l’exploitation triomphe, c’est la révolution industrielle, cette grande « avalanche » (qui désigne précisément chez Marx l’époque des guerres antijacobines, 1797-1815) : « Le capital était en pleine orgie. »
L’alinéa VI donne par contre un résumé de la lutte de la classe ouvrière anglaise et écossaise pour la limitation et la réduction de la journée de travail au XIX° siècle : Factory Act de 1833 introduisant la « journée normale » (12 h. maxi entre 5h 30 du matin et 8h 30 du soir pour les 13-18 ans …) dans les fabriques textiles, extension aux femmes en 1844, bill des 10 heures en 1848, réaction patronale qui en vient à bout en 1850, mais Factory Act de juillet 1850, déjà examiné à l’alinéa II, dont on comprend ici qu’il n’était pas motivé que par des considérations d’ « ordre public » mais par la chute de la productivité, le sabotage du travail par les ouvriers, consécutifs au recul sur les 10 heures, et enfin, au moment où écrit Marx, généralisation de la notion de journée normale dans les années 1860.
2. La constitution de la classe ouvrière en classe pour soi.
L’alinéa VII passe au plan international : Belgique, France, Etats-Unis. C’est la lutte des travailleurs américains qui fixe une nouvelle étape, celle de la journée de huit heures qui sera le grand mot d’ordre des combats de la classe ouvrière pendant des décennies ; Marx cite les résolution du congrès de la première centrale syndicale américaine tenu à Baltimore en 1866, les décisions d'une assemblée de travailleurs de Dunkirk, dans l'Etat de New York, de la même année, et la résolution du congrès de Genève de l'Association Internationale des Travailleurs (dont il est l'auteur) qui fait de la limitation de la journée de travail la « condition préalable » du combat pour l'émancipation.
Une idée nouvelle apparaît ici : le combat pour la « journée de travail normale », qui (en y comprenant la bataille pour les salaires) est l’essence même de ce que nous appelons le syndicalisme (celui tout du moins des syndicalistes et des travailleurs, pas celui des directions syndicales actuelles) a avant tout pour conséquence de transformer la classe ouvrière elle-même. Ce combat consiste dans l’action pour imposer, dans le cadre de la société capitaliste, des lois coercitives limitant l’exploitation.
Leur coercition s’exerce y compris contre les travailleurs, qui par leur action collective dressent « un obstacle social qui leur interdise de se vendre au capital par « contrat libre », eux et leur progéniture, jusqu'à l'esclavage et la mort. »
En fait, c’est cette action qui transforme la poussière d’individus en concurrence les uns avec les autres qu’est a priori le monde du travail, en une classe, à laquelle une partie de son temps lui appartient parce qu’elle l’a délimité, par la force collective, du temps qu’elle doit vendre au capital. C’est là ce que l’on peut entendre par la notion de « passage de la classe ouvrière de l’état de classe en soi à l’état de classe pour soi » ou plus brièvement « constitution de la classe ouvrière en classe ».
Quel est le sens final de cette action que l’on pourrait considérer comme « réformiste » ?
S’affirmer par l’organisation comme une classe de la société capitaliste donne les moyens de l’émancipation qui mettra fin à cette société en pérennisant, en faisant triompher, en généralisent ce mouvement de progrès, exactement inverse à ce qu’est le capital, qui tend à diminuer le temps de travail. Le fond de sa pensée, Marx l’a trouvé dans un rapport d’inspecteur de fabrique daté d’octobre 1859, cité en note à la fin du chapitre :
« En constituant les ouvriers maîtres de leur propre temps, la législation manufacturière leur a donné une énergie morale qui les conduira un jour à la possession du pouvoir politique. »
Chapitre XI.
L’essentiel a été dit sur le temps de travail considéré dans sa durée et sa répartition. Le chapitre XI est un court chapitre de transition dont l’unité interne n’est pas évidente. Pour une lecture dogmatique cherchant des recettes, il est incompréhensible. Il s’explique mieux si l’on suppose que Marx voulait que le lecteur se pose des questions et saisisse que tout est encore loin d’avoir été élucidé.
Il comporte cinq points, qui, sauf le dernier, ne sont pas distingués dans le texte par des titres ou des sauts de ligne, ce pourquoi j’indique les paragraphes qui les concernent (dans la première traduction française de Joseph Roy).
1. Une diminution du taux de plus-value peut, au niveau de sa masse, être compensée par l'augmentation du capital variable et donc du nombre de travailleurs exploités, et inversement une diminution du nombre de travailleurs peut être compensée par la hausse du taux d'exploitation. Mais ceci n'est possible que dans certaines limites, celles de la journée de travail, et donc « ces tendances deviennent contradictoires dés que la diminution de l'un des facteurs qui déterminent la somme de plus-value ne peut plus être compensée par l'augmentation de l'autre. »
Ce premier point, qui fournit son titre au chapitre, occupe les 14 premiers paragraphes. Il sous-entend, ce qui n’a pas encore été démontré, que le capital s'efforce contradictoirement de produire le maximum de plus-value avec le minimum de forces de travail.
2. Les masses de plus-values produites dans les branches industrielles sont proportionnelles aux capitaux variables, investis en salaires, et pourtant ceci est en contradiction évidente « avec toute expérience fondée sur les apparences immédiates » puisque par exemple le filateur n'a pas un bénéfice moindre que le boulanger alors que le premier emploie proportionnellement peu de capital variable par rapport à son capital constant.
De ce "mystère" la résolution annoncée attendra le livre III, non paru du vivant de Marx. Trois paragraphes y sont consacrés.
3. Le travail mis en mouvement par tout le capital de la société peut être appelé journée de travail sociale (paragraphe suivant).
4. Il faut un seuil minima pour qu'une somme d'argent devienne capital, somme qui se situe quelque part au dessus du capital variable permettant d'employer une force de travail pendant un certain temps. Entre ce minimum et le niveau socialement acceptable où une plus-value suffisante pour être réinvestie en vue de faire augmenter le capital devient possible, et cela de manière continue, ce qui correspond à peu près au moment où le patron ne s’occupe plus que d’appropriation, de surveillance et de vente, celui-ci est « une chose intermédiaire entre capitaliste et travailleur, un « petit patron » » (il prélève de la plus-value mais en produit lui-même par son travail). (deux paragraphes).
5. Le rapport coercitif de capitaliste à salarié « dépasse en énergie, en efficacité et en puissance illimitée tous les systèmes précédents de production fondés sur l'exploitation du travail », et pour cela il va faire des moyens de production les moyens « d'absorption du travail d'autrui » : « Ce n'est plus le travailleur qui les emploie, mais ce sont au contraire eux qui emploient le travailleur. », eux qui le consomment. D’où l’expression de domination du travail vivant par le travail mort.
Cette dernière partie (tout le reste du chapitre XI) est clairement l’annonce de ce qui ne sera exposé que dans la section suivante du Capital.
Quatrième section.
Dynamique de la production de plus-value.
Chapitre XII.
La plus-value relative.
1. Mode de production capitaliste, plus-value relative et subordination réelle du travail au capital.
C’est seulement là qu’est définie la plus-value relative et par contrecoup la plus-value absolue dont il a été question jusqu’ici.
La présentation de Marx se développe en quatre étapes.
a) Si on représente à nouveau la journée de travail comme une ligne a-b-c, le but pour le capital étant la prolongation du temps de surtravail b-c, si celui-ci ne peut pas être obtenu par l’allongement de la totalité de la journée pour allonger b-c ou si le patron recherche une autre façon de l’obtenir, il lui reste la possibilité d’allonger le surtravail au détriment du travail nécessaire, donc d’allonger le segment b-c en amont, et non plus en aval, au détriment de a-b.
b) Il arrive assez souvent que ce résultat soit obtenu en baissant les salaires, donc en abaissant non la valeur de la force de travail, mais en en fixant le prix en dessous de sa valeur. Ceci équivaut à un vol du point de vue de l’échange marchand, car alors la baisse du pouvoir d’achat du salarié l’empêche de se procurer les moyens de subsistances qui déterminent la valeur de sa force.
Il sera fait abstraction de ce procédé, d’une part parce que Marx entend démontrer jusqu’au bout l’exploitation sur la base du respect des rapports marchands, sans «vol », d’autre part parce que son niveau d’analyse n’est pas l’entreprise, mais la société (le marché national), où gains et pertes s’annulent.
c) Donc il s’agit d’abaisser la valeur réelle de la force de travail, ce qui peut se faire seulement en abaissant la valeur des marchandises nécessaires à sa reproduction, son entretien et son renouvellement : biens de subsistance, frais de formation …
Cela n’est possible que par la hausse de la force productive du travail définie ici plus spécifiquement comme productivité du travail, à savoir la diminution du temps socialement nécessaire à la production des marchandises concernées. Ceci résulte de changements dans « les conditions techniques et sociales de la production », technologie et organisation du travail, constituant ce que l’on peut appeler le mode de production.
Allons plus loin : c’est en fait à ce moment là que le capitalisme devient un mode de production, puisque la manière de produire est déterminée par la recherche de toujours plus de plus-value, non seulement au point de vue quantitatif du temps, mais au plan qualitatif du caractère concret des travaux. On passe de la subordination formelle à la subordination réelle du travail au capital, selon les termes utilisés par Marx non pas ici, mais dans le « chapitre inédit » du Capital (parfois traduits par le terme de « subsomption » formelle ou réelle).
Ici, il introduit la notion de plus-value relative, qui désigne la plus-value obtenue de cette façon là. Il y a donc correspondance, respectivement entre plus-value absolue et subordination formelle du travail au capital, et entre plus-value relative et subordination réelle.
Il ne s’agit pas d’une succession historique, les deux coexistent et sont deux niveaux nécessaires l’un à l’autre, comme on y reviendra. Mais le fait de la subordination réelle, ou constitution des rapports sociaux capitalistes en un mode de production, induit un développement historique continu.
d) Il convient de préciser une chose : l’accroissement de productivité nécessaire concerne les branches de la production dont les produits déterminent, directement ou indirectement, la valeur de la force de travail, et non pas toutes les branches, même si toutes peuvent connaître un accroissement de productivité, et si toutes bénéficient de la hausse de la plus-value relative.
Ce dernier point n’est pas développé par Marx. Précisons-le : l’accroissement de productivité se répercutant sur la valeur de la force de travail concerne la grande majorité des branches de la production, à savoir, directement, celles produisant les biens de subsistances (ou biens de consommation de masse), qui reproduisent la force de travail, et, indirectement, celles produisant les moyens de production de ces biens. Restent les branches produisant des biens non achetables par les travailleurs, donc des produits de luxe achetés par les capitalistes et leurs commensaux sur la part de plus-value non réinvestie en capital, et leurs moyens de production spécifiques.
2. Comment le capital doit pousser à la hausse de la productivité du travail.
Marx éprouve ensuite le besoin de préciser les modalités selon lesquelles augmente la productivité du travail, comme en s’excusant d’utiliser pour ce faire des résultats acquis dans ses recherches, mais qui n’ont pas encore été présentés et ne correspondent pas au niveau d’analyse présent, à savoir : comment « les tendances immanentes de la production capitaliste se réfléchissent dans le mouvement des capitaux individuels » et « se font valoir comme lois coercitives de la concurrence et par cela même s’imposent aux capitalistes comme mobiles de leurs opérations. »
Les précisions qui vont suivre sont importantes. L’erreur possible concernant la plus-value relative serait de s’en tenir au raccourci : « elle résulte de la hausse de la productivité du travail ». Dire seulement cela serait ne pas tenir compte de la différence entre travail productif de valeur d’usage et travail productif de valeur : en effet, la hausse de la productivité du travail ne fait pas augmenter la valeur, mais seulement la quantité de produits, dont la valeur à l’unité, par conséquent, baisse. Il ne suffit pas de produire plus en moins de temps pour qu’augmente la plus-value sociale globalement produite, qui est de la valeur et qui n’est pas la masse de produits (de valeurs d’usage), il faut aussi que cela dévalorise la force de travail.
Marx déroge donc à la méthode d’exposition suivie par ailleurs, consistant à faire abstraction de nombreuses données « concrètes » qui ne seront introduites qu’au fur et à mesure qu’elles sont reconstruites conceptuellement. La concurrence, les rapports entre capitalistes, en tant que producteurs marchands rivaux, apparaît ici comme la forme visible d’un fondement plus profond, à savoir la nécessité pour augmenter la plus-value de faire baisser la valeur de la force de travail en faisant augmenter la productivité du travail.
A la différence de la plus-value absolue dont la hausse (allonger la journée de travail) est poursuivie très consciemment par les capitalistes, celle de la plus-value relative est la conséquence non calculée de leur attitude dans la concurrence (même si ponctuellement un capitaliste peut l’invoquer, tel Ford disant que ses ouvriers devaient pouvoir acheter ses voitures).
Pourtant, à l’échelle d’une entreprise, produire plus en moins de temps semble bien permettre de vendre plus de valeur et donc d’augmenter la plus-value de l’entreprise (si la vente suit). Il faut donc introduire une distinction entre la valeur sociale des marchandises, correspondant au temps de travail socialement nécessaire, et leur valeur individuelle relative au coût réel de production dans l’entreprise. Si celle-ci a un avantage comparatif par rapport aux autres entreprises, alors la valeur individuelle des marchandises qu’elle produit est inférieure à leur valeur sociale. Disposant de plus de marchandises, le capitaliste est alors à la fois rendu capable et obligé de « conquérir des parts de marché » en vendant moins cher que ses concurrents, donc au dessous de la valeur sociale, tout en pouvant se permettre de ne pas baisser ses prix jusqu’à la valeur individuelle correspondant à son coût de production réel, et donc de faire quand même plus de plus-value que les autres, réalisant ainsi une plus-value extra.
Confrontés à cette concurrence victorieuse, les autres capitalistes doivent, sous peine de disparaître, adopter le nouveau mode de production : ainsi la concurrence agit sur eux comme une « loi coercitive » analogue aux contraintes légales pour lesquelles Marx a précédemment employé ce terme (le cours forcé de la monnaie signe de valeur et la détermination du temps de travail), mais qui n‘est pas, cette fois-ci, de l‘ordre de la loi, mais de l‘ordre du « marché » : c’est la contrainte du temps de travail socialement nécessaire véhiculée par le marché, par laquelle ce temps va diminuer à l‘échelle sociale.
En effet la généralisation du nouveau mode de production parmi les entreprises ayant survécu à la concurrence (moins nombreuses et plus concentrées, mais ceci n’est pas abordé ici) élimine finalement les plus-values extra des unes par rapport aux autres, mais laisse l’ensemble de la classe capitaliste profiter d’une plus-value relative ayant haussé à l’échelle sociale, cela dans la mesure où le nouveau mode de production a fait baisser la valeur des marchandises entrant dans la reproduction de la force de travail (le secteur productif des biens de luxe connaît donc aussi la concurrence et la hausse de la productivité du travail mais il ne participe pas à la hausse du taux de plus-value relative).
C’est seulement ainsi qu’en raccourci, « la plus-value relative est en raison directe de la hausse de la productivité du travail » et en est le but « objectif » et le reflet.
Subjectivement les capitalistes ne poursuivent pas sa hausse, mais ils la réalisent sans s’en rendre compte en poursuivant dans la concurrence la réalisation de plus-value extra (gagner plus que les autres).
La concurrence n’est pas une réalité autonome, mais le mode de réalisation de la tendance immanente du capital à trouver les moyens toujours plus efficaces pour s’accroître -elle est la forme réelle des rapports marchands, dont nous avons vu qu‘ils sont l’expression des rapports de production sous-jacents.
3. Contradiction entre valeur et plus-value.
Si la plus-value relative est en raison directe de la productivité du travail, la valeur unitaire des marchandises l’est en raison inverse : la hausse de la productivité du travail la fait baisser.
Il y a là une profonde contradiction : pour qu’il y ait plus de plus-value il faut qu’il y ait moins de valeur dans la marchandise (je reviendrai plus loin sur le problème de l‘évolution de la valeur de la masse totale de ces marchandises). C’est en abaissant les prix des marchandises que l’on élève la plus-value qu’elles contiennent. Et « le capitaliste qui n’a à cœur que la valeur d’échange s’efforce sans cesse de la rabaisser. »
* * *
Une vue d’ensemble des trois chapitres qui suivent est nécessaire.
La dynamique du mode de production capitaliste, ou la manière dont le capital se matérialise en un mode de production, en est le thème. Cette dynamique consiste en trois moments : coopération, « division du travail » et machinisme.
L’erreur serait de les prendre pour des étapes historiques distinctes (ce qui conduit ensuite à critiquer Marx sur telle ou telle erreur historique, etc.). Ce sont bien trois moments conceptuels, tous trois nécessaires et combinés, constitutifs du capital en tant que mode de production de plus-value relative.
Cela ne veut pas dire que ces trois moments conceptuels et constitutifs du mode de production capitaliste n’ont pas de portée historique.
D’une part, la dynamique du capitalisme consiste dans leur renouvellement et leur recombinaison périodique, effectuant à chaque fois un saut qualitatif dans la hausse de la productivité du travail.
D’autre part, en tant que tels ils ne sont pas spécifiques au mode de production capitaliste : la coopération lui préexiste de longue date, la « division du travail » aussi, le machinisme coïncide pour l’essentiel avec son triomphe comme mode de production mondialement dominant, mais ses origines lui sont antérieures et lui aussi, comme les deux autres moments, lui survivra et, sans lui, pourra s’épanouir autrement.
Cependant, ce qu’étudie Marx, ce ne sont pas la coopération, la division du travail et le machinisme en général, mais leur forme subordonnée au capital, qui fait d’eux des formes du capital.
A) La coopération consiste dans le regroupement simultané des travailleurs, qui produit une force collective plus importante quantitativement et souvent meilleure qualitativement que la simple adition de forces individuelles.
B) Le terme de « division du travail » est en partie trop général pour désigner ce que Marx étudie dans le chapitre XIV sur la manufacture (c‘est pour cela que je le mets entre guillemets : la division du travail en général a été définie dés le début du Capital). Le terme plus propre serait « division manufacturière du travail », on peut l’adopter par défaut mais il ne rend pas compte non plus du trait spécifique dominant, qui est la combinaison entre une division du travail sociale par le marché et une division du travail par spécialisation des travaux à l’intérieur d’unités de production autonomes dont la manufacture est le modèle.
C’est cette combinaison qui est spécifiquement capitaliste. L’existence d’une division sociale du travail et celle d’unités autonomes associant des travaux spécialisés quant à elles ne le sont pas.
Dans la coopération la productivité du travail augmente de par le caractère collectif du travail, dans la division du travail elle augmente de par sa spécialisation.
C) Le machinisme consiste dans le remplacement du travail humain lui-même par ses produits qui deviennent capables de se substituer à lui, comme des forces naturelles qui seraient le fruit des travaux effectués antérieurement.
Ainsi défini, le machinisme n’a rien non plus de spécifiquement capitaliste. Mais c’est bien le mode de production capitaliste qui, le premier, l’a généralisé, et il l’a fait pour augmenter la plus-value et pour nul autre motif, d’où le fait que le machinisme, en tant que mode de production propre au capital, aura des traits spécifiques très prononcés, qu’il ne convient surtout pas d’extrapoler à ce que serait le machinisme « en général », ou plutôt, à ce que pourrait être le machinisme dans un autre mode de production.
Chapitre XIII.
La coopération.
1. Nature de la coopération.
Le regroupement de nombreux ouvriers sur un même champ de travail est « le point de départ historique de la production capitaliste. »
La différence quantitative devient vite qualitative, à savoir que le tout est supérieur à la somme (ce qui est une « loi » classique de la dialectique hégélienne, entre autres). La mise aux normes du travail par le temps de travail socialement nécessaire commence concrètement ici, car la journée individuelle de chaque ouvrier devient une quote-part de la journée collective. La force de travail devient une composante d’une force collective et se définit ainsi.
Même sans changement dans les modes du travail proprement dit, l’usage commun du matériel et des locaux et infrastructures permet ce que l’on appelle aujourd’hui des économies d’échelle, commençant donc à modifier le travail lui-même. Dans un second moment, la coopération permet de répartir le travail entre différentes mains, et de le concentrer massivement lors de moments critiques (dont le modèle est la moisson). L’espace du travail peut se rétrécir aussi bien que s’agrandir.
2. Le capital comme coopération.
La réunion en commun des hommes est bien entendu la condition de la coopération.
Lorsque ces hommes sont des salariés, c’est-à-dire lorsque domine le mode de production capitaliste, cette réunion ne se fait que parce que le capital le décide et le peut, donc qu’il leur préexiste comme réserve monétaire apte à être investie, et comme capital constant, concentration des moyens de production dans les mains capitalistes.
Alors le commandement du capital, qui n’est pas du tout nécessaire en soi, s’impose comme une nécessité pour que la production soit possible : il s’arroge les fonctions de direction, prévision, surveillance, coordination, médiation, au service et sous la détermination de sa fonction d’exploiter. Cette fonction du capital n’est pas la cause, mais la conséquence de sa nature de valeur voulant augmenter par l’achat des forces de travail : le capitaliste n’est pas capitaliste parce qu’il est capitaine d’industrie, il est éventuellement capitaine d’industrie parce qu’il est capitaliste.
En tant que chef du travail coopératif, le capitaliste permet en effet au capital de grossir de la plus-value relative qui résulte de la force combinée résultant de la coopération, qu’il ne paie pas et qui constitue un accroissement de la productivité du travail.
Dans ce processus, le pouvoir collectif du travail, qui provient des travailleurs, se présente obligatoirement comme pouvoir du capital sur les travailleurs : c’est leur propre pouvoir qui leur a échappé, puisqu’ils l’ont vendu, et qui désormais les dirige comme une force extérieure, despotique.
3. Coopération, histoire et mode de production capitaliste.
La coopération par elle-même n’est pourtant pas caractéristique du tout du capitalisme. Dans une brève esquisse finale, Marx en signale l’existence sur la base de la propriété commune des conditions de production dans bien des sociétés anciennes, puis sur la base de rapports immédiats de domination dans le cas de l’esclavage et du servage.
Le mode de production capitaliste se l’approprie, et en fait sa forme spécifique à lui, s’imposant comme « nécessité historique » -mais il faut bien comprendre que cette nécessité est un résultat et pas un produit spontané et naturel- « pour transformer le travail isolé en travail social. »
Chapitre XIV.
La division manufacturière du travail.
Le contresens possible envers le contenu de ce chapitre serait de prendre la manufacture dans Marx comme une forme historique ayant constitué une étape nécessaire du développement du capitalisme. Dés lors, il est assez facile de le contredire au vu des travaux historiques plus récents, qui soulignent notamment l’importance du travail à domicile et de l’agriculture.
Le vrai sujet de Marx n’est pas « la manufacture » telle qu‘on l‘entend généralement, mais l’accentuation de la division du travail sur la double base du marché, à l’échelle sociale, et de la coopération, à l’échelle des unités de production dont certaines deviennent dans ces conditions des « manufactures ».
C’est là la définition « marxienne » de la manufacture, qui se combine y compris chez lui avec la définition historique qui désigne une sorte d‘établissement préindustriel dans la France colbertiste ou l‘Angleterre des XVII° et XVIII° siècles.
Il est en fait impossible de séparer la coopération telle que traitée au chapitre précédent de la manufacture, et de même l‘une et l‘autre seront présentes au chapitre suivant dans le machinisme.
Répétons-le : il s’agit de moments conceptuels du capital et pas de situations historiques, même si parfois le poids des références historiques rend ambigüe certains passages, problème que nous avions déjà rencontré au chapitre II sur le procès d’échange marchand.
Alinéa 1.
1. L’essence de la manufacture.
La manufacture est la forme classique de « cette espèce de coopération, qui a pour base la division du travail … », elle est une « coopération fondée sur la division du travail »,
Nous avons ici le sens profond de ce que Marx entend par « manufacture ».
2. Métiers et parcellisation.
Mais les deux origines possibles qu‘il présente ensuite correspondent mieux à la « manufacture » des historiens :
1) la coopération dans un même espace, mettant côte à côte différents travaux (agglomération de métiers différents sous le commandement d’un même capital), exemple : la manufacture de carrosses,
2) la décomposition ou analyse d’un même travail artisanal en ses différents moments qui deviennent autant d’activités particulières, exemple : la manufacture d’épingle (un topos qui vient d’Adam Smith).
Dans les deux cas il y a spécialisation, dans les deux cas la base est et reste le métier, c’est-à-dire le travailleur avec sa qualification spécifique, qui n’est pas interchangeable, mais qui est parcellisé, spécialisé. Plus encore que dans la coopération le travailleur devient ici le membre d’un organisme de production, dont le produit n’est pas son œuvre individuelle, mais un produit social.
Alinéa 2.
1. Le travailleur parcellaire.
Le travailleur subit une mutation dans la manufacture : spécialisé, il est comme mutilé et en même temps acquiert une habileté supérieure dans son domaine borné. L’intensité du travail, notion introduite ici par Marx et que nous retrouverons bientôt, augmente par la suppression des « pores » de temps qui l’interrompaient jusque là lors des changements d’activité ; la hausse de l‘intensité fait augmenter sa productivité.
De façon contradictoire, le travailleur parcellaire est à la fois mutilé et qualifié.
2. L’outil du travailleur parcellaire.
Différentiation et spécialisation concernent aussi les instruments de travail qui doivent s’adapter aux travailleurs parcellaires, et réciproquement.
Cette génération d’instruments simples (non au sens de « pas compliqués » mais au sens d’étroitement adaptés à une tache précise) servira ensuite dans le machinisme, qui les combinera.
C’est à cette occasion qu’apparaît, en note, la première citation de L’Origine des espèces de Charles Darwin dans le Capital : l’idée que les outils sont des organes artificiels y est illustrée par un parallèle avec les organes naturels qui, lorsqu’ils sont peu spécialisés, sont sujets à des mutations, mais se fixent dans des formes précises dés qu’ils sont adaptés à une fonction unique.
Alinéa 3.
Nouvelle distinction ici, entre manufacture hétérogène et manufacture sérielle.
Dans la première les différents travaux ne sont pas forcément côte à côte, et l’exemple choisi, la Suisse romande productrice de montres (qui fut un terrain important de l’histoire de l’Association Internationale des Travailleurs) montre qu’il ne s’agit pas d’une manufacture au sens d’un bâtiment unique.
C’est par contre le cas de la manufacture sérielle, « forme parfaite » et adéquate de la manufacture, avec par exemple la fabrication du papier.
Nous voyons ici que Marx flotte dans sa définition exacte de la manufacture, d’autant qu’il introduit un peu plus loin une troisième catégorie, celle de la manufacture combinée, que l’on pourrait dire à la fois hétérogène et sérielle (établissements côte à côte).
Dans les manufactures sérielles, la contrainte du temps de travail socialement nécessaire s’impose comme une loi technique de la production et non pas seulement comme une pression du marché. La division du travail à l’intérieur de la manufacture, ou division manufacturière du travail proprement dite, y créé des proportions régulières entre groupes d’ouvriers, qui font que leur extension ne peut pas être progressive, mais se fait par bonds successifs et changements d’échelle. L’exemple choisi pour illustrer la manufacture composée de groupes d’ouvriers qui sont autant de travailleurs collectifs les uns à côté des autres est la grande verrerie, qui commence sérieusement ici à évoquer la fabrique ou usine.
L’extension de ces méthodes de production conduit
1°) à reconnaître clairement la diminution du temps de production des marchandises comme objectif,
2°) à avancer peu à peu dans l’usage des machines, qui a des sources très anciennes puisque « L’Empire romain avait transmis avec le moulin à eau la forme la plus élémentaire de toute machine productive » et « L‘histoire du moulin à grains permet de suivre pas à pas le développement du machinisme en général. » (nous verrons au chapitre suivant ce que Marx entend par machine),
3°) à développer et dans une certaine mesure à ossifier une hiérarchisation rigoureuse de la force de travail, distinguant habiles et inhabiles, avec des frais d’apprentissage réduits et donc une valeur de la force de travail moindre pour les uns et les autres (du fait de la spécialisation mutilante pour les habiles, de la déqualification pour les inhabiles).
C’est par cette dévalorisation de la force de travail qu’il y a hausse de la plus-value relative, raison spécifique de l’organisation de tels établissements pour le capital. Cependant, bien que la force de travail simple dévalorisée apparaisse avec les « inhabiles », la référence reste le métier des travailleurs parcellaire spécialisés, point qui est réaffirmé plus loin, à la fin de l’alinéa 5.
Historiquement cette affirmation de Marx est valable pour les manufactures proprement dites mais elle cesse de l’être si l’on prend en compte l’ensemble du salariat des XV°-XVIII° siècles, avec les manouvriers agricoles majoritaires.
Alinéa 4.
C’est ici que la « manufacture » est envisagée concrètement comme une totalité combinant la division du travail manufacturière proprement dite avec une division sociale du travail qui est ici caractérisée par le marché, donc comme un mode d’organisation social global.
Au début et à la fin de cet alinéa, Marx parle de la division sociale du travail en général puis dans des modes de production non capitalistes, comme le village indien dont il donne une description -un organisme productif simple et cohérent censé fournir « la clef de l’immutabilité des sociétés asiatiques », une notion historiquement fausse non nécessaire au développement d’ensemble suivi ici.
Dans quelques pages assez proches du chapitre II dans la première section l’échange est introduit en tant qu’il met en contact différentes communautés. Marx en arrive alors à l’interaction entre la division sociale marchande du travail et la division à l’intérieur d’une unité de production fondée sur la coopération et la spécialisation, ou manufacture.
Juste avant d’établir quels sont les traits spécifiques de chacun de ces deux côtés de la production capitaliste comme totalité, Marx critique Adam Smith pour les avoir plus ou moins confondus dans sa catégorie « division du travail » et ne pas avoir discerné leur différence essentielle. Il lui oppose son prédécesseur Adam Ferguson (le vrai inventeur de la notion de « société civile » ), qui déplorait les effets mutilants de la division du travail qui met fin, dans la société moderne, à la possibilité d’être un « citoyen libre ».
Les deux types de division du travail semblent développer des tendances inverses l’une de l’autre toutes deux désignées du terme de lois par Marx :
- « loi de fer de la proportionnalité » des travaux dans la manufacture, qui suppose « l’autorité absolue du capitaliste sur des hommes transformés en simples membres d’un mécanisme qui lui appartient »,
- et dans la société loi de la valeur [cette expression apparaît pour la première fois ici dans le Capital] qui « détermine combien de son temps disponible la société peut dépenser à la production de chaque espèce de marchandise. »
Le mode de production capitaliste est caractérisé par cette combinaison :
- « anarchie dans la division sociale » du travail, bellum omnium contra omnes,
- « despotisme dans la division manufacturière ».
Dans celle-ci le travailleur individuel ne produit pas une marchandise, mais seulement la partie d’un tout, partie qui n’a par elle-même ni utilité ni valeur.
La critique du mode de production capitaliste vise non seulement l’anarchie du marché, mais aussi le despotisme industriel, son complément -à la différence des « communismes autoritaires » déjà critiqués par Marx (et que lui attribuait Bakounine) qui aboutissaient plutôt à la généralisation de ce dernier type de despotisme …
Alinéa 5.
A la différence de la division sociale du travail qui est, sous des formes multiples, universelle, la division à l’intérieur de la manufacture a été créée par le capital. Historiquement on pourrait sans doute critiquer cette affirmation en donnant des exemples, notamment asiatiques, d’établissements fonctionnant sur la coopération et la spécialisation. Mais ce n’est pas vraiment le problème, car pour Marx les traits spécifiques de la manufacture sont ceux du capital, qui en fait sa forme d’existence, faisant de la force productive du travail spécialisé son propre fruit apparent.
« Ce que les ouvriers parcellaires perdent se concentre en face d’eux dans le capital. » et leur force de travail ne peut plus fonctionner que dans le milieu social qu’est « l’atelier du capitaliste » : maintenant, ils sont faits pour ça.
A partir de là le texte de Marx, avec ses nombreuses notes, devient en grande partie une suite impressionnante de citations d’hommes des Lumières, Adam Smith et Adam Ferguson à nouveau, James Harris, Beccaria, et d’auteurs antiques - Diodore, Archiloque, Thucydide, Platon, Xénophon, Isocrate. Ce serait une erreur de ne voir là que décoration.
Marx est profondément en accord avec ces auteurs, qui défendaient la « valeur d’usage » ou l’utilité avec une finalité, fut-elle en son temps limitée à un horizon borné, qui visait le développement du sujet humain, contre l’absence de toute finalité qu’est la course à la valorisation de la valeur, le capital.
En conclusion, il indique que la manufacture, forme du capital, a cependant des limites pour celui-ci : « œuvre d’art économique » reposant sur les métiers, l’appropriation des travailleurs parcellaires, pour aliénante qu’elle soit, est aussi une limite à son mouvement perpétuel. Le machinisme, préparé dans l’atelier de construction des instruments de production pour les manufactures, permettra de briser ces limites inhérentes à un mode de production qui était déjà capitaliste pourtant. Ainsi, pouvons-nous ajouter, l’on voit que le capital érige ses propres limites et les brise ensuite.
Chapitre XV.
Machinisme et grande industrie.
Alinéa 1 : Définition de la machine.
1. La finalité du machinisme sous la domination du capital.
Sur la base de la production dans des établissements du type manufactures, le capital, pour ses besoins propres, à savoir allonger la partie de la journée de travail durant laquelle les prolétaires ne travaillent que pour lui, et absolument pas pour diminuer le labeur quotidien de l’humanité, va découvrir le machinisme, non pour lui-même, mais comme moyen le plus efficace pour fabriquer de la plus-value relative.
2. Ce que ne sont pas les machines.
Qu’est-ce qu’une machine ?
Avant de répondre à cette question Marx écarte deux réponses très répandues.
1°) Définir la machine comme un ensemble d’outils mécaniques, et la différencier de l’outil en général simplement par sa complexité, faisant de l’outil une machine simple et de la machine un outil composé. L’élément historique et social est absent de cette définition purement technique, qui ne permet pas de comprendre en quoi le rôle de la machine change le travail.
2°) Caractériser la machine par le fait d’avoir une source d’énergie autre que la force humaine. Mais à ce compte la charrue est une très vieille machine et des appareillages très complexes seraient de simples outils.
Ces distinctions préalables sont très importantes. La machine ou le machinisme sont chez Marx des catégories précises, ayant un contenu social, tant du point de vue du travail utile en général d’une part que du point de vue du capital d‘autre part. Les définitions platement technologiques sont écartées, au grand dam de tous ceux qui s’imaginent, pour s’y référer ou pour le critiquer, que « Marx croyait au primat de la technique » (cette phrase malheureuse est de Fernand Braudel …).
3. Remarques de méthode.
Juste avant de donner « sa » définition des machines, Marx a placé une importante note de bas de page qui revient à Darwin présenté comme l’historien de la technologie naturelle, celle des organes vivants, et appelle de ses vœux une histoire analogue des organes productifs de l’homme social. Se référant alors au philosophe Vico, il remarque qu’une telle histoire naturelle de nous-mêmes, concernant nos propres œuvres, devrait être plus facile à faire que celle de la nature. Mais ce n’est pas le cas, comme l’implique la suite de la note (et toute son œuvre) : il est bien difficile de déduire des conditions matérielles les rapports sociaux et les idées qui en découlent, bien que ces conditions soient leur fondement. Il faut plutôt par l’analyse, creuser, en partant des idées telles qu’elles se présentent, jusqu’à ce « noyau terrestre ». Le matérialisme de Marx n’est donc ni mécaniste, ni déterministe, et se distingue du « matérialisme abstrait des sciences naturelles, qui ne fait aucun cas du développement historique. »
Cette note a probablement inspiré Engels, en 1892, lorsqu’il forge l’expression matérialisme historique dans sa préface à Socialisme utopique et socialisme scientifique, et peut-être Plekhanov l’année précédente qui invente l’expression de matérialisme dialectique dans un article Pour le soixantième anniversaire de la mort de Hegel. La ruse de l’histoire a voulu que par la suite ces deux expressions désignent un enseignement officiel dans les « pays de l’Est » qui fut la pire version possible du « matérialisme abstrait des sciences naturelles » dont se démarquait Marx.
4. Définition de la machine.
Techniquement la machine comporte diverses composantes qui se regroupent en trois ensembles : le moteur source d’énergie, la transmission et la machine-outil.
Mais tout cet ensemble est finaliste, dans un sens typiquement aristotélicien : le but consiste dans les opérations que fait la machine-outil terminale. Ces opérations sont celles qu’auparavant le travailleur parcellaire effectuait avec ses outils adaptés.
Ici les outils deviennent les organes finaux et le travailleur n’est plus nécessaire. La révolution industrielle, si on la définit par le machinisme, consiste dans cette substitution, qui part des outils et les remplace par la machine, remplaçant du même coup le travailleur.
La puissance de la source d’énergie n’est pas la cause de cette transformation, mais elle en est la conséquence. Ce n’est pas la machine à vapeur qui a produit l’invention des machines-outils, ce sont ces dernières qui ont exigé la machine à vapeur une fois remplacé l’homme manieur d’outils.
A partir de là le moteur acquiert une forme indépendante, émancipée des bornes humaines, il peut mettre en mouvement plusieurs machines-outils, etc., et la forme de la machine va s’éloigner de ses origines « outilleuses ».
Cette remarquable définition de la machine est apparue tard à Marx, ainsi qu’il l’expose dans sa correspondance avec Engels (lettre du 28 janvier 1863). Elle se situe sur le plan du travail utile, productif de valeur d’usage, mais elle explique en même temps pourquoi le capital va faire de la machine le moyen par excellence de production de plus-value relative, puisqu’elle se substitue au travail humain. Mais l’aptitude à « économiser le travail » n’est pas une propriété du capital, c’est au contraire lui qui en fait une catastrophe : c’est en soi un progrès humain considérable.
5. La dynamique du machinisme.
La suite de cet alinéa sera mieux comprise en saisissant que Marx dégage en fait trois moments inhérents au développement du machinisme, qui reproduisent les trois moments généraux des moyens d’augmenter la productivité sociale du travail :
1°) La coopération de machines les unes à côté des autres répète le moment de la coopération.
2°) Leur articulation en un système de machines spécialisées correspond au moment de la division manufacturière du travail et constitue à proprement parler la fabrique ou usine, cadre spécifique de la production subordonnée au capital.
3°) La production de machines par des machines avec l’émancipation complète du vieux cadre manufacturier constitue le troisième moment, qui réalise pleinement le potentiel du machinisme avec l’avènement de la grande industrie.
6. Coopération des machines.
La fabrique est l’établissement où est exploitée la coopération des travailleurs, faite coopération des machines :
« Dans la fabrique (factory) (…) nous voyons toujours reparaître la coopération simple. » qui se présente comme juxtaposition de machines-outils là où le produit sort achevé de chacune.
7. Système de machines.
« La coopération par division du travail, qui caractérise la manufacture, reparaît ici comme combinaison de machines d’opérations parcellaires. »
Ceci implique un changement qualitatif fondamental par rapport à la manufacture : la division du travail n’est plus subjective, mais objective, indépendante des facultés individuelles et fonction des caractères propres à chaque machine, et c’est le mécanisme d’ensemble et non la main de l’homme qui fait parcourir à l’objet de travail le chemin des différentes opérations qu’il doit subir, de sorte que la continuité du procès de travail prend la place de son isolement en moments distincts.
La juxtaposition ou le système de machines prennent la forme d’un « grand automate » quand un seul moteur fait tourner l’ensemble des machines. Le système de machine recevant leur mouvement par transmission d’un « automate central » est la forme par excellence du machinisme.
8. Epanouissement du machinisme.
Au départ le machinisme a pour base la manufacture : les machines sont fabriquées par des artisans habiles. En même temps que la forme des machines va être redéfinie par la puissance du moteur et se détacher des outils qu’elle imitait au début, ce point de départ devient un obstacle. Quand la forme est complètement déterminée par le principe mécanique, le coût d’une production manufacturière des machines devient beaucoup trop élevé.
Dans le même temps la révolution du mode de production des marchandises, industrielles et agricoles, appelle une révolution des transports et des communications appelés ici par Marx « les conditions générales du procès de production social. »
Pour accomplir celle-ci et se libérer des entraves anciennes, le machinisme doit devenir à lui-même sa propre base : la dernière phase de la révolution industrielle, qui était en cours lorsque Marx écrivait, sera donc celle de la production de machines par des machines.
Les formulations sur les « machines cyclopéennes consacrées à la production des premiers moteurs » dans les chemins de fer ou la navigation à vapeur ne doivent pas empêcher de noter ce que dit Marx de très précis sur la machine par excellence apte à la production de machines, laquelle n’est pas forcément « cyclopéenne ». Il la définit comme l’association d’un « moteur susceptible de tout degré de puissance et en même temps facile à contrôler » et d’outils terminaux mobiles et adaptables capables de produire sur demande différentes formes géométriques régulières dans le matériau métallique. Cette machine est le slide rest, inventé par Henry Maudsley en 1802, une glissière mobile pouvant porter et comporter diverses machines de construction, et c’est elle qui reçoit les plus grands éloges de Marx.
Elle ne se substitue pas à un outil parcellaire mais a plusieurs et est adaptable. Dans l’optique finaliste du travail conscient, c’est une merveille. C’est en outre l’ancêtre des tours à fileter, dresser et charioter, et indirectement des logiciels de conception et de la programmation informatique, qui pourrait -mais pas sous la domination du capital- être un moyen d’épanouissement de la conception finaliste et, disons-le, humaniste, du travail utile qu’avait Marx.
Alinéa 2 : la machine comme utilité et comme capital.
Le titre de cet alinéa, Transmission de la valeur au produit, ne permet pas d’en saisir la portée. Sans doute a-t-il été écrit un peu « vite » -ce que la correspondance de Marx avec Engels atteste pour l’ensemble de la section IV. Il comporte deux aspects.
1. Les forces productives de la coopération, de la division du travail, de la science et des machines.
Les forces productives résultant de la coopération et de la division du travail ne coutent rien, et le capital se les approprie gratuitement.
La même chose vaut pour les forces naturelles, air, eau, etc., et d’autre part pour la science une fois qu’elle est appliquée.
Les machines, à la fabrication desquelles sert la science et qui démultiplient la productivité du travail, ont un coût, une valeur qu’elles transmettent au produit.
Cependant, comme les outils, mais à une bien plus grande échelle, il y a contraste entre le fait qu’elles servent toutes entières dans la production (comme valeurs d’usage) et le fait que ce n’est qu’une parcelle de leur valeur qui « passe » dans le produit.
Plus est grande l’échelle de leur fonctionnement, plus cette valeur est faible dans chaque marchandise et plus la machine tend à s’assimiler à une force naturelle :
« Ce n’est que dans l’industrie mécanique que l’homme arrive à faire fonctionner sur une grande échelle les produits de son travail passé comme force naturelle, c’est-à-dire gratuitement. »
Les machines peuvent être un ensemble de forces quasi « naturelles » héritées du travail passé pour l’humanité.
2. Les limites de l’emploi des machines pour le capital.
Du point de vue du capital, les machines ne sont pas souhaitables en soi, en raison de l’économie de travail humain qu’elles représentent, mais pour avoir à payer moins de forces de travail productives. La valeur d’une machine introduite dans une entreprise ne doit pas être comparée à la valeur des outils ou des machines anciennes qu’elle remplace, mais à celle des forces de travail qu’elle rend obsolètes.
C’est pourquoi, si, dans l’absolu, la limite à l’emploi des machines réside dans leur coût de construction, qui ne doit bien entendu pas dépasser celui du matériel qu’elles remplacent, pour le capital elle réside dans le fait que la machine remplace ou non du travail à payer. Cette limite est plus étroite : le mode de production capitaliste n’est donc pas celui qui permet le mieux l’utilisation et l’épanouissement des machines. Par exemple, si leur introduction dévalorise la force de travail par les gains de productivité qu’elles entraînent, et en fait chuter le prix encore plus vite par la mise au chômage des travailleurs, les bas salaires ainsi réalisés peuvent rendre moins intéressant d’y avoir recours.
Alinéa 3 : la machine comme moyen d’augmenter la plus-value absolue.
Nous entrons à nouveau dans des pages où la documentation sur la condition ouvrière britannique au XIX° siècle tient une grande place. L’erreur serait de considérer les sections qui suivent comme seulement historiques ou descriptives. Dans le présent alinéa, on voit que le machinisme sert au capital, non pas à épargner le travail humain et donc les travailleurs, mais à le pressurer, et à faire remonter le taux de plus-value par une hausse de ce qui, en toute rigueur, sans que Marx ne donne ces précisions, est bien de la plus-value absolue, mais obtenue sur la base de la hausse de la plus-value relative : les deux formes sont donc étroitement combinées.
La machine tout en dévalorisant les forces de travail sert en effet à en augmenter le nombre, à en prolonger le temps d’utilisation, et à en intensifier l’emploi, ce qui est une autre manière, on va le voir, d’agir sur le temps.
1. Forces de travail supplémentaires et dévalorisées.
« Quand le capital s’empara de la machine, son cri fut : du travail de femmes, du travail d’enfants ! »
La machine rend superflue la force musculaire, et permet au capitaliste de déprécier fortement la valeur de la force de travail, déterminée par l’entretien de l’ouvrier et de sa famille, en employant la famille entière, qui ne vaut guère plus que la seule force de travail du chef de famille.
La dévalorisation de la force de travail est donc la raison avancée par Marx pour l’importante augmentation des effectifs salariés qui va avec le travail des femmes et des enfants. Ce phénomène entraîne, poursuit-il, une altération du rapport juridique patron-salarié, qui lui arrache son masque de contrat entre personnes libres et le tire vers des formes similaires à l’esclavage. Ces formes consistent dans la vente des enfants par leurs parents, l’ouvrier mâle adulte devenant par le biais de la famille une sorte de trafiquant esclavagiste (agissant dans son intérêt économique immédiat, il dévalorise de la sorte à terme sa propre force de travail), et aussi dans la formation de bandes mafieuses qui organisent le trafic de main-d’œuvre, avec les gangmasters, chefs de bandes qui les vendent aux fermiers dans les campagnes anglaises. La documentation citée met en exergue la « détérioration morale » et le « vide intellectuel » des victimes de cette exploitation.
Le fait que ce phénomène angoissant du XIX° siècle industriel ait reculé depuis dans les pays qui étaient acquis dés cette époque au mode de production capitaliste, en relation avec la scolarisation des enfants et des jeunes, ne doit pas conduire à relativiser l’importance que lui donne Marx, pour deux raisons :
-au plan théorique et conceptuel l’utilisation du machinisme pour introduire de nouvelles forces de travail dévalorisées (et donc pour dévaloriser aussi les anciennes, mises en concurrence) est nécessaire et logique, constitutive de la dynamique de la production capitaliste.
-au plan factuel et historique, l’exploitation des femmes (surtout des jeunes femmes) et des enfants et le trafic semi-esclavagiste de main-d’œuvre s’appuyant d’une part sur les rapports familiaux et d’autre part sur des réseaux mafieux reste un phénomène mondial de première importance (sweatshops, maquiladoras, travailleurs migrants chinois …), à relier à la montée des migrations de travailleurs, cette autre grande source de force de travail dévalorisée.
2. Où la diminution du capital variable pousse à l’allongement de la journée de travail.
Pour le capital la machine est « le moyen le plus puissant de prolonger la journée de travail au-delà de toute limite naturelle. », alors qu’en en elle-même elle « devrait » être le moyen de la raccourcir.
Cette possibilité d’allongement est donnée par l’indépendance du mouvement mécanique par rapport aux travailleurs, qui se présentent comme un obstacle au bon fonctionnement de ce capital ; et c’est une nécessité pour le capital car la productivité de la machine est en raison inverse de la part de valeur qu’elle transmet au produit, laquelle est d’autant plus faible qu’est longue la période de fonctionnement de la machine.
Mais à tout cela s’ajoute l’usure morale de la machine, terme qui désigne sa dévalorisation par rapport à la construction de machines meilleur marché et/ou plus « performantes ». Si le capitaliste a intérêt à ce qu’elle transmette le moins de valeur possible par marchandise unitaire, il doit aussi récupérer toute sa valeur, ce qui n’est plus le cas si elle est dévalorisée. Cela le pousse à la consommer le plus vite possible, et à allonger la journée de travail pour ce faire.
Ce dernier processus relève de la concurrence, dont nous avons vu qu’elle est la forme d’apparition des « lois immanentes » du capital. Aussi Marx reprend-il ici, de manière plus explicite, l’exposé du mécanisme par lequel certaines entreprises investissent pour faire des surprofits avant que la hausse de la plus-value relative ne soit généralisée :
« Pendant cette période de transition où l’industrie mécanique [nous pourrions dire l’innovation technique] reste une espèce de monopole, les bénéfices sont par conséquent extraordinaires et le capitaliste cherche à exploiter à fond cette lune de miel au moyen de la plus grande prolongation possible de la journée. La grandeur du gain aiguise l’appétit.
A mesure que les machines se généralisent dans une même branche de production, la valeur sociale du produit mécanique descend à sa valeur individuelle. Ainsi se vérifie la loi d’après laquelle la plus-value provient non des forces de travail que le capitaliste remplace par la machine, mais au contraire de celles qu’il y occupe. » (souligné par Marx).
La plus-value provient uniquement du capital variable. Une partie de celui-ci devient du capital constant avec les investissements en machines. « L’emploi des machines dans le but d’accroître la plus-value recèle donc une contradiction, puisque des deux facteurs de la plus-value produite par un capital de grandeur donnée, il n’augmente l’un, le taux de la plus-value, qu’en diminuant l’autre, le nombre des ouvriers. »
Cette contradiction fondamentale ressemble à cette que nous avons déjà rencontrée à l‘autre bout de la chaine, au niveau des marchandises (chapitre XII) : la valeur de la marchandise baisse en même temps qu’augmente la proportion de la plus-value. Ici c’est le capital variable et donc la force de travail qui diminue pour qu’il y ait toujours plus de plus-value.
L’une de ses conséquences est cette tendance du capital à augmenter la journée de travail alors même qu’il met au chômage des travailleurs :
« … le moyen le plus puissant de raccourcir le temps de travail devient par un revirement étrange le moyen le plus infaillible de transformer la vie entière du travailleur et de sa famille en temps disponible pour la mise en valeur du capital. »
Cette remarque profonde résume le destin de la plus grande partie de l’humanité depuis deux siècles …
3. L’intensification du travail.
Le machinisme permet aussi d’imposer au travail un rythme rapide et régulier. Les pauses, temps d’arrêt et fluctuations du travail sont considérablement réduits, la tendance étant leur suppression totale (physiquement impossible).
Un problème de définition est posé ici, que Marx n’explicite pas mais qu’il tranche implicitement. La suppression des intervalles et « pores » de temps dans le temps de travail équivaut mathématiquement à un allongement de ce temps, dans le cadre de la même durée absolue totale. Il précise en note que « comme mesure de la valeur », le temps de travail est affecté à la fois par sa grandeur extensive, la durée absolue dont il était question dans la section III, et par le degré d’intensité, qui sont « deux expressions de la même quantité qui s’excluent mutuellement » (souligné par Marx ; « qui s’excluent mutuellement » signifie que l’augmentation de l’une contredit l’augmentation de l’autre, ce qui ne saurait valoir de manière absolue, mais seulement relative).
Grandeur extensive ou intensive, quantité globale ou degré, la définition de la catégorie « temps de travail » doit ici s’approfondir. S’agit-il de plus-value absolue ou relative ? Cette question n’a de sens que si l’on fige les catégories. L’intensité du travail peut être considérée, en tant qu’elle fait augmenter sa productivité, comme produisant une plus-value à la fois relative et absolue.
Le rapport entre durée et intensité est lié à la lutte des classes et aux lois coercitives sur le temps de travail. Dans l’Angleterre du XIX° siècle, les patrons ont utilisé les machines pour intensifier le travail de façon à compenser les effets de la réduction de la journée. Et ils ont découvert que la productivité pouvait ainsi augmenter après avoir réduit le temps absolu de travail ! Cette vieille histoire a été revécue en France à la fin du XX° siècle avec les « 35 heures » …
Alinéa 4 : la fabrique.
1. Automate central et autocrate central.
La fabrique, ou usine, est l’institution type et modèle de la production du capital et de la subordination du travail au capital. Il ne faut pas réduire les remarques de Marx à une description du monde industriel anglais du XIX°. La portée théorique générale est toujours présente.
Marx utilise le livre d’Andrew Ure, Philosophie des manufactures, paru en 1830, un auteur qui lui a beaucoup servi, apologiste de l’industrie capitaliste, pour montrer qu’il juxtapose sans s’en rendre compte deux définitions de la fabrique. Voici les deux citations de Ure :
A) « une coopération de plusieurs classes d’ouvriers, adultes et non adultes, surveillant avec adresse et assiduité un système de mécaniques productives mises continuellement en action par une force centrale, le premier moteur. »
B) « un vaste automate composé de nombreux organes mécaniques et intellectuels, qui opèrent de concert et sans interruption, pour produire un même objet, tous ces organes étant subordonnés à une force motrice qui se meut d’elle-même. », force motrice que Ure appelle l’autocrate central de la fabrique.
La définition A est indépendante du capital, repose sur l’utilité et retrouve, avec la représentation presque idyllique de l’assiduité et de l’adresse des travailleurs coopérant, les accents de Marx lorsqu’il parle du travail humain productif en général. C’est en effet une définition subjective, partant des sujets individuels autonomes qui travaillent en commun.
Dans la définition B, qui ne les mentionne même pas, les voila en fait assujettis, devenus des organes de la machine. Cette inversion ne provient pas du caractère technique de celle-ci. La machine, c’est le capital. Les sujets sont soumis et même annihilés, interchangeables, jetables. Ce n’est pas l’effet naturel de la technique, c’est le rapport social qui s’incarne dans la chose qu’est la machine. Le fétichisme est un rapport réel.
Le travail émancipé utilisera lui aussi des « automates centraux » mais ceux-ci ne seront pas plus des « autocrates » que ne le sont les forces naturelles utilisées par la praxis humaine et prolongées en elle. Il ne suffira donc pas de reprendre la fabrique telle quelle, sans le capital. Chez Marx, toutes les descriptions concrètes de la fabrique qu’il donne associent étroitement chaque élément concret, technique mais aussi la structure des bâtiments, etc., au rapport de domination capitaliste, rapport social qui se matérialise.
2. Nivellement par le bas des forces de travail.
Comparé à la manufacture, la première conséquence de l’organisation de la fabrique sous la domination du capital est le remplacement de la spécialisation et de la hiérarchisation des forces de travail par leur nivellement par le bas. C’est là que la force de travail simple et basique, celle qui est démultipliée dans la force de travail qualifiée ou complexe, est désormais normée et formatée, avec sa valeur unitaire faible et aisément reproductible, flexible et interchangeable.
La distinction principale, observe Marx, se fait entre les « servants » des machines-outils et les manœuvres, souvent enfants, qui fournissent notamment les matières premières. S’y ajoute un groupe supérieur peu nombreux d’ingénieurs, mécaniciens, menuisiers, réparateurs …
3. Reproduction de la spécialisation par le capital sur la base du machinisme.
Inversement, le capital réintroduit dans la fabrique une division du travail qui, si l’on comprend bien ce passage important mais rapide, ne repose pas sur les nécessités techniques, mais sur celles de l’extraction de plus-value.
Il s’empare du système fondé sur la division du travail pour « le consolider et le reproduire sous une forme encore plus repoussante, comme moyen systématique d’exploitation. La spécialité qui consistait à manier toute sa vie un outil parcellaire devient la spécialité de servir sa vie durant une machine parcellaire. »
La tendance au nivellement, dominante, et la tendance à la spécialisation présentées dans ces deux derniers points sont contradictoires, ce sur quoi Marx ne s’appesantit pas. On pourrait appeler leur combinaison une spécialisation déqualifiante ou une déqualification dans la spécialisation.
Cette contradiction donne une grille d’analyse pour l’histoire des métiers et fonctions industriels (et au-delà même de l‘industrie), du XIX° à aujourd’hui, sous l’influence de la lutte des classes et de la résistance prolétarienne : fordisme et taylorisme en effet illustrent de manière frappante la combinaison entre simplification nivelante et spécialisation poussée, qui n’est pas qualifiante (celle que dénonce les Temps modernes de Chaplin). La période toyotiste et informatisée de la production ne contredit ces tendances qu’en apparence, car elle les reproduit sur une bien plus grande échelle ; élévation du niveau d’étude et de connaissances vont précisément de pair avec polyvalence, multi-activité … et dévalorisation de la force de travail.
4. La fabrique capitaliste, lieu du renversement du rapport entre humanité et moyens de travail.
Dans la fabrique ou usine capitaliste, les moyens de production tiennent les hommes qui n’en sont que des rouages, apparaissant comme surnuméraires et coûteux. Cette inversion du rapport traditionnel entre sujets et objets du travail n’est pas chez Marx une fatalité technique ni une malédiction causée par la science et la technologie, mais elle cristallise, elle matérialise, le rapport social du capital et du travail. Fondamentalement le capital est produit par le travail, mais c’est justement pour cette raison que le travail n’apparaît plus que comme un appendice du capital, bien heureux de pouvoir le remercier de lui avoir « donné un emploi ».
Dire que, pour Marx, il s’agit là d’un rapport social et non pas technologique, ne signifie pas qu’il n’a pas pour lui de réalité technologique. Les conditions de travail maîtrisent l’homme : le machinisme comme matérialisation du capital « donne à ce renversement une réalité technique ». Ceci implique qu’une société de producteurs émancipés reposerait sur la technique, mais dans un rapport tout autre avec elle et donc probablement sur d’autres formes technologiques, qu’elle saurait trouver aussi bien que le capital a trouvé les siennes.
Le capital a poussé la séparation du travail manuel et intellectuel jusqu’à instituer les puissances intellectuelles de la production en pouvoir du capital sur le travail (le toyotisme et le discours fin XX° siècle sur l’intelligence, le qualitatif, l’économie « cognitive » et la participation n’ont fait que pousser à un degré supérieur l’inversion : les taches « intelligentes » salariées font parties des taches dominées et ne sont fonctionnelles que pour le capital).
Cette inversion entraîne les règlements de fabrique dont nous savons déjà que la forme despotique en est la forme nécessaire.
Dans le fonctionnement réel de la production capitaliste, où la force de travail n’appartient pas aux travailleurs, le despotisme n’est pas le résultat de tendances « méchantes » du capitaliste, mais la forme obligatoire du rapport social (y compris quand, au stade supérieur plus récent, on le fait intérioriser par des cadres transformés en « collaborateurs » et des ouvriers transformés en « opérateurs »). Le code de fabrique, « caricature de la régulation sociale » nécessaire indépendamment du capital, doit nécessairement nier le droit bourgeois marchand égal et démocratique : comme on le sait, « citoyenneté » et « droits » s’arrêtent à la porte de l’entreprise. Cette négation nécessaire fait qu’il est également logique et nécessaire que des formes de vols, du point de vue de l’échange marchand de force de travail contre capital variable, soient commises dans l’entreprise contre les travailleurs sous forme d’amendes, heures non payées, conditions de travail, etc. Les « abus » dont Marx fait généralement abstraction car ils ne sont pas le fondement du système, découlent cependant bien de sa nature.
Cet alinéa se conclut en citant Charles Fourier, le plus axé sur l’émancipation humaine des grands utopistes, qui appelait les fabriques des bagnes mitigés, définissant la fabrique et l’usine par leur fonction répressive. Le ralliement explicite de Marx à cette caractérisation confirme que la fabrique, ou usine, n’est pas chez lui une forme nécessaire de la production, mais bien la forme spécifique du capital.
Alinéa 5.
Cette section concerne la lutte entre travailleurs et machines, qui est une conséquence de ce qui précède et une forme de la lutte entre travailleurs et capital.
Deux interprétations sont possibles des données que donne Marx. Il commence par rappeler que les villes européennes ont connu, aux XVII° et XVIII° et parfois dés le XVI° siècle, des affrontements contre une machine à tisser les rubans, la Bandmülhe, précurseur des machines à filer, et évoque le grand mouvement luddite des filateurs anglais, « prétexte de violences ultraréactionnaires ». Dans cette première partie, les mouvements des travailleurs contre les machines ont été présentés comme caractéristiques du ou des moments historiques de l’introduction du machinisme.
Mais dans la seconde partie de l’alinéa (celle renvoyée en annexe dans l’édition M. Rubel) Marx expose de tels affrontements postérieurs à l’introduction du machinisme, lors de l’introduction de nouveaux procédés. Il faut donc en conclure que, pour lui, l’affrontement entre travailleurs et machines est bien une forme récurrente de la lutte des classes entre travail et capital à toutes ses époques. Notons que depuis, le beau livre de E.P.Thompson sur La formation de la classe ouvrière anglaise (1963) a largement « réhabilité » le luddisme en tant que mouvement de classe conscient et organisé, et non pas équipée sauvage de « briseurs de machines ».
Les travailleurs apparaissent comme les éternels perdants de ce type de luttes, présentés de surcroît comme s’opposant de façon réactionnaire, conservatrice ou immobiliste à la « modernité » (on connait bien ça …). Les partisans du capital ont une conscience assez claire de l’utilisation des machines comme arme de combat dans la lutte des classes : « … lorsque le capital enrôle la science, la main rebelle du travail apprend toujours à être docile. » (Andrew Ure).
Comment faire de ce combat un combat victorieux et qui, de surcroît, ne s’oppose pas aux progrès de la productivité du travail en soi, mais au capital ? Cette question n’est pas abordée ici, bien qu’incidemment, dans une note sur les plus récentes grèves d’alors contre les réductions de salaires dans l’industrie cotonnière, la revendication des ouvriers de ne travailler que 4 jours par semaine soit saluée par Marx comme avancée « avec raison au point de vue théorique. ».
Alinéa 6.
L’impact du machinisme sur les effectifs salariés, dans les branches concernées et à l’échelle sociale, est le vrai sujet de cet alinéa et en partie du suivant.
Le point de départ de Marx est la critique de la « théorie de la compensation » de beaucoup d’économistes bourgeois, selon laquelle un investissement technologique déplace du capital et trouve forcément sa compensation ailleurs, de sorte que le malheur des travailleurs dont l’emploi est supprimé n’est que temporaire.
Il signale dans une note que David Ricardo avec « cette impartialité scientifique et cet amour de la vérité qui le caractérisent » avait cru à cela, puis avait abandonné ces illusions et avait convenu que le machinisme pouvait, et même devait, être un malheur pour les ouvriers. La discussion à laquelle il est fait ici référence est un débat important, nourri notamment par Ricardo et Sismondi pour les « pessimistes », Say et Malthus pour les « optimistes », lors de la première grande fluctuation cyclique capitaliste nettement perceptible, à la fin des années 1810, débat que reprendra Rosa Luxembourg en 1912 dans L’accumulation du capital.
La réfutation de la « théorie de la compensation » est assez facile : la mécanisation met à la porte des ouvriers, qui, s’ils retrouvent un travail ce qui n’est pas garanti du tout, le trouveront dans un autre domaine et suite à l’investissement d’un autre capital. Tout cela, du à l’utilisation capitaliste des machines et non aux machines en tant que telles : « La machine est innocente des misères qu’elle entraîne … ».
Par contre, l’investissement technologique engendre des emplois si la branche concernée s’étend, on verra au point suivant à quelle condition, et dégage un champ considérable pour la création d’emplois salariés improductifs, d’une part, et d’emplois productifs de biens de luxe payés par la plus-value. Par emplois improductifs, Marx n’entend pas forcément inutiles, mais qui ne créent pas plus de plus-value à l’échelle sociale. Il envisage surtout ici la domesticité et les activités de ce type, dont l’effectif est devenu supérieur aux ouvriers industriels (pas au total des ouvriers productifs si l’on y compte ceux des transports et surtout de l’agriculture) dans l’Angleterre des années 1860.
Alinéa 7.
Après une pique contre un économiste français de l’espèce que Marx nomme les « vulgaires » (par opposition aux économistes bourgeois classiques, qui avaient apporté à la science), Charles Ganilh, qui se réjouit de la multiplication des « honnêtes gens » permise par la productivité du travail, Marx aborde la question des variations de l’effectif ouvrier industriel proprement dit quand des investissements technologiques augmentent la plus-value relative.
L’extension du champ industriel peut faire augmenter cet effectif total, étant entendu que ce nombre diminue toujours relativement à la grandeur du capital employé et à la masse des marchandises produites, ce qui est la clef de tout investissement productif pour le capital.
A partir de là, Marx donne une description de l’investissement industriel sous forme de cycle : quand il dégage de la plus-value extra concurrentielle, il explose et attire le capital social additionnel des autres secteurs : c’est « la première période d’activité fiévreuse » qui conduit à une situation plus calme quand la révolution technologique s’est généralisée. Mais dés lors, le progrès technologique peut s’effectuer par bonds successifs, amenant un changement d’échelle dans les investissements, dans la production, et dans les échanges marchands. Conquête des marchés étrangers, ruine des pays non capitalistes concurrents comme l’Inde, formation de territoires coloniaux productifs de matières premières -ce qui reste, précise Marx en note, le cas des Etats-Unis qui sont encore « le produit de la grande industrie européenne » à la date où il écrit-, émigration, colonisation, création de vastes champs de production agricole, illustrent cette affirmation du mode de production capitaliste comme mode de production dominant et mondial, qui se produit avec sa saisie en grand du machinisme.
Le capital lui-même croît donc beaucoup plus vite que l’effectif ouvrier, qui est soumis à une croissance fluctuante fonctionnant par cycles. Marx donne ici une description précise des cycles de l’industrie cotonnière anglaise depuis 1815 jusqu’en 1867 (auparavant, de 1770 à 1815, phase de mise en place du système, les fluctuations cycliques sont faibles), qui indique aussi les faits de la lutte des classes, grèves et soulèvements, articulés avec les cycles. La classe ouvrière apparaît alors comme soumise en tant que telle à ces cycles, comme ayant une élasticité forcée spécifique, reflet des fluctuations de la production capitaliste, dont les causes profondes ne sont pas encore analysées ici.
Alinéa 8.
L’extension de la grande industrie est elle-même un processus contradictoire, qui révolutionne les anciens secteurs avant même de les avoir entièrement reconstruits sur ses bases.
Cette section étudie donc, de manière souvent indistincte, à la fois les formes transitoires entre la manufacture traditionnelle et le travail à domicile, d’une part, la grande industrie, d’autre part, mais aussi le fait que la combinaison des formes crée en fait des formes nouvelles, combinées, que Marx désigne du terme de manufacture moderne et qui le conduisent à parler plus malaisément, s’agissant du travail à domicile, de « soi-disant » travail à domicile.
Le tout est découpé en 4 parties.
La première correspond le plus à l’étude des formes transitoires (par exemple une machine-outil utilisée par des artisans à domicile ; la diffusion des ordinateurs aujourd’hui, sous le brouillard idéologique beaucoup plus épais qu’alors, produit des phénomènes comparables).
La seconde partie présente la « Réaction de la fabrique sur la manufacture et le travail » c’est-à-dire ce que nous devons considérer comme des formes mixtes, combinées.
La troisième partie revient sur ces combinaisons dans le cas de la manufacture et la quatrième partie dans le cas du travail à domicile, en insistant sur la dégradation et l’hyper-exploitation des travailleurs qui s’y produisent.
Le développement de telles formes combinées ne peut me semble t’il pas se résumer à des transitions successives débouchant sur l’industrie moderne après avoir connu des aspects plus ou moins bâtards. Manufacture et travail à domicile « modernes » sont des formes nouvelles, dans lesquelles extraction de la plus-value absolue et vol sur les conditions de travail atteignent des niveaux extrêmes, dans lesquelles la concurrence entre travailleurs atteint son maximum. Il ne s’agit pas de survivances ni d’archaïsme, mais en grande partie de ce qui sera appelé -pour s’en vanter- après Marx les « externalisations » faisant de la grande majorité des PME (petites et moyennes entreprises) et même des TPE (très petites entreprises) non la survivance de formes anciennes, mais des prolongement externes de la grande industrie, effectuant pour elle et ses clients maints travaux à bas prix.
Alinéa 9 : législation de fabrique et avenir socialiste.
Le ton change dans cette avant-dernière partie, pour se faire parfois visionnaire. L’expression « législation de fabrique » n’a pas le même sens que les codes de fabriques despotiques précédemment évoqués. Il s’agit des lois coercitives générales qui doivent intervenir dans des domaines concernant les conditions de travail et la vie des travailleurs. En somme, les lois sur le temps de travail examinées dans la précédente section concernaient l‘aspect quantitatif du travail, et cette fois-ci des lois doivent balayer les aspects qualitatifs.
Outre que la classe ouvrière, comme pour les lois concernant le temps de travail, les réclame et se constitue en classe pour les obtenir et par leur moyen, elles s’avèrent une nécessité dans l’intérêt même de la reproduction de la classe ouvrière, et donc de la production capitaliste, et la concurrence entre capitaux pousse à leur généralisation sitôt qu’elles sont introduites dans telle ou telle branche (dans le cas anglais, car les lois à la manière française « continentale » sont en général tout de suite de portée égale et universelle). Ces lois sont donc peu ou prou et quelles qu’en soient les limites et les défauts des incursions nécessaires, sous le règne même du capital, dans le domaine de la propriété privée qui devrait être exclusif. Pour cette raison leur revue inspire à Marx des développements plus généraux, sur les contradictions du capitalisme et le potentiel du monde industriel qui pourrait s’accomplir s’il était libéré du capital.
C’est au fond l’idée de la coexistence contradictoire entre le travail utile et le travail vendu au capital qui est encore poursuivie ici, mais de plus en plus tournée vers l’avenir.
1. Réglementation sanitaire.
Les questions de santé publique, incontournables, entrent en contradiction rapide avec le capital : l’exemple cité est celui des rapports de médecins et d’inspecteurs sur l’aération des locaux, qui s’ils étaient mis en application entraineraient carrément l’expropriation d’un très grand nombre de petites entreprises.
Cet exemple vaut pour la période dans laquelle il est choisi, mais on pourrait en trouver d’autres, par exemple l’accent mis récemment sur le « stress au travail » comme problème reconnu de santé publique, parfaitement insoluble si on n’exproprie pas le capital …
2. Instruction primaire.
Les lois de fabrique anglaises ont proclamé l’instruction obligatoire pour les enfants travaillant en usine, et imposé l’alternance entre enseignement et travail productif. Quelles que soient les limites de cette pratique (qui acceptait le travail salarié des enfants) Marx y voit la preuve de la possibilité d’un enseignement intégral :
« Il suffit de consulter les livres de Robert Owen pour être convaincu que le système de fabrique fait germer l’éducation de l’avenir, éducation qui unira pour tous les enfants au dessus d’un certain âge le travail productif avec l’instruction et la gymnastique, et cela non seulement comme méthode pour accroître la production sociale, mais comme la seule et unique méthode pour produire des hommes complets. » (les passages soulignés le sont par Marx).
Comme le montre la référence appuyée à Owen, cette conception de l’enseignement n’est pas propre à Marx : elle était courante dans l’Association Internationale des Travailleurs, et on la retrouve chez Proudhon à ceci près que Marx défendait le principe de gratuité, d’obligation à l’instruction et le refus du contrôle de celle-ci par les pères de famille.
Ce qui pourrait surprendre ici est la prise de position favorable à un « travail productif » des enfants. On pourrait l’expliquer par l’époque, certes, mais sur le fond cette position est cohérente avec la conception que Marx se fait du travail, une fois émancipé du capital : réalisation de la finalité humaine par les hommes eux-mêmes, il ne saurait alors s’agir d’une contrainte imposée aux enfants.
3. L’homme complet en germe dans le travailleur exploité.
La réflexion sur la virtualité d’un « homme complet » révélé (et certes pas du tout réalisé) par les lois de fabrique sur l’instruction des enfants entraîne Marx sur ce thème : la grande industrie capitaliste a mis fin à la spécialisation mutilante dans la division sociale et manufacturière du travail, elle a mis à jour la technologie et la science comme méthodes conscientes de production, elle révolutionne incessamment le mode de production et donc la vie sociale elle-même, elle instaure, on l’a vu, à la fois la « fluidité des fonctions » et reproduit en même temps « l’ancienne division du travail ».
Marx résume alors le tout d’une formule frappante :
« … contradiction absolue entre les nécessités techniques de la grande industrie et les caractères sociaux qu’elle revêt sous le régime capitaliste ».
La grande industrie et le machinisme, en tant que valeurs d’usage (ou plus exactement en tant qu’utilités) malgré les déformations et spécificités matérielles qu’ils revêtent sous la domination du capital, « réclament » d’autres rapports sociaux. Elles jettent les bases d’un homme complet, polyvalent, conscient, un ouvrier technicien intellectuel assumé et accompli, un homo sapiens faber, et en même temps elle le nie, l’empêche d’advenir, le mutile, l’écrase, le convertit en son contraire monstrueux, travailleur complètement assujetti ou « monstruosité d’une armée industrielle de réserve, tenue dans la misère, afin d’être toujours disponible pour la demande capitaliste » (cette expression d’ « armée de réserve » apparaît ici, mais ne sera fondée théoriquement que dans la septième section).
« Mais si la variation dans le travail ne s’impose encore qu’à la façon d’une loi physique, dont l’action, en se heurtant partout à des obstacles, les brise aveuglément, les catastrophes mêmes que fait naître la grande industrie imposent la nécessité de reconnaître le travail varié et, par conséquent, le plus grand développement des aptitudes du travailleur, comme une loi de la production moderne et il faut à tout prix que les circonstances s’adaptent au fonctionnement normal de cette loi. C’est une question de vie ou de mort. Oui, la grande industrie oblige la société sous peine de mort à remplacer l’individu morcelé, porte-douleur d’une fonction productive de détail, par l’individu intégral qui sache tenir tête aux exigences les plus diversifiées du travail et ne donne, dans les fonctions alternées, qu’un libre essor à la diversité de ses capacités naturelles ou acquises. » (le passage souligné l’est par moi, VP).
4. L’enseignement professionnel.
Après cette envolée, Marx revient à l’enseignement, cette fois-ci l’enseignement professionnel, revendication dont la société bourgeoise ne donne que l’ombre (que l‘on regarde ce que l‘on ose aujourd‘hui appeler « technologie » dans les collèges en France et l‘on aura l‘ombre de cette ombre ! ).
« Introduire l’enseignement de la technologie, pratique et théorique, dans les écoles du peuple » demande, estime t’il, plus qu’une loi coercitive à conquérir de haute lutte : cela demande en fait « la conquête inévitable du pouvoir politique par la classe ouvrière ». C’est la deuxième fois -mais la première c’était au moyen d’une citation de bas de page- que ce thème est avancé dans le Capital.
5. Droit des enfants et transformation de la famille.
La grande industrie a sapé les bases économiques de la famille, qui n’est plus ni une unité de production ni un noyau de propriété (chez les prolétaires), et a fait apparaître la vente du travail salarié des enfants par les pères de famille. Si l’autorité paternelle devient ainsi un rouage économique, alors des lois doivent protéger les enfants contre leurs parents, ce que disent clairement là encore les rapports des inspecteurs de fabriques. Ce faisant ils en disent bien plus :
« Si terrible et si dégoûtante que paraisse dans le milieu actuel la dissolution des anciens liens de famille, la grande industrie, grâce au rôle décisif qu’elle assigne aux femmes et aux enfants, en dehors du cercle domestique, dans des processus de production socialement organisés, n’en crée pas moins la nouvelle base économique sur laquelle s’élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes. Il est aussi absurde de considérer comme absolue et définitif le mode germano-chrétien de la famille que ses modes oriental, grec et romain, lesquels forment d’ailleurs entre eux une série progressive. Même la composition du travailleur collectif par individus de deux sexes et de tout âges, cette source de corruption et d’esclavage sous le règne capitaliste, porte en soi les germes d’une nouvelle évolution sociale. Dans l’histoire, comme dans la nature, la pourriture est le laboratoire de la vie. »
L’idée d’une « forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes » (ainsi qu’entre les âges) n’est pas plus développée : il ne s’agit pas de lire dans la boule de cristal, mais de montrer la poussée du nouveau sous les antagonismes du capital, la poussée d’autres rapports sociaux appelés à naître des contradictions poussées à leur terme de ceux d’aujourd’hui.
6. Généralisation des contradictions.
La concurrence (l’exemple cité est terrible : les patrons d’entreprises réglementées se plaignent que les jeunes qu’ils exploitent vont, la journée limitée finie, faire des heures chez leurs concurrents non réglementés ! ), et la volonté ouvrière -un rapport d’enquête sur les mines est très longuement cité : les travailleurs interrogés disent sur chaque sujet très clairement ce qu’ils veulent, mais que par eux-mêmes ils ne peuvent pas et qu’il leur faut des lois- poussent à la généralisation de la législation du travail.
La grande industrie se généralise du même pas, elle nivelle le corps social et étend ses contradictions.
« Avec les conditions matérielles et les combinaisons sociales de la production, elle développe en même temps les contradictions et les antagonismes de sa forme capitaliste, avec les éléments de formation d’une société nouvelle, les forces destructives de l’ancienne. »
Alinéa 10 : grande industrie et agriculture.
Marx avait l’intention de consacrer des travaux ultérieurs du Capital à l’agriculture, qui fut l’un de ses sujets de préoccupation dominant -sans doute plus que l’industrie à l’échelle de toute sa vie.
Mais il n’achèvera pas ces travaux. Aussi ces trois pages, peu de choses, sont-elles assez précieuses, d’autant qu’elles sont denses et concluent la quatrième section.
1. La révolution industrielle dans l’agriculture.
Dans l’agriculture l’élimination de la main-d’œuvre par la mécanisation est beaucoup plus radicale que dans l’industrie. L’action nivelante de la subordination réelle de toute forme de travail au capital, si elle s’exerce librement et pleinement (ce qui n’était guère que le cas qu’en Angleterre au moment de la parution du livre I du Capital) est donc particulièrement révolutionnaire :
« Dans la sphère de l’agriculture, la grande industrie agit plus révolutionnairement que partout ailleurs, en ce sens qu’elle fait disparaître le paysan, le rempart de l’ancienne société, et lui substitue le salarié. Les besoins de transformation sociale et la lutte des classes sont ainsi ramenés dans les campagnes au même niveau que dans les villes. »
2. Vers une synthèse supérieure.
Le mode de production capitaliste rompt le lien ancien qui selon Marx unissait agriculture et industrie : il fait de l’agriculture une branche industrielle à part. Cela ne semble pas abolir pour Marx la spécificité de l’agriculture par rapport à l’ensemble de l’industrie, car il appelle de ses vœux un nouveau stade, post-capitaliste, où les deux se retrouveraient :
« Le mode de production capitaliste (…) crée en même temps les conditions matérielles d’une synthèse nouvelle et supérieure, c’est-à-dire l’union de l’agriculture et de l’industrie sur la base du développement que chacune d’elle acquiert pendant la période de leur séparation complète. »
L’homme complet serait à la fois rural et urbain ou plutôt serait autre chose, une synthèse supérieure ; la séparation radicale entre ville et campagne est mutilante de part et d’autre.
3. Le capital comme procès de destruction de la terre et du travailleur.
Mais il y a un problème supplémentaire : le capital n’exploite pas seulement la force productive du travail, mais celle de la nature et cela, en son temps, Marx le repère d’abord dans l’agriculture (il ne pouvait pas connaître le péril de l’exploitation des énergies hydrocarbonées). Non seulement le capital exploite et mutile les travailleurs, mais il « trouble encore les échanges organiques entre l’homme et la terre, en rendant de plus en plus difficile la restitution de ses éléments de fertilité, des ingrédients chimiques qui lui sont enlevés et usés sous forme d’aliments, de vêtements, etc. »
Une longue note, indigeste, rend hommage au grand agronome et chimiste allemand Justus Liebig pour avoir établi scientifiquement les côtés négatifs de l’agriculture moderne, puis rectifie des informations inexactes de Liebig concernant les économistes anglais. En fait, à cette occasion, mais de façon peu accessible (il résume des résultats de ses propres recherches dans les manuscrits de 1862-1863 dits Théories sur la plus-value), Marx se prononce contre la théorie des rendements décroissants, importante notamment chez Malthus et Ricardo. Ceci permet de dire que sa propre critique du capitalisme en agriculture ne repose pas sur une quelconque loi des rendements décroissants.
Il s’agit de l’idée selon laquelle le capital pour faire de la plus-value dépouille le sol comme il exploite le travailleur -ces deux sources de la valeur réelle, la valeur d’usage, son « père » et sa « mère ». Cela au point que l’on peut parler, en agriculture, d’un « procès de destruction », constatable dans les plaines états-uniennes par exemple.
« La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse :
La terre et le travailleur. »
Tel est le dernier mot de cette section qui est consacrée en fait à la dynamique de la production capitaliste : le capital libère les forces du travail productif en les retournant en forces de destruction contre l’humanité et contre la planète terre. Le tragique est que, dans cette vision d’une vérité déchirante, Marx ne croyait sans doute pas si bien dire …
Cinquième section.
La production de plus-value comme totalité.
Dans le Capital, les troisième, quatrième et cinquième sections sont titrées Production de plus-value absolue, Production de plus-value relative, Recherches ultérieures sur la production de plus-value dans la version française, Plus-value absolue et plus-value relative dans le texte allemand. Ces titres, pour « pédagogiques » qu’ils soient, sont trompeurs, car il suggèrent, plus encore dans la version française, un plan en deux parties suivies d’un simple complément. Le caractère d’annexe de la cinquième section semble être renforcé par sa brièveté.
Mais en fait, la cinquième section est un texte très dense -tellement dense qu’il retrouve, surtout dans ses débuts, la tonalité très « dialectique » de la première section, ce qui pousse le préfacier Louis Althusser à conseiller, cette fois-ci explicitement, de ne pas la lire ! Conseil qu’il faut se garder de suivre. Cette densité s’explique si l’on suit les plans successifs de Marx dans ses manuscrits des années 1861-1863. On comprend alors que la cinquième section est une version abrégée d’éléments divers que Marx a développés beaucoup plus en profondeur dans des manuscrits non publiés de son vivant, qui sont le « chapitre inédit » du Capital, texte de 1864-1865 intitulé Résultat du processus immédiat de production initialement conçu comme une conclusion au livre I, et quelques autres textes des manuscrits de 1861-1863.
On saisira bien mieux l’esprit dans lequel il faut saisir le traité de la plus-value que sont les sections 3 à 5 du livre I du Capital si on les envisage ainsi :
I. La section III sur la plus-value absolue est en fait une étude de la production de plus-value en général en tant que telle, (elle ne comporte d’ailleurs pas de définition de la « plus-value absolue » ), qui dans le rapport social capitaliste domine la production toujours indispensable de valeurs d’usage, comme prolongation du temps de travail pour que le capital existe en se nourrissant du surtravail.
II. La section IV sur la plus-value relative, dans laquelle les deux sortes de plus-value sont en fait définies l’une et l’autre (et l’une par rapport à l’autre) au début, envisage la dynamique de la production de plus-value, donc son développement contradictoire, se saisissant du mode de production et bouleversant toutes les conditions de travail et d’existence des humains et de la nature.
III. La section V n’est pas un simple complément, bien qu’elle soit réduite et émiettée dans le Capital par rapport aux matériaux qui ont servi à sa rédaction, cela plus encore dans l’édition française revue par Marx. Dans sa dense brièveté elle dégage plusieurs concepts importants dans lesquels les deux formes de plus-value sont saisies dans leur unité contradictoire, comme une totalité.
Cette progression ternaire est évidemment hégélienne (elle correspond aux catégories de l’en soi, du pour soi et à leur synthèse, en soi et pour soi), mais il ne s’agit pas du tout chez Marx de coquetterie ni d’application scolaire d’un schéma, mais d’une dynamique autonome de la recherche et de la pensée, celle là même qu’il a appelée (dans le texte de 1857 intitulé Introduction générale) la « reconstruction du concret par la voie de la pensée » par étapes successives, comme concret pensé.
La cinquième section peut être résumée assez rapidement, ce que je vais tenter de faire mais tout en soulignant le contenu et l’importance des concepts dégagés et en référant à des développements complémentaires éclairants dans les manuscrits de Marx.
Chapitre XVI.
Unité de la plus-value absolue et relative.
1. Rappel : travail productif et moyens de production.
Marx commence par rappeler la distinction entre travail productif et moyens de production dans sa définition générale du travail, non spécifique au mode de production capitaliste.
A cette occasion, une remarque intéressante :
« L’homme crée un produit en appropriant un objet externe à ses besoins, et dans cette opération le travail manuel et le travail intellectuel sont unis par des liens indissolubles, de même que dans le système de la nature le bras et la tête ne vont pas l’un sans l’autre. »
Dans le travail productif comme tel, considéré en général abstraction faite des rapports sociaux d’exploitation, pas de séparation entre « manuel » et « intellectuel », entre idées et matières, mais unité naturelle immédiate des deux.
2. Le travail productif est une catégorie sociale globale.
Marx poursuit en distinguant la notion de travail productif de celle de simple travail manuel ou travail sur des matières. Ses déterminations en effet s’élargissent forcément dés lors qu’on l’envisage, comme il se doit, comme travail productif à l’échelle de la société : des activités comportant peu ou pas de contacts avec la matière en font partie dés lors qu’elles contribuent à la production du produit social global.
Le travailleur productif collectif comporte donc beaucoup plus que les travailleurs productifs au sens étroit, et cela d’autant plus, justement, que les forces productives de la société sont développées. Il s’ensuit que la notion de « travailleurs productifs » chez Marx ne peut pas être ramenée purement et simplement aux seuls « ouvriers » dans l’industrie, l’agriculture et les transports et s’étend très loin : plus le caractère social de la production s’affirme, plus elle s’étend.
3. Travail productif et travail improductif.
Les deux points précédents ne sont pas spécifiques du mode capitaliste de production.
Dans celui-ci, et de son point de vue (que l‘on retrouve chez les économistes), le travail productif défini selon la détermination du capital n’est que celui qui rend une plus-value au capitaliste.
Pour se faire comprendre, Marx donne cet exemple :
« Un maître d’école est productif non parce qu’il forme ses élèves mais parce qu’il rapporte des pièces de cent sous à son patron. Que celui-ci ait placé son capital dans une fabrique de leçons plutôt que de saucissons, c’est son affaire. »
Dans cet exemple, nous pouvons remarquer que le maître d’école (dans une institution privée lucrative) rapporte une plus-value prise sur ce que paient les clients de l’école pour cette marchandise d’un genre spécial qu’est la force de travail de leurs enfants. Il ne s’agit pas ici d’un travail directement productif de marchandises, mais en augmentant le nombre de forces de travail existantes, et le cas échéant en en élevant la qualification, il participe de l‘augmentation de la plus-value sociale .
En fait, ce passage est un condensé elliptique, ramassé et partiel de développements autrement plus importants des manuscrits de Marx.
1°) Dans les Théories sur la plus-value, improprement appelées « livre IV du Capital » (manuscrits de 1862-1863), la section IV, intitulée Théories sur le travail productif et improductif, dialogue fructueux avec Adam Smith et critique féroce des économistes bourgeois « vulgaires », nous avons la critique de deux conceptions liées entre elles, celle, franche et « vraie » dans le cadre capitaliste, selon laquelle seul est productif le travail salarié produisant de la plus-value et donc le capital, et celle, naïve et grossière, selon laquelle est productif le travail qui fournit des objets marchands concrets, conceptions présentes toutes deux chez Smith et chez les « vulgaires ».
Dans la critique de cette dernière conception, on voit que pour Marx le travail fournisseur non pas d’objets marchands, mais de services, peut être productif du point de vue du capitaliste qui l’exploite, mais ne produit pas de plus-value supplémentaire à l’échelle sociale globale : le service est une valeur d’usage et à ce titre il s’achète et se vend comme une marchandise, mais son achat relève de la forme M-A-M, échange simple de marchandise, non de l’accumulation de capital A-M-A’. Sa vente peut rapporter une plus-value au capitaliste vendeur employant des salariés, mais alors celle-ci provient d’un transfert venant des capitalistes employant des salariés productifs de marchandises objets, qui s’achètent sa valeur d’usage. Pour réaliser une plus-value la marchandise doit circuler et ne pas disparaître au moment de sa consommation comme cela se produit pour le service du coiffeur, du violoniste ou de la prostituée.
Notons ici pour clarifier les choses que depuis le XIX° siècle beaucoup de services sont devenus des objets marchands, dans le domaine notamment de la communication, de l’information, etc., véhicules de la plus-value aussi bien que peuvent l’être des sacs de patates ou des voitures.
Dans ce texte Marx donne aussi de nombreux éléments qui s’opposent à la conception capitaliste ou ouvriériste selon laquelle seul le travail de type « industriel » serait productif pour le capital :
-Le travail non manuel lié à la production sociale est productif lui aussi, comme on l’a vu.
-« Cuisiner son plat » ou « cirer ses chaussures » ne produit pas directement de plus-value mais assure le soubassement de cette production : il est nécessaire d’étendre cette remarque de Marx à la sphère essentielle du travail domestique lié à l’oppression des femmes.
-Le travail qui « forme, développe, entretient, ou reproduit » la puissance de travail ou force de travail, par exemple celui de l’enseignant ou du médecin, est productif. Remarque importante qui range dans la classe ouvrière productive, si l’on se situe du point de vue des rapports de production, les professions de l’éducation et de la santé.
Ajoutons que si la pression sociale a obtenu que santé et éducation soient mises partiellement en œuvre non uniquement comme productives ou reproductives de marchandise force de travail, mais comme des services utiles en général, ayant en vue la formation humaine ou le soin en soi, le soin aux vieillards par exemple, alors elles perdent partiellement ce caractère productif pour le capital à l’échelle sociale (bien que, d’autre part, leur exploitation puisse rapporter une plus-value à un capitaliste individuel à la façon des services), et elles apparaissent comme de pures dépenses improductives, au fond illégitimes -ce qu‘elles sont dans notre société.
D’un autre côté, remarque Marx, il est souvent difficile de les distinguer des services contraints, socialement improductifs mais nécessaires à la reproduction des rapports d’exploitation, assurés par les « drôles et drôlesses » que sont les agents de répression, de nombreux fonctionnaires, idéologues, personnels cléricaux, polices des consciences et autres (à leur égard Marx s’accorde en fait assez bien avec le « libéral » Smith qui les traitait de parasites purs et simples ! ).
On comprend au vu de ces quelques données résumées que les théories « réfutant » Marx sur la base de la tertiarisation de l’économie, etc., ne réfutent en réalité qu’un ouvriérisme tributaire des conceptions fétichistes sur le travail productif que critiquait Marx.
2°) Le « chapitre inédit », dans sa deuxième partie, reprend à son tour l’affirmation selon laquelle seul est productif pour le capital le travail qui créé directement de la plus-value.
Marx y ajoute que le fétichisme inhérent à la société bourgeoise fait que sont assimilées cette productivité ainsi étroitement définie et la productivité en général, la seconde étant arbitrairement ramenée à la première, et d’autre part qu’il fait croire que la séparation entre travail productif et improductif recouperait celle entre travail produisant des objets marchandises et travail fournissant des services, ce qui n’est pas le cas comme on l‘a vu.
Ensuite, il précise que le travail productif de capital est plus étendu que le travail strictement productif de marchandises industrielles ou agricoles pour une autre raison, qui est son caractère social -c’est le point 2 ci-dessus, repris dans la section V du Capital comme valable pour tout mode de production- puis que le salariat a forcément plus d’extension que le travail productif de plus-value, car la domination du capital généralise le rapport marchand en généralisant le rapport salarial.
Plusieurs autres précisions sont apportées rapidement, comme celle-ci : la production de biens de luxe, qui entrent dans la consommation improductive de capital de ses détenteurs, devient elle-même nécessairement une production capitaliste et, à ce titre, productive pour ses possesseurs. Cette production d’ « articles non reproductifs » (car, comme les services, consommés et détruits par leurs possesseurs et non réutilisés productivement comme biens de production ou biens de consommation des producteurs prolétaires) peut devenir parasitaire et menacer le cycle de la production : autre remarque faite en passant que l’on pourrait transposer à d’autres secteurs contemporains, comme celui productif des biens de destruction, ou secteur militaire.
Il ressort de ces deux textes, celui des Théories sur la plus-value et celui du « chapitre inédit », que la notion de travail productif, et de travailleur productif, chez Marx, est loin de se réduire à « travail industriel » ou à « travail manuel » ainsi que « marxistes » et « antimarxistes » officiels l’ont souvent cru et fait croire au XX° siècle. Mais dans le Capital, ces données sont comprimées ou sublimées, et il n’en reste pas grand-chose. Dans son plan final Marx a modifié la répartition des thèmes qu’il avait initialement envisagée entre les livres I et II du Capital : dans les manuscrits de 1857-1858 dits Gründrisse, et dans les plans des années 1861-1863, l’accumulation est en effet rattachée à la circulation du capital, non à sa production, et donc au futur livre II. Finalement elle sera incluse dans le livre I et conçue comme essence même de la production capitaliste, ce qui conduisit Marx a renoncer au « chapitre inédit » qu’il avait écrit comme le brouillon de la dernière section du livre I, et à le remplacer par plusieurs sections : la sixième sur les salaires et les septième et huitième sur l’accumulation, intégrant ainsi, pour le public, des données essentielles dont il jugeait prudemment ne pas pouvoir reporter la publication à une date indéterminée, et n’en gardant dans la cinquième section, que les données strictement indispensable pour traiter succinctement des relations entre les deux sortes de plus-value.
4. Identité et différence des deux formes de plus-value ; subordination formelle et subordination réelle du travail au capital.
Cette épuration du texte, que l’on peut regretter, est encore plus forte dans la version française revue par Marx. Estimant -à tort de notre point de vue- que les lecteurs français pouvaient encore moins que les autres digérer des concepts dialectiques rapidement présentés, il a purement et simplement retiré du paragraphe qui suit tant les phrases qui insistent sur l’identité profonde entre les deux sortes de plus-value que celles qui présentent de façon synthétique les notions de subordination formelle et de subordination réelle du travail au capital.
La version française se borne à dire que la production de plus-value absolue est le point de départ de la production de plus-value relative, et que la différence entre elles se développe quand il s’agit d’élever le taux de plus-value, donc avec le développement du mode de production capitaliste.
Le texte allemand est lui aussi assez rapide mais tout de même pas autant. Il présente successivement deux idées contradictoires mais liées, celle de l’identité puis celle de la différence des deux formes de plus-value, leur différence se développant sur la base de leur identité initiale (il y a donc, en termes hégéliens, identité de leur identité et de leur différence).
Il y a en effet identité : la plus-value relative est absolue puisqu’elle suppose forcément l’existence du temps de surtravail prolongeant la journée de travail, et la plus-value absolue est relative puisqu’une certaine productivité du travail, réduisant la valeur de la force de travail et donc le temps nécessaire à sa reproduction, lui est préalablement nécessaire aussi. Mais dans le mouvement de la plus-value, c’est-à-dire l’élévation de son taux avec le développement du mode de production capitaliste, les deux deviennent distinctes, quoique toujours entremêlées comme on l’a vu.
Avant ce passage, le texte allemand introduit, en une phrase, les notions de subordination formelle et de subordination réelle du travail au capital qui proviennent elles aussi du « chapitre inédit » : la première est associée à la plus-value absolue et constitue le rapport social salarial (achat et vente de la force de travail instituée marchandise), la seconde est associée à la plus-value relative et c’est en elle que consistent l’affirmation et l’essor du capital comme mode de production. La première institue le capital comme rapport de production, la seconde comme mode de production qui fait des forces productives de la terre et du travailleur sa matérialisation. Ce sont deux moments l’un et l’autre nécessaires à la définition du capital comme rapport social de production, et non pas les composantes d’une quelconque périodisation historique du capitalisme.
Marx distingue ensuite de la subordination formelle ou réelle du travail au capital les cas de surtravail hybrides, non capitalistes par leur forme sociale mais prises dans les rets du capital marchand ou usuraire. Cette remarque peut s’appliquer notamment à l’esclavage américain et au second servage européen, ou au péonage latino-américain ou encore à des formes asiatiques d’exploitation activées par l’apparition de débouchés commerciaux et par la concurrence. Elle doit éviter bien des confusions, y compris, dans le texte même du Capital, celle que l’on peut faire dans le passage sur les provinces danubiennes (ci-dessus section III, chapitre X, alinéa II). L’activation et la dégradation par le capital de formes antérieures d’exploitation du travail est un mode de transition vers le capitalisme lorsque celui-ci, déjà constitué ailleurs, vient s’emparer d’un secteur ou le satellise en tant que « périphérie », comme on dira au XX° siècle.
5. La productivité du travail en tant que force naturelle, surtravail et plus-value.
Tout ce qui précède ne concerne que les deux-trois premières pages de la section V, tant la condensation de notions bien plus approfondies dans les manuscrits de Marx y a été forte. Le reste du chapitre XVI traite de la question suivante, posée à partir du constat de l’unité de l’identité et de la différence des deux formes de plus-value : n’y a-t’il pas une base naturelle à la production de plus-value, dans la productivité naturelle de la terre et des forces humaines ?
Si Marx creuse un peu cette question, c’est pour une raison précise : l’économie politique traite la plus-value capitaliste comme une donnée naturelle. Chez Ricardo, la force productive du travail est la source de la plus-value, et c’est tout. Chez ses disciples de plus en plus « vulgaires », comme John Stuart Mill auquel sont consacrées les dernières pages du chapitre, ces conceptions, claires chez Ricardo, se dégradent en représentations à la fois de plus en plus grossières et alambiquées. Il importe donc de distinguer productivité naturelle et production d’un surproduit social par du surtravail en général, et de plus-value en particulier.
La productivité de la nature, liée à la fertilité du sol, au climat, etc., et la productivité humaine elle-même variable selon les « races » -ce terme fait évidemment partie du langage courant lors de la parution du Capital-, âges et sexes, est certes indispensable à la possibilité même du surtravail social, comme une précondition. Mais ce sont les facteurs sociaux, déterminant la manière dont est utilisée cette précondition, qui sont décisifs.
Ainsi, la nature tropicale ou équatoriale semble immédiatement la plus productive, mais ce n’est pourtant pas sous ces climats qu’est née la production capitaliste. Par elle-même une forte productivité naturelle du travail incite aussi bien voire plus au temps libre qu’à l’exploitation. Si par exemple le capital force des indigènes, qui vivaient avant lui toute une semaine sur le fruit d’une seule journée de travail, à lui acheter dorénavant ce droit de vivre en travaillant pour lui sept jours sur sept, la nature n’y est pour rien …
La cause du surtravail en général dans les modes de production fondés sur l’exploitation du travail par une classe dominante, et de la plus-value en particulier dans le mode capitaliste de production, n’est jamais cette productivité préalable, mais toujours le rapport social spécifique d’exploitation qui assure la contrainte au surtravail : distinguons nature et rapport social.
Chapitre XVII.
Rôles respectifs et combinés de la durée, de l’intensité et de la productivité du travail.
1. L’intensité du travail, moyen terme entre durée et productivité.
Le taux de plus-value, rapport entre la plus-value et la valeur de la force de travail, varie en fonction de trois facteurs : la productivité du travail, son intensité et sa durée.
Il est frappant qu’ici l’intensité du travail est mise par Marx sur le même plan que les deux autres facteurs, productivité et durée, qui correspondent respectivement aux plus-values relative et absolue.
Nous avons vu cette notion surgir pour la première fois dans le chapitre sur la manufacture, puis être approfondie à propos des conséquences du machinisme servant à faire augmenter l’intensité du travail quand des lois en font baisser la durée.
Cette fois-ci elle est conceptuellement le moyen terme entre productivité et durée. La notion d’intensité ne correspond donc pas à une troisième sorte de plus-value : relevant de la « consommation » productive du temps, elle relève de la plus-value absolue. Mais comme il s’agit d’une consommation intensive et non extensive, qui relève de la quantité en tant que degré, elle présente des traits qui l’apparentent aussi à la productivité, donc à la catégorie de la qualité et à la plus-value relative.
En tant que moyen terme, elle n’est pas une espèce supplémentaire de plus-value mais elle exprime l’unité profonde des deux autres termes.
Sans en avoir l’air, du chapitre XVI qui reposait sur l’idée d’identité et de différence des deux sortes de plus-value, au chapitre XVII qui réintroduit leur unité sur une base supérieure par ce moyen terme qui est l’intensité, les raisonnements sous-jacents de Marx (mais dont il ne fait pas de doute que s’il a voulu, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, en épargner l’explicitation à ses lecteurs, il les mettait en œuvre avec une maîtrise consciente) sont passés de ceux de la deuxième section de la Logique hégélienne (doctrine dite de l’Essence) à ceux de la troisième section (doctrine dite du concept, ici du syllogisme).
Cela dit, ajoutons, pour rassurer le lecteur qui demande à être aidé dans la lecture du Capital, que la connaissance de cet arrière-plan conceptuel n’est pas obligatoire pour comprendre ce qui suit.
2. Actions respectives de la productivité, de l’intensité et de la durée du travail sur le rapport entre plus-value et valeur de la force de travail.
Je résume ici les alinéas I, II et III qui isolent successivement les effets des variations de la productivité, puis de l’intensité, puis de la durée du travail, abstraction faite à chaque fois des variations des deux autres facteurs. Pour faire ressortir les traits mixtes du facteur intensité, j’en traite en dernier lieu.
Alinéa I.
Les variations dans la productivité du travail ne font pas varier la valeur totale des marchandises produites : c’est là un point fondamental qu’il est empiriquement très facile d’oublier (première loi présentée par Marx).
Comme on l’a vu, à l’échelle sociale, les variations de productivité font varier la valeur de la force de travail, et par là la quantité de plus-value : la relation de causalité se déroule dans ce sens là et pas autrement, productivité/valeur de la force de travail/plus-value (troisième loi présentée par Marx).
Donc, du point de vue de la productivité, valeur de la force de travail et quantité de plus-value varient en sens inverse l’une de l’autre (seconde loi présentée par Marx).
Tout en prenant ces trois lois pour des lois naturelles et non spécifiquement capitalistes, Ricardo les avaient bien vues, mais deux points restent à préciser :
1. Dans les variations opposées de la valeur de la force de travail et de la plus-value, leurs proportions respectives, qui sont tout aussi importantes pour le capital que leur rapport arithmétique, ne varient pas de la même façon : plus la part du surtravail est déjà grande, donc la productivité élevée, plus la proportion dans laquelle la plus-value peut encore grandir faiblira.
2. Comme la baisse de la valeur de la force de travail provient de la baisse de valeur des biens de consommation qui l’entretiennent, la reproduisent et la forment, son « pouvoir d’achat », dirions-nous, reste le même, mais il est possible qu’il augmente (donc qu’il s’étende à d’autres marchandises) car cette baisse de valeur peut être moindre du fait de la lutte de la classe ouvrière.
Les hausses de salaires, dans le mouvement réel du capital et de la lutte des classes, ne sont donc en général rien d’autre qu’une dévalorisation de la force de travail moindre que celle qui correspondrait mathématiquement aux effets de la hausse de la productivité du travail.
Dans ce cas, le niveau de vie du prolétariat va augmenter mais l’écart entre les classes va augmenter aussi, ce qui s’est effectivement passé.
Alinéa III.
Les lois présentées pour les effets des variations de la durée du travail sont inverses de celles qui concernent sa productivité.
Les variations de la durée font varier dans le même sens la valeur totale produite.
La relation de causalité se déroule dans le sens durée/surtravail(plus-value)/valeur de la force de travail, à savoir que la valeur de la force de travail baisse proportionnellement à la plus-value.
Ce sont les variations de la plus-value qui se répercutent donc sur les variations proportionnelles de la valeur de la force de travail. A cela s’ajoute le fait qu’elle font aussi baisser absolument, et non pas seulement de façon proportionnelle, cette valeur, puisque la hausse du temps de travail ne s’accompagne pas d’une hausse des salaires. De plus, même s’il y a une hausse salariale compensatrice, il y a toujours un point où l’usure de la force vitale de travail est telle que l’allongement du temps de travail en est un gaspillage destructeur.
Alinéa II.
L’intensité fonctionne comme la productivité pour la quantité de marchandises, qui varie avec elle, et comme la durée pour la valeur totale produite, qui varie aussi avec elle, et pour le rapport plus-value/valeur de la force de travail.
Des variations de la plus-value et de la valeur de la force de travail dans le même sens, dans des proportions diverses, sont donc possibles. Mais l’usure de la force de travail est accélérée par la hausse de l’intensité du travail qui par là la dévalorise, comme cela se passe avec l’allongement du temps de travail.
Un degré d’intensité moyenne du travail se forme à l’échelle nationale, et différents degrés distinguent différents pays.
3. L’hypothèse d’une chute de la productivité du travail en régime capitaliste.
Dans la pratique les trois paramètres varient simultanément. Il n’est toutefois pas nécessaire d’envisager toutes les combinaisons mathématiques possibles, d’une part parce qu’elles peuvent se déduire des lois propres à chaque facteur, d’autre part parce qu’elles ne se présentent pas toutes fréquemment.
L’hypothèse d’une chute de la productivité du travail en régime capitaliste, envisagée dans la première section de l’alinéa IV, est tout à fait exceptionnelle. Des situations de guerre, crise économique grave avec liquidations d’outils de travail productif, peuvent la faire advenir momentanément. Au XIX° siècle cependant, il était entendu chez beaucoup d’économistes que cette situation s’était produite en Angleterre dans les années 1799-1815, et c’est pour cela que Marx en parle.
C’est là un cas remarquable d’inversion idéologique pessimiste, car en réalité ces années furent celles d’une explosion de la durée, de l’intensité et de la productivité industrielle du travail, puisqu’il s’agit du moment clef de la révolution industrielle. Mais elles furent vécues comme une catastrophe, ce qu’elles furent d’ailleurs pour la vie quotidienne réelle du plus grand nombre, car la tension de la guerre antijacobine avec la France, de la pression de la rente foncière dans un contexte de « pain difficile » avec la mise en culture de terres jusque là improductives, et d’émission monétaire à cours forcé, furent l’arrière-plan social et politique de l’industrialisation, qui n’a pas été spontanée.
C’est pourquoi l’économie politique de ce véritable accouchement du capitalisme en tant que mode de production mondialement décisif et bientôt dominant, fut marquée du sceau d’un pessimisme profond plein de tristes pressentiments, sous deux formes différentes -Ricardo et Malthus. La « loi des rendements décroissants » en agriculture est décisive chez ces deux auteurs (par ailleurs opposés) qui observent la hausse des prix du pain et donc du salaire nominal, mais pas du salaire réel, et en concluent que les profits baissent par rapport aux salaires et aux rentes.
Marx juge « tout imaginaire » une baisse dans le taux de la plus-value à ce moment décisif (même en admettant une baisse possible de la fertilité du total des terres cultivées) : au contraire, plus-value absolue et relative ont progressé fortement par l’allongement de la journée, l’intensification du travail et, aurait-il dû ajouter ici, l’essor du machinisme. Le paupérisme et la misère ont progressé du même pas que l’efficacité de la production, ce qui est justement caractéristique du capitalisme.
4. L’évolution dominante : baisse de la durée, hausse de la productivité et de l’intensité du travail.
En système capitaliste, l’évolution dominante (heurtée, en fonction des cycles et des crises, ce qui n’est pas abordé ici) associe la hausse de la productivité du travail, technologique et organisationnelle, par des révolutions successives du mode de production, avec la baisse de la durée moyenne du travail sous la pression des luttes de la classe ouvrière et parce que cette baisse est rendue possible par la hausse de la productivité, et une hausse de l’intensité du travail, facilitée et nécessitée par sa baisse, associée à la hausse de la productivité car les patrons utilisent les machines pour l’imposer, qui compense largement et au-delà, pour le capital, la baisse de sa durée.
Mais l’essentiel de ce que Marx dit ici n’est pas propre au capitalisme, mais au travail productif en général et donc peut s’appliquer à une société de producteurs librement associés :
« Plus le travail gagne en force productive plus sa durée peut diminuer, et plus sa durée est raccourcie plus son intensité peut croître. »
La hausse de l’intensité d’un travail humain raccourci dans sa durée, qui est une forme d’exploitation dans le mode de production capitaliste, peut donc s’entendre comme une amélioration qualitative du travail : si tous travaillent peu de temps, leur travail en sera d’autant plus efficace.
Alors que le capitalisme achète le loisir d’une seule classe en transformant en temps de travail (ou de chômage) la vie de l’immense majorité, il rend possible d’autres rapports sociaux dans lesquels tous travailleraient mais fort peu de temps. La totalité du temps de travail serait du travail nécessaire socialement.
Très malencontreusement, Marx écrit dans l’édition française que cette diminution du temps de travail permettrait une généralisation du travail manuel, alors que le mot « manuel » ne figure pas dans le texte allemand, et pour cause : il s’agit en fait du travail productif socialisé, qui est loin de se réduire au travail « manuel », lequel dans la société des producteurs librement associés serait d‘ailleurs tout autant intellectuel que manuel. L’adaptation à la mentalité supposée du lectorat français est allée ici jusqu’à introduire chez Marx un zeste déplacé de proudhonisme.
Chapitre XVIII.
Ce dernier chapitre est complémentaire et vise à des éclaircissements par rapport à l’économie politique et au vocabulaire.
Il procède en trois temps.
1. Le taux de la plus-value consiste dans les rapports suivants, égaux entre eux : plus-value/capital variable, plus-value/valeur de la force de travail, surtravail/travail nécessaire.
2. Dans l’économie politique classique (la « vulgaire » est bien plus obscure encore) les formules importantes sont : surtravail/journée de travail entière, plus-value/valeur du produit ou produit net/produit total.
Si l’on veut déduire de ces formules le degré réel d’exploitation du travail, il sera donc systématiquement minimisé puisque le numérateur est toujours ici inférieur au dénominateur. De plus (mais c’est un autre problème) la valeur des moyens de production n’y est pas, implicitement ou explicitement, prise en compte.
3. La formule travail payé/travail non payé pour exprimer le taux d’exploitation, bien que non rigoureusement exacte dans ses termes puisque le salaire n’est pas le prix du travail, mais de la force de travail (ce qui permet justement au capitaliste de se procurer du travail impayé), est admissible comme une expression populaire de surtravail/travail nécessaire.
* * *
Ainsi résumé, ce dernier chapitre, fort court, ne laisse pas transparaître qu’il s’agit vraisemblablement d’un condensé issu de passages plus profonds, là encore, du « chapitre inédit ». Car en terminant sur la caractérisation définitive du capital comme mode d’extraction de travail non payé, Marx résume la nature -cachée et non apparente- de la société capitaliste.
Dans le « chapitre inédit » nous avons, en le présentant de manière plus systématique que dans sa rédaction encore brouillonne, ceci : la production marchande est en réalité production capitaliste reposant sur le travail non payé : s’il y a travail non payé, c’est précisément parce que ce qui est payé est la force de travail, seule marchandise non vendue par les capitalistes et dont la vente ne réalise pas de plus-value, les autres marchandises étant, ou devenant, toutes, des marchandises capitalistes dont la valeur se décompose en C+V+PL.
Par cette vision d’ensemble, appelée par lui le « résultat du processus immédiat de production » (titre du « chapitre inédit »), Marx apportait une sorte de conclusion à sa première version du livre I du Capital.
Nous avons dit que l’imperfection rédactionnelle de ce texte, et la nécessité d’introduire dés le livre I des notions sur le développement du capitalisme, l’ont conduit à modifier son plan. Ainsi la section V a-t’elle été réduite et même purgée, et son tout dernier chapitre n’apparaît-il plus comme une présentation de l’essence profonde du capital, si ce n’est vraiment entre les lignes, mais comme une simple annexe, dans laquelle la notion de « travail non payé » fait transition avec la sixième section sur le salaire.
Sixième section.
Le salaire.
Selon toute vraisemblance, ce sont des considérations politiques, d’éducation ouvrière, qui ont conduit Marx à insérer ce chapitre court et clair dans le premier livre, et seul paru de son vivant, du Capital. Les plans préparatoires de son œuvre et sa logique interne ne permettaient pas de prévoir ce chapitre.
Nous avons vu dans l’introduction que, dans les plans préparatoires, Marx avait d’abord, dés 1857-1858, envisagé un volume sur le capital, suivi de celui sur la propriété foncière et de celui sur le travail salarié, puis de trois parties sur l’Etat, sur les échanges internationaux, et sur les crises et le marché mondial. L’étude du travail salarié, menée systématiquement, aurait comporté les esquisses déjà évoquées sur des sujets tels que le travail productif et improductif, et peut-être des études fines sur les variations du salaire en relation avec la concurrence et avec la lutte des classes. Dans le suivi de la lecture du Capital, c’est seulement plus loin que nous serons en mesure de comprendre pourquoi ce schéma général -capital, propriété foncière, travail salarié- est profondément cohérent. Il n’y a aucun chapitre sur la catégorie « salaire » de prévu ni d’esquissé dans les manuscrits de 1857-1858 (le premier brouillon du Capital) ni dans ceux de 1861-1864 (le second brouillon).
Du point de vue de la logique interne de l’œuvre, le salaire est une catégorie économique différente des catégories dégagées jusque là. Valeur d’usage, valeur d’échange, temps de travail socialement nécessaire, valeur, monnaie, formes de la monnaie, capital, plus-value, force de travail, production de plus-value absolue et relative, subordination formelle et réelle du travail au capital, travail productif ou improductif de plus-value à l’échelle sociale ; l’ensemble de ces catégories a été dégagé par l’analyse des apparences du marché libre et égal, mettant à jour ce qui est dessous. Avec l’explication de l’apparence du salaire comme « prix du travail », nous avons pour la première fois affaire à une démarche intellectuelle en sens inverse des opérations analytiques précédentes, à savoir la reconstruction d’une forme apparente (Marx parle de forme phénoménale) à partir des catégories sous-jacentes déjà mises à jour, en l’occurrence celles de valeur et de force de travail. L’apparence (trompeuse, fausse et vraie, fétichiste) est reconstruite en tant que telle à partir de l’essence sous-jacente, en tant que sa forme de manifestation nécessaire. Nous sommes ici dans la « reconstruction du concret par la voie de la pensée », remarque que nous avons déjà pu faire précédemment (pour la cinquième section), mais qui permet cette fois d’éclaircir des formes apparentes, qui ne sont plus des points de départ, mais des points d’arrivée.
Pour retrouver semblable cheminement, il faudra aller au livre III du Capital : les catégories du profit, de l’intérêt et de la rente foncière capitaliste y sont, comme ici le salaire, reconstruites en tant qu’apparences mensongères mais nécessaires des réalités sous-jacentes que sont la plus-value puis son partage entre capitalistes en général, et entre capitalistes industriels et financiers, et rentiers.
Ce ne sont donc pas des raisons de cohérence du plan du Capital, ni des raisons méthodologiques, qui ont pu conduire Marx à insérer cette section ici, mais l’intérêt politique, et l’instruction des militants, dans la veine de la conférence sur Salaires, prix et profits qu’il avait prononcée devant le Conseil général de l’Association internationale des travailleurs en 1864.
Chapitre XIX.
Le salaire, forme phénoménale trompeuse nécessaire de la vente de la force de travail.
1. Le dévoilement de l’apparence.
Le cœur de cette section consiste dans le dévoilement de l’apparence et son explication.
L’apparence, c’est que le salarié croit vendre « son travail », ce qui n’est ni le produit de son travail (on voit bien que c‘est le capitaliste qui vend ce produit et en ressort enrichi), ni sa force de travail, notion tout à fait mystérieuse et peu accessible a priori pour lui. Il croit donc vendre, de façon assez confuse, le fait d’apporter un certain travail au capitaliste, de travailler pour lui un certain temps. Et donc que ce travail lui est payé (sauf arnaque) tout entier comme tel : pas de travail non payé de la part du salarié, qui n’a qu’à se plaindre du bas niveaux des salaires s’il doit vivre de peu, mais pas d’avoir été grugé de la « valeur de son travail ».
Cette illusion concerne les prolétaires, ce qui, soit dit en passant, contredit l’idée selon laquelle leur place dans les rapports de production les rendraient forcément plus lucides que les autres couches sociales. Ce n’est pas du tout le cas, au contraire, le prolétaire doit se représenter les choses d’une manière fausse, se prendre pour un vendeur totalement libre et l’être dans une certaine mesure, mais un vendeur de quoi ? De « son travail ».
Ainsi, dans le travail salarié, tout le temps de travail du producteur apparaît comme ayant pour but de lui procurer le « prix de son travail » et donc comme étant du travail pour lui-même, ou du moins pour se payer le droit de vivre.
C’est l’inverse du rapport esclavagiste, dans lequel l’esclave marchandise étant lui-même un bien meuble, il semble que tout son temps de travail appartient à son propriétaire, qui doit l’entretenir comme un instrument animé, alors que ce temps comporte forcément le temps nécessaire à la reproduction de la force de travail esclave.
Notons que cette représentation illusoire nécessaire alimente la protestation ouvrière elle-même : on réclamera d’être payé au « juste prix » et on s’imaginera que l’exploitation capitaliste pose problème quand le patron est un « patron voyou ». Quoi qu’une insatisfaction profonde demeure, le salariat n’est a priori pas compris comme exploitation.
Ce voile trompeur est nécessaire au fonctionnement normal et à la reproduction du rapport social. Il sert au fond à éviter la révolution sociale, toutefois il serait tout à fait incomplet là aussi, là plus encore, de réduire la pensée de Marx à l’aspect « tromperie ». Le rapport salarial fonctionne et s’exprime nécessairement sous la forme phénoménale de l’apparence d’un échange normal de « travail contre salaire ». « Forme phénoménale » signifie forme nécessaire trompeuse d’apparition de l’essence sous-jacente.
De la sorte le rapport salarial apparaît comme libre et égal et par là toute la société salariale apparaît comme société marchande d’échangistes sujets de droit libres et égaux. La clef de l’illusion juridique, du fétichisme en général, dans le rapport marchand où la chose devient porteuse du rapport social et le rapport social se réifie dans la chose, triomphe en fait dans le rapport salarial où l’exploitation des producteurs apparaît réellement dans la forme d’un échange entre sujets libres autonomes, et c‘est par là que le fétichisme est généralisé. C’est en effet seulement par le rapport salarial, qui fait de la production une production marchande, que le rapport marchand est généralisé.
L’illusion étant partagée par le capitaliste, qui n’a pas besoin de se prendre pour un exploiteur pour savoir faire ses comptes, la plus-value qu’il récolte une fois vendus les produits du travail apparaît donc comme ne résultant pas du travail, mais du capital -soit des moyens de production, soit des mystères du commerce, soit des vertus non moins mystérieuses du capitaliste … et cette illusion est partagée : le prolétaire productif est perçu et a priori se perçoit lui-même comme un rouage secondaire de la production, auquel on fait la faveur de lui « offrir un emploi », de lui « payer son travail » et de lui donner ainsi le droit de vivre …
2. Les fondements du dévoilement.
Pour résumer la chose par un exemple : quand le prolétaire qui travaille 12 heures en fournit en réalité 6 au patron pour avoir le droit pendant les 6 autres de produire l’équivalent de son propre salaire, il s’imagine a priori qu’il vend son « travail » de 12 heures et que le salaire en est le prix, juste ou non.
La forme « salaire », prix fluctuant par rapport à la valeur de la force de travail pour ce qui concerne son contenu essentiel, revêt donc l’apparence phénoménale de « prix du travail », de tout le travail, voilant la réalité du travail non payé.
Cette illusion est assez simple à comprendre, cependant, elle ne peut être exposée et démontée qu’une fois les catégories de Marx en place : celles de force de travail et de valeur.
En effet si l’on comprend que le prolétaire vend sa force de travail, et qu’il ne peut la vendre réellement (le capitaliste ne peut se l’approprier réellement) qu’en la mettant en œuvre dans le processus de production, on comprend alors que cette mise en œuvre, qui est le travail productif pour le capital à proprement parler, constitue la valeur d’usage, pour son acheteur capitaliste, de la force de travail. Le travail est une valeur d’usage pour le capital : sa valeur d’usage est de créer de la valeur et donc de la plus-value comme celle de l’eau est d’étancher la soif. En tant que source de la valeur, il n’a lui-même pas de valeur. En aucun cas le « travail », mise en œuvre de la force de travail de l’individu vivant qui a dû la vendre, n’est donc payé par le salaire.
Cependant, la définition du salaire est bien « prix du travail » et non pas ce qu’il est essentiellement, prix fluctuant autour de la valeur de la force de travail. Ce dernier a nécessairement pour forme d’apparition la forme salaire : pour que le rapport social fonctionne, autrement dit pour que l’échange de force de travail contre capital variable soit possible, il faut, précisément, qu’il apparaisse comme un échange de « travail » contre « salaire ».
Cette « forme phénoménale » ou forme d’apparition trompeuse mais nécessaire, est, dit Marx, une « forme irrationnelle » comme l’est aussi la notion de « prix du sol » ou « prix de la terre » : la nature non produite par le travail est elle aussi une source de valeur d’usage mais non de valeur. Attribuer une valeur au sol ou au travail est en toute rigueur totalement absurde, toutefois, cette absurdité est logiquement nécessaire pour que la société capitaliste soit ce qu’elle est et puisse se reproduire.
3. Critique de l’économie politique.
L’économie politique classique ne peut parvenir à distinguer travail et force de travail car ainsi tomberait le voile de l’exploitation capitaliste, car l’existence de la plus-value et le fait que la plus-value soit le but de toute la production sont pour elle des données d’évidence naturelle et indiscutable.
Pourtant elle a approché d’assez prêt cette distinction : quand Smith parfois et Ricardo plus systématiquement affirment que la valeur vient du travail, et que la « valeur du travail » correspond à la somme des prix des biens nécessaires à son entretien, à leur insu était substituée la force de travail au travail : le travail est l’opération de la première, comme les opérations d’une machine (sa valeur d’usage) se distinguent de celle-ci. Mais Ricardo ne prit jamais conscience de ce qu’il faisait parfois de fait, et par la suite, dans ses propres développements postérieurs et bien entendu chez les économistes ultérieurs, les choses ne cesseront de s’obscurcir à nouveau (actuellement, la nature de la valeur n’est pas une question pour les économistes, seuls « scientifiques» à ne manifester aucun intérêt à savoir en quoi consiste l’objet exclusif de leurs travaux ! ).
Chapitre XX.
Le salaire au temps.
Les trois autres chapitres relèvent eux aussi du dévoilement de l’apparence et illustrent la thèse du premier chapitre de cette section. Il ne faut donc pas y chercher de théories ou de recherches sur les lois du mouvement des salaires, question qui sera abordée dans la section suivante sur l’accumulation du capital. Il est entendu que si lois du mouvement des salaires il y a, elles sont liées aux variations de la durée, de la productivité et de l’intensité du travail qui ont été présentées dans la section précédente.
La vente de la force de travail se fait par périodes : le prolétaire est payé après une période de travail, sur de la valeur qu’il a lui-même produite. Le salaire au temps est donc la forme normale de vente de la force de travail.
Chez Marx la référence pour la valeur de la force de travail est la journée de travail, véritable catégorie économique et enjeu de la lutte des classes présentée, nous l’avons vu, dans la section III. Dans la valeur de la journée de travail ne s’incorporent pas seulement les frais de subsistance et d’entretien quotidiens, mais les dépenses nécessaires au renouvellement et à la conservation de la force de travail sur des périodes plus longues, semaines, mois, années … divisées en parts correspondant à la journée.
Mais la détermination du prix de la force de travail est généralement horaire, et non à la journée. Cette forme est aujourd’hui généralisée (le SMIC ! ). Le prix horaire est une portion de la valeur journalière : plus la journée compte d’heures, moins les limitations légales valent, plus il est faible, et inversement la limitation légale de la journée de travail le fait remonter.
Le passage de la catégorie valeur à la catégorie prix, concernant la force de travail, semble correspondre à la différence entre la détermination de la valeur comme valeur de la journée de travail et sa division en parts horaires plus ou moins nombreuses, et donc d’un prix d’autant moins élevé qu’il y a beaucoup d’heures. C’est là une tendance « naturelle » pour le capital et ses représentants les patrons : en alternant les périodes de sous-emploi et celles de longues journées de travail, ils font de l’allongement de la journée et de la baisse du « prix du travail » horaire des armes d’exploitation qui se renforcent mutuellement.
La limitation légale de la journée met un frein à cette tendance sans l’annuler complètement, transférant une partie du combat sur la question du tarif des heures supplémentaires au-delà de la limite considérée comme « normale ». Les prolétaires eux-mêmes, qui croient que le salaire est le « prix du travail », pensent alors que c’est au-delà de la limite de la « journée » qu’on se met éventuellement à les voler.
Chapitre XXI.
Le salaire aux pièces.
Forme transformée du salaire au temps, le salaire aux pièces n’exprime pas de rapport de valeur immédiat : il ne correspond pas à la valeur des pièces produites (il ne s’agit pas de la vente de ses produits par l’ouvrier), mais au lieu de mesurer directement le travail par sa durée, il le mesure par la quantité de produits où il se fixe pendant un certain temps. En dernière analyse le salaire aux pièces se réduit donc au salaire au temps et aux formes d’accroissement de l’exploitation et de la lutte de classe qui lui sont liées.
Mais il présente des avantages spécifiques pour le capital, d’une part par l’illusion accentuée que le travailleur travaille pour lui-même et n’a à s’en prendre qu’à lui-même des fluctuations de son salaire, avec la mise en concurrence des travailleurs qu’il permet, d’autre part par la plus grande facilité qu’il procure pour mesurer et pour augmenter l’intensité du travail.
Le salaire aux pièces est «la forme du salaire la plus appropriée au mode de production capitaliste. »
Il sévit particulièrement dans les branches où la journée a été limitée légalement, ainsi que dans les branches retardataires du type du travail à domicile. La hausse de la productivité (mais cela serait valable aussi pour l’intensité) du travail tend à le faire baisser.
Ajoutons que depuis l’époque de la publication du Capital, l’essor du caractère social de la production a rendu plus rare le travail aux pièces dans sa forme pure dans beaucoup de branches en raison de l’impossibilité croissante d’identifier un produit ou une part de produit sortant du travail de tel type d’ouvriers. Mais en même temps la production capitaliste a perfectionné à un degré extrême de raffinement les moyens de mesurer l’intensité du travail, individuel ou par équipe (le « rendement ») et la forme « salaire aux pièces », plus ou moins modifiée parfois, existe en réalité toujours massivement. Elle fut aussi une norme des régimes staliniens et elle domine dans l’industrie chinoise contemporaine …
Chapitre XXII.
Différences dans les taux des salaires nationaux.
Ce dernier chapitre, très rapide, peut être résumé ainsi.
Entre pays, la combinaison intensité-durée-productivité du travail varie, ainsi que les données résultant des traditions nationales et de la lutte des classes, sur lesquelles Marx insiste peu ici. Alors que l’intensité seule, la durée étant donnée, fait varier la valeur du travail entre branches d’un même pays, entre différents pays la productivité le fait aussi. Non pas qu’ici la productivité puisse affecter la valeur, mais elle permet à tel pays plus productif d’exporter ses marchandises à un prix de marché supérieur au coût national réel, donc d’engranger un surprofit par cet échange inégal, lequel peut permettre le cas échéant de hausser les salaires (nominaux, réels, ou les deux) si les travailleurs l’imposent, le capital engrangeant encore plus pour sa part.
Nous avons là, en peu de lignes, l’esquisse d’une théorie de l’échange inégal lié aux différents niveaux de productivité du travail et donc de degré de développement du mode de production capitaliste entre pays. Référence est faite à une intensité « universelle » par rapport à laquelle s’établissent les moyennes nationales, mais en même temps cette moyenne mondiale n’existe pas réellement, les moyennes nationales en étant les seules formes réelles et les unités de mesure constitutives. Ceci pose des problèmes théoriques sur le taux de plus-value à l’échelle internationale, sur lesquels on reviendra en commentant le livre III du Capital.
Septième section.
L’accumulation du capital.
1. Introduction ; la circulation du capital.
Alors que la section précédente est un ajout par rapport au plan général du Capital, cette nouvelle section s’inscrit dans le développement logique du travail de Marx. Le processus de production a été étudié dans son «immédiateté » et son résultat immédiat c’est la production massive de marchandises capitalistes, dont la valeur se décompose en C+V+PL, et la reproduction des rapports sociaux capitalistes : ainsi aurait pu se conclure le livre I avec le « chapitre inédit ». Marx passe alors à l’étude du mouvement du capital, qui se présente globalement, au niveau des apparences, comme sa circulation marchande, mais qui repose sur sa production comme valeur qui lui donne sa seule signification : grossir.
C’est là le « mouvement circulaire » du capital : de l’argent est converti en moyens de production et en forces de travail, ce qui permet le procès de production, d’où sont issues des marchandises, qu’il faut alors vendre pour pouvoir « transformer à nouveau cet argent en capital et ainsi de suite ».
L’accumulation fait partie de cette circulation du capital.
Dans la rédaction de 1857-1858, toute cette étude relevait du futur livre II, consacré non à la production du capital, mais à sa circulation. Mais il est impossible de séparer ces deux domaines. En introduisant notre septième section du livre I, Marx précise, après avoir défini la circulation du capital, qu’il y sera fait abstraction des moments de la circulation du capital autres que la production, donc des conditions absolues à la circulation que sont la vente des marchandises et la retransformation en capital de l’argent ainsi obtenu. Abstraction également de la répartition ultérieure de la plus-value, après sa production, entre différentes sortes de capitalistes et les rentiers. Les livres II et III du Capital sont ainsi annoncés.
Impossible pourtant de faire complètement abstraction de la circulation en tant que somme de ses moments hors production. L’abstraction dont parle ici Marx consiste « seulement » en ceci que l’on fait comme si vente des marchandise et achat des composants du capital se faisaient automatiquement et sans problèmes. Mais c’est bien l’étude du mouvement du capital, de sa circulation, qui commence ainsi.
Sa nature étant d’être de la valeur qui se reproduit en grossissant, cette étude doit commencer par cette reproduction et cet accroissement, ce que désigne ici le terme d‘accumulation. C’est pour cela qu’elle s’engage sous l’angle de la production et qu’elle est rattachée au livre I. Mais en toute rigueur l’accumulation du capital est un sujet qui va au-delà de cette section, car l‘accumulation en général c’est justement l‘unité de la production et de la circulation du capital. Au sens strict, nous avons affaire ici à l’étude de « l’accumulation au point de vue de la production ».
Le moment où est produit le capital c’est le travail productif tel qu’il a été étudié dans les sections III, IV et V sur la production de plus-value. Comprendre le mouvement du capital commence donc par l’étude de la façon dont ce moment de la production produit le renouvellement et l’accroissement du capital.
Chapitre XXIII.
La reproduction simple.
1. La reproduction simple en général.
La reproduction simple c’est le maintien, par toute société, de ses richesses et ressources, leur production et renouvellement en continu, de sorte qu’après la consommation des choses créées, la richesse globale se soit au moins maintenue. Ainsi définie, nous avons une catégorie assez proche de la notion biologique de « métabolisme », valable en général pour tout mode de production, à l’instar du travail en général.
2. La reproduction simple du capital est une abstraction.
Dans la société capitaliste, c’est en même temps la reproduction de cette société là, donc du capital, c’est-à-dire qu’il s’agit de reproduire comme « valeur rendant de la valeur, la valeur une fois avancée ». Autrement dit, ce que Marx n’exprime pas explicitement, la reproduction du capital ne saurait être « simple » parce que s’il ne grossit pas le capital n’est plus du capital. Etudier la reproduction simple du capital est donc une abstraction non conforme à la réalité, qui équivaut à poser que la plus-value nécessairement issue du procès de production n’est pas réinvestie et ne fournit donc pas plus de capital, mais est entièrement consommée par les capitalistes.
3. La reproduction du capital variable.
Nous avons au départ du capital. Le capital variable sert à acheter des forces de travail qui en reproduisent la valeur et fournissent une plus-value. Comme il y a renouvellement périodique de tout le capital, on voit donc que les salariés produisent en réalité le capital variable qui sert à les payer -sauf lors du point de départ abstrait, de l’avance initiale, qui pourrait supposer une « prétendue accumulation primitive » de capital, sujet de la prochaine section.
4. La reproduction du capital constant.
Le capital constant de son côté voit sa valeur transmise par le travail (valeur d’usage de la force de travail qu’a achetée le capital variable) aux produits. Elle doit donc être progressivement remplacée. Au bout d’un certain nombre de périodes, il n’y a plus un seul atome de la valeur initiale dans le capital maintenu. Autrement dit, pour que la reproduction simple fonctionne, il doit y avoir investissement de plus-value ne serait-ce que pour remplacer le capital constant. L’on voit bien que la reproduction simple du capital n’est qu’une abstraction, assez forcée en vérité. Ce que cette abstraction fait ressortir, c’est justement que la normalité pour le capital n’est pas la stabilité, mais la « croissance » (ou, à tout le moins, le déséquilibre dynamique).
5. La reproduction globale du rapport social capitaliste et salarial.
Globalement, c’est tout le rapport social capitaliste qui est ainsi reproduit. Dans ce circuit, la consommation des travailleurs a donc un double statut.
1°) Elle permet au prolétaire de vivre comme être humain. La consommation productive de sa force de travail dans le processus de production, par le capital, fait de lui la « force motrice du capital » et « appartient au capitaliste », mais dans la sphère privée de sa propre consommation une fois vendue sa force de travail, « il s’appartient lui-même et effectue des fonctions vitales en dehors du procès de production. » D’un côté la vie du capital, de l’autre celle du prolétaire.
2°) Mais en tant que classe produisant le capital, les prolétaires appartiennent à la classe capitaliste (et pas à tel ou tel : cette idée ne pourra être vraiment démontrée que plus loin). Leurs biens de consommation ne sont, de ce point de vue, que des éléments de la reproduction du capital, comme le nettoyage des machines. Et « Tout ce que le travailleur peut dépenser par-dessus le marché pour sa jouissance, soit matérielle, soit intellectuelle, est consommation improductive » pour le capital.
Chapitre XXIV.
La reproduction élargie.
La reproduction élargie, ou reproduction sur une échelle progressive, n’est rien d’autre que la reproduction des biens matériels et des rapports sociaux d’une société donnée, avec augmentation -de la quantité de biens et de l’extension des rapports sociaux, sous son aspect démographique, spatial, etc. A ce degré de généralité il ne s’agit donc pas d’un phénomène propre au capitalisme.
Dans le cas du mode de production capitaliste, la reproduction élargie consiste dans la transformation de la plus-value en capital additionnel, l‘accumulation à proprement parler. Elle revêt alors des particularités qui en font un phénomène exceptionnel, ce que Marx ne dit pas explicitement dans ce chapitre agréable à lire mais dont la construction est parfois un peu désordonnée.
Alinéa 1 : la reproduction élargie comme appropriation capitaliste.
La plus-value une fois produite se présente d’abord sous forme de marchandises. Si le capitaliste arrive à les vendre, puis trouve sur le marché les moyens de travail et les forces de travail additionnelles permettant le réinvestissement, il va alors augmenter son capital et, par suite, augmenter sa production et le capital social global.
Chaque capital individuel et le capital social dans son ensemble sont engagés dans un processus d’accumulation qui doit aller s’élargissant car ce n’est pas seulement la plus-value qui réinvestie comme capital fournit à nouveau de la plus-value, mais la totalité du capital :
« Le cercle de la reproduction simple s’étend et se change, selon l’expression de Sismondi, en spirale. »
Dans ce mouvement concret, on voit comment le droit individuel de propriété marchand devient un droit d’appropriation capitaliste, droit du capital sur le travail : en vertu des « lois de l’échange » libre et égal, le produit du travail appartient au capitaliste, sa valeur contient une plus-value qui ne lui a rien coûté, et dans cette « affaire » les prolétaires doivent acquérir incessamment un droit nouveau et précaire en revendant encore et encore leur force de travail, droit qui consiste dans le rachat de la valeur des salaires produite antérieurement par le prolétariat, alors que les capitalistes ont un droit permanent à l’accumulation de ce que produit le travail.
Ce rapport de classe résulte logiquement du rapport marchand dont on peut pourtant dire que, résultat de « ventes et d’achats » qui « se font toujours d’individu à individu, il n’y faut pas chercher de rapport de classe à classe. » Notons cette remarque profonde de Marx : le rapport de classe dans la société bourgeoise n’est pas premier, il résulte de son éclatement en individus atomisés ayant transféré leur « commun », leur rapport social, dans des choses, les marchandises.
D’un autre côté, « ce n’est aussi qu’à partir de ce moment [à savoir quand la force de travail devient marchandise] que la production marchande se généralise » et que la société devient, comme on dirait aujourd’hui, une « économie de marché » : seule la société capitaliste est une économie de marché.
Comme on le voit, le rapport logique ou dialectique immanent à la société capitaliste commence par le rapport marchand et en découle, alors que son processus historique et concret a généralisé et réalisé effectivement le rapport marchand en raison et à la suite de la constitution de la production en production marchande, par le rapport salarial.
Alinéa 2 : effacement de la valeur du capital constant chez les économistes.
Dans ce passage, Marx démarre en parlant de la distinction entre plus-value consommée (improductivement) par le capitaliste, et plus-value réinvestie comme capital, mais ce sera là le sujet de l’alinéa suivant.
Le vrai sujet ici est une critique envers l’économie politique classique qui remonte à Adam Smith (alors que ses prédécesseurs, les physiocrates, étaient plus proches de la réalité à cet égard) : à l’échelle sociale, elle « oublie » l’existence de la valeur du capital constant, c’est-à-dire qu’elle considère (c’est explicite chez Smith) que la reproduction élargie des valeurs marchandes se résout entièrement en revenus : salaires, profits et rentes. Les moyens de production doivent bien être achetés par chaque capitaliste qui investit son bénéfice, mais ainsi il est censé payer les revenus d’autres capitalistes, prolétaires et rentiers, « et ainsi de suite », écrit Adam Smith. Dans cet « et ainsi de suite » disparaît la valeur du capital constant, c’est-à-dire du « patrimoine » et le matériel accumulé antérieurement au cycle de circulation considéré.
Ce point, qui a représenté de longs travaux dans les manuscrits de Marx de 1861-1863, est plus important qu’il n’y paraît. Il s’agit en effet de plus qu’une simple « erreur », mais d’une sorte de désir récurrent chez les économistes : annuler le poids des valeurs anciennes. Ce qui compte pour l’économie contemporaine, c’est la « croissance », à savoir le croît annuel du PIB (Produit Intérieur Brut), objet d’un véritable culte. Or, ce ratio ignore précisément la richesse antérieure et en particulier la valeur, transmise et non transmise, du capital constant. Comme s’il s’agissait de poursuivre un « idéal » qui serait : produire toujours plus de valeur à partir de zéro, dans le renouvellement total et perpétuel d’un capital qui non seulement grossit, mais reste toujours jeune ! …
Alinéa 3 : qu’est-ce que le capitaliste ?
La plus-value se divise donc en capital et en revenu, avec cette précision importante que les dépenses de revenus entretiennent un secteur productif de biens de luxe, qui rapporte à ses capitalistes mais ne produit pas de plus-value à l‘échelle sociale. Dans les premiers temps du capitalisme, il était réellement nécessaire que les capitalistes soient économes pour eux-mêmes, pour accumuler.
L’économie politique a prêché l’accumulation pour l’accumulation et la production pour la production, accumuler ne voulant plus dire thésauriser, ni faire des réserves de marchandises, ni engranger des biens de luxe, mais réinvestir productivement (au sens de la production de valeur) encore et encore. Finalement, observe Marx, l’économie politique devenant « vulgaire » a fini par prêcher de manière plus ridicule ou Tartuffe, soit la nécessité de classes de consommateurs aisés (Malthus) soit les vertus de l’ « abstinence » du capitaliste (où l’on retrouve le fameux Nassau Senior) : « Les conditions du procès de travail se transforment tout à coup en autant de pratiques d’abstinence du capitaliste, supposé toujours que son ouvrier ne s’abstienne pas de travailler pour lui. »
La psychologie et l’idéologie du capitaliste correspondent aux besoins de l’accumulation. Il est partagé, tel Faust, entre le penchant à l’accumulation et le penchant à la jouissance. Mais, d’une part, ce tourment n’en est vraiment un qu’aux débuts du capitalisme ou pour de petits capitalistes, d’autre part il se résout dans le fait qu’accumuler, fut-ce même au détriment de la consommation possible de biens de luxe, c’est engranger pour soi une rétribution sociale, celle de la « domination personnelle » et de l’« ambition insatiable », donc du pouvoir.
Le côté moral, voire moralisateur, de ces pages, ne fait pas de doute, et Marx cite un prêche de Martin Luther contre les usuriers. Aujourd’hui où il est de mode de pourfendre la « finance » au nom de la morale pour mieux défendre le capital, il est nécessaire de préciser que Marx ne fait cette citation que parce qu’elle dépeint fort bien le « désir de dominer » en tant que mobile de l’accumulation de valeur, donc non pas parce qu’elle dénonce les « financiers » mais parce qu’à travers eux elle atteint un mobile psychologique majeur du fonctionnement de tout capitaliste.
Car, au fond, qu’est-ce que le capitaliste ? Dans la société marchande se présentant comme composée d’individus, il est le moins individuel et le plus aliéné de tous, capital personnifié ou simple agent du capital, valeur aveugle n’ayant qu’une seule raison d’être, s’accumuler :
« Le capitaliste n’a aucune valeur historique, aucun droit historique à la vie, aucune raison d’être sociale, qu’autant qu’il fonctionne comme capital personnifié. Ce n’est qu’à ce titre que la nécessité transitoire de sa propre existence est impliquée dans la nécessité transitoire du mode de production capitaliste. Le but déterminant de son activité n’est donc ni la valeur d’usage, ni la jouissance, mais bien la valeur d’échange et son accroissement continu. Agent fanatique de l’accumulation, il force les hommes, sans merci ni trêve, à produire pour produire, et les pousse ainsi instinctivement à développer les puissances productives et les conditions matérielles qui seules peuvent former la base d’une société nouvelle et supérieure. Le capitaliste n’est respectable qu’autant qu’il est le capital fait homme. Dans ce rôle il est, comme le thésauriseur, dominé par sa passion aveugle pour la richesse abstraite, la valeur. Mais ce qui chez l’un paraît une manie individuelle est chez l’autre l’effet du mécanisme social dont il n’est qu’un rouage. Le développement de la production capitaliste nécessite un accroissement continu du capital placé dans une entreprise, et la concurrence impose les lois immanentes de la production capitaliste comme lois coercitives externes à chaque capitaliste individuel. Elle ne lui permet pas de conserver son capital sans l’accroître, et il ne peut continuer de l’accroître à moins d’une accumulation progressive. »
Alinéa 4 : comment amplifier l’accumulation.
Ces pages traitent des circonstances qui permettent à tel capital de produire plus de plus-value. Ce sujet a déjà été traité, dans les sections parlant de la plus-value absolue et de la plus-value relative. Ici, il s’agit d’une énumération plus générale, mais dont les parties sont mal délimitées. On peut en fait y distinguer :
1°) Le degré d’exploitation de la force de travail ; ce que Marx désigne ainsi là comporte, au départ, les situations où l’exploitation sans « vol » dérive vers le « vol » pur et simple, sauf que celui-ci à son tour, s’il parvient à se généraliser, peut redéfinir à la baisse les normes « morales et historiques » déterminant la valeur de la force de travail. Et de citer les capitalistes anglais qui rêvent des salaires écossais, puis français, puis belges, et finalement … chinois.
2°) L’appropriation de matières premières et de forces naturelles gratuites. Marx fait alors le point :
« Nous arrivons donc à ce résultat général, qu’en incorporant la force de travail et la terre, le capital acquiert une puissance d’expansion qui lui permet d’augmenter ses éléments d’accumulation au-delà des limites apparemment fixées par sa propre grandeur, à savoir la valeur et la masse des moyens de production déjà produits dans lesquels il existe. »
3°) Mais le « degré de productivité du travail social » est le facteur le plus puissant pour arriver à ce résultat. A cette occasion, Marx affine sa définition de la force productive du travail humain. En effet, il s’agit du travail social en général, non pas seulement de la force productive supplémentaire procurée au travail par telle ou telle machine : la science et la technique elles aussi, dotent le capital « d’une puissance d’expansion indépendante, dans certaines limites, de la grandeur des richesses acquises dont il se compose. »
4°) En lien avec le point précédent, les machines et équipements fonctionnent globalement, comme on l’a vu, tout en ne transmettant leurs valeurs aux produits que par petites portions. C’est en ce sens qu’elles rendent un service gratuit en soi très utile, mais que le capital s’approprie et s’incorpore et qui devient donc lui-même du capital :
« Ces services gratuits du travail d’autrefois, saisi et vivifié par le travail d’aujourd’hui, s’accumulent donc avec le développement des forces productives et l’accumulation du capital. »
5°) Enfin, la grandeur du capital avancé est elle-même un facteur de grandeur de la plus-value produite, la production de plus-value augmente avec l’échelle de la production, point qui sera repris au chapitre suivant.
Alinéa 5 : critique de la théorie du « fonds du travail ».
La leçon principale de ce chapitre est que l’accumulation capitaliste a un caractère de fin en soi, et donc une frénésie, qui la distingue de toute autre forme d’accumulation.
Notons d’ailleurs que l’idée, liée au stalinisme du XX° siècle, selon laquelle une société supérieure au capitalisme serait une société qui accumule encore plus vite, plus loin, plus fort et à plus grande échelle, est totalement absente des écrits de Marx (il ne faut pas la confondre avec l‘idée selon laquelle certains moyens de production ou connaissances scientifiques pourraient être mieux utilisés). Bien au contraire le développement « en spirale », la « production pour la production » sacrifiant la terre et le travailleur sont chez lui les caractères spécifiques dangereux du seul mode de production capitaliste. Ils lui confèrent son efficacité, mais à un coût global qui peut s’avérer mortel.
C’est ainsi que chaque composante du capital social est instable, soumise à un déséquilibre dynamique permanent. L’accumulation elle-même, on va le voir, ne saurait être linéaire, uniforme et régulière.
L’économie des économistes a le plus grand mal à accepter et à appréhender cette instabilité. Aujourd’hui encore, la vision néoclassique de l’ « équilibre général » se combine au culte de « la croissance », et le keynésianisme est en grande partie une acceptation de déséquilibres relatifs et/ou temporaires pour mieux préserver les équilibres supposés fondamentaux. A l’époque de Marx, ce relatif fixisme ou statisme de l’économie politique s’exprimait au mieux dans la théorie du fonds du travail, labour-fund, que les salariés doivent se partager en fonction de leur nombre.
Polémique inactuelle ? Voire … Regardons les discours des tenants de la « réforme des retraites » dans tous les pays où existent des conquêtes sociales, et l’on y retrouvera le raisonnement selon lequel les salariés doivent se partager une enveloppe définitivement limitée. On leur reprochait au temps de Malthus d’être trop féconds, on leur en veut plus encore de vouloir vivre un certain nombre d’année après avoir « servis » !
Chapitre XXV.
La loi de l’accumulation.
« Nous avons maintenant à traiter de l’influence que l’accumulation du capital exerce sur le sort de la classe ouvrière. »
La fonction de ce chapitre est d’expliquer en quoi la classe ouvrière « appartient » à la classe capitaliste ainsi que Marx l’a affirmé à la fin du chapitre XXIII. Pour ce faire, il va dégager les tendances fondamentales, désignées ici sous le terme de « loi », de cette accumulation. Le mot « loi » n’est cette fois plus suivi de l’adjectif « coercitive » comme c’était le cas jusqu’à présent lorsque Marx l’employait, et ce n’est pas un hasard : la « loi » de l’accumulation est une tendance qui s’impose, non de manière absolue, mais cyclique et dans la durée, mais elle n‘est pas imposée de l‘extérieur, elle est immanente à l‘accumulation. L’importance théorique de ce chapitre est majeure.
Alinéa 1 : composition organique du capital et tendance des salaires à la hausse si elle est stable.
1. La composition organique du capital.
Chacune des catégories économiques présentées jusqu’à présent n’était pas entièrement l’œuvre de pensée de Marx et touchait à des degrés divers aux catégories de l’économie politique qu’il critique. Avec la composition organique du capital, nous avons affaire à une catégorie complexe -un concept, au sens hégélien- absente de l’économie politique, entièrement « marxienne » donc, et fondamentale.
Sa présentation est compacte :
« La composition du capital se présente à un double point de vue. Sous le rapport de la valeur, elle est déterminée par la proportion suivant laquelle le capital se décompose en partie constante (la valeur des moyens de production) et partie variable (la valeur de la force de travail, la somme des salaires). Sous le rapport de la matière, telle qu’elle fonctionne dans le processus de production, tout capital consiste en moyens de production et en force de travail agissante, et sa composition est déterminée par la proportion qu’il y a entre la masse des moyens de production employés et la quantité de travail nécessaire pour les mettre en œuvre. La première composition du capital est la composition-valeur, la deuxième la composition technique. Enfin, pour exprimer le lien intime qu’il y a entre l’une et l’autre, nous appellerons composition organique du capital sa composition valeur, en tant qu’elle dépend de sa composition technique, et que, par conséquent, les changements survenus dans celle-ci se réfléchissent dans celle-là. Quand nous parlons en général de la composition du capital, il s’agit toujours de sa composition organique. »
Il ne faut surtout pas résumer le concept de composition organique du capital en disant seulement qu’il s’agit du rapport entre le capital constant et le capital variable, C/V. Ce rapport n’en est que la composition-valeur. Plusieurs auteurs étudiés par Marx notamment dans les manuscrits de 1862-1863 dits Ecrits sur la plus-value (Ramsay, Cherbuliez) avaient cerné la tendance à l’accroissement de C par rapport à V en étudiant les catégories approchantes que sont le capital dit fixe et le capital dit circulant. Marx lui-même, dans son manuscrit de 1847 intitulé Salaire, en était à peu près au même point. Lorsqu’il élabore vraiment le concept de composition organique, en 1862 (cf. lettre à Engels du 2 août 1862) il articule la composition-valeur, qui relève totalement de l’étude du capital au sens étroit, à une autre, toute différente bien que désignant les mêmes choses sous un autre point de vue : la composition technique (également nommée plusieurs fois composition technologique), qui concerne, elle, les composants du capital productif en tant que valeurs d’usage, d’après leur rôle dans le processus de production.
Marx a été conduit à élaborer le concept de composition organique par le cours de ses recherches, lorsqu’il réalise qu’il y a une contradiction entre la réalité d’un taux de plus-value commun aux différentes branches et le fait qu’elles ont aussi un taux de profit moyen similaire. Je ne développe pas ce point ici, qui relève du livre III, dont les passages correspondants, rédigés en 1865, avant la rédaction de la section VII du livre I en 1866-1867, présentent la définition de la composition organique du capital reprise ici. Celle-ci s’inscrit donc dans la recherche qui conduit Marx à ses théories sur la formation du taux de profit général et sur sa tendance à la baisse, mais dans le livre I, il ne la présente pas dans ce cadre, mais en relation avec « le sort de la classe ouvrière ».
Au delà de la nécessité logique où Marx dans ses recherches sur le taux de profit fut conduit à formuler la composition organique, il avait déjà l’équipement intellectuel pour ce faire, et sans doute un concept parallèle pouvant servir d’exemple.
L’équipement intellectuel consiste dans les catégories de valeur d’usage et de valeur. La composition technique du capital relève de la première et la composition-valeur de la seconde.
Quand au concept parallèle, il s’agit de l’articulation, en agriculture, entre les notions de terre-matière et de terre-capital, la première support « matériel » de la rente foncière, la seconde de l’intérêt du capital incorporé à la terre, deux notions dont il est question en 1847 dans Misère de la philosophie.
Cette affinité « agricole » du concept de composition organique du capital, généralement ignorée des commentateurs, est importante car elle renvoie, plus fondamentalement encore, à l’unité aristotélicienne de la dualité matière-forme : terre-matière et composition technique du capital seraient la matière, le potentiel et la force fournies par la terre et par le travailleur, terre-capital et composition-valeur du capital seraient la forme spécifique qu’elles sont contraintes de prendre pour passer à l’acte sous la domination du capital, leur forme de capital.
Nous verrons d’ailleurs que l’élaboration du concept de composition organique du capital a probablement poussé ensuite Marx a réélaborer, en retour, ses catégories « agricoles » correspondantes, avec le concept -plus complexe encore- de fertilité agronomique du sol, organiquement composée de sa fertilité naturelle et de sa fertilité artificielle.
La difficulté, et le point central, est de comprendre que la composition organique n’est ni la composition technique, ni la composition-valeur, mais l’unité des deux, sous la forme de la composition-valeur en tant qu’elle dépend de la composition technique. Il s’agit donc bien de C/V, mais non pas en tant que tel, mais dans un rapport de dépendance, in fine, par rapport aux composants matériels qualitatifs, objectifs : les moyens de production, et subjectifs : les travailleurs.
Dans ce rapport, les forces productives que sont les moyens de production et les forces de travail vivantes en activité sont déterminantes pour le capital, ce sont elles qui le créent tout en étant des réalités plus vastes, qui lui préexistent et qui lui survivront, mais sous d’autres formes que leur forme de capital.
D’un autre côté elles sont sous la détermination, sous la domination, du capital : elles sont le capital.
Le concept de composition organique contient cette double relation dialectique, dans laquelle une forme spécifique et historiquement datée subjugue et formate une matière sans laquelle elle n’existerait pas comme forme, mais qui pourtant la dépasse.
La première relation -la forme domine la matière, le capital donne forme aux éléments du travail productif- est exprimée dans le fait que la composition organique du capital, c’est sa composition-valeur C/V, mais la seconde relation -la matière in fine domine la forme qui n’est rien sans elle- est exprimée en ce qu’il s’agit certes de la composition-valeur, mais « en tant qu’elle dépend » de la composition technique.
Les valeurs composant le capital sont mesurables en monnaie (composition-valeur), mais les composants concrets que sont les forces de travail vivantes et les moyens de production ne peuvent être évaluées de façon purement quantitative, car il s’agit aussi de qualitatif : elles sont telles ou telles fonctions concrètes particulières, et leur quantité n’a qu’un rapport biaisé, médiatisé, avec leur valeur. En ce qui concerne les moyens de production, ils ne transmettent qu’une partie de leur valeur et ils se dévalorisent s’ils sont frappés d’obsolescence, par rapport à la valeur du capital constant. En ce qui concerne les forces de travail, le capital variable qui exprime leur valeur n’est qu’un indice de leur productivité, puisqu’elles en produisent l’équivalent plus la plus-value.
La composition-valeur ne reflète donc pas directement la composition technique, mais elle dépend d’elle en dernière analyse, au sens où l’acte de production, étant production du capital, crée la valeur, résultat de l’action du travail productif sur les moyens de production.
Notons tout de suite que tout ce qui vient d’être dit sur le concept de composition organique du capital présente, on le voit, une complexité qui est le soubassement de la célèbre « loi de la baisse tendancielle du taux de profit », présentée dans le livre III du Capital.
2. La hausse tendancielle des salaires à composition organique constante.
Si nous considérons maintenant l’accumulation du capital comme une croissance dans laquelle le rapport C/V est reproduit dans les mêmes proportions, alors l’expansion de la production produit une demande croissante de travail et pousse les salaires à la hausse.
Formellement ceci pourrait s’expliquer par la « loi de l’offre et de la demande » de travail, mais la cause en est la croissance du capital. Indépendamment de sa composition organique, la croissance du capital est donc porteuse d’une tendance à la hausse de la valeur, et non seulement du prix (par laquelle la hausse commence) de la force de travail, dans la mesure où celle-ci exige plus de marchandises pour s’entretenir et où la lutte des classes inscrit cette progression dans les normes « historiques et morales » de sa valeur.
Ce chapitre du capital est celui à partir duquel des bataillons entiers de plumitifs ont « réfuté » Marx tout au long du XX° siècle en expliquant qu’il avait fait erreur en prédisant la baisse des salaires et la montée inexorable du paupérisme. On voit que le Marx véritable commence par une toute autre approche.
3. Limites quantitative et qualitative de la hausse tendancielle des salaires.
Cette hausse tendancielle est de toute façon marquée de deux limites.
L’une, inhérente au salariat : elle n’a pas pour fonction, à l’échelle sociale, de faire mieux vivre les salariés, mais elle leur passe un fil à la patte, une « chaîne d’or » incertaine et précaire, à laquelle on doit donc s’attacher d’autant plus.
L’autre, inhérente aussi au salariat mais se présentant comme une limite externe, consiste en ce qu’il est impossible au capital de concéder des hausses de salaires qui mettent en cause ses exigences fondamentales par lesquelles il existe comme capital, à savoir :
1. La force de travail doit produire de la plus-value.
2. Ce qui veut dire qu’elle doit en produire suffisamment pour que la plus-value soit capitalisée, réinvestie de manière profitable eu égard aux conditions de la concurrence, etc., et aussi pour alimenter le fond de consommation (le revenu) des capitalistes eux-mêmes.
3. Mais pour cela elle doit aussi reproduire sa propre valeur.
4. Et elle doit transmettre de manière normée et correcte la valeur des moyens de production.
4. Les mouvements de l’accumulation déterminent les mouvements du capital variable et donc ceux de la population ouvrière.
Fondamentalement, le rapport entre le capital et le taux des salaires est un rapport entre le travail gratuit et le travail payé de la même population ouvrière. Le premier détermine la grandeur du capital et le second le montant des salaires rapporté à la population ouvrière. L’une et l’autre de ces variables est déterminée par le rythme de l’accumulation du capital.
Une forte accumulation extensive fait monter le niveau des salaires ainsi que le niveau de l’emploi, mais cette progression pèse à son tour sur l’accumulation qui réagit en ralentissant proportionnellement. Il n’y a donc pas de véritables phases d’équilibre, mais une alternance cyclique de surabondance et d’insuffisance d’offre de travail.
De même que la surabondance de la production de marchandise produit une crise de surproduction (le terme n’y est pas mais c’est bien là l’idée), que les économistes de la currency school (courant dominant en Angleterre après 1830) -et leurs héritiers de la fin du XX° siècle, les néolibéraux monétaristes- attribuent aux phénomènes monétaires, confondant la cause et l’effet, de même est-ce le rythme de l’accumulation du capital qui détermine le niveau des salaires et l’effectif prolétarien, et non les mouvements de la population qui déterminent les salaires.
5. Les notes de bas de pages de l’alinéa 1 du chapitre XXV.
Outre ce qui précède, on a l’impression que dans ces pages Marx se fait plaisir à plusieurs reprises dans les notes de bas de pages ainsi que dans quelques digressions. Leur esprit consiste à exprimer une fraternité morale avec les économistes de la bourgeoisie ascendante, ceux des Lumières de Mandeville et sa Fable des abeilles (bréviaire du libéralisme et de l’individualisme) à Adam Smith, et à frapper de ridicule les ministres protestants dont Malthus est la grande figure, mais non la seule loin de là, qui surgissent à partir de la fin du XVIII° siècle et viennent faire la morale aux prolétaires avec leur « principe de population », expliquant les malheurs du monde par la démographie.
De même que l’émission monétaire, la démographie n’est pas chez Marx une variable indépendante, point qui va se préciser dans la suite du chapitre. Le rapport social qui domine tout dans notre société est l’accumulation du capital.
Alinéa 2 : dynamique contradictoire de l’accumulation.
1. La tendance à la hausse de la composition organique.
L’accumulation du capital ne reste pas éternellement quantitative et extensive, elle pousse à la hausse de la productivité du travail en révolutionnant périodiquement le mode technologique et l’organisation de la production.
On aura reconnu là la production de plus-value relative, qui peut d’ailleurs être une réponse à la hausse tendancielle des salaires examinée dans l’alinéa précédent.
Le contenu des révolutions technologiques consiste dans la hausse de la grandeur proportionnelle des facteurs objectifs du travail, les moyens de production, par rapport au travail vivant.
Cette hausse se produit de deux façons : augmentation du nombre, de l’échelle, de l’efficacité (laquelle diminue la part relative du travail), des machines et instruments de production, et consommation productive accrue de matières premières et auxiliaires.
« A mesure donc que le capital rend le travail plus productif, il en diminue la demande proportionnellement à sa propre grandeur. »
2. La contre-tendance : dévalorisation du capital constant.
Ce qui vient d’être décrit est le phénomène premier, qui est une loi absolue : la hausse de la composition technique du capital -laquelle n’est rien d’autre que la manière d’exprimer, sous la forme du capital, l’augmentation de la productivité humaine du travail reposant de plus en plus sur l’apport « gratuit » du travail passé, se présentant ici comme capital.
Ce phénomène inévitable se répercute sur la composition-valeur du capital en faisant augmenter proportionnellement la valeur du capital constant C par rapport à celle du capital variable V.
Toutefois, attention : la hausse de la productivité du travail fait aussi diminuer la valeur des éléments du capital constant, ce qui fait que « Leur valeur ne s’élève pas dans la même proportion que leur masse. », et que la différence de proportion est même considérable et progresse de façon géométrique.
Néanmoins, la tendance dominante, quoi que non absolue, est à la hausse proportionnelle de C par rapport à V. La dévalorisation du capital constant peut se représenter comme une contre-tendance, mais rien ne permet de dire qu’elle doive au final annuler la tendance, hypothèse que Marx n’aborde pas.
La complexité du concept de composition organique du capital se montre bien ici : la hausse de la composition technique, tendance absolue, entraîne une tendance relative dominante à la hausse de la composition-valeur, assortie d’une contre-tendance à la dévalorisation du capital constant qui réduit massivement les proportions de la première tendance. La hausse de la composition organique du capital consiste dans cette combinaison, qui n’est pas mécanique mais qui va prendre un caractère cyclique.
Par rapport à la tendance examinée dans l’alinéa précédent, à la hausse des salaires dans un contexte d’accumulation extensive ne modifiant pas ou peu la composition organique du capital, nous avons affaire cette fois-ci à la forme dominante d’accumulation du capital. La combinaison des deux peut se représenter comme un cycle : les phases d’expansion salariale se situant entre les révolutions technologiques que l’on rapprochera des crises. Remarquons cependant une fois pour toutes que la schématisation des cycles du capital chez Marx est esquissée par touches successives mais avec la plus grande prudence, et qu’il n’en a pas fait d’exposé systématique.
3. La concentration du capital.
Modification de la composition organique du capital et accroissement de la grandeur du capital total sont des processus qui se conditionnent et s’accélèrent mutuellement. Une certaine masse de capital est indispensable à l’investissement technologique, mais celui-ci va à son tour réagir sur cette masse en l’accroissant considérablement, et ainsi de suite.
Ainsi s’opère le processus que Marx nomme ici la concentration du capital, ou les nombreux capitaux individuels jouent le rôle de centres de gravité et d’attraction-répulsion les uns par rapport aux autres, en une sorte de mécanisme de gravitation qui évoque la physique newtonienne : chaque capital individuel fonctionne comme un foyer de concentration relatif.
Cette augmentation des capitaux individuels ne serait qu’une lutte avec des gagnants et des perdants si elle n’était pas le modus operandi de l’accroissement absolu du capital social total, par la valorisation de plus de plus-value à l’échelle sociale, de l’ensemble de ces capitaux. Leur nombre augmente donc, c’est-à-dire qu’à ce stade de l’analyse la croissance du capital social consiste principalement dans l’essor du nombre de capitaux individuels, par conversion en capital de valeurs dormantes, scissiparité ou bouturage des capitaux existants.
4. La centralisation du capital.
Sur ce processus se greffe un second mouvement, qui est comme l’accumulation élevée au carré : la centralisation du capital, à savoir le regroupement et la fusion de capitaux déjà existants.
La centralisation opère par la concurrence et par le crédit.
Dans la concurrence, les gros capitaux ayant plus d’aptitude que les petits aux investissements qui leur permettent de dégager des surprofits et de vendre plus en vendant moins cher, vont liquider ou absorber les petits.
Avec le crédit, notion qui n’avait pas été abordée depuis la première section, se forme « un immense mécanisme social destiné à centraliser les capitaux », ce que Marx ne développe pas plus ici.
Un peu plus loin est mentionnée la forme de la société par actions comme forme par excellence de la centralisation du capital à partir de la concurrence et du crédit.
5. Relation entre centralisation et hausse de la composition organique.
La centralisation du capital ne consiste pas dans un accroissement du capital social total. Mais elle permet de former de très gros capitaux seuls aptes aux investissements technologiques massifs tels que, à l’époque de Marx, les chemins de fer. A partir de là la centralisation devient un accélérateur de l’accumulation totale et le mode par excellence de l’accroissement de la composition organique du capital et, par suite, du décroissement proportionnel de la demande de travail.
Alinéa 3 : armée de réserve et surpopulation relative, ou comment le capital possède le travail.
1. La hausse décroissante du capital variable.
L’effet produit sur la population salariée est très contradictoire. Diverses « réfutations de Marx » reposent sur l’incapacité à saisir la contradiction, qui est celle de l’accumulation du capital : pour les uns « Marx s’est trompé » en prédisant la prolétarisation du monde et la disparition des classes non salariées, pour les autres « Marx s’est trompé » en prédisant la disparition des salariés actifs et la généralisation du chômage. Ce que Marx « prédit », qu’en fait il analyse comme loi de l’accumulation du capital, c’est l’augmentation en proportion décroissante du capital variable et donc de la population salariée.
Diverses combinaisons peuvent se produire entre la décroissance de la grandeur proportionnelle du capital variable et l’accroissement du capital tout entier, qui permettent diverses possibilités -hausse, baisse ou maintien- quant à l’évolution de la population ouvrière et du niveau des salaires. Le facteur accroissement du capital les fait croître, le facteur décroissement du capital variable les fait décroître proportionnellement, non pas forcément absolument. Mais plus le capital est gros plus sa composition organique est élevée, c’est-à-dire que le capital variable décroît proportionnellement d’autant plus par rapport au capital constant. Pour que son augmentation absolue puisse se produire, il faut alors une augmentation d’autant plus importante du capital total … mais celle-ci à son tour fait hausser la composition organique, et ainsi de suite. Ce qui s’amplifie, c’est la contradiction.
Pour la classe ouvrière, ce processus signifie accroissement absolu de l’effectif de la classe si l’on y comprend, comme on doit le faire, l’armée de réserve ou surpopulation relative. L’augmentation de la demande de travail suivant une proportion décroissante crée une couche prolétarienne surnuméraire.
2. Le caractère cyclique de la loi tendancielle.
Ainsi se met en place une « marche singulière de l’industrie, que nous ne rencontrons à aucune époque antérieure de l’humanité. »
L’économie politique classique à son stade ultime, suivie par les « ricardiens de gauche » des années 1820-1830, avait perçu ce phénomène lors de la première crise cyclique nettement identifiée, à la fin des années 1810 : John Barton notamment l’avait exprimé, et Ricardo, avec honnêteté, avait admis envers lui (et envers Sismondi) que le machinisme mettait des ouvriers sur le pavé. Cette prise de conscience, qui n’alla pas jusqu’à analyser l’accumulation du capital comme moteur des phénomènes observés, portait sur deux points : les crises générales à caractère commercial (crises de surproduction), et les fluctuations du chômage dans la population ouvrière, les deux se combinant dans des cycles décennaux, Marx ajoutant que leur période devrait avoir tendance à se raccourcir graduellement.
La notion de crise cyclique n’est pas une catégorie économique, mais une observation empirique : elle est loin d’être entièrement déterminée ici.
Le capital acquiert une «élasticité merveilleuse », capable de contractions et d’expansions brusques, par la technologie, par le crédit, et par la surpopulation relative, « armée » qui « appartient au capital d’une manière aussi absolue que s’il l’avait élevée et disciplinée à ses propres frais. »
L’armée de réserve est donc une création du capital, fruit de son accumulation et de la hausse de sa composition organique. La reproduction élargie du capital reproduit aussi l’armée de réserve. On ne doit donc pas la confondre avec les « armées de va-nu-pieds » de l’accumulation primitive, que le capital n’avait ni « élevées », ni « disciplinées », mais les deux peuvent se mélanger.
3. Offre et demande de travail sous la loi du capital.
La hausse de la composition organique du capital s’avère un concept opératoire pour comprendre les rapports sociaux les plus fondamentaux.
En effet, en produisant la classe ouvrière comme classe comportant obligatoirement une surpopulation relative, elle « biaise » complètement, à l’échelle sociale, la soi-disant « loi de l’offre et de la demande de travail ».
« … l’offre et la demande de travail cessent d’être des mouvements partant de deux côtés opposés, celui du capital et celui de le force de travail. Le capital agit des deux côtés à la fois. Si son accumulation augmente la demande de bras, elle en augmente aussi l’offre en fabricant des surnuméraires. Ses dés sont pipés. Dans ces conditions, la loi de l’offre et de la demande de travail consacre le despotisme capitaliste. »
Faire croire que le « marché du travail » est un marché libre au sens du marché des fruits et légumes, c’est ignorer que la marchandise force de travail est produite par le capital (bien entendu, c’est elle qui produit le capital, mais l’accumulation, raison d’être du capital, réalise cette inversion) qui, au fond, se vend et s’achète sa marchandise.
Concrètement les travailleurs et leurs salaires sont sous la pression du chômage. Ce qui permet d’augmenter durée et intensité du travail de ceux qui sont employés. Chômage forcé des uns et travail forcé des autres -ou, alternativement, des mêmes- sont ainsi complémentaires.
Le « marché du travail » est une fiction. En fait d’offre et de demande de travail, il s’agit de partage entre travail payé et travail non payé dans la mise en activité de la force de travail. La proportion entre travailleurs employés et armée de réserve est fonction des fluctuations de l’accumulation du capital.
Réduire la négociation des salaires à une affaire individuelle ne relevant que d’ « offre » et de « demande », conformément aux libres lois du marché entre sujets libres et égaux, c’est donc en réalité fausser le jeu à l’échelle sociale, c’est écraser physiquement le prolétariat, qui ne peut imposer, très partiellement (et en général dans les limites des phases expansives d’accumulation), d’autres lois que par son organisation collective et son action politique, lesquelles concernent aussi bien les occupés que les non occupés : la classe ouvrière, ce sont les «actifs » avec l’ « armée de réserve ».
4. Capital et population.
A plusieurs reprises, dans cet alinéa et dans le suivant, Marx s’exclame : la formation de l’armée de réserve, voila la vraie « loi de la population » du capital.
Il s’oppose là à la « loi de la population » des malthusiens et autres pasteurs protestants férus d‘économie, qui expliquaient les mouvements du salaire par la démographie : de bons salaires font copuler les ouvriers qui font plein d’enfants, d’où une offre surabondante de travail qui, fatalement, fera baisser à nouveau les salaires : ils n’avaient qu’à se retenir !
Plus généralement, Marx s’oppose à plusieurs « lois » dogmatiques des économistes et de certains socialistes : loi d’airain des salaires, loi des rendements décroissants en agriculture, loi des débouchés et loi bien connue de l’offre et de la demande censée déterminer les prix. Ce sont précisément ces « lois » qui prétendent décrire des processus opérant absolument. Les « lois » de Marx telles que la loi de la hausse de la composition organique du capital, qui sous son aspect humain est la loi de la hausse de la population ouvrière et de l’armée de réserve en son sein, sont, quant à elles, des lois « tendancielles », opérant non de manière absolue, mais de façon cyclique et dans la durée.
La théorie de l’armée de réserve n’est donc pas une théorie démographique. Elle mériterait, cependant, d’être confrontée aux théories des démographes. Il est clair que le capital a suscité une hausse massive de la population qui dépasse sa demande de travail et a fait d’une très grande partie de l’humanité son « armée de réserve », soit en suscitant la formation d’un prolétariat qu’elle rejette ensuite, soit en transformant sans transition en armée de réserve prolétarienne de vastes secteurs de la paysannerie mondiale. Le fait social massif est la surpopulation planétaire, qui n’est pas une surpopulation absolue, mais plutôt une « plus-population », une population excédentaire à la fois crée et rejetée par l’accumulation du capital.
Alinéa 4 : production et négation de l’humanité sous la loi du capital.
1. Surpopulation flottante, latente et stagnante.
Les pages qui suivent forment une transition intéressante entre la théorie et la description empirique. Marx y présente une sorte de classification de la surpopulation relative en trois groupes, trois formes : flottantes, latente et stagnante.
La surpopulation relative flottante est celle qui est alternativement repoussée et attirée par les cycles industriels.
La surpopulation relative latente est déduite de l’observation de ce qui se passait au XIX° siècle avec l’exploitation des enfants et des femmes dans les fabriques anglaises : enfants et jeunes sont rejetés de la production quand il deviennent adultes et une natalité élevée est artificiellement entretenue par les « mariages précoces » résultant du mode de vie des jeunes ouvriers. Le point daté de cette catégorie est son lien avec une fécondité élevée, mais toutes choses égales par ailleurs, de telles catégories latentes pourraient être définies dans de nombreux pays aux XX° et XXI° siècles (par exemple l’exploitation de jeunes femmes dans des trusts japonais toyotistes, mariées par l’entreprise après avoir servi).
La surpopulation relative stagnante est celle qui est installée de manière permanente ou quasi-permanente dans le sous-emploi et la misère. Marx la décompose à son tour en trois catégories :
1°) ouvriers capables de travailler et rejetés de la production,
2°) enfants des membres de l’armée de réserve,
3°) travailleurs usés, frappés, comme les machines, d’obsolescence, mutilés divers, etc. On bascule dans la cour des miracles et l’ «enfer du paupérisme », « hôtel des invalides de l’armée active du travail » et « poids mort » de l’armée de réserve, nécessaire lui aussi au capital comme enfer menaçant pour tout prolétaire, pour discipliner la classe ouvrière dans son ensemble. Les « classes dangereuses » devaient devenir, sous le nom de « secteur informel », le vivier de nouveaux secteurs d’accumulation du capital …
2. Accroissement du capital et accroissement de la misère.
Les nombreux paradoxes ou développements contradictoires résultant de la nature de la valeur et de la quête incessante de l’auto-accroissement par le capital, prennent chair cette fois-ci.
Nous avons vu dés le début du Capital que l’accroissement de la force productive du travail multiplie les valeurs d’usage mais ne crée pas plus de valeur. Puis que les capitalistes sont conduits à diminuer la valeur des marchandises justement pour engranger plus de valeur. Puis que l’accumulation du capital fait décroître proportionnellement la part de ce capital d’où provient son accroissement. Mais cette fois-ci on en arrive à une conséquence humaine aussi dramatique qu’en soi absurde :
« L’accroissement des ressorts matériels et des forces collectives du travail, plus rapide que celui de la population, s’exprime en la formule contraire : la population productive croît toujours en raison plus rapide que le besoin que le capital peut en avoir. »
Donc :
« Les mêmes causes qui développent la force expansive du capital amenant la mise en disponibilité de la force de travail, la réserve industrielle doit augmenter avec les ressorts de la richesse. »
Par conséquent, alors même que le machinisme rend possible que tous travaillent beaucoup moins, ce qui se produit en fait est une « corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère. »
C’est cette aggravation hyperbolique de la contradiction entre création d’une humanité plus nombreuse et plus capable et négation du droit à la vie des êtres humains et de toute raison d’exister autre que le service du capital, qui a de moins en moins besoin d’eux, que Marx appelle la « loi générale de l’accumulation capitaliste ».
On peut évaluer au passage combien sont ridicules les interprétations « marxistes » ou « antimarxistes » selon lesquelles Marx aurait prédit une « paupérisation absolue » ou se serait royalement planté à ce sujet. En fait, si on saisit ces pages dans leur ampleur théorique, c’est le devenir de l’humanité comme capital, se niant elle-même comme humanité, qui y est appréhendé. L’histoire l’a confirmé, en pire.
Alinéa 5 : illustrations.
La dernière partie de ce chapitre est aussi la plus longue et elle est descriptive, consistant en documentation et en commentaires de cette documentation, centrée sur la situation de l’armée de réserve prolétarienne. Le fait qu’il s’agisse là de documentation ne signifie pas que ces pages n’aient pas d’intérêt théorique, outre leur intérêt historique.
Le parcours de Marx porte en effet successivement sur 6 types de situations. Remarquons que dans ce dont le résumé suit, un sujet fait irruption qui semble ne pas avoir de rapport direct, à ce stade de l’analyse, avec l’accumulation : la propriété foncière, via le logement et les expulsions de cottages et de travailleurs agricoles.
1. L’Angleterre en 1846-1866.
L’évolution de l’effectif global de la classe ouvrière anglaise durant la phase d’expansion 1846-1866 -que l’on appellerait aujourd’hui la « phase A » d’un « cycle Kondratiev » d’accumulation, où machinisme et plus-value relative sont en pleine progression- montre nettement le recul relatif de l’effectif ouvrier dans les branches les plus avancées ou dans celles qui connaissent alors une forte évolution comme l’agriculture, en même temps que la montée énorme de la richesse globale, et donc l’accroissement de l’écart relatif entre les classes.
2. Couches industrielles mal payées.
Les couches industrielles mal payées bien qu’employées, semblent ne pas relever de l’étude de l’armée de réserve à proprement parler, mais ces couches se situent au bord de l’armée de réserve, toujours menacées du paupérisme intégral : on les appellerait aujourd’hui les « précaires » ou, aux Etats-Unis, les Workers Poors.
Les commentaires de Marx s’axent particulièrement sur la question de leur logement : « plus les moyens de production se concentrent sur une grande échelle, plus les travailleurs s’agglomèrent sur un espace étroit. »
3. Prolétariat nomade.
La section suivante appelle « infanterie légère du capital » les couches « nomades » du bâtiment et de travaux peu qualifiés, et assez largement des mines. Le commentaire est axé principalement, là encore, sur le logement, ainsi que sur l’état sanitaire de ces populations, « colonnes mobiles de la pestilence ». La transposition, à bien plus grande échelle, de cette description aux XX° et XXI° siècle ne soulève aucune difficulté : les migrants, les travailleurs des maquiladoras et sweat shops, les mineurs d’Afrique du Sud, les migrants intérieurs chinois munis ou non du laissez-passer les confinant dans un statut inférieur, le Hukou, en fourniraient maints exemples.
4. Une aristocratie ouvrière cernée et menacée.
La partie la mieux payé de la classe ouvrière, appelée ici « aristocratie ouvrière », cernée par la précarité et le paupérisme, n’en est pas à l’abris non plus.
5. Le paradigme : l’agriculture capitaliste anglaise.
« Le caractère antagonique de l’accumulation capitaliste ne s’affirme nulle part plus brutalement que dans le mouvement progressif de l’agriculture anglaise et le mouvement rétrograde des cultivateurs anglais ». L’histoire du prolétariat agricole est envisagée par Marx comme le paradigme de l’accumulation qui crée un prolétariat, le plonge et l’entretient dans la misère et finit par le liquider complètement.
C’est ici que se réalise une situation dont un économiste, E.G. Wakefield, peut dire : « Le travailleur agricole du Sud de l’Angleterre n’est ni un esclave, ni un homme libre, c’est un pauper. ».
Le processus social combine l’accumulation du capital incorporé au sol, la dépopulation des campagnes, la multiplication des marchandises, la hausse des profits et celle des rentes foncières. L’ensemble de ces traits, y compris les rentes, ne semblent pas être des particularités agricoles, mais plutôt les formes typiques de toute exploitation capitaliste intensive de la terre et des travailleurs. La destruction de l’habitat, naturel et artificiel, en est un effet caractéristique.
Les relations de travail qui finissent par prédominer consistent dans la gestion de bandes de jeunes prolétaires précaires par des chefs de hordes, les gangmasters déjà rencontrés à la section IV. Brutalité et promiscuité sexuelle -une forme barbare de la phanérogamie (sexualité explicite) de Charles Fourier- y prévalent.
Le sort d’une grande partie de l’humanité depuis rend dérisoire et futile les commentaires sur le mode « Marx, homme du XIX° siècle » …
6. Irlande … et Amérique révolutionnaires, créées par l’accumulation.
Ces tendances se retrouvent en Irlande, où, bien que la petite propriété et les fermiers moins exploiteurs que ceux d’Angleterre y soient plus présents au départ, la situation ouverte depuis la famine de 1847 et l’échec des révolutions de 1848 a permis au capital et à la rente foncière de littéralement dévaster villages et habitations. Là encore le capital -et sa comparse la rente foncière- se présentent comme une force de destruction de la nature et de l’humanité en tant que vie ayant une finalité distincte du profit.
Mais il est probable que Marx a voulu terminer sur l’Irlande pour des raisons politiques. Ce texte est écrit en 1867 au moment où il commence à considérer la revendication irlandaise comme le levier pour la révolution en Grande-Bretagne et même comme un levier mondial. L’image de la double accumulation -capital d’un côté, misère de l’autre- devient alors une image un peu différente et plus concrète, celle de l’accumulation de la rente prélevée sur les Irlandais, d’un côté, et de l’émigration révolutionnaire dans la jeune Amérique elle-même perçue comme chaudron révolutionnaire, de l’autre :
« Tandis que la rente foncière s’accumule en Irlande, les Irlandais s’accumulent en même proportion aux Etats-Unis. L’Irlandais évincé par le bœuf et le mouton reparaît de l’autre côté de l’Atlantique sous forme de Fenian. Et en face de la reine des mers sur son déclin se dresse de plus en plus menaçante la jeune république géante. »
Huitième section.
La prétendue accumulation primitive.
C’est dans l’édition française du Capital que Marx a érigé cette partie en huitième section, avec pour titre L’accumulation primitive. Dans l’édition allemande il s’agissait de l’avant-dernier chapitre de la section VII sur l’accumulation du capital. Mais surtout, le titre était La soi-disant accumulation primitive - Die sogenannte ursprüngliche Akkumulation.
Ce titre est conforme à la conception de Marx. Il est important d’écarter tout résumé ou interprétation qui attribuerait à Marx la réalité d’une quelconque « accumulation primitive » comme si le capital était né d’une sorte de thésaurisation préalable, ce qui est une erreur assez fréquente.
Le statut théorique de cette dernière section du livre I est particulier. Cette fois-ci il s’agit d’histoire concrète et pas d‘analyse des catégories économiques telles qu‘elles se présentent dans le mode de production capitaliste. Il y a contrepoint et complémentarité avec la première section. La société marchande égalitaire est une façade nécessaire et elle ne préexistait pas au capitalisme : elle est née des violences de la prétendue « accumulation primitive ».
C’est par rapport à toute l’œuvre nommée Capital telle qu’elle nous est parvenue que cette section est unique par son caractère historique. Nous avons vu en effet qu’il convient de ne pas se méprendre en attribuant un tel caractère aux développements des sections III et IV sur la lutte pour le temps de travail et sur la coopération, la division manufacturière du travail et le machinisme. Le caractère historique de cette section ne se retrouve que dans trois petits chapitres complémentaires du livre III sur le capital marchand, le capital usuraire et la rente foncière. D’autre part, il concerne aussi, mais à un plus grand niveau de généralité, un important développement des manuscrits de 1857-1858 sur les formes précapitalistes de production et les différents types de « communautés » et de propriété ayant précédé le capitalisme.
La présente section est toutefois fort délimitée, car ciblée sur le seul moment du démarrage, quand se mettent en place les rapports sociaux capitalistes de production. On n’y trouvera donc pas de développement ni même d’esquisse sur les raisons pour lesquelles le féodalisme devint, dans certaines circonstances, capitalisme.
Chapitre XXVI.
Ce qu’il en est de l’ « accumulation primitive ».
1. Le roman des origines de l’économie politique.
Que l’accumulation ait un point de départ conduit à l’idée logique d’une accumulation préalable initiale. Marx moque à ce sujet les économistes qui inventent un péché originel dans la nuit des temps censé expliquer l’existence de capitalistes par leurs ancêtres qui auraient été laborieux, économes, etc., alors que les ancêtres de la masse travailleuse auraient été « un tas de coquins faisant gogaille du matin au soir et du soir au matin ».
Mais le fait qu’il oppose à cette fiction la réalité violente de l’intervention des Etats monarchiques, des rapines, expulsions, etc., ne signifie pas qu’il faille substituer à l’accumulation primitive nantie d’un signe positif une accumulation primitive pourvue d’une auréole négative, en faire une sorte de vol originaire.
2. La mise en place d’un rapport social.
La véritable conception de Marx est qu’un rapport social particulier a été mis en place à l’issue de luttes sociales de grande ampleur, rapport qui a contraint les travailleurs, en même temps qu’ils deviennent libres, à vendre leur force de travail pour vivre.
La clef est une réalité qui n’a vraiment rien de naturel et qui ne peut que résulter de circonstances assez particulières et d’interventions violentes : « la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production ».
Une fois en place, l’accumulation du capital la reproduit et l’élargit comme un fait naturel. Mais initialement, « le fin mot de l’accumulation appelée « primitive » » consiste dans ce divorce entre le travail et les conditions du travail. Cette séparation brutale comporte nécessairement le vol et la violence mais ne s’y réduit pas : il s’agit de la gestation globale d’un rapport social dominant.
Le capital a une histoire. Dans les autres sections de l’œuvre qui porte ce nom, il est envisagé en tant que tel, reposant sur lui-même et se reproduisant à l’infini, jusqu’à nier l’humanité et la nature -ce qui parvient à maturité aujourd’hui.
Pour sortir du cercle vicieux s’autoreproduisant en absorbant tout, comprendre que cette histoire a eu un début et donc comprendre ces débuts est une arme critique importante : l’accumulation du capital n’est qu’une dynamique qui se situe entre un commencement et une fin possible.
3. La question du féodalisme.
Il faut donc renoncer au mythe, bienveillant ou malveillant, d’une accumulation initiale ayant fait « démarrer » le capital, pour l’analyse historique du développement de contradictions sociales déjà spécifiques, celles du féodalisme en crise.
« La structure économique capitaliste est sortie des entrailles de l’ordre économique féodal. La dissolution de l’une a dégagé les éléments constitutifs de l’autre. »
La transition du féodalisme au capitalisme est saisie par Marx dans une double dimension : la servitude des travailleurs est au point de départ et d’arrivée, car on est toujours dans un mode de production reposant sur l’exploitation du travail de la majorité par une classe dominante ; mais le « mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie corporative. »
En résumé, le capitalisme naît d’une expropriation des cultivateurs qui se fait en même temps que l’affranchissement par rapport aux liens de dépendances anciens.
Ces données, fondamentales mais très rapides, posent trois séries de questions.
1. sur la nature de ce processus par rapport aux classes et par rapport aux individus ;
2. sur la nature du féodalisme ;
3. sur les circonstances qui le font ou non « transiter » vers le capitalisme.
Ces trois séries de questions ne sont pas poursuivies par Marx dans cette section, cependant, leur importance dans le cadre d’une aide à la lecture du Capital et l’existence de nombreuses allusions, pistes et esquisses dans ses autres manuscrits exigent qu’on les introduise rapidement.
A) Sur la nature du processus de transition au capitalisme.
Le texte des manuscrits de 1857-1858 sur les formes précapitalistes de production présente trois modèles théoriques de sociétés anciennes que Marx appelle des « communes », au sens de communautés organiques : la commune asiatique, la commune antique et la commune germanique.
Dans la première les humains produisent leurs conditions d’existence dans le cadre d’un donné naturel et social qui les englobe et avec lequel ils ne sont pas séparés. C’est en somme le « communisme primitif » qui s’il se convertit en un mode d’exploitation des travailleurs par une couche dominante, le fait sous la forme de la propriété commune de la nature et des travailleurs par un pouvoir despotique organique incarnant la communauté (Pharaon).
Dans la seconde les sujets individuels ont une existence à part, en tant que citoyens de la cité ayant leur sphère propre, celle de la famille et du bien privé, articulée à la sphère commune foncière et matérielle (ager publicus) et idéologique, militaire et politique (la vie de la cité grecque ou romaine).
Dans la troisième, dont le tableau repose sur la Germanie de l’historien latin Tacite, les sujets apparaissent comme séparés, chacun avec son enclos dans la forêt, et ils se réunissent pour former une « commune ».
Le capitalisme nait ensuite, de l’intervention simultanée et combinée des rapports marchands et monétaires et de l’Etat, à partir de la troisième forme, la « commune germanique » qui correspond au féodalisme.
Il ne s’agit pas là d’une tentative d’expliquer concrètement l’histoire de l’humanité, mais de schémas théoriques pour mieux penser les rapports sociaux, que Marx ne destinait pas à publication. Le fil conducteur est celui des rapports entre individualité et communauté.
On passe d’un rapport de subsomption totale de l’individualité sous la nature et la société entendues comme un donné qui les précède dans la commune asiatique, à un rapport double et réciproque entre la cité et le citoyen s’instituant réciproquement et simultanément dans la commune antique, puis à une inversion de la subsomption initiale dans la commune germanique où la sphère commune, assez distendue, est subordonnée à la volonté et à la réunion des sujets individuels libres (même si cette réunion reste en fait une nécessité absolue pour eux).
Le fil conducteur est donc la genèse progressive de l’individu indépendant par rapport à la communauté. Il faut rappeler que pour Marx il s’agit bien d’un progrès : nulle nostalgie passéiste chez lui pour les rapports communautaires et patriarcaux. Le détachement par rapport à ces liens conduit à l’affranchissement par rapport à l’esclavage et au servage.
A l’arrivée, le capitalisme se présente comme le moment logique de la séparation : des individus libres, mais tellement séparés que leur lien passe désormais par les marchandises et par la valeur, ce qui fait que les individus ne sont pas véritablement des individus, mais des sujets aveugles et vides de rapports extériorisés qui les dominent bien qu’ils se croient nécessairement souverains et autonomes.
Le fétichisme des rapports marchands serait donc le résultat achevé et complet, extrême, du progrès entendu comme extraction de l’humanité autonome par rapport aux gangues préhistoriques, naturelles et sociales, qui lui préexistaient et qui l’ont enfantée. Sous le capital cette extraction est telle que les sujets humains n’ont qu’une fausse autonomie et sont à la fois plus libres et plus dépendants que jamais dans leur liberté.
Cette première négation de la communauté originelle appelle donc une seconde négation, celle de la reconstruction d’un commun voulu et conscient, et non pas marchand et étatique.
Dans le Capital cette dimension n’est pas explicitée mais nul doute qu’elle est présente à l’esprit de son rédacteur. La transition au capitalisme ainsi pensée nous apparaît là non pas tant comme une affaire de classes sociales, ce qu’elle est aussi, mais elle l’est par voie de conséquence : en effet elle est d’abord le mouvement réel des sujets réels, qui sont des individus vivants, comme une étape de l’auto-construction des individus humains, étape d’extraction et de dégagement qui menace de se fourvoyer en destruction aveugle.
B) Sur la nature du féodalisme.
Il est difficile, mais néanmoins possible, de cerner ce que Marx entendait par «ordre économique féodal ». Il ne s’agit ni de la définition « marxiste standard » des vulgates du XX° siècle, ni du féodalisme de la plupart des historiens.
La première consiste à dire que dans le féodalisme des propriétaires fonciers font travailler des paysans. Un tel niveau de généralité conduit à voir le féodalisme partout, aussi bien en Chine ancienne qu’en Afrique noire, etc., et efface toute possibilité de discerner les différences spécifiques de la transition au capitalisme.
La seconde se détourne des rapports de production et s’intéresse aux relations entre individus dans la classe dominante, associés par une combinaison de liens familiaux et de liens de fidélité appelés vassaliques, dont l’Occident européen des X°-XII° siècle et le Japon un peu plus tard donnent le modèle.
Chose remarquable, la seule description donnée par Marx de ce qui caractérise de son point de vue le féodalisme prend pour pierre de touche le Japon, indiquant au passage qu’il avait perçu le caractère féodal de ce pays, qui effectua lui aussi une transition au capitalisme. Cette description se trouve peu après le début du chapitre suivant de la section VII :
« Le trait le plus caractéristique de la production féodale dans tous les pays de l’Europe occidentale, c’est le partage du sol entre le plus grand nombre possible d’hommes liges. Il en était du seigneur féodal comme de tout autre souverain : sa puissance dépendait moins de la rondeur de sa bourse que du nombre de ses sujets, c’est-à-dire du nombre des paysans établis sur ses domaines. Le Japon, avec son organisation purement féodale de la propriété foncière et sa petite culture, offre donc, à beaucoup d’égards, une image plus fidèle du moyen âge européen que nos livres imbus de préjugés bourgeois. Il est par trop commode d’être « libéral » aux dépens du Moyen Age. »
Marx se représente la société féodale comme une société de petits propriétaires de fait. Le remplacement temporaire du droit romain par un « droit féodal » et les liens dits d’ « homme à homme » ne font pas écran à cette représentation.
L’idée selon laquelle la « propriété privée » serait le fondement du capitalisme, d’une part, et aurait été sous une autre forme celui du droit romain antique, d’autre part, n’appartient pas à Marx qui voyait plutôt dans le « Moyen Age » la période d’épanouissement de la propriété privée :
« On a souvent dit qu’au moyen âge, toute manifestation du droit, de la liberté, de l’existence sociale apparaît comme un privilège, comme une exception à la règle. On ne pouvait donc ignorer le fait empirique que ces privilèges prennent tous l’aspect de la propriété privée. Quelle est la raison générale de cette coïncidence ? La propriété privée est l’existence générale du privilège, du droit en tant qu’exception. » (Marx, manuscrit de 1843 sur la philosophie du droit de Hegel).
Ce que confirme aussi la présentation, dans le manuscrit de 1857-1858, de la « commune germanique » comme celle de producteurs indépendants et séparés, dont le bien commun consiste plus dans le saltus (forêts et broussailles) que dans l’ager.
Bien sûr, cette société féodale est en même temps celle de la dépendance paysanne, du servage. La commune asiatique engendre l’exploitation tributaire ou collective de peuples entiers, la commune antique l’esclavage marchand, la commune germanique le servage. Cependant le début de relâchement des liens communautaires conduit aussi à des formes de production et de vie de plus en plus libre et indépendante, dans laquelle la propriété privée définie comme la liaison entre le producteur et ses conditions de production (la terre du paysan, les outils de l’artisan, l’instrument du virtuose) est combinée à la propriété commune « germanique » ou « ancestrale ». Au point que Marx entrevoit la possibilité d’un développement non capitaliste issu d’un féodalisme qui éliminerait le servage, une alternative non advenue :
« Dés que le servage eût donc disparu et qu’au XV° siècle la prospérité des villes prit un grand essor, le peuple anglais atteignit l’état d’aisance si éloquemment dépeint par le chancelier Fortescue, dans ses Laudibus Legum Angliae. Mais cette richesse du peuple excluait la richesse capitaliste. » (ce passage se trouve au chapitre suivant, le chapitre XXVII de la section VII, peu après le passage précédemment cité où il est fait allusion au Japon).
C) Sur les conditions d’une transition du féodalisme au capitalisme.
Il n’y a pas d’automatisme dans le passage du féodalisme au capitalisme.
En Europe occidentale et au Japon, le féodalisme fut un mode de production associé à une reproduction élargie régulière de la richesse sociale, mais il ne fut pas le seul. Le mode de production de la Chine aux époques Tang puis Song, puis Ming et Qing, ou celui des empires arabo-musulmans omeyyade puis abbasside et, plus tard, des Etats de type Moghol au XVI° siècle, ont suscité une production de richesses et même des échanges marchands à bien des égards supérieurs à tout ce qui s’était produit en Europe avant le XVI° siècle, non sans effets d’ailleurs sur l’Europe. Comme en Europe ils connaissaient un trend de la production, des échanges, des prix et de la population. Mais ils n’ont débouché sur aucune transition endogène vers le capitalisme et ne semblent pas en avoir ressenti le besoin.
Le basculement du féodalisme européen vers le capitalisme semble avoir été un phénomène localisable dans le temps et dans l’espace, si toutefois on ne confond pas, comme c’est souvent le cas, mode de production capitaliste et échanges marchands internationaux. Selon les brèves indications de Marx dans le premier chapitre de la section VII, de premières ébauches précoces de production capitaliste se seraient produites dans les villes de Méditerranée, donc surtout en Italie, mais « l’ère capitaliste ne date que du XVI° siècle » et démarre dans des régions où le servage d’une part, les villes souveraines à l’italienne d’autre part, sont éteints depuis longtemps.
Il lui était difficile de se représenter les choses plus précisément. Aujourd’hui, il est possible de préciser que c’est dans une crise globale, écologique, sociale, économique, religieuse, idéologique, militaire, de la civilisation européenne des temps féodaux, extrêmement grave, aux XIV° et XV° siècles, que démarre le procès d’accumulation capitaliste dans la production, probablement -c’est l’hypothèse d’Immanuel Wallerstein notamment- comme une issue, dans la fuite en avant, permettant aux classes dominantes féodales de se maintenir ou de de se restaurer face à la solution alternative qu’aurait pu être cet « état d’aisance » du peuple anglais décrite par John Fortescue, un ordre démocratique de petits propriétaires agraires que l’on voit se dessiner au temps de Machiavel, une société produisant plutôt des richesses que de la valeur, mais qui échoue dans les grands affrontements du premier XVI° siècle (fin de la Renaissance, Réforme et contre-Réforme).
4. Pas de succession nécessaire des modes de production.
C’est le moment d’affirmer ce qui devrait être une évidence, mais les idées reçues ayant la vie dure il vaut mieux insister : le schéma selon lequel, pour le « marxisme », les sociétés humaines passent nécessairement par les stades communisme primitif-esclavagisme-féodalisme-capitalisme … puis socialisme et communisme (schéma éventuellement compliqué par l’insertion du « mode de production asiatique » qui n’est pas une catégorie pertinente pour caractériser des modes de production, mais qui a servi à critiquer la vulgate de l’intérieur), n’a strictement rien à voir avec la pensée réelle de Marx (et également d’Engels). Ce schéma a été enseigné en URSS et en Chine notamment, comme un des aspect de la religion d’Etat de ces régimes n’ayant rien de « socialiste ».
Le brouillon de lettre de Marx à un chercheur russe, Mikhailovsky, semble, en 1877, s’insurger par avance contre le « marxisme », en commentant justement la section du Capital sur la prétendue accumulation primitive :
« Il lui faut absolument métamorphoser mon esquisse de la genèse du capitalisme dans l’Europe occidentale en une théorie historico-philosophique de la marche générale, fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ils se trouvent placés, pour arriver, en dernier lieu, à cette formation économique qui assurera, avec le plus grand essor du pouvoir productif du travail, le développement intégral de l’homme. Mais je lui demande pardon (…) Donc, des évènements d’une analogie frappante, mais se passant dans des milieux historiques différents, amenèrent des résultats tout à fait disparates. En étudiant chacune de ce évolutions à part, et en les comparant ensuite, l’on trouvera facilement la clef de ces phénomènes, mais on n’y arrivera jamais avec le passe-partout d’une théorie historico-philosophique générale dont la suprême vertu consiste à être supra-historique. »
Dans ce document, et dans sa correspondance avec Vera Zassoulitch sur la commune rurale russe (le mir), Marx indique même qu’à son avis, avec pour exemple la Russie, l’évolution de la société humaine vers le socialisme peut éviter (on dira aujourd’hui : aurait pu éviter …) d’en passer par le capitalisme.
Ces deux documents figurent en annexe de l’édition en Pléiade, par Maximilien Rubel, des livres II et III du Capital.
Chapitre XXVII.
L’expropriation de la paysannerie.
1. Paradigme anglais et Europe.
Le choix de l’Angleterre comme modèle et terrain d’examen de la transition au capitalisme s’explique parce que c’est là, et seulement là, qu’il y a eu, prenant son temps, une expropriation totale de la paysannerie par rapport à la terre et aux moyens de production. Nous verrons que c’est au fond cette mutation préalable qui a ensuite appelé et permis la révolution industrielle.
Est-ce à dire que l’Angleterre fut le seul territoire ou le féodalisme devient capitalisme, avant de s’étendre ensuite au reste du monde ?
Tel n’est pas l’avis de Marx puisqu’il précise que « tous les autres pays de l’Europe occidentale parcourent le même mouvement » avec des variantes et des décalages. Et l’on pourrait ajouter que l’autre grand pays féodal, indépendamment de la féodalité européenne, fut aussi le seul à avoir opéré une transition endogène vers le capitalisme sous les coups de fouet de l’expansion du capitalisme occidental, à partir de l’ « ère Meiji », soit 1867, année même de la parution du livre I du Capital.
Dans une note terminant le chapitre XXVI Marx estime qu’en Italie septentrionale la transition avait démarré beaucoup plus précocement qu’en Angleterre mais qu’il s’y produisit à partir du XVI° siècle une sorte d’involution, liée à la perte de sa suprématie commerciale internationale, qui relança la petite culture et le jardinage.
Plusieurs remarques et notes de ces chapitres indiquent des parallèles français ou germaniques aux évolutions anglaises. Mais elles font souvent difficulté, car les processus d’expropriation des paysans et de mise au pas des pauvres aboutissent à des rapports sociaux qui ne correspondent soit pas au capitalisme, soit en partie (cas de l’ancien régime français), soit pas du tout (cas de ce que l’on a depuis appelé le « second servage » en Europe centrale et orientale).
En dehors de l’Angleterre, la transition, si on la limite à ses composantes endogènes, en faisant donc abstraction de l’invasion extérieure des rapports marchands et capitalistes qui finit toujours par arriver et qui accélère l’intervention de l’Etat pour imposer définitivement les nouveaux rapports, ne conduit en fait nulle part aux rapports purement capitalistes, mais à des mixtes divers entre des élément de second servage aggravé, de petite propriété agraire et artisanale souveraine, et de capitalisme non dominant.
Cela ne veut pas dire que la transition anglaise puisse s’expliquer uniquement par des facteurs anglais. Les sociétés féodales européennes forment un ensemble dynamique où chaque formation territoriale influence les autres. Mais le fait est que le pas décisif est franchi en Angleterre.
2. Les XV°, XVI° et XVII° siècles.
Cela se passe dans l’agriculture. Nous avons vu déjà que l’agriculture anglaise a été prise par Marx pour paradigme de l’accumulation du capital dans ses effets sur le prolétariat. Postérieurement à la révolution industrielle, le capital productif agricole joue un rôle second par rapport au capital industriel dans l’accumulation ainsi que dans les représentations dominantes symbolisant la production capitaliste. Mais puisque l’agriculture est la production essentielle, vivrière, hors de laquelle les rapports capitalistes marchands ne peuvent pas s’être emparés de la production dans son ensemble, il était d’une certaine façon nécessaire que le nœud névralgique de la transition soit agricole.
L’histoire anglaise de ces siècles est aujourd’hui mieux connue qu’au temps de Marx et les conditions de l’émergence des rapports sociaux capitalistes y ont été étudiées notamment par Robert Brenner et Hellen Meiksins Wood. La section VIII du Capital à l’aune de ces recherches et travaux frappe par la densité de ses références parmi les auteurs anglais parfois redécouverts depuis -Marx site Fortescue, Thomas More, Roger Bacon, Fletcher … le seul auteur vraiment important qu’il semble ne pas avoir connu étant James Harrington- et par la correspondance en général assez bonne de ses intuitions et des apports et hypothèses formulés depuis.
C’est ainsi que le processus d’expropriation des paysans commence chez Marx vers le troisième tiers du XV° siècle avec le licenciement des suites féodales, amorçant la formation d’un « prolétariat sans feu ni lieu ». Il ne développe pas, mais il est significatif que tout commence par une recomposition interne à la classe féodale, qui date de la fin de la guerre des Deux Roses, elle-même suite de la guerre de Cent Ans : avec la fin de cette dernière l’Angleterre est devenue une île, avec celle de la première son Etat monarchique achève de centraliser l’aristocratie foncière qui n’a plus que la possibilité d’une exploitation économique, et non « féodale », en appelant aux résidus du servage, à la « justice », etc., des paysans. Elle ne s’en prive pas, découvrant une nouvelle source de revenus dans la vente de la laine aux manufactures des Flandres : la transformation des terres arables en pâturages, que nous avons déjà rencontrée à la fin de la section VII à propos de l’Irlande, devient, écrit Marx, le « cri de guerre » de la nouvelle noblesse, et constitue en fait le premier grand chambardement de la terre et du travail par le capital, qui va désormais faire périodiquement table rase des anciens modes de production les uns après les autres (bientôt de ceux là mêmes qu’il aura instaurés) pour poursuivre sa fuite en avant « en spirale ».
La brutalité de la vie rurale et les expropriations de villageois qui marquent les relations sociales anglaises au début du XVI° siècle sont dénoncés dans les écrits de Thomas More et souvent combattues par des décisions royales : le capital naissant n’a donc pas encore tout le pouvoir. C’est la Réforme protestante qui va détruire les barrières. D’une part, par la mesure très concrète de la spoliation des biens d’églises, qui, telle qu’elle est conduite, consiste dans une coup de main terrible qui relance et accélère l’expropriation des producteurs immédiats. D’autre part, par tout son « esprit » -c’est bien en effet l’expression « esprit du protestantisme » généralement attribuée à Max Weber que cite Marx, avec des guillemets. Il avait déjà parlé de l’ascétisme avaricieux des premiers capitalistes, il insiste cette fois-ci sur l’apologie du travail et les campagnes de haine et de brutalité contre les « paresseux », c’est-à-dire les pauvres sans travail, point qui sera repris au chapitre suivant. Au-delà des pauvres, il s’agit de détruire la proud peasantry de Shakespeare.
3. Le Dix-huitième.
La grande guerre civile qui fait l’histoire de la monarchie parlementaire britannique sera définitivement gagnée par la noblesse et la bourgeoisie, unies par et dans le capital, et perdue par la paysannerie, seulement après la Glorious revolution des historiens bourgeois, celle de 1689, avec le règne de Guillaume d’Orange, que Marx vilipende d’une manière digne d’un vieux romain. La distribution moyennent pots de vin des biens de la couronne et la formation, à partir de la naissance de la Banque d’Angleterre en 1694, d’une sorte de féodalité financière liée à l’Etat, voient le parlement désormais toujours du côté des expropriateurs, votant toute les enclosures de terres, et avalisant la transformation des formes anciennes de propriété, soit féodales, soit communales (collectives) en propriétés privées.
C’est donc au XVIII° siècle que le mode de production capitalistes, née au moins deux siècles plus tôt, triomphe complètement et définitivement dans la production agricole anglaise.
4. Le paradigme écossais.
Les enclosures sont reconnues aujourd’hui comme la forme typique de recomposition du paysage agraire par et pour le capital s’affirmant. Leur forme typique n’est pas celle des simples remembrements, mais celle de l’ « éclaircissement » ou de l’ « amélioration » des terres déjà habitées et cultivées, clearing of estates, opération violente par essence, et qui s’est répétée et se répète périodiquement partout depuis (voir par exemple la question des expropriations urbaines en Chine aujourd’hui).
Le chapitre se termine sur le théâtre par excellence des clearing of estates : les Highlands d’Ecosse. Marx érige au rang de paradigme, synthétisant tous les aspects du processus fondamental d’expropriation des cultivateurs, l’accélération finale que connaissent ces contrées après 1745. Paradigme aussi que la figure de la duchesse de Sutherland, grande ladie éclairée qui défendait les esclaves nègres de philanthropique manière -avant de se rallier, comme toute sa classe, à la défense des « droits » des confédérés sudistes. Marx reprend ici une polémique qui avait fait quelque bruit, qu’il avait lancée dans les colonnes de la presse républicaine yankee en 1853, contre cette famille de philanthropes éclairés.
La liquidation des formes anciennes de propriété dans les Highlands résume en effet en un raccourci le processus historique amorcé et expérimenté bien plus lentement dans les basses terres anglaises. La propriété clanique collective est proclamée propriété privée des chefs de clans et l’ancienne classe dominante traditionnelle fournit les cadres de la nouvelle classe agent du capital, qui va purement et simplement expulser les populations paysannes, fournissant au passage la main-d’œuvre à bas prix des fabriques ainsi que des candidats à des émigrations plus lointaines. Une dernière étape encore vient conclure cette histoire : les terres de pâtures imposées par la force à la place des terroirs villageois seront liquidées à leur tour, parce que finalement non rentables elles aussi, et remplacées par des parcs de lande à chasse, dear forest pour riches amateurs. Ainsi, en un résumé saisissant qui concerne non pas l’Ecosse, mais la planète et l’humanité, le capital a-t-il imposé le règne du « droit » sur les droits anciens, rentabilisé le travail pour finalement, avec la terre, le liquider purement et simplement.
Chapitre XXVIII.
« Législation sanguinaire ».
1. Encadrer le flot des prolétaires sans feu ni lieu et autres divagateurs.
L’expropriation des producteurs directs a créé un flot de vagabonds et de pauvres sans feu ni lieu, qu’il ne faut pas confondre avec l’armée de réserve régulièrement reproduite par l’accumulation du capital, bien que les deux puisse se combiner. Les expropriés forment une catégorie sociale massive qui n’est pas du tout disciplinée a priori ni disposée à travailler pour le capital, et qui puise beaucoup de moyens de survie dans la solidarité et la propriété communale. Depuis Marx ces groupes sociaux apparaissent, dans la recherche historique, non pas tant comme des groupes « en soi », victimes ballotées, que comme des groupes « pour soi » ayant leurs organisations et leurs revendications, formant une force motrice des révolutions pas vraiment « bourgeoises », tels ces « divagateurs » religieux (ranters) dépeints par Christopher Hill. On comprend donc que mâter les pauvres n’était pas seulement une affaire de mise au travail pour le capital, angle sous lequel Marx l’envisage ici, mais une question de survie pour l’Etat et pour le capital, face à une force alternative si elle s’alliait aux petits producteurs sur la base des formes communes de propriété et de pratiques démocratiques réelles. Quand ils sont assignés au statut de « classes dangereuses » leur défaite est déjà consommée.
Une « législation sanguinaire » fut mise en œuvre contre les divagateurs, pauvres et vagabonds, qui utilise massivement l’agression et la marque physique et qui tend, explicitement, à les réduire en esclavage. Cela depuis Henri VIII -avec l’opposition de Thomas More- à la fin du XVII° siècle. La montée du principe « surveiller et punir » aux temps modernes n’est pas une découverte de Michel Foucault.
« La bourgeoisie naissante ne saurait se passer de l’intervention de l’Etat ».
2. Former la classe ouvrière au travail.
Cet aspect se retrouve de manière encore plus vive avec le dressage au travail salarié lui-même. Les pages qui suivent complètent celles de la section III sur la journée de travail et reposent sur les mêmes textes clefs, à commencer par l’ordonnance d’Edouard III de 1350, le Statute of Labourers, en ce qu’elle s’efforce de baisser les salaires, imitée en cela par l’ordonnance du roi de France Jean « le Bon » de 1350.
Il faut ici remarquer qu’en ce qui concerne la formation du salariat en tant que tel, Marx remonte, dans la section VIII comme dans la section III de ce livre I du Capital, au lendemain immédiat de la peste noire (1349-1350), donc nettement plus haut que la fin du XV° siècle. Il ne s’en explique pas et n’approfondit pas cette histoire. Le texte royal anglais de 1350 confirme une chose : le salariat n’est certainement pas encore le rapport social dominant dans les relations de travail, agricoles ou artisanales, mais devant l’exacerbation de la crise du féodalisme consécutive à la peste noire (crise qui avait commencé avant), le pouvoir monarchique entreprend de restaurer l’obéissance paysanne envers les seigneurs en faisant du rapport salarial le rapport social de référence : il considère les travailleurs dans leur ensemble et les saisit comme devant être à la disposition des maîtres pour travailler contre salaires, mais en même temps comme rétifs à cette condition, d’où la nécessité d’un statut pour les brider.
Chapitre XXIX.
Le fermier capitaliste.
1. Le fermier, premier capitaliste productif.
En remontant au Statut d’Edouard III, Marx s’approche du problème des racines directement féodales de la création du rapport salarial dans la production vivrière, mais sans poursuivre cette question. Il est cependant évident que toute sa description de l’expropriation des masses en Angleterre du XV° au XVIII° siècle ne règle pas un point central, ainsi qu’il le dit lui-même au début de ce très court chapitre :
« … il est clair que l’expropriation de la population des campagnes n’engendre directement que de grands propriétaires fonciers. »
Et l’on pourrait remarquer que ces processus d’expropriation ne sont pas limités à l’Angleterre : le « second servage » en Europe centrale et orientale, l’anéantissement des civilisations amérindiennes, la capture des esclaves nègres, qui sont les trois autres grands faits d’armes des classes dominantes européennes dans cette période de l’histoire, sont aussi de grandes campagnes d’expropriation de masses des producteurs immédiats, allant souvent jusqu’à leur destruction pure et simple. D’un point de vue global, la genèse du capital est donc un aspect particulier d’un processus au départ plus général et plus diversifié, celui de la contre-attaque des aristocraties d’origine féodale, des Etats monarchiques et des églises constituées (l’Eglise romaine et les églises nationales protestantes) contre la masse de la population, combinée à l’ « expansion européenne ».
Jusqu’à présent Marx a expliqué le capitaliste par le capital, mais ici où il s’agit de la genèse du capital, et non de sa reproduction par accumulation, il doit aussi s’expliquer par le capitaliste, c’est-à-dire par la naissance d’un groupe social ne pouvant exister qu’en accumulant, par la vente de produits issus de la production. Le grand propriétaire, héritier de l’aristocratie féodale, peut lui aussi être un marchand de grains, de laine ou de bière, comme dans l’Europe du « second servage », mais son existence comme sujet social n’en dépend pas : il existe antérieurement, comme maître du sol et des hommes.
Le premier véritable capitaliste, c’est donc le fermier capitaliste, qui accumule par la vente de produits agricoles dont la valeur comporte une plus-value issue du travail des ouvriers (journaliers et paysans pauvres des alentours, ou ouvriers agricoles proprement dits), tout en payant sa rente au propriétaire foncier. Selon Marx ce groupe social émerge dans la seconde moitié du XIV° siècle. Là aussi la date est intéressante, puisqu’elle fait immédiatement suite au Statut d’Edouard III et précède la révolution agricole qui ne commencera qu’à la fin du XV° siècle, précédent donc aussi la formation d’un prolétariat massif, bien que le rapport salarial ait été institué en modèle par le Statut.
Cette gestation du fermier capitaliste, donc du capitaliste, du « patron », se fait en quelques étapes très rapidement décrites :
1°) C’est d’abord un serf, dépendant du seigneur, sorte d’intendant et de régisseur, le bailli.
2°) Fin XIV° le seigneur le pourvoit de la terre et des moyens de production et il s’instaure donc une sorte de faire-valoir direct où le fermier en gestation est maître de sa production et fait travailler des journaliers.
3°) Dans le métayage, il y a partage du fonds de culture et du produit en nature entre le « fermier » et le propriétaire ; ce rapport se généralise et se fixe sous cette forme en France et en Italie.
4°) En Angleterre cette évolution va jusqu’au bout : le paysan producteur finit par avancer la totalité du capital, et devient donc un fermier proprement dit, qui emploie des salariés d’un côté, paie la rente, en nature puis de plus en plus souvent en argent après la vente des produits, de l’autre côté.
Sur les facteurs sociaux ayant nécessité cette évolution, Marx reste très général, remarquant simplement en note que « dans toutes les sphères de la vie sociale, la part du lion échoie régulièrement au propriétaire ».
S’y ajoute un facteur supplémentaire qui agit comme un catalyseur et comme un accélérateur, mais qui n’est pas introduit comme la cause déterminante : la hausse des prix consécutive à l’arrivée de l’or et de l’argent d’Amérique, qui socialement défavorise les rentiers féodaux et les salariés dont rentes et salaires se dévalorisent, et favorise les fermiers et les capitalistes.
2. Les maillons manquants : rente foncière et Etat.
La genèse du fermier capitaliste telle que la décrit Marx est insuffisamment fondée, mais les compléments nécessaires proviennent de ses analyses. Ces questions n’ont été sérieusement reprises que récemment, notamment dans les travaux de Robert Brenner et Hellen Meiskins Wood.
Premièrement l’évolution de l’Etat monarchique est un facteur initial décisif. C’est l’Etat de la société féodale, son gardien, protecteur et agent de reproduction en dernière instance. Devant la crise de cette société, c’est lui qui à partir du Statut d’après la peste fait du salariat, non pas encore le rapport social majoritaire, mais le rapport de référence du point de vue féodal lui-même. A l’issue de la période des guerres permanentes (guerre de Cent Ans puis guerre des Deux Roses), lors du moment du « licenciement des suites féodales », il a centralisé les pouvoirs de coercition dits « extra économiques », créant une situation inédite dans laquelle le prélèvement féodal est quasiment ramené à des moyens seulement « économiques ».
Les seigneurs réagissent en organisant leur domination en vue de prélever la rente (en nature et de plus en plus en monnaie) sur les fermiers, et ne pouvant plus augmenter leurs revenus par une pression coercitive directe ils poussent ceux-ci à vendre le plus possible et à réduire leurs coûts. L’impulsion à « produire pour produire » vient donc des héritiers de l’aristocratie féodale, bien que les premiers capitalistes productifs ne soient généralement pas ces derniers, mais les fermiers. A la centralisation des pouvoirs coercitifs directs dans l’appareil d’Etat (même si celui-ci est représenté sur le terrain par les membres de la classe dominante tels que les juges de paix), suit donc l’affirmation de la propriété foncière comme propriété privée des aristocrates féodaux, qui louent leurs terres aux fermiers et, avec les plus riches d’entre eux -ceux-là mêmes qui deviennent les fermiers capitalistes- engagent la guerre sociale contre les droits collectifs sur la terre.
Le premier moment de ce processus est l’évolution de l’Etat, le second moment est l’évolution de la rente en rente foncière monétaire, avec la formation d’un marché foncier, qui se présente comme marché locatif (marché des baux) et seulement après comme marché des terrains eux-mêmes. Ces précisions montrent le rôle clef :
1°) de l’Etat, non seulement par sa violence largement soulignée par Marx, mais par la centralisation de la violence et du pouvoir coercitifs indispensables à un certain stade pour assurer la survie de la société féodale,
2°) de la rente foncière et de la propriété privée moderne de la terre, antithétique aux droits collectifs, pré-condition à l’extension du salariat et du capitalisme car fondement de l’expropriation des producteurs directs.
Chapitre XXX.
Marché intérieur et capitalistes industriels.
1. Expropriation des masses et marché intérieur.
L’expropriation des producteurs viviers directs, c’est-à-dire des paysans, dans les conditions sociales où ils doivent pour continuer à vivre travailler pour les fermiers (ou partir en ville, ou émigrer), ce qui peut consister en une évolution où ils ne perdent pas forcément leurs terres d’un coup, mais progressivement, et où les terres et droits collectifs sont attaqués et finalement détruits, transforme leurs moyens de subsistance en capital variable, et leurs moyens de production (ainsi que ceux des artisans) en capital constant.
C’est ce processus qui du point de vue de Marx institue le marché intérieur, dans lequel le prolétaire est obligé d’acheter ses moyens de subsistance et donc de vendre sa force de travail. Cette caractérisation suffit à distinguer le phénomène social et historique qu’est la constitution du marché intérieur capitaliste, qui se produit pour la première fois en Angleterre à partir de la fin du XV° siècle, d’autres formes de « marchés intérieurs » identifiés par les historiens, dont beaucoup veulent y voir des « germes de capitalisme » au même titre que le marché intérieur anglais, de la Hollande contemporaine de ces développements britanniques à la Chine du bas Yangzi. Dans ces autres cas en effet, même si la marchandisation concerne une proportion importante des biens de subsistance, ceux-ci ne sont pas convertis en « éléments matériels du capital variable », les producteurs directs n’étant pas expropriés et convertis en vendeurs de leur force de travail.
2. Marché intérieur et capital industriel.
La constitution du marché intérieur fait de celui-ci un élément spécifique du mode de production capitaliste.
Sa formation suscite celle des manufactures et donc du capital industriel au sens étroit de capital productif non agricole : le marché des biens de subsistance de la masse prolétarisée, textile notamment, nécessite et donne un débouché à leur essor. On voit donc ici le lien historique entre le stade de la division manufacturière du travail et la formation du mode de production capitaliste. Mais en même temps, les manufactures suscitent pour leurs propres besoins la reconstitution de la petite production, comme par exemple pour le lin au début du XVII° siècle anglais. Aussi le processus qui instaure une agriculture totalement séparée de la manufacture, par l’anéantissement du filage et du tissage domestiques, est-il singulièrement lent.
L’agriculture à l’état pur est donc une création du capital. Son avènement coïncide avec celui de la grande industrie. Agriculture capitaliste ayant supplanté l’agriculture paysanne, d’une part, grande industrie, de l’autre, qui s’imposent dans les années 1770-1830 en Angleterre, constituent donc la dernière phase de la transition au capitalisme : dorénavant ce mode de production est totalement dominant et son expansion mondiale en spirale va s’accélérer de façon exponentielle.
3. Distinguer le marché intérieur capitaliste du marché international et de la petite production marchande.
Dans ce chapitre, la catégorie économique qu’est le marché intérieur doit être distinguée de la petite production orientée vers le marché, qui exista temporairement dans divers modes de production, notamment dans les cas que j’ai cités de « marchés intérieurs » invoqués par certains historiens pour y voir une tendance universelle au capitalisme, dans la Chine à l’époque Qing (XVII° et XVIII° par exemple). Au contraire, ces marchés intérieurs fondés sur la petite production, où les producteurs immédiats gardent, sinon la propriété juridique, du moins la maîtrise réelle, de leurs instruments de production, et où filage et tissage, souvent dans le cadre d’une forte division sexuelle du travail, sont toujours associés à l’agriculture vivrière, n’ont précisément pas débouché du tout sur le capitalisme.
Il faut aussi distinguer ce marché intérieur capitaliste du commerce international lointain, dont la plupart des historiens font dériver de façon « naturelle » le capitalisme, et qui est beaucoup plus ancien. Marx ne le mentionne qu’incidemment, en général pour dire que la formation d’un commerce international mondial centré sur l’Europe au XVI° siècle, suite à la « découverte » (en fait à la conquête) des Amériques, a été un accélérateur des processus sociaux qui conduisent à la formation de prolétaires et de capitalistes. Un accélérateur, mais non « la » cause. Celle-ci est à chercher dans la crise du mode de production féodal européen, qui est aussi la cause des « grandes découvertes ».
L’institution du marché intérieur peut être caractérisée comme la saisie de la masse de la population par le mode de production capitaliste, et réciproquement comme la réalisation des conditions de ce mode de production par l’expropriation des producteurs directs. Un aspect essentiel du processus n’a pas été abordé par Marx : pendant que les travaux agricoles et artisanaux sont convertis en travaux productifs pour le capital que les producteurs ne peuvent plus faire qu’en se louant sous sa domination, une autre partie des travaux, qui jusque là ne présentaient pas de différence de nature, sont pour ainsi dire relégués dans la sphère privée et assignés aux femmes. Une nouvelle forme de division sexuelle du travail est instaurée, qui sépare travaux productifs de valeur et travaux « seulement » utiles, mais indispensables pourtant à la totalité de la reproduction sociale.
Chapitre XXXI.
L’Etat fondateur du capital.
1. Les formes antédiluviennes du capital.
La structure de ce chapitre, dernier à traiter de l’histoire de la transition au capitalisme, est dissymétrique. Marx fait remarquer pour commencer que la genèse du capitaliste industriel est plus rapide et moins progressive que celle du fermier, mais il s’agit dans les deux cas de la conversion en capitalistes d’anciens producteurs indépendants.
Par contre, poursuit-il, le « Moyen Age » (la société féodale) connaissait déjà deux autres formes de capital, comme d’ailleurs les modes de production les plus divers, à savoir le capital commercial et le capital usuraire.
Il est frappant que leur mention ne survienne qu’ici. De fait, dans l’exposé de Marx, le marchand et l’usurier ou le banquier « précapitaliste » ne sont pas les ancêtres du mode de production capitaliste. Lorsque naît celui-ci, ils en deviennent des composantes, avec d’ailleurs des mutations et des frottements qui seront évoqués au livre III. Pourtant, Marx les appelle bien des formes du capital. Le capital serait donc antérieur au capitalisme, correspondant en gros, ajouterais-je, à la chrématistique d’Aristote. Les commerçants lointains (à distinguer des petits commerçants locaux fournissant des biens utiles, distinction que fait Aristote pour définir la chrématistique) et les prêteurs sur gage, puis les banquiers italiens, poursuivent déjà l’accumulation illimitée de la valeur comme telle, même si les trajectoires sociales de leurs familles finissent souvent par leur accession et leur absorption dans les classes dominantes traditionnelles (le paradigme d’une telle histoire, ce sont les Médicis florentins).
Mais si l’on peut parler ici de capital, on ne saurait parler de capitalisme au sens de mode de production capitaliste. Et il faut être précis : le mode de production capitaliste ne provient pas du développement naturel du commerce et du prêt. Grands commerçants, usuriers, banquiers anciens et autres publicains prélevaient, sous la forme de leur capital, une partie du surproduit social créé par d’autres voix. Au contraire, dans le mode de production capitaliste, tout le surproduit social se présente d’abord comme capital et passe dans les mains des capitalistes productifs ou « industriels » au sens large (industrie, agriculture, transports, mines et pèche) avant de changer de formes et de se répartir vers d’autres catégories (profit commercial, intérêts, impôts, rentes …). Mettre un signe égal entre les formes antédiluviennes de capital et le capitalisme contemporain (comme le veut l’école historique se réclament de Fernand Braudel et la majorité des tenants de la nouvelle « global history » à la mode) est donc une erreur majeure de perspective historique et de compréhension des rapports sociaux.
2. La violence fondatrice.
Pour Marx, l’histoire du marché mondial dominé par le capital européen, qui s’ouvre au XV° siècle, est avant tout une histoire de violences et de rapines, dont l’esclavage et le travail forcé sont des moments fondamentaux, et qui à pour forme réelle un processus de guerres permanentes, la « guerre mercantile » qui s’étend en spirale, comme le capital, depuis les guerres des Hollandais contre les Espagnols jusqu’aux guerres universelles de la fin du XVIII° et du XIX° siècles.
Cette histoire continue au-delà de la mise en place du capital comme phénomène planétaire.
Si l’argent passe pour le nerf de la guerre, celui de la genèse du capital n’est pas l’échange, ni le commerce, ainsi que se le chante l’idéologie libérale. C’est la force : « la force est l’accoucheuse de toute vieille société en travail. La force est un agent économique. »
3. Modalités de la violence : système colonial, dette publique, fiscalité, finances, protectionnisme et libre échange.
Dans la suite du chapitre, tous les éléments des politiques mercantilistes et impériales des XVI°-XIX° siècles sont décrits sous l’angle de la force : l’Etat et le pouvoir, la force et la contrainte, sont les agents créateurs des rapports commerciaux qui, ensuite, apportent de la matière au capital. Si ces méthodes consistent parfois en force brutale directe exercée par des bandes d’hommes armés agissant de leur propre initiative, même dans ce cas, et dans tous les autres, elles reposent sur le pouvoir de l’Etat. Il ne suffit donc pas de dire que la force est l’accoucheuse. L’accoucheuse, c’est la force de l’Etat (on sait que par la suite, des auteurs comme Georges Sorel opposeront justement violence prolétarienne et force de l’Etat).
Il ne me semble pas nécessaire de reprendre point par point les descriptions de Marx sur le système colonial, ses compagnies à monopole, la dette publique, la fiscalité, le protectionnisme, moyen artificiel de créer des capitalistes industriels, et son revers le libre échange, autre face de la même médaille puisque dans les deux cas il s’agit d’imposer la « libre circulation » du capital contre les populations, la terre, les autres rapports sociaux et les concurrents. Ce dont on a l’esquisse dans ces pages, c’est ce que les historiens du XX° siècle, sans la saisie des rapports sociaux de production propre à Marx, ont décrit comme « accumulation continue de l’argent et du pouvoir » (Giovanni Arrighi) voyant, via notamment la dette publique, cette structure fondamentale du mode de production capitaliste qui l’accompagne de sa naissance … à ses convulsions morbides actuelles.
« Le système du crédit public, c’est-à-dire des dettes publiques, dont Venise et Gènes avaient, au Moyen Age, posé les premiers jalons, envahit l’Europe définitivement pendant l’époque manufacturière. Le régime colonial, avec son commerce maritime et ses guerres commerciale, lui servant de serre chaude, il s’installa d’abord en Hollande. La dette publique, en d’autres termes l’aliénation de l’Etat, qu’il soit despotique, constitutionnel ou républicain, marque de son empreinte l’ère capitaliste. La seule partie de la richesse dite nationale qui entre réellement dans la possession collective des peuples modernes, c’est leur dette publique. Il n’y a donc pas à s’étonner de la doctrine moderne que plus un peuple s’endette, plus il s’enrichit. Le crédit public, voila le credo du capital. Aussi le manque de foi en la dette publique vient-il, dés l’incubation de celle-ci, prendre la place du péché contre le Saint-Esprit, jadis le seul impardonnable. »
Dans ce passage, la phrase soulignée l’est par moi. Elle devrait dicter la ligne de conduite de tout militant ouvrier décidé aujourd’hui où la dette publique la plus gigantesque de l’histoire devient le motif des pires attaques contre la vie humaine : non à son remboursement !
La finance capitaliste repose sur la dette publique :
« … la dette publique a donné le branle aux sociétés par actions, au commerce de toute sorte de papiers négociables, aux opérations aléatoires, à l’agiotage, en somme, aux jeux de bourse et à la bancocratie moderne. »
De même, la substantifique moelle de la « mondialisation » de la fin du XX° siècle, avec son explosion financière, a-t-elle reposé sur les émissions de bonds du Trésor et la titrisation des dettes publiques dans le monde entier.
De ce point vue, on peut dire que 1694, date de la fondation de la Banque d’Angleterre, représente le moment où, en Angleterre (et rapidement en Grande-Bretagne) le marché intérieur capitaliste et sa connexion avec le système international de guerre et de commerce arrive à maturité et prend sa forme « définitive ».
L’histoire des transferts de dette publique, c’est l’histoire des « centrages » successifs du capital et de la domination :
« Avec les dettes publiques naquit un système de crédit international qui cache souvent une des sources de l’accumulation primitive chez tel ou tel peuple. » -voila une phrase trop rapide de Marx, puisqu’il n’y a en fait chez lui qu’une « soi disant » accumulation primitive ; son sens est d’une part que le système international a fonctionné comme un accélérateur et un catalyseur de la transition interne aux rapports sociaux des pays concernés, d’autre part que des trésors monétaires réinvestis en capital furent ainsi attirés, ce qui fut l’un des facteurs de l’accélération. Poursuivons :
« C’est ainsi, par exemple, que les rapines et les violences vénitiennes forment une des bases de la richesse en capital de la Hollande, à qui Venise en décadence prêtait des sommes considérables. » -les travaux de F. Braudel ont montré depuis le rôle intermédiaire de Gènes dans ce premier grand transfert. « A son tour, la Hollande déchue vers la fin du XVII° siècle de sa suprématie industrielle et commerciale, se vit contrainte à faire valoir des capitaux énormes en les prêtant à l’étranger, et, de 1701 à 1776, spécialement à l’Angleterre, sa rivale victorieuse. Et il en est de même à présent de l’Angleterre et des Etats-Unis. »
Aujourd’hui, cette tendance aux transferts via les crises de la dette publique semble aller des Etats-Unis vers la Chine, mais dans des conditions historiques sans précédents qui excluent plus encore que dans toutes les étapes précédentes tout fatalisme automatique à de tels processus.
4. Le sang et la boue par tous les pores.
Le capital arrive au monde « suant le sang et la boue par tous les pores ». Telle est la conclusion du chapitre et, dans l’édition allemande, ces mots étaient les derniers de toute la sous-section sur la soi-disant accumulation primitive.
La vision de l’époque de l’affirmation européenne et de la naissance du capital présentée ici est donc une vision négative. De fait elle s’oppose à la notion de « progrès » et aux nombreux autres passages de Marx, notamment dans le Manifeste du parti communiste, sur le rôle progressiste et la « mission historique » du capital. Or, le livre I du Capital, seul paru de son vivant, est son ouvrage public le plus tardif et le plus achevé. L’on est donc fondé à penser que l’approche « progressiste » a peu à peu cédé la place chez lui à une vision beaucoup plus pessimiste du rôle du capital dans l’histoire de l’humanité, cela dés ses débuts, vision véritablement mondiale et pas seulement européenne.
Dans cette vision, il faut préciser que certains éléments souvent associés à la notion de progrès à l’époque moderne ne figurent pas ou très peu : la science et la philosophie des Lumières ainsi que les révolutions anglaises, américaine et française sont pratiquement absentes de cette section. Cette précision a une grande importance car elle signifie que du point de vue de Marx, ces composantes de l’histoire ne se situent pas sur le même plan que le capital, et donc qu’il ne saurait servir à cautionner des représentations de l’histoire empreintes de nostalgie communautaire ou religieuse dans laquelle la « rationalité occidentale » serait purement et simplement assimilée à la logique du capital : les choses sont plus compliquées.
En ce qui concerne les révolutions, leur place dans cette section sur les origines du capital est tout simplement absente. En effet nous n’en avons que trois mentions :
-mention de la loi Le Chapelier de 1790, donc pendant la révolution française, qui en prétendant supprimer les corporations interdit à la classe ouvrière de s’organiser ; mais ce passage (fin du chapitre XXVIII) ne comporte pas de généralisation sur le caractère de classe de l’ensemble de la révolution française.
-mention de la « Glorious revolution » britannique comme instauration d’une monarchie parlementaire dorénavant dévouée sans aucune restriction au capital ; notons cependant que le terme de « révolution » n’est précisément pas employé par Marx (sauf entre guillemets en reprenant l’appellation officielle) pour caractériser cet évènement (chapitre XXVII et chapitre XXXI sur la dette publique).
-par contre la première révolution anglaise du XVII° siècle est mentionnée positivement, sous le nom, sans guillemets, de République, comme une période où le capital fut contenu et l’expropriation du peuple interrompue :
« Exceptons pourtant le temps de Cromwell : tant que la République dura, toutes les couches de la population anglaise se relevèrent de la dégradation où elles étaient tombées sous le règne des Tudors. »
Voici une fois encore un Marx qui n’est pas « marxiste » et semble assez proche des défenseurs « classiques » de la liberté.
L’on peut dire que la vulgate marxiste ou antimarxiste du XX° siècle selon laquelle pour Marx le capitalisme serait né de « révolution bourgeoises », ou mieux encore de « révolutions démocratiques bourgeoises » (deux termes qu’il n’emploie pas ! ) renversant le « mode de production féodal » pour instaurer le « mode de production capitaliste », n’a tout bonnement rien à voir avec sa pensée et son texte réels. Beaucoup plus proche de sa conception serait celle qui envisage le capitalisme comme la suite du féodalisme, résolvant les contradictions de ce dernier en engageant l’Angleterre, puis l’Europe et finalement le monde dans une fuite en avant exponentielle, course infinie à la valeur ; et qui envisage le mouvement ouvrier et socialiste comme la suite de l’action du peuple dans les vraies révolutions de cette époque.
Chapitre XXXII.
D’une expropriation à l’autre, ou la négation de la négation.
Sur la place et le contenu d’un chapitre mal vu.
La brièveté et le style de ce chapitre poussent à le percevoir comme une conclusion au livre I du Capital. D’où l’hypothèse, de Maximilien Rubel notamment parmi les éditeurs de Marx, que l’auteur l’aurait interverti avec le chapitre sur la colonisation pour tromper les censeurs, ce qui aurait marché pour la première édition russe.
Cependant, dans les plans préparatoires du Capital des manuscrits antérieurs, et dans le sommaire de l’édition allemande, le thème de la « théorie moderne de la colonisation » est distinct de celui de la soi-disant accumulation primitive. Le chapitre sur la colonisation peut tout aussi bien servir de conclusion, centrée sur l’affirmation du caractère expropriateur du capitalisme, à l’encontre de l’idéologie dominante qui fait croire qu’il repose sur la propriété privée. Tant le chapitre XXXII que le chapitre XXXIII sont d’ailleurs des variations sur ce thème : le capitalisme n’est pas le système qui fonde et garantit ta propriété, petit homme, tout au contraire !
En outre, une certaine tonalité fataliste voire prophétique a souvent été critiquée dans ce chapitre, ainsi que la référence hégélienne à la « négation de la négation » -pourtant à sa place ici.
La thèse du chapitre XXXII est que le capital repose sur l’expropriation, ce qui synthétise toutes les démonstrations de la section VIII, et que ceci se prolonge dans la tendance historique de sa propre accumulation, laquelle est toujours, avec la concentration et la centralisation des capitaux, la poursuite des expropriations. Cette tendance est en même temps socialisation croissante et internationalisation de la production, et là reparait, mais seulement ici, le caractère « progressiste » du capital dont nous notions l’absence dans toutes les pages précédentes. Mais cette idée reparaît en tant qu’affirmation de l’essence contradictoire du capital, conduisant à sa destruction :
« Corrélativement à cette centralisation, à l’expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l’application de la science à la technique, l’exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l’outil en instruments puissants seulement par l’usage commun, partant l’économie des moyens de production, l’entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d’où le caractère international imprimé au régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d’évolution sociale, s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandit et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclat. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés. »
Dans ce passage, les termes « mode de production » (que j’ai soulignés dans la citation) sont employés pour ce que nous avons désigné jusque là comme « forces productives », ce qui n’est pas sans poser problème. En effet, le développement des forces productives sous la forme du capital consiste dans la socialisation, la centralisation et l’internationalisation, qui sont des formes à reprendre dans une société post-capitaliste. Mais ici on a l’impression qu’il suffirait de les reprendre telles quelles, alors que toute l’analyse du devenir des forces productives comme capital dans la section IV nous a montré leur extrême déformation sous sa domination.
Le ton général «prophétique » de ce chapitre provient sans doute de ce que Marx a relu son Manifeste de 1848 pour l’écrire afin de le conclure en le citant. Mais cette schématisation induit une tendance à présenter les choses comme une fatalité mécanique.
Mais cette réserve faite, le « message » principal de ces pages est de situer la place possible du capitalisme dans l’histoire de la propriété, entendue en profondeur comme histoire des rapports de l’homme à l’homme et à la nature. La propriété privée personnelle et individuelle a été non pas instaurée mais totalement niée par le capital. Mais le développement du capital appelle la « négation de la négation » :
« … non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquis de l’ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol. »
Nous remarquons que là où la vulgate marxiste et antimarxiste attendrait un chant à la gloire de la propriété « collective », voire de la « propriété d’Etat » ou à la rigueur de la « propriété sociale », Marx inscrit : propriété individuelle !
Chapitre XXXIII.
« La théorie moderne de la colonisation ».
La démonstration par Wakefield.
Il s’agit ici de confirmer le fait que le capital nie et détruit la propriété individuelle, sous la forme de la propriété privée ancienne fondée sur le travail personnel, contrairement aux affirmations de tous ses apologistes.
Or, cette démonstration trouve des alliés précieux dans des économistes partisans du capital, spécialisés dans les colonies, à savoir les colonies de peuplement anglo-saxonnes (où les peuples indigènes ont été anéantis : Amérique, Australie, Nouvelle-Zélande).
Il suffit de faire parler ces économistes pour comprendre :
« Dans les pays de vieille civilisation, le travailleur est, quoique libre, dépendant du capitaliste en vertu d’une loi naturelle ; dans les colonies cette dépendance doit être créée par des moyens artificiels. » (Hermann Merivale, disciple de Wakefield).
« Sans l’esclavage, le capital aurait été perdu dans les établissements espagnols, ou du moins se serait divisé en des fractions minimes telles qu’un individu peut en employer dans sa petite sphère. Et c’est ce qui a eu lieu réellement dans les dernières colonies fondées par les Anglais, où un grand capital en semences, bétail et instruments, s’est perdu faute de salariés, et où chaque colon possède plus de capital qu’il n’en peut manier personnellement. » (John Wakefield).
Quand les colons arrivent, ils ont des terres à profusions et échappent au capital. D’où la nécessité pour lui de recourir au travail forcé : servants anglo-saxons, déportés australiens, et finalement esclavage des noirs. Quand il s’avère que l’esclavage ne peut être maintenu, en raison de sa médiocre rentabilité, des révoltes et du blocage du marché du travail qu’il produit, donc justement à l’époque de Wakefield et de Marx (les œuvres de Wakefield paraissent dans les années 1830, la parution du livre I du Capital arrive après la guerre de Sécession), Wakefield propose d’étatiser la terre pour la vendre à un prix artificiellement élevé aux colons, de façon à les contraindre à travailler comme salariés au moins un certain temps pour pouvoir payer ce prix.
Ces mesures, appliquées au Canada, n’y eurent cependant pas beaucoup d’efficacité car le flux des colons en était dévié vers les Etats-Unis, la « grande République ».
Mais ce sont l’amplification du flot des émigrants et la formation d’une grande dette publique à la suite de la guerre de Sécession qui ont converti la grande République en un véritable pays capitaliste, cessant d’être une terre promise bien que le niveau historique et moral des salaires y soit plus élevé qu’en Europe, conséquence de cette histoire.
La conclusion est donc :
« … le mode de production et d’accumulation capitaliste, et partant la propriété privée capitaliste, présuppose l’anéantissement de la propriété privée fondée sur le travail personnel ; sa base, c’est l’expropriation du travailleur. »
Nous avons ici une certaine conception de l’histoire des Etats-Unis, bien surprenante pour la vulgate marxiste et antimarxiste du XX° siècle, où ce pays apparaît jusqu’à la fin des années 1860, moment du grand tournant, non comme la patrie du capital, mais comme la terre de la propriété individuelle fondée sur le travail personnel, et comme la « République » par excellence. La nation américaine née de la révolution n’était donc pas la nation du capital. L’impérialisme américain est né comme négation de cette première Amérique, qui reste dans la mémoire collective et la conscience populaire comme une sorte de terre promise avortée.
D’autre part, il faut noter que ce chapitre (comme les précédents) a été écrit après les travaux du livre III sur la rente foncière. On y voit clairement l’impossibilité totale de rapports sociaux capitalistes en dehors de l’intervention artificielle de l’Etat et en dehors d’une appropriation privée du sol, visant à l’expropriation (ou à interdire l’appropriation individuelle) des producteurs directs, qui consiste ici en une appropriation juridique par l’Etat : la propriété d’Etat du sol est la forme suprême de la propriété privée, même à titre transitoire ici comme accoucheuse des Etats-Unis en tant que pays capitaliste et non plus « républicain ».
* * *
Pour conclure …
L’insistance mise dans ces deux derniers chapitres du livre I du Capital, quel que soit l’ordre où il convient de les lire (tous comptes faits je penche en faveur de l’ordre suivi ici, avec le chapitre sur la colonisation à la fin), sur l’opposition entre propriété privée individuelle et capital, le capital devenant, au chapitre XXXII, la transition nécessaire entre la propriété privée individuelle et la propriété sociale individuelle, cette insistance constitue je pense une contradiction délibérée avec la première section, dans laquelle on pouvait croire avoir affaire aux lois spontanées d’une libre production marchande.
Il n’y a ni spontanéité, ni liberté, ni marché libre, ni droit ni justice, mais seulement le capital et son associé nécessaire, accoucheur et défenseur, l’Etat. La vraie trame de cette œuvre est la confrontation entre un individualisme profond, un véritable individualisme justement en ce qu’il ne vide pas l’individu pour en faire un atome abstrait comme le fait le libéralisme, mais en ce qu’il saisit l’individu comme individu vivant et comme individu social, et le capital, négation de l’individualité humaine. L’individualité humaine veut se créer elle-même et se manifester par la polyvalence d’activités variées et par la création de choses utiles et jouissives, se posant elle-même comme finalité sans fin, à la manière des anciens Grecs mais sans leurs bornes locales. Le capital fait de ses agents les capitalistes et de ses producteurs les prolétaires des créatures qui courent pour le néant, pour autre chose qu’eux-mêmes, pour l’accroissement indéfini de la valeur monétaire et du pouvoir, parce que cette valeur est pur pouvoir social d’appropriation et par là de domination. L’infini vide et tautologique de la croissance pour la croissance, qui mène à la destruction la terre et l’humanité, destruction qui apparaît comme l’horizon possible du XXI° siècle, voila le capital. Sa négation ne sera donc pas retour en arrière, mais construction de l’individualité universelle, de l’infini véritable, rempli par la vie.
Voila le vrai nœud du livre I du Capital. Inutile de dire qu’il n’a pas été lu ni entendu des marxistes et des antimarxistes. Et que c’est maintenant qu’il faut le lire.
VP. Mars 2010.
vendredi 7 mai 2010
Vincent PRESUMEY