Théorie
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Aide à la lecture du Capital - livre III
Le livre III du Capital a été édité par Friedrich Engels en 1894, un an avant sa mort. Il est composé à partir des manuscrits rédigés entre 1864 et 1866, ce qui signifie que Marx a rédigé, de manière suivie, son livre III, avant de rédiger la version définitive du livre I destinée à l’édition, qui paraît en 1867, les manuscrits, d’une rédaction souvent plus confuse, du livre II, ayant été rédigés ensuite, en deux temps, 1868-1870 et beaucoup plus tard, 1877-1879.
Ce livre III peut être divisé en trois parties (plus la dernière section), que l’on peut étudier à des intervalles différents.
Les quatre premières sections (I : plus-value et profit, II : formation des prix de production et du profit moyen, III : baisse tendancielle du taux de profit, IV : capital marchand) forment un véritable « traité du profit » dont l’importance est fondamentale.
Le thème de la baisse tendancielle du taux de profit, qui est au cœur de ce « traité », touche à la question de l’avenir du capitalisme, de ses contradictions constitutives. A ce titre, il est devenu un objet de polémiques, beaucoup d’économistes « marxistes » ou antimarxistes tenant à s’en distancier, d’autres réduisant au contraire son contenu, très dialectique, à des affirmations dogmatiques.
Mais ce qui est en vérité surprenant à l’égard de ce thème, c’est qu’il n’ait pas occupé de place importante dans les débats du marxisme européen du mouvement ouvrier à son époque « classique », celle à laquelle mettent fin dans le sang nazisme et stalinisme.
Nous avons signalé, en étudiant le livre II du Capital, les débats, russe puis international, qui portèrent sur l’interprétation de la troisième section et plus particulièrement du dernier chapitre de ce livre, avec les « schémas de la reproduction ». De façon un peu paradoxale confinant parfois à l’absurdité, c’est sur ce chapitre que portèrent des affirmations sur la présence ou l’absence de « limites » absolues ou relatives pour le capitalisme selon Marx, alors que le chapitre 3 du livre III sur la baisse tendancielle du taux de profit s’y prêterait, lui, beaucoup mieux.
D’autre part, Engels avait lui-même annoncé, dans son introduction au livre II (1885), que le livre III résoudrait la question de la transformation des valeurs en prix, et divers universitaires avaient commencé à se pencher sur ce « défi ». La parution du livre III donna lieu de manière majoritaire dans ces milieux, à une interprétation selon laquelle il contredisait le livre I en montrant que les marchandises, dans le capitalisme, ne sont pas vendues à leur valeur, alors que l’exploitation salariale repose sur les rapports de valeur exposés au livre I, donc qu’il y aurait une incohérence fondamentale dans l’analyse de Marx, dont il se serait d’ailleurs rendu compte, le capitalisme ne reposant finalement pas sur l’exploitation, mais sur l’ « échange », et que ceci pouvait bien expliquer que Marx s’en soit tenu, de son vivant, à la publication du seul livre I …
Nous verrons que la réponse apportée par le vieil Engels à cette vague de critiques tapait à côté de la plaque et ne pouvait donc la réfuter. L’un des dirigeants socialistes les plus affectés par cette « incohérence » fut Edouard Bernstein, le père du « révisionnisme » réformiste (ce livre « … provoqua en moi, comme en d'autres socialistes d'ailleurs, un profond désenchantement pour la théorie de la valeur. » écrit-il dans les Présupposés du socialisme, 1899).
Comme le « débat », interne au mouvement ouvrier, plus ou moins tronqué, mais qui occupait en tout cas le terrain, sur les « schémas de la reproduction », portait sur le devenir du capitalisme, d’une part, et comme d’autre part le «débat », porté par les universitaires et économistes bourgeois, sur la « transformation des valeurs en prix de production », conditionnait méthodologiquement la question de la baisse tendancielle du taux de profit (puisque la formation de ce taux de profit général tendanciellement en baisse était censé dépendre de la « transformation des valeurs en prix de production »), alors cette question de la « baisse tendancielle » ne prit la place qu’elle méritait a priori que beaucoup plus tard, et sous la forme d’un affrontement dogmatique entre la science académique « réfutatrice » et des « marxistes » affirmatifs de moins en moins nombreux.
Or, plus encore que pour la troisième section du livre II dont nous avons vu qu’elle a généralement été fort mal lue par ses propres spécialistes, puisque la doxa dominante des interprétations « orthodoxes » remonte en fait à l’économiste bourgeois qu’était Tougan-Baranovski, l’ensemble des sections formant le « traité du profit » du livre III fut lui aussi fort mal lu, comme on va le voir. Une lecture attentive qui saisit la pensée de Marx dans son développement fait de la « transformation des valeurs en prix de production » un faux problème, le faux problème par excellence, pourrait-on dire, et de la « baisse tendancielle du taux de profit » une réalité certes importante, mais qui n’est cependant qu’un reflet en surface de rapports plus fondamentaux.
La seconde partie du livre III est constituée par la seule section V, sur le crédit, l’intérêt et la finance, qui a donné tant de fil à retordre à Engels et à ses pauvres yeux. Du point de vue de l’état du manuscrit, c’est la partie la moins achevée du livre III, et pourtant sa relecture, à la fin du XX° siècle dans la phase dite de « globalisation » du capitalisme, dont la dimension financière est essentielle, montre une prescience puissante de tendances de fond, particulièrement, mais pas seulement, autour de la notion de « capital fictif ».
La troisième partie concerne la rente foncière (section VI) et elle est très généralement laissée de côté par les commentateurs et résumeurs de Marx, à tort. Mais son examen systématique révèle de vraies incohérences, qui à ma connaissance ont été surtout mises en valeur par Tran Hai Hac dans Relire le Capital (Lausanne, 2003). Il est possible de la remettre sur ses pieds, d’abord en la lisant dans l’ordre des chapitres finalement envisagé par Marx, qui n’est pas celui de son édition (ni de celle d’Engels, ni de celle de Rubel), travail que je pense avoir fait en développant les pistes données par Tran Hai Hac, dans La portée du Capital, texte mis en ligne sur l’ancien site de Militant (et toujours disponible sur le net). Une fois ce travail fait, on saisit l’importance fondamentale de la propriété foncière et du rapport foncier chez Marx, qui forme une sorte de tryptique avec le rapport d’échange marchand et le rapport salarial.
Dans son plan de 1858, Marx pensait donner six livres à son œuvre : ce que nous connaissons comme « le Capital » n’en est que le premier, les livres sur la propriété foncière puis sur le travail salarié auraient dû suivre, puis trois livres peut-être plus courts, sur l’Etat, sur le commerce international, et sur le marché mondial et les crises. Comprenant qu’il ne viendrait pas à bout de ce programme, il a intégré au livre III lors de sa rédaction, pour lui provisoire mais en réalité la dernière, cette section sur la rente foncière, et dans la foulée, dans la rédaction de la version éditée de son vivant du livre I, beaucoup d’éléments sur le travail salarié.
De plus, le premier livre sur « le Capital » devait comprendre quatre parties : le capital en général ; la concurrence ; le crédit ; les sociétés par action. Là aussi les trois dernières parties furent largement intégrées dans le livre III. L’analyse de la concurrence, plus exactement ce qui concerne les cadres nécessaires à cette analyse, est exposé en fait dans la seconde section sur le taux de profit (chapitre 10), et l’analyse de la rente différentielle, dans la section VI, a une portée plus générale sur la concurrence et la question des surprofits. Et les deux derniers points sont étudiés, surtout le crédit, dans la section V.
A part de ces trois premiers ensembles (les sections I à IV, la section V et la section VI), la dernière section du livre III, la section VII sur « Les revenus et leurs sources », est inachevée quoi que fort bien écrite comme le soulignait Engels. C’est pourtant elle qui tente de réaliser en une synthèse le programme que s’était donné Marx. En effet, dans son plan initial, cette première partie du premier livre qu’était « le capital en général », devait comporter trois moments : le procés de production du capital ; son procés de circulation ; et l’unité des deux processus, ou le capital comme réalité concrète en mouvement. Ces trois moments ont donné les trois livres du Capital tels qu’ils nous sont finalement parvenus. Dans le paragraphe d’introduction au premier chapitre de ce livre III, Marx rappelle cette méthode, et remarque que le capital comme « unité du procés de production et du procés de circulation » a été étudié en général dans la troisième section du livre II -qui n’était pas rédigée au moment où il écrivait cela, et de loin, mais ceci nous montre qu’il avait déjà son idée. A partir de là le livre III doit expliquer les formes concrétes de cette unité, dans un mouvement de remontée de l’abstrait au concret qui reconstruit, mais en les expliquant, les formes superficielles, visibles et vécues, dans « l’action réciproque des divers capitaux, dans la concurrence et dans la conscience ordinaire des agents de la production eux-mêmes. » C’est ce qui était amorcé dans cette VII° et dernière section;
L’idée selon laquelle l’apparence concrète des choses est l’expression nécessaire de rapports plus fondamentaux peut servir de grille de lecture à l’ensemble du livre III. Il ne faut d’autre part pas oublier que, comme pour le livre II, et bien que la rédaction soit souvent meilleure, il s’agit de manuscrits que Marx ne destinait pas tels quels à publication. Je relèverai au passage quelques différences entre l’édition Rubel et l’édition traditionnelle d’Engels, mais celles-ci n’ont pas la même ampleur que pour le livre II. Je suis ici la numérotation des chapitres d’Engels (chez Rubel plusieurs sont regroupés).
Les passages intitulés Remarques complémentaires sont des développements personnels qui m’ont parus nécessaires mais ne sont pas dans Marx ni ne commentent des passages de Marx, ce qui n’exclut évidemment pas (c’est impossible) que dans le commentaire de texte proprement dit mes analyses et point de vue personnels ne soient présents.
Première section.
Plus-value et profit, taux de plus-value et taux de profit.
Chapitre I.
Coût de production et profit.
Le coût de production est le capital, constant et variable, investi par le capitaliste dans son entreprise. C’est une catégorie économique définie du point de vue du capital : du point de vue du travail, la dépense de travail est plus élevée puisque la force de travail est utilisée plus de temps qu’elle ne coûte au capitaliste.
Le capitaliste s’imagine automatiquement que ce coût, dépense de sa part, représente la valeur minima des marchandises produites, la vente, la circulation et ses mérites propres lui ajoutant le profit.
L’occultation de la source de la valeur et de la plus-value est ainsi assurée, par la catégorie de salaire, « prix du travail » (cf. livre I section VI), et par l’amalgame entre capital constant et capital variable qui s’opère dans le coût de production.
La formation de la valeur par le travail abstrait-concret, valeur d’usage de la force de travail achetée et donc appropriée par le capital, qui s’exprime dans C+(V+PL) (C est la valeur transmise, V+PL est la valeur créée), est vue différemment, comme (C+V)+PL (C et V sont amalgamés comme coût de production, PL arrive en plus en se présentant comme le résultat de tout le processus). PL n’est pas, pour le capitaliste, du travail non payé, mais le fruit de la mise en œuvre sous sa direction du capital qu’il a investi et payé par le coût de production. Il n’a aucun intérêt à distinguer C et V et ne les distingue donc pas, faisant par contre la différence entre capital fixe et capital circulant.
La marchandise capitaliste, qui contient C+V+PL, contient donc, au point de vue du capital, dominant et immédiatement apparent, coût de production + profit. Dans cette forme est contenue la possibilité théorique d’une différence y compris numérique de la valeur entre la seconde formule et la première, le profit de tel capital n’étant pas forcément équivalent à la plus-value qu’il a réellement fait produire. Ce qui importe au capitaliste individuel est que le prix de ses marchandises soit supérieur à leur coût de production d’une différence qui est son profit.
Chapitre II
Le taux de profit.
Du point de vue du capitaliste l'important est donc la proportion dans laquelle il récolte de la plus-value, une fois qu'il a vendu les marchandises qu'il a fait produire, par rapport au capital qu'il lui a fallu investir. Cette proportion, le taux de profit, est donc pour lui égale à PL/K, où K est la totalité indistincte du capital investi. Marx la décrypte bien sûr comme étant PL/C + V, ce qui fait immédiatement apparaître,
1) qu'elle dépend du taux de plus-value ou taux d'exploitation des travailleurs, PL/V.
2) mais qu'elle en diffère puisque C + V n'est pas V.
Le profit est la plus-value dans son rapport au capital : le taux de profit est donc le rapport du capital au capital, le taux d’accroissement du capital par rapport à lui-même.
Ce rapport est réel, il n’est pas fictif : c'est la proportion du gain par rapport à ce qui est avancé, et la seule différence interne réelle qui compte pour le capitaliste est celle des rythmes différents de rotation du capital fixe et du capital circulant.
Ce rapport qui apparaît immédiatement est cependant dérivé, au plan fondamental, du rapport social d’exploitation sous la forme marchande de l’achat et de la vente de la force de travail (rapport salarial). Il y a -on notera le caractère tout à fait hégélien et même feuerbachien de cette formule chez le « Marx de la maturité » qui est bien resté le même-« interversion du sujet et de l’objet qui a lieu dans le processus de production. » L’exploitation du travail, qui produit la plus-value, devient dans la vision du capital une dépense, un « coût », une « charge », pour pouvoir avoir du profit.
« C'est de la transformation du taux de plus-value en taux de profit qu'il y a lieu de déduire la transformation de la plus-value en profit et non inversement. Or, en fait, c'est du taux de profit qu'historiquement on part. La plus-value et le taux de plus-value sont, relativement, l'élément invisible, et le point essentiel qu'il faut élucider, tandis que le taux de profit et donc la plus-value sous sa forme de profit sont des phénomènes qui apparaissent à la surface. »
Chapitre III.
Taux de profit et taux de plus-value.
Engels indique que les deux chapitres précédents ne sont en réalité pas les premiers du manuscrit. Le manuscrit commence directement par l’étude mathématique des rapports entre le taux de profit (PL/K pour le capitaliste, qui considère le total de son investissement, ici K, comme un tout, mais PL/C+V pour Marx) et le taux de plus-value (PL/V, cette catégorie n’existant pas pour le capitaliste ni donc pour l’économiste).
Que Marx ait commencé par là est important.
Le taux de plus-value est le degré d’exploitation, c’est le rapport de classe dans sa forme de valeur, laquelle spécifie le mode de production capitaliste.
Le taux de profit est le rapport du capital au capital, son degré de valorisation.
Le premier détermine le second mais subit dans cette médiation une modification de nature et un changement de forme. La question du profit se présente donc en réalité d’emblée chez Marx comme celle du rapport de deux rapports, ou en d’autres termes de l’articulation de deux niveaux d’analyse : le rapport social global et le rapport du capital à lui-même, le rapport entre classe ouvrière et classe capitaliste et le rapport par lequel les capitalistes concurrents forment une classe. Tel est le vrai point de départ. Les catégories de coût de production et de profit ne sont statiques qu’en apparence, elles n’existent en réalité que comme rapports, proportions.
C’est cette saisie du processus social global qui incite à une approche mathématique en termes de proportions. Mais les exemples numériques alourdissent plus qu’autre chose l’exposé. En 1875 Marx a réécrit un chapitre entier intitulé Traitement mathématique du taux de profit et du taux de plus-value, dont Engels a inséré quelques éléments dans le présent chapitre en collaboration avec le mathématicien Samuel Moore. Selon Alain Alcouffe (Les manuscrits mathématiques de Marx, Paris, Economica, 1985) on y trouve une formule originale d'égalité entre le rapport du taux de profit avec la différence taux de plus-value-taux de profit, d'une part et V/C (l'inverse de la composition organique C/V) d'autre part, puis un long traitement numérique des variations possibles de chacune des composantes de cette équation.
Cet acharnement de Marx à exprimer des rapports algébriques sous forme arithmétique (il connaît par ailleurs l’analyse différentielle, mais ne s’en sert pas ici, et ne connaît pas l’algèbre linéaire qui n’en est alors qu’à ses débuts, ni le calcul matriciel qui n’existe pas encore) pose des questions, car ce sont des rapports essentiellement qualitatifs qu’il cerne, peu formulables dans le langage statistique existant (sinon cela aurait été fait depuis longtemps, sachant que ce langage sert par ailleurs à masquer la réalité, se donner une apparence de science et intimider les profanes dans l’enseignement économique dominant). Ce qui le met sur cette voie de recherche est le fait que l’on ait affaire à des rapports, ce que sont par excellence le taux de plus-value et le taux de profit. Comme Hegel, il cherche à pousser la mathématique à la limite du quantitatif et du qualitatif, mais honnêtement le résultat sur le papier est plutôt laborieux.
On résumera ici ce qui ressort de ses exemples numériques. D’abord, le taux de profit est au taux de plus-value comme le capital variable est au capital total. Les taux de profit de deux capitaux, ou d'un même capital à deux moments différents, ayant le même taux de plus-value, sont donc proportionnels au rapport de leur capital variable par rapport au capital total. S'il y a variation du capital variable, taux de plus-value et capital total restant inchangés, la variation du taux de profit répercute celle du capital variable dans la même proportion. Dans ces rapports, c’est le concept de composition organique du capital qui prend forme : n’oublions pas que ce manuscrit est antérieur à celui du livre I qui le présente. Le terme de « composition du capital » apparaît dans le cours de cette recherche, y désignant le rapport V/capital total. Poursuivons.
« Toute économie réalisée sur le capital constant augmente, d'une part, le taux de profit, et de l'autre, libère du capital, d'où son importance pour le capitaliste. » -nous reconnaissons là un thème important du livre II.
« Comme toute variation unilatérale de C doit aussi aboutir à une limite au delà de laquelle V ne saurait non plus continuer à demeurer constant, il apparaît qu'il existe, pour quelque variation de C/V que ce soit, des limites au delà desquelles le nouveau taux de plus-value doit aussi devenir obligatoirement variable. »
Les taux de profit de capitaux de même composition sont proportionnels à leurs taux de plus-value respectifs. De même le rapport des taux de profit est identique à celui des masses de plus-value (pour une même composition). Ce sont alors les variations du salaire, de la durée et de l'intensité du travail qui font varier le taux de plus-value et donc le taux de profit (la hausse du salaire le faisant baisser, celle de l'intensité ou de la durée du travail le faisant monter).
Pour résumer : la composition de la valeur du capital et le taux de plus-value sont les deux facteurs qui déterminent le taux de profit (à cette démonstration, Marx a ajouté une étude du différentiel taux de plus-value moins taux de profit, qu'Engels a renoncé à reprendre).
Chapitre IV.
Effet de la rotation sur le taux de profit.
La conclusion tirée ci-dessus du chapitre III est encore insuffisante car elle ne tient pas compte de la vitesse de circulation et de rotation du capital. Marx a exprimé la nécessité de cette recherche, mais n’a pas laissé de manuscrit connu qui la contienne. Aussi est-ce Engels qui a rédigé le chapitre correspondant, le présent chapitre IV, à sa place ici.
L’accélération de la rotation fait monter le taux « annuel » de plus-value (cf. livre II) et donc le taux de profit. On peut donc définir un taux « annuel » de profit, qui correspond au nombre des rotations du capital circulant et en particulier du capital variable. Engels insiste à cette occasion sur l’importance de la révolution dans les transports et les communications que connaît la fin du XIX° siècle (et qui est devenue une permanence du capitalisme).
Un autre aspect, qui n’est pas du tout envisagé par Engels, et que Marx aurait probablement abordé à propos de l’effet de la rotation du capital sur le taux de profit, est celui du dégagement de capital-argent additionnel. Prendre en compte la circulation du capital c’est aussi prendre en compte cette question du capital-argent. Gérard Duménil critique sous cet angle le chapitre rédigé par Engels dans Le concept de loi économique dans le Capital (Maspéro, Paris, 1978). Stavros Tombazos indique à ce sujet, dans Les catégories du temps dans le Capital (Cahier des Saisons, Paris, 1994), que la formule du taux de profit, si l’on prend en compte la totalité du capital avancé, ne se réduit pas à PL/V+C mais à PL/V+C+A, qui tient compte du dégagement nécessaire de capital-argent additionnel A.
Cela étant, les analyses du livre III ne sont pas remises en cause, Marx précisant en général explicitement qu’il fait abstraction de la circulation, et cette abstraction comportant celle du dégagement de capital-argent additionnel. Mais chacune des formules des quatre premières sections du livre III, ce que j’appelle le « traité du profit », pourrait être complétée par la prise en compte et du temps de rotation, et de la mise de côté provisoire et du dégagement de capital-argent.
Chapitre V.
Economie dans l’emploi du capital constant.
Diminuer la valeur de C permet de rapprocher le taux de profit du taux de plus-value. A la limite, le capital cherche à réduire cette valeur à zéro et donc à égaliser les deux taux, maximisant ainsi le taux de profit. Il s’agit de la valeur du capital constant, non de son existence matérielle :
« … le fait que les moyens de production deviennent meilleur marché n'exclut nullement que leur somme augmente en valeur absolue. Car, en chiffres absolus, l'ampleur de leur utilisation augmente d'une façon extraordinaire avec le développement de la productivité du travail et l'accroissement de l'échelle de production qui l'accompagne. » -la « valeur absolue » et « les chiffres » dont il est question ici ne sauraient être monétaires, puisqu’il s’agit de la matérialité du capital constant ; ce n’est pas non plus simplement le poids ou la masse, mais un rapport qualitatif, exprimé dans l’expression « l’ampleur de leur utilisation ».
Cette tendance, conséquence de la recherche de la valorisation maxima, se combine à l’exploitation accrue du travail : en effet, l’allongement de la journée de travail sans hausse des salaires, l’augmentation du nombre de forces de travail en action sans hausse proportionnelle de leurs prix, l’augmentation de l’intensité du travail (assimilée de fait, dans ce texte antérieur au livre I, à sa productivité), permettent aussi d’utiliser plus de capital constant.
Cette tendance s’affirme avec l’extension et la socialisation des formes de la production, tout en en étant un moteur. Ainsi le recyclage des déchets est lié à leur masse croissante et donc à la grande échelle et au caractère collectif de la production. Concentration et coopération à grande échelle entraînent des économies de capital constant.
Ajoutons que l’accélération de la rotation du capital, de sa vitesse de circulation, appartient à la même tendance générale.
Il ne faudrait pas prendre celle-ci pour une recherche d’économies de capital constant en soi, ou une lutte contre le gaspillage en tant que telle. Il ne s’agit que de mise en valeur, visant non pas à économiser, mais à maximiser le profit, celui du capital social et celui de chacun des divers capitaux en concurrence. Aussi la tendance se retourne t’elle en son contraire : « En dépit de sa ladrerie, la production capitaliste est fort gaspilleuse de matériel humain, tout comme d'ailleurs, par sa méthode de répartition des produits par le commerce et la façon d'organiser la concurrence elle dilapide énormément de moyens matériels, perdant d'un côté ce qu'elle gagne de l'autre pour le capitaliste individuel. »
Cette combinaison entre les économies pour le capital individuel et le gaspillage et les coûts induits pour la société est aujourd’hui théorisée dans le couple « économies d’échelle-externalisation des coûts », la gestion des coûts externalisés devenant un nouveau secteur de valorisation du capital sous le nom de « développement durable », ce qui signifie développement illimité du capital et rien d’autre …
La suite du chapitre passe en revue divers procédés d’économie du capital constant :
-aux dépens des ouvriers (alinéa 2) : négligence et refus des dépenses de sécurité dans les mines, résistance aux dispositifs de sécurité sur les arbres mécaniques horizontaux dans les fabriques, entassement des travailleurs, et surtout des travailleuses, dans des locaux clos surchauffés et insalubres dans l'industrie de la soie (ces pages annoncent la documentation du livre I).
-les « Economies dans la production et la transmission de l'énergie et dans les bâtiments » (alinéa 3 ; le passage sur les bâtiments a purement et simplement disparu dans l’édition Rubel ! ).
-la question du recyclage des déchets (alinéa 4) : c’est une spécificité nouvelle du mode de production capitaliste, premier mode de production social, qu’un tel recyclage à grande échelle, mais il le fait de façon incomplète et contradictoire, de façon totalement irrationnelle : « Les résidus de la consommation sont de la plus grande importance pour l'agriculture. Leur utilisation donne lieu, en économie capitaliste, à un gaspillage colossal ; à Londres, par exemple, on n'a trouvé rien de mieux à faire de l'engrais provenant de 4 millions et demi d'hommes que de s'en servir pour empester, à frais énorme, la Tamise. »
-les économies résultant d’applications de la science à la technologie (inventions) (alinéa 5) : le « travail général », celui des scientifiques, et sa condition le « travail collectif », coopération directe des individus, pompés par le capital, lui apportent des profits gratuits considérables, cependant les capitalistes qui prennent les risques des investissements dans les inventions et les prototypes ne sont pas ceux qui tirent ensuite profit de leurs risques : l’ « entrepreneur schumpétérien », s’il existe, est là pour se sacrifier au capital en général, qui n’est intéressé par l’innovation que pour en tirer profit.
Chapitre passionnant mais qui ne fait qu’esquisser des pistes. Depuis 1945 c’est la combustion des hydrocarbures qui a été la plus grande source d’économie de l’histoire du capital : on voit à quel gaspillage terrifiant et à quel parasitisme polluant cette « économie » a conduit la planète.
Chapitre VI.
« Effet des variations de prix ».
Sous ce titre, ce chapitre traite de manière imbriquée de deux questions : celle du prix des matières premières, dans le prolongement du chapitre précédent, et celle de l’engagement, ou fixation, et du dégagement, ou libération, de capital. Les deux premiers alinéas sont censés traiter de ces deux questions mais elles sont en fait combinées dans le second. S’y ajoute un troisième alinéa illustratif, sur la crise cotonnière du début des années 1860 lors de la guerre de Sécession (liquidé par Rubel ! ).
Les matières premières sont une composante cruciale du capital constant, formant l’essentiel, en valeur, du capital circulant dont la valeur est entièrement transmise au produit marchandise. Leur hausse fait baisser le taux de profit en augmentant le coût de production, bien qu’elle fasse aussi renchérir les marchandises, et inversement leur baisse fait monter le taux de profit tout en dévalorisant, contradictoirement, les marchandises. D’où l’importance du commerce extérieure, des tarifs douaniers, etc.
Les notions de fixation et de libération de capital, importantes dans le livre II, sont définies ici pour la première fois par Marx : « … il faut que certaines proportions données soient prélevées sur la valeur totale du produit pour être reconverties en capital constant ou variable, si l’on veut que la production se poursuive à la même échelle. » (fixation de capital), et « une fraction de la valeur totale du produit (…) est rendue disponible et excédentaire, si l’on veut que la production continue à l’ancienne échelle. » (libération de capital).
Les variations des prix des matières premières sont une cause majeure de fixation ou de libération de capital, ainsi que celles des prix du capital fixe dont Marx reporte ici l’étude à plus tard car elle nécessite la théorie de la rente foncière. Il fait cependant quelques remarques sur la dévalorisation du capital fixe, y distinguant deux situations : quand les perfectionnements techniques frappent d’usure morale les procédés existant et qu’on est en renouvellement répété des procédés, périmant certains avant que se soit écoulé le temps de la reproduction de leur valeur, et quand le capital fixe est relativement mûr et stable, mais se dévalorise progressivement.
La libération de capital variable intervient elle aussi suite à sa dévalorisation qu'entraîne la baisse des prix des biens de consommation, ou suite à un développement de la force productive du travail. Ce capital ainsi libéré peut être reproduit de manière élargie comme capital variable ou investi dans un nouveau secteur, où il peut aller grossir la partie constante du même capital.
Parmi les matières premières, Marx distingue ici les matières premières organiques du capital constant consistant en capital fixe et en outillage : dans la production capitaliste, ces dernières prennent une avance considérable sur les premières et en entraînent une demande croissant plus vite que leur offre, d’où formation d’un marché mondial des matières premières, recherche de produits de substitutions et recyclage des déchets. Le mode de production capitaliste suscite une forte hausse absolue de la production de matières premières organiques combinée à une sous-production relative de celles-ci, d’où des phénomènes convulsifs et chaotiques néfastes à l’agriculture, où le capitalisme développe certes la technique, mais ne permet pas une culture rationnelle, laquelle nécessite toujours, note Marx, soit « l’intervention du petit paysan », soit « le contrôle des producteurs associés ».
Encore une fois, ces remarques très profondes s’appliquent de manière remarquable au pétrole. La matière première que Marx avait en vue était surtout le coton, dont l’alinéa III donne toute une documentation sur ses fluctuations des années 1845-1860 et sur sa crise de 1860-1865, et leurs conséquences pour la classe ouvrière britannique.
Chapitre VII.
Ce chapitre (dissous par Rubel) qui n’apporte pas d’éléments théoriques nouveaux est un appendice où Engels a groupé trois notices de Marx :
-sur la représentation de la formation du profit que se fait le capitaliste,
-sur le fait que la plupart des mouvements de valeur du capital, dans la mesure où ils sont liés à des variations dans les proportions entre C et V, affectent le taux de plus-value et donc le taux de profit,
- sur le fait que le taux de profit d’un capital individuel est affecté par les changements de valeur de ses composants dus à des variations de valeur extérieures.
Deuxième section.
Valeurs et prix de production.
Chapitre VIII.
Comment peut-il y avoir un taux général de profit ?
1. Le problème.
On suppose ici que le taux de plus-value est le même partout, c’est-à-dire que Marx fait abstraction de ses variations éventuelles. On se situe à l’intérieur du marché national capitaliste, les taux de plus-value, degrés nationaux d’exploitation du travail, variant d’un pays à un autre.
Ceci posé, le taux de profit varie en fonction des proportions entre capital constant et capital variable, c’est-à-dire C/V que Marx appelle ici composition organique , dont il donne une définition qui est celle que nous avons analysée et commentée à propos du livre I (rappelons que ce manuscrit lui est antérieur). Ce rapport entre capital constant et capital variable peut être étudié en faisant abstraction de la grandeur de valeur totale du capital en question, ce qui permet une expression en pourcentage du type « tant de C + tant de V = 100 ».
Le problème est que des capitaux de compositions organiques différentes auront des taux de profits différents pour un même taux de plus-value : posons un capital composé de 90C + 10V (à forte composition organique, par exemple une branche industrielle à haute technologie), et un autre capital de même valeur, mais composé de 10C + 90V (à faible composition organique, par exemple une branche semi-artisanale), pour un même degré d’exploitation de 100%, le premier dégagera une plus-value de 10 et le second une plus-value de 100, ce qui fera un taux de profit de 10% pour le premier et de 90% pour le second. Cette différence provient de ce que c’est le travail abstrait qui créé la valeur, étant la valeur d’usage de la force de travail vendue aux patrons, et qu’il se produit donc plus de valeur dans les branches à faible composition organique, car il s’y dépense proportionnellement plus de travail, la force de travail y représentant une part du capital plus importante, et (proportionnellement) moins de valeur dans les branches à forte composition organique. S’il en était autrement, « il serait clair que la plus-value, donc la valeur tout court, n'aurait pas le travail comme origine, ce qui supprimerait toute base rationnelle de l'économie politique. »
La catégorie économique de branches de production désigne justement ces secteurs qui, produisant les mêmes types de marchandises, ont une composition organique commune et créent donc la même proportion de plus-value par rapport au capital engagé. Il ne faut pas mélanger cette catégorie avec les grands secteurs de la production sociale définis au livre II, qui comportent chacun de nombreuses branches. Au XX° siècle les branches de production ont été empiriquement assez bien délimitées par les conventions collectives dites justement, en France, « de branches » (le textile, la métallurgie, la plasturgie, la construction, etc.).
Un autre facteur qui se définit au niveau des branches de production est la vitesse de rotation. Il y a une connexion partielle entre la vitesse de rotation et la composition organique de la branche dans la mesure où la proportion capital constant/capital variable et la proportion capital fixe/capital circulant varient de façon voisine et sont parfois proches. Mais pour le problème étudié ici, Marx fait abstraction des différences dans les profits résultant des vitesses de rotation.
On aboutit donc à un problème, à une contradiction :
« … la loi [tenue comme généralement admise] qui veut que les profits soient proportionnels aux grandeurs des capitaux et que par conséquent des capitaux de même grandeur, dans des intervalles de temps égaux, rapportent des profits égaux ne s'applique, dans sa tendance générale, qu'à des capitaux de composition organique identique.»
Autrement dit, eu égard à l’analyse de la valeur et de l’exploitation du travail telle que menée jusqu’à présent, il n’est pas vrai que des capitaux de même grandeur reçoivent la même quantité de plus-value si leurs compositions organiques varient. Ils ne devraient donc pas avoir le même taux de profit. Or ils l’ont (dans le cadre national : d’un pays à l’autre le taux de profit général varie). Et il faut bien qu’ils l’aient, car la production capitaliste serait impossible autrement : les branches à forte composition organique, qui sont décisives et qui sont d’ailleurs celles où le capital s’est le plus subordonné réellement le travail, auraient des profits beaucoup trop faibles pour tenir.
« ... si l'on écarte des différences insignifiantes, fortuites ou se compensant mutuellement, il ne fait pas de doute que dans la réalité il n'existe pas et il ne saurait exister de différence dans les taux moyens de profit entre les différentes branches de production, sans que tout le système de la production capitaliste ne soit supprimé. Il semblerait donc que la théorie de la valeur soit ici incompatible avec le mouvement réel et les phénomènes objectifs accompagnant la production et qu'il faudrait en somme renoncer à comprendre ces phénomènes. »
2. La nature du problème.
La radicalité avec laquelle Marx montre ici qu’il y a contradiction a fait croire à certains auteurs ou a été mentionnée de façon biaisée pour faire croire qu’il reconnaissait lui-même ici une contradiction insoluble : si les marchandises sont vendues à leur valeur, le mode de production capitaliste ne peut fonctionner, donc tout s’effondre. Le ministre des Finances de l’empire austro-hongrois (et l’un des ancêtres, avec l’ « école autrichienne », de l’école néolibérale de la fin du XX° siècle), Eugen von Böhm-Bawerk, a inauguré cette tradition « critique » dés 1896 (Zum Abschluss des marxischen Systems, Karl Marx et la faillite de son système, chapitre 2).
On la retrouve par exemple chez l’économiste étatsunien officiel Paul Samuelson, qui s’amusait dans les années 1970 de ce que Marx ait vu une énorme contradiction, pour ensuite faire comme si de rien n’était, se pensant ainsi spirituel. En réalité décontenancé par la teneur du Capital, il résumait ainsi la supposée « transformation des valeurs en prix de production » : « Rien = rien d’autre multiplié par « rien/rien d’autre. » et en était très fier (The transformation from Marxian « Values » to competitive « Prices » : a process of rejection and replacement, 1970). Fort de quoi on apprenait aux étudiants que « Marx est réfuté » pour leur éviter d’y aller voir. Et ceux qui y allaient n’y trouvant pas la réfutation des équations des « réfutateurs » n’y voyaient généralement que du feu.
C’est Isaak Roubine qui a montré, dans La théorie de la valeur de Karl Marx (Moscou, 1926) que la manière dont Marx raisonne ici répète la manière dont il avait procédé dans la section II du livre I, lorsqu’il apparaissait aussi comme une contradiction insoluble que de la plus-value puisse se former dans la sphère de la circulation marchande. Tran Hai Hac, dans Relire le capital (Lausanne, 2003), a montré de plus que cette méthode était déjà celle, dans la première section du livre I, par laquelle Marx passait de la forme développée de la valeur à la forme d’équivalent général, la forme valeur développée apparaissant comme contradictoire et impossible.
Nous sommes donc ici à un moment clef du Capital : au seuil d’un changement de niveau d’analyse de la même réalité. Les apories analogues précédemment rencontrées avaient été résolues par l’introduction de catégories à la fois théoriques et pratiques, de toute première importance : la marchandise équivalent général (la monnaie), puis l’assignation du statut de marchandise à la force humaine de travail. Dans les deux cas, la catégorie nouvelle qui résolvait l’aporie provenait du monde réel et s’imposait avec une certaine évidence. Nous allons voir que c’est d’une façon tout à fait analogue que Marx va procéder pour résoudre la contradiction présente, au chapitre suivant.
Chapitre IX.
Taux général de profit et prix de production.
1. La résolution du problème.
Le chapitre IX commence par trois tableaux envisageant 5 branches de production ayant chacune sa composition organique du capital.
Le premier tableau présente leurs taux de profit logiquement différents, mais Marx explique tout de suite après que si on considère ces cinq branches comme un seul capital, chacune reçoit un profit moyen, le profit total restant le même.
Dans le second tableau sont pris en compte des rythmes différents d’usure du capital fixe et donc de rotation, d’où des valeurs différentes du produit final selon la fraction du capital constant qui y entre ; mais ceci n’affecte pas le volume du profit produit et il en sera donc ensuite fait abstraction, comme de toute la rotation du capital.
Le troisième tableau pose que, malgré les différences de valeur entre les plus-values produites dans chaque branche, le profit est le même, égal à ce que serait le profit d’un capital unique ayant une composition organique qui corresponde à la moyenne des branches.
Ceci implique que les prix des marchandises diffèrent de leurs valeurs, les uns en plus, les autres en moins, excédents et déficits entre prix et valeurs se compensant au total. C’est par ces différences prix/valeurs que les taux de profits sont égalisés, tout autant que ces différences sont imposées par l’existence d’un taux de profit commun, comme on va le voir.
La valeur totale des marchandises se retrouve donc bien dans le total, mais cela ne marche pas au niveau de telle ou telle masse de marchandises provenant de telle ou telle branche de la production, ni donc pour les marchandises individuelles.
La différence conceptuelle et concrète entre prix et valeurs a été introduite dés la première section du livre I du Capital. Mais cette fois-ci c’est une différence systématique (les deux ne coïncident quantitativement que pour les marchandises produites dans des branches dont le capital aurait une composition organique égale à la moyenne sociale), qui a une fonction sociale nécessaire, et ne consiste pas dans des fluctuations autour d’une valeur moyenne, les prix fluctuant autour d’une moyenne qui ne correspond pas à la valeur.
Les prix ainsi appréhendés, où les moyennes autour desquelles ils fluctuent, sont appelés par Marx prix de production, composés du coût de production plus le profit moyen. Ce terme signifie que ces prix sont nécessaires à la production capitaliste, la rendent possible (ce sens est expliqué à la fin du chapitre X).
Les commentateurs et réfutateurs qui se sont acharnés à lire et relire ces tableaux à la recherche d’une démonstration mathématique de la manière dont les valeurs «se transforment » en prix de production lèvent les bras au ciel en s’étonnant de son absence totale …
Les trois tableaux ne démontrent en effet rien : ils constatent que dans la production capitaliste, les marchandises ne sont pas vendues individuellement à leurs valeurs, mais à leurs prix de production, et que c’est ainsi que la production capitaliste est possible. De la même façon, l’introduction de l’équivalent général monétaire résolvait les contradictions de la forme valeur générale dans la première section du livre I, et l’introduction de la force de travail en tant que marchandise résolvait les contradictions de la formule générale du capital A-M-A’ dans la seconde section du même livre.
La « transformation des valeurs en prix de production » est une formule ambigüe que Marx emploie, mais qu’il vaut mieux écarter à présent car elle suggère un processus effectif de passage concret des unes aux autres, dont des bataillons entiers d’universitaires puis d’ordinateurs ont, tout au long du XX° siècle, recherché les équations, soit pour compléter, soit pour réfuter Marx. En réalité cette « transformation » est immédiate et spontanée, et n’est pas à proprement parler un processus : la valeur existe réellement dans les prix de production, et pas autrement. Ils sont sa forme concrète nécessaire.
2. Taux de profit général et taux de profit moyen.
Dans les pages qui suivent les tableaux, qui, il ne faut pas l’oublier, étaient du point de vue de Marx un brouillon inachevé non destiné à publication, s’entremêlent deux manières d’envisager la formation d’un taux de profit commun pour les capitaux dans le cadre du marché national.
Marx envisage d’abord le capital dans son unité, comme capital social. C’est à ce titre qu’il a un taux de profit unique. C’est ainsi que le capital est considéré dans le troisième tableau suite à la remarque faite après le tableau 1.
Trois images expriment bien cette idée : celle de la société par action (chaque capital avec son profit moyen fonctionne comme une part proportionnelle du capital social total), celle de l’usine ou de la manufacture unique (les branches de production fonctionnent comme ses différents ateliers : elles reçoivent le profit moyen même si elles ne produisent pas une plus-value correspondante, car elles sont indispensable au fonctionnement de l’ensemble), et celle de l’usurier ou du banquier (son revenu dépend du niveau de chacun des intérêts qu’il exige de ses débiteurs et de la masse de leurs emprunts, mais il réduit tout cela à une moyenne analogue au profit moyen).
Ce taux de profit commun préexiste aux prix de production des marchandises et c’est lui qui les conditionne. Il est une réalité constitutive de l’existence du mode de production capitaliste et il unifie la classe capitaliste par le profit moyen commun aux différents capitaux. L’existence du profit moyen est donc, de ce point de vue, consécutive à celle du taux de profit commun, que reproduit l’accumulation du capital. Le terme le mieux approprié à cette approche est celui de taux de profit général (chez Marx la terminologie n’en est pas fixée).
Mais en même temps le capital ce sont les « divers capitaux » qui réalisent les « lois immanentes » du capital par leur concurrence. De ce point de vue, le taux de profit commun est lui-même construit, par et dans la concurrence, à partir des valeurs des marchandises qui de C+V+PL deviennent prix de production + profit moyen ou prix de production + (prix de production multiplié par taux de profit général ou moyen), et forment des moyennes propres à chaque branche, réalités sous-jacentes sur laquelle repose la formation du taux de profit commun. Ainsi défini celui-ci peut s’appeler taux de profit moyen.
L’approche en terme de « taux de profit général » et l’approche en terme de « taux de profit moyen » ne coïncident pas immédiatement ; il y a une tension entre elles qui explique les formulations parfois embrouillées de ces pages de Marx. Le mouvement réel est fait de leur unité.
En effet, on ne peut pas le réduire à la préexistence du taux de profit général, car cela voudrait dire que le profit commun aux différents capitaux existerait automatiquement, sans contradictions ni fluctuations. Et l’on ne peut pas non plus le réduire à la formation progressive, sans cesse reprise et répétée, du taux de profit moyen, car cela voudrait dire un mode de production dépourvu d’unité, soumis à des pulsations unifiantes mais reposant sur des branches dont les taux de profits feraient sans cesse mouvement vers une moyenne à définir.
Dans le concret, les deux se combinent : le taux de profit général fait pression sur les mouvements des profits particuliers qui tendent à se péréquer (d’où l’expression de « péréquation des taux de profits », peu employée par Marx) de manière tendancielle et irrégulière, construisant donc un taux de profit moyen.
Le premier a un caractère causal, il fonctionne comme une norme qui motive les mouvements de capitaux, le second est une résultante de ces mouvements et c‘est à travers lui que le taux de profit général tend à se concrétiser. Le taux général de profit fonctionne comme une norme qui pèse de l’extérieur sur les branches et constitue la limite vers laquelle tendent, à la hausse ou à la baisse, leurs taux de profits propres liés à la composition organique de leurs capitaux pris comme un tout (remarquons qu’il y a déjà là un amalgame, une « socialisation » des capitaux individuels, dans le cadre de la branche). La taux de profit moyen est l’expression consécutive de ces mouvements. Le point de rencontre des deux est un taux que l’on peut calculer si l’on connaît les compositions organiques de chaque branche et la proportion de leur capital par rapport au capital social total. Mais c’est une tendance : le mode de production capitaliste consiste dans la tendance à un taux de profit général, dont le niveau n’est donc pas fixé une fois pour toutes.
Remarquons encore une chose : conceptuellement le rapport entre taux de profit général et taux de profit moyen est le même qu’entre valeur et valeur d’échange. C’est donc le premier qui est le concept spécifique à Marx, celui vers lequel tendait sa recherche, le taux de profit moyen étant, en termes hégéliens, son « phénomène », son expression nécessaire et visible, mais devenant une catégorie des économistes bourgeois si on le considère en soi en « oubliant » le côté « taux de profit général ». En effet, avec celui-ci, nous sommes dans l’essence même du mode de production capitaliste comme rapport de classe, tandis qu’en ne traitant que de « péréquation » et de « profit moyen », on est dans l’économie empirique.
3. Les « indications de correction » de Marx.
La « loi de la valeur » fonctionne directement à l’échelle sociale, et médiatement par le biais des prix de production et des profits pour chaque branche de production et par elles pour chaque capital individuel. A l’échelle sociale, la somme des valeurs et celle des prix de production sont donc égales, et de même la somme des plus-values et celle des profits.
La première de ces égalités, note Marx, « semble battue en brèche » par le fait que tous les éléments du capital productif étant achetés sur le marché, le prix de production d'une marchandise est déjà formé à partir des prix de production des marchandises ayant constitué le capital qui l'a produite, et non à partir de leurs valeurs, et ainsi de suite. Dans l’expression « coût de production + profit moyen », le coût de production est déjà en prix de production, et non « en valeur ».
Les profits de l'un passent dans les coûts de production de l'autre. Il faut faire attention aux doubles comptes, « que le profit contenu, par exemple, dans le prix du lin, ne puisse figurer deux fois : comme fraction du prix de la toile de lin et en même temps comme part de profit du producteur de lin. » A l’échelle sociale globale les prix des marchandises sont soit des coûts de production, qui contiennent les profits (des autres capitalistes), soit les prix des marchandises destinées à la consommation individuelle, dont la vente réalise des profits.
La double égalité, des valeurs et des prix de production et des plus-values et des profits, n’est donc finalement pas « battue en brèche ». Notons que saisir les coûts de production comme étant eux-mêmes des prix de production est une précision nécessaire, qui confirme que dans la production capitaliste, tous les prix des marchandises capitalistes sont des prix de production. Techniquement ce point n’a pas très grande importance :
« Il faut se rappeler cette signification altérée du coût de production et penser qu'une erreur est toujours possible quand, dans une sphère de production particulière, on pose le coût de production de la marchandise comme égal à la valeur des moyens de production consommés au cours de sa production. Pour l'étude en cours il est inutile d'examiner ce point de plus prés. »
Une autre précision est donnée un peu plus loin sur la manière dont le capital constant et le capital variable, qui forment le coût de production, se présentent en prix de production. En ce qui concerne le capital constant, il a pour prix de production les coûts de production plus les profits des capitalistes auquel il est acheté. En ce qui concerne le capital variable :
« … le salaire quotidien moyen est bien toujours égal à la valeur produite pendant le nombre d’heures que l’ouvrier doit consacrer à la production des moyens de subsistance nécessaires. Mais l’écart du prix de production de ces derniers falsifie ce nombre d’heure lui-même. »
Ce passage un peu obscur peut être interprété ainsi : la valeur du capital variable est déterminée par le temps de travail nécessaire (cf. livre I), donc par le rapport de force social global, c’est-à-dire en fait par le taux de plus-value, ce qui nous rappelle au passage que la force de travail est une marchandise très particulière. C’est là une détermination sociale globale (dans le cas limite où les relations de travail sont totalement individualisées, cela signifie simplement que la valeur de la force de travail est réduite à son minimum par un taux d’exploitation très défavorable). Mais celle-ci est altérée, « falsifiée », par les mouvements des prix de production des marchandises moyens de subsistance, qui peuvent faire varier le pouvoir d’achat correspondant au niveau de salaire défini à l’échelle sociale. Entre la détermination de la valeur de la force de travail par le taux de plus-value à l’échelle sociale, d’une part, et les fluctuations du « salaire réel » en tant que pouvoir d’achat, d’autre part, nous avons une relation similaire, conceptuellement, à celle du taux de profit général et du taux de profit moyen.
Des myriades de commentateurs et de réfutateurs ont attaché une importance extraordinaire à la première de ces « indications de correction », où Marx note que les coûts de production se présentent eux aussi en prix de production et non en valeurs. Ils y ont vu l’aveu d’une erreur : s’il en est ainsi il n’aurait pas fallu, dans les tableaux du début du chapitre, présenter le capital constant et le capital variable formant les dits coûts sous la forme de valeurs. En fait cela ne change strictement rien : que C et V soient « en valeurs » ou, comme de juste, « en prix de production », n’empêche pas que le taux de profit général impose au cycle de production et de rotation du capital qui s'ensuit un profit moyen.
Depuis von Bortkiewitz notamment, un économiste polonais dans un article de 1907, ces nuées d’économistes suivis finalement par bien des « marxistes » officiels ont multiplié les calculs sur la base du postulat que le passage du niveau d’analyse en termes de valeur au niveau d’analyse en termes de prix de production chez Marx signifiait une transformation algébrique de l’un en l’autre, que les uns trouvèrent, dont les autres démontrèrent l’impossibilité, tous « découvrant » qu’au moins l’une des deux sinon les deux égalités de Marx, entre la somme des valeurs et celle des prix et entre la somme des plus-values et celle des profits, ne pouvait pas marcher. Y compris dans les milieux des « économistes radicaux » de la fin du XX° siècle, qui ont estimé avoir sauvé ce qui restait à sauver chez Marx en prenant en compte la seconde « indication de correction », concernant le capital variable, l’égalité persiste à ne pas marcher en ce qui concerne le capital constant (il s’agit de la « solution Duménil-Foley-Lipietz » de 1980-1982, qui n’est pas mise en cause chez Tran Hai Hac par exemple).
Tout ceci est la poursuite d’un faux problème, en tout cas du point de vue de Marx chez qui il n’y a pas de passage d’un « système de valeurs » à un « système de prix », mais chez lequel valeurs et prix de production, qui sont substantiellement identiques, définissent simplement deux niveaux d’analyses de la même réalité.
La question n’est donc pas de savoir pourquoi Marx « échoue » à résoudre un problème qui pour lui n’existe pas, mais pourquoi tant d’économistes et y compris de « marxistes » ont poursuivi cette fausse piste et continuent pour pas mal d’entre eux. Sans doute est-ce parce que la théorie du taux de profit général touche à l'unité de la société capitaliste en tant que société de classe. Le surproduit social dans le mode de production capitaliste est réparti, socialisé, le capital fonctionnant de manière aveugle comme une totalité sociale, par et dans la concurrence des différents capitaux. Ceci le distingue des modes de productions fondés sur l’exploitation, plus anciens que lui, en dehors des phénomènes de redistribution par un centre du tribut ou de la rente féodale, tout en constituant les capitalistes et la classe ouvrière en tant que classes. « Réfuter » cette théorie c’est, par des voies détournées, ne pas admettre ces fondamentaux.
4. Classement des branches de production selon leurs compositions organiques.
L'on peut répartir les branches en fonction de leur composition organique par rapport au taux de profit général. Il y aura donc trois catégories :
-celles de composition organique égale à la moyenne sociale de mC + nV,
-celles de composition organique supérieure, de (m+x)C + (n-x)V, auxquelles le taux de profit général assure à leurs marchandises un prix de production supérieur à leur valeur,
-celles de composition organique inférieure, de (m-x)C + (n+x)V, auxquelles le taux de profit général confère à leurs marchandises un prix de production inférieur à leur valeur.
Sachant que ces écarts sont provoqués tant par la composition technique du capital que par les changements de valeur et variations de prix de ses éléments.
On voit donc que le taux de profit général est le mode par lequel la production capitaliste peut fonctionner en assurant un transfert de plus-value des branches à faible composition organique vers les branches à forte composition organique.
Ce classement des branches de production sert à Marx, au début du chapitre suivant, pour formuler une sorte d’hypothèse de travail, selon laquelle la formation d’un taux de profit général consisterait dans l’alignement des branches de composition organique supérieure ou inférieure sur celles de composition moyenne. Mais il n’utilise pas ensuite cette hypothèse qui, comme telle, n’a pas de valeur théorique fondamentale.
5. Le taux de profit général comme écran réel masquant la réalité sous-jacente.
« La différence effective de grandeur existant non seulement entre taux de profit et taux de plus-value, mais entre profit et plus-value entre les branches de production, dissimule complètement la nature réelle et l’origine du profit. Elle les cache non seulement au capitaliste, particulièrement intéressé ici à se tromper, mais aussi à l’ouvrier. Avec la transformation des valeurs en prix de production, la base même de la détermination de la valeur est cachée à la vue. »
C’est d’ailleurs aussi une fonction sociale, importante, du taux de profit général et/ou moyen que de faire ainsi « voile » par rapport à la valeur et à l’exploitation.
Chapitre X.
Concurrence, valeurs et prix de production.
1. La « difficulté proprement dite » pour Marx.
« … la difficulté proprement dite est celle-ci : comment se passe cet alignement des profits sur le taux général de profit, étant donné que celui-ci ne peut être de toute évidence qu'un aboutissement et non un point de départ ? »
Quand Marx écrit cela, pas pour publication, il n’a pas une idée totalement clarifiée de la dualité du taux de profit général et/ou moyen dont j’ai parlé ci-dessus. L’on pourrait donc penser que la question qu’il se pose là ne se pose en réalité pas pour le taux général de profit. Mais ce serait aller trop vite en besogne. Conceptuellement, la production capitaliste repose sur la valeur mais opère par les prix de production, et l’on peut donc penser que l’articulation des deux a encore besoin d’être analysée. Plus précisément, ce qui est ici visé, c’est l’alignement des profits par le mécanisme des prix. La « difficulté proprement dite » pour Marx se situe ici, ce que la plupart de ses commentateurs et réfutateurs n’ont pas vu, délaissant le chapitre 10 en faveur d’un véritable « fétichisme du chapitre 9 » (Pierre Salama, Sur la valeur, Paris, Maspéro, 1979) et de ses tableaux aux équations soi-disant manquantes.
D’autre part, la question pourrait aussi être prise comme historique : comment serait-on passé historiquement des valeurs aux prix de production, si tant est qu’un tel passage se soit produit ?
Marx ne s’engage pas du tout dans une telle recherche historique, bien que telle ou telle façon de s’exprimer de sa part ait pu laisser entendre qu’il ne l’excluait pas, semblant considérer que la formation de valeurs de marché, au niveau des branches, a précédé la formation de prix de production, entre les branches et au niveau du capital national. C’est Engels qui a jugé bon de faire cette recherche historique, dans un supplément au livre III écrit en 1895, peu avant sa mort, afin de répondre aux critiques académiques dirigées contre la prétendue « transformation » des valeurs en prix de production.
Afin de clarifier la compréhension de Marx lui-même en écartant une fausse piste, il est nécessaire de faire ici une digression sur cette question de l’éventuelle dimension « historique » de la « transformation des valeurs en prix de production »
2. Remarque complémentaire : Taux de profit général et histoire.
Engels tient à une conception dans laquelle la valeur a eu une existence historique « matérielle », sur la base de laquelle le capital a pris naissance. L’associant aux échanges marchands, il la fait remonter à plusieurs millénaires en arrière en estimant que paysans et artisans d’antan savaient le temps que prenait la production des denrées qu’ils devaient acheter : le fait de ne pas vendre à la valeur est donc associé à l’idée d’une sorte d’escroquerie sociale. Celle-ci aurait d’abord été le fait des corporations marchandes, s’assurant par leurs monopoles des prix élevés pour leurs marchandises. Le capital industriel naissant visait aux mêmes profits mais il les a obtenus par la hausse de la productivité du travail, dissolvant les monopoles marchands et généralisant un profit moyen à l’échelle des nations industrielles.
Ronald Meek, un auteur de l’école issue de Dobb et Sweezy, dans Studies in the labour theory of value (Londres, 1973), objecte à cette représentation le fait que les échanges marchands anciens étaient des échanges lointains, entre communautés (ce qui est le point de vue de Marx), et avaient peu de chances de se faire « à la valeur ». Selon lui, c’est lors de son émergence que la production capitaliste suscite un marché des biens « à la valeur », sa généralisation allant avec le passage aux prix de production.
Si la conception d’Engels, qui s’imagine que le marché et la valeur ont existé bien avant le mode de production capitaliste, est la plus aberrante historiquement, elle comporte néanmoins l’intuition juste selon laquelle le mode de production capitaliste impose un échange marchand qui se fait directement en prix de production. En effet, l’échange marchand généralisé, c’est le capitalisme et rien d’autre. Et des échanges marchands non encore généralisés ne forment pas un système de production, ni « marchand », ni capitaliste. La subordination de la société civile et de l’Etat au capital signifie que l’on a une « économie de marché » et une telle économie repose sur la valeur précisément en généralisant les prix de production, et pas autrement -de qui exclut la phase transitoire initiale de R. Meek.
3. Remarque complémentaire : Signification essentielle et politique du taux de profit général.
Surtout, l’existence d’un taux de profit général signifie deux choses.
Premièrement elle est articulée à l’existence d’un taux général de plus-value, d’exploitation, donc au rapport de classe entre capitalistes et prolétaires, à l’échelle sociale.
Deuxièmement elle institue les capitalistes en classe, justement en faisant que le profit du capitaliste individuel ne consiste pas dans la plus-value qu’il a fait produire par « ses » ouvriers, mais représente une part proportionnelle de la plus-value totale, en somme mise en commun et partagée. Et de la sorte le rapport de classe, contenu dans le taux de plus-value, achève de se concrétiser.
La portée politique de la théorie du taux général de profit est donc très importante : elle signifie que le prolétaire n’est pas exploité par « son » capitaliste (lequel peut même être lui-même grugé voire exploité), qui n’est que le faisant fonction du capital, mais par la classe capitaliste dans son ensemble, ou par le capital comme réalité sociale dominante et globale. La lutte de classe n’a donc pas pour terrain fondamental « l’entreprise », mais l’ensemble de la production capitaliste et par là la société civile en général et l’Etat.
De cette signification fondamentale du taux de profit général, il s’ensuit que le mode de production capitaliste et son existence sont inséparables.
Cela ne veut pas dire qu’il n’y pas d’histoire du taux de profit général, mais elle accompagne l’histoire du capitalisme en tant que mode de production. Lorsque celui-ci domine entièrement un pays, comme l’Angleterre à partir de la fin du XVII° siècle, il y a un taux de profit général.
4. Nouveaux approfondissements sur le rapport entre valeur et prix de production.
Chez Marx l’alignement des profits sur un taux général de profit est donc envisagé non comme une question historique, cet alignement étant au même titre que la forme valeur ou que la plus-value un trait spécifique du mode de production capitaliste, mais comme une question analytique.
Au niveau le plus fondamental, deux données décisives déterminent ce qu’est le prix de production d’une marchandise.
Premièrement, l’existence d’un taux général d’exploitation, de plus-value. Le rapport de classe n’est pas propre à telle ou telle « entreprise » mais caractérise une sphère capitaliste nationale donnée ; le taux général de profit est la forme transformée du taux général d’exploitation.
Deuxièmement :
« Toute la difficulté provient de ce que les marchandises ne sont pas échangées simplement en tant que telles, mais en tant que produits de capitaux qui prétendent participer à la masse totale de la plus-value proportionnellement à leur grandeur et, à grandeur égale, réclament une participation égale. Le prix global des marchandises produites par un capital donné en un laps de temps donné est destiné à satisfaire cette prétention. Mais le prix global de ces marchandises n'est que la somme des prix des marchandises isolées constituant le produit du capital. »
Nous avons là une définition affinée de ce qu’est la marchandise, qui va plus loin que le « marxisme classique » qui s’est borné à répéter que la valeur d’une marchandise correspondait au temps de travail socialement nécessaire à sa production. La raison d’être et la fonction de la marchandise, être vendue, n’est pas simplement d’être vendue comme marchandise, mais comme capital marchandise, produit du capital faisant fonction de capital, c’est-à-dire de réaliser par sa vente un profit moyen, caractéristique sociale définissant le capital comme tel (il se valorise). La valeur, catégorie de la société capitaliste, existe concrètement et ne peut exister, on le voit bien ici, que comme prix de production.
Après ce passage, Marx envisage plusieurs situations imaginaires dans lesquelles il y aurait échange marchand à la valeur, sans taux de profit général : entre des unités de production appartenant collectivement à leurs ouvriers, mais échangeant de manière marchande entre elles, mais aussi entre des petits propriétaires marchands, entre des communautés séparées comme ce fut longtemps le cas, entre des domaines esclavagistes ou féodaux. Dans tous ces cas l’échange selon des prix collant aux valeurs, réalisant donc des taux de profits différents pour les uns ou les autres, ne pose pas problème.
Le sens de ces comparaisons est de faire ressortir le fait que le taux de profit général ne correspond pas à une nécessité purement marchande, mais au capital comme rapport de classe, à la fois entre faisant fonction (les capitalistes) et producteurs (les prolétaires) du capital, et entre les capitalistes unifiés par lui comme classe.
La différence des taux de profits nationaux, le commerce international ne se faisant pas dans le cadre d’un taux de profit général, est d’ailleurs une composante historique fondamentale dans la dynamique du capital (il sera revenu plus loin sur le problème de la formation éventuelle de taux de profits internationaux, nullement exclue au plan théorique).
5. Le passage à l’analyse de la concurrence et les catégories fondamentales d’analyse des prix.
Dans la majeure partie du restant du chapitre X, Marx se situe dans le cadre de l’hypothèse de la formation de valeurs ou de prix communs à l’échelle des branches, abstraction faite de la formation des prix de production entre les branches, supposée avoir eu lieu postérieurement du point de vue historique (une conception pour nous surannée : il y a, à l‘échelle nationale, concomitamment mode capitaliste de production et taux de profit interbranches général, ou si l‘on veut c‘est ainsi que se définit le mode de production capitaliste).
Cette démarche peut dérouter le lecteur, car, jusque là, nous raisonnions en termes de prix de production et de profit moyen, et voila que l’on revient à une discussion sur la valeur et les fluctuations des prix par rapport aux valeurs qui, à certains égards, semblerait pouvoir prendre place dans la première section du livre I. Mais ce n’est pas le cas ; nous avons en fait ici Marx en pleine recherche. D’un présupposé plus ou moins historique, celui selon lequel une égalisation des prix par branches aurait précédé l’égalisation générale des taux de profits, il passe à une étude dans laquelle la formation des prix de production, au niveau général, et celle des valeurs de marché, au niveau de chaque branche, se produisent simultanément comme les deux faces d’un seul et même procès :
« La concurrence est capable, d'abord dans une branche, d'établir une valeur et un prix de marché identiques à partir des diverses valeurs individuelles des marchandises. Mais c'est seulement la concurrence des capitaux entre les différentes branches qui est à l'origine du prix de production, équilibrant les taux de profit entre ces branches. Le dernier cas nécessite un développement du mode de production capitaliste plus important que le premier. »
Comprendre cette démarche, qui n’est pas explicitée systématiquement dans ce texte tâtonnant, sera facilité si nous énumérons clairement les catégories introduites ici par Marx.
En premier lieu, une distinction est introduite entre les catégories de valeur individuelle (des marchandises) et de valeur de marché. Cette distinction sera reprise par Marx dans la section IV du livre I, pour expliquer la formation de la plus-value relative, où nous l’avons donc déjà rencontrée.
« Il faut considérer la valeur de marché, d'une part comme la valeur moyenne des marchandises produites dans une branche, d'autre part comme la valeur individuelle des marchandises produites aux conditions moyennes de la branche et qui constituent la grande masse de ses produits. » (nous verrons ci-dessous que cette définition est une première approche, qui sera affinée).
La valeur de marché, définie au niveau de la branche, n’est pas obligatoirement traduite par la valeur individuelle, certaines entreprises produisant dans des conditions moins couteuses que la moyenne, d’autres dans des conditions plus couteuses. La traduction de ces écarts dans les prix effectifs permet aux entreprises avantagées de réaliser des surprofits et occasionne par contre des pertes, que l’on peut appeler des sous-profits (le terme ne se trouve pas dans Marx), aux entreprises désavantagées. Ces catégories elles aussi sont réutilisées au livre I pour expliquer la recherche de la production de plus-value relative.
Deuxièmement, il est très important de noter ceci :
« Ce que nous avons dit ici de la valeur de marché est aussi valable pour le prix de production, dés que ce dernier a pris la place de la valeur de marché. Le prix de marché est fixé dans chaque branche, et également suivant les conditions particulières. Mais il est lui-même le centre autour duquel oscillent les prix de marché quotidiens et sur lequel ils s'alignent à certaines conditions. »
Ce passage signifie que tout ce que Marx développe sur la formation de « valeurs de marché » à l’échelle des branches reste valable si, à la place des valeurs de marché, nous mettons les prix de production qui dépendent de la branche pour leur composante « coût de production » et de l’ensemble des branches pour leur composante « profit moyen » (étant entendu que le coût de production lui-même, on l’a vu, incorpore les profits moyens réalisés par d’autres branches fournisseuses du capital constant de la branche donnée). Les termes de « surprofits » et de « sous-profits » résultant des écarts entre valeurs individuelles et valeurs de marché se définissent d’ailleurs bien par rapport aux profits.
Nous avons là les éléments d’une réinterprétation des échanges marchands et des phénomènes « d’offre et de demande », à leur vraie place, c’est-à-dire sur la base de la primauté du mode de production capitaliste, qui passe par la norme du taux de profit général. La concurrence a son moteur, pour chaque capitaliste, la quête de surprofits : il s’agit de dépasser le taux de profit général.
Les prix par rapport auxquels se produisent les fluctuations sont les prix de production redéfinis au niveau des branches, lesquels ne sont pas des prix individuels propres à chaque marchandise, mais la part aliquote de la marchandise individuelle dans la valeur totale des marchandises de la branche : ils sont donc définis réellement par division.
Ces prix qui résultent à la fois de la norme du taux de profit général (prix de production) et de la division de la valeur totale des marchandises de la branche, n’ont pas encore de terminologie arrêtée au chapitre 10. Dans la section VI du livre III, dans les chapitres sur la rente différentielle, et plus ponctuellement dés les présents chapitres, ils sont appelés prix de production de marché, et Pierre Salama (Sur la valeur, Maspéro 1975) propose de reprendre ce terme, suivi par Tran Hai Hac.
Par conséquent, le long développement sur valeurs de marché et valeurs individuelles qui constitue l’essentiel du chapitre X est bien à sa place et ne constitue pas une incohérence par rapport au plan suivi.
Cependant, il faut bien comprendre que l’étude des prix de production de marché articule deux niveaux d’analyse (et la difficulté du chapitre X vient de ce que leur distinction y est embryonnaire) :
-le niveau d’analyse du capital social divisé en branches et son taux de profit général,
-le niveau d’analyse des capitaux individuels en concurrence avec la concurrence intra-branche motivée par la recherche de surprofits, qui présuppose le niveau précédent.
6. Valeur et besoin social.
L’expression « loi de la valeur » est en réalité peu employée par Marx, sauf dans le présent chapitre ainsi que dans le texte Résultat du processus immédiat de production appelé « chapitre inédit » du Capital. Les prix de production sont régis par la « loi de la valeur » : ce sont les mouvements du travail socialement nécessaire qui les font monter ou baisser, et les mouvements du surtravail en faisant varier la masse totale de plus-value fait varier la part du profit moyen dans les prix de production et sa quantité. Il se confirme donc là qu’il y a identité fondamentale entre valeurs et prix de production.
Dans le cadre de la branche, les valeurs individuelles sont égalisées en une valeur de marché (qui correspond au prix de production) par la concurrence entre producteurs vendeurs : la pression qu’ils exercent les uns contre les autres les pousse globalement à produire la quantité de marchandise correspondant au « besoin social ».
Attention : ce besoin social n’existe pas en soi, il est construit et déterminé par la production capitaliste. Il s’agit en fait des besoins de la reproduction du capital, et donc de la société capitaliste : besoins de la production capitaliste, besoins solvables et nullement besoins absolus, des différentes classes déterminés par la répartition entre salaires et plus-value et par le distribution des différentes formes de plus-value, ainsi que, ajouterais-je, par les besoins de la réalisation de la plus-value (il faut écouler les marchandises et si nécessaire en construire et en imposer le « besoin »).
Le besoin social correspond à la valeur d’usage demandée par les consommateurs (productifs ou individuels). Mais il n’y a pas de valeur d’usage en soi : l’usage recherché correspond aux besoins du capital, et par conséquent des membres des classes de la société capitaliste et en tant que tels, pas en tant que sujets autonomes ou que consommateurs « rationnels » comme dans les fictions de l’économie libérale (« dire que la marchandise possède une valeur d'usage signifie seulement qu'elle pourvoit à un quelconque besoin social »). La valeur d’usage est la forme prise par l’utilité dans la société capitaliste et sous la détermination du capital.
L’utilité est donc bien prise en compte par Marx dans la détermination de la valeur. La catégorie du temps de travail socialement nécessaire est en effet ici déterminée plus précisément qu’au livre I (ce qui répond avant la lettre à diverses critiques libérales faites à Marx du point de vue de « l‘utilité« ) : le besoin social fixe la quantité nécessaire de la marchandise à fournir et par là il est un élément de la détermination du temps de travail nécessaire. Réciproquement, « la société achète ces articles en utilisant pour les produire une partie de son temps de travail disponible ». Il y a échange de temps de travail contre temps de travail.
Le temps de travail "consenti" par la société peut ne pas correspondre au temps de travail qui a été consacré à la production des marchandises en question, auquel cas ce dernier est purement et simplement dépensé à perte ; et inversement il peut arriver que la société doive "consentir" à une part de son temps de travail anormalement élevée par rapport à celle qui a effectivement été consacrée à cette production. Ce qui veut dire que la valeur de marché des produits d’une branche peut monter ou descendre par rapport à la moyenne des valeurs individuelles. Il faut donc préciser comment elle se forme car elle ne peut plus être prise pour une simple moyenne.
A l’intérieur d’une branche, Marx distingue trois secteurs :
-les producteurs capitalistes qui en ayant plus de productivité sont avantagés et peuvent faire des surprofits tout en vendant à des prix individuels éventuellement inférieurs aux valeurs de marché lorsque la demande ( le besoin social) est importante par rapport à l’offre (la production de la branche).
-les producteurs qui se situent dans la moyenne.
-les producteurs qui ont moins de productivité et sont désavantagés, qui font des profits inférieurs à la moyenne et éventuellement des pertes et seront en mesure de vendre si la demande et le besoin social sont élevés par rapport à l’offre.
Cette schématisation est en partie critiquable (ce que fait par exemple Stavros Tombazos), de même que le rôle que joue parfois chez Marx, à l’échelle sociale de l’ensemble des branches, le classement des branches en trois catégorie selon leur composition organique du capital supérieure, égale ou inférieure à la moyenne. Marx combine et dépasse deux positions d’économistes conçues initialement pour expliquer les prix agricoles, celle de David Ricardo (Principes de l’économie politique et de l’impôt, 1817) et celle de Heinrich Storch (Considérations sur la nature du revenu national, 1824). Pour Ricardo la valeur d’échange des produits agricoles était déterminée par les entreprises subissant les conditions les plus défavorables. Pour Storch c’est l’inverse, les prix des marchandises devaient s’alignent sur ceux de celles produites sur les terres les plus fertiles, défendant donc, si l’on généralise cette conception, la primauté des secteurs produisant aux conditions les plus favorables et aux moindres coûts à l’intérieur de leurs branches. Marx les renvoie dos à dos par ce qui est en fait une théorie de la formation des valeurs de marché au niveau des branches par une moyenne pondérée, chacun des trois secteurs intra-branches y contribuant à proportion de l’importance que lui confère le rapport entre la production de la branche (le temps de travail socialement nécessaire à celle-ci) et le besoin social (le temps de travail qui peut être socialement consenti pour acheter sa production).
La valeur de marché, assimilable au prix de production de marché au niveau de la branche, est construite par la dynamique fluctuante des trois types de secteurs intra-branches. Ainsi, en cas de forte demande non couverte par l’offre, la montée des prix correspond à la prédominance du secteur aux coûts de production les plus élevés (mais elle va stimuler des investissements pour produire plus, ce qui modifiera ensuite la situation), et inversement si l’offre excède la demande la baisse des prix correspond à la prédominance du secteur aux coûts de production les moins élevés (mais la mévente va produire faillites, reconversions et migrations de capital, ce qui là encore modifiera la situation : il y a déséquilibre dynamique).
L’apparent schématisme de la décomposition des branches de production en trois secteurs ou « classes » est donc dépassé par la dynamique de la concurrence capitaliste qu’il permet de présenter pour la mettre en mouvement. Notons ici que les travaux de Patrick Maurisson (Cahiers d’Économie Politique n°9, 1984), puis de Tran Hai Hac conduisent à partir des pistes ouvertes par Marx à une présentation beaucoup plus complexe et dynamique : des secteurs à surprofits, sous-profits ou à la moyenne peuvent se former à cheval sur plusieurs branches, et dans le cadre des branches on a un taux de profit minimum socialement acceptable, qui peut être inférieur au taux de profit moyen, et qui intègre les sous-profits, celui du segment le moins rentable dont le prix individuel de production participe au prix de production général de la marchandise –dans l’agriculture par exemple, pour des raisons historiques quand existe une petite paysannerie, (ou encore dans la pèche artisanale et dans le secteur minier quand celui-ci est parcellisé en petites exploitations) des sous-profits importants sont « tolérés » et ce niveau minimum est assez bas, peut-être le plus bas parmi les diverses branches de production existantes.
7. Offre et demande.
Quand offre et demande s'équilibrent, elles s'annulent et c'est là qu'on voit bien qu'elles ne déterminent pas la valeur, mais sont au contraire déterminées par elle. L’offre doit être marchande, la demande soit être solvable, l’une et l’autre sont conditionnées par les rapports de production capitaliste et notamment par les prix de production. "Valeur" n’est plus entendu ici comme la valeur individuelle correspondant au temps de travail nécessaire à la production d'une seule marchandise, mais comme la combinaison du temps de travail socialement nécessaire à la production de la masse des marchandises d’une branche de production, et du besoin social lui même déterminé par les rapports sociaux de production et s’exprimant en temps de travail social "consenti" pour l'achat de cette masse de marchandises provenant d'une même branche.
Les termes «offre et demande » sont des catégories sociales, non des catégories artificiellement individuelles comme dans les fictions néo-classiques et marginalistes :
« ... l'offre est égale à l'ensemble des vendeurs et producteurs d'une catégorie donnée de marchandises et la demande à l'ensemble des acheteurs et consommateurs, individuels ou productifs, de la même catégorie. Les deux forces agissent l'une sur l'autre en tant qu'agrégats et unités. L'individu est ici partie d'une force sociale, atome de la masse. C'est ainsi que la concurrence fait valoir le caractère social de la production et de la consommation. »
Offre, demande et concurrence sont les médiations nécessaires, rien de plus et rien de moins, des rapports sociaux capitalistes et des lois du capital, et non pas des phénomènes inhérent au « marché » :
« L'offre et la demande supposent la transformation de la valeur en valeur de marché et dans la mesure où elles jouent sur la base capitaliste, à savoir que les marchandises sont des produits du capital, elles supposent des processus de production capitaliste plus complexes que les achats et ventes simples de marchandises. Là il ne s'agit pas seulement de la conversion formelle de la valeur en prix, simple changement de forme, mais de la réalisation d'écarts quantitatifs des prix de marché [prix de production de marché] par rapport aux valeurs de marché et aussi aux prix de production [je souligne ces derniers mots, VP]. »
Remarque complémentaire.
Dans la mesure où il y a, selon l’expression de Marx, « gravitation » des prix autour des valeurs de marché et des prix de production, lesquels sont, répétons-le, la même chose sous deux points de vue différents -le point de vue de la branche pour les premières et le point de vue social global pour les seconds- ces fluctuations apparaissent chez Marx, qui ne clarifie pas ce point, comme des « opérateurs » (le terme n’est pas chez lui, et est employé notamment par Tran Hai Hac) de la valeur, c’est-à-dire que les mouvements des prix, en tant qu’ils sont distincts des valeurs de marché-prix de production, aboutissent à des mouvements de la valeur. Ce processus ne peut être compris que dans une dynamique de secteurs intra-branches, les uns à surprofits les autres à sous-profits et certains à la moyenne : les variations de prix qui favorisent l’un ou l’autre secteur suscitent des mouvements de capitaux d’un secteur à l’autre qui modifient les conditions de production et donc la valeur elle-même. C’est d’ailleurs de la même manière que l’on peut se représenter les mouvements des surprofits se généralisant en baissant, dans la hausse de la plus-value relative.
8. Les capitalistes frères et faux frères.
Les dernières pages du chapitre X reviennent aux prix de production proprement dits.
Les capitalistes veulent d’abord, comme un du, le profit moyen. Ensuite chacun essaie de se distinguer en réalisant un surprofit et y arrive ou pas jusqu’à un certain point. Le taux de profit repose sur l’exploitation commune de la classe ouvrière -dans la situation limite d’un capitaliste qui n’aurait aucun salarié mais uniquement des machines automatiques il reste donc un exploiteur, en tant que faisant fonction du capital, et la course aux surprofits les oppose dans la concurrence, par laquelle se reproduit le profit moyen par la hausse du taux de plus-value. D’où cette expression de Marx qui mérite d’être citée :
« ... les capitalistes, bien qu'ils se comportent en faux-frères dans leur concurrence entre eux, forment néanmoins une véritable franc-maçonnerie envers l'ensemble de la classe ouvrière. »
Les capitalistes à la fois frères et faux frères : cette image (employée plusieurs fois par Marx, nous la retrouverons au chapitre XV) correspond ici aux deux niveaux que sont le partage du profit global selon un taux de profit tendanciellement moyen (tendant vers le taux de profit général comme norme), et celui de la concurrence pour faire des surprofits.
Elle peut aussi servir à illustrer les situations de prospérité (ou le partage des profits en hausse fait les capitalistes « frères ») et les situations de crise (où il s’agit alors de partager les pertes et les dettes et éventuellement les aides de l’Etat et où le côté « faux frères » prend évidemment le dessus).
Enfin elle correspond simplement au rapport des capitalistes à la classe ouvrière (« frères » contre le prolétariat) et entre eux (« faux frères »).
Les deux côtés sont inextricablement liés : les capitalistes sont frères parce que faux frères, leur concurrence génère leur profit commun, et réciproquement ils sont faux frères parce que frères, ayant un gâteau à se partager non pour leur plaisir, mais pour l’accumulation de leur capital. Dans cette combinaison ils n’ont pas d’autonomie et ne sont que les faisant fonction du capital en général en étant les serviteurs de leur capital propre.
Chapitre XI.
Effet des salaires sur les prix de production.
Ce court chapitre aborde un phénomène qui intriguait David Ricardo et que la tradition académique a appelé l’ « effet Ricardo ». Ricardo après avoir défini la valeur comme le travail incorporé dans les marchandises, y compris le travail antérieur nécessaire à la fabrication des moyens de production, examine les effets de l’investissement en machines (capital fixe) puis d’une hausse de salaire (Principes de l’économie politique et de l’impôt, chapitre I, De la valeur). Je résume les trois exemples de son raisonnement :
-exemple 1 : 100 ouvriers agricoles payés 50 livres l’an avec un taux de profit de 10% créent une richesse de 5500 livres, l’équivalent des salaires (5000) plus le profit (500).
-exemple 2 : un autre capitaliste avec la même main-d’œuvre ayant en outre investi dans une machine de 5500 livres, fera produire en un an 6050 livres composées de 5000 livres de salaires, 500 de profits, et 550 d’ « intérêt machine » de 10% représentant la valeur transmise par la machine.
-exemple 3 : si une hausse de salaire fait baisser la part des profits de 1% dans les prix des marchandises, le premier capitaliste ci-dessus produira toujours pour 5500 livres, mais avec une répartition interne de 5005 pour les salaires et de 495 pour les profits, alors que le second n’ajoutera qu’un « intérêt machine » de 9%, soit 495 livres, portant son prix de vente de 6050 à 5995.
Ricardo s’étonnait de ce qu’une hausse des salaires puisse produire une baisse de prix des marchandises dans les entreprises ayant plus de capital fixe (ou une rotation plus lente de leur capital) par rapport aux autres, bien que ceci n’ait qu’une faible influence au total. Cette contradiction fut utilisée notamment par Malthus pour contredire la théorie ricardienne de la valeur-travail incorporée.
La manière dont Marx présente les choses, sans mentionner tout de suite Ricardo, résout la question sur la base de la théorie générale des prix de production. Sa démonstration numérique avec des nombres à virgules arrondis est la suivante :
Soit une composition moyenne du capital social de 80C + 20V et un taux de plus-value de 100% engendrant donc un profit moyen de 20PL, soit un taux de profit de 20%.
Si le salaire augmente de 25% on a alors une composition moyenne de 80C + 25V et une plus-value de 15PL : le taux de profit moyen baisse donc à 14,28% (15/105).
-pour un capital de composition organique inférieure à la composition moyenne, par exemple de 50C + 50V, le prix de production passera de 50C + 50V (coût de production) + 20PL (profit moyen) à 50C + 62,5V (le salaire a augmenté) + 16,25PL (profit moyen de 14,28% calculé sur le nouveau coût de production), il passe donc d'un total de 120 à 128,25 : ici la hausse du salaire fait monter les prix.
-mais pour un capital de composition organique supérieure à la composition moyenne, par exemple de 92C + 8V, le prix de production passera de 92C + 8V + 20PL = 120 à 92C + 10V + 14,56PL (14,28% de 92 + 10 = 102) = 116,56 : ici la hausse des salaires fait paradoxalement baisser les prix.
Il est facile de montrer que dans l'hypothèse inverse d'une baisse des salaires, que les disciples serviles de Ricardo n’ont pas pensé à étudier, l'effet est inversé : le prix des marchandises (prix de production) baissera dans les branches de composition organique inférieure à la moyenne mais montera dans celles de composition organique supérieure, restant dans les deux cas le même pour les branches de composition organique de composition égale à la moyenne.
Les fluctuations du salaire dont il est question ne relèvent pas de variations dans le taux d’exploitation du travail, bien qu’elles aient un effet sur lui. Il s’agit de baisses si le salaire était « au dessus du prix normal » ou de hausses s’il était en dessous. On est donc conduit à les expliquer par le rapport de force social, la lutte des classes. Ces oscillations peuvent, en outre, provenir de variations dans les prix des biens de subsistances si celles-ci n’affectent que le capital variable et pas le capital constant, pouvant provenir du renchérissement des prix par la rente foncière par exemple -il s’agit là aussi de rapports de force sociaux.
Qu’une hausse des salaires puisse faire baisser les prix dans certains cas, ou qu’une baisse puisse les faire monter dans d’autres cas, s’explique de façon globale, par le taux de profit moyen, et contredit de façon presque amusante le soi disant bon sens qui veut que « le coût du travail » renchérisse « le coût de la vie » !
Chapitre XII.
Ce dernier chapitre de la section II se compose de trois paragraphes disjoints, amorces de développements non entièrement rédigés.
I.
Les prix de production varient en fonction du taux général de profit, d’une part, et dans ce cas ceci provient d’une variation du taux d’exploitation et par là de la part des salaires (à bien distinguer des oscillations de salaires traitées au chapitre précédent) ou bien d’une variation de la productivité du travail social (hausse de la plus-value relative, terme non encore utilisé ici par Marx). D’autre part ces variations de la productivité du travail se répercutent sur les éléments du capital constant et par là sur les valeurs et donc sur les prix. Les variations des prix de production se réduisent en dernière analyse aux variations de valeur, mais il peut arriver que celles-ci s’annulant mutuellement le prix de production qui en résulte pour telle marchandise demeure inchangé quantitativement.
II.
Dans le prix de production par rapport à la valeur, non seulement la plus-value devient le profit moyen mais le coût de production, on l’a vu, est lui-même en prix de production. Par conséquent, les marchandises produites par des branches de composition organique moyenne sont en fait elles-mêmes composées à partir de coûts de production différents des valeurs. C’est là une prolongation logique de la première « indication de correction » signalée ci-dessus en parcourant le chapitre 9.
Or, « Pratiquement, tout se passe donc pour elle [pour cette branche de production] comme si les produits de cette branche étaient vendus à leur valeur réelle. » Les composants du prix ne correspondent pourtant pas aux valeurs, mais ce qui compte c’est le rapport entre V et C qui en résulte : s’il correspond à la moyenne sociale, alors par exemple l’ « effet Ricardo » (hausse ou baisse des prix suite à des oscillations du salaire) n’affectera pas cette branche.
Précision intéressante : la différence entre valeurs et prix provient de la différence entre plus-value et profit, et considérer que le coût de production est « en valeur » dans le prix de production d’une marchandise issue d’une branche à composition organique égale à la moyenne sociale, bien que cela ne soit pas juste, ne fausse pas l’analyse, ce qui était involontairement une réfutation anticipée des cohortes de « réfutateurs » de Marx.
III.
Concrètement, comment opère la concurrence pour, non pas « transformer » les valeurs en prix de production, mais tout du moins fixer les prix de production ?
Dans ce passage très intéressant, Marx passe d’une conception à une autre de ce mode opératoire. Il commence par dire que « la concurrence égalise le taux de profit des différentes branches de production pour en faire le taux moyen de profit et transformer par là les valeurs des produits de ces diverses branches en prix de production. »
Puis, progressivement, avec des moments de transition portant notamment sur les mouvements de capitaux, leur rotation comprise, il passe à une autre présentation des choses :
« … aussitôt que la production capitaliste a atteint un certain développement, l'égalisation entre les différents taux de profit des branches isolées et l'établissement consécutif d'un taux moyen de profit ne s'établissent nullement par le simple jeu d'attraction et de répulsion au cours duquel les prix de marché attirent ou repoussent du capital. »
Finalement, l’existence effective d’un mouvement des capitaux aboutissant à un taux de profit moyen sous l’influence des « prix de marché » (la terminologie fluctue ici entre prix de marché et prix de production), est rejetée par Marx dans les limbes d’un moment historique initiale fort théorique, et ce qui se passe est tout différent : les capitalistes, parfaits faisant fonction du capital, ont complètement intégré dans leur conscience, 1°) le fait que tant de capital, quel que soit son emploi, « doit » rapporter tant de profit, 2°) le fait que les prix prennent en compte « le risque », les différences de productivité, l’ampleur des investissements, la vitesse ou la lenteur de la rotation … toutes choses dont la « compensation » va de soi, et qui sont perçues comme justifiant et donnant vie au profit. La concurrence n’est plus la cause des prix de production, mais leur conséquence.
Le fétichisme est le mode opératoire des prix de production, qui se présentent d’emblée, sans devoir être préalablement construits à partir des valeurs, comme les prix « normaux » nécessaires. Finalement ce procès réel est celui-là même de constitution du capital comme rapport social : il se présente masqué avec le salaire comme « prix du travail » et le profit comme « rétribution du capital ».
Troisième section.
Loi de la baisse tendancielle du taux de profit.
Chapitre XIII.
Présentation de la loi.
1. Le phénomène.
Techniquement le phénomène traité ici par Marx ne présente pas de difficultés particulières dans son exposition. Nous avons vu dans la section sur l’accumulation du capital, au livre I, que le capital constant croît par rapport au capital variable. En conséquence, le taux de profit, qui est le rapport entre ce que le capitaliste a investi et ce qu’il récolte, ou entre le capital initial et sa valorisation, aura tendance à diminuer dans la mesure où cette proportion, appelée composition organique, augmente (NB : c’est une simplification que l’appeler « composition organique », je renvoie ici à mes explications sur ce concept important à propos du livre I). Les citations qui suivent résument bien la chose :
« Le degré d'exploitation restant le même, un même taux de plus-value se traduirait par un taux de profit en baisse parce que le volume de valeur du capital constant et partant de l'ensemble du capital croît avec son volume matériel, même si l'augmentation n'est pas proportionnelle. »
« C'est une autre façon d'exprimer le fait que le progrès de la force productive du travail se traduit ainsi : en utilisant plus de machines et en général de capital fixe, le même nombre d'ouvriers peut transformer le même nombre de matières dans le même temps, avec moins de travail. (...) Cette tendance progressive est tout simplement une manière propre au mode de production capitaliste d'exprimer le progrès de la productivité sociale du travail. »
« Le processus de la production capitaliste est en même temps par essence processus d'accumulation. On a vu comment la masse de valeur qui doit être simplement reproduite et conservée s'accroît avec l'essor de la productivité du travail, même avec une force de travail employée constante. Mais cet essor de la productivité du travail accroît bien plus encore la masse des valeurs d'usage produites, dont les moyens de production sont une partie. Et le travail additionnel dont l'appropriation permet de reconvertir en capital cette richesse ajoutée, dépend non de la valeur mais de la masse de ces moyens de production (subsistances incluses), l'ouvrier n'ayant pas affaire dans le processus de travail à la valeur mais à la valeur d'usage des moyens de production. Et l'accumulation elle-même, et la concentration du capital qui va avec, n'est là qu'un moyen matériel d'accroître les forces productives. »
En fait il y a plusieurs phénomènes simultanés, et qui ne vont pas dans le même sens en ce qui concerne le profit. On a à la fois l’augmentation de la composition organique, celle de la masse totale de capital et de profit, la baisse du prix unitaire des marchandises et l’augmentation de leur masse totale, et dans chacune la baisse relative de la part correspondant à la journée de travail nécessaire par rapport au travail extra d’une part, et par rapport à la valeur transmise d’autre part. L’ensemble détermine spécifiquement la manière dont le mode capitaliste de production réagit à la hausse de la productivité du travail qu’il provoque et accélère lui-même.
Il y a à la fois baisse du taux de profit et hausse du taux de plus-value, la première provoquée par les mesures prises pour faire augmenter la deuxième (les investissements, à l’échelle sociale). Il s’ensuit l’augmentation de la masse du capital et, finalement, une sorte de course-poursuite entre cette accumulation qui fait augmenter la quantité de profit et la baisse proportionnelle du même profit par rapport à la masse de capital accumulé, exigeant une croissance toujours plus rapide, tant en extension qu’en intensité, du capital.
Si l’on se rappelle que ces pages ont été écrites par Marx quelques mois avant les passages destinés, eux, à publication pour le livre I, sur l’accumulation et sur l’armée de réserve industrielle, il apparaît clairement que c’est dans cette réflexion sur la contradiction entre masse du capital et du profit, d’une part, taux de profit en baisse relative par rapport à cette masse, d’autre part, que Marx a élaboré les notions même d’accumulation du capital et de surpopulation relative, celle-ci étant l’expression de la modification de la composition organique du capital dans l’accumulation.
2. Remarque complémentaire : place de cette question dans le Capital.
Quelques remarques sont nécessaires ici pour situer ce thème de la « baisse tendancielle du taux de profit » par rapport à l’ensemble du Capital et en comprendre la portée. Beaucoup de commentaires et d’études minimisent en effet celle-ci où la passent sous silence, parfois en réaction contre l’excès inverse qui voudrait que le Capital soit concentré ici, dans ce qui se présente progressivement au fil d’un texte très fluide et circulaire, comme l’expression de ce que « la limite du capital, c’est le capital lui-même ».
A la rigueur tout est dit là : la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit » est l’expression de la contradiction du capital avec lui-même, du caractère de contradiction en soi du capital. Cela veut dire qu’elle est une manifestation en surface, comme tous les phénomènes analysés au livre III. On a souvent tendance à l’oublier. Mais « superficielle » ne veut pas dire sans importance.
Il s’agit, on l’a vu, de la « manière propre » au mode capitaliste de production « d’exprimer le progrès de la productivité sociale du travail ». Rien de plus, mais rien de moins. Le fil conducteur qui, dans le Capital, conduit à cette « loi », est le suivant.
I.
Livre I, section I, chapitre I, premier alinéa, donc au tout début : la force productive du travail augmente la quantité de valeurs d’usage produite dans un même temps, mais pas la valeur correspondant à ce temps ; il y a donc plus de marchandises ayant chacune une valeur moindre. La hausse de la productivité est une notion qui concerne la valeur d’usage (ce qui ne veut pas dire qu’elle ne concerne que ce qui ne relève pas de de la valorisation capitaliste : la valeur d’usage en est le support et est à son service). La valeur et le capital sont des catégories sociales qui ne relèvent pas de la valeur d’usage.
II.
Livre I, section IV, sur la plus-value relative : le capital se nourrissant de survaleur, il trouve le moyen d’en produire proportionnellement beaucoup plus en augmentant la productivité du travail salarié, ce qui procure des surprofits aux capitalistes et aux secteurs des branches qui investissent. Mais quand la hausse de la productivité se généralise il n’y a plus de surprofits, il y a généralisation d’une plus-value en hausse relative par rapport au capital variable, avec des investissements au total et en moyenne plus importants. Nous avons vu, en analysant le livre II, comment ce phénomène conduit à une accélération incessante, spécifique du capital : la course à la valorisation dévalorise le travail et les marchandises et doit aller toujours plus vite pour rattraper temporairement (par les surprofits) ses propres effets.
III.
Livre I, section VII, sur l’accumulation : ce processus fait augmenter la part du capital constant par rapport à celle du capital variable, tout en faisant augmenter énormément la masse totale du capital social et en provoquant les processus de concentration et de centralisation des capitaux. En même temps, le travail humain beaucoup plus productif et dévalorisé est moins nécessaire et le prolétariat est structuré par la surpopulation relative.
Ici, l’exposition de la « loi de la baisse tendancielle du taux de profit » aurait pu être introduite sans difficultés conceptuelles majeures, ce que Marx n’a pas voulu faire au niveau du livre I, cela pour de bonnes raisons. En effet, au niveau du processus immédiat de production (livre I) on peut comprendre que le taux de profit étant égal à PL/(C +V), et la croissance du rapport PL/V qu’est le taux de plus-value nécessitant l’accroissement de C, cette croissance aura pour effet contradictoire de faire baisser le rapport PL/(C +V). C’est ainsi que la « baisse tendancielle » est généralement résumée dans les divers digests et cours de formation marxiste. Marx ne réduit pas la question à cette schématisation mathématique car le taux de profit dont il parle est le taux général, social, de profit, qui suppose les prix de production. Parce qu’il ne s’agit pas du simple alourdissement en investissements nécessaires pour telle ou telle entreprise particulière, mais d’un phénomène social global, la question de la « baisse tendancielle » se situe au niveau d’analyse des prix de production et sur leur base (donc au livre III).
Ceci dit l’absurdité de la production capitaliste pour les producteurs (des richesses réelles et du capital) que sont les prolétaires est exposée puissamment dés le livre I : l’exploitation du travail par le moyen de l’institution de la force de travail en marchandise conduit à une efficacité telle du travail qu’il est de moins en moins nécessaire pour la production des richesses, tout en demeurant, en tant que travail abstrait exploité, indispensable à la production du capital. Donc, on a d’un côté une humanité hyper-exploitée, de l’autre une humanité, tendanciellement la plus nombreuse, à laquelle le « droit au travail » et le droit à la vie qui l’accompagne sont refusés, situation absurde et meurtrière quand le niveau réel des forces productives permettrait une répartition allégée du travail entre toutes et tous.
Or, la tendance à la baisse du taux de profit n’est rien d’autre que la même absurdité considérée du point de vue du capital : l’exploitation du travail est de moins en moins « intéressante », profitable, pour lui, et le travail dont il vit est par lui pourchassé, dévalorisé, comme un « coût », mais il repose sur lui et ne saurait s’en passer, d’où sa folle course en avant toujours plus loin, plus vite et plus fort, vers la reproduction élargie de rapports de plus en plus absurdes et meurtriers.
IV.
La section III du livre II, à la différence des précédentes, a été rédigée beaucoup plus tard par Marx, mais elle aborde elle aussi, de biais, le même phénomène avec la dépendance du secteur II, productif des biens de consommation, par rapport au secteur I, productif des biens de production, dans la reproduction élargie du capital, et la diminution tendancielle de ce secteur II par rapport au I que font apparaître la plupart des développements chiffrés des « schémas de la reproduction ».
La tendance à la baisse du taux de profit résulte donc des contradictions les plus profondes. Elle n’est pas en soi une cause, elle est un résultat. Ce résultat, au temps de Marx, était un phénomène reconnu qui avait de longue date intrigué les économistes. Avant Adam Smith, ils confondaient plus ou moins taux de profit et taux d’intérêt et avaient constaté que les taux d’intérêts étaient plus bas dans les pays riches. Adam Smith lui-même tenait la tendance à la baisse du taux de profit comme une évidence empirique qu’il expliquait par l’abondance croissante des capitaux et leur concurrence. Cela ne l’inquiétait pas outre-mesure, bien qu’il y voyait une raison pour que l’intérêt des capitalistes soit opposé à l’intérêt général de la société. David Ricardo, le grand chantre de l’accumulation du capital confondue avec cet intérêt général et avec le progrès matériel, niait qu’une telle tendance puisse provenir du capital lui-même (bien qu’il fut pris de doute à la fin de sa vie) et l’attribuait à des problèmes agricoles, biologiques (rendements décroissants, contradiction entre la terre et le capital) qui allaient mettre fin au beau progrès du capital en rongeant les profits, pris entre les salaires et la rente des propriétaires. Marx aborde donc cette question comme le « mystère résolu » qui taraudait jusque là l’économie politique.
Ce qui est frappant, c’est qu’il a cessé de la tarauder du moment même où Marx estimait l’avoir « résolu ». Le culte de la « croissance » a pris alors, et jusqu’au grand doute contemporain, la place de toute tentative d’expliquer au moins les fluctuations de la profitabilité du capital, sauf, et encore, en temps de crise.
Marx lui-même d’ailleurs écrit au chapitre XIV que la vraie question n’est pas de savoir pourquoi le taux de profit baisse, mais pourquoi il ne baisse pas plus vite ou même pas du tout, alors que l’accumulation du capital vient d’entrer dans une nouvelle phase. Et c’est justement chez Marx que ce qui était une évidence chez Adam Smith, et une triste fatalité extérieure chez Ricardo, devient une simple « tendance ». L’expression un peu curieuse de « loi tendancielle » ne signifie pas que les lois économiques et sociales seraient moins rigoureuses que celles concernant les phénomènes naturels (les unes sont tout aussi dialectiques, à la fois rigoureuses et non déterministes, que les autres). Mais elle signifie que Marx au moment même où il aborde ce soi-disant « mystère » estime que la réalité empirique le contredit, le contrecarre, l’atténue et le dissimule plus que jamais.
Nous verrons avec le chapitre XV que Marx à l’occasion de cette « loi tendancielle » amorce un exposé global du capital comme contradiction en acte. Du point de vue du capital, la baisse tendancielle est la manifestation de ce que l’exploitation du travail a perdu sa nécessité pour créer des richesses, alors que le capital se nourrit toujours d’elle et ne peut faire autrement, bien qu’il ait produit et amplifie toujours plus lui-même cette situation contradictoire.
3. Remarque complémentaire : taux général de profit et baisse tendancielle.
Un dernier point n’a, à ma connaissance, été traité par aucun analyste du Capital ou commentateur de Marx. Il est pourtant important : il s’agit de l’articulation entre la formation d’un taux général de profit et la baisse tendancielle, donc entre les sections II et III du livre III du Capital. Sous une forme explicite, ce maillon manque dans le texte qui nous est parvenu.
Si l’on se représente la formation d’un taux général de profit comme la condition de fonctionnement de la production capitaliste, baissant les profits des branches à faible composition organique et augmentant ceux des branches où elle est forte, l’importance croissante des branches à forte composition organique correspond, à l’échelle sociale, à la hausse de C par rapport à V. Comme l’accumulation du capital est continue, C monte continuellement par rapport à V (en moyenne), et le taux de profit général, dont nous avons vu qu’il est une norme préalable aux prix de production qui se déterminent en fonction de lui, ne peut pas être stable, puisqu’il est tendanciellement en baisse ; hausse de la composition organique de l‘ensemble du capital social, formation du taux de profit général et tendance à la baisse de celui-ci sont un seul et même processus.
La tendance à la baisse consiste en ce que le taux général de profit doit être continuellement, ou cycliquement (on verra au chapitre XV cet aspect cyclique) redéfini à partir de la hausse de la productivité, de l’accumulation du capital effectuée dans certaines branches, et de la dévalorisation de la «valeur du travail », comme si la moyenne était à reprendre.
Nous retrouvons là la dualité du concept de taux de profit commun, « général » d’un côté et « moyen » de l’autre, et c’est justement la baisse tendancielle qui permet de penser cette dualité : la redéfinition cyclique de la norme du taux de profit général à la baisse se fait par les mouvements de la concurrence des capitaux qui construisent un taux de profit moyen.
De telles précisions (que Marx ne fait pas) nous montrent que la notion de baisse tendancielle n’est pas un à côté de la théorie du profit et des prix de production, mais est le centre par lequel ses différents aspects contradictoires forment une totalité.
Chapitre XIV.
Les contre-tendances à la baisse tendancielle.
1. Présentation.
Au chapitre XIV, Marx traite les unes après les autres des « contre-tendances », en 6 alinéas :
-hausse du taux d’exploitation ;
-baisse du salaire en dessous de sa valeur ;
-dévalorisation du capital constant ;
-surpopulation relative ;
-commerce extérieur ;
-sociétés par actions.
Ces contre-tendances ne doivent pas toutes être mises sur le même plan.
La baisse du salaire en dessous de sa valeur est une méthode empirique que mentionne Marx pour mémoire, estimant qu’elle n’est pas une contre-tendance fondamentale mais un simple « truc » des capitalistes, certes important dans la pratique, et qui relève de l’étude de la concurrence. Ajoutons que si cette baisse est pérennisée alors elle devient une hausse du taux d’exploitation. L’on peut donc laisser de côté ce point ici (alinéa II).
Il reste deux sortes de contre-tendances.
Certaines sont inhérentes à la baisse tendancielle elle-même, elles vont nécessairement avec elle et ne sont donc pas des sortes de contrepoids extérieurs, mais bien de véritables contradictions internes par lesquelles justement la baisse du taux général de profit ne peut qu’être une tendance et pas une force absolue, exprimable dans une loi tendancielle seulement et pas dans une loi coercitive dominant à tous les coups. Ce sont la hausse du taux d’exploitation et la dévalorisation du capital constant (alinéas I et III).
Dans la mesure où elle est le résultat de la hausse de la productivité du travail qui alimente aussi hausse du taux d’exploitation et dévalorisation du capital constant, la surpopulation relative peut être assimilée à ce premier type de contre-tendance (alinéa IV).
Commerce extérieur et développement du capital par actions ne sont pas, par contre, des contre-tendances inhérentes et nécessaires à la baisse tendancielle. Ce sont des procédés qui apparaissent historiquement comme des palliatifs efficaces et jouent par conséquent le plus grand rôle dans le développement mondial du mode de production capitaliste (alinéas V et VI).
2. La hausse du taux d’exploitation.
La baisse tendancielle du taux de profit est en même temps et forcément hausse tendancielle du taux de plus-value, ou degré d’exploitation. Or cette hausse contrecarre évidemment la baisse du taux de profit (alinéa I).
Dans ce chapitre XIV les formes de hausse du taux d’exploitation présentées d’abord par Marx se présentent comme des mesures « extérieures » permettant de faire remonter le taux de profit, et concernent la plus-value absolue : formes d'intensification du travail qui ne font pas appel à une augmentation du capital fixe comme l'accélération de la vitesse des machines ; prolongation de la journée de travail ; emploi massif des femmes et des enfants : ces méthodes permettent d'augmenter l'exploitation du travail sans faire hausser, du moins dans l'immédiat, la composition organique du capital.
Mais au-delà de ces procédés, qui ont des limites physiologiques, techniques et sociales variables, reste l’exploitation d’inventions avant leur généralisation, formule qui annonce l’analyse de la hausse de la plus-value relative par extension des surprofits du livre I. Or, ces méthodes freinent d’abord la baisse du taux de profit, mais finissent par l’accélérer, car elle reposent sur l’investissement en capital constant.
Les investissements productifs font augmenter la masse de profit et baisser son taux, ce qui se vérifie empiriquement en comparant les grandes entreprises et les petites : les premières ont un taux de profit beaucoup plus faible mais sont pourtant bien plus « profitables » que les secondes, en règle générale. Et pour produire la même masse de profit à un taux diminué, le capital total doit, comme on l’a vu, augmenter considérablement, ce qui, à son tour, nécessite des investissements qui font baisser le taux de profit : l’accumulation pour faire augmenter le taux de plus-value contrecarre, puis aggrave, la tendance à la baisse, et ainsi de suite, ce qui produit une accélération infinie, à travers les fluctuations cycliques, de la masse et du rythme de l’accumulation.
De plus (alinéa IV) la hausse de la productivité du travail et la dévalorisation de la force de travail produisent une surpopulation relative, qui forme, avec les couches sociales précapitalistes et les petits producteurs ruinés, un nouveau terrain d’extension du capital qui peut dans cette main-d’œuvre excédentaire créer de nouvelles entreprises, de différentes sortes :
-des secteurs techniquement arriérés à fort taux d’exploitation au point de vue de la plus-value relative, et à faible composition organique ;
-des industries de main-d’œuvre qualifiée du type produits de luxe ;
-des « PME innovantes » comme on dit aujourd’hui, qui expérimentent à leurs risques et périls les innovations technologiques sans disposer d’un important capital fixe ; on a vu par exemple lors du « boom de l’an 2000 » le phénomène des « Start up » informatiques vite liquidées ou avalées par plus gros qu’elles.
Se produisant au niveau international, cette « contre-tendance » là se combine avec le rôle du commerce extérieur, dont il sera question plus loin.
3. La dévalorisation du capital constant.
La hausse de la productivité du travail fait augmenter la production des valeurs d’usage et donc diminuer la valeur unitaire des marchandises, y compris du capital constant, dont les éléments anciens sont soit rendus obsolètes et perdent leur valeur (tout en pouvant « encombrer » leurs propriétaires, dans le cas par exemple de certaines friches industrielles), soit sont toujours utilisées mais voient leur valeur se réaligner sur la valeur nouvelle, moindre.
Ceci joue un rôle considérable car si la hausse de la valeur de C allait au même rythme que l’augmentation quantitative de ses éléments matériels, autrement dit si la hausse de la composition-valeur du capital allait de pair avec celle de sa composition technique, le taux de profit ne connaîtrait pas une « baisse tendancielle », mais un effondrement rapide :
« Par exemple, la quantité de coton qu'un ouvrier fileur européen traite individuellement dans une usine moderne a augmenté dans une proportion absolument colossale par rapport à ce que traitait un ancien fileur européen travaillant à son rouet. Mais la valeur du coton traité n'a pas augmenté dans la même proportion que sa masse. »
Mathématiquement et logiquement, rien n’interdit que ce phénomène ne contrecarre de manière absolue la tendance à la baisse du taux de profit.
Nous avons donc là une « contre-tendance » qui, en soi, pourrait annuler et inverser la tendance, ce qui semble d‘ailleurs implicite dans la formulation de Marx, qui parle d‘ « une cause constante qui arrête la baisse du taux de profit ». Pourtant il ne s’y attarde guère : l’alinéa III du chapitre XIV tient en une page. Il donne au passage une raison de cette rapidité : dans la première section du livre III, beaucoup d’aspects concernant la dévalorisation du capital constant et son rôle dans la production capitaliste ont été longuement examinés (voir les chapitres V et VI), notamment la baisse des prix des matières premières, absolument fondamentale dans toute l’histoire du capital, au XX° siècle et hélas encore au XXI° avec le pétrole notamment. Ceci dit, le traitement de cette question est tout de même très (trop) rapide dans le texte du livre III du Capital qui nous est parvenu.
Remarques complémentaires.
Quelques remarques complémentaires sont donc nécessaires à propos de la dévalorisation du capital constant, d’autant que la plus célèbre des « réfutations » de la « baisse tendancielle », le théorème du « marxiste algébrique » Nobuo Okishio (1961, Technical Changes and the Rate of Profit, Kobe University Economic Review 7) repose en fait sur la réalité de la dévalorisation du capital constant.
Selon le « théorème d’Okishio », les investissements productifs des capitalistes dans des conditions normales visent à réduire les coûts, ce qui ne peut que faire monter le taux de profit si ces investissements sont réalisés dans les secteurs qui concourent à sa détermination. Présentée en langage courant et non en algèbre matricielle, le « théorème » revient à dire qu’aucun capitaliste ne pouvant investir si cela doit baisser son taux de profit, tout investissement productif judicieux du point de vue capitaliste fait baisser les prix et par là améliore le taux moyen de profit.
Il est assez facile de voir où le bât blesse dans cette « réfutation » (qui admet par ailleurs que le taux de profit puisse baisser pour des raisons autres que les investissements technologiques : la concurrence, le rapport salaires-profit). Le niveau du capital social et le niveau de l’entreprise capitaliste y sont confondus, par une sorte d’individualisme méthodologique qui veut que ce qui est bien pour un capitaliste (lui procurer un surprofit) sera in fine bien pour le capital. Du même coup, la baisse des coûts engendrée par l’investissement productif est considérée comme instantanée, simultanée et générale, ce qui n’a rien à voir avec la réalité où le premier investissement productif a un coût parfois considérable que ne compensera que de manière décalée, et généralement pas pour les premiers investisseurs, la dévalorisation du capital constant. Le recours à l’algèbre matricielle, loin d’être une garantie de scientificité, correspond justement à cette double fiction : celle de l’équivalence entre variations individuelles et variations sociales du taux de profit, et de la négation de l’évolution temporelle de la valeur.
Chez Okishio, cette incompréhension totale de la différence qualitative, dialectique, entre le niveau de l’entreprise et celui du capital social, résulte de la critique antérieure de la soi-disant « transformation des valeurs en prix de production » : Okishio après avoir posé l’existence de deux « systèmes », celui des valeurs et celui des prix, disjoints chez Marx (alors qu’en réalité ils ne font qu’un), ne raisonne soi-disant qu’en « prix de production », niant l’existence de rapports d’exploitation dans la production dont les rapports de valeur sont la forme spécifique, qui définit le capital, et réduisant ceux-ci à des problèmes de distribution et de répartition.
Inutile de dire que cette approche, le plus souvent sous le mode implicite de l’évidence, est absolument dominante dans le monde académique. On la retrouve dans le « marxisme analytique » (John Roemer, Technical change and the Tendency of the rate of profit to fall, Journal of Economic Theory, mars 1978), et jusque chez Robert Brenner, auteur qui par ailleurs estime empiriquement que le taux de profit baisse bel et bien, mais en raison de la concurrence qui finit par ralentir l‘accumulation, retournant en somme pour partie à Adam Smith, et pas en raison de l’augmentation du capital constant et de la productivité (The economics of global turbulence, New Left Review n° 229, mai-juin 1998).
La baisse tendancielle du taux de profit, pour la plupart des auteurs en dehors d’un dogmatisme simple qui voudrait que la hausse de C soit forcément plus forte que celle de PL/C+V ce qui ne peut être ni prouvé ni réfuté (on sait seulement que numérateur et dénominateur augmentent tous deux), n’a donc pas d’expression mathématique rigoureuse ou absolue. A partir de là les uns -la plupart en dehors des grandes crises ! - la tiennent pour invalidée, les autres comprennent qu’elle se situe sur un autre plan et distinguent les notions de loi mathématique et de loi sociale tendancielle.
Notons que l’indétermination mathématique à été érigée en dogme invalidant la « baisse tendancielle » par certains disciples d’Ernest Mandel, cela au nom de l‘anti-dogmatisme. Dans le contexte de la crise mondiale ouverte depuis 2008, où même certains cabinets spécialisés auprès du capital financier (voir la note de Patrick Arthus pour Natixis de janvier 2010, Flash Economie Natixis, n°2) raisonnent ouvertement en termes « marxistes » de « baisse du taux de profit », Michel Husson a tenu à attaquer très violemment les « dogmatiques » de la baisse tendancielle en général, selon lui totalement infirmée -justement pour opposer la morale « antilibérale » à l’analyse marxiste des contradictions insurmontables du capital (Le dogmatisme n‘est pas un marxisme, A l‘Encontre, 28 juin 2009).
On commence par remplacer la formule simple du taux de profit PL/C+V par le rapport taux de plus-value/composition organique, sous la forme (PL/V)/[C+V)/V] ou (PL/V)/(C/V + 1). Selon Michel Husson dans de nombreux articles, ou Maxime Durand (Critique communiste n°138, été 1994), serait alors évidente la nécessité de passer de la « décomposition binaire classique » issue de Marx et dénoncée comme un dogme, qui fait dépendre le taux de profit du taux de plus-value et de la composition organique, à une « décomposition ternaire » qui le fait dépendre de la « productivité du travail », du « salaire réel » et du « capital par tête ».
La formule de Michel Husson est taux de profit = (1 - [(salaire nominal/prix)/produit en volume/emplois])/[(capital par tête/emplois)/(produit en volume/emplois)], en termes plus simples, mais non moins ambigus : [1 - (salaire réel/productivité)]/(capital par tête/productivité). Comme le fait remarquer Louis Gill (dans Carré Rouge n°43, mars 2010) on saute subrepticement ici dans des catégories néo-classiques, Michel Husson ayant pour spécialité la jonglerie mathématique entre des catégories économiques et conceptuelles qualitativement différentes. En résumé, selon lui le taux de profit pour augmenter a besoin que le niveau des salaires réels ne rattrape pas la productivité, ce qui nous ramène à une conception pré-marxienne mais aussi banalement « antilibérale » dans laquelle le problème, c’est « le partage de la valeur ajoutée » entre profits et salaires, et non l‘accumulation du capital en tant que telle.
Selon Louis Gill, si l’on prend en compte la dynamique réelle du capital, donc la hausse du taux de plus-value, la composition organique doit être définie plus précisément comme le rapport du travail mort au travail vivant, et c’est le quotient C/V+PL et non plus seulement C/V (hypothèse statique) qui doit l’exprimer, et la dynamique de l’accumulation, augmentation de PL selon le taux PL/V, modifie ce rapport. La dynamique de l’évolution du taux de profit entendue comme le rapport entre taux de plus-value et composition organique combine donc la hausse du taux de plus-value, au numérateur, et une hausse de la composition organique elle-même proportionnelle à celle du taux de plus-value, au dénominateur. Dans ce cas le rapport n‘est plus indéterminé, on peut démontrer qu‘il baisse, à condition toutefois d’en donner une expression algébrique très simplifiée qui se ramène en fait à (PL/V)/[(C/V+PL)(PL/V)] ou taux de plus-value/produit de la composition organique et du taux de plus-value (chez Louis Gill la formule est un peu plus compliquée -c‘est pl'/[1+Q (1 + pl')], pl’ étant le taux de plus-value et Q étant C/V+PL). La hausse de PL/V fait tendre ce rapport vers 1/(C/V+PL), vers l’inverse de la composition organique, il y a donc baisse.
La formulation de Louis Gill se présente donc comme une réfutation non seulement de la « formule ternaire » antilibérale et quelque peu « économiste vulgaire » ou vulgairement économiste de nos néo-mandéliens, mais aussi de la thèse plus générale de l’indétermination mathématique de la « baisse tendancielle ». Il est cependant toujours possible de contester que l’on puisse tirer une telle affirmation de l’introduction du taux de plus-value au dénominateur, car s’il est certain que la hausse de la composition organique en est fonction, cela ne nous dit pas comment, car intervient aussi la répartition de la plus-value supplémentaire entre C et V et entre ses portions consommée par le capitaliste et celle mise en réserve comme capital-argent. Si l’on suppose que la valeur réinvestie de C tend vers zéro, alors la tendance induite par la hausse de PL/V est neutralisée puisque dans ce cas l’inverse de la composition organique tendrait vers 1/0 autrement dit vers l’infini et donc monterait.
Nous devons donc revenir, d’accord en cela avec Marx chez qui les équations et les rapports sont absents de toute la section sur la baisse tendancielle, à des arguments non mathématiques, mais de type qualitatif, pour voir si la baisse prévaut ou non comme loi tendancielle, et en cas de réponse positive quel est alors le type de lien entre le changement technique et ce phénomène, autrement dit ce que signifie l’adjectif « tendancielle ».
L’accroissement de la productivité, dans la production capitaliste, dévalorise toutes les composantes de la valeur et pas seulement celle du capital constant. Cela veut donc dire que la dévalorisation du capital constant ne doit pas être prise en soi, mais relativement à la dévalorisation du capital variable.
Or, si la finalité des investissements productifs, pour le capitaliste individuel, c’est le surprofit, pour le capital social global, c’est la dévalorisation de la force ce travail, faisant augmenter la plus-value relative. Bien que cette finalité soit inconsciente car elle est une totalité sociale distincte de la conscience individuelle de chaque capitaliste décideur, elle donne à l’accumulation du capital son contenu social : celui de l’accroissement indéfini de la force productive du travail dont la dépense devient toujours moindre pour produire toujours plus, comme moyen de faire de la plus-value. Le but est la plus-value, le moyen est l’essor de la force productive du travail par la dévalorisation de la force de travail. Donc, la production capitaliste est « orientée » vers la dévalorisation de la force de travail par rapport à la plus-value, non vers la dévalorisation du capital constant.
Du point de vue du capital, il est impossible de concevoir une dévalorisation de C qui ne provienne pas de la dévalorisation de la force de travail, donc de V, nécessaire à sa production : à l‘échelle sociale c‘est cela la hausse de la productivité du travail sous la forme du capital. Par conséquent, dans le capitalisme, toute dévalorisation de C renvoie en dernière analyse à une hausse de C par rapport à V.
En d’autres termes, pour rendre plus productif le travail vivant il faut toujours un investissement en capital constant, donc derrière toute dévalorisation du capital constant elle-même, il y a un investissement en capital constant à l’origine de la hausse de productivité du travail. Cette remarque ne vaut pas démonstration mathématique car l'on peut admettre par hypothèse (même si en réalité c'est loin d'être le cas) que ce capital constant nouvellement investi lui-même serait dévalorisé pour ainsi dire instantanément ou quasi instantanément.
En outre, la baisse tendancielle repose sur le concept de composition organique, où c’est la composition technique (en valeur d’usage, non quantifiable en valeur et en monnaie) qui augmente, ceci se reflétant de façon atténuée dans la composition-valeur. Dans le processus réel du travail productif de capital, le prolétaire n’a pas affaire à la valeur des moyens de production, mais à leur existence concrète, et son travail additionnel nécessaire à la production de plus-value dépend « non de la valeur mais de la masse de ces moyens de production »- cette précision là est donnée par Marx, au chapitre XIII (citation ci-dessus). La décroissance proportionnelle du travail vivant se produit non sous l’effet de la valeur du capital constant mais sous l’effet de sa réalité en tant que masse concrète de valeurs d’usage.
Pour toutes ces raisons, dont aucune n’est exprimable sous la forme d’une équation ou d’une fraction, mais qui tiennent à l’essence de la production capitaliste, la baisse du taux de profit prévaut en dernière analyse, mais pas pour des raisons mathématiques qui en feraient une nécessité absolue. Dire que la loi est « tendancielle » exclut tout mécanisme schématique mais ne met pas fin pour autant à son caractère de loi, en dernière instance dominant. Il n’y a effectivement pas de lien automatique entre changement technique et baisse du taux de profit, mais il y a un rapport médiatisé et nécessaire.
On notera aussi que les raisons données ici fondent la baisse tendancielle sur le qualitatif du capital comme rapport social et sur la valeur comme forme. Contrairement à ce que pensait Jean-Marie Vincent (Critique du travail, PUF, 1987 ; Un autre Marx, Page Deux, Lausanne, 2001), Marx dans le livre III du Capital, tant sur les prix de production que sur la baisse tendancielle, ne se replie pas sur des positions « économistes » plus ou moins ricardiennes, décevantes par rapport à la « critique de la valeur » et à la « critique du travail » des débuts du livre I, mais il continue à développer celles-ci.
4. Le commerce extérieur.
Rappelons que le taux général de profit existe au niveau du marché national, qu’il corresponde ou non à une nation, et qui généralement correspond à un Eta capitaliste développé (on a donc un taux général de profit britannique et un taux hollandais, puis français, allemand, italien (avec ici une différentiel interne, Nord-Sud), belge (avec un différentiel Flandre-Wallonie qui s‘est inversé au XX° siècle), nord-américain, japonais, russe, avant 1914, auxquels s’ajoutent après 1945 les taux des « nouveaux pays industriels » et après 1989 ceux de la Chine, de la Russie à nouveau (en laissant de côté ici ce qu’il en était advenu entre temps), du Brésil, et même de l’Inde (tous comportant de forts différentiels régionaux), et quelques autres encore (Afrique du Sud, Iran …). Se pose la question de l’influence réciproque de ces taux les uns sur les autres et du « concert » qu’à l’instar du concert militaro-diplomatique ils forment, et celle de ce qu’il en est des autres zones, coloniales ou semi-coloniales, dominées, questions qui sont liées à celle de l’impérialisme. Se pose aujourd’hui la question d’un taux mondial de profit, qui n’existe certes pas, mais qui pourrait être analysé comme une tendance existante.
Marx ne pouvait envisager la question du commerce extérieur avec cette ampleur, mais sa démarche y conduit implicitement, car il fait une analogie entre les surprofits que font des capitalistes d’une même branche en concurrence entre eux, et les avantages et désavantages comparatifs du commerce extérieur entre pays selon leur niveau capitaliste de développement. Ainsi l’Angleterre au XIX° siècle avec son taux de profit le plus faible et ses prix les plus bas, est-elle en mesure d’empocher de sérieux surprofits en vendant en dessous de la valeur marchande des autres pays mais au dessus de ses frais propres de production, tout en achetant des matières premières à bas prix. De la sorte, les surprofits faits sur le marché extérieur interviennent dans la « péréquation » nationale du taux de profit (j’ai dit mes réserves sur ce terme, mais Marx l’emploie ici où effectivement il aide à se représenter le processus), et en plus l’exploitation de coolies coloniaux, l’esclavage, etc., peuvent s’intégrer à cet « apport ».
Ce passage de Marx est surtout dirigé contre la théorie ricardienne des coûts comparés, selon laquelle tout le monde est bénéficiaire dans l’échange colonial (!). Mais il suggère une question non abordée par Marx : comment peut-on parler des surprofits là où il n’y a pas de taux général du profit, sur le marché mondial ?
On peut voir sur ce point les ouvrages de Samir Amin, André Gunder Franck, Arghiri Emmanuel, Theotoro dos Santos, et leur critique par Ernest Mandel. Le court passage de Marx là encore reste précieux par sa méthode : le commerce extérieur et le marché mondial constitués sur la base du mode de production capitaliste le sont parce que les marchés nationaux ne suffisent pas à l'auto-valorisation du capital. De même que dans la crise c'est la concurrence qui est conditionnée par la baisse tendancielle, dans le commerce extérieur c'est la baisse tendancielle qui pousse à l'exportation, de marchandises et de capitaux. Si les différents taux nationaux de profits, en tant que tels étrangers les uns aux autres, entrent en un concert commun, c’est parce qu'ils ont une tendance commune qui pousse les capitaux nationaux à sortir de leur coquilles nationales. Ceci n’est pas sans évoquer la difficulté rencontrée à propos de la monnaie sur le marché mondial, qui n’est pas le terrain où nait le mode de production capitaliste, mais qui est celui où la monnaie, on l’a vu (livre I fin de la première section) devient « adéquate à son concept ». Le capital sur le marché mondial est avant tout à la recherche de surprofits (ou de la meilleure manière de liquider ses pertes), c’est le côté « faux frères » de la concurrence entre capitaliste qui passe devant le côté « frères » qui suppose le partage selon une norme commune de taux de profit général, ici absente, si ce n’est comme simple tendance non réalisée.
5. Le capital par actions.
Ayant en vue les compagnies de chemins de fer de son époque, Marx indique une dernière « contre-tendance » : les sociétés par actions qui, énormes entreprises ayant un considérable capital fixe, ont un taux de profit réel faible, garantissent par leurs dividendes un revenu à leurs actionnaires, inférieur au profit moyen (ce qu’ils ne perçoivent pas, leur référence étant le taux d’intérêt, partie du profit), mais supérieur au profit réellement fait dans la société par actions. Des secteurs parmi les plus concentrés du capital peuvent donc être soustraits temporairement à la prévalence du taux général de profit, ce qui, vu que leur composition organique est élevée, ralentit sa baisse. Notons que l’Etat peut aussi agir de même et assurer, tant que les profits y sont faibles, le développement de branches qui autrement n’auraient pu voir le jour, souvent en combinaison d’ailleurs avec le capital par action (et l’on a encore là l’exemple des chemins de fer).
Marx indique qu’il ne veut pas approfondir à ce stade ce point, puisqu’il n’a pas encore attaqué l’analyse du capital financier, et nous ne savons pas quelle importance il attachait ou non à ce procédé. Chez Rudolf Hilferding (Le capital financier, 1910), les sociétés par action devenues socialement dominantes sont toujours des domaines réservés, mais qui s’octroient un taux de profit supérieur par leur position de monopole, ce qui retourne en son contraire, du point de vue du capital en général, la contre-tendance repérée par Marx. Nous avons là une piste pour la question du parasitisme financier, que nous rencontrerons plus loin avec la section V.
Chapitre XV.
La portée de la loi tendancielle.
Ce chapitre, intitulé par Engels « Contradictions internes de la loi » et découpé par lui en 4 alinéas, est une réflexion au fil de la plume de Marx et nullement un texte achevé. Fluidité et redondance le caractérisent ce qui fait qu’il est impossible de distinguer des thèmes séparés entre les 4 alinéas, où les mêmes réflexions reviennent sans cesse.
Aussi me semble t’il plus pratique de distinguer ces principaux thèmes sans suivre nécessairement l’ordre du texte. Nous avons :
-le thème essentiel, qui traverse tout le chapitre, de « la limite » du capital,
-celui de la contradiction entre capacité productive et capacité de consommation dans la société capitaliste,
-celui de la suraccumulation du capital,
-la combinaison des deux thèmes précédents dans la plus sérieuse esquisse d’une théorie des crises que nous ait fournie Marx, qui constitue notamment l’essentiel de l’alinéa III,
-des précisions que nous pouvons laisser de côté car elles sont abordées par ailleurs, sur la décomposition du profit en intérêt, rente, etc. (alinéa I), sur les différences entre composants du capital constant (alinéa IV).
A ces thèmes et quelques points secondaires (dans le cadre de ce chapitre, pas forcément par eux-mêmes) que je laisse eux aussi de côté, s’ajoute encore une remarque faite en passant selon laquelle la concentration totale de la production entre une seule ou un petit nombre d’entreprises capitalistes, donc un capital sans concurrence, serait un capital « éteint » (n’ayant pas été renversé avant dans cette hypothèse toute théorique, il serait alors bien malade et l’humanité avec lui) : la course au profit, aiguillonnée par la baisse tendancielle, est la dynamique du capital réellement existant. Pour Marx la concurrence n’est pas la cause, mais la conséquence et la manifestation de cette nature essentielle du capital.
1. « La limite du capital, c’est le capital lui-même. »
Difficile ici de ne pas procéder par citations, plusieurs passages ayant sinon une clarté, du moins une portée que l’on ne qualifiera pas de prophétique -ce serait inexact- ni, comme on peut parfois le penser, de déterministe, mais d’historique avec un ton altier porteur du sentiment de finitude historique du capital, ouvrant la possibilité tant de la tragédie -son auto-accroissement devenant catastrophique- que de l’ouverture du champ des possibles autres- la prise en main consciente de sa production sociale par l’humanité enfin constituée comme telle.
« … si le taux de mise en valeur du capital total, le taux de profit, est bien l’aiguillon de la production capitaliste, de même que la mise en valeur du capital est son unique fin, sa baisse ralentira la constitution de nouveaux capitaux autonomes et elle semble menacer le développement du mode de production capitaliste, favorisant la surproduction, la spéculation, les crises, la constitution de capital excédentaire à côté d’une population en excédent. Les économistes qui, avec Ricardo, tiennent ce mode de production pour un absolu, sentent bien ici qu’il créé sa propre limite (…). L’important dans l’horror qui les saisit est ce sentiment que dans le développement des forces productives le mode de production capitaliste trouve une limite qui n’a rien à voir avec la production de richesse en soi ; limitation bien particulière qui témoigne du caractère limité, purement historique, transitoire, du système de production capitaliste ; qui témoigne qu’il n’est pas un mode absolu de création de richesse, qu’au contraire il entre en conflit avec le développement de celle-ci à un certain stade de son évolution. »
« En termes généraux la contradiction peut être exposée comme suit : la production capitaliste est caractérisée par sa tendance au développement absolu des forces productives, sans préoccupation ni de la valeur, ni de la plus-value, ni des conditions sociales au milieu desquelles elle fonctionne, bien qu'elle ait pour but et pour caractère spécifique la conservation et l'accroissement le plus rapide possible de la valeur-capital qui existe. Sa méthode comprend : la baisse du taux du profit, la dépréciation du capital existant et le développement des forces productives du travail aux dépens de celles qui fonctionnent déjà. »
« La véritable barrière de la production capitaliste, c’est le capital lui-même : le capital et sa mise en valeur sont le point de départ et le point final, moteur et fin de la production ; elle n’est production que pour le capital et non l’inverse ; les moyens de production ne sont pas les moyens de donner forme, en l’élargissant sans cesse, au processus de la vie au bénéfice de la société des producteurs. Les limites, cadres infranchissables de la conservation et de la mise en valeur de la valeur-capital, reposent sur l’expropriation et l’appauvrissement de la grande masse des producteurs : elles entrent sans cesse en contradiction avec les méthodes de production que le capital doit employer avec nécessité pour ses propres fins, lesquelles tendent à l’accroissement illimité de la production, au développement inconditionné des forces productives du travail, à faire de la production une fin en soi. Le moyen -développement inconditionné de la productivité sociale- entre incessamment en conflit avec le but limité et fini -la mise en valeur du capital existant. Si le mode de production capitaliste fut le moyen historique de développer les forces productives matérielles et de créer le marché mondial correspondant, il est en même temps la contradiction permanente entre cette tâche historique et les rapports sociaux de production qui lui correspondent. » (les termes soulignés le sont par Marx).
« … l’accroissement du capital implique l’accroissement de sa concentration. Ainsi s’accroît la puissance du capital, puissance des conditions sociales de production rendues autonomes, incarnées par le capitaliste, envers les producteurs réels. Le capital se fait de plus en plus pouvoir social dont le capitaliste est le simple agent. Plus de rapport possible entre lui et ce que peut créer le travail isolé d’un individu : il est le pouvoir social aliéné, devenu autonome, chose qui s’oppose à la société et l’affronte comme pouvoir du capitaliste résultant de cette chose. La contradiction entre le pouvoir social général dont le capital prend la forme et le pouvoir privé des capitalistes individuels devient de plus en plus criante et pose la question de la suppression de ce rapport, avec la transformation de ces conditions de production en conditions de production sociales, collectives, générales. Transformation qui est impliquée par l’essor des forces productives en système capitaliste. »
On complétera utilement ces passages par un extrait du premier grand brouillon du Capital, le manuscrit de 1857-1858 appelé Gründrisse, qui pour la première fois envisage la diminution proportionnelle de la part du capital destinée à acheter la force de travail comme une limite inhérente au capital, montrant sa finitude historique et la nécessité de son abolition :
« Plus la part du capital échangée contre du travail vivant diminue, plus le taux du profit baisse. Il s'ensuit qu'à mesure que le capital comme tel occupe dans le processus de la production une place proportionnellement plus grande que le travail immédiat, donc plus s'accroît la plus-value relative -c'est-à-dire la puissance du capital à créer de la valeur- plus le taux de profit baisse. (...) C'est, de toutes les lois de l'économie politique moderne, la plus importante qui soit (...) d'un point de vue historique, qui malgré sa simplicité n'a jamais été comprise et encore moins énoncée consciemment. (...) Cela implique l'extrême développement du commerce, des opérations d'échange et de marché, l'universalité du travail simultané et des moyens de communication, des fonds de consommation aptes à mettre en œuvre ce processus énorme (...). La force productive matérielle déjà existante et acquise sous forme de capital fixe ; les conquêtes de la science ; l'essor des populations ; bref les grandes richesses et les conditions de leur reproduction dont dépend le plus haut développement de l'individu social, crées par le capital dans le cours de son histoire -on voit qu'à un certain point de son expansion le capital lui-même s'oppose à ses propres possibilités. A un certain point, le développement des forces productives devient une barrière pour le capital ; le système capitaliste devient un obstacle pour l'expansion des forces productives du travail [souligné par moi, VP]. Arrivé à ce point le capital, ou plus exactement le travail salarié, entre avec le développement de la richesse sociale et des forces productives dans le même rapport qu'avant lui l'esclavage, le servage ou le système des corporations, et il est nécessairement rejeté comme une entrave. Cette dernière forme de servitude prise par l'activité humaine -travail salarié et capital- est alors dépouillée, un dépouillement qui résulte du mode de production capitaliste même. Eux-mêmes négation des formes antérieures de la production sociale asservie, le travail salarié et le capital sont à leur tour niés par les conditions matérielles et intellectuelles issues de leur propre processus de production. » -suite à quoi Marx développe l'idée que la contradiction se manifeste dans les crises, dont la répétition et l'aggravation aboutiront finalement « au renversement violent du capital. »
La baisse tendancielle entraîne Marx à de telles considérations fondamentales. Ce serait pourtant une erreur de la prendre pour la « cause » de ces contradictions internes du capital, ou pour « LA » contradiction suprême par excellence. Elle n’est, répétons-le, qu’un phénomène superficiel, qui parle et qui se lit dans le langage de l’apparence capitaliste et marchande des choses, mais elle est l’expression de ce qui se passe au fondement, à savoir la contradiction du capital avec lui-même en tant que travail vivant, exprimée comme contradiction du capital envers lui-même en tant que capital.
C’est d’ailleurs une contradiction qui disparaît si disparaît le capital : augmenter la possibilité de créer des richesses avec le moins de travail possible, cela suppose avoir accumulé une énorme quantité de capital constant (qui, au delà du capitalisme, ne devrait plus être appelée ainsi, mais tout simplement richesse et moyens de jouissance accumulés), et aussi que pour reproduire cette quantité, grâce à la productivité du travail acquise par la science, fort peu de travail serait désormais nécessaire. « Grâce » au capital, ou sous les voies et par les moyens du capital, l’humanité en arrive au point où par le travail passé accumulé, peu de travail vivant est nécessaire pour entretenir et renouveler cette accumulation, et où une activité libre, non marchande et non exploitée, devient non seulement possible, mais nécessaire. Si le capitalisme est vraiment dangereux, c’est précisément parce qu’il veut en rester aux rapports d’exploitation fétichisés et pérennisés sous la forme des rapports marchands, et refuse que le potentiel qu’il a créé puisse se réaliser.
2. Surproduction et sous-consommation.
Comment se manifestent sur le plan économique les contradictions fondamentales engendrées par le développement des forces productives sous la forme du capital ?
« La production de la plus-value constitue le processus immédiat de production, qui n'a pas d'autres limites que la population ouvrière et le degré d'exploitation du travail. (...) Alors s'ouvre le deuxième acte du processus. La masse totale des marchandises (...) doit être vendue. (...) Les conditions de l'exploitation immédiate et celles de sa réalisation ne sont pas identiques. Elles ne diffèrent pas seulement par le temps et le lieu, théoriquement non plus elles ne sont pas liées. Les unes n'ont pour limite que la force productive de la société, les autres les proportions respectives des diverses branches de production et la capacité de consommation de la société. Or celle-ci n'est déterminée ni par la force productive absolue, ni par la capacité absolue de consommation, mais par la capacité de consommation sur la base de rapports de distribution antagoniques, qui réduit la consommation de la grande masse de la société à un minimum susceptible de varier dans des limites plus ou moins étroites. Elle est en outre limitée par la tendance à l'accumulation, à agrandir le capital et produire de la plus-value sur une échelle élargie. C'est pour la production capitaliste une loi, imposée par les constants bouleversements de méthodes de production elles-mêmes, par la dépréciation du capital existant qu'elles entraînent toujours, la lutte générale de la concurrence et la nécessité de perfectionner la production et d'en étendre l'échelle, simplement pour se maintenir et sous peine de disparaître. Il faut donc que le marché s'agrandisse sans cesse, si bien que ses connexions internes et les conditions qui le règlent prennent de plus en plus l'allure de lois de la nature, indépendantes des producteurs et échappant de plus en plus à leur contrôle. Cette contradiction interne cherche une solution dans l'extension du champ extérieur de la production. Mais plus la force productive se développe, plus elle entre en conflit avec la base étroite sur laquelle sont fondés les rapports de consommation. Etant donnée cette base pleine de contradictions, il n'est nullement surprenant qu'un excès de capital s'y allie à une surpopulation croissante.(...) »
Ces remarques de Marx sont généralement résumées ainsi : les rapports de distribution des richesses engendrés par le mode de production capitaliste réduisent la capacité d’achat de la masse de la population, d’où une difficulté pour le capital d’écouler ses marchandises pour réaliser la plus-value, cause des crises cycliques de surproduction.
Cette interprétation est exacte mais tout à fait insuffisante. Ce passage est centré sur l’idée que le capital apparaît et est de plus en plus une sorte d’automate dont la loi de développement se déconnecte des besoins humains réels. Cette déconnection conduit à la fois au phénomène de la surpopulation relative paupérisée et non solvable, et à un « excès de capital » : la sous-consommation populaire est conjointe à une surproduction de capital qui est envisagée ici comme surproduction de marchandises. Les deux phénomènes, et non celui de la seule « sous-consommation », associés, reposent sur l'augmentation de la composition organique du capital en quoi consiste la dynamique de l'accumulation. La dévalorisation du capital variable se manifeste ici comme problème de pouvoir d’achat des travailleurs et donc problème de réalisation de sa plus-value et de sa valeur pour le capital.
Il est important de ne pas séparer ces deux aspects. Isoler le problème de la capacité populaire de consommation solvable dans les crises cycliques de surproduction conduit à des solutions ne remettant pas en cause le capitalisme et reproduisant ses contradictions sur une base élargie, celles (pour le dire vite) du keynésianisme et de la « relance par la consommation », tout en masquant le fait que les contradictions à l’œuvre sont celles du capital et des rapports de production, et non un problème de « répartition des richesses » ou de « juste répartition des sacrifices nécessaires » …
Remarque complémentaire.
De plus, la consommation ouvrière est une dimension nécessaire de la circulation du capital. Cet aspect, présent comme principe chez Marx, s’est fortement développé au XX° siècle en relation parfois (mais ce n’est pas, contrairement à ce que l’on pense, une relation nécessaire) avec les hausses salariales arrachées par la lutte des classes : l’on a alors une classe salariale appelée à « consommer » le plus possible. Contrairement à ce que bien des théoriciens de l’intégration de la classe ouvrière à l’ordre bourgeois ont pensé, ceci n’est pas contradictoire avec son paupérisme relatif : la société nord-américaine en particulier, en a donné la synthèse, avec la figure du pauvre non plus maigre, mais obèse, consommateur paupérisé.
3. Suraccumulation.
Au début de l’alinéa III, Marx nomme la surproduction de capital suraccumulation. Il y a trop de capital, parce que pour une partie croissante du capital, la baisse du taux de profit n’est pas compensée par la masse du profit. C’est donc surtout, au moins au début, le capital additionnel qui ne trouvant plus à s’investir dans les secteurs traditionnels de manière profitable, se tourne vers la spéculation financière voire la fraude, devient pléthorique.
C’est à cette occasion qu’est faite la remarque suivante :
« Le taux du profit et le développement du capital qui y correspond sont importants surtout pour les nouveaux capitaux, qui constituent des entreprises nouvelles et indépendantes. Le feu vivifiant de la production s'étendrait bien vite si cette dernière devenait le monopole de quelques grands capitaux, pour lesquels toute variation du taux du profit serait contrebalancée par la masse de celui-ci. Le taux du profit est le stimulant du régime capitaliste, qui ne produit que lorsqu'il y a un bénéfice à recueillir. »
4. La crise comme unité des contradictions.
Marx passe d’une présentation de la baisse tendancielle comme une donnée plus ou moins permanente, à une présentation cyclique où suraccumulation et surproduction de marchandises sont les deux faces concrètes de la difficulté à réaliser le profit. Le cycle du capital, donc les crises, qui ne sont pas envisagées comme des moments exceptionnels à mettre entre parenthèses mais bien plutôt comme la vie « normale » du capital, telle est la réalité concrète où les contradictions que l’on a vue fonctionnent comme mouvement réel :
« Les crises ne sont jamais que des solutions violentes et momentanées des contradictions existantes, de violentes éruptions qui rétablissent pour un temps l'équilibre rompu. »
L’on peut mettre en parallèle ce que Marx écrit, surtout à l’alinéa III, sur les crises, et les remarques sur la concurrence de l’alinéa IV.
La crise s’ouvre avec la suraccumulation : le capital additionnel ne trouve plus à s’investir de manière profitable. Quand sont épuisées les « solutions » spéculatives qui ont différé la crise en l’aggravant, arrive le moment où « La solution implique une mise en sommeil et même une destruction partielle du capital additionnel concerné. »
La destruction de capital s’entend à tous les sens du terme : destruction physique de matériel et de main-d’œuvre, dévalorisation générale du matériel et des marchandises, destruction de stocks, déflation, crise monétaire, liquidation d’actifs financiers lors des krachs ou « explosions de bulles ». La destruction est en fait la forme concrète de la dévalorisation, notamment celle du capital constant, présentée précédemment. C’est un processus convulsif qui à son tour nourrit la crise en engendrant des perturbations du marché et du crédit.
A un prix social élevé, la dévalorisation massive du capital constant et la hausse du taux d’exploitation permise par la mise en chômage massif de la classe ouvrière, après la faillite de nombreuses entreprises, vont permettre une reprise des survivants, concentrés et centralisés, un nouveau cycle d’accumulation.
Dans ces pages, les deux grandes contre-tendances à la baisse tendancielle, hausse du taux d’exploitation et dévalorisation du capital constant, ont pris forme de forces destructives (l’on doit d’ailleurs intégrer la guerre comme méthode essentielle pour les mettre en œuvre et les pousser à leur maximum) interrompant et inversant la tendance à la baisse du taux de profit, sauvant donc le capital de ses propres contradictions en leur sacrifiant les individus vivant et la société humaine.
Notons que le cycle décrit ici se retrouve au livre I, section VII sur l’accumulation du capital, les allusions à la baisse du taux de profit enlevées : la phase de croissance extensive, à composition organique stable, avec une tendance à la hausse des salaires, ne dure pas et conduit à une croissance intensive et technologique, avec des surprofits importants, qui conduit à la suraccumulation et à la crise. D’une façon générale la section VII du livre I peut maintenant être expliquée par la section III du livre III : elle présente la théorie de la hausse de la composition organique du capital, qui est le soubassement de la baisse tendancielle.
De même, les développements sur la concurrence de l’alinéa IV annoncent l’explication de la plus-value relative à la section IV du livre I. Ils permettent de distinguer trois moments dans le cycle concurrentiel qui s’articulent avec la description des crises :
-le moment de l’extension des surprofits individuels, phase de croissance,
-le moment de leur généralisation et de leur transformation en hausse de la plus-value relative, de la composition organique du capital social, et de retournement à la baisse du taux de profit, moment d’apogée et d’inflexion, et pour les entreprises de concentration et de centralisation,
-le moment où la baisse du taux de profit domine, auquel s’applique la description de la crise donnée ci-dessus. Alors, la parabole des capitalistes « frères » et « faux frères » est reprise : quand il s’agit du partage des pertes, le côté « faux frères » prend évidemment le dessus.
Qu’est-ce que la concurrence ? La concurrence est l’effort des capitalistes de se partager le butin pris à la classe ouvrière, non dans la proportion où un capital donné produit effectivement de la plus-value, mais proportionnellement à la part qu’il représente du capital social global et conformément aux taux général de plus-value. Chacun en recherchant le maximum (le surprofit) concourt à la réalisation générale de cette moyenne. Cette définition claire n’est pas dans le Capital proprement dit, mais dans les Théories sur la plus-value, section VIII. Manifestation de l'unité des capitalistes contre la classe ouvrière et de leur opposition entre eux, elle est la médiation par laquelle le capital social et les différents capitaux se valorisent (incorporation du profit moyen) tout en mettant en contradiction leur valorisation avec elle-même (baisse du taux de profit général qui régule ce profit moyen).
Remarque complémentaire.
De manière souvent intuitive et générale, dans ces pages denses qui ne sont en réalité qu’un brouillon, Marx commence donc à passer à une présentation concrète de la baisse tendancielle, non comme une « tendance » linéaire, mais comme une réalité cyclique, à travers la théorie-description des crises et de la concurrence.
L’on peut ici distinguer et articuler les concepts de « baisse tendancielle du taux de profit général » et de « baisse tendancielle du taux de profit moyen » : la première serait l’expression de la contradiction fondamentale du capital avec lui-même et le concept spécifique à Marx, la seconde la forme phénoménale de cette essentialité en termes hégéliens, ou le mouvement concret déterminé par elle comme mode de reproduction élargie du capital ; la première correspondrait à la formation du taux général de profit et serait « en baisse » par définition, mais d‘une manière quelque peu postulée ou régulatrice, la seconde baisse de manière nette et concrète mais cyclique, donc elle remonte et se contredit, à travers les fluctuations des mouvements concrets de capitaux.
Les mouvements du taux de profit correspondent donc aux cycles du capital. Les crises cycliques étudiées par Marx sont celles du XIX° siècle, en gros décennales, et depuis les cycles d’accumulation de longue durée, dits « Kondratief », ont été identifiés : leurs phases successives, qui englobent les cycles plus cours liés à la surproduction périodique de marchandise, correspondent bien au schéma d’accumulation (phases A : surprofits en extension, phases B : généralisation du nouveau système de production et baisse du taux de profit).
Mais alors, l’histoire du capital semble un perpétuel recommencement, non une marche à l’abyme comme elle apparaît parfois chez Marx, et la baisse du taux de profit n’est plus du tout tendancielle, mais seulement cyclique. Et la plupart des auteurs et commentateurs voient les choses ainsi, surtout en phase de croissance.
Cette représentation est pourtant fausse, car unilatérale : elle ne prend en compte que la dynamique autonome du capital qui, par elle-même, est infinie et n’a aucune raison de s’arrêter sauf à tout détruire autour d’elle et se priver ainsi de carburant. Mais avant même d’en arriver là, les cycles d’accumulation réels, considérés dans leur caractère historique concret, ont ceci de manifeste qu’ils ne se ressemblent entre eux que superficiellement. Chacun reproduit et élargit les contradictions du capital.
Si nous nous en tenons aux cycles clairement identifiés depuis la révolution industrielle, c’est évident :
-1789-1815, phase A, 1815-1848, phase B,
-1848-1873, phase A, 1873-1896, phase B,
-1896-1914, phase A, 1914-1945-50, phase B,
-1945-50-1973, phase A, ensuite, diverses interprétations possibles :
-1973-1987, phase B, 1987-2007 phase A, phase B depuis 2007, ou bien :
-1973 …, phase B qui ne finit plus, ou encore,
-1973-1997, ou 2001, ou 2007, la phase B débouche sur une phase A du genre « croissance catastrophique » …
Les différences concrètes énormes d’un cycle long d’accumulation à un autre, et l’incertitude finale concernant l’époque actuelle, suffisent à être évoquées ici (sans les développer ce qui nous entrainerait trop loin) : elles montrent que derrière l’idée des cycles du capital élargissant son accumulation, l’histoire réelle de l’humanité n’est pas du tout cyclique, et que chaque cycle long loin de répéter le précédent en élargit et en aggrave considérablement, de manière qualitativement différente, tous les enjeux, jusqu’à la mise en cause présente de l’organisation de la vie sur terre, un phénomène d’amplification exponentielle et de débordement des contradictions du capital peut-être intuitionné ça et là dans Marx, mais nullement prévu ni d’ailleurs prévisible de son temps. Dans cette réalité concrète de l’accroissement des contradictions, se trouve confirmée la vision générale dont la théorie de la baisse tendancielle du taux de profit général est simplement l’expression, à savoir la finitude du capital et la nécessité de le dépasser.
Section IV.
Le capital marchand.
Chapitre XVI.
Présentation.
1. Le capital marchand, le capital commercial et le capital financier.
Un certain nombre de capitaux prennent part à la répartition du profit, ayant comme les autres droit au profit moyen, alors qu’ils ne sont pas productifs de valeur et donc pas non plus de plus-value. Dans le cadre de l’étude du profit, il est donc logique qu’une section leur soit consacrée.
Le capital marchand correspond aux capitaux qui restent toujours dans la forme de capital marchandise ou de capital-argent telle que définie dans la première section du livre II, dont le contenu est clairement présupposé ici -soit que Marx l’avait déjà en tête en rédigeant le manuscrit du livre III, soit que sa rédaction des parties correspondantes du livre II avait commencée à une date proche de celle de cette section du livre III (1865). Rappelons que c’est l’ensemble du capital, le capital en tant que tel, productif de plus-value, qui passe par les formes de capital-argent, capital productif, capital marchandise. Mais les différents capitaux ne passent pas forcément par tous les moments du capital en général. Du capital spécialisé dans les deux dernières de ces formes n’est pas productif de valeur et de plus-value : c’est le capital marchand.
Il se subdivise lui-même en capital spécialisé dans la forme marchandise, c’est-à-dire se consacrant exclusivement à l’achat et à la vente de marchandises, donc à la circulation des marchandises, qui est le capital commercial, et capital spécialisé dans la forme argent, se consacrant exclusivement aux taches liées à la circulation monétaire, qui est le capital financier (précisons tout de suite que le capital financier ainsi étroitement défini se réduit à peu de chose car il est fait abstraction du crédit, de l‘intérêt, etc., qui ne sont pas nécessaires en tant que tels à la circulation monétaire, et qu’il sera redéfini sur cette autre base dans la section suivante du livre III).
Le capital commercial correspond à la fixation d’une partie du capital dans le moment du capital marchandise de la circulation du capital, le capital financier à sa fixation dans le moment du capital-argent.
Ces catégories demandent pour être étudiées en tant que telles un certain effort d’abstraction. D’une part, rien n’interdit que les taches qu’elles effectuent ne le soient pas par des capitaux spécifiques, spécialisés, mais soient incorporées au capital industriel, comme une branche à part de l’entreprise (c’est par exemple le cas de certaines succursales commerciales de grandes entreprises, systématisé au Japon avec les Sogo Shosha liées à tel ou tel grand trust), activités qui couvrent des faux frais nécessaires, improductifs de valeur, du capital industriel lui-même. D’autre part, le capital commercial assure souvent des fonctions productives de valeur comme le transport, la conservation, etc. (cf. livre II), dont il faut faire abstraction ici, et de même, éventuellement, le capital financier en tant que travail sur la matière monétaire elle-même, lui aussi hors sujet ici.
Idéologie dominante et économie vulgaire les prennent pour des activités productives, en les mettant sur le même plan qu‘elles, par exemple dans la liste des secteurs « primaire », « secondaire » et « tertiaire ». Ce ne sont pas des branches de la production, mais des branches à part de la répartition du capital social total.
2. Le rôle du capital commercial.
Renvoyant l’étude du capital financier à la fin de la section, Marx poursuit dans ce chapitre celle du capital commercial, dont la fonction est donc la circulation des marchandises.
A l’échelle sociale, sa spécialisation dans l’achat et la revente des marchandises évite aux capitalistes productifs d’avoir une réserve d’argent consacrée à de telles activités, qui serait dans bien des cas impossible à avoir à disposition et dont la somme totale serait immense. Le capital commercial permet de réduire cette part à l’échelle sociale, d’accélérer la circulation des marchandises et donc la réalisation de la plus-value, et par contrecoup en accélérant la circulation et la vitesse de rotation il aide à la hausse du taux de plus-value et de profit du capital productif.
Sa fonction est donc nécessaire, indispensable, au capital comme tel et à la distributions des marchandises dans le cadre de la société capitaliste. Précisons qu’il faut le distinguer du petit commerce de détail, lequel est, dans le mode de production capitaliste développé, une formation parasitaire précaire soumise au capital commercial proprement dit, maître du commerce de gros et de la grande distribution.
Chapitre XVII.
Le profit commercial.
Achetant pour revendre, le capital commercial prétend comme tout capital à son profit moyen, au prorata de sa taille. Comme il ne produit pas de valeur, il pèse donc nettement dans le sens de la baisse du taux général ou moyen de profit. Mais il est très utile au capital en général, réduisant la part bloqué sous forme marchandise ou sous forme argent par rapport au capital productif.
Le capitaliste commerçant ne revend pas les marchandises au dessus de leur valeur (quand il joue son rôle, abstraction faite des escroqueries, etc.), mais les achète en dessous de leur prix de production tel que celui-ci sera réalisé dans la vente finale. Les capitalistes industriels laissent donc une partie de leur profit aux capitalistes commerciaux pour le service qu’ils leur rendent -faciliter et accélérer l’écoulement de leurs produits- et celui qu’ils rendent au capital en général -permettre la réalisation de la plus-value. Ce profit commercial, les capitalistes commerçants le réalisent par la revente finale aux consommateurs (individuels ou productifs), à un prix plus élevé que leurs prix d’achat, revente qui se fait au prix de production « normal » ou « final ». Leur profit est donc par ce biais pris sur le profit commun de la classe capitaliste. Ce faisant, le capital commercial participe de manière importante à la formation du taux de profit moyen, étant celui qui « impose » leurs prix de vente à la plupart des entreprises capitalistes.
Par rapport au capital social total, le capital commercial est une dépense improductive nécessaire. Le salaire des travailleurs du commerce et de la distribution (abstraction faite de leurs taches productives de valeur telles qu’entretien, emballage, conditionnement … des marchandises) aussi, par conséquent. Mais bien que ces salaires viennent du profit social total, par rapport au capital commercial comme tel, ils sont productifs de son profit propre, lui permettant de le prélever sur la plus-value globale, et bien entendu ces salariés sont exploités comme les autres (ces questions sont aussi abordées au livre II).
Chapitre XVIII.
La rotation du capital commercial.
S’insérant dans la circulation du capital productif A-M … P … M’-A’, le capital commercial y occupe le moment M’-A’ (vente des marchandises), et donc du même coup le moment A-M (leur achat par les capitalistes qui en ont besoin pour la production), abstraction faite de ce qu’une grande partie du capital constant fait l’objet d’un échange direct entre capitalistes producteurs.
La vitesse de rotation du capital commercial, son « efficacité », est fonction de la vitesse du processus de production et de celle de la consommation, productive (ce qui renvoie à nouveau au processus de production) ou individuelle, de même que la vitesse de circulation de l’argent est fonction de celle des marchandises. C’est là ce que Marx appelle sa « dépendance interne » envers le capital productif. Comme pour les phénomènes monétaires, elle prend l’apparence d’une autonomie, laquelle correspond à son autonomie comme capital, laquelle prévaut dans la représentation que s’en font ses agents les commerçants, se prenant facilement pour les deus ex machina de la rotation des capitaux et de la formation des prix : c’est son « indépendance externe », qui se manifeste violemment lors des crises.
Cette combinaison contradictoire est concrétisée dans la forme particulière de la rotation du capital commercial par rapport au capital productif. L’accélération de la vitesse de rotation permet à ce dernier, on l’a vu au livre II, d’extorquer plus de surtravail, elle est donc productive pour lui. Pour le capital commercial, l’accélération de sa rotation multiplie les actes d’achats et de ventes, et répartit le profit commercial sur un plus grand nombre de transactions, ce qui influe à la baisse sur les prix unitaires, mais non sur la valeur totale qu’ils représentent (soi dit en passant ceci explique en grande partie les prix plus bas dans les grandes surfaces que dans le commerce de détail). La concentration autonome du capital commercial et la diversification de ses champs d’intervention renforce encore ce phénomène, lequel confirme l’illusion pratique et idéologique d’une formation des prix et d’une « création de richesses » par l’échange.
Chapitre XIX.
Le capital financier.
« Dans sa forme pure, c'est-à-dire indépendante du crédit, que nous considérons seule ici, le commerce de l'argent a pour seul objet la technique d'une phase de la circulation des marchandises -la circulation monétaire- et les différentes fonctions que l'argent y remplit. »
Ainsi défini, le capital financier se réduit à un très petit secteur, même si ses agents peuvent s’imaginer eux aussi qu’ils mènent le bal alors qu’ils sont menés par lui. Il effectue la centralisation, par un capital spécialisé, d’opérations qu’industriels et commerçants font en partie eux-mêmes, mais dont le regroupement est une grande économie à l’échelle sociale : paiements, encaissements, garde, comptabilité, balance des comptes, compensations et clearing, qui correspondent au fonctionnement optimum de l’argent comme mesure des valeurs et moyen de circulation, et seulement dans cette mesure aussi comme moyen de paiement et comme trésor (beaucoup plus liées au crédit, dont il est fait abstraction ici). Ces fonctions sont celles du banquier.
Le capital financier ainsi délimité n’occupe pas un moment particulier de la circulation du capital social, se faisant simplement payer des services par l’argent des autres, d’où sa rotation propre qui a la forme A-A’, résumé vide du mouvement de tout capital (qui ne prendra sa pleine signification que dans la section suivante).
Historiquement, il est issu des activités causées par « la double fonction de l’argent comme monnaie nationale et comme monnaie universelle », le change et le commerce des métaux précieux. Les figures primitives du cambiste et de l’orfèvre, correspondant respectivement à ces deux activités anciennes, ont fusionné dans celle d’un caissier, le banquier, dans le sillage du capital commercial et de l’essor du commerce mondial.
Chapitre XX.
Aperçu historique sur le capital marchand.
Ce dernier chapitre, ainsi que les remarques faites au précédent sur les formes ancestrales du capital financier, fait partie des quelques chapitres de type historique du Capital, peu nombreux (avec la section VIII du livre I sur la soi-disant accumulation primitive, et, dans le présent livre, les chapitres à venir sur l’usure précapitalistes et la genèse de la rente foncière capitaliste).
Marx est explicite sur le fait que « le capital marchand est plus ancien que le mode de production capitaliste ». La forme du capital -faire plus d’argent avec de l’argent, A-M-A’- est antérieure à la production capitaliste reposant sur le travail salarié. Mais dans ces formes « antédiluviennes », il est une sorte d’excroissance parasitaire relativement indifférente aux modes de production de base qu’il exploite et qu’il met en contact. S’il se développe, il exerce une action dissolvante dont le paradigme chez Marx est la crise de la Rome républicaine au 1° siècle av. J.C., à la fois primitive et très moderne, mais qui ne débouche sur aucun mode de production nouveau. Avec le mode de production capitaliste, ce vieux capital marchand est soumis, intégré et recyclé.
Chez Marx, le capital comme forme A-M-A’ est plus ancien que le mode de production capitaliste, mais cette forme ancienne n’est pas l’origine du dit mode de production, issu du féodalisme en crise à un moment particulier.
Section V.
Le capital financier.
Remarque. Le lecteur qui craint les passages techniques mêlés de nombreuses citations brutes de documents évitera au moins dans un premier temps les chapitres XXVI puis XXVIII à XXXV, et pourra lire à la suite les uns des autres les chapitres XXI à XXV, XXVII et XXXVI, en y ajoutant le chapitre XXIX si possible. Cela lui apportera déjà beaucoup. Toutefois, il faut se résoudre à accepter ce texte comme inachevé, et les parties plus « difficiles » comme ayant elles aussi un contenu théorique général, en le prenant donc dans l’ordre élaboré par Engels (et non remis en cause par Rubel si ce n’est qu’il a groupé des chapitres et liquidé ou renvoyé des citations en notes).
Chapitre XXI.
Le capital productif d’intérêt.
1. Le cadre.
Deux remarques préliminaires.
A. Le cadre de la présente section est celui du mode de production capitaliste développé, institué, dominant, dans lequel chaque capital se définit comme tel en fructifiant d’un profit, visant à rapporter (ou mieux, à dépasser) le profit moyen, pris ici dans sa « forme définitive » sur la base des résultats de la section IV, précise Marx, c’est-à-dire que ce profit est aussi bien marchand qu’industriel.
B. « Dans la production capitaliste, il est possible de convertir de l'argent en capital. », tout capital particulier est pouvoir de faire produire de la plus-value.
Il faut bien saisir la portée de ces deux remarques afin de ne pas se tromper sur le domaine étudié ensuite, qui se présente comme le prêt monétaire contre intérêt. Celui-ci existe en effet depuis bien plus longtemps que le mode de production capitaliste dans des sociétés diverses -la relation sociale dans laquelle l’ « obligé » devient dépendant de son « bienfaiteur » est même l’une des plus anciennes. Mais ce que Marx étudie n’est pas le prêt à intérêt en général, mais la forme spécifique qu’il revêt dans le cadre et sur la base du mode capitaliste de production, comme capital : le capital productif d‘intérêt. Ce n’est pas une catégorie première, mais une forme seconde du capital, rendue possible par son existence comme capital en général productif de plus-value.
2. Le prêt de capital contre intérêt.
Dans le mode de production capitaliste :
« En plus de sa valeur d’usage en tant qu’argent, il [l’argent] acquiert une valeur d’usage supplémentaire, celle de fonctionner comme capital. Sa valeur d’usage consiste alors précisément dans le profit qu’il produit, une fois converti en capital. A ce titre de capital potentiel, comme moyen de créer du profit, l’argent se fait marchandise, mais une marchandise d’un genre spécial. En d’autres termes, le capital en tant que tel devient marchandise. »
Existant comme valeur d’usage de l’argent pour le capitaliste, à savoir sa capacité à devenir du capital, cet argent peut être prêté par un premier capitaliste, que l’on appellera le capitaliste financier, à un second, que l’on appellera le capitaliste actif, qui fait produire du profit par le capital-argent qu’il a emprunté, et paie pour cet usage l’intérêt au préteur, intérêt qui est donc une partie du profit.
On a là une analogie avec la vente de marchandise, car le capitaliste financier cède une valeur d’usage au capitaliste actif et reçoit l’intérêt comme son « prix », mais il ne s’agit pourtant pas d’un échange d’équivalents comme l’échange de marchandises, notamment parce que le propriétaire de ce capital n‘en cède pas la valeur et qu‘il n‘y a donc pas transfert de propriété (même si les formes du contrat en présentent parfois l‘apparence, mais celui qui se croirait propriétaire de l‘argent qu‘il a emprunté peut découvrir ce qu‘il en est s‘il n‘arrive pas à payer ses intérêts). La forme de la circulation du capital productif d’intérêt est
A-A-M-A'-A' (on notera que Marx assimilant ici capital industriel et marchand ne précise pas le passage par P, la production, au milieu du circuit, sans lequel rien de tout cela n‘est possible).
Le prêt (ici A-A) précède A-M-A’ où se forme le profit, et le remboursement avec intérêt (ici A’-A’) s’ensuit.
3. Confusions à éviter (points développés par rapport au texte de Marx).
Dans cette forme de circulation le capital-argent est « immédiatement » capital, c’est-à-dire qu’il est demandé et prêté comme tel et pour jouer ce rôle. Ceci nécessite de bien le distinguer de formes qui présentent des ressemblances superficielles.
Le capital de prêt est du capital argent, sous forme d’argent (même quand il s’agit de prêt de capital dont la forme est celle de stocks de marchandises ou d’équipement productif, c’est en tant que valeur monétaire qu’il est prêté et rapporte un intérêt à son propriétaire). Il prend donc forme, en tant que sphère autonome du capital, dans le moment capital-argent de la circulation du capital productif. Mais il ne doit pas être confondu avec ce capital-argent ainsi défini (celui du livre II). Dans leur circulation, le capital-argent comme le capital marchandise sont des moments nécessaires du capital, mais ils ne fructifient pas, et donc pris isolément ils sont seulement argent et seulement marchandise. Par contre le capital de prêt est « immédiatement » capital, demandé et prêté comme tel et pour jouer ce rôle, c’est-à-dire rapporter du profit et, dans ce profit, de l’intérêt.
Notons que cette « immédiateté » repose sur la médiation de toute la production capitaliste qui seule le rend possible.
Ce capital prêté comme capital sera bientôt appelé capital financier.
Dans la section IV le capital financier avait été introduit sur la seule base de la circulation du capital, en faisant abstraction du prêt, de l’intérêt, du crédit et de tout se qui se construit sur eux. Ainsi défini, nous avons vu que si ses fonctions étaient nécessaires son champ était assez réduit dans la société. Mais en fait, ces services monétaires et bancaires sont assurés (et souvent monopolisés) par le capital de prêt, bien qu’ils ne soient pas nécessairement liés au crédit.
Dans la section V, les services bancaires sont laissés de côté, comme une fonction socialement utile (sur la base de la production capitaliste et seulement dans ses conditions) mais assez secondaire par rapport à la puissance sociale acquise par le capital financier comme capital de prêt.
Dernière distinction utile : la monnaie dans sa fonction de moyen de paiement prend quasi « naturellement » la forme de l’argent emprunté contre intérêt. Ce fonctionnement repose sur la circulation marchande simple, laquelle est en réalité la circulation du capital dans notre mode de production. Les formes d’emprunts contre intérêt concernant les non capitalistes, qui achètent ainsi leurs maisons ou leurs voitures, ont elles aussi pour forme de circulation monétaire A-A-M-A’-A’. Et pourtant il ne s’agit pas de circulation de capital de prêt, bien que l’analogie de forme permette une exploitation non productive des emprunteurs au bénéfice du capital financier souvent éhontée.
Un signe de cette différence est justement que, lorsqu’il n’est pas un capitaliste, l’emprunteur est réellement condamné à rembourser « le principal », la somme empruntée (plus les intérêts) en totalité, alors qu’en réalité comme on va le voir plus loin dans la pratique capitaliste « normale » en dehors des crises, les dettes circulent et le capital de prêt change de propriétaires sans que le principal de la dette ne soit remboursé par l‘emprunteur, l’essentiel pour le capitaliste prêteur étant de récolter ses intérêts tant qu’il le peut et de pouvoir « récupérer » son capital s’il le souhaite en le revendant et donc en en transférant la propriété.
Notons que le prêt aux petits producteurs, paysans par exemple, qui doivent rembourser le principal, tout en fonctionnant comme un prêt de capital puisqu’il y a production de plus-value, est une forme intermédiaire, dans laquelle l’ « intérêt » peut manger tout leur profit et au-delà (usure).
4. A-A’.
Du point de vue du capitaliste financier, la forme de la circulation du capital de prêt se ramène à A-A’, faire de l’argent avec de l’argent : « Nous ne voyons que l'aliénation et le remboursement : tout ce qui arrive dans l'intervalle est oblitéré. »
Cette illusion est une forme prononcée de fétichisme, c’est-à-dire, comme nous l’avons vu en étudiant le livre I, pas seulement une illusion mais le résumé de ce qu’est la production capitaliste :
« Si l'on envisage le processus de production capitaliste comme un tout organique, les rapports intrinsèques du capital se présentent sous l'aspect de l'argent qui engendre de l'argent, sans mouvement médiateur ; c'est là la nature spécifique du capital, et c'est dans cette détermination qu'il est aliéné en tant que capital-argent. »
A-A’ est en effet la forme de tout capital du point de vue capitaliste et c‘est aussi la forme résumée du capital en général. Le capital en général en ce sens trouve son accomplissement comme capital financier. Tout capitaliste est sous cet angle un capitaliste financier : au-delà de l’opposition et des conflits bien réels entre capitalistes financiers et capitalistes actifs, A-A’ est la forme résumée du mouvement du capital en général et de chaque capital en particulier. D’ailleurs, tout petit capital s’il devient grand devient également financier.
5. L’intérêt « prix de l’argent », une forme irrationnelle.
Dans la mesure où la mise de fond et le reflux de l'argent à son point de départ ne sont plus parties prenantes du processus réel de circulation et de reproduction, le prêt à intérêt est une « forme irrationnelle » par rapport à l'échange et à la production proprement dits, justement parce que « Le prêt est la forme adéquate pour aliéner de l'argent comme capital et non comme argent ou marchandise. »
Marx emploie l’expression de « forme irrationnelle » (mais socialement nécessaire) dans trois cas, celui du salaire comme « prix du travail », celui de l’intérêt comme « prix de l’argent » avec l‘achat qui devient un emprunt et la vente qui devient un prêt, et, dans la section suivante, celui des prix fonciers (notons que Karl Polanyi a retrouvé ce statut spécial du travail, de la terre et de l’argent dans La grande transformation).
A chaque fois, l’analogie avec l’échange marchand est forcée, contrainte socialement, mais ce faisant ce sont l’ensemble des rapports sociaux capitalistes qui sont fondés par la « forme irrationnelle ». Cela est évident pour le rapport fondamental entre tous qu’est le rapport salarial. Cela le paraît moins pour le rapport financier qui se présente plutôt, tout au contraire, comme une excroissance susceptible de devenir parasitaire, mais nous allons voir en quoi son rôle est nécessaire et en quoi il devient d’une certaine façon dirigeant avec l’accumulation du capital (il sera question du rapport foncier dans la section suivante).
Cette forme irrationnelle repose sur le caractère fructifiant du capital, donc en fin de compte sur la production de valeur et de plus-value. Elle repose donc en réalité sur les rapports capitalistes de production, juchée sur eux.
6. L’idéologie de la « production » et du « commerce » honnêtes contre la finance malhonnête, conséquence nécessaire du fétichisme.
Le fétichisme entraîne nécessairement l’incompréhension de la nature du capital en général, c’est-à-dire de son origine, à savoir :
-son origine dans l’exploitation du travail,
-ceci sous la forme spécifique de l’institution de la force de travail en marchandise,
-et donc du travail comme valeur d’usage de la force de travail, travail concret transmetteur de valeur et travail abstrait productif de valeur et de plus-value.
Par essence, nous l’avons vu, ce processus fondamental n’est pas saisi par ses propres acteurs. La perception inévitable de l’exploitation et des inégalités est donc transférée sur d’autres rapports sociaux réels mais existant sur la base des rapports fondamentaux occultés. L’existence de contradictions réelles entre les capitalistes en tant que financiers et les capitalistes en tant que capitalistes actifs facilite ce transfert.
On va donc considérer que le mal réside dans « la finance » ou dans l’intérêt (et avec elle dans la rente foncière) ce qui était explicitement la doctrine de Proudhon critiquée par Marx dans la dernière partie du présent chapitre. L’histoire du mode de production capitaliste a favorisé le fait que, dans le langage courant et les représentations populaires, le capitaliste par excellence est le capitaliste financier, des petits patrons ou des capitalistes industriels ayant d’ailleurs avantage à se présenter comme des « producteurs » par rapport à lui. Le fétichisme des rapports marchands créé un sentiment d’opacité manipulatrice qui se cristallise naturellement en une théorie du complot visant les financiers, cœur de l’antisémitisme moderne (cf. sur ce point Moshe Postone).
La vitupération contre la finance (elle-même impuissante et qui aboutit toujours à des demi-mesures qui préservent la finance) a une longue histoire (Luther, Proudhon, Gesell, Keynes, Lordon, Jorion …) et représente au mieux une protestation contre le capital à l’intérieur même du fétichisme capitaliste et marchand.
Chapitre XXII.
Le taux d’intérêt.
1. La loi générale : pas de loi !
Le présent chapitre a en fait été introduit à la fin du précédent :
« Là où la concurrence ne détermine pas seulement les écarts et les fluctuations, où, par conséquent, l’équilibre des forces antagoniques met un terme à toute détermination, l’objet à déterminer prend un caractère arbitraire, échappant à toute loi. » (je souligne, VP).
Alors que la « loi de la valeur », les conditions générales de la valorisation, déterminent les prix de production et le profit moyen, la part de l’intérêt à l’intérieur de ce profit, qu’est le taux d’intérêt, ne dépend de ces conditions que pour autant qu’en moyenne elle doit se tenir à l’intérieur de ce profit.
A part ça, elle ne dépend que de la concurrence entre capitalistes préteurs et capitalistes emprunteurs (entre les deux groupes et au sein de chacun d‘eux), et pour définir leurs parts respectives, « … il n'y a en général pas d'autre méthode que les avis des emprunteurs et des prêteurs ; à cet égard, le juste et l'injuste sont uniquement ce que décide l'accord général. »(John Massie, 1750, cité par Marx).
En somme, seule la concurrence des capitalistes préteurs et emprunteurs serait en tant que telle une vraie « concurrence libre et non faussée », comme on disait à la fin du XX° siècle !
Cette sorte de « vacuité » du taux d’intérêt va, par un paradoxe apparent, de pair avec le fait qu’à la différence du taux de profit général ou moyen, il est explicite, transparent, connu -et erratique -un peu comme le sont les prix courants par contraste avec les valeurs sous-jacentes. Comme les prix, les taux, « toujours fluctuants, sont à chaque instant une donnée stable ». De même, s’il ne saurait y avoir un « taux naturel » de l’intérêt, on a des représentations, des traditions, des références, sur ce que « doivent » être les « justes » taux dans telle ou telle circonstance.
2. Des facteurs tendanciels cependant.
La règle générale de l’absence de loi, inhérente à la nature même de l’ intérêt, est contrebalancée par des tendances concrètes qui pèsent sur les taux d’intérêts. Il y a donc beaucoup de facteurs qui permettent de prévoir ceux-ci. Reste que l’absence de loi demeure, au niveau le plus général.
Plusieurs de ces facteurs ont été énumérés dés le 1° paragraphe de ce chapitre, en vue d’en faire abstraction ainsi que Marx procède souvent, sans doute parce qu‘il les tient pour contingents à ce stade de l‘analyse. On peut toutefois penser que si justement il n’y a pas de loi générale, ces facteurs peuvent prendre la plus grande importance. Ce sont :
« … 1° la concurrence entre prêteurs et emprunteurs et les courtes fluctuations qui en résultent pour le marché monétaire (…) ;
2° la description du circuit parcouru par le taux d’intérêt pendant le cycle industriel (…) ;
3° (…) l’égalisation plus ou moins forte du taux d’intérêt sur le marché mondial. »
Ajoutons qu’à ces facteurs divers se superpose l’intervention des banques centrales dans la fixation des taux planchers, et donc la politique monétaire qui les détermine ou tente de le faire.
Dans la suite du chapitre, Marx indique d’autres facteurs qui poussent plutôt à la baisse des taux d’intérêts, et qui sont, eux, structurels et permanents :
-la baisse tendancielle du taux général de profit pèse sur les taux d’intérêts dans la mesure ou le taux général de profit en est la limite moyenne supérieure. Notons qu’à ce sujet, Rudolf Hilferding dans le Capital financier (1910) en déduit que la part de l’intérêt dans le profit risque d’être tendanciellement croissante.
-l’augmentation de l’offre de capital de prêt, bien que sa concentration croissante en ralentisse le rythme (il faudrait beaucoup plus de capital-argent s’il était plus dispersé et moins concentré), tout en favorisant l’existence d’une couche de financiers préteurs, pèse dans le sens de la baisse des taux.
Chapitre XXIII.
Intérêt et profit d’entreprise.
1. Intérêt, profit d’entreprise et salaire de direction dans les livres de compte.
Connaissant, notamment par Engels, la pratique des industriels britanniques du XIX° siècle, Marx remarque que dans leurs livres de compte, même quand ils ne sont, ce qui est encore très souvent le cas, ni préteurs ni emprunteurs, ils font pourtant figurer « l' intérêt » de leur capital. Le reste est alors considéré comme « profit d'entreprise ». Quand les entreprises capitalistes se développent, une partie de ce dernier se dédouble encore et est carrément considérée comme salaire, « salaire de direction », rétribution du « manager ».
Ce point conduit Marx à des remarques sur la disparition progressive du capitaliste proprement dit de tout rôle dans la production et son remplacement par des sortes d'intendants et de fonctionnaires du capital. Il fait aussi remarquer que l'on se passe du capitaliste en tant que tel dans les coopératives de production, et voit dans ces faits le symptôme du caractère historiquement limité de ce mode de production qui à son tour aura fait son temps.
2. Fétichisme comptable.
Ces deux formes, intérêt et profit d’entreprise, n’existent que dans leur opposition et ne se rapportent pas à la plus-value (ni au profit dans son ensemble) à laquelle elles ne changent strictement rien :
« … elles se rapportent l’une à l’autre. C’est parce qu’une partie du profit se transforme en intérêt que l’autre apparaît comme profit d’entreprise. »
Dans la pratique comptable, aujourd’hui aussi, le taux d’intérêt en vigueur fait référence, comme bénéfice minimum pour qu’une entreprise soit rentable, même quand elle est entièrement autofinancée.
L'intérêt est censé être magiquement produit, de droit et automatiquement, par le capital en tant que tel : il semble normal que fournir du capital soit rétribué en tant que tel. Le profit d'entreprise paraît, lui, avoir été produit par la mise en œuvre de la production et de la circulation elles-mêmes, et rétribuer le rôle de chef-d'orchestre du capitaliste actif ou encore (quand celui-ci ne joue plus de rôle direct et devient en fait à son tour un financier ou un rentier) la vertu productive du capital en tant que tel. Ainsi, à aucun moment, l'extraction et la réalisation de la plus-value n'apparaissent : les dépenses salariales sont ici, justement, des dépenses, et ne peuvent apparaître comme la source du profit.
3. La dualité de tout capital comme capital productif et capital financier.
« Cette cristallisation et l'indépendance qu'acquièrent l'une vis-à-vis de l'autre les deux parties du profit brut, comme si elles provenaient de deux sources essentiellement différentes, doivent alors s'établir pour toute la classe capitaliste et pour le capital total. »
Si, à l’échelle de l’ensemble de la classe capitaliste, il y a polarisation entre capitalistes financiers et capitalistes actifs, cette dualité est aussi celle de chaque capital et du capital total. L’excroissance financière est donc consubstantielle, nécessaire, au capital en tant que tel ; et chaque capitaliste est au moins potentiellement, même le « petit patron », un capitaliste financier qui recherche A-A’.
Le contenu de la production capitaliste et du capital est la création de plus-value par la force de travail, mais sa forme est A-A’ et c’est la forme qui compte, le contenu étant à son service. Chez Marx, l’opposition entre « production » (ou « commerce ») et « finance » existe, mais à l’intérieur d’un cadre commun, comme une contradiction nécessaire, mais inhérente au capital en général et donc à tout capital. Ce qui à la fois fonde la question du capital financier comme une contradiction interne au capital existant réellement, mais ruine l’idéologie de dénonciation du seul « capitalisme financier ».
Chapitre XXIV.
Le fétichisme du capital à intérêt.
1. L’origine des formules du livre I sur le fétichisme et le capital automate.
Ce chapitre, rédigé comme le reste du livre III, avant le livre I, contient les formulations frappantes des exposés sur le fétichisme (alinéa 4 du 1° chapitre du livre I) et sur le capital valeur s’auto-valorisant (section II du livre I).
2. A-A’, forme la plus aliénée et donc forme par excellence du capital.
« Avec le capital porteur d'intérêt, le rapport capitaliste atteint sa forme la plus extérieure, la plus fétichisée. Nous avons ici A-A', de l'argent produisant de l'argent, une valeur se mettant en valeur elle-même, sans aucun procès qui serve de médiation aux deux extrêmes. »
Le capital, rapport social, est ici objet, considéré, traité et utilisé, et échangé, comme objet : le rapport social est fait marchandise. Mais en devenant lui-même tel, le capital, qui comme rapport social consiste précisément à faire de l’humanité la marchandise force de travail, est suprêmement capital. Oui la forme A-A' est fausse, fétichisée, aliénée, mais en cela même elle est parfaitement, essentiellement, totalement capitaliste. A-A' est une formule absurde qui semble évacuer tout rapport social en lui substituant le rapport d'une chose à elle-même, douée par elle-même de la propriété de croître, de s'auto-valoriser, tel un « fétiche automate », tel le nombre automoteur de certaines philosophies mystiques, ou tel un arbre qui croît, comme un poirier doit faire des poires, écrit encore Marx. Mais cette formule absurde retient pourtant, dans son absurdité même, le point de départ et le point d'arrivée du rapport social capitaliste dans son ensemble, donc de la forme globale prise par l'autoreproduction de la société humaine réelle dans sa forme de mode de production capitaliste:
« C'est la formule générale et première du capital condensée dans un raccourci dépourvu de sens. »
C’est donc « la mystification capitaliste dans sa forme la plus brutale » et, en cela même qu'elle est un mensonge, c’est une réalité :
« l'inversion et la matérialisation des rapports de production élevées à la puissance maxima ».
Tout profit capitaliste est en puissance un intérêt, c'est-à-dire qu'il peut être ramené et en fin de compte s'y résout, à un auto-accroissement de valeur, à de l'argent ayant engendré de l'argent.
Ceci conduit Marx à une série de citations intéressantes, l'une contre l'intérêt, prise à un prêche de Martin Luther de 1540, les autres vantant au contraire sa vertu magique d'accroissement éternel, tirée d'un auteur anglais de la fin du XVIII°, Richard Price, du premier ministre Pitt qui s'en inspirait, et de l'auteur romantique allemand Adam Müller. La croyance naïve de R. Price en la capacité de toute somme de produire des intérêts pouvant magiquement dépasser la valeur de l'univers tout entier au bout d'un certain temps se répète régulièrement aussi absurde qu'elle puisse sembler : dans les années 1920, dans les années 1990-2000 puis 2002-2008, on retrouve l'exaltation mystico-fétichiste de la valeur qui, une fois un certain seuil franchi, produit de la valeur indépendamment du travail, jusqu’à la culbute, la « crevaison de la bulle ».
Sous la forme de l’intérêt, forme par excellence de la valorisation, le capital réclame comme son dû tout le travail humain et toutes les ressources naturelles présents, passés et à venir. Quand tout paraît aller bien on appelait ça « la croissance des actifs financiers », quand tout va mal c’est le « remboursement des déficits ». Le droit suprême du monde réel est de dénoncer ce paiement et d’y mettre fin !
Chapitre XXV.
« Crédit et capital fictif ».
1. Limites méthodologiques et nature du crédit par rapport au capital en général.
L’intention de Marx en rédigeant ce brouillon était d’introduire le rôle du crédit par rapport à la production capitaliste en général, dont un exposé d‘ensemble sera donné plus loin, au chapitre XXVII. Il précise d’emblée qu’il ne souhaite pas encore en faire l’analyse approfondie ni celle de la monnaie de crédit, et que le crédit public reste en tant que tel en dehors de son propos ici. Outre sa démarche d’abstraction méthodologique, on a peut-être là un signe qu’il se situait encore en pensée dans le cadre de son plan initial dans lequel le crédit, ainsi que l’Etat, faisaient l’objet de sections ultérieures de son œuvre. Ce parti pris d’abstraction, dont nous verrons qu’il ne va pas toujours de soi, a pour conséquence que les développement commencés ici sur le crédit commercial et bancaire sont incomplets, puisqu’ils ne remontent pas au crédit public, au rôle des banques centrales et de l’Etat par la réescompte des traites, qui entraîne la fixation de facto du niveau plancher de l’intérêt, etc., ce qui pose un problème que nous avons rencontré dans la première section du livre I avec la monnaie, à savoir une conceptualisation insuffisante car elle sous-entend encore le rôle de l’Etat au lieu de l’expliciter.
Comme le rapport A-A’ dont il est l’expression, le crédit est au cœur du mode de production capitaliste : il est pourtant postiche, extérieur à la reproduction réelle, mais il est inhérent et nécessaire à la nature même du capital, car le mode de production capitaliste n'est en fait tout simplement pas possible, et pas pensable, sans le crédit.
Le crédit n'est pas conceptuellement nécessaire à la compréhension de ce qu'est le capital, mais en tant que développement historique factuel, concret, du capital de prêt, il est indispensable à toute compréhension du capitalisme. Il est la forme concrète et institutionnelle réelle par laquelle s'est développé le mode de production capitaliste, et par laquelle, on le verra, il « tutoie ses limites ».
2. Les modalités de formation du crédit.
Le rôle du crédit public, de l’Etat, ayant été écarté, restent trois modalités de formation du crédit indiquées dans ce chapitre :
1) Le crédit commercial avec la circulation des traites, avances réciproques entre commerçants et producteurs qui sont la base de la monnaie de crédit, lettres de change, créances et reconnaissances de dettes puis, quand leur circulation est médiatisée par les banques, « billets de banque » (terme confondu aujourd’hui avec la monnaie papier signe de valeur).
2) Le commerce de l'argent proprement dit avec le rôle ancien du capital financier tel qu'il a été étudié précédemment à la section IV.
3) « la gérance du capital porteur d'intérêt ou du capital-argent, en tant que fonction particulière des banquiers. » qui se spécialisent, dans le cadre de la division du travail dans le mode de production capitaliste, dans les opérations d'emprunts et de prêts.
A propos de ce troisième mode, Marx précise les sources du capital de prêt dont doivent disposer et dont disposent effectivement les banques :
-elles sont les caissiers des capitalistes industriels, concentrant leurs réserves de capital-argent. Ici doit être faite une précision très importante, qui ne figure pas dans le manuscrit de Marx, mais qu'il a étudiée plus tard au livre II : c'est le mouvement propre du capital industriel, notamment les différences de temps de rotation entre capital fixe et capital circulant, qui nécessite ces réserves de capital-argent et provoque les phénomènes de libération périodique de capital-argent (voir aussi le chapitre IV du Capital financier de R. Hilferding). Ce sont donc les nécessités mêmes de la production capitaliste qui appellent et permettent l'accumulation bancaire de capital-argent de prêt.
-les capitalistes financiers ont recours aux banques pour prêter leur capital et celles-ci vont attirer l'épargne monétaire en général.
-cette concentration s'exerce aussi sur les revenus des classes non capitalistes : comme on le sait, dans la seconde partie du XX° siècle, les salaires eux-mêmes deviennent souvent des dépôts bancaires,
-enfin, tout revenu à la consommation progressive est déposé en banque.
Dans cet ensemble, le crédit commercial pourrait être considéré comme la base, le crédit bancaire intervenant sur cette base en la médiatisant et la centralisant. Le crédit public, véritable maillon manquant de cet exposé, est nécessaire pour boucler le système, qui naît à la fois de son impulsion et des besoins du « marché » entendu comme circulation du capital.
3. Entrée en scène du capital fictif.
La formule « capital fictif » apparaît dans le titre du chapitre, qui est peut-être d’Engels, et dans une citation faite par Marx :
« Il est impossible d'estimer quelle fraction des traites provient d'affaires réelles (comme des achats et des ventes effectifs) et quelle fraction est constituée de manière fictive en traites de cavalerie, quand une traite est tirée pour reprendre avant échéance une autre traite en circulation, de façon à constituer un capital fictif par la création de simples moyens de circulation. » (W. Leatham, banquier anglais, Letters on the currency, 2° éd. 1840).
Il n’y a pas d’exposé théorique systématique de Marx expliquant ce qu’il entend par « capital fictif », une notion importante dont plusieurs auteurs, comme François Chesnais, ont souligné la validité pour décrire l’évolution du capitalisme à la fin du XX° siècle, notion dont il sera beaucoup question dans la suite de cette section. On peut supposer que le terme « fictif » est liée au fétichisme et à l'aliénation extrêmes de la forme du capital portant intérêt, donc que ce caractère "fictif" est porté en puissance dans la forme A-A'.
La notion apparaît dans le présent chapitre comme désignant techniquement, concrètement, une « valeur » qui ne correspond en réalité à aucune valeur tout en étant réellement capital pour son propriétaire dans la mesure où il peut en faire de l‘argent, fonctionnant donc bien comme une composante du capital à l‘échelle sociale. Les modalités de sa formation seront abordées au chapitre XXIX.
4. Combinaison entre monnaie bancaire et monnaie moyen de circulation.
Cette question du capital fictif est apparue dans des notes documentaires, qui vont tenir une place croissante dans toute la section V, sur la finance britannique. Une autre question y apparaît parallèlement, c’est celle de la confusion et de la combinaison concrète de la monnaie bancaire et du papier-monnaie d'Etat à cours forcé.
Nous avons vu, dans l’Aide à la lecture du livre I du Capital, section I, que les fonctions de la monnaie, conceptuellement distinctes, comme celles de moyen de circulation et de moyen de paiement, se combinent forcément dans la pratique. Mais ces « confusions », dans la sphère de la circulation du capital, sont donc aussi des « confusions » entre la monnaie comme simple moyen de circulation et le capital de prêt.
« Parmi les formes que peut revêtir le crédit, il n'en existe pour ainsi dire aucune dans laquelle il n'ait pas à accomplir de temps en temps la fonction de monnaie ; que cette forme soit celle de billets de banque, de traites ou de chèques, le processus et le résultat sont essentiellement le même. » (John Fullarton, On the regulation of Currencies, 2° éd., Londres, 1845).
« Les traites sont indiscutablement des moyens de circulation [currency] indépendamment de la monnaie, dans la mesure où elles transmettent de la propriété de la main à la main par le moyen d'endossements. » (J.W. Bosanquet, Metallic, Paper and Credit Currency, Londres, 1842).
De plus, ces combinaisons conduisent Marx à parler du crédit public et de l’Etat émetteur de monnaie, bien qu’il ait annoncé dans l’introduction qu’il en faisait abstraction : « dans la plupart des pays, les banques principales émettrices de billets » ne constituent-elles pas « un mélange étrange entre la banque nationale et la banque privée » ? S’entrelacent la fonction proprement capitaliste du crédit public (prêt de capital portant intérêt, centralisation des emprunteurs et des préteurs) et celle, proprement publique, de l’émission monétaire (la garantie du cours du numéraire moyen de circulation).
5. Remarque complémentaire : la spéculation.
Il est possible, à partir de ces remarques, citations et commentaires de Marx, de proposer une définition « marxienne » précise de la spéculation : elle se fonde sur la double imbrication de l'argent comme moyen de circulation et de l'argent comme moyen de paiement et donc comme crédit, d'une part, et du capital réel et du capital fictif, d'autre part. La spéculation n’est donc pas un vol ou une escroquerie, mais une activité sociale « nécessaire » (dans ce cadre), qui engendre d'ailleurs tout aussi nécessairement ... vol et escroquerie.
L’on peut comparer cette définition de la spéculation, fondée sur la nature de la monnaie et du capital, aux définitions des économistes : « achat ou vente de biens avec intention de revente (ou de rachat) à une date ultérieure, lorsque l’action est motivée par l’espoir d’une modification du prix en vigueur et non par un avantage lié à l’usage du bien... » (Nicholas Kaldor, Spéculation et stabilité économique, 1939), activité assurant la convergence vers des valeurs d’équilibre, améliorant voire assurant la liquidité du marché ou sanctionnant les mauvaises politiques (version monétariste néolibérale).
Un aspect est cependant peu présent voire absent dans cette approche de la spéculation, mais il pourrait lui être intégré, c’est le rapport au temps et au « risque ».
Chapitre XXVI.
Critique de la Currency School et du discours des financiers.
1. Remarque complémentaire : contexte historique de la critique de la Currency School.
Les thèmes abordés ici ne sont pas nouveaux pour Marx. Ils s’organisent autour de la critique de la Currency School, « école de la circulation » ou école bullioniste, qui domine le milieu des économistes britanniques au XIX° siècle et détermine la politique monétaire de Grande-Bretagne entre 1844 et 1873, qui reposait au plan théorique sur la théorie quantitative de la monnaie telle qu’elle se présente dans l’œuvre de David Ricardo.
La théorie quantitative de la monnaie a d’abord consisté à expliquer les variations des prix, et finalement des valeurs, par la production monétaire, l’afflux d’or et d’argent d’Amérique depuis le XVI° siècle. Contre elle James Steuart explique, en 1767, que la quantité d’argent circulant est au contraire déterminée en dernière analyse par les prix des marchandises, et Marx soutient ce point de vue : les prix sont la forme concrète de la valeur, qui est le rapport social entre producteur porté par les marchandises, et croire que la valeur vient de la monnaie, c‘est typiquement le fétichisme inhérent à cette forme érigé en théorie. La distinction entre le niveau national de la circulation monétaire, où numéraire et signes de valeur d’une part, monnaie de crédit d’autre part, peuvent suppléer la marchandise monétaire métallique, et le niveau international, où or et argent fonctionnent comme monnaie, est elle aussi opposée par James Steuart aux « quantitativistes », qui ne font pas de différence entre monnaie internationale et numéraire national.
Adam Smith a approfondi ces conception de Stuart (et Marx a atténué ses critiques envers Smith sur ces sujets entre le texte de la Critique de l’économie politique et celui du premier chapitre du Capital). David Ricardo par contre est revenu à la théorie quantitative, dans le cadre de son opposition que nous dirions « libérale » à la politique monétaire autoritaire du gouvernement britannique à l’époque de la révolution industrielle et de la guerre antijacobine, où le papier monnaie avait cours forcé (ce qui était encore exceptionnel à cette époque). Chez Ricardo, la monnaie de crédit d’une part, la monnaie métallique d’autre part, connaissent les mêmes « lois » que le papier signe de valeur à cours forcé, dont le pouvoir d’achat baisse quand les émissions augmentent et inversement : émettre de la monnaie c’est comme creuser une mine d’or. En outre les sphères nationales et internationales de la circulation monétaire sont mises par lui sur le même plan.
Les positions de Ricardo conduisent à une doctrine de politique monétaire que l’on peut résumer ainsi : la Banque centrale doit avoir le monopole de l'émission des billets, elle doit revenir progressivement à la convertibilité des billets en or -ce sera fait en 1821-, elle doit surveiller le rapport entre ses émissions et son encaisse métallique comme la prunelle de ses yeux et, plutôt que de jouer imprudemment les prêteurs en dernier ressort, elle doit jouer sur les délais d'ajustements -même son rôle dans la réescompte des traites de commerce, central pour le crédit et le niveau des taux d’intérêts, est tenu pour risqué et pouvant être limité, délégué ou décentralisé.
Face aux crises cycliques de surproduction qui se succèdent régulièrement à partir de 1815-1816, cette politique va s’imposer progressivement tout en entrant dans le credo des épigones de Ricardo. Robert Torrens l’expose dans une lettre à Lord Melbourne, publiée en brochure (1837) : il y a danger, en cas de crise, à ce que la diminution de l'encaisse de la Banque centrale entraîne une diminution de ses dépôts, alors que le but recherché doit être seulement une diminution des émissions de billets. Il faut donc séparer rigoureusement activité de banque et activité d'émission.
Au plan théorique, ces préconisations de politique monétaire évitent toute analyse dialectique des fonctions de la monnaie, telle que la conduira Marx : ces fonctions sont distinctes, mais elles n'ont de sens que les unes par rapport aux autres et chaque moyen monétaire, même s'il est défini par telle ou telle, est susceptible de les revêtir toutes : mesure des valeurs et étalon des prix, moyen de circulation et signe de valeur, trésor, moyen de paiement et signe de crédit, monnaie des règlements internationaux. Ces distinctions doivent être à la fois rigoureuses et fluides. Si on ne les fait pas on ne comprend rien à la monnaie, mais une fois qu'on les a faites on doit comprendre qu'elles sont de nature à être transgressées, transmutées, de manière continuelle. D’où le fait que dans ses commentaires critiques sur la Currency School (puis sur la Banking School, dont il sera question plus loin) Marx tantôt leur reproche de séparer de manière formelle, hermétique, « monnaie » et « capital » ou moyen de paiement et crédit, d’une part, moyen de circulation, de l’autre, tantôt leur reproche inversement de les mélanger sans rigueur.
Au plan pratique ces préconisations qui conduisent à des taux d’intérêts élevés, ou à une action contrecarrant les causes de leur tendance à la baisse, et à un contrôle serré de la Banque centrale par les bénéficiaires de ces taux, sont soutenues par les capitalistes financiers, comme la cible favorite de Marx qu’est Samuel Lloyd Overstone, fait Lord Overstone. Elles triomphent avec le Bank Act de 1844, modèle des Currency Board, ces actes publics d'administration financière censés réduire l'émission de monnaie et garantir un « bon » taux de change, dont la fin du XX° siècle offrira tant d’exemples sous la forme de l’alignement sur une monnaie forte (alignements des monnaies latino-américaines sur le dollar jusqu’à la catastrophe, formation de l’euro lui-même sur la base des traités de Maastricht et d’Amsterdam qui sont en partie des Currency Boards continentaux, etc.). Le Bank Act de 1844 comporte une restriction de l’émission monétaire et un cloisonnement entre l’émission monétaire et le secteur des activités bancaires (crédits, dépôts, escompte), comme s'il était possible de séparer les deux alors que la création de monnaie se fait par la réescompte des traites bancaires par la Banque centrale.
Marx était très hostile au Bank Act dans lequel il voyait une mesure à la fois idéologique et liée aux intérêts du secteur le plus parasitaire du capital, celui des financiers, et l‘accusait d‘aggraver les crises. Il soutenait dans une certaine mesure les critiques faites à ce système par les économistes anglais, bourgeois eux aussi, de la Banking School (Tooke, Fullarton et Wilson), et voyait dans les trois suspensions du Bank Act en 1847, en 1857 et en 1866, pour éviter la catastrophe en permettant à la banque centrale de crever ses limites d’émission et d'agir en prêteur en dernier ressort, confirmation de son analyse.
Ajoutons que le Bank Act fut aménagé en 1873, alors qu’une nouvelle crise menaçait, sous l’influence des propositions de Walter Bagehot, qui se situait entre les deux écoles adverses, Currency et Banking, et se maintint sous sa nouvelle forme jusqu’en 1914. Je n’ai pas connaissance de travaux de Marx portant sur cette nouvelle période de l’histoire de la banque centrale britannique.
2. Place et signification de ce chapitre chez Marx.
Dans sa correspondance avec Engels, Marx a abordé cette question en 1851, où contre la Currency School il insiste sur la distinction entre le crédit et la fonction de moyen de circulation de la monnaie, puis dans la Critique de l’économie politique en 1859 qui évite cependant de parler du crédit en tant que tel. C’est dans notre présent chapitre XXVI du manuscrit du livre III du Capital qu’il reprend ces questions au niveau de l’étude du crédit, mais dans une forme qui reste celle d’un brouillon dominé par les matériaux documentaires préparatoires.
Ce chapitre a été composé par Engels, qui s'en explique dans sa préface, à partir d'un amas de documentation peu trié chez Marx, auquel il a joint une partie d'un texte tiré du manuscrit initial, intitulé La confusion, que Engels présente ainsi :
« ... émaillé de brefs commentaires humoristiques, il se compose entièrement d'extraits de rapports parlementaires sur les crises de 1848 et de 1857, dépositions de vingt-trois hommes d'affaires et économistes concernant surtout la monnaie et le capital, les sorties d'or, la surspéculation, etc. Dans les questions et réponses, toutes les opinions courantes sur les rapports entre la monnaie et le capital sont représentées. La « confusion » qui s'y manifeste à propos de ce qui, sur le marché monétaire, est considéré comme argent ou comme capital, Marx se proposait de la traiter de manière critique et satirique. »
Le lecteur contemporain de Marx s’intéressera à la polémique contre la Currency School, qui occupe une grande place dans la section V :
1. Parce que les ricardiens partisans de la théorie quantitative de la monnaie sont les ancêtres indirects des néolibéraux monétaristes tenants de la « rigueur monétaire » pour les peuples d’un côté, de l’inflation d’actifs financiers sur les places boursières de l’autre.
2. Parce que la critique du Bank Act de 1844 donne des éléments sur les Currency boards du XX° siècle, ainsi que sur les mesures analogues de restrictions des activités bancaires, mais concernant les banques centrales, défendues quant à elles, à l’encontre des mêmes néolibéraux monétaristes par les économistes keynésiens et « radicaux », comme le Glass Steagle Act de Roosevelt (1933, abrogé en 1999 mais délaissé déjà auparavant) dont le spectre hante les discussions sur la « régulation de la finance » et la récente loi Dodd-Frank au Sénat étatsunien depuis 2008.
[Il existe un étude, introuvable sauf une éventuelle version électronique qui n‘a pas encore vu le jour, sur ce chapitre et les passages analogues de la section V : René Higonnet, Marx et la spéculation bancaire, parue dans les Etudes de marxologie qu’animait Maximilien Rubel, n°2, octobre 1959].
3 . Résumé du chapitre 26.
Pour la Currency School, il y a d'une part du capital qui veut s'investir, d'autre part l'activité économique proprement dite qui lui sert de champ d'investissement. Ce capital est le capital de prêt que ses possesseurs mettent gracieusement à disposition de ses utilisateurs, et l’ensemble de la circulation monétaire se confond plus ou moins avec lui.
Ses partisans, qui sont en même temps les grands banquiers de Londres, s'opposent aux sorties d'or, mais souhaitent explicitement voir monter les dividendes des actionnaires de la Banque d'Angleterre et baisser leurs impôts. Les intérêts matériels qu'ils défendent sont donc assez visibles, mais cela les conduit à des absurdités théoriques et pratiques que les citations choisies par Marx mettent en valeur. L'existence d'un intérêt est tenue par eux pour naturelle, sitôt qu'un producteur marchand a besoin d'une avance pour faire tourner sa boutique ou son usine : « Il existerait de l'intérêt, même s'il n'y avait pas d'argent du tout. », écrit un directeur de la Banque d'Angleterre pour qui l'intérêt découle de la différence naturelle entre paiement au comptant et paiement à échéance (une banalité enseignée en économie ! ).
Au contraire, rétorque Marx : le taux d'intérêt en cours ne découle pas de cette différence mais c’est lui qui la mesure, il s'impose pour ainsi dire de l'extérieur, conditionné par l'offre et la demande de crédit dans la production capitaliste.
Les « prophètes du Currency » tiennent en fait « à faire passer pour capital le moyen de circulation en tant que tel et à faire monter le taux d'intérêt. ». Sous le nom de « valeur du capital » dont la hausse est supposée, de manière parfaitement tautologique, expliquer la hausse des taux d'intérêt, sont confondus le taux de profit et la hausse de l'intérêt résultant d'une demande accrue de capital-argent. Ces confusions permettent de présenter les banquiers comme les généreux pourvoyeurs de « capital » de tout le reste de la société, qui leur doit donc bien une grasse rétribution. L'escompte des traites notamment, est présentée par Lord Overstone comme un investissement de capital pour étendre les affaires concernées, alors que les capitalistes actifs y sont en réalité obligés pour prendre de l'avance sur le reflux de leur argent immobilisé et éviter l'arrêt de leurs affaires.
Overstone tend à considérer comme seuls capitalistes les préteurs d'argent, et comme leurs clients subordonnés et reconnaissants, les autres couches de la classe capitaliste. Et les parlementaires et commentateurs restent béats d'admiration devant cette figure de banquier repus et satisfait de lui-même.
Le chapitre se termine par des notes contre la politique monétaire du Bank Act, qui aggrave les crises en favorisant les plus gros banquiers et spéculateurs. Overstone dans ses réponses aux commissions parlementaires d'enquête, tantôt affirme qu'il n'y a pas de rapport de principe entre l'encaisse-or de la Banque et les taux d'intérêt, tantôt dit le contraire.
Chapitre XXVII.
Le rôle du crédit dans la production capitaliste.
1. Remarque sur l’ordre des chapitres.
Le présent chapitre XXVII est le dernier dont on puisse dire qu’il est composé de généralisations théoriques clairement formulées. Par ce contenu et le style plus achevé qui va avec, il rejoint les chapitres XXI à XXV et s’oppose au chapitre XXVI qui le précède et à ceux qui le suivent dans la V° section. Néanmoins, il forme un tout avec les chapitres XXV et XXVI en ce sens que l’on peut considérer :
-le chapitre XXV comme présentant de manière générale le crédit,
-le chapitre XXVI comme critiquant les illusions idéologiques des financiers,
-et le présent chapitre ainsi introduit par les deux précédents, comme donnant le plan systématique, rien de plus mais rien de moins, des fonctions du crédit pour le capital.
2. Les fonctions du crédit : l’égalisation du taux de profit.
Marx énumère quatre fonctions du crédit.
La première est l'égalisation du taux de profit, impossible sans le crédit.
Ce point a priori très important est présenté sans précisions ni développements. Il signifie que dans la réalité historique concrète le capital est constitué comme capital par le crédit. Pourtant, les sections sur le profit, son taux général et la tendance à la baisse de ce taux n’ont pas recouru au crédit comme explication fondamentale. C’est qu’en effet le crédit est le mode de fonctionnement, la médiation nécessaire, au même titre que la concurrence, et qu’il est à ce titre indispensable, mais nullement comme essence du capital. Il est le moyen fonctionnel de l’égalisation du taux de profit, non pas son fondement nécessaire. C’est inversement le capital qui est l’essence du crédit (et de la finance) qui n’a pas d’existence conceptuelle indépendante en dehors du capital.
3. Les fonctions du crédit : la diminution des frais de circulation.
La diminution des frais de circulation concerne la monnaie et les marchandises :
-la monnaie, par sa disparition dans nombre de transactions ou par le remplacement de l'or par la monnaie de crédit,
-les marchandises, par l'accélération de la circulation, par la technique bancaire, et comme effet de l'accélération de la circulation des marchandises elles mêmes grâce au crédit, laquelle accélère la reproduction du capital et donc le processus de reproduction en général, contractant en outre les fonds de réserve.
Le crédit fluidifie l'ensemble de la reproduction sociale.
4. Les fonctions du crédit : le capital par actions.
Pourquoi les sociétés par action apparaissent-elles ici ?
Ce sont des entreprises capitalistes fondées sur le crédit : les actions sont du capital de prêt productif d'intérêt pour leurs acheteurs propriétaires. Le capital n'est donc plus ici le capital du chef d'entreprise, mais un capital formé de parts aux provenances les plus diverses. Un type particulier d'entreprise, appelé à prédominer, apparaît donc sur la base du crédit.
Remarque complémentaire.
Au temps de Marx, cette forme était encore loin d’avoir l’importance qu’elle a prise depuis -d’autant plus remarquable est donc la place qu’il lui fait. Une entreprise capitaliste peut se « lancer » de trois manières :
-par l’investissement direct de la fortune du fondateur qui devient donc du capital, ce qui suppose que le fondateur a une fortune ; cette forme est tout à fait exceptionnelle et n’a d’importance historique que lorsque des classes ou des couches sociales non capitalistes le deviennent (par exemple quand les bureaucrates staliniens ont converti en capital le fruit de leurs rapines),
-par emprunt bancaire, ce qui est le mode normal pour les petites entreprises aujourd’hui et pour la majorité des entreprises du temps de Marx en dehors justement des sociétés par action,
-par mise en vente d’actions, ce qui est devenu le mode socialement dominant au XX° siècle, la vente d’actions fournissant les fonds d’investissement nécessaires.
Marx pensait consacrer un traité spécial aux sociétés par action, mais il doit les introduire ici comme conséquence du crédit, et le peu qu’il dit là est l’essentiel de ce que nous avons de lui sur ce sujet. Et c’est fort important :
« C'est la négation du mode de production capitaliste au sein même de ce système, et c'est donc une contradiction qui s'abolit elle-même et représente de prime abord un simple moment de transition vers un nouveau mode de production. C'est bien sous cet aspect contradictoire que se manifeste la société anonyme par action. Dans certaines sphères elle rétablit d'ailleurs le monopole et appelle l'ingérence de l'Etat. Elle fait renaître une nouvelle aristocratie financière de parasites en la personne de promoteurs et de directeurs (managers qui ne le sont que de nom), tout un système de tripotages et d'escroqueries fondé sur le trafic d'actions, etc. C'est un mode de production privée qui échappe au contrôle de la propriété privée. »
Trois faits caractérisent en effet la société par action :
1°) l’extension énorme de l’échelle de la production, impossible autrement.
2°) le fait que les capitaux propriétés individuelles y constituent le capital social dont le contrôle échoie de fait à des capitalistes qui ne les possèdent pas, les plus gros actionnaires ou leurs commis : « négation du capital en tant que propriété privée dans les limites de la propriété privée elle-même ».
Notons que le développement actuel du capital financier a généralisé ce rapport social : le capital devient de manière déformée et caricaturale propriété sociale, échappant à ses propriétaires nominaux en passant sous le contrôle des plus gros actionnaires, des banques, des dirigeants des offices de placements communs en valeurs mobilières, aujourd'hui (les OPCVM ou « investisseurs institutionnels »), etc.
3°) Le capitaliste faisant fonction devient un manager fonctionnaire et mandataire des actionnaires, donc du capital, les actionnaires devenant des propriétaires rentiers purs, la fonction et la propriété se séparant institutionnellement et pratiquement.
5. Les fonctions du crédit : spectre du communisme comme tendance du capitalisme.
Finalement le crédit qui « permet au capitaliste individuel, ou à celui qui passe pour tel, de disposer de manière absolue, dans certaines limites, du capital d'autrui et de la propriété d'autrui, donc du travail d'autrui. », parallèlement à deux autres formes sociales que sont la coopérative ouvrière et l’entreprise d’Etat, est bien -pour reprendre ici la formule de Marx désignant les sociétés par action dans une lettre à Engels du 2 avril 1858 la « forme la plus parfaite [du capital] (débouchant sur le communisme) avec en même temps toutes ses contradictions. »
Ce sont « … des formes de transition entre le mode de production capitaliste et le système d'association (…). »
« Le système des actions porte en lui la négation des anciennes formes où le moyen social de production se présente comme propriété individuelle ; mais cette première négation est encore enfermée dans les limites capitalistes et donc au lieu de surmonter l'antagonisme entre le caractère social de la production et le caractère privé de la richesse, elle lui donne une nouvelle forme [et le porte à un stade aggravé]. » (la formule « première négation » annonce la texte de conclusion du livre I sur la « négation de la négation » du capital qui amorce en somme sa propre expropriation, texte rédigé peu de temps après celui-ci).
Précisons que ce que Marx pense de la société par action vaut aussi pour la coopérative et pour l’entreprise d’Etat : ce ne sont pas des formes communistes, mais des formes transitoires portant à leur paroxysme les contradictions à l’intérieur même des limites du capital et de la propriété privée.
Ceci vaut aussi pour la coopérative ou, « en tant qu'association, les travailleurs sont leur propre capitaliste ».
Et ceci vaut pour l’entreprise étatique : « L'Etat moderne, quelle qu'en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l'Etat des capitalistes, le capitaliste général type » (Engels, Anti-Dühring).
Dans l’entreprise financière fondée sur le crédit, dans la coopérative ou dans l’entreprise d’Etat, on ne sort pas le moins du monde du capitalisme, mais on est à l’extrême de ses contradictions et l’on touche la potentialité du communisme. Les formes que le communisme reprendra, émancipées du carcan du capital, naissent donc en son sein même, comme fruit de sa concentration, de sa centralisation, de son accumulation, de ses contradictions -et il ne faut pas les chercher ailleurs.
Marx note aussi à la fin de ce chapitre que les gestionnaires du capital d'autrui ne restent pas des faisant fonctions salariés, mais deviennent un genre spécial de capitaliste : comme ces gars là sont au sommet de la pyramide la plus monstrueuse d‘exploitation, de vol et de jeu, et qu‘en même temps les formes sociales dans lesquelles se déploie leur parasitisme expriment le besoin d‘un nouveau mode social de production, ces surhommes nietzchéens ont un « caractère agréablement mitigé d‘escrocs et de prophètes » note Marx avec une douce ironie, citant John Law et Isaac Pereire, et l’on pense au long défilé des Minc, Soros, Madoff, Buffet … financiers-escrocs-prophètes, arrogants, saltimbanques et aux prétentions intellectuelles et artistiques conduisant invariablement à la décadence bling-bling ...
Tentative irrationnelle de faire de la valeur avec de la valeur, de l’argent avec de l’argent, donc de s’émanciper de la loi de la valeur et de l’argent qui sont sa propre forme spécifique, le capital dans les formes du crédit et de la finance touche ses limites et s’imagine qu’il les transgresse, qu’il arrive à créer par lui-même de la valeur. Son auto-émancipation est la singerie monstrueuse, mais forte de tout son potentiel, de l’émancipation humaine qu’il rend possible et nécessaire tout en l‘interdisant.
Chapitre XXVIII.
Critique de la Banking School.
1. Les économistes pour Marx (remarque complémentaire).
Chez Marx, l’économie politique en général est une expression des intérêts et aussi de la pensée de la bourgeoisie. Mais il oppose généralement l’économie politique classique et l’économie politique vulgaire.
La première (qui relève de ce que l’on appelle les « Lumières », en laissant de côté ici sa préhistoire mercantiliste) est celle de Steuart, Quesnay, Smith, Ricardo, Sismondi, et se caractérise par son aspect de percée vers la science et par sa franchise, allant jusqu’à mettre à la base de l’analyse de la société les oppositions de classe -travail, capital et rente foncière- chez Ricardo, tout en ne franchissant jamais une limite conceptuelle et idéologique essentielle, à savoir qu’elle prend les rapports marchands et capitalistes pour des faits de nature, au fond éternels, et non pas pour des phénomènes historiques ayant une genèse, un développement et une ou plusieurs fins possibles. Il est clair que du point de vue de Marx, lui-même « avait le sentiment d’être tout à la fois l’héritier authentique et le destructeur de l’économie politique classique » (Paul Mattick).
La seconde, qui a délaissé l’expression d’ « économie politique » pour se présenter comme « économie » tout court, renonce à pousser plus loin l’analyse commencée chez les grands classiques, s’offusque même de certaines de leurs « audaces », ne raisonne plus en termes de classes mais d’individus consommateurs. Pour Marx l’économie vulgaire commence dés l’époque classique avec ses deux bêtes noires que sont l’anglais Malthus, porte-parole des rentiers ci-devant féodaux, et le français Say, porte-parole de la bourgeoisie parvenue et suffisante, mais après Ricardo elle se généralise (encore faudrait-il relever que Marx s’appuie parfois sur la mise en évidence de certaines contradictions de Ricardo par des « vulgaires » comme Bailey, mais tout en estimant que ceux-ci n’expriment là que la décomposition après la percée des classiques vers la science).
A cette classification des économistes, les exceptions sont rares. Peu de post-ricardiens trouvent grâce aux yeux de Marx. Les socialistes ricardiens anglais, comme Thompson, Hodgskin, Ravenstone, Bray, ne sont pas pour lui des « économistes » mais des socialistes primitifs qui cherchent à s’opposer à l’économie bourgeoise sur la base et dans le cadre de l’héritage de Ricardo. Seuls contredisent sa classification la sympathie et même le respect scientifique incontestables qu’il exprime à l’égard d’une seule école, pourtant bourgeoise, la Banking School de Thomas Tooke, historien de la monnaie largement utilisé par Marx, John Fullarton et James Wilson. Il les appelle parfois les « économistes éclairés » par opposition aux cyniques et aux obscurantistes vulgaires de la Currency School, leurs grands adversaires.
L’opposition de ces deux écoles s’est cristallisée sur la question des statuts réglementant l’organisation de la banque centrale anglaise, avec le Bank Act de 1844 dont la Banking School s’est faite l’adversaire. Elle repose sur les deux points de théorie communs à Steuart, à Smith (malgré des contradictions) et à Marx, mais pas à Ricardo dont s’inspire (sur ce point) la Currency School, que nous avons présentés au chapitre XXVI : la masse monétaire est fonction de la demande et des prix marchands et non pas l’inverse (et donc rien ne sert de contingenter la création de monnaie publique pour conjurer les crises), et les sphères nationales et internationale de la circulation monétaire sont structurellement différentes alors que chez Ricardo la monnaie or internationale est équivalente au numéraire national.
Ces éléments communs se retrouveront par la suite chez Keynes puis chez les économistes hostiles au courant monétariste et néolibéral de la fin du XX° siècle représenté par la société du Mont Pèlerin puis par les Chicago boys (Hayek, Friedmann, etc.), lequel s’inscrit au contraire dans le prolongement des adeptes des théories quantitatives de la monnaie pour qui le mal réside dans l‘inflation causée par l‘étatisme et les hausses salariales, et qui mettent à plat la sphère du commerce international comme si elle était homogène.
Au-delà du cas de la Banking School, peu connu aujourd’hui en dehors des spécialistes, nous aurions donc une sorte d’ « alliance » entre Marx et des économistes bourgeois éclairés, dont les héritiers seraient les keynésiens dans la période médiane du XX° siècle et les diverses variétés d’anti-néolibéraux de la fin du XX° siècle, « marxistes » compris. Il y aurait donc des économistes bourgeois héritiers des « vulgaires » -les marginalistes puis les monétaristes, en bref les « libéraux »- et des économistes bourgeois néanmoins progressistes, dont Tooke et Fullarton auraient été les précurseurs repérés par Marx et qui sont par la suite devenus plus importants à partir de John Maynard Keynes : un « Front populaire » pourrait se faire avec eux, qui sont fréquentables politiquement.
Cette conception est sous-entendue dans la classification qui prévaut aujourd’hui dans les universités, les officielles aussi bien que celles, estivales, d’ATTAC, qui distinguent économistes « orthodoxes » et « hétérodoxes » : parmi ces derniers Marx devient lui aussi un « économiste » et il est mis aux côtés de Keynes, Karl Polanyi (un certain Polanyi tout aussi affadi que Marx soit dit en passant car lui, non plus ne mérite pas ça), Piero Sraffa, l’école de la régulation et Michel Aglietta, Amartya Sen, Mohammed Yunus … et la plupart des « marxistes » officiels.
Non seulement les textes de Marx ne permettent pas de cautionner cette interprétation et cette catégorisation, mais sa critique de la Banking School contredit par avance un tel « Front populaire ».
2. Résumé des commentaires de Marx sur Tooke et Fullarton : circulation et capital.
Marx taxe d’emblée les économistes de la Banking School de «confusion la plus totale », eux aussi.
Tooke (Inquiry into the Currency Principle, Londres 1844) distingue dans l’activité bancaire le crédit proprement dit (prêt de capital) et la gestion des dépôts et des retraits de leurs propriétaires destinés à leur consommation. Dans ce dernier cas on aurait affaire à la circulation monétaire proprement dite, ou currency, et dans l’autre on aurait affaire au capital véritable.
Marx juge ces distinctions totalement confuses et il leur oppose ses propres distinctions beaucoup plus fluides, évitant à la fois de tout assimiler et de tout séparer, entre :
-la monnaie moyen de circulation,
-le capital argent en général,
-et le capital monétaire de prêt.
La petite monnaie courante moyen d’achat pour le consommateur -la « circulation » de Tooke- est en fait la forme monétaire du revenu, tout en étant la plupart du temps aussi une forme passagère du capital dans sa circulation, le capital variable sous forme de salaires ou le capital-argent du capitaliste vendeur des marchandises achetées par les consommateurs (cf. livre II).
D’autre part les prêts bancaires et la monnaie bancaire -le « capital » de Tooke- sont la forme monétaire du capital, tout en étant aussi une forme de la circulation monétaire et marchande.
Il y a donc capital et circulation des deux côtés, mais dans le cadre de différences fondamentales qui renvoient à l’existence de classes sociales définies par les rapports capitalistes marchands, aspect occulté chez Tooke autant que chez n’importe quel « économiste vulgaire ».
3. Résumé des commentaires de Marx sur Tooke et Fullarton : le cycle des affaires.
Tooke suivi par Fullarton (On the regulation of currencie, Londres 1844) expliquent que la distinction entre « circulation » et « capital » est confirmée par les décalages entre demande de prêts de capital et demande de moyens de circulation additionnels aux différentes phases du cycle économique, dont il sont des tout premiers observateurs empiriques :
-quand les affaires vont bien la hausse de l’emploi et des salaires demande plus de moyens de circulation, alors que le crédit fluidifie les échanges entre capitalistes et le commerce de gros en y réduisant au minimum l‘argent comptant,
-en temps de crise c’est l’inverse : la chute des prix et des salaires demande moins de moyens de circulation, alors qu’au contraire la demande de capital augmente envers les banques.
L’argumentation touffue de Marx reprend les distinctions fluides indiquées ci-dessus, plus le fait qu’en temps de crise demande de capital et demande urgente d’argent moyen de paiement s’identifient, car dans ces moments la forme argent du capital est l’aspect décisif.
En outre, comme Fullarton fonde une grande partie de ses observations sur le fait que les titres financiers entre les mains de la Banque d’Angleterre évoluent le plus souvent de façon non concordante voire opposée à la masse de ses billets signes de valeur en circulation (ce qui réfute le lien affirmé par les bullionistes ou monétaristes entre émission monétaire et difficultés financières, et montre l’inefficience de la séparation entre activités proprement bancaires et émission monétaire dans le Bank Act de 1844), Marx examine longuement diverses combinaisons dans lesquelles des prêts de la banque centrale à des capitalistes lui reviennent de diverses manières.
Parmi ces moyens permettant à la banque centrale de satisfaire la demande de facilités monétaires alors même que la masse de moyens de circulation (correspondant en gros à ce que l’on appelle aujourd’hui l’agrégat monétaire M1) stagne ou diminue, figure notamment l’émission de titres qui ne sont pas du « capital réel », et sont donc du capital fictif bien que Marx n’emploie pas le terme ici, car ils ne « représentent en soi aucune valeur », n’étant du capital que pour leur acheteur qui peut éventuellement le revendre sur le marché monétaire. Cet aspect ne semble pas être abordé par Tooke et
Fullarton.
Ceux-ci négligent la distinction entre la monnaie dans sa fonction de moyen d’achat et dans sa fonction de moyen de paiement, ce qui les empêche de comprendre qu’en cas de crise les demandes de capital sont avant tout des demandes de monnaie, de forme argent pour pouvoir payer, et qu’alors la hausse de la circulation de moyens de paiement (qui est toujours une circulation) peut compenser ou rattraper la baisse de la circulation de moyens d’achat ou « Currency » proprement dite.
4. Résumé des commentaires de Marx sur Tooke et Fullarton : la monnaie internationale comme capital-argent.
Cette identité entre demande de capital et demande d’« argent », de monnaie moyen de paiement, comme telle, est la plus évidente au niveau du commerce international en temps de crise, où le métal monétaire « est en même temps du capital » -une précision importante sur la nature de la monnaie internationale, que Marx ne pouvait faire au stade de la première section du livre I (bien qu’elle soit dessinée à la fin de la Critique de l’économie politique en 1859, précisément dans le cadre d’un commentaire critique sur Tooke).
Prenant le contrepied des bullionistes de la Currency qui ne font pas de différence entre circulation intérieure et circulation internationale, Tooke et Fullarton voient dans les sorties d’or (conséquence au XIX° siècle des déficits dans la balance des paiement) une question of capital ; certes, mais aussi, mais d’abord, question of money, précise Marx, car la forme monnaie prime dans la crise, il faut du capital sous forme d‘argent pour pouvoir payer ses dettes, se refaire, éviter la faillite. C’est sous cette forme qu’il y a alors pénurie apparente de capital, alors que le capital marchandise, et, peut-on ajouter, le capital productif, sont surabondants et dévalorisés car non vendable ou non rentable.
5. Les économistes critiques et éclairés sont les économistes de la banque !
Marx considère que Tooke et Fullarton expriment le point de vue « du banquier », non pas sous l’espèce du rentier spéculateur qu’est Lord Overstone, mais sous l’espèce du gestionnaire du capital. Leur opposition traduirait cette dualité.
Assimiler la différence entre circulation du revenu et circulation du capital à l’opposition entre « circulation » et « capital », c’est en effet projeter sur la réalité la différence entre ses billets en circulation et ses fonds propre vue par le banquier. De façon caractéristique, Tooke et Fullarton tendent à limiter leur notion de « capital » aux prêts d’argent excédant le crédit « normal » des banques. Et en confondant capital bancaire et capital réel, ils ne voient pas le caractère « fictif » des titres et créances émis.
Ce point de vue est étroit, mais il se perçoit lui-même comme au service de l’ « intérêt général », celui d’institutions bancaires censées permettre la reproduction des richesses, mettre de l’huile dans les rouages, répondre aux besoins du « public », par opposition à un capitalisme financier qui voudrait seulement prélever son tribut. La Banking School s’oppose au Bank Act parce qu’il empêche le crédit public et l’émission monétaire de jouer tout leur rôle, comme depuis des économistes dits « hétérodoxes » se sont opposés, par exemple, aux traités « européens » de Maastricht et Amsterdam en raison de leurs contraintes monétaires et budgétaires. L’émission de capital fictif ne les gène pas dans son principe. De même, les « économistes radicaux » multiplient les propositions de réforme de la finance, du capital fictif et de la spéculation qui restent cependant ce qu’ils sont (les exemples abondent : taxe Tobin, projets divers de réglementations bancaires, interdiction des paris sur les fluctuations de prix d’actifs …).
Ainsi, les économistes « critiques de la finance » se situent dans un cadre de pensée qui est interne au capital, au crédit, et même à la finance. Ceci exclut tout amalgame entre les conceptions fondamentales de Marx et les leurs, tout en n’empêchant nullement que leurs analyses empiriques et leurs critiques techniques à l’encontre de la législation bancaire, des formes de la spéculation, etc., puissent être utilisées à bon escient du point de vue de Marx, car effectivement ils sont plus « éclairés » dans ces limites que leurs adversaires quantitativistes, bullionistes ou néolibéraux.
Chapitre XXIX.
Création et circulation du capital fictif.
1. Importance de ce chapitre.
Ce court chapitre est important, ce que son titre, « Composants du capital bancaire », ne montre pas. Partant du soucis d’expliquer encore les confusions de la Banking School, Marx entreprend d’énumérer les composants du capital d’une banque, espèces, titres se répartissant en effets de commerce, valeurs publiques, hypothèques, le tout se partageant en capital d’investissement du banquier lui-même et en dépôts, et il est conduit à approfondir la manière dont se « fabrique » le capital fictif, mettant à jour le processus social, irrationnel par excellence mais découlant des conditions de la production capitaliste où l’argent devient capital et est censé rapporter du profit, de la capitalisation.
2. La capitalisation.
La capitalisation repose sur une généralisation sociale :
« La forme d’un capital portant intérêt implique que tout revenu-argent régulier apparaisse comme l’intérêt d’un capital, que ce revenu provienne ou non d’un capital. »
Le revenu régulier est posé comme « intérêt » et l’existence du principal, le capital, est postulée. Non seulement les sommes, valeurs et titres proclamés « capital » n’en sont pas forcément, mais il est possible d’ « inventer » un capital relativement à un versement régulier qui en réalité n’en provient pas. L’exemple le plus concret n’en sera abordé qu’à la section suivante, c’est celui des prix fonciers.
Ici, Marx aborde deux formes de capitalisation, dont le choix est en lui-même très intéressant : la dette publique et le salaire.
3. Capitalisation des titres de dette.
Les titres de la dette publique (aujourd’hui les bons du Trésor principalement, notamment ceux du Trésor étatsunien) rapportent un intérêt versé par l’Etat et issu de l’impôt. Ils sont émis en contrepartie d’emprunts d’Etat qui ne sont généralement pas des investissements de capitaux, mais des dépenses improductives de capital (quoi que souvent nécessaires, de manière absolue ou pour le capital) et qui, même s’ils l’ont été, ne le sont plus depuis longtemps. La dette publique n’est normalement jamais remboursée -contrairement, notons-le, à la propagande niaise sur le « remboursement des déficits »- sauf si les possesseurs de ces titres prennent peur, craignant que le tribut des intérêts perpétuels ne leur soit plus payé (comme on le voit dans la crise actuelle des dettes d‘Etat en Europe, en 2010). Quand l’un de ces capitalistes financiers veut récupérer le principal de la dette, en somme être « remboursé », il vend ses titres d’Etat sur le marché financier, où ils acquièrent donc une forme de circulation autonome, largement déconnectée de la circulation « réelle » des marchandises, et qui historiquement constitue, des origines du capital à aujourd’hui, le matelas indispensable de la spéculation financière en général, dont on peut donc voir ici le lien organique qui la rattache aux Etats. Cette possibilité de vendre ses titres et d’en faire éventuellement du « vrai » capital en en investissant le produit, montre que la catégorie de « capital fictif » n’est pas pure illusion, mais un rapport social réel.
Notons que le mécanisme décrit pour la dette publique peut valoir pour toute créance, mais historiquement et concrètement ce sont les créances d’Etat qui ont joué et qui jouent le rôle décisif. Toute dette, qui n’est pas du tout du capital par elle-même, peut devenir un produit circulant sur le marché financier en rapportant des intérêts, que l’on peut convertir en monnaie « sonnante » en la revendant. La capitalisation fictive convertit donc des dettes en capital, du moins pour ceux qui peuvent en profiter et tant que le tout n’a pas crevé en une crise financière.
4. Capitalisation du salaire.
A côté de cette forme essentielle de capitalisation fictive, il peut sembler étonnant de voir traiter du « salaire ». Le salaire, « prix du travail », est déjà une forme irrationnelle. Partant, il est possible de s’imaginer ou d’essayer de faire croire qu’il est l’intérêt d’un capital. Ce faisant Marx a en vue certaines affabulations anciennes d’économistes mais c’est en même temps à la prescience de formes que le capital et les Etats tenteront de populariser massivement à la fin du XX° siècle, intéressement, « Moi-SA », tous des indépendants, tous des propriétaires de nous-mêmes qui sommes notre capital …, que nous avons affaire là. Ainsi donc le salarié ne serait pas exploité, mais il prêterait son capital-travail et en recevrait l’intérêt (le salaire) !
La fiction est facile à démolir : d’abord on est obligé de travailler pour recevoir le fameux « intérêt », ce qui n’est pas le sort habituel des préteurs de capital, ensuite le travailleur ne peut pas vendre son capital en se vendant lui-même. Il n’empêche que la forme irrationnelle de la capitalisation, qui veut voir du capital partout, naît naturellement des rapports sociaux capitalistes marchands.
5. Dédoublement du capital en capital réel et en actions.
Même dans le cas où le titre portant intérêt provient d’un véritable capital, il y a « dédoublement », constitution d’un capital fictif par une circulation autonome sur un marché distinct (le marché boursier) des titres en question. C’est ce qui se passe avec les actions : l’action n’est pas le capital productif réel, mais un titre de propriété donnant droit à une part de profit de ce capital. Partant de là, l’action a en tant que telle une valeur autonome qui fluctue de façon déconnectée par rapport à la valeur du capital réel qu’elle représente.
6. Remarque complémentaire : capitalisation et dédoublement comme pouvoir social du capital.
Pour posséder des titres publics comme pour posséder des actions, il faut avoir au départ un capital constitué (on peut laisser de côté ici les formes illusoires d’épargne concédées aux salariés et au public en général, qui servent avant tout non à rapporter du profit à ceux-ci, mais à centraliser des micro-sommes pour en faire du capital au service non de ses propriétaires abusés, mais des gestionnaires des fonds ainsi constitués, les comptes bancaires des non capitalistes étant d‘ailleurs utilisés eux aussi comme capitaux par les banques). A partir d’un certain seuil la possession du capital, résultat du rapport social marchand d’exploitation, permet donc d’en « pomper » encore plus et de faire usage de l’argent d’autrui.
Les deux grandes formes de constitution de capital fictif que sont la capitalisation et le dédoublement du capital en capital réel et en titre (avec la possibilité de répéter ce dédoublement en un jeu de miroir en tant que tel sans limite) peuvent s‘analyser comme le développement du pouvoir social du capital dans le mode de production façonné par lui. C’en est en même temps, comme tout ce qui concerne le crédit en général, une forme d’auto-négation : les multiples capitaux sont socialisés de manière déformée, tout ce qui n’est pas ou pas encore capital est préfiguré comme en étant, et les petits capitaux sont expropriés par les gros ou mis à leur service tout en restant théoriquement aux mains de leurs propriétaires nominaux.
7. Les prix des actifs financiers.
Créances et actions ont un mouvement, une circulation, un marché autonome (les marchés boursiers principalement, mais pas seulement). C’est en cela qu’il peuvent fonctionner comme du capital : ils sont, dirions-nous, du capital fictif parce qu’ils sont des marchandises fictives, ce qui prolonge logiquement le principe du capital de prêt dans lequel le capital comme tel est fait marchandise.
Au chapitre XXII ci-dessus s’était posée la question de la formation du taux d’intérêt, « prix » du capital prêté. Se pose ici la question analogue de la fixation du prix des titres porteurs d’intérêt sur leur marché autonome. Marx, qui pour une grande part procède ici de manière didactique en exposant les processus tels qu’ils se présentent, reprend à ce sujet l’explication mathématique courante de la formation des prix des actifs financiers, conséquence de la nature, irrationnelle mais réelle, de la capitalisation : le produit financier a une valeur qui s‘obtient en multipliant le montant de l‘intérêt qu‘il rapporte par le taux d‘intérêt en vigueur, qui est un pourcentage. Donc sa valeur monte quand le taux d’intérêt baisse, et inversement (multiplier par exemple par 2% revient à multiplier par 50, alors que multiplier par 5% revient à multiplier par 20 seulement). C’est effectivement ce qui se passe dans les cours des actions et autres « actifs ». Cette corrélation se vérifie notamment lors des crises, quand le capital fictif devient surabondant en n’arrivant plus à se vendre, et que l’on a à la fois hausse des taux d’intérêts et baisse de la valeur des titres.
Remarques complémentaires.
Notons que le rapport entre taux d’intérêts et valeur des actifs n’est concrètement pas une relation aussi simple qui pourrait se ramener à l’application du rapport intérêt/principal. Elle s’y ramène en moyenne et sur la durée mais à travers des oscillations d’ampleur. D’un point de vue statique, celui du « petit porteur » qui attend longtemps pour vendre son action, acheter une action chère qui rapporte proportionnellement peu n’est pas intéressant, et le mode de formation des prix des actifs par capitalisation est donc de son point de vue un peu paradoxal, mais le point de vue qui domine véritablement sur le marché financier et boursier n’est pas statique, mais dynamique, c’est celui du spéculateur qui achète et revend en permanence de grandes quantités d’actions et de titres. S’il y a contradiction entre les cours et les taux, elle se résout donc pratiquement dans le mouvement permanent des marchés.
De plus, la capitalisation des actions par laquelle le prix de l'action n'est pas la valeur du capital productif « réel » mais le prix d'un revenu, fait que la valeur totale des actions se trouve « normalement » au dessus, et parfois très au dessus, de la valeur du capital réel que les actions initiales ont permis d'acheter et de mettre en mouvement, et que les intérêts qu‘elles rapportent dépassent le profit réel de l‘entreprise dont elles sont des titres de propriété, pompant donc une part plus élevée de la plus-value sociale que le profit moyen -ici la forme de capital par actions compense donc la baisse tendancielle pour ses possesseurs, d‘une manière qui est l‘inverse de celle qu‘avait identifiée Marx, cf. ci-dessus chap. XV .
La forme économique du dividende (intérêt de l’action), dans laquelle le capital rapportant un profit est posé comme capital rapportant un intérêt sous forme de dividendes (étudiée notamment par R. Hilferding dans Le capital financier), correspond à ce phénomène, dans lequel le pouvoir social de l’actionnaire (en réalité du gros actionnaire spéculateur) compense largement, pour lui, le fait qu’à l’échelle sociale l’intérêt n’est qu’une partie du profit.
Les indices boursiers ne sont ni des taux d’intérêt, ni des dividendes, mais des moyennes de prix « en temps réel » des principaux actifs financiers, du type actions ou du type créances (bien qu’y prédominent en général les actifs d’entreprises, productives ou non, du type actions) et reflètent donc l’évolution moyenne de leurs prix. Dans la mesure où ces prix (qui sont plus que jamais déconnectés des valeurs sous-jacentes) ont un sens, ils traduisent la confiance des plus gros capitalistes, côtés en bourse, dans la réalisation future de profits, spéculatifs ou non, donc dans la rentabilité globale du capital. C’est à ce titre que les indices boursiers sont un symptôme, et rien de plus, de l’auto-perception de la santé générale du capital, c’est-à-dire de ses chances futures de grossir, par le capital lui-même : plus il sent que son accumulation réelle va continuer, plus la valorisation fictive prend de l’ampleur et mousse, et inversement si le rythme et le volume de l’accumulation ralentissent par rapport à la masse de capital, la valorisation fictive est exposée à des krachs et autres éclatements de bulles.
8. Le reste du chapitre XXIX.
On peut passer plus rapidement sur la suite du chapitre XXIX, où Marx insiste sur le fait que le capital de prêt circule exactement comme la monnaie moyen de circulation, s’appuyant sur une citation d’Adam Smith ; puis revient sur les fonds propre des banques, qui sont composés en très grande partie en réalité eux aussi de capital fictif, titres et autres ; y compris, donc, pour la banque centrale, ce qui l’emmène à critiquer à nouveau le Bank Act de 1844.
Nous pouvons prendre pour conclusion en même temps que pour point de départ des 3 chapitres à venir la phrase suivante :
« … par accumulation du capital-argent, il faut entendre principalement l’accumulation de ces titres sur la production, l’accumulation de leur prix courant ou de leur valeur-capital illusoire. »
Chapitre XXX.
Capital-argent et capital réel, I.
1. Le fil conducteur des chapitres XXX à XXXII.
Le fil conducteur des chapitres XXX à XXXII suit deux questions liées entre elles, posées par Marx en ouverture du chapitre XXX : dans quelle mesure l’accumulation de capital-argent « colle » ou « décolle » t’elle de l’accumulation du capital réel, et dans quelle mesure son éventuelle pénurie traduit elle ou non une pénurie de capital productif ou de capital marchandise ? Le titre Capital-argent et capital réel est d’Engels. Le texte est du genre brouillon répétitif.
Ces questions se posent parce que l’accumulation de capital-argent définie ici (à différencier de ce qui est examiné sous ce nom au livre II, bien qu’il y ait des recoupements) est une accumulation de titres dont le caractère fictif n’est pas accessoire, mais inévitable.
Si les actions reposent directement sur l’existence et la croissance du capital productif, les fluctuations de leur « valeur », « c’est-à-dire leur cotation en bourse », en sont par nature déconnectées, et plus encore cette déconnection est consubstantielle à l’existence même des autres titres qui sont des créances.
2. Rôle croissant de la finance avec l’accumulation du capital.
Les cotations, on l’a vu, ont tendance à monter si le taux de l’intérêt baisse ; bien que Marx ait affirmé plus haut (chap. XXI) que les mouvements de ce taux ne suivent aucune loi, il rappelle ici qu’il est contenu dans la limite du taux de profit, tendanciellement en baisse. Par conséquent, si l’on peut parler, avec tous les bémols nécessaires, d’une tendance à la baisse des taux dans le long terme, la « valeur » fictive des titres, actions et créances connaîtra, elle, une tendance à la hausse. Il faut se garder de transformer en formule ou en « loi » cette remarque, mais elle est sociologiquement importante : Marx y voit la raison minima (il peut y en avoir d’autres) pour que la part des valeurs fictives, de la spéculation, du parasitisme financier, augmente avec l’accumulation du capital.
Dans ce processus, les produits financiers deviennent des sphères d’investissement, et la spéculation devient un mode d’accumulation et de création de capitaux.
Remarque complémentaire.
La possibilité de décollage des dividendes et prix des produits financiers au dessus de la valeur du capital réellement existant, est évidemment attirante, et peut faire de cette place croissante un véritable palliatif à la baisse de la rentabilité générale (baisse du taux général de profit), pour les couches supérieures de capitalistes, palliatif évidemment temporaire et débouchant sur une crise aggravée.
Ce phénomène est reniflé par Marx lorsqu’il parle des phases préliminaires à l’éclatement des crises, dans lesquelles la spéculation et le crédit instaurent une apparence trompeuse de bonne santé. Au XX° siècle, il s’est produit à une échelle sans précédent, d’abord juste avant 1929, ensuite dans toute la période ouverte à partir de la fin des années 1970, où la finance prend une place d’autant plus dangereuse à moyen terme qu’elle semble désormais indéracinable au cœur de toute valorisation de capital (sauf catastrophe planétaire remettant un temps les pendules à l’heure, ce qui n’est pas souhaitable car ce ne serait pas une sortie du capitalisme), ce qui rend d’autant plus dérisoire la dénonciation, dans la crise ouverte depuis 2008, de la seule finance « immorale » pour épargner le capital.
3. « Analysons d’abord le crédit commercial ».
Pour étudier la mesure dans laquelle le capital fictif fait écho aux mouvements du capital réel ou pas, Marx commence par isoler, dans le capital de prêt, celui qui est le moins fictif : les avances réciproques des capitalistes actifs, industriels ou commerçants (« Capital de prêt et capital industriel sont ici identiques. »).
Le règlement des créances réciproques dépend du reflux du capital, de la réalisation de la valeur et de la plus-value dans la vente des marchandises, M-A. Il réduit massivement mais ne supprime pas, même en période « normale », la nécessité des paiements en espèces, qui reste exigée quand un paiement arrive à échéance avant l’encaisse qui devait le couvrir, et pour payer les salaires, impôts, loyers et rentes. La richesse des industriels, fermiers, transporteurs et commerçants, spécifiquement définie comme « leur disponibilité en capital de réserve en cas de retard dans les rentrées », et ces rentrées elles-mêmes, déterminent donc les limites, le cadre du crédit commercial. Pour les capitalistes producteurs le crédit permet le passage du capital d’une phase à l’autre et la liaison entre branches de la production, pour les commerçants la circulation des marchandises. Son maximum correspond donc à l’emploi maximum du capital productif.
Cet équilibre tombe avec la crise, dont le crédit n’est pas la cause. Il y a alors excès, et non pas manque, de capital productif.
[Les remarques faites sur la crise dans cette section relèvent uniquement de la surproduction et donc de la capacité de consommation limitée des masses ; le contexte de ce passage, dont le sujet est le crédit, devrait conduire à éviter de l’utiliser pour une réduction de l’explication des crises chez Marx à la sous-consommation. Sur ce sujet l’essentiel a été dit dans notre commentaire de la III° section.]
Il semble que le crédit commercial en lui-même, abstraction faite de toute autre forme de crédit, bancaire ou public, ne prenne pas pour Marx une forme spéculative hypertrophiée. Une interrogation demeure sur le statut exact que, dans une rédaction définitive, il aurait assigné au crédit commercial par rapport à la déconnexion entre capital fictif et capital réel. Mais de toute façon, le crédit commercial tout seul n’existe pas. Il est combiné au crédit bancaire et même au marché boursier, et avec eux il permet pour un temps aux fabricants de tourner la nécessité d’un capital de réserve important et de dépendre de rentrées réelles.
4. Le capital de prêt dans le cycle économique.
De fil en aiguille Marx en vient à une description du cycle économique, basée sur l’observation empirique des crises britanniques du XIX° siècle, puisque la connexion-déconnection entre capital réel et capital fictif semble varier selon les phases du cycle.
En début de cycle, reprise des affaires et remontée d’un taux d’intérêt assez faible vont de pair. Cette corrélation se poursuit et s’affirme dans la phase centrale, à mi-chemin du minimum et du maximum. Alors le crédit commercial n’a pas trop besoin du crédit bancaire. Mais quand la crise approche sans qu’on s’en rende compte, le crédit joue un rôle déterminant dans l’illusion et dans la poursuite et l’intensification des affaires : c’est la phase de croissance spéculative à crédit, qui n’avait guère été identifiée au moment où Marx écrivait ces lignes. Abondance de capital industriel et taux de plus en plus haut vont alors ensemble. Avec la crise et dans la période qui la suit immédiatement, les taux s’envolent en raison de la demande aiguë de moyen de paiement, puis retombent quand les affaires sont éteintes et le capital productif en surnombre dévalorisé. Au total, sans que l’on puisse aller jusqu’à dire (ce que fait Marx au passage) que les deux courbes, celle du capital de prêt et celle du capital industriel, vont en sens inverse, leur déconnection est manifeste et provient en même temps de leur relation même.
5. L’apparence nécessaire de la crise comme crise monétaire et de crédit.
Pour Marx les crises ne sont pas dues au crédit, elles résultent nécessairement de la dynamique contradictoire de l’accumulation du capital. Mais le manque de moyens de paiement en est la forme nécessaire, bien que des crises de crédit, des « crevaisons de bulles », puissent avoir lieu en dehors des moments de crise « réelle ». Par conséquent, la crise est perçue de manière fétichiste, à l’envers de ses causalités réelles : les sorties d’or de la banque centrale au XIX° siècle, les fluctuations mystérieuses d’indices boursiers en 1929, les « subprimes » aujourd’hui, l’argent donc sous une forme ou une autre, se présente nécessairement comme le deus ex machina de la crise. Plus on est près du centre, Londres au XIX°, Wall Street ensuite, plus tout est incompréhensible et inversé.
6. Capital marchandise et capital fictif.
Deux paragraphes (aux ES, édition de 1970 : le dernier paragraphe du chapitre et le second de la page 152) font une analogie entre capital marchandise et capital fictif, et donc entre le prix des marchandises et le prix des actifs financiers. Les marchandises en tant que capital sont du capital argent de prêt potentiel ou peuvent même en être le gage. La réduction massive, en temps de crise, de cette capacité des marchandises à représenter du capital-argent potentiel, est similaire à celle que connaît le capital fictif.
Ces remarques de Marx conduisent donc à dire qu’une partie des prix marchands est influencée par la spéculation et les mouvements et anticipations du capital fictif, jouant le même rôle que lui. Ceci peut sans doute s’appliquer notamment aujourd’hui aux mouvements des prix des matières premières énergétiques, alimentaires et minières …
7. Le caractère international des crises.
Au plan du commerce international, les crises se manifestent par des balances des paiements défavorables, qui entraînent des sorties de moyen de paiement (or des banques centrales au XIX° siècle), que les commentateurs prennent pour des causes alors qu’elles ne sont que des effets. Mais, chose incompréhensible pour eux, tous les pays où la production capitaliste est développée passent les uns après les autres par cette situation. Comme si tous avaient trop exporté et trop importé les uns par rapport aux autres. La clef du mystère est dans les ressorts profonds de l’accumulation du capital : tous ont effectivement, à un moment donné, trop produit au point de vue de la réalisation de plus-value, quand au processus de fond, et, quand à sa manifestation nécessaire, trop recouru au crédit.
Chapitre XXXI.
Capital-argent et capital réel, II.
1. L’accumulation de capital de prêt peut provenir ou non de l’accumulation du capital productif.
Au début de ce chapitre, Marx annonce qu’il va aborder la question du rapport entre accumulation réelle et accumulation « fictive » sous un nouvel angle : la distinction entre simple transformation d’argent, et non de capital, en capital de prêt, et la conversion « de capital ou de revenu » en argent transformé à son tour en captal de prêt.
S’il s’agissait de séparer les cas de formation de capital de prêt à partir de sources qui ne sont pas du capital, d’une part, et à partir de capital déjà accumulé, d’autre part, Marx n’aurait pas appelé sa seconde catégorie conversion « de capital et de revenu » en capital de prêt. Il s’agit en fait d’opposer la formation de capital de prêt à partir de petits fonds de réserve des particuliers, d’une part, et par déviation du produit de l’accumulation de capital productif, ce qui inclut les revenus produits par cette accumulation (salaires et plus-value consommée par les capitalistes), d’autre part. On doit donc en conclure, mais Marx ne le précise pas, que la première catégorie d’accumulation de capital de prêt ne provient pas de la production capitaliste, mais est un moyen pour le capital d’absorber les revenus provenant d’autres modes de production ou provenant de la petite propriété.
Bien que divisé en deux parties qui correspondent aux deux sources possibles indiquées, ce chapitre est très décousu et comporte des parties hors sujet que nous pouvons laisser de côté ici.
2. L’accumulation de capital de prêt ne provenant pas de l’accumulation de capital productif.
Elle provient du « pompage » technique des multiples petites économies, qu’elle convertit donc en capital, ce dont Marx développe un exemple : la centralisation des petites économies des paysans de la région d‘Ipswich par des banquiers et des courtiers.
Ce capital concerne surtout les prêts à court terme et fluctue rapidement, de manière indépendante de l’accumulation réelle.
L’expression de floating capital lui convient assez bien, mais elle est employée dans la plus totale confusion pour désigner aussi bien la circulation monétaire ou le capital circulant.
Cette masse de capital de prêt doit être distinguée de la quantité de monnaie circulante avec laquelle elle se mélange, mais dont sa formation est indépendante.
3. L’accumulation de capital de prêt provenant de l’accumulation de capital productif.
Marx écarte d’abord des formes secondaires de cette accumulation, quand elle traduit un arrêt dans le cours du crédit commercial, ou une économie sur les moyens de circulation ou sur les réserves, bref quand elle ne provient pas d’une production de capital.
Il signale ensuite le cas d’un afflux d’or exceptionnel, avec l’exemple de l’or californien et australien en 1852-1853, dont une partie devient donc du capital de prêt. Le métal monétaire est en effet issue ici de la production de capital.
Après ces cas spéciaux, le principal : le prélèvement, par la perception des intérêts et par la vente de produits financiers, d’une partie des profits industriels et commerciaux par les capitalistes financiers. Rejeton de l’accumulation réelle, mais différent d’elle, cette accumulation les fait prospérer.
Mais le capital financier ne fait pas que prélever. Le capital industriel l’alimente de lui-même : une portion du profit destiné à l’accumulation réelle mais ne pouvant s’employer là où elle a été récoltée est placée en capital de prêt.
Chapitre XXXII.
Capital-argent et capital réel, III.
1. L’accumulation de capital de prêt provenant de l’accumulation de capital productif (suite).
Au chapitre précédent, ce sont la métamorphose du capital en argent capital de prêt dont il était ici question. Mais la formation de capital de prêt sur la base de l’accumulation de capital productif s’appuie aussi sur les revenus. Les revenus des capitalistes et des autres classes dés lors qu’ils peuvent être dépensés progressivement par des retraits successifs, vont grossir les réserves des banques. Le monopole que le capital bancaire conquiert finalement fait que tout investissement apparaît au bout du compte comme une avance d’argent prêté, de sorte que le capital bancaire se présente de manière fétichiste comme la providence qui « fournit le capital ».
On peut parler de domination du capital financier dans le capital en général qu’il pompe ou détourne pour lui :
« Ainsi s’effondre la dernière illusion du système capitaliste qui voudrait que le capital soit le fruit du travail et de l’épargne personnelles. » (observons comment toute dénonciation de la finance chez Marx ne l’isole pas du capital en général, mais l’envisage comme sa quintessence).
S’ajoutent encore la « libération de capital » suite à des baisses de prix du capital constant si la production de l’entreprise qui en bénéficie ne peut pas être agrandie, ou au contraire suite à des interruptions dans les affaires (surtout pour le capital commercial), et le cas de retrait du capitalisme productif de capitalistes ayant « fait leur pelote » qui deviennent des rentiers.
Les second et troisième points de l’énumération signalent des cas, on le voit, qui, s’ils reposent sur l’accumulation de capital productif, ne proviennent pas d’une production de capital supplémentaire.
Ces diverses possibilités plus le fait qu’en général l’accumulation de capital de prêt puise aussi dans les revenus en plus du capital productif, implique que cette accumulation est toujours en excédent par rapport à celle du capital productif : la hausse totale des valeurs-capital est donc supérieure à celle du capital réel, et il y a donc « nécessairement pléthore constante de capital à certaines phases du cycle ».
[L’on doit préciser ici que Marx écrit ces lignes avant les passages du livre II qui reviennent sur les phénomènes de libération de capital et font appel au crédit, et donc au capital de prêt, pour ventiler les achats, ventes et amortissements du capital fixe.]
2. Questions diverses autour des taux d’intérêt.
Le reste du chapitre change pratiquement de sujet, ou d’angle de vue sur le capital de prêt, à chaque paragraphe. Sans tout retenir, j’énumère les points qui me semblent les plus notables ; ils s’articulent autour des diverses causes qui peuvent peser sur les taux d’intérêt.
I. Le capital fictif, les titres les plus divers, en tant qu’ils font partie de l’offre de capital de prêt, participent aux facteurs qui déterminent les taux d’intérêts. On pourrait penser qu’en augmentant l’offre ils contribuent à leur baisse, mais les exemples donnés par Marx, tirés de déposition au parlement britannique sur la crise de 1847-1848, montrent aussi que de gros spéculateurs peuvent par leurs exigences peser dans le sens de leur hausse.
II. L’intérêt peut ronger ou dépasser le profit d’entreprise, même si les profits dans leur ensemble sont élevés : la question du rapport entre intérêt et profit d’entreprise et celle du taux général et moyen de profit sont distinctes.
III. En phase d’expansion, une demande de capital-argent pour payer les salaires, leur niveau et/ou celui de l’emploi augmentant, peut peser dans le sens de la hausse des taux d’intérêts.
IV. Les fluctuations des prix des marchandises n’ont pas toujours d’effet sur les taux d’intérêt, mais la spéculation à la hausse sur leurs prix quand il y a vente pour revendre plus tard une fois la hausse effectuée (accaparement) entraîne des hausses des taux puisqu’elle suscite une avance de capital-argent. Cet exemple peut concerner notamment -encore une fois- les matières premières.
V. Non seulement la monnaie, l’argent, est en temps de crise le véritable mode d’existence de la valeur au détriment des autres, auquel on sacrifie travailleurs, capital constant productif et marchandises, mais toutes sortes de mesures de contrainte s’efforcent de sauver la convertibilité en métal monétaire de la monnaie de crédit, qui doit autant que possible, alors que ce n’est plus possible, fonctionner comme argent réel. Au XX° siècle cette convertibilité métal a disparu (tout en demeurant un horizon possible) mais les mesures pour « défendre la monnaie » et les titres, bons du Trésor, etc., mobilisent plus encore les Etats et requièrent les plus grands sacrifices.
3. A nouveau sur les balances des paiements et les dettes internationales.
Ce dernier point se situe sur un autre plan que les précédents.
Dans les échanges internationaux, les crises réduisent les écarts entre les échéances des balances de paiement et les balances commerciales. De telles échéances produisent toute une série de phénomènes allant de la sortie de métal précieux à la banqueroute nationale en passant par la dépréciation de la monnaie, le bradage des exportations, la chute des cours, etc. Les différents Etats passent chacun leur tour par cette situation, comme s’ils étaient tous endettés les uns envers les autres : en fait l’endettement est un phénomène global, non pas d’une nation à une autre (bien qu’il puisse prendre cette forme), mais pour le capital en général dont l’accumulation comme capital argent de prêt a outrepassé l’accumulation réelle (pour compenser sa baisse de profitabilité) en se gageant sur l’avenir jusqu’à la culbute.
Ce dernier point complète le point vu ci-dessus, au chapitre XXX, 7.
Chapitre XXXIII.
Crédit et moyens de circulation.
1. Description de ce chapitre ; la question théorique sous-jacente.
Ce chapitre consiste en citations de rapports parlementaires et commentaires de celles-ci, et ne contient pas d’éléments théoriques explicites.
Le problème théorique sous-jacent n’est plus celui du rapport entre accumulation du capital fictif et accumulation réelle, comme dans les trois chapitres précédents, mais celui du rapport entre la circulation des produits financiers, du capital de prêt, et la circulation monétaire en général.
Là encore la distinction de Marx est souple, comme nous l’avons déjà vu dans la critique de la Banking School : les deux circulations sont essentiellement différentes, mais il y a forcément des interférences (surtout en temps de crise). Nous retrouvons ici le problème important de la confusion entre monnaie bancaire et moyen de circulation, que j’ai présenté ci-dessus (chap. XXV, 4 et 5).
Cette confusion est faite systématiquement par la Currency School, et là il s’agit à la fois d’idéologie et de l’intérêt des spéculateurs de se présenter en bienfaiteurs publics qu’il convient de bien rétribuer, et à ce titre Marx ne se lasse pas de la dénoncer, mais elle a un fondement réel en ce que finance et circulation « réelle » sont toutes deux de la circulation monétaire.
2. Contenu du chapitre.
« Le grand régulateur de la vitesse de circulation, c’est le crédit. » (phrase extraite d’un document de la Currency School, mais constatation factuelle à laquelle souscrit Marx). Cette régulation se fait par l’économie de moyens de circulation et par le clearing (compensation des dettes entrecroisées), la fonction de l’argent comme moyen de paiement étant concrètement fondée sur le crédit. Point qui ne va pas de soi (mais on est dans un brouillon qui ici commence par reprendre les descriptions courantes) : le changement de main de l’argent moyen de circulation par dépôt et escompte, sans achats et ventes réels, semble hâter sa circulation pour Marx.
Après cette première partie, on a une étude descriptive de la circulation fiduciaire en Grande-Bretagne, dont les lois, en tant que lois quantitatives et lois de mouvement, sont les mêmes que celles de la circulation monétaire simple. En fait elle en fait partie, tout en étant conceptuellement distincte.
La circulation monétaire globale est déterminée par les prix des marchandises, et n’interagit en principe pas avec les taux d’intérêts -sauf en période de crise où il peut y avoir manque et besoin de moyens de circulation, soit en tant que tels, soit comme substituts à la carence du crédit.
Les traites, lettres de change et effets de commerce du crédit commercial, distincts des billets de banque rapportant intérêt (qu’il ne faut surtout pas confondre avec le papier monnaie signe de valeur, sinon on ne comprend rien à ce chapitre), puisque les premiers viennent du capital productif et les seconds de la banque, se présentent empiriquement ici, un peu comme un échelon intermédiaire entre la circulation monétaire générale et la circulation financière au sens strict. Leur quantité comme celle, d’ailleurs, des billets de banque, est « normalement » régie elle aussi par les besoins du commerce.
La dernière partie du chapitre aborde, trop rapidement et empiriquement à notre goût, la question de la création monétaire par les banques :
« Si la banque émet des billets qui ne soient pas couverts pas l’encaisse métallique entreposée dans ses caves, elle créé des signes de valeur qui ne constituent pas seulement un moyen de circulation, mais aussi un capital supplémentaire -fictif il est vrai- dont le montant nominal est celui des billets de banque émis sans couverture. »
En quelques mots, beaucoup de choses : la « banque » (mais cela peut se dire aujourd’hui de tout capital financier suffisamment puissant et concentré) a le pouvoir social d’émettre de la « fausse monnaie », du capital fictif qui fonctionne à la fois comme signe de crédit et comme signe de valeur. Toute l’évolution monétaire du XX° siècle est là en germe.
Autre remarque : les taux d’intérêts dépendent réellement des taux planchers de la Banque centrale en temps de crise, où son pouvoir s’affirme beaucoup plus qu’en temps « normal ».
Ces dernières pages voient Marx assimiler le pouvoir de la Banque centrale et celui des plus gros financiers, centralisant une puissance parasitaire considérable et capables d’intervenir de manière dangereuse dans la production réelle.
Chapitre XXXIV.
A nouveau sur le Bank Act.
Ce chapitre, qui aurait mieux été à sa place après le chapitre XXVI, n’est qu’une compilation de notes restantes de Marx sur les rapports parlementaires concernant les crises de 1847 et de 1857, d’extraits rajoutés par Engels de la Critique de l’économie politique de 1859 et de précisions d’Engels -qui, curieusement, explique l’origine et la teneur du Bank Act en s’arrêtant à 1857, sans parler ni de sa nouvelle suspension en 1866 ni surtout des aménagements Bagehot de 1873.
La distinction essentielle entre circulation monétaire générale et circulation financière est confirmée par le fait que le lien entre mouvements des taux d’intérêts et rentrées et sorties d’or est manifeste, alors qu’aucun lien n’apparaît entre les mouvements de la réserve d’or et les prix des marchandises, sauf des répercussions artificiellement provoquées par le Bank Act, justement, via les taux d’intérêts.
Pour Marx et pour quelques uns des industriels dont il cite les dépositions, il est clair que sous le brouillard idéologique monétariste, le Bank Act visait, et a réussi, à hausser les taux et à amplifier leurs fluctuations dans l’intérêt des plus gros spéculateurs, à l’encontre des autres capitalistes (et aussi à l’encontre de l’Ecosse et de l’Irlande par rapport à l’Angleterre).
Le principal intérêt, pour nous, de ces remarques, est que depuis la crise de 1929 les législations visant à imposer un fond propre significatif aux banques (banques centrales ou banques privées) telles le Glass Steagl Act de Roosevelt passent pour des mesures anti-financières (voir par exemple les propositions de Frédéric Lordon, « économiste radical » du genre « marxiste », Le Monde Diplomatique de septembre 2008, et leur critique dans V. Présumey, Retour sur la crise financière, sur les sites de Militant -ancien site- et de Mondialisme.org).
On voit que la « discipline bancaire » comme le « laxisme » sont les deux modes de défense des mêmes intérêts, non seulement du capital en général, mais au final des mêmes couches de capitalistes financiers.
Chapitre XXXV.
Métaux précieux et cours du change.
Ce chapitre a des défauts similaires au précédent, mais il faut savoir en déceler les passages présentant un réel intérêt théorique, qui ne manquent pas.
Formellement il se divise en deux parties, l’une sur les mouvements des réserves d’or des banques centrales (avant tout, celle d’Angleterre), l’autre sur les cours du change et leurs relations réelles ou fausses avec l’intérêt et les prix des marchandises. S’y ajoute un joli paragraphe final sur le protestantisme du crédit qui ne peut se libérer réellement du catholicisme de l’or, dont j’intègre des éléments de commentaires ci-dessous à ceux de la première partie.
1. Métaux précieux et banques centrales.
Dans la première partie, les passages importants au plan théorique sont, d’une part, des développements que nous connaissons déjà dans l’ensemble sur la position du système de crédit dans la production capitaliste.
Le crédit effectue pour le compte du capital en général la soumission de toute forme monétaire à la production capitaliste, et en même temps il tend à s’en émanciper et à dominer cette production. On en arrive à une dépendance apparemment totale de toute la vie sociale envers le crédit, cette forme « protestante » (expression du passage final rajouté à la fin du chapitre) reposant sur la « foi » et sur la « confiance ». Le crédit est « une forme sociale de la richesse » qui, quand règne cette « confiance », « évince l’argent ». Mais quand la dépendance envers le crédit devient crise, on en arrive finalement au grand retour de la forme monétaire métallique et fétichiste, cette forme « catholique » dont le système « protestant » du crédit ne peut s’émanciper.
De sévères mesures sont prises pour maintenir les cours des instruments financiers et éviter l’épuisement de la monnaie comme moyen de paiement, et là Banking et Currency Schools se rejoignent, pouvant être renvoyées dos à dos de leur propre aveu comme le montre cette citation de l’Economist, organe de la Banking School (malencontreusement liquidée dans l’édition Rubel) :
« Donc, pratiquement, Tooke et Lloyd [il s’agit d’Overstone] feraient tous deux face à une trop grande demande d’or en resserrant de bonne heure le crédit par un relèvement du taux de l’intérêt et une réduction des avances de capitaux. Simplement Lloyd, du fait de son illusion, est responsable de limitations légales et de prescriptions fastidieuses et même dangereuses. « (Economist, 11 décembre 1847).
La course aux moyens de paiements dans les crises commence par la quête d’instruments de crédit et se termine par celle de l’or. Ajoutons qu’au XX° siècle elle semble avoir été progressivement contenue dans son premier stade « protestant » avec la « démonétisation de l’or », mais pourtant en 2010 encore celui-ci demeure à l’arrière-plan. L’accumulation de billets et de titres de crédit n’est que la forme moderne de la barbare thésaurisation et elle tend finalement à y revenir.
D’autre part, en traitant des réserves d’or, Marx est amené à en dire un peu plus -enfin- sur les banques centrales. L’intérêt théorique reste néanmoins enchâssé dans des éléments surtout descriptifs et qui ont changé depuis, parfois même dés les lendemain de la crise de 1857.
Il énumère 9 caractéristiques de la circulation des métaux précieux. Les deux premières concernent leur commerce international et sont des constatations factuelles : distinction entre flux partant des pays producteurs et autres flux et nécessité de tenir compte à la fois du commerce en général et du commerce des métaux précieux eux-mêmes. Les points 6 à 8 concernent les relations entre les mouvements métalliques internationaux et les crises : la chute du change et l’importation d’or précède généralement la vraie crise ; après les crises et sauf production nouvelle de métal précieux, sa répartition se reconstitue dans les proportions antérieures (ceci n’est valable que pour les crises de la période étudiée par Marx, 1815-1857 : d’autres crises peuvent modifier les rapports de forces entre puissances capitalistes se traduisant dans leurs réserves métalliques) ; les sorties de métal sont des symptôme de changement du commerce extérieur. Dans le neuvième et dernier point, il est remarqué que la balance des paiements est structurellement favorable à l’Asie au détriment de l’Europe et de l’Amérique (cette structure a en effet dominé les échanges mondiaux jusqu’au XIX° siècle et pris fin seulement à cette date, et à certains égards sur une base nouvelle elle est aujourd’hui de retour).
Ce sont les points 3 à 5 qui concernent les banques centrales. Leur réserve métallique mesure la balance commerciale à proportion du degré de centralisation du système bancaire et de la part du métal précieux absorbée par la circulation intérieure et par leurs autres usages (point 3). Le minimum de cette réserve relève de la législation (point 4).
Au point 5, Marx détaille les trois fonctions de la « réserve métallique de la banque dite nationale ». Cette énumération n’est pas une analyse théorique générale mais une description du département d’émission de la banque d’Angleterre dans le cadre de la législation de 1844 :
-pour les paiements internationaux, et par là elle est influencée par la balance des paiements.
-pour la circulation métallique intérieure, et par là elle est influencée par les contractions et gonflements de cette circulation,
-et pour le paiement des dépôts et la convertibilité des billets, laquelle rend caduque la fonction n°2 les billets signes de valeur remplaçant les pièces, et influence les rentrées et sorties d’or liés aux paiements internationaux en fonction du niveau minima fixé par la loi.
C’est par cette troisième fonction, en réalité inséparable de la réescompte des traites et donc de la création monétaire par avance aux banques locales -qui relevait, dans le cadre du Bank Act, de l’autre département, et dont Marx parle étonnamment peu- que, ce que Marx explique plus loin, « La Banque centrale constitue le pivot du système de crédit. Et la réserve métallique est à son tour le pivot de la banque. »
S’il y a importation de métal précieux dans la phase d’atonie puis dans la phase de reprise après la crise, où ce flux s’ajoute au mouvement des affaires en pesant dans le sens du renforcement de la masse de capital de prêt, puisque sa forme or ou argent le réduit à ce rôle, il y a sortie de métal quand la situation se tend, mais cette sortie, en faisant monter les taux par la raréfaction qu’elle produit, contribue à l’extension spéculative du crédit juste avant la crise.
En cas de crise la confiance envers le caractère social de la production qu’est en réalité la confiance dans le crédit sous une forme fétichisée, ébranlée, peut s’effondrer à l’annonce par exemple d’une « sortie d’or » en dehors de la réserve pivot réel et imaginaire du système, sortie qui en soi n’est que peu de chose. Un léger relèvement du taux d’escompte par la Banque centrale peut de même être le signal de la panique : aujourd‘hui l‘élément métallique n‘est plus présent (il reste sous-jacent comme « refuge ultime ») mais les variations des taux jouent encore ce rôle d‘alarme, guettées fébrilement par les « marchés ». Notons que Marx met enfin en évidence ici, mais comme en passant, l’importance du rôle de la banque centrale comme instance fixant les taux de base.
« … avec le développement du système de crédit, la production capitaliste cherche continuellement à lever cette barrière de métal, cette barrière à la fois matérielle et imaginaire de la richesse et du mouvement de celle-ci, mais revient toujours se buter la tête contre ce mur. »
2. Cours du change, taux d’intérêt et prix des marchandises.
La première sous-partie de cette section consacrée au cours du change comporte une définition de celui-ci qui est un complément d’Engels, et qui est restrictive (et typique de l‘époque de l‘étalon-or) celle de « baromètre du mouvement international des métaux monétaires » alors que le change est avant tout important comme rapport entre les différentes monnaies. Cet ajout d’Engels introduit un premier lot de documents choisis par Marx pour illustrer des cas d’interventions de la banque centrale visant à faire monter artificiellement les taux pour atténuer par anticipation les effets de sorties d’or prévisibles en cas de paiements internationaux.
Beaucoup plus importante est ensuite la sous-partie intitulée « Cours du change avec l’Asie » (éd. Engels) ou « Le change entre l’Angleterre et les Indes » (éd. Rubel, qui a considérablement condensé le texte, ce qui facilite la lecture mais n’est pas toujours une bonne chose). Aucun de ces deux titres n’est vraiment approprié au texte. Celui-ci comporte bien des éléments sur la balance commerciale entre la Grande-Bretagne, les Indes, l’Europe, l’Asie, le monde, sur lesquels je reviendrai ensuite, mais son intérêt théorique principal n’est pourtant pas là.
Il s’agit en fait pour Marx de contredire un dernier aspect des thèses de la Banking School, exprimé par James Wilson, le directeur de l’Economist.
Selon Wilson, en cas d’exportation de capitaux, l’effet sur le cours du change et sur le taux d’intérêt est le même que ce capital se présente sous la forme d’équipement productif, de marchandises, de produits financiers ou de métal monétaire (j’énumère ici les formes possibles, mais les seules envisagées dans la discussion sont celles de matériel productif ou de métal, étant entendu dans ce cas, précise Marx, que ce n’est pas en tant que moyen de paiement qu’il est exporté : on n’est pas ici en situation de crise). Dans tous les cas il y aurait la même répercussion sur l’intérêt et le change que dans une sortie ou une rentrée d’or (la sortie les fait baisser, l’entrée les fait monter).
Marx s’oppose à cette position pour une raison théorique fondamentale qui surplombe tout l‘aspect technique du débat : Wilson néglige complètement la forme spécifique de la valeur. Une sortie ou une entrée d’or se répercute directement sur les taux et le change, mais pas les simples exportations ou importations de capital marchandise ou de capital productif (qui peuvent avoir des effets indirects via leurs conséquences monétaires, mais c’est là une autre question).
Plus généralement, Wilson dans une citation de son journal décortiquée phrase par phrase par Marx (Rubel a presque liquidé ces développements) assure que tout excédent de capital indépendamment de sa forme fait baisser les prix des marchandises et les taux d’intérêt, que de gros stocks de marchandises ont les mêmes effets, et même qu’un possesseur de marchandise en cas d’excédent les vendra à crédit en faisant baisser les taux (alors, rétorque Marx, qu’il préférera plutôt emprunter pour ne pas avoir à vendre à perte et ainsi fera plutôt monter les taux en faisant augmenter la demande de capital de prêt).
L’indépendance conceptuelle et structurelle de la sphère particulière de la circulation financière de capital de prêt et de la sphère générale de la circulation marchande dominée par l’accumulation du capital productif l’une par rapport à l‘autre, telle est la position de fond qui sous-tend les arguments détaillés par Marx.
Remarque complémentaire.
Il s’ensuit que le taux d’intérêt est certes un facteur important, mais remis à sa place : il n’interagit directement ni avec les prix, ni avec le taux de profit. Il n’est pas une « variable indépendante » première au sens de Keynes. A nouveau, nous avons là un fossé entre Marx et bien des « économistes hétérodoxes », qui restent des économistes.
4. Un aperçu vers le colonialisme et l’impérialisme.
Si Marx parle ici de l’Asie et de l’Inde, c’est de façon un peu contingente : la raison en est que l’exemple choisi par Wilson, dans une audition parlementaire de 1857, pour affirmer son point de vue, consiste à prétendre qu’exporter des rails de chemin de fer ou exporter de l’or d’Angleterre en Inde aura les mêmes effets sur les taux et le change.
Dans ces documents parlementaires, des chiffres sont donnés pour montrer que les échanges entre Inde et Grande-Bretagne sont devenus favorables à la Grande-Bretagne. Cet excédent n’est pas assuré par le flux de marchandises -l’Inde en fournit plus, en quantité brute comme en valeur monétaire- mais par la balance des paiement, les traites de la Compagnie des Indes et divers retours d’Inde en Grande-Bretagne, appelés par un des intervenants le prix du « bon gouvernement », belle expression que Marx reprend joyeusement. Indépendemment des analyses précédentes, il y a, affirme Marx, un tribut prélevé sur l’Inde, équivalent à des importations gratuites.
Ce tribut est le pivot par lequel la Chine est également exploitée, via l’opium (produit en Inde) et les guerres du même nom, qui parviennent au XIX° siècle à la rendre déficitaire ^j(ce que Marx ne pouvait encore affirmer, mais dont on sait que c’était le cas depuis les années 1830).
Au début de la dernière sous-partie de cette section, Balance commerciale de l’Angleterre, Marx généralise ce type de phénomène en énumérant les avantages commerciaux et financiers britanniques : tribut indien, dividendes des banques établies en Amérique du Nord et en Australie, possession de bons du Trésor européens et latino-américains, dividendes divers. La possession de titres financiers, la monopolisation d’avantages commerciaux, le détournement de prélèvements précapitalistes, et la violence directe composent un tableau de ce que l’on appellera un peu plus tard « impérialisme ».
Chapitre XXXVI.
Remarques sur l’usure précapitaliste.
Ce dernier chapitre de la grande section sur la finance est différent des autres. Il fait partie des quelques chapitres du Capital à caractère historique (avec la section VIII du livre I et les chapitres sur le rôle passé du capital marchand dans la section précédente et sur la genèse de la rente foncière capitaliste dans la section suivante). A cet aspect s’ajoutent des remarques sur le rôle historique du crédit.
Le crédit, dans la production capitaliste, n’est pas la suite naturelle et directe de l’usure dans les modes de production anciens. Sous une forme commune, celle du prêt à intérêt, ils jouent des rôles sociaux très différents. Le thésauriseur devenait usurier et prêtait aux riches seigneurs prodigues, aux pauvres misérables et aux marchands. L’usure, avec le capital marchand, est une pré-condition du capital en ce sens qu’ils opèrent des centralisations d’argent susceptible de devenir du capital, mais elle ne modifie pas les modes de production anciens. Elle les bloque tout en les pillant, d’où la grande hostilité envers elle dans les sociétés proche-orientales et européennes anciennes surtout (on sait que cette hostilité est liée à la situation des Juifs, ce que Marx n’aborde pas). Ce blocage et ce pillage atteignent leur maximum quand les usuriers se lient à l’Etat en affermant par exemple les impôts.
Le crédit capitaliste est né et s’est développé non pas à partir de l’usure, mais contre elle. Le moment historique où il en triomphe est celui de la fondation de la Banque d’
Angleterre (1694), préparé par les créations de banques dans les cités marchandes depuis le Moyen Age. Le combat du crédit contre l’usure se présente comme combat pour promouvoir l’intérêt général et une sorte de première socialisation des fortunes monétaires contre de sombres accapareurs. En fait le crédit est un instrument du capital, qui met la centralisation monétaire, qu’il réalise réellement à l’échelle sociale ce dont les usuriers étaient bien incapables, au service de la production capitaliste, et c’est justement pour cela qu’il devient à son tour un secteur dominateur et parasitaire envers la société bourgeoise elle-même. En reproduisant certains aspects de l’usure, le crédit est en même temps un « levier pour la transition du mode de production capitaliste au mode de production du travail associé. » Les aspects les plus contradictoires du crédit, du parasitisme combiné à la socialisation, sont à la fois des résurgences usuraires et des anticipations socialistes, qui se tournent en leur contraire parasitaire dans les limites du capital.
D’ailleurs, ce développement contradictoire a concerné aussi les formes de crédit se présentant comme « social » voire socialiste, opposée à l’origine à l’usure elles aussi, comme les Monts-de-piété censés en libérer les pauvres et qui sont devenus des formes d’exploitation « secondaire » des prolétaires (cette remarque pourrait s’appliquer au régime bancaire et immobilier qui s’applique au prolétariat moderne), ou comme les projets des saint-simoniens, qui ont prétendu dénoncer les parasites (féodaux, usuriers, clercs, fonctionnaires, financiers) au nom des « producteurs » (dont les capitalistes industriels) et qui ont fini en prophètes-escrocs de la banque et du crédit impériaux.
Il faut préciser que quand Marx envisage le crédit comme forme de transition au socialisme, il n’en fait absolument pas une forme socialiste par elle-même :
« Le crédit ne sera pourtant qu’un élément en liaison avec d’autres bouleversements organiques du mode de production lui-même. Par contre les illusions sur le pouvoir miraculeux du crédit et des banques d’aller dans le sens du socialisme viennent d’une méconnaissance totale et de l’économie capitaliste et du crédit comme l’une de ses formes. Dés que les moyens de production ont cessé de se transformer en capital (ce qui implique aussi l’abolition de la propriété foncière privée) le crédit en tant que tel n’a plus de raison d’être, ce que les saint-simoniens ont d’ailleurs compris. Mais tant que le mode de production capitaliste subsiste, le capital portant intérêt subsiste lui aussi et reste la base de son système de crédit. »
Ni diabolisation ni mystification de la finance et du crédit, ils sont une dimension contradictoire, comme toutes ses formes, et nécessaire, du capital en tant que capital.
Section VI.
La rente foncière capitaliste.
Remarques préalables.
Toute cette section est un brouillon de recherche, et plus qu’ailleurs des catégories économiques y sont discutées et impliquées sans être définies ou construites préalablement par Marx, cela parce qu’il n’a pas terminé ce travail, à l’œuvre dans le texte même. Ceci différencie la section sur la rente foncière par exemple de celles sur le taux de profit, où les grandes catégories, coût de production, profit, taux de profit, taux de profit général et/ou moyen, baisse tendancielle … sont construites elles-mêmes au fil du texte. Dans les autres sections du Capital, Marx construit explicitement ses propres catégories économiques, même s‘il ne va pas toujours au bout de leur conceptualisation. Dans celle-ci on les voit en gestation mais il reste pour l’essentiel dans la critique créatrice de Ricardo.
Il est donc préférable d’avoir un petit digest à l’esprit, appelé à être critiqué et dépassé, pour comprendre où l’on met les pieds en lisant cette section : les catégories de rente différentielle et de rente absolue n’y sont pas définies, mais présupposées et critiquées, comme si nous assistions à la gestation de catégorie spécifiques à Marx, mais sans que là l’accouchement n’aille à terme.
Le point de départ est donc la théorie ricardienne qu’il nous faut résumer succinctement. Selon elle, dans la production capitaliste, les ouvriers reçoivent le salaire, les capitalistes le profit et les propriétaires fonciers, la rente (ou loyer, ou fermage), qui est prise sur le profit.
Mais cette rente n’existe pour eux qu’à la faveur d’une opportunité résultant des différences de fertilité entre terrains : les prix agricoles sont déterminés par des coûts de production où les plus mauvaises terres jouent un rôle déterminant, à la différence de l’industrie qui peut se libérer de telles contraintes. Les autres terres sont donc avantagées par des coûts de production moindres par rapport à ceux que supposent les prix de leurs produits, elles bénéficient donc d’un surprofit, mais celui-ci est empoché par les propriétaires. Ricardo et Marx l’appellent la rente différentielle.
Pour Ricardo il n’est de rente que différentielle : ceci est très important pour lui car sinon, cela voudrait dire que la propriété foncière en tant que telle a le pouvoir de faire croître les valeurs pour empocher son tribut, ou que la terre apporte de la valeur indépendamment du travail, et la théorie de la valeur comme substance-travail incorporée au produit ne serait plus valable : « intérêt théorique » pouvant aller jusqu’à contredire les faits, et qui constitue toute l’élégance de la méthode de Ricardo aux yeux de Marx.
Un dernier aspect complète de manière primordiale la théorie ricardienne : la loi des rendements décroissants, théorisée par Malthus. Selon elle l’extension inévitable des cultures entraînée par l’essor capitaliste et démographique conduit à un coût en travail toujours plus élevé, donc à renchérir les prix des biens de subsistance et par là les salaires, d’une part, à augmenter la rente différentielle prélevée par les propriétaires sur tous les terrains autres que les plus mauvais, d’autre part, et donc à étouffer les profits, moteur du progrès humain pour Ricardo, qui voit d’un œil pessimiste l’avenir, non à cause du capital en tant que tel, mais à cause du difficile rapport entre le capital et la terre.
Marx a critiqué cette vision d’ensemble dés 1851. D’une part il établit, assez facilement, que des surprofits et des sous-profits, et donc la possibilité de rentes différentielles captant les surprofits, apparaissent en agriculture à partir de différences de fertilité entre divers types de terrains et secteurs de production sans qu’il soit le moins du monde nécessaire de postuler une décroissance des rendements sur les nouveaux terrains : il n’y a aucun lien nécessaire entre les différentiels et d’éventuels rendements décroissants, ce qui compte ce sont les différences entre secteurs de production dans la branche agricole que la modernisation peut susciter elle-même, dans le cadre d’une hausse générale des rendements. Marx coupe donc cet espèce de cordon ombilical maudit qui semblait lier la théorie ricardienne de la rente différentielle avec la loi malthusienne des rendements décroissants.
D’autre part, Marx constate que même les plus mauvais terrains paient une rente, à l’encontre de ce que prétend Ricardo qui fait passer l’« intérêt théorique » avant les faits. Le pouvoir de la propriété foncière s’exerce donc en tant que tel quand bien même n’existe aucune marge pour prélever une rente différentielle. Il y a donc une autre sorte de rente, liée absolument à la propriété foncière et non à des opportunités créées par les conditions concurrentielles de production, que Marx appelle la rente absolue. Son existence n’est d’ailleurs pas qu’une constatation empirique, mais bien une nécessité théorique car la propriété foncière et le rapport foncier sont une pré-condition du mode de production capitaliste.
Pour Marx en effet la propriété foncière est au fondement des rapports capitalistes de production. Plus exactement, elle en est une pré-condition : le salariat serait impossible si la terre, comme moyen de vivre et donc comme condition et moyen de production, était accessible aux producteurs directs, soit sous forme communautaire, soit sous forme privée, et aussi si ces producteurs sont attachés à la terre ou à ses maîtres. Les prolétaires doivent être déracinés et ne doivent pas avoir de propriété leur permettant une production, soit une production vivrière suffisante, soit une production marchande suffisante. « Jardins ouvriers » et autres « accessions à la propriété » sont des formes secondaires qui reposent sur cette expropriation fondamentale … comme les subprimes !
La question de la propriété foncière, inséparable des questions agricoles, est donc plus vaste qu’elles, et elle est fondamentale. Il s’agit de l’un des grands rapports sociaux fondamentaux du mode capitaliste de production, le rapport foncier, qui se combine nécessairement avec le rapport salarial et avec le rapport marchand. Les trois rapports sont inséparables et vont toujours ensemble. Parmi eux, seul le rapport salarial est un rapport de production. Le rapport marchand est le rapport interindividuel dont la production capitaliste salariale impose la généralisation. Le rapport foncier est tout aussi omniprésent et détermine de manière fondamentale la distribution qui contraint les prolétaires à être des prolétaires. Le sujet individuel dans cette société ne peut se procurer de biens que par l’échange marchand, il ne peut vivre qu’en vendant sa force de travail, et il ne peut avoir un « chez lui » aussi précaire soit-il qu’en payant, pour ne rien dire de sa capacité à produire lui-même des biens vivriers, utiles ou marchands, qui devient souvent un archaïsme auquel il ne pense même pas. Le capital en tant que rapport salarial présuppose la propriété foncière et généralise le marché.
Les deux rectifications, celle portant sur les conditions de possibilité des rentes différentielles et celle portant sur la rente absolue, ne sont que le point de départ de la réflexion de Marx qui va tendre à s’émanciper du cadre ricardien tout en s’y référant toujours beaucoup plus que partout ailleurs dans son œuvre.
En ce qui concerne l’évolution des rendements, l’opposition au pessimisme de Ricardo et de Malthus en prenant leur contrepied conduit d’abord à un certain optimisme que nous qualifierions volontiers de « productiviste », Marx se référant notamment aux travaux du grand agrochimiste allemand Justus Liebig (les soupes Liebig ! ). Mais Marx estime aussi que le capital est contradictoire à l’agriculture, non au sens mécaniste de la théorie des rendements décroissants, mais en un sens plus profond : l’accumulation du capital et la gestion de la terre sont deux choses radicalement différentes, ne répondant pas à la même logique, et la prédominance de la première est une menace mortelle pour la seconde. Marx est donc tout autant « écologiste » que « productiviste ». Le marxisme officiel et les critiques « écologistes » ignorent ordinairement les passages qui le montrent ou prétendent qu’ils sont sans lien avec le reste de l’œuvre, ce qui est inexact.
En ce qui concerne l’explication de la rente absolue, il apparaît à Marx que c’est la distinction entre valeurs et prix de production qui permet de concevoir que le prélèvement rentier puisse modifier les prix, mais pas les valeurs. A partir de là il élabore rapidement, comme il l’expose dans une importante lettre à Engels du 2 août 1862, un schéma général qui part de la notion de plus-value, prévoit ensuite la transformation de la plus-value en profit et des valeurs en prix de production, et « élucide » la rente absolue en supposant que la propriété foncière impose la vente des produits agricoles (et miniers) à leur valeur et non à leur prix de production, afin d’empocher la différence, ce qui implique que dans ces branches la valeur soit supérieure aux prix de production, donc que la composition organique du capital y soit inférieure à la moyenne, autrement dit que la main-d’œuvre y tienne une plus grande place que le matériel par rapport aux autres branches. Cette lettre nous montre que la première généralisation claire de la théorie des prix de production et de la théorie de la rente absolue s’est faite simultanément dans la tête de Marx, ce qui peut expliquer qu’il soit resté ensuite attaché à la seconde de ces théories, malgré les problèmes qu’elle pose.
C’est cette conception de la rente absolue qui est développée dans les chapitres des manuscrits de 1862-1863 dits Théories sur la plus-value, dans lesquels l’étude des prix de production et celle de la rente, ainsi que de la concurrence intra-branche, sont largement entremêlées, puis dans les manuscrits de 1864-1865 qui deviendront le livre III du Capital, qui sont une reprise des mêmes thèmes, cette fois-ci distingués les uns des autres dans des sections successives. Elle pose trois gros problèmes de cohérence théorique.
Nous avons vu en examinant la section II du livre III que la conceptualisation du taux général et/ou moyen de profit n’est pas achevée chez Marx, ce qui nous a conduit à faire cette distinction entre taux général et taux moyen, qui affleure chez lui sans être explicitée. Si l’on considère la formation d’un taux de profit commun comme une mise à la moyenne par la concurrence, si donc, on laisse de côté l’aspect « taux de profit général » comme essence du mode capitaliste de production, et que l’on ramène toute la question, de manière unilatérale, donc plus économiste que propre à Marx, à l’action de la concurrence (alors que celle-ci est pour lui une médiatrice mais non la cause première), alors il est possible de penser que telle ou telle branche pourrait être soustraite à la « péréquation ». Cela n’est plus du tout évident si l’on saisit le taux de profit comme taux général de profit, préexistant pour toutes les branches, cette préexistence signant pour ainsi dire la domination du caractère capitaliste de la production. Voila le premier problème théorique à mon avis fondamental.
Le second gros problème de cohérence théorique de la rente absolue chez Marx est le suivant : dans l’explication de 1862, reprise, tirée et tordue en tous sens sans être abandonnée dans les manuscrits de 1862-1863 puis dans le manuscrit devenu livre III du Capital, la formation de la rente absolue est associée à des particularités des branches agricole et minière, alors que le rôle de la propriété foncière est chez Marx une pré-condition du capital en général et non un facteur agissant spécifiquement dans telle ou telle branche.
Le tout s’exprime dans un troisième problème d’une appréhension plus facile : si le prélèvement de la rente absolue dépend de ce que les valeurs en agriculture et dans les mines sont supérieures à ce que seraient leurs prix de production « péréqués », alors le progrès technique dans ces branches est appelé logiquement à mettre fin à cette différence, mais dans ce cas, quid de la rente absolue ?
Une lecture dogmatique de la sixième section, qui veut y trouver des réponses toutes faites au lieu d’un questionnement, est condamnée à n’y rien comprendre, et au final les demandeurs de réponses toutes faites ont tout simplement renoncé une fois pour toutes à la lire. L’interprétation orthodoxe a fait long feu, mais ici plus encore que pour d’autres aspects de la théorie de Marx, c’est le silence qui lui a succédé (1). Cette section est probablement la moins lue, la moins connue et la moins commentée de tout le Capital.
Aujourd’hui, la raison en paraît simple : il semble qu’elle traite de questions plus spécifiques que le reste du Capital, des questions agricoles qui plus est faisant référence surtout aux conditions ayant prévalu en Angleterre au XIX° siècle, très particulières à l’échelle de l’histoire. Ce qui précède montre que ce jugement serait tout à fait faux.
Cette section est beaucoup plus partielle qu‘une étude d‘ensemble de la propriété foncière, mais ne saurait se comprendre sans cet arrière-plan de la propriété foncière comme rapport social fondamental.
Dans le plan initial de son œuvre, celui de 1857-1858, Marx avait envisagé, rappelons-le, 6 parties. Après le capital et avant le salariat, il devait y avoir la partie sur la propriété foncière : sans la propriété foncière comme pré-condition, pas de salariat et donc pas de capital.
Comme dans d‘autres sections à propos du salariat, de la concurrence, du crédit, Marx ne prétend pas dans la section VI étudier systématiquement la propriété foncière, mais il mais il est bien obligé d‘en esquisser des aspects. La tentative théorique et méthodologique sur laquelle il commence à rédiger est exprimée dans le titre qu’il commence par lui donner : Transformation du surprofit en rente foncière, ce qui nous montre qu’il ne s’agit pas d’étudier la propriété foncière en général, mais la manière dont des surprofits deviennent de la rente, différentielle ou absolue.
Marx rédige le premier chapitre de la section, chapitre XXVII du livre III, Considérations préliminaires : dés ce premier chapitre il lui est difficile de se tenir au cadre délimité par le titre.
Il poursuit avec le chapitre sur la rente absolue, qui est donc censée exister uniquement parce que la propriété foncière existe, et non parce qu’il y a des surprofits, mais que Marx fonde quand même sur un surprofit d’un genre particulier. Se situant en fait toujours au niveau de la rente absolue, c’est-à-dire de la propriété foncière en général, il lui semble nécessaire de rédiger, même sous forme succincte, un chapitre sur la rente immobilière et sur les prix fonciers (déjà présentés dans le chapitre XXVII), puis un chapitre sur la genèse historique de la rente foncière capitaliste à partir des formes précapitalistes, féodales, de propriété foncière.
C’est alors seulement qu’il passe aux chapitres beaucoup plus techniques et précis qui traitent de la rente différentielle, qui ne s’explique pas seulement par l’existence de la propriété foncière en général, mais par celle des surprofits au sens dominant dans le reste du Capital et non au sens de ceux qui sont censés permettre la rente absolue : les surprofits qui résultent d’une différence de productivité favorisant tel ou tel secteur à l’intérieur d’une branche de production, en l’occurrence la branche agricole. Dans ces chapitres sur la rente différentielle, on s’aperçoit, et Marx s’est nécessairement aperçu, que des phénomènes concernant la concurrence et les surprofits ainsi définis en général sont analysés, souvent avec une grande finesse.
D’où une impression très nette à la lecture : la section VI contient deux sortes de chapitres.
Premièrement les chapitres généraux ou concernant la rente absolue, qui ont du mal à s’en tenir au cadre censément limité de la section et tendent à parler de la propriété foncière en général et à ne pas rester enfermés dans les « surprofits » ni dans l’agriculture.
Deuxièmement les chapitres sur la rente différentielle, qui se situent réellement, eux, au niveau d’analyse des surprofits et de la concurrence et qui l’approfondissent considérablement.
Alors qu’il en est à la fin de l’étude de la rente différentielle, Marx interrompt soudain sa rédaction pour mettre sur le papier un plan de cette section différent de l’ordre qu’il a suivi en rédigeant. Il ne met plus de titre général mais note simplement que « L’étude de la rente doit comporter les rubriques suivantes » qui sont au nombre de quatre : la rente différentielle d’abord, puis la rente absolue, puis le prix de la terre (qui deviendrait une partie à part, ce qui implique qu’il estime l’avoir trop peu étudié), et des « Considérations finales sur la rente foncière » pour terminer. Ainsi, l’étude fouillée de la rente différentielle, mise au début, serait devenue un préalable à des parties de portée plus générale. Autre modification envisagée dans ce plan : à la fin de l’étude de la rente différentielle serait rajouté un sous-chapitre intitulé « la conversion du surprofit en rente », ce qui était jusque là le titre de l’ensemble de la section VI. S’il est impossible d’affirmer que Marx entendait par là circonscrire la notion de conversion du surprofit en rente à la seule rente différentielle et en dégager la rente absolue, à tout le moins peut-on supposer que ce plan exprime des doutes de sa part.
De tels doutes, sans jeu de mot, ne font en effet aucun doute, Engels en parle dans sa préface : la propriété foncière, la rente et les problèmes agricoles, notamment en Irlande, aux Etats-Unis et en Russie, sont le sujet dominant de préoccupation et de collecte de matériaux de la part de Marx dans le restant de sa vie, et cette section VI du livre III était à ses yeux impubliable, non seulement pour des raisons formelles d’inachèvement (à cet égard, sauf quelques uns des passages sur la rente différentielle, sa lecture n’est pas épuisante, son état est meilleur que le gros de la section V), mais surtout pour des raisons théoriques de fond laissant Marx insatisfait.
Engels comme éditeur a voulu se conformer au nouveau plan envisagé par Marx, tout en n’y parvenant qu’en partie. Sauf pour le chapitre titré Considérations préliminaires, qui reste préliminaire, il a mis la rente différentielle au début et les 3 chapitres sur la rente absolue, la rente immobilière et les prix fonciers, et la genèse historique, à la fin. Rubel a gardé cet ordre (tout en se livrant à ses condensations habituelles, facilitant la lecture mais ayant parfois des conséquences malheureuses). Mais le nouveau plan jeté sur le papier par Marx était conçu pour une rédaction largement remaniée, qui n’a pas vu le jour. Il vaudrait donc mieux tenir ce texte, comme les autres chapitres des livres II et III du Capital, pour un document de travail et le suivre dans l’ordre de sa rédaction de 1865.
Pour toutes ces raisons, nous allons lire cette section dans l’ordre où Marx l’a réellement rédigée afin de mieux voir survenir les problèmes et de proposer une théorie cohérente de la rente foncière par rapport à à l‘ensemble du Capital (seules entorses à ce suivi dans cet ordre : quelques pages plus tardives intégrées ça et là par Engels).
En gardant la numérotation des chapitres d’Engels, l’ordre que je préconise pour la lecture et l’étude, celui de la rédaction de Marx, est le suivant :
XXXVII (préliminaires). XLV (rente absolue). XLVI (rente immobilière et prix fonciers). XLVII (genèse historique). Et rente différentielle : chapitres XXXVIII à XLIV.
Par rapport à l’édition Rubel cela donne : XX. XXII. XXIII. XXIV. XXI (qui condense tous les chapitres sur la rente différentielle).
Chapitre XXXVII.
Remarques préliminaires.
1. Pourquoi étudier spécifiquement l’agriculture dans le Capital ?
Selon Marx, « … il est nécessaire d'étudier la forme moderne de la propriété foncière parce qu'il s'agit en général d'examiner les rapports déterminés de production et de circulation résultant de l'investissement du capital dans l'agriculture. Sans quoi, l'analyse de ce dernier [du capital] ne serait pas complète. »
Un examen spécial de l’agriculture serait donc nécessaire pour que l’analyse du capital soit complète, mais pourtant Marx précise aussi, tout de suite, que l’agriculture dont il est question est l’agriculture capitaliste, une branche de production comme une autre (ce qui élimine les situations, en fait majoritaires, où perdurent des formes anciennes dégradées) :
« l'agriculture, tout comme l'industrie manufacturière, est soumise au mode capitaliste de production. »
Y règnent « libre concurrence des capitaux, transférabilité de ceux-ci d'une sphère de production à l'autre, même taux de profit moyen, etc. ».
Problème : si l’agriculture étudiée ici est bien une branche industrielle normale, banale, on ne voit pas en quoi des rapports particuliers de production et de circulation pourraient y résulter de l’investissement de capital.
Ce que Marx compte en fait étudier, comme il l’a dit, c’est la « forme moderne de la propriété foncière ». Etant donné que l’agriculture est par excellence la branche de la production qui a recours au sol et où donc le capital se confronte à la propriété foncière, ceci peut expliquer que, dans ce cadre, il faille s’y intéresser particulièrement. Il ne s’agit donc pas d’étudier l’agriculture en soi, mais d’étudier l’agriculture capitaliste comme champ particulier d’expression d’un rapport social d’origine non capitaliste, mais devenu partie intégrante du mode de production capitaliste : la propriété foncière.
Nous parlerons plus loin du second point précisé en préalable par Marx, à savoir le fait de prendre la culture céréalière et la production du froment pour référence de l’ensemble de la branche agricole de la production capitaliste.
2. Qu’est-ce que la propriété foncière ?
« La propriété foncière suppose que certaines personnes ont le monopole de portions déterminées du globe dont elles peuvent disposer selon leur volonté particulière exclusive, en dehors de toute autre personne. »
« Ceci posé ... Le pouvoir juridique de ces personnes d'user et d'abuser de portions du sol ne résout rien. »
En tant que concept juridique (« tel territoire est à moi »), la propriété foncière est en elle-même sans portée si la propriété ne se réalise pas dans un rapport économique, de production ou de distribution. C’est le sens de la critique acerbe faite en note à la philosophie hégélienne du droit, où la propriété est posée comme effet nécessaire de la « volonté » de la « personne ».
Il y a cependant, ajouterai-je, un contenu réel dans l’illusion juridique critiquée ici : la propriété foncière privée, dans l’histoire de ce qu’il est convenu d’appeler « l’Occident », existe avant le mode de production capitaliste (ses formes juridiques viennent du droit romain) :
« ... le monopole de la propriété foncière est une condition historique préalable qui reste la base permanente du mode capitaliste de production, comme de tous les modes antérieurs de production reposant sur l'exploitation des masses sous une forme ou sous l'autre. » (passages soulignés par moi, VP).
Reprenons et précisons : la propriété foncière, qui lui est chronologiquement antérieure (cf. section VIII du livre I sur l’accumulation dite primitive), est la condition historique préalable du capital, et ensuite, une fois le mode de production capitaliste dominant, elle en est la base permanente. Elle continue donc à exister dans le cadre du capital.
Elle était déjà la base permanente des modes de production plus anciens fondés sur l’exploitation des travailleurs, mais dans le capitalisme elle l’est d’une façon plus radicale :
« Dans la section sur l'accumulation primitive nous avons vu que ce mode de production [capitaliste] suppose, d'une part, que les producteurs directs perdent leur condition de simples accessoires de la terre (comme serfs, esclaves, etc.) et, d'autre part, que la masse du peuple soit dépossédée du sol et du fonds. »
Dans le servage et l’esclavage les producteurs directs étaient déjà soumis à la propriété foncière, mais non pas coupés de la terre, au contraire ils en étaient des sortes d’accessoires. Dans le mode de production capitaliste, l’expropriation, la dépossession, est beaucoup plus radicale. C’est un déracinement, une émancipation négative, qui est reproduit comme donnée permanente.
La propriété foncière, comme nous avons vu que cela est arrivé aussi au commerce ancien ou à l’usure, est pour cela refondée et prise en main par le capital :
« Mais le système capitaliste de production se trouve à ses débuts en présence d'une forme de propriété foncière qui ne lui correspond pas. C'est lui seulement qui créé la forme qui lui convient, en subordonnant l'agriculture au capital ... »
Nous comprenons mieux maintenant pourquoi l’étude de l'agriculture : sa transformation en branche de la production capitaliste a été en même temps le moyen pour le capital de faire de la propriété foncière un rapport du mode de production capitaliste, ce qui n’était pas le cas auparavant.
3. Capital et agriculture.
En quelques lignes Marx pourrait apparaître à une lecture unilatérale contemporaine, d’abord « productiviste », ensuite « écologiste ».
I. Le capital a fait de l'agriculture « l'application scientifique de l'agronomie » et non plus « une série de procédés purement empiriques et transmis machinalement d'une génération à l'autre dans la fraction la moins évoluée de la société », débarrassant la propriété foncière de tous ses oripeaux anciens, séparant le sol et les fonds, moyens de production, de la propriété et du propriétaire, qui devient superflu.
II. Il a fait cela « dans les limites de la propriété privée », formant des « barrières insurmontables » auxquelles se heurte une « exploitation agricole vraiment rationnelle. » Les nécessités du marché et « l'esprit même de la production capitaliste, axé sur le profit le plus immédiat, sont en contradiction avec l'agriculture, qui doit mener sa production en tenant compte de l'ensemble des conditions d'existence permanente des générations humaines qui se succèdent. Un exemple frappant de ce fait est fourni par les forêts : il arrive qu'elles soient administrées à peu prés dans l'intérêt général seulement lorsqu'elles ne sont pas propriétés privées, mais prises en charge par l'Etat. »
D’un côté le capital a créé les conditions d’une agriculture associée à la science, mais d’autre part il n’a pas réellement créé une telle agriculture, car les prémisses du capital, l’auto-accroissement infini et la vitesse de rotation s’accélérant en permanence, sont purement et simplement, c’est très clair pour Marx, incompatibles avec l’agriculture : il y a contradiction entre capital et agriculture.
4. Le paradigme anglais et ricardien.
Dans la suite du chapitre, Marx présente quatre « précisions pour éviter des malentendus ».
La première est la suivante : la « condition préalable du mode capitaliste de production » est la suivante : les « véritables agriculteurs » sont les ouvriers agricoles, les capitalistes sont les fermiers, et les propriétaires fonciers (rentiers, anciens aristocrates souvent devenus des financiers) complètent le tableau, moyennant quoi « les trois classes de la société moderne sont ici rassemblées et se font face ».
Ce schéma est exactement le prototype anglais. Citons les premiers mots des Principes de l’économie politique et de l’impôt de David Ricardo :
« Les produits de la terre, c'est-à-dire tout ce que l'on retire de sa surface par les efforts combinés du travail, des machines et des capitaux, se partagent entre les trois classes suivantes de la communauté : les propriétaires fonciers, les possesseurs des fonds ou des capitaux nécessaires pour la culture de la terre, les travailleurs qui la cultivent.
(...) Déterminer les lois qui règlent cette distribution, voila le principal problème de l'économie politique. »
Remarque complémentaire.
On voit ici Marx apparemment plus proche qu’il ne l’a jamais été de l’économie politique classique. Mais c’est en partie trompeur (je pense que Marx lui-même s’y est trompé). Si l’on remplace la ferme capitaliste par une usine dont le propriétaire paie un loyer, le schéma est en effet exactement le même. Le modèle très particulier de l’agriculture capitaliste anglaise, peut répandu tel quel dans le monde (le bassin parisien en offre quelques analogies), peut sous un autre angle être compris comme une épure de la production capitaliste dans laquelle la catégorie « propriété foncière » serait présente -ce qui est bel et bien le cas, que l’on soit dans la sphère agricole ou dans d’autres sphères.
5. Terre-matière et terre-capital.
La seconde précision concerne le capital productif incorporé au sol, aménagements, engrais, etc. Sa valeur est transmise au produit comme dans toute production capitaliste. Mais il y a une particularité : il est difficile à partir d’une certaine durée de le distinguer du sol lui-même. Dans certains cas la durée des moyens de production incorporée au sol est antérieure de biens des cycles de rotation et de production, et peut même remonter à des époques antérieures au mode de production capitaliste (nivellement, drainages, canaux, certains bâtiments …), ce qui peut être le cas des la structure des terroirs eux-mêmes avec leurs qualités productives propres (encore que le capital a souvent fait régulièrement table rase des anciens terroirs).
La terre-capital, les investissements productifs, capital fixe, doit donc être distinguée de la terre-matière, qui n’est plus du capital mais qui relève de la catégorie des conditions de production, et doit à ce titre appartenir au propriétaire, non au fermier (dans le schéma ricardien anglais). Ces deux catégories économiques sont particulièrement anciennes chez Marx puisqu’elles sont présentées en 1847 dans Misère de la philosophie.
L’ « intérêt » du capital incorporé au sol, c’est-à-dire l’amortissement du capital fixe, fait l’objet d’un effort d’appropriation par les propriétaires fonciers, dans leurs rentes, loyers ou fermages, bien qu’il n’ait pas la même nature : la rente, le loyer ou le fermage est prélevé (sur la plus-value) au titre de la propriété foncière, tandis que là il s’agit d’une portion de valeur que le capitaliste cherche à récupérer pour lui puisqu’elle rembourse ses investissements. Dans la pratique, c’est lors des changements de baux, à l’occasion de la révision des rentes, loyers et fermages, que les propriétaires les haussent en raison des améliorations apportées par les locataires dont-ils s‘approprient les résultats, et incorporent donc ce pseudo « intérêt » à la rente.
C’est là un fait dont nous aurons l’occasion de reparler. Notons qu’il n’y a aucune raison de le limiter à l’agriculture, ce que Marx ne fait d’ailleurs pas, puisqu’il en donne un exemple concernant les docks de Londres, dans le domaine de la spéculation immobilière.
6. Les prix fonciers.
La troisième précision concerne les prix fonciers. Ils sont formés par capitalisation de la rente, du fermage donc dans le cas des terres agricoles. Par exemple si le taux d'intérêt courant est de 5% une terre portant une rente annuelle de 200 livres sera vendue 4000 livres, comme si elle était un capital de 4000 livres appelé à rapporter un intérêt à 5%. Par conséquent, comme les cotations boursières, le prix du sol varie en raison inverse des taux d'intérêts en vigueur. A quoi s’ajoute le fait que le taux d'intérêt auquel la rente est achetée est souvent un cran en dessous du taux d'intérêt monétaire courant, ce qui renchérit encore un peu les prix fonciers, ce qui, de manière coutumière, est censé être une compensation pour la sureté de l'investissement qu'elle est supposée représenter.
« C'est la rente foncière capitalisée qui constitue le prix d'achat ou valeur de la terre : catégorie prima facie irrationnelle, tout comme le prix du travail, puisque la terre n'est pas un produit du travail et n'a donc pas de valeur. »
Attention : la rente n'existe pas parce qu'il y a des prix fonciers formés par sa capitalisation, c'est au contraire sa capitalisation en prix fonciers qui n'est possible que parce que, primitivement, la rente, donc la propriété foncière, existe.
Le prix de la terre existe si et pour que la terre soit objet d’échange marchand, ce qui n‘existe historiquement que dans le mode de production capitaliste développé et dans aucun autre. En tant que telle la terre n’a pas de valeur marchande. Pour les acteurs de la société capitaliste, l’évidence de son prix masque l’irrationalité sous-jacente du rapport social qui le lui confère, comme pour les acteurs d’une société esclavagiste le paiement d’un esclave fait de manière évidente de l’acheteur son propriétaire.
Précisons ici -cette précision est faite par Marx plus loin, dans l’alinéa V du chapitre XLVII- qu’un achat foncier ne doit pas être confondu avec un investissement en capital fixe (sauf pour la partie qui correspond à l’achat du capital incorporé à la terre) : c’est un achat de droit à la rente, donc à une part de plus-value, comme dans le cas de l’achat de capital financier fictif (bons du Trésor). Ce n’est pas un investissement mais un achat anticipé de droit à tirage sur la plus-value. Naturellement, le simple citoyen non capitaliste qui achète un terrain ou une maison pour y vivre et subit un prix formé selon ces règles (prix redoublé par les intérêts des emprunts contractés pour le payer) se fait tout simplement dépouiller, en toute normalité marchande.
7. La rente contient toujours plus que la rente.
La rente comme forme économique au sens strict n’est qu’un droit à une part de la plus-value au titre de la propriété foncière.
Dans la pratique, les propriétaires et la société confèrent la forme de la rente à des paiements qui s’y ajoutent et n’en relèvent pas. C’est le cas de l’amortissement du capital incorporé au sol. C’est souvent le cas de tout ou partie du profit moyen quand le propriétaire prélève beaucoup plus que la rente au sens strict, et c’est très généralement le cas d’une partie du salaire des ouvriers agricoles, les capitalistes se rattrapant sur eux, d’où le niveau moyen du salaire agricole inférieur aux autres salaires.
8. Une forme parasitaire nécessaire.
La dernière partie du chapitre XXXVII comporte encore trois précisions. La première concerne les confusions possibles entre la rente foncière capitaliste et la rente dans d’autres modes de production, la seconde les confusions entre la rente et toute la plus-value. La troisième défint ainsi le caractère parasitaire de la rente :
« … leur montant [des prix fonciers et des rentes] n’est nullement déterminé par l’intervention du bénéficiaire, mais par le développement du travail social, auquel il n’a aucune part et qui n’est nullement déterminé par son action. »
Notons d’ailleurs que le terme « rentier » désigne aussi les financiers, qui de plus en plus se trouvent placés dans la même confortable situation. Les deux groupes s’interpénêtrent d’ailleurs fortement.
Chapitre XLV.
La rente foncière absolue.
1. Distinguer rente absolue et rente différentielle … n’est pas si évident.
Dans l’étude ricardienne de la rente différentielle, on suppose que « le plus mauvais terrain » ne procure pas de rente. Mais le propriétaire n’a aucune raison de jouer les philanthropes et de ne pas exiger de rente pour un tel terrain : c’est là que la propriété foncière se rappelle vraiment comme barrière à l’investissement capitaliste, sorte de péage à acquitter. En règle générale la rente absolue est donc toujours présente, et la rente différentielle facultative.
Marx examine alors les cas concrets où, dans un cadre capitaliste, tel ou tel terrain ne paie pas de rente ou tout du moins pas de rente absolue. Il en identifie trois.
1°) Propriétaire et capitaliste sont la même personne. Rien ne l’interdisant en soi c’est un cas plus ou moins fréquent, mais ce n’est pas la norme : « La séparation du capital et de la terre (…) est inhérente au mode capitaliste de production. »
Remarque complémentaire.
Ce point n’est pas développé comme il le faudrait. Rien n’interdit au capitaliste de possèder ses terrains, mais ce n’est pas le cas dominant, car la liquidité du capital, sa vitesse de rotation, s’opposent à tout ce qui va dans le sens de sa fixation. Ce que réclament les capitalistes, c’est que les Etats, les collectivités territoriales, leur assurent des « zones » et des « espaces » où ils peuvent aller et venir. Le capital peut être propriétaire foncier, mais il ne l’est pas par nature (étant entendu que les propriétaires fonciers utilisent leur rente comme capital et deviennent un groupe particulier de capitalistes, les spéculateurs du sol et de l’immobilier). Poursuivons.
2°) Certaines parcelles sont affermées gratuitement aux fermiers, non que leurs propriétaires soient soudain généreux, mais parce qu’ils comprennent que c’est leur propre intérêt pour une meilleure rentabilité globale et donc pour maximiser leur rente, d’autant qu’il existe une concurrence des propriétaires entre eux pour attirer les fermiers les plus rentables (le mot « rentable » retrouve ici son étymologie exacte).
Remarque complémentaire.
En passant du cas de telle ou telle propriété foncière à l’échelle de la société, on peut donc admettre que le prélèvement rentier, prélèvement social global sur la plus-value, peut très bien souffir des exceptions locales nombreuses. L’important pour les rapports entre classes et couches sociales étant le taux moyen. Il y a donc un taux moyen global de la rente, part de la plus-value -cette conclusion qui s’impose ici n’est pas explicitée par Marx. Poursuivons.
3°) Le troisième cas montre les scrupules de Marx chercheur, car il peut servir de base à une objection contre sa propre théorie de la rente absolue alors qu’aucun autre auteur n’avait identifié ce problème.
Le texte, compliqué, se ramène à ceci : même la rente sur le « plus mauvais terrain » peut être seulement différentielle, par rapport à des investissements ou des extensions de culture qui ne rapportent, eux, aucune rente, quoique faits à l’intérieur de terrains globalement plus productifs. Autrement dit la rente « absolue » peut se ramener à de la rente entièrement différentielle, prélevée sur les surprofits concurrentiels des fermiers, tout en touchant tous les terrains (mais pas tous les investissements) même les plus infertiles. Cette hypothèse d’apparence mineure, établie par lui, est très agaçante pour Marx qui tourne un bon moment autour d‘elle, car elle contredit directement l’observation initiale à la base de la théorie de la rente absolue : celle de la rente qui persiste sur le plus mauvais terrain, là où, d’après Ricardo, il n’y a plus de rente différentielle possible. Marx y reviendra au chapitre XLIV, ou nous ferons le point sur ce problème et sa portée exacte.
Il résulte de ces considérations préalables que Marx prend conscience de la complexité de la question : la rente est un phénomène global qui peut disparaître dans des situations locales, et, même si cela n’arrive pas en réalité, il n’y pas d’impossibilité radicale à ce que tout le prélèvement rentier soit de type « différentiel », conclusion qui ressort du point 3, laissé de côté pour l’instant.
2. Distinguer rente absolue et prélèvement analogue à l’impôt … n’est pas si évident non plus !
Une autre hypothèse est envisagée et écartée, celle de la rente « impôt » :
« Se pose alors cette question : si la rente du plus mauvais terrain ne saurait être expliquée par une différence de fertilité, ne doit-on pas en conclure que le prix du produit agricole est forcément un prix de monopole au sens habituel du mot, ou encore un prix dans lequel la rente entrerait à la manière d'un impôt qui serait perçu par les propriétaires fonciers ? Il est certes entendu qu'un tel impôt a des limites économiques définies, imposées par la concurrence des capitaux additionnels investis dans les anciens terrains, des produits agricoles étrangers, des propriétaires fonciers entre eux et des besoins et de la solvabilité des consommateurs. Mais ce dont il s'agit ici c'est de savoir si la rente du terrain A entre dans le prix de marché, déterminé par le prix de production en A, à la manière d'un impôt entrant dans le prix d'une marchandise taxée, ce qui signifie comme élément indépendant de la valeur du produit ? »
Cette hypothèse est écartée par Marx dans les termes suivants, traduction Cohen-Solal-Gilbert Badia aux ES :
« Ce n'est nullement une conclusion qui s'impose nécessairement et si nous avons été amenés à la formuler, c'est parce que la différence entre la valeur des marchandises et leurs prix de production n'avait pas été comprise jusqu'ici. »
Traduction Maximilien Rubel :
« Cette conclusion ne s’impose nullement : si elle a été avancée, c’est parce que la différence entre la valeur et leurs prix de production est restée jusqu’ici incomprise. »
L’hypothèse de la rente absolue entrant dans les prix à la manière de la TVA n’est pas écartée par Marx parce que théoriquement impossible, mais parce que non nécessaire à partir du moment où il lui semble que la différence entre valeurs et prix de production permet de donner une autre explication.
Remarques complémentaires.
Première remarque. L’interprétation selon laquelle l’assimilation rente-impôt est inadmissible en théorie et en principe, qui fut celle de Lénine (par ailleurs l’un des rares auteurs à avoir étudié et utilisé vraiement cette section du Capital), n’est donc pas exacte.
Deuxième remarque. Dans les Théories sur la plus-value, section VIII, Marx a par contre longuement examiné l’hypothèse en question, sous un autre angle : la bourgeoisie ascendante a justement revendiqué l’abolition des propriétaires fonciers parasites par la nationalisation ou l’étatisation du sol transformant la rente en impôt. Cette nationalisation ou étatisation est, écrit explicitement Marx, la formule idéale pour la bourgeoisie. Le propriétaire est supprimé et la propriété privée maintenue dans sa fonction fondamentale : l’expropriation des prolétaires et des producteurs directs. Seulement, la bourgeoisie développée n’ose plus combattre pour cet objectif d’une part par trouille, parce qu’en touchant à la propriété foncière on donne l’idée de toucher aussi au capital, d’autre part parce qu’elle-même est devenue de longue date rentière. Une propriété étatisée du sol serait toujours une propriété privée en tant que privative pour la masse des producteurs, la « common property du capital ». Autre chose serait l’avènement d’une « propriété du peuple » - nous dirions : propriété sociale- qui mettrait fin et à la rente et au capital.
Ces passages des manuscrits de 1862-1863 sont explosifs pour les régimes soviétique et chinois du XX° siècle, y compris la Chine actuelle, régimes où la propriété étatique du sol a été présentée comme « socialiste » (on peut constater qu’aujourd’hui elle sert de base efficace aux investissements capitalistes en Chine, et à des impôts fonciers élevés dont le prélèvement est au fondement du parasitisme de la bureaucratie et à la constitution par elle de capitaux privés). Par rapport à notre examen, ils montrent que l’hypothèse de la rente-impôt dans le cadre du mode de production capitaliste n’a rien d’impossible pour Marx.
Troisième remarque. Si l’on admettait cette hypothèse, il resterait à expliquer, ainsi qu’il le faudrait aussi d’ailleurs pour l’impôt, sa combinaison avec l’existence du taux de profit général.
3. La théorie de la rente absolue.
La théorie est présentée en quatre étapes.
Premièrement, la différence entre valeurs et prix de production en fonde la possibilité.
Deuxièmement, elle fonctionne dans la mesure où les valeurs sont effectivement supérieures aux prix de production dans l’agriculture et dans les mines, en raison d’une composition organique plus faible. C’est une hypothèse suffisante pour rendre possible la rente absolue, mais c’est aussi une hypothèse nécessaire : « Si l’hypothèse n’est pas réalisée, la forme de rente correspondante disparaît elle aussi. »
Troisièmement, la concurrence a le pouvoir d’éliminer les surprofits inter-branches, c’est-à-dire d’arraser les obstacles au taux de profit général, sauf dans un cas, celui où s’interpose la propriété foncière, « barrière » qui prélève son droit. Ceci se produit dans les branches où le sol est en tant que tel indispensable au processus de production : l’agriculture et les mines (par conséquent aussi les puits de pétrole, ajouterons-nous).
Quatrièmement, la proportion dans laquelle la propriété foncière parvient à faire monter les prix agricoles et miniers au dessus du prix de production « normal » pour empocher la différence dépend quant à elle de la concurrence à la fois sur le marché des produits, sur le marché foncier et sur le marché locatif. Notons que ceci signifie que le prix augmenté de la rente n’est pas forcément équivalent à la valeur mais peu plus ou moins l’approcher (et pourquoi pas la dépasser ? ).
Marx précise ensuite qu’il identifie trois sortes de rentes : aux rentes différentielles et absolue s’ajoutent les rentes de monopole occasionnelle (cas d’un très grand cru ; mais nous avons vu que si on l’assimile à un impôt la rente absolue serait une rente de monopole généralisée).
Remarques complémentaires.
De très nombreuses objections peuvent être faites à chaque étape de la démonstration, que Marx présente clairement comme hypothétique si on veut bien le lire attentivement. Beaucoup de ces objections ont été présentées et énumérées par Tran Hai Hac dans Relire le Capital (Lausanne, éd. Page Deux, 2003).
I. La question de la propriété foncière et donc de la rente chez Marx dans son principe n’est pas agricole et minière, même si l’on peut admettre que le rôle du sol et du sous-sol dans ces branches y confèrent des particularités. Répétons-le la propriété foncière, c’est-à-dire l’expropriation des producteurs, est la pré-condition du salariat. Il n’y a pas que les fermiers qui paient une rente. Payer pour la terre comme condition de production est la norme dans toutes les branches. De plus, le loyer ou les prix immobiliers et leurs intérêts sont sur cette base une forme secondaire, mais pesante, d’exploitation des prolétaires et de toute la population.
II. Comme Marx l’écrit lui-même si la composition organique du capital agricole rattrape celle du capital industriel la base pour le prélèvement du type « rente absolue » disparaît, alors que le rapport foncier reste un rapport fondamental : il faut donc bien dans ce cas que le prélèvement opère par d’autres biais, dont deux ont été identifiés -la captation de surprofits intra-branches (rente différentielle) et un fonctionnement analogue à l’impôt comme rente de monopole généralisée.
Marx note que la composition organique plus faible du capital agricole, bien qu’en Angleterre le capital ait révolutionné en premier lieu l’agriculture, est lié aux progrès plus tardif de la chimie et de la biologie par rapport à la mécanique et à la physique. Mais il est convaincu que ce décalage va se combler, donc que sa théorie sur la rente absolue est historiquement toute provisoire. Vu le caractère fondamental qu’il confère par ailleurs à la propriété foncière, il ne saurait donc s’en satisfaire. Les quelques facteurs susceptibles de ralentir la hausse de la composition organique du capital dans l’agriculture, qu’il examine dans la suite du chapitre, ne changent rien à la tendance principale.
III. De plus, même la situation contemporaine de l’agriculture pose des problèmes pour affirmer que la composition organique y soit plus faible partout : dans le cas de l’élevage capitaliste, souvent extensif, on a une forte composition organique pour des raisons spécifiques, qui ne tiennent pas au progrès technique (beaucoup de bétail, peu de main-d’œuvre pastorale). Et du côté du secteur minier, où le coût en capital fixe est diminué parce que la matière première est ici le résultat de la production et non un moyen de production, cette basse composition organique ne va toutefois pas de soi.
Marx a évacué, explicitement, cette difficulté là en reprenant à Adam Smith la théorie de la détermination des rentes et des prix fonciers par celles des terrains producteurs de froment (Adam Smith, Richesse des nations, 1776, livre I, chapitre 11, Marx, Théories sur la plus-value, section XIV). La démonstration de Smith à ce sujet est historique, et a donc une valeur historique, c’est-à-dire non pas éternelle. Il suppose que la rente des terres à blé s’est imposée à celle des pâturages à cause de la prééminence de l’alimentation végétale dans l’Europe moderne, et il suppose encore que la rente sylvicole s’y est alignée aussi, et, par son intermédiaire, celle des mines de charbon. Quel que soit l’intérêt historique, élevé, de ces travaux, ils ne fondent aucune affirmation irréfutable.
IV. Dans la section VI du Capital, Marx a bien précisé au début du précédent chapitre que l’agriculture et les mines y sont des branches normales, avec le même taux de profit que les autres. Donc si la propriété foncière y agit en sorte de faire monter les prix le surcoût qui s’ensuit est supporté par toutes les branches à proportion des produits des branches agricoles et minères qu’elle doivent acheter. Les produits agricoles sont la base des biens de subsistance, leurs prix pèsent donc sur les salaire et par là la rente agricole est payée par toutes les branches. Le charbon est payé par les consommateurs et par l’industrie ou si l’on se transpose aujourd’hui, on sait trop bien comment les prix pétroliers et énergétiques sont répercutés partout. Ce qui est démontré ici, c’est que l’action de la propriété foncière sur les prix agricoles, miniers et énergétiques est certainement réelle, mais qu’elle se présente justement sous la forme … d’une rente-impôt payée par toutes les branches.
Chapitre XLVI.
Remarques sur la rente immobilière et sur les prix fonciers.
Il ne s’agit que de remarques éparses. Le titre annonce aussi qu’il sera question de la rente minière, mais ce n’est pas le cas.
1. Sur la rente immobilière.
Marx se réfère à Smith encore qui rattachait la rente immobilière à la rente foncière. Mais cette conception ancienne est pour nous contredite par des remarques profondes sur la fonction de la rente en ville et envers l’habitat des prolétaires :
-celle d’« empêcher les ouvriers en lutte pour leur salaire, pratiquement d'élire domicile sur terre ».
-il y a donc deux facettes du monopole foncier par lesquelles la propriété foncière prélève sa rente : « d'une part l'exploitation de la terre aux fins de reproduction ou d'extraction, d'autre part l'espace, élément de toute production et nécessaire à toute activité humaine ».
Le monopole de l’espace est donc en tant que tel source de rente, ce qui correspond parfaitement à ce que dit Marx par ailleurs de la propriété foncière. Un tel monopole, précise-t’il, impose lui-même un surplus aux prix, au lieu qu’il découle de prix de monopole comme dans le cas de marchandises uniques et non reproductibles (grands crus, objets rares, œuvres d’art).
2. Sur les mouvements des prix fonciers.
Les prix fonciers, formés par capitalisation de la rente, sont influencées par les taux d’intérêts, par le taux de la rente et par sa masse et sa répartition, et par les prix des produits qui incorporent la rente, les prix agricoles, miniers et les prix de l’énergie donc, mais par extension tous les prix (surtout que les loyers et rentes diverses payés par les autres branches sont incorporés aux prix, peut-on ajouter). De cet ensemble de facteurs il s’ensuit qu’il n’y a pas de relation mécanique entre prix fonciers et immobiliers, prix des marchandises et taux et masse de la rente.
Ces quelques remarques ne font qu’esquisser une étude des lois des prix fonciers. Remarquons que Marx y parle clairement de taux de la rente à l’échelle sociale.
3. Sur l’agriculture.
La dernière partie de ce chapitre et la conclusion de la première partie reprennent des réflexions sur l’agriculture et son incompatibilité avec le capitalisme.
La prétendue loi de la fertilité décroissante des sols nouvellement mis en culture empêchait justement de comprendre la particularité du sol agricole en tant que moyen de production. Il est possible d’investir indéfiniment sur une surface limitée à condition de raisonner dans le long terme et de comprendre qu’il y a combinaison cumulative des nouveaux et anciens investissements, amendements, bonifications, qui construisent historiquement le sol, dont les avantages qualitatifs et quantitatifs peuvent s’associer, et ne doivent pas s’entre-détruire. La terre et le sol sont donc tout à la fois des conditions et des moyens de production qui appellent les investissements, mais dans un cadre qui ne soit pas celui du capital :
« Du point de vue d'une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété d'un individu sur son prochain. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n'en sont que les possesseurs, elles n'en ont pas la jouissance et doivent la léguer aux générations futures après l'avoir améliorée en boni patres familias. »
Chapitre XLVII.
Genèse de la rente foncière capitaliste.
1. Remarques préalables (alinéa 1).
Nous avons là quelques remarques critiques sur les économistes à différentes époques, puis quelques précisions sur l’existence de survivances, dans le cadre contemporain, de paiements en nature qui sont des formes déguisées de rente foncière capitaliste.
2. La rente en travail (alinéa II).
C’est « la forme primordiale de la plus-value » -on devrait plutôt dire : du surtravail, réservant l’expression « plus-value » aux rapports capitalistes de production.
Les producteurs « possèdent », c’est-à-dire qu’ils en ont la disposition concrète, les moyens de production, et sont soumis aux exploiteurs par une contrainte directe visible (quelles qu’en soient les justifications idéologiques).
Dans les formes « asiatiques », cette possession est communautaire, et le surtravail prend la forme d »un devoir dû au dieu ou à l’autorité supérieure : à partir de là « rente et impôt coïncident ».
Dans les formes féodales, la rente en travail dans le cadre du droit coutumier laisse souvent un espace aux producteurs directs pour développer leur productivité dans leur intérêt propre et vendre une partie de leur produit.
3. La rente en nature (alinéa III).
Elle n’est pas fondamentalement différente par nature de la rente en travail, mais la marge laissée aux producteurs directs dans la société féodale s’y accroît considérablement, ouvrant le champ parmi eux à l’accumulation privée, à des différentiations sociales et à un début d’exploitation de certains d’entre eux par d’autres.
Dans le cas des sociétés « asiatiques », cette évolution aboutit au contraire à une forme très stable, que Marx considère en fait comme figée (nous savons qu’au moins pour la Chine cette conception est inexacte) : l’union de l’agriculture et de la manufacture dans le village collectivement responsable de ses redevances. Dans l’Inde colonisée, c’est une augmentation violente du prélèvement rentier sur ces communautés qui, en mettant en cause la survie de la société et de ses membres, a ouvert la voie au capitalisme.
4. La rente en argent (alinéa IV).
C’est la forme de transition, où l’on passe éventuellement au capitalisme.
Marx a peu d’éléments sur les conditions qui peuvent expliquer, au départ, sa généralisation : les Etats impériaux (Byzance, islam abbasside …) ou monarchiques (France d’ancien régime) par leurs exigences fiscales, y jouent un rôle clef.
Cette forme évolue si elle est combinée à une forte productivité du travail. La différentiation parmi les producteurs directs s’accentue au point de séparer des riches, qui deviennent les fermiers, et une masse pauvre, tandis qu’intervient le capital urbain et que l’aliénabilité de la terre se développe. Il y a donc transition à la rente foncière capitaliste, où la rente n’est plus la forme première du surproduit, mais une forme seconde prélevée sur la plus-value. Marx n’est pas en mesure, avec les données dont il dispose, de donner un tableau précis de la transition (voir à ce sujet l’Aide à la lecture du livre I, section VIII sur l’accumulation dite primitive).
Il précise deux choses. La transition peut aboutir à deux types de formation sociale, soit une agriculture capitaliste (le modèle anglais), soit une petite agriculture subordonnée formellement au capital, dont il sera question à l’alinéa suivant.
D’autre part, il s’oppose à l’« interprétation traditionnelle » qui est notamment celle de l’économiste allemand Karl Rodbertus, qui voudrait que le taux général de profit se soit d’abord constitué en dehors de l’agriculture, la thèse selon laquelle l’avènement du capitalisme correspond à la domination d’un taux général de profit dans toutes les branches, qui créé d’emblée les conditions de la rente (absolue donc en premier lieu, et différentielle). Remarquons que cette conception s’accorderait plus facilement de « l’hypothèse » de la rente incorporée aux prix à la façon d’un impôt.
5. La petite propriété paysanne parcellaire (alinéa V).
La poussée du capital a provoqué la formation de plusieurs types d’agriculture, en dehors de l’agriculture capitaliste « pure ». Marx en énumère d’abord trois formes avant de s’occuper plus particulièrement du cas de la petite propriété paysanne parcellaire :
1°) Le métayage, forme hybride ou forme de transition figée, où le producteur est en partie son propre capitaliste et où le propriétaire est en même temps préteur de capital productif.
2°) L’accaparement des terres collectives par des propriétaires privés ou des agents de l’Etat en Pologne et en Roumanie, qui relève de la marchandisation de ce que nous appelons le « second servage ».
3°) L’économie de plantation esclavagiste mercantile, qui est la forme d’esclavagisme intégrée à la domination mondiale du capital.
Dans cette typologie, resterait surtout le cas des colonies de peuplement, étudiées dans le dernier chapitre du livre I du Capital, qui montre justement que l’imposition d’une rente foncière sous la forme de prix d’achat des terres par l’Etat fut, en Amérique du Nord et en Australie, une pré-condition pour que la production capitaliste puisse vraiment triompher.
La petite propriété paysanne « libre », c’est le modèle français tout d’abord, c’est aussi la yeomanry, libre paysannerie britannique qui fut liquidée à la longue par l’alliance du capital et de la grande propriété, et on la rencontre aussi dans certaines régions allemande, suisse et dans les pays scandinaves, et localement ailleurs en Europe.
Il ne faut pas confondre ce que Marx décrit et analyse ici avec la paysannerie actuelle dans les mêmes pays, qui a achevé sa transformation. Les petits paysans du XIX° siècle sont encore largement en autosuffisance tout en produisant pour le marché. Mais ils ont perdu les atouts de la paysannerie antique -Marx remonte effectivement à des cas antiques, la Grèce classique et la Rome républicaine- à savoir une auto-organisation militaire et des possessions communautaires, au cours d’un long combat visible notamment dans les révolutions anglaises du XVII° siècle. Ils ont donc été réduits au statut de paysans « privés », la démocratie communale n’étant qu’un ersatz subordonné de leur puissance sociale potentielle passée. Et ils sont soumis à la domination formelle du capital. Mais quelle forme prend-elle ?
Leurs prix sont bas par rapport à la production capitaliste, elle-même moins développée qu’en Angleterre d’où une moindre marge pour une rente absolue définie par la différence entre prix et valeur ; les conditions pour des prix de monopoles sont rares et si des rentes différentielles existent, elles restent entre les mains des paysans avantagés (par rapport aux autres) de tel ou tel secteur. Or la petite paysannerie française du XIX° paie quand même la rente, et même fort cher, est bien exploitée et, se croyant « propriétaire », se fait largement avoir.
Cette rente pèse sur eux non sous la forme de redevances à des grands propriétaires puisque cette paysannerie est propriétaire, mais sous la forme des prix fonciers lors des mutations fréquentes et des rachats de parts d’héritage, des intérêts à payer pour les prêts fonciers, à quoi s’ajoute la fiscalité publique qui comporte, semble penser Marx (il faut ici se référer aussi aux Luttes de classes en France à propos de la petite paysannerie), de larges parts qui relèvent de la rente, plus encore les frais de justice et les frais notariaux.
Nos paysans exploités ne paient pas une rente au propriétaire à la manière anglaise (les céréaliers du bassin parisien qui sont dans une configuration « à l’anglaise » s’en tirent bien mieux), mais ploient sous une masse de factures à payer liées aux prix fonciers et au régime fiscal et juridique, sans même être en mesure la plupart du temps de répercuter ces charges dans leurs prix. Ils s’imaginent que les droits féodaux ont été abolis en 1789, alors que la rente devenue l’instrument de leur subordination formelle au capital a pris cette forme plus diffuse, mais très lourde, et en grande partie publique. Le rapport inverse entre taux d’intérêt et prix fonciers ne leur profite même pas, car pour eux c’est souvent la hausse conjointe des deux, ce qui signe aussi le caractère hybride de leur situation.
Cette condition paysanne là, pour Marx, est tout sauf idyllique : elle unit « la grossièreté des formes sociales primitives à tous les tourments et toute la misère des pays civilisés. » Il ne faudrait toutefois pas prendre ce sombre tableau pour une critique de la petite production paysanne en soi, car c’est sa forme subordonnée au capital qu’elle vise.
La fin du chapitre forme une envolée qui sera réutilisée au livre I, dans la conclusion de la section IV, sur le capitalisme qui détruit simultanément « la terre et le travailleur ».
Remarque complémentaire.
Nous avons là chez Marx l’exposition concrète d’une rente hybride, ne prenant pas la forme d’un loyer, mais s’exprimant dans une série de prix et de charges en partie fiscales, que l’on peut appeler la charge foncière. La démonstration est donc faite que Marx concevait une forme de rente absolue autre que la perception par les propriétaires d’une différence entre valeurs et prix de production agricoles.
Cette exploitation rentière, fiscale et aussi usuraire de la petite paysannerie du XIX° siècle a finalement abouti, en France (assez tard : après 1945 voire après l‘instauration de la Politique Agricole Commune en 1962), à sa transformation en une couche d’entrepreneurs capitalistes de taille moyenne et de « petits patrons » totalement intégrés (plus d’autosubsistance) sous des formes assez contraignantes (Crédit agricole, livraison aux capital commercial).
* * *
Conclusion sur la rente absolue (remarque complémentaire).
J’ai signalé au fur et à mesure les problèmes posés, du propre point de vue du contenu du Capital, par la théorie de la rente absolue telle que Marx l’avait conçue en 1862. Cette critique a pour conséquence que notre commentaire et aide à la lecture de cette section du Capital diffère des autres puisqu’elle exprime un désaccord avec ce qu’écrit Marx. Néanmoins, j’ose supposer que notre critique est interne, en cohérence avec la méthode de l’ensemble du Capital. Le confirme à mon avis, outre le caractère incontestable, mais qu’il faut toujours rappeler tant il fut oublié, de brouillon de recherche du manuscrit, les très nombreux passages où Marx ouvre d’autres pistes que sa théorie « standard » de la rente absolue :
-mise en évidence de la possibilité d’une rente seulement différentielle (en préambule au chapitre XLV),
-hypothèse de la rente-impôt (même chapitre),
-rôle du monopole de l’espace en tant que tel en dehors de toute production agricole (chapitre XLVI),
-charge foncière pesant sur la petite paysannerie subordonnée au capital (chapitre XLVII).
Je garde en réserve l’examen de la première piste qui reviendra dans les travaux sur la rente différentielle.
Si nous faisons passer les autres pistes devant la « solution de 1862 » nous avons une théorie de la rente absolue beaucoup plus cohérente.
Il est vrai que la propriété foncière pèse en priorité sur les prix agricoles, miniers, énergétiques et pétroliers, et il est sans doute vrai qu’elle peut éventuellement jouer sur la composition organique de ces branches, mais celle-ci est un facteur historiquement passager, secondaire et contingent, et elle peut aussi peser sur les prix indépendamment de la composition organique des branches. C‘est bien ce qui se produit puisqu’il y a diffusion sur l‘ensemble des prix des hausses alimentaires, minières et énergétique.
Nous devons donc considérer que la rente absolue consiste dans un renchérissement de beaucoup de prix, ainsi que dans les prix fonciers et immobiliers, dans les formes financières qui en découlent (comme les fameux subprimes) et aussi qu’elle est allée se nicher dans des formes fiscales ou apparentées -cette diversité de formes explique qu’il soit à mon avis préférable de parler de charge foncière. Nous voyons aussi par cette approche que le vrai sujet de la section VI du livre III du Capital n’a rien perdu de son actualité.
Rente absolue ou charge foncière sont donc loin de se réduire au revenu des propriétaires fonciers, et elle peuvent à la limite se passer d’eux, leur raison d’être dans la production capitaliste n’étant pas d’entretenir des parasites ci-devant féodaux (qui en sont l’origine historique) mais d’assurer les conditions de reproduction du capital en privant les masses de tout accès gratuit à la terre et au logement. Le prélèvement va donc aussi à l‘Etat et à diverses catégories de capitalistes et de propriétaires.
En outre, cette version de la théorie a l’avantage de donner toute sa place au propriétaire foncier éminent qui surplombe tous les autres : l’Etat.
Reste alors une question, qui se pose aussi d’ailleurs pour la charge fiscale (impôts) : ce prélèvement global d’une part de plus-value ne consistant pas à capter des surprofits, quelle est sa relation à la formation du taux général de profit ?
Nous aurons la satisfaction de pouvoir répondre à cette question à partir d’une formulation de Marx lui-même, dans la section suivante du Capital, qui suggère une belle manière de restaurer toute la cohérence du Capital en articulant les catégories de taux de profit général, rente absolue (ou charge foncière) et taux de profit moyen.
Reste enfin la question de la captation rentière des surprofits réalisés par des secteurs de production à l’intérieur des branches, et de son rapport avec ce qui précède. Elle nous conduit à l’étude de la rente différentielle, sujet des chapitres écrits en dernier par Marx.
Chapitre XXXVIII.
Les surprofits, base de la rente différentielle.
1. La parabole de la chute d’eau.
Ce chapitre est titré La rente différentielle. Généralités., mais son véritable sujet est celui des surprofits, puisqu’une rente différentielle n’est rien d’autre que la captation d’un surprofit par la propriété foncière.
Nous devons avoir à l’esprit que Marx écrit ces lignes avant d’avoir rédigé la section IV du livre I, dans laquelle se trouve en fait la théorie des surprofits les plus importants pour la compréhension du mode de production capitaliste : ceux qui proviennent de la hausse de la productivité du travail dans une entreprise ou un secteur, et qui, en se généralisant, conduisent à la hausse de la plus-value relative et à la tendance à la baisse du taux général de profit.
Les surprofits qui permettent les rentes différentielles ne sont pas de ce type. Ce ne sont pas non plus des surprofits commerciaux, liés à la différence entre valeur et prix (occasions commerciales, mais aussi objets rares ayant un prix mais pas de valeur, et escroqueries). Ce sont des surprofits dus à des facteurs naturels.
Pour éclairer ceci, Marx prend l’exemple d’une usine mécanique disposant d’une chute d’eau. Il y a dans ce cas hausse de la productivité du travail par l’emploi d’une force naturelle monopolisable, qui peut devenir une rente différentielle si le propriétaire du terrain, conscient de l’avantage de la chute d’eau pour l’industriel qui le lui loue, le lui fait payer par un loyer plus élevé. Rien dans tout cela ne peut simplement s’expliquer par la nature, les rapports sociaux intervenant à chaque étape : la chute d’eau est posée comme valeur d’usage, son utilisation capitaliste dégage un surprofit qui se définit relativement au taux de profit général présupposé dans le rapport de production capitaliste, la saisie éventuelle de ce surprofit sous forme de rente présuppose le rapport foncier, et le prix foncier de la chute d’eau, pour son propriétaire, même s’il est la même personne que l‘industriel, n’entre ni dans les investissements ni dans les coûts de production ni dans les prix du produit, étant une anticipation (capitalisation) de la rente.
Dans cet exemple, on voit qu’un tel surprofit et donc une rente différentielle peuvent exister ailleurs que dans l’agriculture et les industries extractives. Mais dans celles-ci, les différences de fertilité entre types de terrains ainsi que la répartition et la teneur des gisements (mais nos chapitres laissent ce cas de côté et ne s’occupent que de l’agriculture) donnent une base relativement permanente à de tels surprofits, et donc à la rente. Les inégalités d’origine naturelle donnent dans ces branches une plus grande permanence aux secteurs à surprofits ou à sous-profits.
C’est en cela qu’il y a une particularité des branches agricole et extractive (mines et énergie) -et non pas, ajouterais-je, dans une composition organique plus faible ainsi que le voudrait la théorie de la rente absolue de Marx de 1862.
2. Remarques complémentaires sur la terminologie.
Dans ce chapitre et les suivants, rédigés en dernier lieu, nous pouvons remarquer que Marx emploie l’expression de « prix de production de marché » pour désigner les prix des marchandises produites au niveau des branches, provenant à la fois du taux de profit général et de la moyenne pondérée dans la branche entre les secteurs qui la constituent, ceux à surprofit, ceux à sous-profits et ceux à la moyenne. A posteriori, ceci justifie l’emploi de cette expression dés notre commentaire sur le chapitre X (section II)) où Marx élaborait cette combinaison (cf. ci-dessus).
D’autre part, il n’y a plus de références à la rente absolue : la théorie de 1862 ne présente aucune utilité pour expliquer le prélèvement rentier basé sur les surprofits, qu’est la rente différentielle.
Chapitre XXXIX.
La rente différentielle agricole extensive « ricardienne ».
1. Fertilité naturelle et fertilité artificielle du sol.
Chez Ricardo, précise d’abord Marx, les différentiels de surprofits (qui permettent les rentes) proviennent de différences de productivité entre des terrains à investissements en capital et en travail égaux, et de même superficie ajoute Marx (c’était implicite chez Ricardo).
Les causes qui expliquent ces différences entre terrains comportent les facteurs de situation géographique (proximité des marchés, réseaux de communication …) qui sont des facteurs sociaux, et la fertilité.
La fertilité peut se diviser en fertilité naturelle et fertilité artificielle. Marx reprend là le type de distinction déjà rencontré ci-dessus entre terre-matière et terre-capital.
La fertilité effective, appelée fertilité économique ou fertilité agronomique, est une combinaison des deux : qualités naturelles et apports successifs se superposent, se combinent, se renforcent et se contrarient dans des proportions variables. Si la fertilité naturelle en elle-même peut se ramener aux facteurs chimiques, physiques et biologiques du sol et de son environnement, son expression n’a rien de naturel et met en jeu la productivité du travail et l’ensemble des conditions sociales, y compris le crédit et la rente.
En fin de chapitre, plusieurs remarques supplémentaires concernant les Etats-Unis illustrent la complexité et la variabilité des combinaisons (sauf la première de ces remarques qui se situerait mieux dans une étude des prix fonciers, sur l’alignement des prix des terres vierges sur ceux des terres cultivées, la rente étant capitalisée par anticipation :
-l’extension de la superficie cultivée ne s’y conforme pas à l’ordre agronomique (des meilleures terres aux moins bonnes) mais au rythme de colonisation du pays et de construction d’axes de communication,
-la productivité élevée des terres vierges s’obtient souvent en les épuisant d’une manière destructrice (c’est là un problème de tous les fronts pionniers en régime capitaliste).
Remarque complémentaire.
La relation dialectique entre terre-matière et terre-capital et entre fertilité naturelle et fertilité artificielle, leur contradiction et leur unité dans la fertilité économique ou agronomique, forment un système conceptuel analogue à la composition organique du capital et il est certain que les données de la production agricole ont joué un rôle très important dans l’ensemble du développement de la pensée de Marx.
Cependant, entre l’unité organique entre fertilité naturelle et fertilité artificielle dans la fertilité économique, et celle de la composition technique et de la composition-valeur du capital dans la composition organique, le parallèle n’est pas parfait.
D’une part, le rapport entre fertilité naturelle et fertilité artificielle pourrait être, au stade où nous en sommes, pensé indépendamment du mode de production. Réduit au rapport entre données de nature et données acquises par l’action du travail humain, il peut servir à décrire le sol tout au long de l’histoire, mais perd ainsi une grande partie de son utilité comme concept.
D’autre part, ce rapport est en même temps plus complexe que celui de la composition technique et de la composition-valeur du capital. En effet, chacun de ses deux termes comporte lui-même les deux aspects, « naturel » et « artificiel », et redouble leur contradiction et leur complémentarité. La fertilité naturelle intègre peu à peu les amendements, travaux d’origine humaine, et la fertilité artificielle œuvre avec des matériaux naturels. Ni l’une ni l’autre des deux catégories n’a donc la « pureté » de la composition technique, le côté « valeur d’usage », et de la composition-valeur, le côté « valeur », du capital dans sa composition organique.
C’est avec les données fournies par Marx dans la suite de ses travaux sur la rente différentielle (aux chap. XL et XLIV) qu’il nous sera possible d’avoir une vision complète du rapport entre fertilité naturelle et fertilité artificielle.
2. La première série de tableaux sur la rente différentielle.
Marx passe alors aux tableaux pour étudier les surprofits distinguant des terrains de fertilité différente.
Il suppose 4 types de terrains A,B,C,D qui, pour un même investissement de capital de 50 shillings, produisent respectivement 1, 2, 3 et 4 quarters de froment d'une valeur respective de 60, 120, 180 et 240 shillings, dégageant donc des profits réels différents respectifs de 10, 70, 130, 190 shillings. La rente différentielle correspond à la différence entre le profit réalisé par le plus mauvais terrain, le terrain A, et les autres, soit respectivement 60 pour B, 120 pour C, 180 pour D (tableau I), A n’en fournissant pas.
Ce tableau s’inspire de Ricardo chez qui l’extension des cultures imposée par la demande impose de mettre en valeur des mauvais terrains A, d’où hausse des prix agricoles, des rentes sur les autres terrains et baisse du taux de profit. Mais Marx précise que cette répartition des terres pourrait avoir une toute autre genèse, provenant d’un autre ordre dans les mises en culture, qui aurait pu commencer par les terres les moins fertiles en avançant par améliorations successives, puis il envisage la combinaison des deux hypothèses (séries ascendantes et descendantes), une réalité concrète mixte plus proche évidemment des faits, construisant pour cela un tableau II dans lequel la demande de céréales produit la mise en culture de terrains intermédiaires A', B' et B''.
Après quoi il applique dans un tableau III les effets d'une hausse générale, mais différenciée, de la productivité du travail en faisant passer la production de A de 1 quarter à 2, celle de B de 2 à 4, celle de C de 3 à 7 et celle de D de 4 à 10 (les progrès agricoles profitant plus aux terres déjà bonifiées), scenario qui suppose que les besoins solvables, la demande, augmentent avec la production globale et la baisse des prix unitaires.
Il apparaît donc que « Si la production de B,C,D dépassait la demande, A cesserait d'être régulateur. (…) C'est de cette façon que le prix des céréales américaines régularise le prix des céréales anglaises. » La rente différentielle peut s'établir avec des prix stationnaires, en hausse ou en baisse ; les prix baissant, la masse de la rente peut augmenter alors que son taux baisse, du fait de la productivité accrue des meilleures terres.
Répétant des tableaux en partie similaires à ceux des Théories sur la plus-value, Marx semble avoir un point de départ ricardien qui revient de manière récurrente et qui voudrait que les prix agricoles soient déterminés à la marge par ceux des produits des plus mauvais terrains, mais en fait il délimite cette situation comme possible mais exceptionnelle, et il montre la possibilité de toutes sortes d’autres combinaisons.
3. Effets des surprofits sur les prix de production de marché d’une branche.
Après cet examen Marx formule quelques remarques générales importantes, mais rapides et surexposées au contresens :
« Au sujet de la rente différentielle en général, il faut faire remarquer que la valeur de marché est toujours supérieure au prix global de production de la masse du produit. »
Suit un tableau typiquement ricardien, où ce qui est appelé ici « valeur de marché » (en fait le prix de production de marché) est déterminé par les plus mauvais terrains. Marx poursuit :
« Il s'agit là de la détermination par la valeur de marché [« prix de marché » est une traduction erronée des ES] telle qu'elle s'impose sur la base de la production capitaliste et au travers de la concurrence, qui créé une fausse valeur sociale. Cette détermination provient de la loi de la valeur de marché à laquelle les produits du sol sont assujettis. »
Le contresens facile consiste à penser que ce que Marx veut dire, c’est que le poids des prix agricoles provenant des secteurs les moins fertiles impose une « fausse » valeur au produit agricole global, que la société paie plus cher (ce qui profite aux rentiers). Dans cette interprétation Marx devient Ricardo. Il faut choisir : ou on ramène Marx à Ricardo ou on le développe en allant un peu plus loin que son brouillon.
Le phénomène appelé ici « fausse valeur sociale » n’est pas nécessairement lié à une situation ricardo-malthusienne de rendements décroissants, par ailleurs âprement critiquée par Marx. Il suffit que les secteurs d’une rentabilité inférieure à la moyenne pèsent plus que les autres dans la détermination de la valeur de marché de la branche pour que la somme de ses prix de production de marché soit plus élevée qu’elle serait si n’intervenait que l’égalisation interbranche par le taux général de profit. Dans ces cas là, la « société » en général paie plus cher pour les produits de cette branche, ce qui peut très bien arriver comme on l’a vu au chapitre X, section II. Ceci arrive plus souvent, voire systématiquement, dans les branches agricoles et extractives.
Notons que dans de telles situations, les prix d’une branche dépassent effectivement ce qu’ils seraient sur la seule base du taux commun de profit, mais cela en raison d’un mécanisme concurrentiel qui ne fait pas intervenir la solution mise au point par Marx en 1862 pour expliquer la rente absolue.
« Ce que la société, considérée comme consommateur, paie en trop pour les produits du sol, ce qui représente une perte pour la réalisation de son temps de travail dans la production agricole, constitue actuellement un gain pour une partie de la société : les propriétaires fonciers. »
Dans une société des producteurs associés, ces différences de productivité (ou d’autres) existeraient aussi, mais ne seraient pas empochées par les titulaires de la propriété foncière et pourraient être compensées autrement.
Ajoutons qu’il peut arriver aussi que la société paie moins que le travail qu’a réellement coûté la production d’une branche. Il n’est pas possible d’affirmer que ces excédents et ces déficits se compensent à l’échelle sociale ; la réalité de la production capitaliste est faite d’une suite de déséquilibres.
3. Seconde série de tableaux.
Une nouvelle série de tableaux voit introduire des modifications de la surface cultivée en repartant du tableau I ci-dessus, en y doublant uniformément les surfaces cultivées et donc toutes les valeurs du tableau (tableau Ia), puis en étendant les mauvaises terres A et B (tableau Ib), puis en introduisant des variations plus étendues entre les extensions des différents types de terrains, accentuant plutôt l'extension des meilleures terres C et D (tableau Ic).
De l'examen des tableaux, il résulte en résumé, que « la rente moyenne par acre et le taux moyen de rente sur le capital investi dépendent de l'étendue relative des différentes catégories de terrain par rapport à l'ensemble de la superficie cultivée ; en d'autres termes, elles dépendent de la distribution du capital total sur les différents types de terrain. »
A l'échelle de l'ensemble de la superficie agricole utile d'un pays, cette distribution des investissements entre les différentes sortes de terrains, fonction des variations de leurs parts respectives dans la surface totale, influence évidemment la production agricole totale et les profits, ce qui contribue à créer une illusion que l'on rencontre, selon Marx, chez les statisticiens, où la rente ne semble plus déterminée par les différences de fertilité, mais par la fertilité moyenne. C'est là un pas à ne pas franchir : la rente différentielle repose sur les différentiels de productivité entre secteurs, lesquels expliquent la moyenne, mais elle ne découle pas de cette moyenne. C’est la concurrence capitaliste qui la génère, pas la fertilité en soi.
Chapitre XL.
La rente intensive.
1. Rente extensive et rente intensive.
Les différences de profits dues aux différences de fertilité des différents types de terrains, étudiées jusque là, sont appelées par Marx rente différentielle de type I. Nous pouvons l’appeler rente extensive par opposition à la seconde forme de rente, dont l’existence est mentionnée par Ricardo mais qu’il n’étudie pas, alors que Marx se lance dans son examen, l’appelant rente différentielle de type II, qu’il est juste d’appeler rente intensive.
La rente intensive ne provient pas des différences de rentabilité entre terrains, mais entre les investissements de capitaux successifs. Elle était donc déjà implicitement présente lorsque, dans sa première série de tableaux au chapitre précédent, Marx supposait que les investissements ne donnaient pas les mêmes résultats selon les terrains. Considérée sur un même terrain, la rente intensive se différencie par investissements successifs, donc de manière temporelle, alors que la rente extensive ne se différencie que spatialement.
La rente extensive s’explique à partir des terrains et la rente intensive à partir des capitaux. Leur différence et leur combinaison est donc structurellement analogue aux couples d’opposés précédemment rencontrés dans cette section : terre-matière et terre-capital puis fertilité naturelle et fertilité artificielle.
Dans la pratique les deux se combinent. La tendance du développement capitaliste en agriculture voit augmenter la place des investissements et donc de la rente intensive, mais si leur mélange remodèle, reproduit, recombine les inégalités différentielles entre terroirs issues de la nature et de l’histoire, elle ne les annule jamais, et « La base [de la rente intensive] et le point de départ, du point de vue historique comme du point de vue de son mouvement à chaque période donnée » la relie toujours à la rente extensive.
Historiquement parlant, le capital en agriculture (dans ses formes pures) a d’abord opéré par la propriété de grande taille (cultures céréalières et élevage) et est passé progressivement de la croissance extensive à la croissance intensive (on pourrait sans doute dire que la « révolution verte » dans la riziculture asiatique, qui y correspond à la pénétration du capital, marque à l’échelle planétaire ce passage). Comme dans l’industrie le capital fixe devient l’élément décisif de la production. Mais la base naturelle n’est naturellement jamais abolie, le hors sol intégral reste une fiction car toujours dépendant du cycle des nutriments (et dans ses formes capitalistes concrètes bien souvent un danger), pas plus que la forme sociale qui, dans le mode de production capitaliste, est attachée à cette condition naturelle de production : la propriété foncière. L’agriculture intensive peut donc être comprise comme la tentative, à l’intérieur des limites du capital et de la propriété privée, de les dépasser, mais comme toutes les tentatives analogues elle s’avère impuissante et finalement destructrice.
2. L’appropriation rentière de l’intensification agricole.
« En cas d'amendements du sol relativement durables, la fertilité différentielle artificiellement accrue se confond, à l'échéance du bail de fermage, avec sa fertilité naturelle … »
Il faut ici insérer un passage écrit plus tard par Marx, en 1876, et qu’Engels (suivi par Rubel) a placé plus loin, à la fin du chapitre XLIV (p. 131 aux ES, 1358 aux éd. Gallimard). Marx y précise que « Dés que le capital dépensé est amorti, cette rente réductible à de l'intérêt devient rente différentielle pure. Sinon, un même capital devrait exister deux fois, en tant que capital. » Le capital investi dans le sol doit donc être considéré comme de la rente une fois amorti, ce qui devient effectif lors du changement de bail si le propriétaire parvient à hausser la rente.
Par conséquent, dans le rapport de force entre capital et propriété foncière, le compromis le plus cohérent est que la durée des baux se calque sur la durée d'amortissement des gros investissements, dans la mesure où ceux-ci sont souvent effectués en début de bail.
Remarque complémentaire.
Les fruits des investissements dans la terre sont appropriés par le fermier tant que le propriétaire n’a pas pu les incorporer à la rente. La rente intensive proprement dite ne prend donc forme que lors des renouvellements de bail. Du point de vue de la propriété foncière, cette fertilité accrue devient alors de la fertilité naturelle, puisqu’elle donne « le droit » à une rente qui en tient compte. Auparavant, elle entre dans la catégorie de fertilité artificielle.
C’est à ce stade que nous avons une vision complète, spécifique au mode de production capitaliste, de la combinaison organique entre fertilité naturelle et fertilité artificielle. Si l’unité dialectique des deux est plus complexe que celle de la composition technique et de la composition-valeur du capital, c’est parce qu’aux deux termes polairement présents dans cette dernière relation, qui sont les forces productives d’une part (forces de travail et moyens de production) et le capital et la valeur d’autre part, s’en ajoute ici un troisième, la propriété foncière, rapport social de distribution, non de production, nécessaire à la reproduction du mode de production capitaliste mais non pas identique au capital.
La fertilité artificielle est le sol en tant qu’objet du capital. La fertilité naturelle du sol n’est pas une donnée naturelle et trans-historique, elle est, dans ce cadre, le sol en tant qu’objet de la propriété foncière :
« … C'est en qualifiant la fertilité de la terre de "naturelle" que s'affirme, face au capital, la propriété foncière. Ainsi la naturalité de la terre est l’expression fétichisée d’un rapport social » (Tran Hai Hac).
Aucune des deux n’est « naturelle » au sens de la « nature » des philosophes du XVIII° ou au sens de la biosphère originelle et englobante, mise en péril, justement, par l’allliance du capital et de la propriété foncière. Le troisième terme ici, la propriété foncière, est secondaire à l’échelle de l’ensemble du mode de production : le revenu ou le prélèvement auquel il donne droit n’est qu’une fraction de la plus-value du capital, et en ce sens il fait partie du capital.
3. Effets économiques des investissements capitalistes dans le sol.
Les nouveaux capitaux investis dans le sol font baisser les prix agricoles, augmenter le produit total, et augmenter la rente sur les terres les plus productives.
La fécondité des capitaux investis successivement sur les mêmes terrains diminue souvent, sans que ce soit une loi nécessaire. On a donc fréquemment hausse de la productivité du travail et diminution des surprofits par unités de surface -une évolution contradictoire, ajouterais-je, qui n'est pas sans présenter une analogie avec celle de l'accumulation capitaliste en général (la baisse tendancielle). Selon que la productivité du capital investi dans la terre est croissante, décroissante ou égale par rapport aux investissements précédents, différentes évolutions sont possibles.
Marx va amorcer une étude détaillée de ces formes et de leurs effets sur les prix, les profits et les rentes, dans les trois chapitres qui suivent.
Chapitre XLI.
Les investissements dans le sol à prix de production constants.
1. Une première phrase malheureuse …
Cette première hypothèse n’est pas la plus fréquente. En régle générale, dans l’agriculture comme dans les autres branches, l’investissement productif conduit à la baisse des prix de production. Pour que cela ne se produise pas, il faut par exemple qu’il y ait persistance d’une demande insatisfaite. Est-ce pour cela que la première phrase de ce chapitre est la suivante :
« Cette hypothèse implique également que le capital investi dans le plus mauvais terrain A continue, comme c’était le cas jusqu’ici, d’être le régulateur du prix de marché. » ?
Phrase malheureuse car elle contribue à faire penser que le schéma ricardien est toujours le point de départ auquel revient Marx, et que son étude de la rente différentielle resterait prisonnière de ce schéma. Effectivement il y revient sans arrêt, mais c’est pour le critiquer, souvent de l’intérieur, et le dépasser. Dans la conception générale de l’étude de la rente à laquelle l’avait conduit la thèse de 1862 sur la rente absolue, les deux domaines, rente absolue et rente différentielle, pouvaient être disjoints et l’étude de la rente différentielle être une sorte de reprise de Ricardo se libérant de la soi-disant loi des rendements décroissants. Les digests « marxistes » qui abordent la théorie de la rente -ce qui est déjà peu courant- s’en tiennent en général là. Mais nous avons vu l’inconsistance, du propre point de vue de Marx, de la théorie de 1862 sur la rente absolue. Du coup, l’analyse de la rente différentielle elle aussi conduit à d’autres résultats, contient une autre dynamique, propre à la méthode de Marx et non à celle de l’économie politique.
2. Cas possibles et tableaux.
Marx distingue 4 cas.
Dans le premier le capital additionnel ne rapporte qu’autant que le plus mauvais terrain et donc son investissement ne change ni les profits, ni les surprofits, ni les rentes -c’est le modèle ricardien.
Dans le second il rapporte le même surprofit que le capital antérieur et la hausse des profits, surprofits et rentes est alors proportionnelle à cet apport, selon les fertilités respectives des types de terrains. Marx reprend le tableau I du chapitre XXXIX et le transforme en un tableau II qui le montre.
Dans le troisième il rapporte un surprofit inférieur au surprofit précédent, donc s’il y a toujours hausse des profits, surprofits et rentes, c’est dans une proportion moindre, ce qui est mis en évidente dans un tableau III. Notons que le cas 1 n’est en fait que la variante extrême du cas présent.
Enfin le capital additionnel peut au contraire rapporter plus que les investissements précédents (variante possible : si un apport plus faible de capital a une efficacité égale ou supérieure aux apports précédents, cas de « libération de capital (ou de travail) » qui a le même effet) alors surprofits et rentes s’accroissent dans une proportion supérieure.
En conclusion, parmi des développements un peu désordonnés et pas toujours dans le sujet, nous pouvons retenir que « Plus le mode capitaliste de production se développe, plus se développe la concentration de capital sur un même terrain, et plus est élevée la rente calculée par unité de surface. » L’intensification agricole conduit à l’intensification du prélèvement rentier, ce qui pourrait d’ailleurs se généraliser à l’ensemble de la charge foncière y compris en ville et dans les autres branches économiques.
Chapitre XLII.
Les investissements dans le sol à prix de production en baisse.
1. Résumé des cas et tableaux.
La baisse des prix de production suite aux investissement productifs est la situation normale. L’examen de Marx se fait ici systématique. Il distingue les cas où la productivité du capital additionnel est constante, décroissante et croissante, n’isolant plus une première hypothèse ricardienne qui n’est que le cas extrême de la productivité décroissante du capital additionnel.
A productivité constante du capital additionnel, les plus mauvais terrains sont abandonnés (tableau IV) et si le taux de la rente baisse par rapport à la masse de capital engagé, il augmente par rapport aux unités de surface du terrain et plus encore par rapport aux quantités produites (tableaux IVa, IVb, IVc, IVd). La baisse de prix du produit (ici le « blé ») diminue proportionnellement la hausse du capital totale, et pour la rente comme pour la masse totale de la valeur ou des prix, ceci est compensé par l’augmentation de la quantité de produits (tableau complémentaire, sans titre).
A productivité décroissante du capital additionnel, mais suffisante pour faire baisser les prix de production, les tendances générales sont les mêmes à des rythmes moindres (tableau V).
A productivité croissante, idem mais avec des rythmes plus rapides. Mais il devient à un certain stade possible de réinvestir sur les « mauvaises » terres et de bonifier celles-ci (tableau VI). Il peut arriver que les différentiels entre types de terrains soient modifiées de diverses manières (tableau VIa).
2. D’importantes précisions.
En examinant le cas de la bonification de mauvaises terres qui, du coup, ne le sont plus, dans le cadre du troisième cas de figure ci-dessus, Marx approfondit plusieurs points.
I.
« … un grand nombre de fermiers ne disposent pas d’assez de capital (…) le résultat est le même que s’il se produit une différentiation des terrains en série décroissante. Les mauvaises méthodes d’exploitation sur un mauvais terrain augmentent les rentes sur les meilleurs ; mais, même sans être de meilleure qualité, un terrain s’il est mieux exploité peut rapporter également une rente qu’il ne produirait pas dans d’autres conditions. »
Généralisons : on doit passer d’une classification agronomique des types de terrains, fondée sur les propriétés chimiques et physiques du sol, à une classification économico-agronomique fondée sur la transformation des sols par l'agriculture, l'intensification, l'apport de capitaux, sans oublier leurs éventuels effets destructeurs, qui soit aussi une classification sociologique, dans laquelle la pauvreté des petits paysans est une cause de renchérissement des produits et de surprofits pour les agriculteurs capitalistes (car ces différences recoupent le degré de capitalisation de l’agriculture) et les rentes différentielles correspondante -où l’on voit que gros agriculteurs capitalistes et propriétaires rentiers ont un intérêt à la persistance d’une petite agriculture résiduelle misérable.
II.
« … la rente différentielle, quand elle provient d’investissements successifs sur une même étendue globale, se fond, en réalité, dans une moyenne : les résultats des différents capitaux déboursés ne sont plus discernables ni différentiables … »
III.
« … le tout [les investissements anciens et nouveaux sur les mauvais terrains en cours de bonification] se présente comme une modification de la quantité totale de capital nécessaire dans les nouvelles conditions pour une exploitation suffisante du terrain, par unités de surface. »
Il y a donc « un certain minimum de capital requis pour pouvoir fabriquer des marchandises à leur prix de production », cela dans toutes les branches de production. Dans l’agriculture, ce minimum requis par unité de surface se présente de manière aliénée comme « une propriété du sol » alors qu’il s’agit d’un rapport social.
Est ici dégagée la notion de profit minima tolérable dans une branche, notion qui se définit au niveau de la branche de production : dans la branche agricole il est souvent plus bas que dans les autres.
Chapitre XLIII.
Données nouvelles sur la rente différentielle.
1. Un chapitre manquant ?
Au chapitre XLI Marx avait amorcé l’étude systématique des investissements capitalistes dans le sol et de la rente intensive en se donnant par avance une classification en trois grandes situations : prix de production constant, en baisse ou en hausse. Au chapitre XLII la division systématique du sujet a pleinement fonctionnée. Au chapitre XLIII il laisse purement et simplement tomber l’examen de la situation où les prix de production sont en hausse. Engels et les autres éditeurs à sa suite ont considéré qu’il ne s’agissait que d’une lacune, qu’Engels a bravement entrepris de combler. Il me semble manifeste que c’est pour de bonnes raisons que Marx ne poursuit pas ici par un examen comparable aux précédents.
D’abord on peut se douter du résultat : des prix de production en hausse, cela signifie une productivité fortement décroissante du capital additionnel, une situation de demande insatisfaite ou de dégradation accélérée des sols. Il suffit pour la décrire économiquement d’accentuer les résultats déjà acquis au chapitre XLI.
Qu’a fait Engels pour combler la soi-disant lacune ? Il a examiné l’hypothèse des prix de production en hausse en supposant une dégradation des sols et a « démontré » le retour à une situation analogue au tableau I des recherches de Marx sur la rente différentielle, c’est-à-dire à Ricardo, remarquant même que la rente de type I redevient déterminante. Il a ensuite entrepris de faire un résumé synthétique de tous les tableaux faits ou à faire dans les chapitres XLI à XLIII, en améliorant au passage leur adéquation aux données agronomiques réelles, mais cet énorme travail n’apporte rien de plus au plan théorique. Enfin, il a conclu le tout par une belle péroraison sur le parasitisme des propriétaires menacé par l’extension du marché mondial -ce qui n’a pas été du tout confirmé.
Je pense pouvoir dire que, du point de vue des travaux de Marx, Engels était ici à côté de la plaque (Rubel, qui aime bien reprocher beaucoup de choses à Engels, n‘y a pas vu plus clair que les « marxistes orthodoxes »).
2. Les recherches supplémentaires de Marx.
Marx en effet, à ce stade de son travail, change de démarche.
Tout d’abord, c’est ici qu’il se propose à lui-même le nouveau plan de la section VI dont il a été question (le transfert par Rubel de plan dans un autre chapitre de la section empêche le lecteur de saisir à quel moment précis Marx remet en question son plan).
Ensuite, il annonce la récapitulation de résultats généraux de l’étude de la rente différentielle. Il revient sur la combinaison entre rente extensive (de type I) et rente intensive (de type II) en jugeant d’abord que les résultats concernant la rente intensive doivent être identifiés par analogie avec ceux de la rente extensive, puis en constatant, par des exemples théoriques chiffrés, que les deux sont indiscernables en pratique, de même qu’est indiscernable en agriculture la part des investissements successifs cumulés dans les profits qu’ils rapportent.
Après quoi il passe à la description de situations de baisse progressive de la rentabilité du capital investi dans la terre. A un certain stade le capital additionnel ne couvre que le prix de production et ne fournit plus de surprofit et donc plus de rente.
Remarque complémentaire.
En somme, la hausse de la productivité du travail en agriculture menace tendanciellement la possibilité des rentes différentielles, bien qu’on en reste loin en pratique, les surprofits étant progressivement absorbés dans des prix de production moyens où le taux de profit général est en baisse tendancielle. Autrement dit, en matière de surprofits plus ou moins permanents et donc en matière de rentes différentielles, le progrès de la productivité sociale du travail en agriculture, tendanciellement, conduit à la suppression de la spécificité de la branche. Cette tendance, que nous pourrions définir comme une tendance secondaire dans le cadre de la tendance à la baisse du taux général de profit, souffre d‘encore plus d‘obstacles et de contre-tendances. Reprenons le texte.
L’innovation véritable de ces pages est la suivante : l’évolution qui conduit à ce résultat n’est pas linéaire ; les deux tableaux construits par Marx pour l’illustrer font apparaître, le premier, des nombres négatifs dans la colonne « rente », le second, des pertes au lieu de surprofits. La rente totale est nulle, non parce qu’il n’y a plus de rente, mais bien avant que ce stade soit atteint, parce que les sous-profits, les pertes, de certains secteurs, s’annulent avec les surprofits des autres. Il faut ici préciser que le prélèvement rentier continue à peser sur les fermiers qui ne font plus de surprofits, mais des sous-profits, ce qui tasse leurs revenus et contribue à construire dans la branche agricole une norme de profit minima tolérable inférieure à ce qu’elle est dans les autres branches.
Cette précision n‘est pas faite explicitement par Marx, mais le pouvoir absolu de la propriété foncière est exprimé en ce que « ... les investissements successifs de capital dans un même terrain quand la productivité du capital baisse, le prix régulateur étant constant, touchent beaucoup plus vite à leur limite, une limite plus ou moins artificielle [du point de vue du capital] à cause de la métamorphose formelle du surprofit en rente foncière, à cause donc de la propriété foncière. », autrement dit : parce qu’il faut payer la rente la limite est plus vite atteinte.
« Donc la hausse du prix général régulateur de la production [suite logique, du point de vue capitaliste, du renchérissement des investissements nécessaires] n'est pas seulement cause de la rente différentielle, mais c'est ici à l'inverse l'existence de la rente différentielle en tant que rente qui cause la hausse anticipée et plus rapide du prix général de production, pour garantir la fourniture du produit sur le marché [et le paiement de la rente]."
Nous avons là une action « directe » de la propriété foncière via la rente différentielle sur les prix, comme Marx n’en avait d’abord supposé que pour la rente absolue, où elle ne fait pas que piquer du surprofit au passage, mais où elle pèse sur la formation des prix eux-mêmes. La distinction rente différentielle/absolue semble donc pouvoir être dépassée.
Chapitre XLIV.
Où la rente différentielle se suffit.
Dans ce dernier chapitre de recherches sur la rente différentielle, ce dépassement se confirme. En laissant de côté quelques additifs insérés par Engels en fin de chapitre (dont celui, de 1876, que nous avons déjà utilisé), nous avons ici trois cas possibles.
Si une demande croissante exige des investissements de capital sous-productif sur des terrains producteurs de rente, des différentiels se forment même sur le « plus mauvais » terrain. C’est le cas que nous avons déjà rencontré au début du chapitre XLV sur la rente absolue. Si on lit le texte dans son ordre de rédaction, on comprend que Marx le reprenne ici, car, cette fois-ci il le reconnaît clairement, dans ce cas, « avec de la simple rente différentielle, toutes les terres cultivées produiraient de la rente. », puisque les différentiels se forment entre les investissements de capitaux et non simplement entre les terrains, ce qui fait que la formation des surprofits renvoie autant aux facteurs sociaux qu’aux facteurs naturels, même si ces derniers sont toujours présents en dernière analyse.
Second cas : si la force productive des investissements, en fait une révolution agricole avec de nouveaux procédés culturaux, renverse la hiérarchie des terrains, il est possible que la propriété foncière se mette à prélever sa rente sur les terrains qui auparavant n’en fournissait pas, en profitant du moment où les prix de production de marché de la branche n’ont pas encore ou pas beaucoup commencé à baisser, et tente ensuite de perpétuer son avantage en freinant la baisse des prix.
Troisième cas : si la productivité des capitaux additionnels est décroissante, la propriété foncière peut aussi imposer son avantage en jouant sur les décalages dans l‘évolution des prix. Par exemple si un premier investissement nécessaire pour produire telle quantité de blé a été de 3 livres et un second sur la même récolte a été de 3,75, il est possible que la propriété foncière impose un prix de vente comportant 3,75 livres et non la moyenne des deux investissements (qui serait de 3,375), pour empocher plus de rente.
Dans les second et troisième cas, comme Marx l’avait envisagé à la fin du chapitre précédent, la rente agit directement sur les prix, en freinant leur baisse (second cas) ou en anticipant leur hausse (troisième cas).
Il est donc parfaitement possible que la rente différentielle
1°) se suffise à elle-même,
2°) pèse directement sur les prix.
A ce stade, la rédaction de la section VI s’arrête, évidemment inachevée.
* * *
Conclusion sur la rente différentielle (remarque complémentaire).
L’existence possible d’une rente différentielle sur tous les terrains, la formation d’une « valeur de marché » au niveau de la branche agricole supérieure à ce qu’elle serait par la seule opération du taux général de profit, et les cas où la rente différentielle pèse directement sur les prix, sont autant de découvertes faites dans les recherches très fines de Marx sur la rente différentielle qui, dans le cadre issu de sa « solution » de 1862, devraient relever de la rente absolue alors que ce n‘est pas le cas.
D’un côté, nous avons vu l’inconsistance de la thèse selon laquelle la rente absolue se forme parce que la composition organique du capital serait plus faible dans les branches agricole et extractive, mais dans les chapitres sur la rente différentielle, nous avons vu comment la propriété foncière modifie, d’une autre manière, les prix de ces branches.
Ainsi, en prolongeant Marx à partir de Marx, au dynamitage de la théorie de 1862 concernant la rente absolue, remplacée par une théorie de la rente-impôt (charge foncière), correspond un début de destruction interne des prémices ricardiennes de la théorie de la rente différentielle, allant bien plus loin que le simple abandon de la loi des rendements décroissants. Cette critique interne puis ce dépassement sont la seule grille de lecture possible des travaux très approfondis et détaillés de Marx sur la rente différentielle dans la production anglaise de froment au XIX° siècle (sa situation type). Si on ne les suit pas à la trace, comme cela est possible -et passionnant-, et comme j’ai essayé de le faire ici, dans les chapitres correspondants, alors on en est réduit à les ranger au placard en les prenant pour des études circonstancielles historiquement datées (alors qu’ils illustrent concrètement les formes de la concurrence) et pour un simple aménagement de la théorie ricardienne.
Il n’y a pas de difficulté théorique insurmontable à associer la conclusion à laquelle nous sommes parvenus sur la rente absolue et ce que suggèrent les recherches de Marx sur la rente différentielle : les deux formes fusionnent, le pouvoir foncier expliquant non seulement la captation des surprofits, mais l’action sur les prix de la rente sous sa forme différentielle. Il resterait à élargir et à actualiser cette recherche aux branches non agricoles (mines, énergie, bâtiment, travaux publics, immobilier) et aux formes contemporaines de la propriété foncière et de ses préposés (incluant les émirs du pétrole, les mafias racketteuses et les bureaucraties reconverties) et des combinaisons avec le capital fictif (subprimes par exemple). Tout est parfaitement actuel ici.
[Signalons l’existence d’un auteur ayant travaillé sur la rente pétrolière, qui se forme d’après lui non dans une branche de production qui serait limitée au pétrole, mais dans la branche des combustibles énergétiques, ce qui explique que le différentiel oppose ici les puits de pétrole au « plus mauvais » gisements de charbon, équivalent des « plus mauvais terrains » de Ricardo ; sous réserve d’un examen plus détaillé, cette théorie contribuerait à expliquer le montant énorme de la rente pétrolière. Mohsen Massarrat, « The Energy Crisis : the Struggle to Redistribute Surplus Profit » , in Oil and Class Struggle, Peter NORE (éd.) and Terisa TURNER (ed), Zed Press, Londres,1980.]
Comme il a été dit dans la remarque complémentaire en conclusion des chapitres sur la rente absolue et la rente en général, il nous reste à éclaircir l’articulation exacte entre taux de profit général, rente (absolue et différentielle), taux de profit moyen.
[ En complément, voici un bon résumé de ce qui fut il y a longtemps la théorie marxiste orthodoxe de la rente foncière. On peut mesurer l’écart qui le sépare du texte même de Marx : c’est-ce qui en reste si on élimine tous les doutes, recherches, autres pistes et questions qui en constituent pourtant la majeure partie.
« La rente différentielle résulte du caractère capitaliste de la production et non de la propriété privée du sol ; elle subsisterait si le sol était nationalisé, comme le veulent quelques partisans de la réforme agraire, pourvu que la forme capitaliste de l’exploitation agricole fut conservée ; seulement elle ne reviendrait plus à des particuliers, mais à la collectivité.
La rente foncière absolue résulte de la propriété privée du sol et de l’opposition qui existe entre l’intérêt du propriétaire foncier et l’intérêt de la collectivité. La nationalisation du sol permettrait de la supprimer, et de réduire d’autant les prix des produits agricoles.
En effet -et c’est là la deuxième différence entre la rente différentielle et la rente absolue- la première ne constitue pas un facteur qui détermine les prix des produits agricoles, comme la deuxième. La première provient des prix de production, la deuxième provient de l’écart entre les prix de marché et les prix de production. La première est constituée par l’excédent, par le profit extraordinaire que réalise le travail sur un sol meilleur ou mieux situé. La deuxième au contraire ne résulte pas d’une plus-value réalisée par certains travaux agricoles : elle n’est donc possible qu’au moyen d’une retenue prélevée par le propriétaire foncier sur les valeurs existantes, une retenue sur la masse de la plus-value, donc une diminution du profit ou une retenue sur le salaire. » (Karl Kautsky, La question agraire, 1899). ]
Section VII.
Les revenus et leurs sources.
1. La dernière section.
Nous voici parvenus à la toute dernière section du Capital, non pas de l’œuvre globale, l’ensemble de manuscrits de Marx, plus étendu, mais la dernière section de ce qui a été édité en tant que « Capital », en laissant de côté ici le projet de livre IV consacré à l’histoire des doctrines économiques, connu sous le nom de Théories sur la plus-value qui sont en réalité des manuscrits de recherche antérieurs à ceux de ce qui a obtenu et gardé le nom de Capital proprement dit. Il y a donc 18 sections en tout, dans les 3 livres :
-marchandise et monnaie, passage de l’argent au capital, production de la plus-value absolue, de la plus-value relative, leur combinaison, le salaire, l’accumulation du capital, l’accumulation « primitive » (livre I).
-circulation, rotation et reproduction du capital (livre II).
-profit, taux de profit général et/ou moyen, baisse tendancielle, capital marchand, capital financier, rente foncière capitaliste, et la présente section (livre III).
2. Pourquoi un résumé suivi n’est plus opportun.
Cette dernière section est un texte inachevé qui illustre bien le caractère un peu artificiel, mais pourtant important et consacré par l’usage, du plan d’ensemble des trois livres. C’est un texte qu’à la différence des précédents il ne rimerait pas à grand’chose de résumer et de commenter de manière suivie. Il faut le lire l’esprit détendu, sans essayer de suivre et de mémoriser une démonstration (et parfois de la retrouver dans un texte un peu fouillis) comme il fallait le faire aux chapitres précédents. Il faut se laisser bercer par ce texte à la fois synthétique et répétitif, en forme de cercle et de spirale -la forme même du capital, selon Marx inspiré par Sismondi- et apprécier les petites perles qu’il offre par ci par là, apportant parfois des éclaircissements sur des points non totalement explicités auparavant.
Il s’agissait pour Marx d’ébaucher une conclusion du livre III en tant que traité des formes concrétes mensongères mais nécessaires du capital, formes concrétes issues de la combinaison entre le processus de production et le processus de circulation, et assurant cette combinaison, en exposant la production des formes apparentes, fétichisées, et de leur nécessité : coût de production, profit moyen, profit commercial, intérêt, profit d’entreprise, dividendes, produits financiers, rente foncière ; s‘y ajoute ici, et c‘est très important, le salaire : la section VI du livre I qui lui est consacrée relève en fait de la démarche du livre III.
Il s’agit de montrer pourquoi les choses se présentent d’une certaine façon et pas autrement, et dans ce cadre d’achever la critique de l’économie politique en montrant sa dépendance envers ces représentations à la fois fausses et nécessaires.
C’est pourquoi il n’y a pas d’éléments théoriques nouveaux, de catégories économiques qui n’aient pas été présentées précédemment, dans cette dernière partie. Et c’est pourquoi, tournant et retournant le même processus de création des fétiches marchands, elle n’est pas résumable.
3. Arguments généraux des cinq chapitres.
Le chapitre XLVIII, La formule trinitaire, décortique la sainte trinité de l’économie politique, au XIX° siècle : capital-travail-terre, ou profit-salaire-rente. Il ne faut pas se laisser dérouter par les affirmations selon lesquelles la société bourgeoise comporte fondamentalement ces trois composantes, qui est une critique de la vision des économistes. Le schéma développé est : capital (= profit d’entreprise + intérêt)-salaire-rente. Aujourd’hui cette vision ne se résume pas forcément au même schéma ternaire, mais elle a gardé le même type de raisonnement avec des « facteurs de production » autonomes, justifiant chacun un revenu.
Dans ce texte inachevé, Marx reste dans le cadre de la critique du schéma ternaire ricardien, mais dés les manuscrits de 1844 il avait remarqué que dans la société bourgeoise capitalistes et propriétaires fonciers fusionnent en fin de compte et ne font qu’un par rapport aux prolétaires, qu’il n’y a donc que deux classes fondamentales et non pas trois.
Cette question se pose aussi par rapport au fragment final titré Les classes et érigé par Engels en ultime chapitre LII. Dans ce fragment il y a apparemment trois classes fondamentales et non pas deux, mais il s’agit là aussi d’une critique de la représentation dans laquelle c’est « l’identité des revenus » qui fait les classes. A ce compte, ajoute Marx, médecins et fonctionnaires sont une classe eux aussi. Le manuscrit s’interrompt, mais on devine que Marx aurait reconstruit une autre notion de classe à partir des rapports de production.
L’avant-dernier chapitre, LI, est justement consacré aux Rapports de distribution et rapports de production et à montrer la dépendance en dernière analyse des premiers par rapport aux seconds.
Le chapitre IL, Complément à l’analyse du procès de production, est une amorce de présentation d’ensemble de la reproduction et de la circulation de la valeur dans la société bourgeoise, organisée autour de la question de la transmission de la valeur du capital constant toujours occultée par les économistes, et les grandes distinctions de la troisième section du livre II y sont dessinées. Il était donc nécessaire pour Marx d’intégrer à la présentation d’ensemble de la circulation des revenus et de la production du fétichisme la reproduction globale de la valeur et de la valeur d’usage, prévue au livre II, ce qui peut en partie expliquer qu’il ait laissé tomber ce manuscrit.
Le chapitre L, L’illusion de la concurrence, veut illustrer comment, dans la pratique capitaliste, ce ne sont pas les rapports réels sous-jacents, mais les fétiches nécessaires, qui s’imposent tout naturellement.
Cinq facteurs de la « confusion » sont énumérés en fin de chapitre : les éléments de la valeur, produits par le travail abstrait, sont devenus des revenus autonomes s’affrontant comme tels en se rapportant à des facteurs de production pensés de manière fétichiste indépendamment les uns des autres, capital, travail et terre ; les mouvements du salaire peuvent agir sur les prix de manière apparemment autonome (cf. ci-dessus, section II chap. XI) ; même si prix de production et valeurs étaient identiques dans l’hypothèse absurde d’un capitalisme sans concurrence, la valeur apparaîtrait comme formée par l’addition des trois éléments autonomes venant du capital, du travail et de la terre ; la valeur n’est pas un donné pour le capitaliste ni d’ailleurs pour le travailleur salarié, ce qui est donné pour lui comme tels, ce sont les salaires, les taux d’intérêt de l’argent et les rentes à payer ; dans le mode de production capitaliste la décomposition de la valeur en ces éléments autonomes qui la rendent inexplicable et la voilent complètement est généralisée, y compris aux formes de production non entièrement capitalistes (par exemple le petit producteur qui est à la fois son salarié, son capitaliste et son rentier).
La production capitaliste est une production marchande, et une production ayant pour fin et pour moteur la production de plus-value. Ce système se reproduit lui-même et est à la fois sa cause et son résultat ; pour ceux qui y vivent et produisent, qui en sont les acteurs, il n’y en a pas d’autre, il est la nature et la fatalité inévitables et évidentes. A cet égard le travail salarié n’est que l’autre nom du capital.
4. Deux passages à la traduction sensible.
I.
Chapitre LI p. 255 ES (éd. 1974), chapitre XXVII p.1479 Rubel (éd. Gallimard 1968).
« … la marchandise, et a fortiori la marchandise en tant que produit du capital, inclut déjà la réification des déterminations sociales de la production et la subjectivisation de ses fondements matériels, caractéristiques de ce mode de production. » (ES).
Maximilien Rubel a refusé (il s’en explique dans une note) de traduire tels quels les termes Verdinglichung et Versubjektivierung respectivement par réification et subjectivation (ou subjectivisation). Ce parti pris d’éloigner le vocabulaire de Marx de celui de Hegel est plus que discutable. Ceci dit, il nous offre une explication de texte utile en guise de traduction :
« … il est de la nature de la marchandise, et plus encore de la marchandise en tant que produit du capital, que les caractères sociaux de la production se fixent dans des choses et que ses fondements matériels s’incarnent dans des personnes ; voila ce qui caractérise le système de production capitaliste. »
Nous avons là la formulation explicite de la théorie complète de Marx sur le fétichisme, qui ne se réduit pas à la réification (fixation des rapports sociaux dans des choses) mais qui comporte aussi la subjectivisation (les personnes ne sont que les faisant fonction « librement » automatiques des rapports sociaux).
II.
[NB les précisions germanistes de ce point ont été fournies par Suzanne Présumey.]
Dernières lignes du chapitre IL (ES) ou XXVII (Rubel).
En apparence, sérieuse divergence de traduction :
« Secundo, après la suppression du mode capitaliste de production, mais dans le cas de maintien de la production sociale, la détermination de la valeur restera dominante, parce qu’il sera plus nécessaire que jamais de réglementer la durée du travail, de distribuer le travail social entre les différents groupes productifs, afin d’en tenir la comptabilité. » (ES).
« En second lieu, après l’abolition du mode de production capitaliste, le caractère social de la production étant maintenu, la détermination de la valeur prévaudra en ce sens qu’il sera plus essentiel que jamais de régler le temps de travail et la répartition du travail social entre les divers groupes de production et, enfin, de tenir la comptabilité de tout cela. » (Rubel).
L’enjeu est le suivant. Dans la version ES, la lecture rapide donne l’impression que la valeur (la « loi de la valeur ») prévaudra « plus que jamais » après l’abolition du capital, ce qui peut s’interpréter (et l’a été) comme signifiant maintien (et même « plus que jamais » ! ) du règne de l’argent et du salariat. « Société bourgeoise sans bourgeoisie », avec ce que cela implique pour le fameux « socialisme réel » du XX° siècle.
Dans la version Rubel, comme celui-ci le précise en note, Marx veut dire que le temps de travail sert à déterminer la répartition des taches et du produit commun une fois le capital aboli, mais en aucun cas la « loi de la valeur » qui en est l’expression spécifique dans la société bourgeoise : le travail ne sera plus valeur, il commencera donc à disparaître en tant que travail salarié consistant dans la vente de la force de travail. Rubel peut s’autoriser de nombreux textes de Marx (Critique du programme de Gotha, etc.).
L’enjeu est de taille, on le voit. La seconde interprétation paraît plus fidèle à Marx mais la première semble plus proche du texte :
« Zweitens bleibt, nach Aufhebung der kapitalistischen Produktionsweise, aber mit Beibehaltung gesellschaftlicher Produktion, die Wertbestimmung vorherrschend in dem Sinn, daß die Regelung der Arbeitszeit und die Verteilung der gesellschaftlichen Arbeit unter die verschiednen Produktionsgruppen, endlich die Buchführung hierüber, wesentlicher denn je wird. »
Tout le problème se concentre sur le terme Wertbestimmung dont la traduction littérale est détermination de la valeur dans les deux versions, sauf que Rubel ajoute « en ce sens … », sens qu’il précise encore en note. La langue allemande et l’écriture rapide de Marx qui ne pensait pas forcément que ceci serait un jour publié et commenté se conjuguent pour condenser plusieurs sens possibles en un seul mot : soit la « détermination de la valeur » signifie que c’est la valeur (et donc la « loi de la valeur » et tout le toutim) qui détermine, soit il s’agit de ce qui détermine par derrière la loi de la valeur et la valeur elles-mêmes, c’est-à-dire la nécessité vitale que la production soit répartie conformément au besoin social et au temps de travail socialement nécessaire, nécessité qui n’est pas la même chose que la « loi de la valeur », laquelle n’en est que la forme spécifiquement capitaliste et marchande. Il me semble certain que ce que Marx veut dire, c’est que l’abolition du capital signifie abolition de la « loi de la valeur », et du coup, répartition consciente du travail social, ce qui pose la question de l’organisation démocratique des producteurs et de la société (et donc que la note de M. Rubel est judicieuse).
Notons que la traduction que l’on peut trouver sur MIA (Marxist Internet Archive) est un salmigondis affreux qui, soucieux de bien faire en clarifiant le sens linguistique, mais sans avoir vu le double sens possible de Wertbestimmung qui devient ici le plat « rôle de la valeur », et ne comprenant pas la théorie de Marx sur la valeur en confondant la « loi de la valeur » et la nécessité physique de répartir les travaux commune à tout mode de production, fait tout mélanger à Marx qui n’avait rien demandé, en nous annonçant que grâce au renversement du capital, commencera le règne de la valeur !!! …
« Ensuite, la production ayant cessé d'être capitaliste mais continuant à être sociale, le rôle de la valeur continuera néanmoins à être prédominant, car la réglementation du temps de travail et la répartition du travail social entre les différents groupes de producteurs avec la comptabilité qu'elle nécessite, seront plus importantes que jamais. »
5. Eclaircissements au passage.
Sur au moins deux points (mais il y en sans doute d’autres) la section VII sert à éclaircir la représentation que se fait Marx de certains rapports. Ainsi à propos de l’intérêt, où il accentue ce qu’il a déjà expliqué, eu sur l’articulation entre taux de profit général, rente absolue (charge foncière) et taux de profit moyen, mais là il s’agit d’une déduction implicite qu’il est tentant de tirer de la manière dont il s’exprime à chaque fois qu’il parle de la rente et du taux de profit. Ces précisions se trouvent au chapitre XLVIII.
I.
Dans la représentation fétichiste, « l’intérêt apparaît comme le produit véritable et caractéristique du capital » et le profit d’entreprise comme une sorte de « salaire ».
Ainsi la relation capital-intérêt, en tant que formé fétichisée, convient-elle « mieux » que capital-profit. Ainsi l’ « intérêt du capital » ou « intérêt de l’argent » ou « prix de l’argent » est-elle une catégorie fondamentale dans l’économie vulgaire, y compris, ajouterais-je, chez la plupart des « économistes hétérodoxes » comme les keynésiens, par la suite.
II.
Tran Hai Hac dans Relire le Capital attire l’attention sur ce passage :
« Si nous parlons ici du profit comme part de la plus-value revenant au capital, nous pensons au profit moyen (égal au profit d'entrepreneur augmenté de l'intérêt) que la déduction de la rente du profit total (identique quand à sa masse à la plus-value totale) a déjà restreint ; nous supposons donc que la rente a été déduite. »
En général d’ailleurs, Marx dans la section VII est explicite sur le fait qu’il faut se représenter la rente comme extérieure au profit, mais bien sûr provenant comme lui de la plus-value, le profit moyen ou le taux moyen de profit étant toujours défini après déduction de la rente. Ceci pourrait être en cohérence avec la « solution de 1862 » où le prélèvement de la rente absolue modifie les prix de production, mais ceci est aussi parfaitement en cohérence avec une autre construction théorique possible, que propose Tran Hai Hac (Relire le Capital, Lausanne, Page Deux, 2003), dans laquelle on considérerait :
1°) que le taux de profit général se forme préalablement, correspondant à la domination du mode capitaliste de production,
2°) que la rente (charge foncière ; on pourrait en dire autant de la charge fiscale nonobstant leurs différences de nature et de fonction) est prélevée sur ce profit général, ou cette plus-value générale, préalablement aussi donc, de même que la propriété privée est une pré-condition à la reproduction du mode capitaliste de production,
3°) que le taux de profit moyen formé tendanciellement par les mouvements de la concurrence doit être défini comme se situant sur un plan fondamental après ce prélèvement.
Ainsi serait achevée la mise en cohérence des théories du taux de profit et de la rente, et consolidée la dualité de l’analyse du taux de profit général et/ou moyen.
* * *
En manière de conclusion …
En un autre sens encore, le prolétariat n’est pas une classe au sens des économistes vulgaires (quand ceux-ci parlaient encore de classes) que critique Marx dans le dernier fragment (chapitre LII), ni même au sens de classe déterminée par les rapports de production. En ce dernier sens, le prolétariat n’est que l’envers du capital, autrement dit il est le capital -la force productive du capital, ni plus ni moins.
L’école de la « critique radicale de la valeur »(http://palim-psao.over-blog.fr/), insistant à juste titre sur le fait que la critique de la valeur de Marx est une critique du « travail », catégorie économiste et fétichiste par excellence, qui ne désigne que la production marchande de capital, a sur ces fondements entrepris de faire danser et se mettre à l’envers les tables et les chaises, proclamant que la lutte des classes n’est que pure illusion fétichiste interne à la reproduction du capital. Elle s’autorise d’une lecture de Marx qui souligne à juste titre toute l’importance de la première section du livre I du Capital sur la marchandise et la monnaie, mais tend, inverse symétrique de Louis Althusser qui conseillait de l‘éviter, à aplatir tout Marx sur cette seule section, et au passage avec lui les travaux de Guy Debord, Jean-Marie Vincent et Moshe Postone.
Nos critiques radicaux sautent de l’autre côté du cheval par rapport à l’aplatissement ricardien traditionnel de Marx dans le marxisme « classique » de Karl Kautsky à Paul Marlor Sweezy jusqu’à bien des aspects d’Ernest Mandel lui-même, en passant par la quasi-totalité des manuels, brochures de formation et précis de vulgarisation, pros ou antis : théorie de la valeur réduite à la valeur-travail incorporée au produit, indifférence pour la théorie monétaire, réduction de l’analyse du fétichisme à la simple dénonciation d’illusions qu’il suffirait de démasquer, critique de la production capitaliste réduite à la critique de l’ « anarchie de la concurrence », de la distribution injuste des revenus et du manque de démocratie dans la gestion, programme socialiste ramené à une étatisation faisant triompher la « loi de la valeur » au lieu de l’abolir, réduction du prolétariat à la seule classe ouvrière de la grande industrie, glorification des « producteurs« pour mieux parler à leur place, ignorance des questions environnementale et féministe …
Prenant le contrepied de tout cela, nos critiques radicaux radicalement critiques rechutent donc dans une sorte de fétichisme de la « critique de la valeur », quels que soient les apports intéressants et variés de cette école de pensée. La manière dont est ressassé le joujou qu’elle pense avoir découvert -que la critique de la valeur est une critique du travail- évoque ces jeunes hégéliens qui amusaient et agaçaient les jeunes Marx et Engels : la « critique du travail » devient un nouveau fétiche, comme avant elle la « conscience de soi » ou autres grandes découvertes transcendantales.
En restant en fait dans l’horizon du fétichisme (« en vérité, en vérité je vous le dit, le prolétariat, c‘est le Sujet révolutionnaire », « et moi, critique radical, je vous le dit : non, non, non il n’est pas un Sujet … il n‘existe donc pas, na ! ») on finit par dissoudre tout combat émancipateur dans un espèce de brouillard théorique -un peu comme le théoricien de la « multitude » Toni Negri, cible favorite pourtant des « critiques radicaux » de la valeur ! - ou à chercher tristement un acte d’émancipation humaine à la lueur d’une torche.
J’ai déjà signalé dans mon Aide à la lecture du livre II, à propos de la démonstration par Moshe Postone que si l’Absolu hégélien se trouve quelque part chez Marx, ce n’est pas dans le Sujet révolutionnaire conscient de soi (Lukacs) mais dans le capital lui-même, l’ennemi, que ceci n’a aucunement pour conséquence la nécessité de proclamer le prolétariat déchu de sa « mission historique » éventuelle, c’est-à-dire pour être précis (et il faut l’être), de la possibilité pour lui d’abolir le capital en prenant le pouvoir politique pour entreprendre la socialisation de la production, et de la nécessité de le faire pour des raisons de survie de l’humanité, et du monde naturel s’accordant avec l’humanité.
Autrement dit le prolétariat peut être révolutionnaire, ce qui ne veut pas dire qu’il l’est automatiquement mais que « La classe ouvrière est révolutionnaire où elle n‘est pas. » (lettre de Marx à Jean-Baptiste von Schweitzer, 13 février 1865).
Comment le prolétariat devient-il révolutionnaire ?
Il le devient en se libérant du fétichisme des rapports marchands, ce qui n’est pas possible par l’adhésion à des doctrines, mais par son auto-organisation et sa lutte politique, sur la base de ses intérêts, besoins et aspirations propres en tant que classe de la société bourgeoise, dépassant par là même ceux-ci. Cela commence donc et il ne peut pas y avoir d’autre début, par son combat comme composante du capital voulant se vendre plus cher et se gaspiller moins, combat pour la hausse des salaires et la réduction du temps de travail, immédiatement politique comme nous l’avons vu au livre I. Bref la bonne vieille « lutte des classes ». Pourquoi peut-elle -j’ai bien dit « peut », ce n’est pas automatique- et doit-elle- pas au sens d’un automatisme fatal mais au sens d’un besoin vital nécessaire- se développer en lutte révolutionnaire pour le pouvoir ?
Parce que tout ne se réduit pas au capital dans le capital. La puissance humaine de travail et la force productive de la nature (la terre, le sol, et la puissance humaine elle-même) sont les sources du capital « subsumées » sous lui (subordonnées, déterminées, formatées par lui, et sans cesse reformatées, etc.) et elles sont donc le capital, mais elles sont aussi plus que lui.
Les « individus vivants » sont pour l’instant toujours là ! Et ils n’entrent pas en mouvement suite à l’illumination d’une « critique radicale de la valeur », pas plus que suite à des incantations sur la « lutte des classes », mais collectivement parce qu’ils y sont poussés par le besoin vital (qui n’est pas seulement un besoin de pain ! ).
Dans le mouvement de cette émancipation, il y a la critique des rapports fétichisés du capital, il y a la théorie. La libération du fétichisme des rapports capitalistes marchands découle de l’action pour leur abolition et en tant qu’auto-activité, que mouvement propre, qu’auto-organisation, cette action peut et doit comporter la théorie, la réflexion et l’analyse scientifique.
Le livre III du Capital a une place importante dans ce combat là. Il n’est pas fini, on le sait et on l’a compris maintenant, et comme tel il est un legs historique à prendre ainsi, mais cela ne veut pas dire qu’en examinant les formes concrètes superficielles et fétichisées il serait tombé dans leur piège. C’était pourtant un risque très fort : nous avons vu notamment à propos de la rente foncière la tentation de réduire les mécanismes fondamentaux à une sorte de tour de passe-passe économique troubler Marx (la « solution de 1862 » de la rente absolue), pas si dupe cependant et contredisant le fétichisme économiste à travers même les investigations économiques les plus techniques en apparence (les difficiles chapitres sur la rente différentielle).
Le livre III n’est pas fini, non seulement parce qu’il fallait à Marx finir auparavant le livre II, mais parce qu’il devait être l’exposé détaillé du fétichisme et de la fonction des catégories « naturelles » dans lesquelles sont pris les individus dominés par le capital : salaire, profit, rente, intérêt, et finalement la valeur, la marchandise et le travail eux-mêmes. Mais c’est bien dans cette direction qu’il se situe et dans nulle autre (à cet égard la lecture déçue de Jean-Marie Vincent dans Critique du travail trouvant trop économiste le livre III, est elle aussi un symétrique inversé de la lecture déçue d’Edouard Bernstein qui n’y trouvait pas les formules attendues de la « transformation des valeurs en prix de production »).
Bien sûr l’histoire de la lutte des classes est double et il ne peut en être autrement : elle est l’histoire du combat pour l’émancipation des individus vivant, cette émancipation des travailleurs, qui ne peut être que l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, qui les construit collectivement comme sujets souverains, par et dans l’organisation commune, et elle est l’histoire de la reproduction élargie du capital. C’est le prolétariat qui assure celle-ci, y compris par sa lutte qui contraint le capital à riposter par les méthodes d‘extraction de la plus-value relative et d‘accélération de la vitesse de rotation, mais sa lutte n’est pas la soumission au capital, elle est le seul mouvement possible par lequel il peut l’abolir. Mouvement interne au capital contredisant et cherchant à outrepasser le capital, elle est donc pleine de contradictions -la bureaucratie, par exemple-, contradictions que le « marxisme » classique d’une part, sa « critique radicale » d’autre part, ne peuvent comprendre et évacuent tout simplement. La résolution de ces contradictions passe par le combat pour la démocratie et pour la conscience dans l’organisation.
En cet été 2010 des grèves de masse éclatent en Chine, au Bangladesh, pendant que la Russie brûle et que la vallée de l’Indus se noie ; en France le gouvernement Sarkozy confronté au spectre de la grève générale dénoncée pourtant comme absurde, impossible,; néfaste, antisyndicale … par les dirigeants syndicaux, a choisi la fuite en avant raciste et policière comme issue à son impasse.
Le mouvement réel du prolétariat à l’intérieur du capital et contre lui, ne s‘est absolument pas arrêté pendant que les critiquent critiquaient, il a la possibilité, et il est confronté à la nécessité, de l’émancipation.
mercredi 11 août 2010