Théorie

 

Trotsky et nous

 

20 août 2010. Voici soixante-dix ans que le piolet du policier stalinien, Ramon Mercader, s'enfonçait dans le crane de Léon Davidovitch Bronstein, Trotsky. Ramon Mercader était, dans sa fausse conscience, mû par des sentiments confus parmi lesquels, peut-être (ce n'est même pas sûr) la croyance qu'il était un vrai communiste. Mais quand on en arrive là, on n'est de toute façon plus depuis longtemps un militant, si jamais on l'a été, on n'est qu'un policier. Il semble que dans sa pauvre psychologie d'assassin, le triste Ramon Mercader était lié d'une forte dépendance à sa mère, Caridad Mercader, rejeton d'une famille aristocratique ayant rejoint simultanément le parti communiste et les services secrets staliniens, de telle sorte qu'il serait équivoquement généreux d'en faire une "communiste" : un flic, comme son fils. En juillet 37 à Barcelone, Caridad Mercader était intervenue contre les ouvriers en arme victorieux qui voulaient exécuter le général franquiste Goded, et elle l'a sauvé. La Dépèche de Toulouse salua ce geste dans son édition du 26 juillet 1936. Dans la guerre sociale des premières journées consécutives à l'échec du coup franquiste, il était de toute façon impossible de sauver Goded, qui fut exécuté au fort de Montjuich le 12 août. Ce n'est que plusieurs mois plus tard, quand la police stalinienne eût conforté la contre-révolution dans l'Espagne républicaine et produit ainsi les conditions de la victoire de Franco, que le massacre de la génération qui avait fait Octobre 17, mené à bien par Staline et ses hommes, put se déployer aussi sur le sol espagnol. Sa plus célèbre victime fut Andreu Nin, un lion que son refus de céder à la torture des flics staliniens empêcha ces derniers d'organiser un procès de Moscou public en Espagne. Trois ans plus tard le tueur Mercader enfonçait son piolet dans le crâne de Trotsky, un vieux lion qui fut encore capable de l'assommer, d'enjoindre à ses camarades gardes du corps de ne pas l'amocher pour qu'il parle, de dire quelques mots d'amour pour sa compagne Natalia et d'ajouter "Dites à nos amis : je suis sûr de la victoire de la IV° Internationale". Il mourait le lendemain et quelques jours plus tard, ce sont des centaines de milliers de mexicains, ressentant comme une atteinte à leur dignité nationale le meurtre de l'incarnation de la révolution que leur pays avait accueilli, qui accompagnaient son cercueil. Ramon Mercader, en bon flic, fut par la suite pensionné, décoré et finit ses jours à Cuba sous la protection des dirigeants d'une révolution qu’ avaient choisi de se soumettre au camp stalinien, ou il se dit qu'il aurait inspecté des prisons. Sa vieille maman aura donc eu comme bilan de sa vie d'avoir prolongé de quelques semaines l'existence d'un assassin franquiste et d'avoir enfanté, formé et encouragé le flic assassin du plus grand révolutionnaire du siècle passé. On ne saurait mieux rater sa vie si l'on est communiste, par contre, pour une vie de flic, c'est réussi.

Oui, le plus grand

 Dire de Léon Trotsky qu'il a été avec Lénine le plus grand révolutionnaire du XX° siècle, c'est tout le contraire du culte de la personnalité. C'est une leçon de l'histoire que l'on ne pourra pas détruire et qui servira aux combattants du XXI° siècle. Cela ne veut pas dire que Léon Trotsky n'ait pas fait d'erreurs et ne mérite pas un bilan critique, comme quiconque, mais le constat historique est qu'il incarna la révolution, en raison de la situation tragique où il fut placé, qui exprimait au plus haut point le drame de ce siècle et la situation tragique du prolétariat, de l'humanité : organisateur direct de la révolution d'Octobre 17 et de l'armée rouge, Léon Trotsky fut celui qui, au plus haut niveau, s'opposa à la dégénérescence de l'URSS, non pas seulement au nom de la démocratie prolétarienne, mais du point de vue de la poursuite et de la reprise de la révolution socialiste mondiale, ce pour quoi il écrivait en 1935 dans son Journal d'Exil que pour assurer la transmission de l'héritage politique, programmatique, nécessaire, il n'avait plus de remplaçant et qu'il lui fallait encore au moins cinq ans à vivre. Après avoir incarné la victoire de la révolution en Russie, il incarnait le combat pour qu'elle ne soit pas défigurée. Plus encore, il incarnait le combat pour que reprenne son essor le cours victorieux de la révolution, stoppé par la contre-révolution stalinienne et la victoire de Hitler en 1933.


Notre morale et celle des constructeurs de statues

L'appropriation de notre histoire est un enjeu pour gagner les batailles de demain. Tout crime contre l'histoire est donc une action pour empêcher la classe ouvrière de gagner demain.

Un petit buzz sévit ces temps ci à propos de Georges Frèche, le grand penseur du Languedoc, qui a fait ériger à Montpellier des statues de grands hommes : Lénine, Mao, De Gaulle, Churchill, Roosevelt, Gandhi. Nous nous réjouissons que Trotsky ne soit pas du lot. D'ailleurs, M.Frèche aurait déclaré que les mentalités n'étaient pas encore mûres pour y mettre Staline, donc qu'il l'y verrait bien.

Les grands hommes véritables n'ont pas besoin de statues. Le plus grand mal qui ait été fait à Lénine fut de le momifier et lui ériger des statues. Le nombre de kilos de bronze engloutis dans ces mochetés qui font le charme kistch de quelques places publiques fut proportionnel au nombre de compagnons de Lénine, de bolcheviks assassinés.

Les Verts de l'Hérault ont protesté contre les statues de Lénine et de Mao. Pas contre les autres. Il y a donc pour eux des hommes à statues, d'autres non. Lénine et Mao furent pour eux des tyrans. Mao fut d'abord un révolutionnaire, puis un chef de guerre se trouvant par la force des choses à la tête d'une armée de déclassés révolutionnaires, puis un manoeuvrier sans principes qui parvint à s'en sortir habilement, finalement un des plus grands tyrans de l'histoire. Cela ne mérite pas une statue à Montpellier, c'est bien vrai, mais encore moins l'ire des Verts de l'Hérault.

Lesquels ne sont pas gênés pour Gandhi, ce dernier grand homme politique d'une bourgeoisie nationale, qu'on le statufie, et n'ont pas de scrupules envers la statuification de Roosevelt, qui envoyait l'armée déporter les grévistes du textile en 1934, de De Gaulle, un néo-monarchiste vieille France mais un peu illuminé, suffisamment audacieux et quand même courageux pour faire politique aventureux en 1940 et qui couvrit un génocide au Cameroun en 1959, et encore moins Churchill, l'une des plus grandes crapules du siècle, fort intelligent au demeurant. Nos Verts n'ont pas meilleur goût que Monsieur Frèche et on est désolé d'avoir à dire qu'ils sont moins rigolos.

Dans le même ordre d'idées, on apprend que va bientôt arriver la traduction de l'oeuvre immortelle d'un grand penseur italien méconnu, héritier de Gramsci et de Machiavel, les connaisseurs auront reconnu l'innénarable Domenico Losurdo, qui défend la mémoire de Staline avec une écriture digne d'un piolet et des références historiques brassées à la Kalachnikov. Le personnage ne manie pourtant ni l'un ni l'autre : mandarin de l'université, il se réjouit, dans un récit édifiant diffusé sur le net, de ses voyages en Chine qui mettent à mal, explique-t'il, les idées reçues : c'est que, voyez-vous, il y est très bien reçu ! Et quand il rentre dans une usine, des représentants du parti viennent le saluer, n'est-ce pas merveilleux ! Pas question de faire grève pour lui : le socialisme c'est l'industrie, et l'industrie ça passe d'abord. Losurdo n'essaie pas de raconter, comme on a pu le lire ça et là, que le pouvoir chinois aurait favorisé les grèves (on y reviendra un peu plus loin), il passe la chose totalement sous silence. Il faut lire Losurdo, car il écrit exactement ce que les services de l'Etat chinois veulent qu'il écrive. Sans nul doute est-il traité comme il convient pour cela : il est des cas où l'existence détermine non seulement la conscience, mais la morale. C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre la tache assumée par le "grand penseur italien" de réhabiliter la mémoire du grand Staline, de lui reconstruire sa statue qui a été renversée par les travailleurs en arme à Budapest en 1956. Oeuvre contre-révolutionnaire, au service de ceux qui répriment les grèves et les syndicats indépendants à Shanghai et Shenzhen, oeuvre de bouffon du roi, qui le place au même niveau que le buzz sur les statues montpélliéraines. Dans les combats du XXI° siècle, nous marcherons avec des militantes et des militants qui pensent, à tort, que Staline ou Mao à la tête de leurs Etats c'était la révolution, nous frapperons ensemble avec eux sur les mêmes ennemis, nous boirons aux mêmes coupes et nous discuterons fraternellement et sans concession. Mais avec les Losurdo, il ne s'agit pas de cela. Il s'agit d'ennemis de classe et de valets.

Revenons donc aux choses les plus sérieuses ; nous disions que Trotsky incarnait le combat pour que reprenne son essor le cours victorieux de la révolution.

Le frémissement de Hitler

Il est de toute première importance, pour comprendre ce que signifie ce nom, Trotsky, de ne pas le réduire à une sorte de nostalgie, celle des espoirs non advenus d'une révolution trahie, que peut illustrer l'image d'un vieil homme nourrissant ses lapins et échangeant des oeillades avec Frida Kahlo dans la maison de Coyoacan, ou péchant l'axolotl en poétisant aux côtés d'André Breton. Dans cette jeunesse maintenue jusqu'au bout, nous n'avons ni le regret, ni l'aigreur, ni même le doux songe, de ce qui ne serait pas advenu, mais le combat poursuivi jusqu'au bout pour l'avenir, pour relancer la révolution, éviter la seconde guerre mondiale, effacer le "'mensonge triomphant qui passe", comme disait Jaurès. Ceux que son assassinat soulagea le savaient très bien.

Fin 1939 la presse parisienne, non démentie, rapportait une conversation entre Hitler et l'ambassadeur français Coulondre, un dernier entretien diplomatique censé demeurer confidentiel, à une date située entre le pacte Hitler-Staline et l'attaque hitlérienne contre la Pologne, qui précipita la guerre avec la Grande-Bretagne et la France et le partage de la Pologne avec l'URSS qui occupa aussi les pays baltes -le début conventionnel de la seconde guerre mondiale. D'après le récit attribué à Coulondre, Hitler laissait apparaître sa satisfaction d'avoir les mains libres à l'ouest, et l'ambassadeur lui fit cette remarque :

"Mais le véritable vainqueur en cas de guerre sera Trotsky. Y avez-vous pensé ? "

Cette objection troubla Hitler qui en reconnu la pertinence et reprocha aux puissances occidentales de lui forcer la main en le contraignant ainsi à leur faire prendre à tous ce risque là, le plus grand de tous, reconnu par eux tous, les Coulondre et les Hitler. Trotsky était pour eux le nom de la révolution. Il l'incarnait, dirons-nous, non pas bien sûr au sens chrétien de l'incarnation, mais au sens où les marxistes et les révolutionnaires ont toujours considéré que les idées peuvent devenir des forces matérielles, et que peut s'affirmer, pour reprendre une formule qu'aimait Léon Trotsky, la "force physique de l'intellect".

Ce combat avait pour Léon Trotsky un sigle et un contenu : la Quatrième Internationale. L'illusion mortelle des Fronts populaires "antifascistes" ayant berné et favorisé l'assassinat du meilleur parti révolutionnaire de masse de ces années, le POUM catalan et espagnol, Léon Trotsky avait précipité la proclamation de la IV°Internationale, ne pouvant le faire à son corps défendant qu'avec ses partisans directs, par une conférence fondatrice clandestine en septembre 1938, dans la maison de son ami Alfred Rosmer, à Périgny en banlieue parisienne, parce qu'il pensait cet acte politique et organisationnel indispensable pour que dans cette seconde guerre mondiale inévitable depuis la défaite du prolétariat espagnol en 1937, une force organisée relève le drapeau et permette aux masses de retransformer la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire internationale.

Le rire gras des tories

Quatre ans après l'entrevue de l'ambassadeur et du dictateur, Winston Churchill, très grand expert en contre-révolution du XX° siècle, parlant à la Chambre des Communes le 19 décembre 1944, présentait la répression armée des militaires britanniques la main dans la main avec les officiers fascistes grecs contre les partisans communistes. Churchill interrompt alors le fil de son discours pour faire une de ces remarques, de ces saillies dont il était coutumier, jetées de manière désinvolte mais permettant à ses auditeurs de saisir le vrai sens des choses : il faut employer les mots à bon escient et appeler les partisans communistes grecs des trotskystes, car, voyez-vous, "Je crois que "trotskysme" est une bien meilleure définition du communisme grec et de certains autres sectes que le terme habituel. Il a l'avantage d'être également haï en Russie ! ". Et le compte rendu de la séance et la presse rapportent alors les "Rires prolongés" des députés tories à cette fine et humoristique observation de l'homme au cigare.

Entre le frémissement qui parcourt le plus terrible des dictateurs, Hitler, qui se sent obligé de se justifier quand le simple ambassadeur du pays qu'il s'apprête à mettre sous sa botte lui susurre le nom "Trotsky", et le rire gras et vulgaire des députés tories triomphants, alors que pourtant la seconde guerre mondiale a commencé à se transformer en guerre civile révolutionnaire en bien des endroits, il s'est passé quelque chose -ou, justement, quelque chose ne s'est pas passé qui explique que les petits députés tories puissent ricaner là où Hitler frémissait encore.

Il s'est passé qu'à ces messieurs Staline a rendu l'ultime service par l'entremise du petit flic Mercader, de tuer Trotsky.

Et ce qui ne s'est pas passé, c'est la mise en oeuvre décidée et généralisée, par ses propres partisans, de cette "politique militaire du prolétariat" de transformation de la seconde guerre mondiale en guerre civile révolutionnaire internationale qu'il avait préconisée dans ses derniers textes, leur disant en étant peu compris : contre Hitler, Mussolini et Jiang Jieshi, faites vous bellicistes et militaristes du point de vue révolutionnaire, du point de vue des masses, en toute indépendance par rapport aux camps impérialistes, et c'est ainsi et pas autrement que vous vaincrez aussi les Roosevelt et les Churchill ...

Ce chemin que les masses ont prises, qu'ont pris par eux-mêmes les partisans dans tous les pays d'Europe ainsi qu'en Chine, la IV° Internationale disloquée dés 1940 n'a pas su le prendre et, au lieu d'être celle de la victoire de la révolution dans les dix années suivant sa fondation, ce qui était la perspective de Léon Trotsky, elle est devenue un courant, et bientôt plusieurs, dépositaire d'un héritage, mais posé comme à côté de l' histoire, sauf des exceptions locales dont la plus importante, ignorée d'ailleurs de la majorité des trotskystes, s'est située en Bolivie. Elle avait pourtant prouvé son droit à l'existence, par des actions héroïques comme la fraternisation avec les ouvriers allemands sous l'uniforme pendant la guerre ou l'organisation des déportés vietnamiens en France, aussi bien que par ces percées locales isolées comme en Bolivie, et par ce qui transparaît dans le frémissement d'Adolf Hitler en décembre 1939 comme que dans le rire repu des tories en 1944, qui savent que Staline a fait le boulot et qu'il n'y a plus rien de comparable aux bolcheviks.

Sept décennies : l'ordre mondial

Soixante-dix années se sont donc écoulées depuis l'assassinat de Léon Trotsky, et soixante-douze années depuis la conférence de fondation de la IV°Internationale. Plusieurs décennies pendant lesquelles l'histoire ne s'est pas interrompue. La transformation de la seconde guerre mondiale en révolution mondiale fut donc évitée, un ordre mondial fut instauré reposant sur la dualité apparente de deux camps, celui de Washington et celui de Moscou, qui devait durer de 1945 à 1989-1991. Dans ce système mondial les révolutions furent contenues, plus ou moins difficilement, mais contenues, défaites parfois dans des bains de sang -la révolution contre la bureaucratie stalinienne en Hongrie, en 1956, les centaines de milliers de communistes indonésiens en 1965, le peuple chilien et les victimes du plan Condor en Amérique latine dans les années 1970- ou défaites obtenues à l'usure et au découragement, toujours au moyen des appareils bureaucratiques dirigeant, corsetant, le mouvement ouvrier. Malgré la conjonction de mai-juin 68 en France et du Printemps de Prague en 68, et encore des révolutions iranienne et nicaraguayenne et des grèves de masse de la classe ouvrière polonaise en 1979-1980, l'ordre mondial résista et remporta ses gains les plus importants au début des années 1980, en défaisant les conquêtes sociales des travailleurs nord-américains et britanniques sous Thatcher et Reagan. C'est alors que s'instaura ce rapport de force international appelé "globalisation" ou "mondialisation", qui fit en sorte que le soulèvement des travailleurs et des nationalités généralisé dans l'Europe centrale et orientale du camp "soviétique" en 1989, fut immédiatement canalisé, dévoyé et trompé dans l'ornière de la restauration intégrale des rapports capitalistes marchands.

Les trotskystes, partisans de la IV° Internationale, furent durant ces décennies divisés en plusieurs courants qu'il ne serait pas exact de mettre tous sur le même plan, mais je n'entrerai pas ici dans cette histoire. Disons simplement qu'ayant manqué, et de surcroit sans s'en rendre compte, le rendez-vous initial avec l'histoire dans la seconde guerre mondiale, plusieurs autres rendez-vous furent manqués à nouveau, sans que jamais la chose fut écrite à l'avance. La volonté de la direction de l'organisation reconstituée en 1944-1946 comme la IV° Internationale de s'aligner sur le "camp soviétique" interdit le rendez-vous de 1953 quand la grève générale éclatait en France en même temps que les ouvriers allemands défiaient les chars staliniens -et que pendant ce temps des militants trotskystes, sans organisation véritable derrière eux et sans que cette direction de la IV° Internationale ne les aide en rien, dirigeaient sur le terrain des grèves de masse à Ceylan et une insurrection victorieuse en Bolivie. Rendez-vous manqué à nouveau lors de la conjonction de 1968, suivie de peu de la seconde révolution bolivienne. Avortement, ensuite, d'un regroupement de la majorité des forces mondiales se réclamant du trotskysme, en 1979. Dans les années qui suivirent la Militant tendency, en Grande-Bretagne, fut au bord de devenir un mouvement de masse, mais la défaite de la classe ouvrière britannique lors de la grève des mineurs fut aussi sa défaite, et réciproquement, complétée par les mesures d'appareil du Labour party et les conflits fractionnels, bien que ce courant puisse s'honorer encore d'avoir contribué de façon peut-être décisive au renvoi de Margaret Thatcher, la plus digne héritière de Churchill parmi les experts en contre-révolution de ce siècle.

Sans aucun doute, cette histoire des trotskystes n'est pas qu'un piétinement. Elle n'a rien à voir avec les fantasmes policiers et complotistes sur l' "entrisme" ni avec les plaisanteries fines de petits-bourgeois sur "deux trotskystes, une scission", ignorant que cet "humour" à la petite semaine pourrait s'appliquer à tous les courants qui ont fait l'histoire réelle. Cette histoire a fécondé la période, puisque nous sommes là pour le dire. Il y a à réfléchir, à faire des bilans, à analyser, à caractériser, à comprendre, mais il n'y a pas à regretter, puisque le combat continue. Puisqu'il y a un passé, il y a un avenir.

Sept décennies : le désordre mondial

Depuis 1991 l'impérialisme nord-américain est entré progressivement dans la déstabilisation la plus profonde, après cet effondrement de l'ordre d'après-guerre qui se présentait comme son triomphe. La dislocation de l'URSS, mais non pas des appareils bureaucratiques ci-devant staliniens devenus des oligarchies capitalistes mafieuses et prédatrices, et la montée d'une accumulation locale du capital en Chine réalisée par les institutions de la bureaucratie ayant en outre fusionné avec la bourgeoisie marchande de la diaspora chinoise, semblaient parachever la "mondialisation", alors que les guerres ethniques comme dans les Balkans et les nouveaux génocides comme en Afrique centrale témoignaient de la barbarie montante. Le risque était, pour le capital, que se réordonne progressivement la contre-offensive du prolétariat. La résistance progressive des travailleurs à l'Est, les grèves de masse en France comme en 1995, mais aussi le vote "trotskyste" en Argentine et en France en 2002, et les mouvements dits anti puis alter mondialistes, traduisaient cette recomposition. La reconstitution d'un semblant d'ordre mondial structuré sur un affrontement planétaire était indispensable à l'impérialisme et au capital.

Tel fut, au fond, le contenu de la tentative des années 2000-2008, après un coup d'Etat constitutionnel aux Etats-Unis, d'instauration d'un "nouveau siècle américain" et d'une "guerre sans fin contre le terrorisme" à la faveur de l'extraordinaire opportunité offerte à l'impérialisme par les crimes de masse du 11 septembre 2001. Or, cette tentative a échoué, s'enlisant dans des guerres et dans la fuite en avant financière, cependant que l'accumulation du capital se recentrait d'abord sur la Chine, ainsi que sur l'Inde, le Brésil et plus faiblement la Russie. Cet échec, qui est d'abord celui de l'impérialisme nord-américain, au point de vue politique et sur le plan des relations internationales, mais qui est plus profondément celui du capital à stabiliser les rapports de force entre les classes et le système politico-militaire mondial pour pouvoir accumuler encore et toujours dans les meilleurs conditions, se déploie de manière spectaculaire depuis le 16 septembre 2008, où la faillite de Lehman Brothers ouvrait la crise globale proprement dite.

Une dimension fondamentale et gravissime de cette crise est la destruction de la biosphère par la consommation capitaliste d'hydrocarbures et l'utilisation de la nature pour réduire ou externaliser les frais de production : telle est bien la source de la catastrophe en cours, et non pas la "soif de consommation" des êtres humains dont l'immense majorité reste privée du nécessaire, ni leur reproduction, ni les moeurs déréglées des occidentaux ou l'appétit des Chinois, ainsi que les prêchent religieux et écologistes. En cet été 2010 dans l'hémisphère Nord, la vague de chaleur et d'incendies de tourbières sans aucun précédent connus qui accable la Russie et la Sibérie, et son pendant la submersion des peuples de la vallée de l'Indus sous un rouleau compresseur aquatique, ainsi que le percement d'une nappe géologique de pétrole sous le golfe du Mexique, nous disent que la côte d'alerte est franchie : l'alternative entre socialisme ou barbarie est là, une barbarie dont le visage moderne est la destruction du monde des humains, cette île planétaire infiniment précieuse dans laquelle nous avons construit conscience, amour et culture.

Depuis 2008 : la recomposition a commencé

Depuis l'ouverture de la crise mondiale à l'automne 2008 la tendance à la réorganisation du prolétariat se manifeste clairement à qui veut voir. Les "émeutes de la faim", terme qui recouvre bien souvent d'authentique mobilisation prolétarienne auto-organisées comme en Egypte, dans les pays du Maghreb et dans une véritable poussée révolutionnaire en Guinée, avaient annoncé cette tendance dés 2007.

Le tournant, comme dans les rapports économiques fondamentaux, commence d'abord aux Etats-Unis. Bien sûr, l'élection d'Obama est la plus grande équivoque qui soit. Il s'agit de faire semblant de tout changer pour que rien ne change et continuer sous des formes réorientées la politique de Bush, aggravant la crise et du régime et du leadership étatsunien. Mais les millions de noirs et de citoyens américain qui manifestèrent leur joie à son élection, crachant sur Bush et tout ce qu'il symbolisait, revendiquant le droit à la santé, au logement et au travail, voulant le retour des boys et l'arrêt des guerres, et chantant plus We shall overcome que l'hymne américain, sont une force potentielle immense. C'est contre cette force, la vraie majorité silencieuse, que se structure les Tea parties et autres confréries réactionnaires autour du thème de la diabolisation d'Obama, ce qui le protège du même coup du mécontentement des travailleurs. C'est l'affrontement social qui couve aux Etats-Unis, à grande échelle. Rien n'y est joué d'avance.

C'est ensuite, dans la petite Islande, la réaction populaire au déchainement de la crise financière, imposant par une manifestation centrale contre le pouvoir des élections générales qui portent au pouvoir les partis issus du mouvement ouvrier, et qui les contraint par la suite, contre leur volonté, à soumettre à un référendum le paiement d'une partie de la dette publique du pays aux banquiers, obtenant un Non à plus de 93% !

C'est, au Venezuela, la résistance de tout le peuple à la pression impérialiste et dans ce cadre les luttes pour l'indépendance syndicale et politique de la classe ouvrière envers le pouvoir représenté par Chavez et l'appareil d'Etat. C'est ici Chavez lui-même qui, surprenant tout ses lieutenants et amis des Etats étrangers chinois ou cubain, lance la formule d'une Cinquième Internationale s'inscrivant, selon ses propres termes, dans la continuité des quatre précédentes pour faire triompher le socialisme au XXI° siècle !

"La vengeance de l'histoire est plus forte que tous les secrétaires généraux." "Les lois de l'histoire sont plus fortes que les appareils bureaucratiques." Les mots de Chavez, et qu'il soit clair que ceci est dit ici en toute conscience du caractère capitaliste et bonpartiste de son régime, sont un extraordinaire hommage de l'histoire à Léon Trotsky et à ce qu'il nous a légué, la IV° Internationale qui n'aura pas existé en vain.

Depuis 2008 : leçons de l'Iran et actualité de Trotsky

La tendance à la recomposition est d'abord désir de recomposition, d'où s'ensuit sa recherche active.

C'est, en Iran, le soulèvement de la jeunesse à l'été 2009, sur des mots-d'ordre et des objectifs débordant complètement l'opposition officielle, visant au renversement de la république islamique, expression de la contre-révolution en Iran. Ce mouvement a culminé lors des manifestations héroïques du 27 décembre 2009, où la jeunesse ouvrière se joignit à la jeunesse étudiante et où les femmes sortirent en masse dans la rue pour affronter directement les nervis du régime, la racaille contre-révolutionnaire Bassidji. Mais ce fut le point culminant ; faute de perspective et sous les coups d'une répression terrible, le mouvement a reflué sans qu'il soit possible de dire qu'il est battu. C'est à la faveur de ce reflux que les menaces impérialistes de guerre contre l'Iran, qui renforcent la république islamique à l'intérieur, se sont faites plus graves encore.

Etre capable de combattre à la fois les menaces nord-américaines et israéliennes contre l'Iran et le régime de la république islamique, c'est aussi possible par l'armement politique de la tradition trotskyste -cela dit sans nier l'existence d'autres courants, les partis hekmatistes notamment, qui le font aussi, mais leur origine postérieure laisse ouverte la question de ce dont ils sont eux-mêmes, consciemment ou non, redevables à cette tradition politique. A l'encontre du "campisme" qui a rongé certains secteurs issus de la IV° Internationale, à commencer par l'organisation héritière de ce nom depuis les années 1950, la tradiction trotskyste, c'est la révolution mondiale et la permanence de la révolution, indissolublement nationale-démocratique et socialiste. C'est donc, en Iran, éviter le double écueil de ceux qui cherchent à s'appuyer politiquement sur la prétendue démocratie occidentale contre le régime qui les opprime et de ceux pour qui la menace impérialiste contraint à taire les critiques ou même à repeindre en rouge des organisations de nature fasciste. L'unité mondiale de la lutte des classes et du combat révolutionnaire, voila le legs principal de la pensée de Trotsky, et il a plus d'actualité, plus d'urgence, aujourd'hui qu'il y a 70 ans.

Depuis 2008 : leçons du Népal et actualité de Trotsky

Au Népal, le Parti Communiste Maoïste, qui n'est pas le parti lié au régime chinois (celui-ci, le parti "marxiste-léniniste", organise directement les secteurs bourgeois ! ), et qui est un parti qui s'est développé dans la période mondiale ouverte depuis 1989-1991, avec 40% des voix à l'assemblée constituante, une armée paysanne de milliers de combattants et la direction de syndicats de masse, peut prendre le pouvoir. Or il ne le fait pas et cherche, sous l'égide de l'ONU, à trouver un compromis avec l'armée qui ne détruirait pas sa propre armée et ne le jetterait pas comme un otage désarmé aux mains de ses adversaires. Un tel compromis est impossible, mais les maoïstes népalais le recherchent quand même. Récemment, l'armée gouvernementale a repris ses recrutements, ce qui a conduit l'armée populaire à appeler 12 000 combattants à rejoindre ses rangs, l'ONU déplorant cette "violation des accords de paix", ce qui montre l'impossibilité du compromis recherché.

Parmi les arguments avancés par les dirigeants de ce parti qui souhaitent le compromis avec la bourgeoisie, les références à la "révolution démocratique populaire" de Mao ne suffisent manifestement plus, et un nouveau motif très significatif est invoqué : l'absence d'une Internationale révolutionnaire, le membre du bureau politique Bahuram Bhattarai allant jusqu'à écrire que le trotskysme, aujourd'hui, est plus pertinent que le stalinisme ( ! ), car la révolution dans un seul pays n'est pas possible, surtout dans le Népal coincé entre Inde et Chine.

S'il s'agit de construire le socialisme dans le seul Népal, B. Bhattarai a raison, mais s'il s'agit de ne pas prendre le pouvoir au Népal pour y détruire l'Etat bourgeois et permettre aux ouvriers, aux paysans et aux pauvres d'exercer leur propre pouvoir, il a tort.

La victoire n'est pas automatique dans la voie de la révolution, mais qui ne tente rien n'a rien. Par contre, la défaite est assurée si l'on ne va pas vers la prise du pouvoir et vers la révolution internationale, vers le socialisme. C'est cela, la leçon de Trotsky, c'est pour cela qu'il est irremplaçable. Toute approche de Trotsky qui ne part pas de son combat organisationnel, concret, épistolaire, politique, militaire, pour la révolution mondiale non pas dans un avenir lointain, mais dans le monde réel et présent, est à côté de la plaque -il en va ainsi de l'antitrotskysme de gauche, non pas stalinien, mais puisant dans les traditions conseillistes et démocratiques, contenant certes des critiques respectables et exactes sur tel ou tel point, mais ne saisissant pas le sens historique réel de Trotsky et donc du trotskysme, attitude qui est bien représenté par le site de la Bataille socialiste.

Le moment actuel en Europe

C'est, en Grèce, la masse de la jeunesse insurgée à l'automne 2008, et la masse des salariés indignés, étonnés et cherchant une issue lorsqu'au printemps 2010 il leur est annoncé qu'il vont devoir moins manger, moins dormir, et moins vivre, pour que soit remboursée une dette qui n'a jamais été la leur, et que des militants communistes grecs mettent sur l'Acropole des banderoles en plusieurs langues qui disent : Peuples d'Europe, soulevez-vous;

Moins de trois mois après, en Hongrie, où la culture politique dominante n'est pas "de gauche" en conséquence du stalinisme et de la répression sanguinaire des conseils ouvriers en 1956, un gouvernement -de droite, forcément- est conduit à prendre un début de mesures que ni le gouvernement grec, ni l'espagnol, ni le portugais, tous "socialistes", n'auraient osées : rompre les discussions avec le Fonds Monétaire International (FMI) que préside le dirigeant "socialiste" français Strauss-Kahn et instaurer une taxe temporaire sur les produits bancaires et d'assurance. Que ce gouvernement soit acculé à prendre de telles mesures en dit long sur la vague très profonde de détestation et de dépit qui monte dans toute l'Europe centrale et orientale, parmi les peuples, envers Washington et la prétendue Union dite Européenne. Quelles forces politiques profiteront de cette vague n'est pas joué à l'avance non plus.

En Grande-Bretagne les grèves "sauvages" de Lindsay ont remporté les premières vraies victoires ouvrières (lesquelles ne font bien sûr que limiter les dégâts et sont des plus précaires) depuis Thatcher, courant 2009. Les élections de 2010 ont vu un regroupement de classe de part et d'autre. Faute d'alternative, la classe ouvrière a voté Labour presque "comme au bon vieux temps". Il ne s'agit pas d'un retour au bercail des travailleurs, mais d'une réaction de défense. Paradoxalement la recherche d'une recomposition, de la contre-offensive (qui naît toujours de la défensive), se manifeste aussi dans ce vote Labour, transition pour préparer les affrontements inévitables avec le gouvernement torie-libéraux.

En France, au moment où sont écrites ces lignes, le sentiment d'un affrontement nécessaire avec Sarkozy et son gouvernement domine dans la classe ouvrière, qui s'apprête à se saisir d'une journée d'action, le 7 septembre, qui n'a par elle-même pas du tout ce but. L'attitude des plus larges masses parmi les salariés, qui tantôt désertent les actions syndicales "unitaires" ou non, tantôt les investissent puissamment, relève de cette recherche générale d'une meilleure représentation, d'une organisation, d'une perspective.

Dans toute l'Europe, que ce soit dans la division orchestrée (comme en Grèce), dans l'unité (comme présentement en Espagne) ou dans l'alternance des deux (comme en France), directions des partis de gauche et des syndicats s'accordent à bloquer toute perspective et surtout à ne pas mettre en cause le principe même de la "dette publique". Dans toute l'Europe, les mouvements de grève et les poussées défensives des travailleurs prennent des formes de plus en plus similaires, préparant le terrain aux prochaines étapes de la recomposition.

Le moment actuel en Asie

En Thaïlande, nous avons assisté à la transcroissance d'un mouvement profond qui, d'un point de départ en apparence même pas réformiste -le soutien à un premier ministre milliardaire à large clientèle renvoyé par le roi et une partie des chefs de l'armée- a conduit à une véritable insurrection prolétarienne dans les rues et les faubourgs de Bangkok, sur des mots-d'ordre démocratiques -élections libres immédiates- qui signifiaient le renversement du pouvoir et le démantèlement de l'Etat, et dans une claire confrontation de classe soulignée par tous les commentateurs. Le massacre des manifestants par l'armée a été approuvé par tous les gouvernements, ceux de Washington, de l'Union Européenne et de Pékin en tête.

Ce soulèvement souligne, a contrario, combien une Internationale aurait un rôle à jouer. Sa simple existence -une Internationale commençant à grouper des forces prolétarienne réelles, s'entend- aurait rompu l'isolement des "chemises rouges" de Bangkok, et leur aurait permis de s'ouvrir de nouvelles perspectives.

En Chine, des grèves de masse ont éclaté dans la grande industrie et dans les secteurs de pointe, d'abord à Shenzhen et dans le Guangdong, mais aussi dans toute la Chine, avec des grèves localisées jusqu'au fond du Yunnan. Elles ont imposé des hausses de salaires importantes, sur une base initiale très basse, et fait passer la région de Shanghai devant le Sud en matière de salaire minimum, celui-ci s'étalant à présent entre l'équivalent de 129 euros à Shanghai et 82 euros dans le Ningxia, où intervient un facteur de discrimination (cette province est celle des Chinois Hui, musulmans). Elles ont eu un large retentissement et ont politiquement ébranlé le régime, des assemblées générales de travailleurs, après avoir obtenu des hausses de salaires, décidant de poursuivre le mouvement pour les droits syndicaux de tous les travailleurs de Chine et lançant des appels à la solidarité internationale. Seuls quelque aveugles naïfs voulant se faire croire à tout prix, qu'il y a en Chine un pouvoir "socialiste", et quelques thuriféraires stipendiés, prétendent que le PCC au pouvoir aurait joué des grèves, à la manière du despote éclairé maître en engineering social pour lequel il aimerait bien se faire passer. En fait, les délégués élus par les travailleurs pour constituer de nouveaux syndicats, chez Honda notamment, ont tous été licenciés. Mais les hausses de salaires arrachées, de 30 à 100%, arrivent à un mauvais moment pour le régime qui est censé vouloir "stimuler la consommation intérieure", car en réalité la relance en Chine depuis 2008 a reposé sur des investissements massifs en capital fixe -et sur la bulle financière- et pas sur l'essor de la consommation des ouvriers et des paysans, et la crise mondiale, par le canal de la surproduction (difficulté à écouler les marchandises produites pour l'exportation) et de la crise monétaire (bulle financière et immobilière, problème posé par la possession de la plus grande réserve de titre de la dette publique US au monde), va aggraver sérieusement la situation chinoise.

Nul doute que le mouvement continue en se dispersant, en s'étalant, pour se rassembler à nouveau à une autre étape, suivant les modes classiques de déploiement du combat de classe tels que Rosa Luxembourg, dont nous pouvons ici associer la mémoire à celle de Léon Trotsky, les a décrits en 1905 dans Grèves de masse, parti et syndicats.

Il a été question plus haut du Népal. Au Bangladeh, depuis juin 2010 les travailleurs, ou plutôt les travailleuses, du textile, multiplient des grèves de masse que marquent des affrontements avec la police et des prises et reprises de haute lutte des usines. Le mouvement, qui a démarré sur la revendication commune d'une hausse du salaire minimum de l'équivalent de 25 dollars (soit encore moins en euro) à 70 dollars, a reflué puis repris sur une base supérieure, touchant des centaines et des centaines d'entreprises. D'ores et déjà, il est considéré comme un tournant historique au Bangladesh.

Les développements en Thaïlande, en Chine, au Népal, au Bangladesh, et ailleurs, marquent qu'a commencé l'entrée dans l'arène de la lutte des classes la plus directement gréviste, prolétarienne, "classique", de masses de centaines de millions de femmes et d'hommes en Asie. L'ignorance envers ces processus, qu'on les prenne pour des tristes épisodes exotiques ou qu'ils soient cachés par une vision mettant les camps géostratégiques à la place des classes sociales, marque cependant la conscience de la plupart des militants se voulant révolutionnaires ou ouvriers en Europe. C'est là une très grande faiblesse, à la fois conséquence de l'absence d'une Internationale et obstacle dans la voie de sa construction.

Tout est ouvert -le meilleur comme le pire

Bien entendu, le tour d'horizon qui vient d'être fait ici n'a rien d'exhaustif. La recherche de nouvelles voies est manifeste, elle ne signifie pas du tout que des solutions, des issues vont s'imposer par elles-mêmes sans difficulté, au contraire. La Bolivie, où la mémoire semi-consciente des luttes sociales a reçu une empreinte trotskyste, en est un bon exemple. L'élection d' Evo Morales était une victoire de la population paysanne et ouvrière. Sa réélection très large fut une nouvelle victoire contre les forces directement liées à l'impérialisme qui cherchaient à imposer une sécession de l'Est du pays ou une dislocation de la Bolivie. Mais les mêmes masses de paysans, de travailleurs, de pauvres, sont en réalité déçues, perplexes et en recherche d'une voie qui satisfasse mieux leurs besoins vitaux et leurs aspirations, celle du "capitalisme andin" restant néocoloniale fut-ce avec un poncho, un drapeau arc-en-ciel et des ONG en guise de conseillers. Le vieil appareil de la COB dans et autour duquel sont cristallisés, comme des buttes-témoins, des morceaux de ce que fut le trotskysme en Bolivie, s'avère incapable de grouper ces mécontentements, oscillant entre des compromis de chefs syndicaux de la pire espèce, des accés de gauchisme verbal et, parfois même, des appels à un éventuel caudillo. Mais en l'absence d'une force politique faisant référence les choses semblent partir dans tous les sens, jusqu'à des affrontements entre travailleurs : grève de Potosi, réorganisation oppositionnelle de secteurs paysans et indianistes, etc. La recherche d'une recomposition non seulement n'est pas un long fleuve tranquille, mais elle peut comporter des impasses et des régressions.

Le pire qui pourrait arriver serait la guerre mondiale, ou des processus de conflits locaux multiples semés par le centre mondial de désorganisation planétaire, qui est à Washington, danger que la crise de l'exécutif nord-américain rend particulièrement saillant en cet été 2010.

Rappelons que fin décembre, la CIA laissait monter dans un avion américain un fils de ministre nigérian islamiste notoire chargé d'explosifs. L'action énergique d'un passager musclé semble donc avoir perturbé ce qui était, il est impossible de ne pas le constater, prévu et attendu, à savoir un nouvel attentat du type 11 septembre, de façon à relancer la "guerre sans fin" en mettant Obama devant le fait accompli. Le nouveau pays cible avait même été désigné -c'était le Yémen.

Par la suite, Obama a saisi l'occasion du tremblement de terre pour conduire une quasi intervention en Haïti, et a fait du ménage dans les secteurs dirigeants des "services" et même limogé le commandant en chef de ses forces en Afghanistan. Mais cette reprise en mains s'accompagne d'un alignement croissant sur l'orientation de ceux qui lui ont tendu des pièges et des chausses-trappes, car il n'a aucune alternative et la politique a horreur du vide.

C'est dans ce contexte, déjà un contexte de crise, que l'affaiblissement de l'impérialisme étatsunien a été gravement souligné par l'initiative du Brésil et de la Turquie -cette dernière pourtant membre de l'OTAN- d'une offre d'arrangement à l'Iran, accepté par le régime iranien, sur la question du nucléaire. La réaction impérialiste à ces manoeuvres diplomatiques a été très dure.

D'une part, ce fut l'opération israélienne contre une flottille de militants pacifistes et islamistes turcs pour la plupart, acte de guerre délibéré. D'autre part, les Etats-Unis imposèrent des sanctions aggravées et un quasi ultimatum à l'Iran, piétinant l'arrangement discuté avec le Brésil et la Turquie (pourtant en gros identique à celui précédemment négocié avec l'UE et la Russie), et début juin Washington a exigé et obtenu l'alignement de la Chine et de la Russie sur ces positions, au Conseil de Sécurité de l'ONU.

Une escalade de déclarations, et de déplacements de forces sur le terrain (détroit d'Ormuz et mer de Corée) a marqué ces dernières semaines, tant autour de l'Iran qu'entre les deux Corées, le tout constituant donc un encerclement de la Chine (et l'on pourrait rajouter au tableau : la "découverte" d'un centre nucléaire birman, le soudain soutien US au ... Vietnam sur la possession des îles Paracels et Spratley en mer de Chine, etc.).

Début août, Obama a organisé une "conférence de presse surprise" au ton très belliciste envers l'Iran. expliquant que "toutes les options" sont ouvertes pour "empêcher une course aux armements nucléaire dans la région et pour empêcher un Iran nucléaire." Belle hypocrisie du prix Nobel de la paix par anticipation, soit dit en passant : stopper cette course aux armements passerait d'abord par la suppression des menaces nucléaires étatsunienne et israélienne.

Le combat pour la paix serait une tache première pour une Internationale réellement existante, et il est un élément du combat pour la construire. Il ne peut avoir de valeur qu'en ne se ralliant à aucun des deux "camps". L'impériailsme nord-américain a justement besoin d'un "camp" pour rétablir l'ordre mondial, depuis l'avènement du désordre en 1989-1991. Il s'est fabriqué des adversaires, tous plus ou moins musulmans ou nationalistes arabes ou iraniens. Il perçoit la Chine comme l'adversaire principal, mais les deux sont pour l'instant liés financièrement. Le pire qui pourrait arriver serait un alignement du mouvement ouvrier mondial entre deux camps supposés. Le combat pour la paix passe par la liberté des Palestiniens comme il passe par le renversement révolutionnaire de la république islamique d'Iran, par le soutien aux grèves de masse, aux syndicats indépendants et aux exigences démocratiques en Chine et par la formation d'un mouvement politique indépendant pour le monde du travail aux Etats-Unis.

Aujourd'hui : construire des comités pour la V° Internationale !

La conclusion qui s'impose est que deux attitudes sont à bannir si l'on veut aujourd'hui, en 2010, agir dans l'esprit du combat pour la révolution mondiale de Léon Trotsky, de ce pourquoi il a fondé la IV° Internationale qui, si elle n'a ni vaincu ni gagné de larges masses à l'échelle mondiale, a pourtant elle aussi été une étape qui, avec les trois précédentes, forme maintenant le legs du combat pour l'issue consciente mondiale de l'humanité.

La première de ces attitudes est celle qui consisterait à attendre gentiment, tout en commentant les évènements et en intervenant localement, que prenne forme une nouvelle internationale à partir des choses telles qu'elles sont. C'est risquer d'attendre très, très longtemps. Rien n'est théoriquement exclu certes, mais il y a urgence : la terre flambe dans plusieurs pays, la guerre est menaçante sur une grande partie de la planète, les jeunes savent, aussi dans les pays riches, que demain sera pire qu'aujourd'hui -ce fatalisme porte en lui la révolution comme il porte aussi la barbarie.

L'autre attitude, qui peut être complémentaire de la première, est celle qui consisterait à toujours faire comme si les choses devaient se développer dans les tuyaux anciens, comme si la IV° Internationale restait à construire et n'avait pas déjà une longue histoire, comme si elle avait toujours existé, ou comme si elle devait être "reconstruite" par les plus orthodoxes ou les plus intelligents : ce sont là des variantes d'une même attitude, qui est aujourd'hui fondamentalement conservatrice et, sous couvert de proclamations internationalistes, ignore l'internationalisme réelle et reste dans un confort illusoire installée dans une posture en réalité purement nationale.

Léon Trotsky dans son discours radiodiffusé au meeting de fondation du SWP, le Socialist Workers Party des Etats-Unis, peu après la conférence de fondation de la IV° Internationale, définissait celle-ci comme l'instrument de la victoire pour les dix prochaines années et nous avons la faiblesse de penser qu'il n'était pas un fou furieux car notre époque est bien celle des guerres, des révolutions et des tournants brusques.

Pour les dix prochaines années, en 1938, disait Trotsky. 19 ans venaient de s'écouler depuis la proclamation de la Troisième Internationale, 49 ans depuis celle de la seconde et 74 ans depuis celle de la première.

Presque autant d'années, 72, se sont écoulés depuis ! 62 depuis l' "échéance" des dix premières, celle justement de l'année 1948 où se réunissait à Paris un "deuxième congrès mondial" de la IV° Internationale qui, ayant complètement, totalement oublié l'idée fondatrice, et ne tirant aucun bilan, votait des textes de bilan et d'orientation se félicitant d'avoir "tenu" : l'objectif n'était donc plus de gagner, mais de "tenir" ! 21 ans depuis la chute du Mur de Berlin. 19 ans depuis la fin de l'URSS. 9 ans depuis l'avènement du nouveau siècle américain de guerre antiterroriste sans fin ("Cette guerre n'aura pas de fin", Dick Cheney). 2 ans depuis l'effondrement du dit nouveau siècle et l'entrée dans la seconde grande dépression de l'histoire du capitalisme. Et il faudrait toujours penser dans le cadre du n° 4 ? Beaucoup de monde en fait pense en dehors de tout numéro, et ce n'est pas plus mal. Mais l'histoire relie avenir et passé en un combat ininterrompu. Le n° 5 va se profiler tel un spectre, parce qu'il répond à un besoin. Celui d'une vraie Internationale, à la fois pluraliste et tournée vers l'action révolutionnaire.

Notons, comme une évidence et en passant, que les organisations issues du trotskysme en France sont assez loin de cette réflexion et de cette méthode. Elles ne sont pas dans le combat pour une révolution réelle ici et maintenant.

Le NPA français notamment a trouvé moyen de montrer que pour lui, anticapitaliste signifie "pas trop révolutionnaire" et que son combat, malgré ce que ressentent et souhaitent ses jeunes adhérents, ne vise pas à faire la révolution mais simplement à faire une agitation médiatique et électorale pour occuper une sorte de niche. Dans ce cadre Trotsky n'est plus ici que "de l'histoire" c'est-à-dire de l'histoire scolaire et morte alors qu'il s'agit avec lui de notre histoire, de notre vie et de notre survie, et de celles de nos enfants. LO estime depuis bien longtemps que si il y a quelque chose qui n'est pas pour demain, c'est bien la révolution, et le POI a assigné l'identité trotskyste aux discours de Marc Gauquelin de fin août sur la tombe de Lev Sedov au cimetière de Thiais. Reprendre ce drapeau sans taches des mains paresseuses pour qui il est devenu une charge encombrante, certes, mais dans les conditions de maintenant, avec les combattants du monde d'aujourd'hui.

C'est pourquoi nous sommes quelques uns déjà à penser que maintenir un héritage, c'est le faire vivre, ce n'est pas le garder au frigo, et que c'est maintenant la question de la Cinquième Internationale, à la fois pluraliste et tournée vers l'action révolutionnaire, qui doit être posée.

Lors de la première réunion tenue sur ce thème au mois de juin, fort peu de participants mais des camarades communistes représentant des courants nationaux qui se posent aussi la question, et un membre de la commission transnationale des Verts. Oui, nous estimons, quoi que l'on pense de son régime et de sa politique, qu'il faut répondre favorablement à cet appel de Hugo Chavez qui a reçu un profond écho à la base en Amérique latine, mais que tous les appareils même les "siens" font mine de ne pas avoir entendu. Modestement puisque nous pouvons à la mesure de ce que nous sommes, mais avec détermination, formons un Comité pour la V° Internationale qui ouvre le débat, qui force la brèche et l'élargisse.

Parler de Trotsky nous a conduit à parler d'aujourd'hui. C'est cela, Trotsky.

 

vendredi 20 août 2010

 
 
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