Economie
Economie
La crise de la dette
I. Quelle est la cause de la crise de la dette publique ?
Les fadaises courantes.
Pour comprendre la crise de la dette publique, il faut préalablement com- prendre qu’on ne peut pas la résumer en disant «l'État a des dettes qu’il doit rembourser et il a du mal à y arriver». Cette «explication», qui paraît toute simple et frappée du sceau du bon sens, est le signe indubitable soit que celui qui vous la fait n’y comprend rien lui-même, soit vous prend pour un imbécile (soit les deux !).
En effet, si l’explication était celle-ci, il serait juste de croire que puisque, n’est-ce pas, «l'État, c’est nous» (ce qui n’est pas vrai non plus, mais passons …), même s’il a fait des «bêtises», alors il va bien falloir faire les sacrifices nécessaires pour s’en sortir, comme un foyer qui aurait du mal à la fin du mois à cause des achats qu’il a effectués …
Et dés lors, le seul problème serait de «répartir les sacrifices» dont le principe même ne serait pas en cause.
Circulation et roulement de la dette.
Dans le monde réel, et pas dans celui des bisounours trompés par des filous, la dette «publique» d’un État capitaliste n’est pas faite pour être remboursée à telle date, mais pour circuler et pour «rouler».
Elle «circule», c’est-à- dire que l'État emprunte en fournissant des titres de la dette publique à ses créanciers, titres obligataires qui portent divers noms (la forme principale est celle des bons du Trésor, Treasory bonds dits T-bonds aux États-Unis). Les créanciers ne sont pas de braves préteurs pères de famille qui ont mis de la nourriture abondante dans leurs greniers pour venir en aide aux États cigales quand la bise fut venue, mais ce sont des capitalistes financiers, nationaux ou étrangers, souvent associés dans des institutions spécialisées comme les fonds de placements et autres Hedge funds, dont le prêt aux États et la spéculation sur les titres de dette sont le «métier».
Ces gens là sont les mêmes qui ne paient pas d’impôts, soit parce qu’ils ont les moyens de frauder, de se baser dans des paradis fiscaux, etc., soit parce que des hommes d'État qui sont des leurs à la Bush, à la Sarkozy … ou à la Strauss-Kahn, les ont exonérés. Au lieu de payer des impôts comme les citoyens ordinaires, ils vont se faire payer pour la faveur qu’il font aux États de bien vouloir les financer.
Car une fois qu’ils ont leurs bons du Trésor, reconnaissance de dette de l'État, en poche, ils ne vont pas attendre sagement d’être remboursés et ils n’ont d’ailleurs pas «prêté» à l'État pour être remboursés. Ils vont aller négocier ce titre, comme une marchandise, sur le marché spécialisé dans de tels titres, en bourse donc (mais il existe aussi des marchés parallèles ou secondaires plus discrets) en espérant bien l’y revendre plus cher que ce que son achat à l'État leur a initialement coûté : ainsi, ils récupéreront le principal de la dette avec un surplus éventuel, ou une décote s’ils ont mal calculé ou trouvé plus malin qu’eux.
L'État emprunteur, lui, continue à payer les intérêts sauf s’il rachète lui-même ses titres : le titre de dette rapporte intérêt aux capitalistes qui en disposent, et qui récupèrent ce qu’il leur a coûté, le «principal» de la dette, en le vendant en bourse. Ce temps de circulation, qui n'a pas toujours de limite légale et qui court généralement sur plusieurs années (alors que les titres peuvent changer de main en bourse, par grands paquets, des milliers de fois par jour), permet aux intérêts payés de dépasser largement le montant du principal de la dette.
Mais non seulement la dette des États «circule» en bourse, mais elle est continument «roulée» par les États : la dette «roule».
Que signifie ce terme ? Que l'État participe pleinement à la circulation des titres de dette que lui-même et les autres États ont émis, il est le premier à en racheter et en revendre : l'État ne «rembourse» pas, il rachète ses propres titres et en émet d’autres (ou n’en émet aucun s’il s’agit d’éteindre effectivement la dette). Payant continuellement des intérêts et remboursant des principaux à chaque rachat de titre, il emprunte en même temps continuellement et émet donc d’autres titres pour pouvoir continuer. Voila donc le «roulement» de la dette.
Prenons l’exemple français avec les chiffres que donne le site très pédagogique d’Olivier Berroyer (nous nous écartons par contre quelque peu de son raisonnement car il assimile les rachats de titres à de vrais «remboursements»).
Unité : milliards d’euros. Année 2010, ressources nettes de l'État hors emprunts : 170. Dépenses de l'État : 280, qui comprennent les dépenses publiques utiles comme la santé et l’école, aussi bien que l’armée, les subventions aux capitalistes, etc, et les 50 milliards de paiement des intérêts de la dette, somme supérieure au montant de l'impôt sur le revenu. On a donc un déficit public de 90, différence entre 280 et 170. Pour payer les intérêts, racheter des titres, et financer les dépenses courantes restantes, l'État emprunte à nouveau. Chaque semaine, l'État encaisse en moyenne 3 milliards d’euros, en dépense 5, et finance la différence, mais aussi le paiement des intérêts et les rachats de titres de dette. La somme moyenne qu’il emprunte pour ce faire est bien supérieure à la simple couverture de ses dépenses excédentaires : elle atteint 12 milliards. Pourquoi ? Parce qu’avec ce mode de fonctionnement, une dette publique d’un montant total de 1230 milliards d’euro (durée moyenne 7 ans, taux d’intérêt moyen 4%) s’est constituée et que ce mécanisme de «roulement» la fait grossir continuellement. Le pseudo «trou de la Sécu» par rapport à un tel abîme, c’est une paille par rapport à une grande prairie …
La dette a particulièrement bondi depuis la présidence Sarkozy, avec les émissions de titres de fin 2008 destinés à aider les banques, on va y revenir. Donc, l'État français doit trouver chaque semaine, en 2010 (et c’est en train de s’aggraver avec la remontée des taux), 12 milliards auprès des capitalistes financiers. Voila donc le «roulement» de la dette ; la dépendance envers les marchés financiers est totale, l’interruption du «roulement» de la dette stopperait le paiement des fonctionnaires et le fonctionnement de l’appareil d'État !
Un maillon clef du capitalisme financier.
La dépendance est en même temps réciproque. Car les émissions de titres de la dette publique et l’intervention permanente des États, via les banques centrales notamment, dans leur roulement, leur circulation et leur prolifération, n’est pas une portion négligeable de la masse de produits financiers qui circulent sur les bourses du monde. Et c’est un secteur en principe «sûr», les «marchés» l’exigent, c’est vers ces titres qu’ils se retournent quand les capitaux «classiques» que sont notamment les actions, faiblissent. Les titres de la dette publique jouent un rôle fondamental : ils sont, depuis les années 1980, littéralement le matelas, le socle, le tronc, de la spéculation financière mondiale.
Ce rôle est hiérarchisé. Un pays a tenu jusque là la première place et de très, très loin, les États-Unis : là où en 2010, l'État français emprunte 12 milliards par semaine en moyenne pour le «roulement» de sa dette et son fonctionnement, ce montant pour l'État américain est de 150 milliards en moyenne.
Le moment présent.
Résumons nous : la dette «publique» - dorénavant nous devons mettre «publique» entre guillemets, non ? - n’est rien d’autre qu’une gigantesque pompe à fric : les États sont la pompe, la fameuse «finance déréglementée» ne saurait se passer d'eux.
Ces précisions indispensables nous aident à comprendre comment des États peuvent littéralement se piéger eux-mêmes et augmenter toujours leur dette en la «roulant», mais n’expliquent pas forcément la «crise de la dette publique» actuelle.
A un moment donné, un État de la zone euro, la Grèce, s’est trouvé dans l’incapacité de continuer, vu ses recettes, à faire «rouler» sa dette pour tourner. Vu son faible poids dans le monde, ce n’était pas un problème en soi -les dépenses militaires US par exemple représentent plusieurs fois la dette grecque et d’ailleurs personne n’a exigé de la Grèce qu’elle réduise ses propres dépenses militaires, considérables et consistant en achats d’armes à la France, entre autres … C’était un problème dans la mesure où les États ne sont pas les seuls à être endettés et où nous avons affaire en Europe et dans le monde à une chaine de dettes. Le craquement d’un maillon peut menacer toute la chaine même si le maillon est petit, et le précédent d’une cessation des paiements peut de même ébranler la chaîne des crédits.
Si les dettes publiques ont joué un rôle clef dans l’essor mondial de la finance, les dettes privées sont bien supérieures et c’est par une montagne de crédits, certaines fortunes, immenses, étant constituées de titres de dettes, que le capital a principalement continué à grossir depuis les années 1980. D’où la crise ouverte fin 2008. 15 septembre 2008 : faillite de Lehman Brothers, chute des bourses, c'est-à-dire baisse du cours des actions, complètement surévalué jusque là. Dans les jours et les mois qui suivent, les États-Unis, les pays européens et la Chine (celle-ci sous la forme de dépenses d’investissements en infrastructure et immobilier, les autres sous la forme de rachat des dettes des banques), ont enrayé la chute en mettant les États en première ligne, à la place des banques.
On nous a alors dit «la reprise est là». En vérité, la crise de la dette, à l’origine surtout privée, bancaire, est devenue une crise de la dette publique puisque les États ont secouru les banques. Les rachats à bon marché de dettes des banques, puis les injections de «liquidité» par émission monétaire, commencées aux États-Unis à grande échelle au printemps 2010, ont relancé les bourses … jusqu’à maintenant. Voila donc la cause de la crise de la dette publique, ce qui nous mène à cette autre question :
II. Alors quelle est la cause de la crise de la dette privée ?
Là les choses sont en gros plus simples, moins techniques.
La dette privée est celle de l’ensemble des capitalistes privés (encore une fois, il ne s’agit pas ici de vos petites dettes de pères -ou de mères- de famille ! ). L’essentiel de la fortune des principaux capitalistes mondiaux est amplifiée par les cours de bourses, qui ne correspondent pas à des biens réels pourvus d’un prix marchand.
Ce décrochage a caractérisé la période récente. Il soulève un grave problème que pourrait résumer la question suivante :
III. Mais alors à qui reviennent toutes ces dettes ?
Si l’on regarde les États, on ne trouve pas de pays qui ont «prêté» aux autres et qui auraient dans leur bilan des recettes à engranger correspondant aux montagnes de dettes des États-Unis aussi bien que de la petite Grèce. On fait souvent croire qu’il en va ainsi de l’Allemagne et de la Chine, des pays «où l’on travaille» (soit dit en passant : le temps de travail allemand moyen est inférieur à celui des Grecs ; mais il est vrai que s’agissant de la Chine, c’est là que de la plus-value «réelle» ayant un répondant sous la forme d’une marchandise industrielle, agricole ou minière ou d’un transport de bien, est réalisée aujourd’hui à grande échelle). Mais en vérité Allemagne et Chine, ces créanciers (de l’Europe pour l’Allemagne, des États-Unis pour la Chine ainsi d’ailleurs que pour le Japon) sont eux-mêmes endettés. La dette allemande est la première d’Europe et elle devient menaçante si on veut bien lui ajouter la dette des Länder et des banques des Länder. La Chine est confrontée à une crise de surendettement de l’ensemble des collectivités locales, qui ont servi à enrichir des spéculateurs-bureaucrates sur le foncier et l’immobilier, depuis 2008, plus que sur la production de marchandises.
Si l’on regarde les entreprises et les banques, même problème : on fait le tour, on le refait, et on n’atterrit jamais en un lieu qui serait la source d’émission des crédits vers où, «un jour», les remboursement devraient refluer.
Tout en précisant que les situations des uns et des autres sont inégales à ce petit jeu, qu’il y a bien des gagnants et des perdants, force est de constater que le serpent capitaliste semble se mordre la queue, ce qui d’ailleurs, quand tout va bien et que les bourses montent, passe pour sa vertu magique merveilleuse, ceci n’apparaissant comme diabolique que quand il faut se répartir les pertes, chose autrement plus désagréable que le partage du butin …
D’où vient cet apparent mystère ?
IV. Le problème, c’est le capital.
Quand les cours des actions en bourse sont incroyablement supérieurs à la valeur de la part d’entreprise, du bien matériel investi qui à l’origine leur a correspondu, cela pose le problème partout : où se trouve le créancier, le préteur, celui qui a avancé cet argent, en dernier ressort ?
Les financiers le disent eux-mêmes : les cours sont des «anticipations». Celui qui a avancé l’argent actuellement dépensé n’est pas joignable car il existe, dans l’avenir !
Mais ceci n’est qu’une fiction, qui veut dire quoi ? Que le mécanisme financier est un procédé qui permet d’avoir de la plus-value par anticipation, en escomptant bien qu’elle sera produite un jour, quel qu’en soit le prix - et en effet, dans le cadre du respect des contrats, elle devrait l’être, quel que soient le nombre de morts, la misère et la destruction planétaire que cela doive coûter.
Pourquoi ont-ils fait cela ? Pas par méchanceté ni par cupidité - ces qualités peuvent caractériser tel ou tel capitaliste et l’aider à jouer sont rôle, mais dans le mécanisme automatique non contrôlé socialement, échappant à la réflexion et à la démocratie, les capitalistes n’ont à être ni gentils, ni méchant, mais juste faisant fonction du capital, leurs richesses matérielles les aidant à persévérer dans ce rôle. La bulle planétaire de la dette actuelle a commencé à se former dans les années 1970. Auparavant une bulle analogue (mais moindre …) avait crevé dans les années 1930 avec les conséquences que l’on sait. Dans les deux cas, sa formation a été très naturellement suscitée par le capital : les profits réels devenant faibles par rapport aux investissements nécessaires, le crédit, la rente et la prédation ont pallié à cet affaiblissement relatif. La source du problème n’est pas dans la finance et le crédit en eux-mêmes, comme le veut la croyance dominante qui maudit le crédit pour préserver le capital et blâme la seule finance sans voir qu’elle plonge ses racines dans l’économie «réelle», mais bien dans le capital, qui a engendré ce crédit là.
Pour pallier à la tendance à la baisse du taux général de leurs profits, les capitalistes ont, en somme, acheté le monde à crédit, et considèrent comme leur dû que le monde paie, ou compense leurs pertes, ce qui revient au même.
C’est ce qu’ils veulent nous dire en nous expliquant qu’il faut «rembourser les déficits pour nos enfants» : en fait, ils ont acheté nos enfants, par anticipation !
Ils ont fait tout cela sans nécessairement qu’il y ait méchanceté ou esprit de lucre, mais naturellement, la plupart du temps inconsciemment, et très logiquement en tant que faisant fonction du capital, complètement aliénés mais tout à leur aise : le capital doit se valoriser, croître toujours plus sous sa forme de valeur monétaire, point à la ligne, sans quoi il n’existe plus.
Mais là où, de notre point de vue à nous, l’immense majorité, ça ne marche plus, c’est que le monde, lui, ne s’est jamais vendu et que jamais, nous, nous n’avons vendu nos enfants.
Qu’on ne s’étonne pas alors de l’impossibilité de mettre là où il faudrait les quelques malheureux millions nécessaires pour sauver les enfants de la famine en Somalie, en Éthiopie et au Kenya, puisque pour «payer son dû» au capital compte tenu des dettes privées et publiques exigibles, la terre doit brûler et les hommes doivent soit trimer, soit crever comme «inutiles», pour des générations - à supposer qu’ils puissent encore y avoir, à ce tarif, succession de générations …
«Il y a donc ici une antinomie, droit contre droit, tous deux portant le sceau de la loi qui règle l'échange des marchandises. Entre deux droits égaux, qui décide ? La force.» (Karl Marx, Le Capital, livre I).
mercredi 17 août 2011