La Voie Populaire - supplément au n°31 (avril 2002)

 

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Rapport pour la quatrième assemblée générale

de l'Association populaire d'entraide

 

Cinq ans de lutte pour les droits sociaux

Raymond Debord

 

L'Association populaire d'entraide occupe une place bien particulière dans le champs associatif. Notre mouvement est né en 1997 après une période de gestation de deux ans durant laquelle ses membres fondateurs étaient investis dans le comité de soutien au 61 rue Myrha (un immeuble réquisitionné par des mal-logés) et avaient commencé à se doter d'une expression publique, le bulletin La Voie Populaire (alors avec un "x") paraissant depuis décembre 1995.

Cette date de décembre 1995 est très importante. Comme chacun sait, novembre-décembre 1995 c'est l'immense grève de masse contre le plan Juppé sur la sécurité sociale, le mouvement social le plus important depuis mai 1968. Ce mouvement était fantastique tant parce qu'il exprimait - le refus du libéralisme et la volonté d'une société solidaire - que par son caractère massif. Non seulement les éternels défaitistes (ceux qui prônent la résignation au nom du "réalisme" et de l'évolution de la société) ont été ridiculisés, mais les appareils politiques et même syndicaux ont été littéralement submergés par le mouvement des masses.

Les militants qui ont lancé la Voie Populaire, et qui avaient déjà pour la plupart d'entre eux un assez long passé d'engagement à gauche, ont alors tiré la conclusion qu'il fallait adopter vis à vis des masses, autrement dit vis à vis de la population, des gens, une attitude totalement différente de ce qui était pratiqué auparavant. Ils ont en particulier considéré qu'il était nul et non avenu de continuer à faire de la propagande pour des idées mais qu'il fallait partir de la base, c'est-à-dire de ce qui pouvait mobiliser les gens et des idées qui se dégageaient de cette mobilisation.

De ce point de vue, cinq ans après et malgré toutes les évolutions au sein de l'association, ce point de vue n'a pas changé. C'est lui qu'expriment parfaitement le titre comme le sous titre de notre bulletin. Nous ne sommes pas simplement des militants "associatifs", "antiracistes", "démocrates", "défenseurs des déshérités",  voire même "socialistes", "écologistes","communistes" etc. Quelque soit notre origine, nous sommes des gens qui veulent regarder l'homme et la société dans leur vérité, c'est-à-dire avec les yeux du plus défavorisé. Nous sommes des militants qui ont choisi la voie populaire et non la voie de la soumission aux élites politiques auto-proclamées qui prétendent parfois quand ça leur chante prendre quelques mesures relevant de la charité à l'égard des ouvriers, des habitants des cités et des soi-disant exclus.

On le comprendra, ce choix d'une voie populaire est lié de manière indissoluble à des options comme l'autonomie, l'autogestion, la constitution de contre-pouvoirs, la conscientisation etc. C'est ce qu'expriment de manière nette les statuts de l'Association populaire d'entraide quand ils disent qu'elle a pour objet de "faire renaître un outil au service de l'auto-organisation du peuple en favorisant l'unité et l'action collective et en développant une démarche d'éducation populaire".

Depuis cinq ans, la Voie Populaire a su maintenir une approche originale et une orientation résolue vers les opprimés. Ce travail patient nous a valu de gagner en reconnaissance et en estime dans divers secteurs populaires ainsi que dans le reste de la gauche et du mouvement associatif. Ces derniers temps, l'autorité morale de l'association et son influence ont grandit. Nous le voyons très bien. On peut mesurer l'influence d'une organisation populaire selon plusieurs critères : l'engagement de ses membres, l'élargissement de sa base sociale, l'augmentation des finances. Sur l'ensemble de ces points, nous avons connu des avancées appréciables, bien qu'encore modestes, et on sent nettement un "frémissement" annonçant un essor très net de l'association.

Le poids et l'expérience acquis par l'association nous ont permis d'avancer sur le terrain institutionnel avec la position de Salima Jamili au Conseil de la citoyenneté des Parisiens non-communautaires et au Conseil des résidents étrangers du 10ème arrondissement. Notons également que nous avons établi des relations cordiales avec différents secteurs au sein de la Mairie de Paris (Relations internationales, etc). Dans ce contexte, nous devons être clairs sur le fait que le danger principal qui nous menace à moyen terme est celui de la satellisassion par les institutions. Il faudra en particulier être particulièrement vigilants sur la manière dont les politiques publiques, par exemple d'aide aux associations sur la base de contrats fixant des objectifs, sont une des manières les plus subtiles pour l'Etat de "tenir" les organisations potentiellement contestatrices. Sur ce point, je renvoie à l'article de fond de Gérard Prévost "nouvelle citoyenneté ou dépolitisation du citoyen" paru dans la revue L'Homme et la Société.

LES ENJEUX DES ELECTIONS PRESIDENTIELLE ET LEGISLATIVES

A l'approche d'une élection présidentielle qui sera suivie de près par les législatives, tout est soumis à ces échéances. Celles-ci ne nous laissent pas indifférents par principe, dans la mesure où nous savons que la satisfaction des revendications peut passer en partie par le canal parlementaire et surtout parce que les élections peuvent être pour le peuple un moment propice pour faire entendre sa voix, à supposer qu'il dispose d'une représentation. Or c'est loin d'être le cas. Il faut ici rappeler une nouvelle fois le scandale que représente l'exclusion du droit de vote de millions de travailleurs immigrés. Mais on notera surtout l'importance annoncée de l'abstention.

Lors des élections municipales de 2001, on a pu constater à quel point les ouvriers, les employés, les chômeurs et la grande masse des habitants des quartiers populaires s'estimaient peu pris en compte. Ils se sont abstenus par millions. Il est absolument clair qu'aujourd'hui la droite est majoritaire électoralement dans le pays alors que la gauche est ultra-majoritaire socialement. Le hic, c'est que les partis qui représentaient traditionnellement les plus défavorisés, le PCF (et dans une moindre mesure le PS), le font de moins en moins voire plus du tout. Qu'ils ne s'en prennent qu'à eux-mêmes si les électeurs continuent à bouder les urnes ! Le retour en masse des citoyens vers le vote pour la gauche ne pourra se faire que parallèlement à un redressement sérieux de l'orientation de ses organisations. On en prend malheureusement pas le chemin.

Ici et là, des tentatives sont faites pour aller dans le sens d'une représentation politique du monde du travail : c'est le sens du combat de résistance qu'ont mené au Parlement quelques députés communistes isolés (Hage, Carvalho, Gérin) ou que mèneront des communistes "officiels" comme dissidents aux prochaines législatives. C'est ce que font les candidats de Lutte ouvrière, avec lesquels nous avons de nombreuses convergences sur les buts poursuivis et d'encore plus nombreuses divergences sur les moyens d'y parvenir. C'est ce qu'esquissent également les forces issues des quartiers populaires rassemblées autour des Motivés et du MIB (qui nous ont invité à rejoindre leur démarche) mais dont le programme est très insuffisant par rapport à la question posée : quelle orientation pour la France dans les années à venir ? De leur côté, des petits groupes comme l'ART (Association pour le rassemblement des travailleurs) et RAG (Rassembler à gauche) appellent à la constitution d'un nouveau parti des mouvements sociaux et réfléchissent aussi aux législatives.

Quant au reste de la gauche, malgré les points d'accord sur telle ou telle revendication (la hausse des minima sociaux, le vote des immigrés...) nous ne voyons pas qu'elle ait une quelconque volonté de s'adresser à un autre public que les classes moyennes urbaines. Nous ne voyons pas non plus qu'elle ait une autre perspective que la reconduction avec le Parti socialiste d'une union gouvernementale de sommet scellée par l'engagement à ne prendre aucune mesure sérieuse contre la dictature implicite du capital financier. Enfin, Jospin a eu au moins la franchise de dire que sa candidature n'était "pas socialiste"...

Compte-tenu de l'ensemble de ces éléments, nous ne voyons pas de raison d'émettre de soutien quelconque à un candidat dans l'état actuel des choses. Par contre, nous ferons clairement savoir ceux qui auront répondu à nos questions et qui reprennent des revendications jugées essentielles. Pour le reste, à savoir la question de la représentation électorale du salariat, des décantations supplémentaires devront avoir lieu, au sein de l'association mais également et avant tout dans l'ensemble de la société. Pour notre part, comme nous l'avons toujours évoqué, nous sommes favorables au rassemblement de la gauche populaire et sociale, y compris sur le terrain électoral, et à la constitution d'une vaste coalition pour les droits sociaux, qui reste le point déterminant sans lequel aucun rassemblement ne pourra exister ni s'ancrer dans le concret.

Dans la campagne électorale qui s'ouvre et dont on peut craindre qu'elle stérilise le débat au lieu de le susciter (ce qu'on bien compris les 74 % de français qui déclarent ne pas voir de différence entre les programmes de Chirac et de Jospin) nous aurons à coeur de poser la question centrale des revendications concernant les salaires, l'emploi, le logement ou le statut des immigrés. Au delà, quel que soit la couleur de la cravate du président ou celle de la future assemblée nationale, nous ne manquerons pas de continuer à porter nos exigences, qui sont également celles de millions de personnes temporairement privées de voix.

LES ENJEUX DE LA 4e ASSEMBLEE GENERALE

Jusqu'à maintenant, les assemblées générales de l'Association populaire d'entraide ont eu à discuter de plans de travail extrêmement "techniques" - voire organisationnels - tout en ayant une assez grande difficulté à les réaliser dans la mesure où le noyau d'animation demeurait restreint et finalement assez peu polyvalent. Cette façon de procéder a donc trouvé ses limites, même si la participation des militants à cette réunion a été en augmentation constante. De fait, dans un groupe aussi restreint que l'est l'association et ne disposant d'aucun appareil (permanents, etc.) il est particulièrement difficile de s'en tenir à un plan pré-établi, l'essentiel des avancées provenant d'une réaction positive à des opportunités imprévues.

Finalement, le plus intéressant est sans doute de s'attarder quelque peu sur les objectifs, les choix opérés et les questions de méthode soulevées.

L'association existant maintenant depuis cinq ans, nous pouvons d'abord rappeler que notre objectif a été et reste la constitution d'une authentique organisation populaire luttant contre toutes les formes d'inégalités sociales. Tel reste aujourd'hui notre objectif et si nous souhaitons continuer à nous développer, ce développement est pour nous clairement subordonné au maintien de l'orientation et des méthodes de travail que nous développons depuis la fondation de l'association.

Si nos résultats restent modestes, nous n'avons nullement à rougir de la comparaison avec d'autres associations et mouvements prétendant se situer sur un terrain voisin. Nous avons échappé aux dérives élitistes ainsi qu'aux principaux travers dans lesquels nous pouvions tomber : spontanéisme, réformisme, localisme, communautarisme...

La route sera longue, mais d'une part nous sommes convaincus que nous ne la ferons pas seuls et d'autre part notre choix de partir du concret nous permet d'avoir la satisfaction d'enregistrer des victoires : à chaque fois qu'une personne est relogée, qu'un sans-papiers est régularisé, nous savons que ce que nous avons obtenu ne pourra pas être repris.

TRAVAIL, PAPIERS, LOGEMENT

"En France, les principaux problèmes, c'est les papiers, le travail, le logement" Bandiougou Konate (la Voie Populaire n°30)

"Les problèmes principaux sont les papiers et le travail"

El Hassania (la Voie Populaire n°31)

"Le problème de base c'est la précarité de l'emploi qui induit la précarité du logement"

Geneviève M. (la Voie Populaire n°31-

En se battant en quotidien sur les questions de logement et de papiers, en ayant une grande attention pour les questions de précarité, l'association s'est placée directement sur un axe fort, un axe qui correspond aux besoins fondamentaux des couches défavorisées. Si nous avons tenu depuis 1997, si nous commençons aujourd'hui à tirer quelques bénéfices de notre ténacité, c'est que nous n'avons jamais flanché. Notre association a fait dès sa fondation un double choix stratégique : celui des plus opprimés comme public visé et celui de la conscientisation comme méthode d'action. Nous n'en avons pas démordu et nous n'en démordrons pas. Et ce sont ces choix stratégiques, incarnés dans la décision d'ouverture d'une permanence d'accueil et d'information à l'attention de tous, qui ont fait que l'association est restée dans le concret. A partir de là, il était inéluctable que nous nous  situyions sur un axe juste : travail, papiers, logement.

Dans la période qui s'ouvre, cet axe devra être maintenu car malheureusement rien de fondamental n'a changé sur ces trois fronts : 1°) si le chômage a temporairement reculé, la précarité du travail continue sa progression exponentielle (cf. la Voie Populaire n°29) ; 2°) si la lutte des sans-papiers a permis d'obtenir une victoire, celle-ci demeure incomplète et 50 % des sans-papiers sont restés sur le carreau (cf. la Voie Populaire n°29) ; 3°) malgré quelques timides mesures à long terme, la situation du logement demeure catastrophique et rien de sérieux n'est entrepris (cf. la Voie Populaire n°28).

Pour nous, la question n'est donc pas de savoir s'il faut changer de priorités, mais de réfléchir à la manière dont nos choix doivent être systématisés, à la manière de cristalliser de véritables bases d'appui dans les quartiers populaires, à la manière d'élever le niveau de conscience et d'activité de nos membres.

Comme nous l'avons indiqué à plusieurs reprises, la question centrale est la constitution de véritables groupes de travail.

1°) Leur vie est ici : régularisez les sans-papiers

Concernant les sans-papiers, nous avons pris l'initiative d'une pétition "pour une nouvelle régularisation" qui a reçu un accueil favorable de la part de personnalités comme Charles Hoareau (leader des chômeurs CGT de Marseille), Aline Pailler (journaliste à Témoignage Chrétien, membre du Conseil économique et social), Gilles Sainati (magistrat à Montpellier, membre du Syndicat de la magistrature) et de nombreux militants de gauche de la Marne, grâce au travail de relai effectué par notre ami Karim Lakjaa. Ceci témoigne du fait qu'un espace s'est libéré - malheureusement, serait-on tenté de dire- avec l'effondrement du mouvement des sans-papiers (cf. la Voie Populaire n°30). Mais l'essentiel pour nous n'est pas le travail en direction de milieux qui sont des alliés des sans-papiers : l'essentiel c'est le regroupement des sans-papiers eux-mêmes et le développement du soutien aux sans-papiers dans les masses populaires, autrement dit à la base de la société. L'appel pour une nouvelle régularisation n'est pas un appel abstrait, c'est un document unifiant qui prend en compte les revendications de toutes les catégories de sans-papiers et s'adresse au problème concret : l'adoption d'une législation permettant la régularisation totale et la restauration de la carte de 10 ans pour tous. Il est donc normal qu'il soit adressé aux candidats députés. Mais l'essentiel n'est pas une agitation frénétique en direction des candidats sans base réelle ni une course aux signatures privilégiant l'activisme. Dans les deux cas, le risque serait que les militants les plus aguerris se substituent aux sans-papiers eux-mêmes et que ceux-ci n'avancent pas dans l'organisation. Une dimension fondamentale de l'appel "pour une nouvelle régularisation" est de favoriser le rassemblement des sans-papiers en dessinant les contours d'un lieux de réflexion et d'action dans lequel ils s'investissent de plus en plus nombreux. C'est pourquoi les séances de signatures sont organisées avec des équipes comprenant des sans-papiers et ont lieu dans les endroits où vivent les sans-papiers. C'est pourquoi nous cherchons à rassembler autour de l'appel dans nos réunions mensuelles et prochainement dans le meeting pour une nouvelle régularisation qui se tiendra le 21 avril.

2°) Un toit c’est un droit

La question du logement demeure toujours au centre de la crise sociale, sous le double aspect de l’existence de millions de mal-logés et de la relégation de millions d’autres personnes, généralement de milieux ouvrier et souvent étrangères, dans les cités périphériques aux grandes villes. Notre travail sur le logement, généralement lié à un autre sur l’accès aux droits et aux prestations sociales, doit s’opérer selon des méthodes identiques à celles concernant les «sans-papiers». Il s’agit d’apprendre à connaître le milieu, de savoir cerner les principales revendications et de savoir impulser une action visant au regroupement et à la mobilisation.

Nous avons déjà soulevé la question des violences institutionnelles (cf. la Voie Populaire n°31) et envisagé la possibilité d’une pétition voire d’une action plus large lors d’un conseil d’administration.

Le problème de l’accès au logement social pose quant à lui la question de la suppression des conditions de ressources pour les demandeurs de logements HLM.

3°) un travail pour chacun

Malgré la reprise économique, l’embellie sur l’emploi n’a pas touché les plus défavorisés. Le taux de chômage reste scandaleusement élevé dans les quartiers délaissés de banlieue alors même qu’on commence à évoquer une nouvelle récession.

Si la question du travail,  n'a pas donné jusqu'ici matière à une activité continue de l'association, nous avons mené plusieurs actions en particulier dans des affaires de licenciements. Par ailleurs, chaque lecteur de la Voie Populaire peut constater l'importance qui lui est donnée dans les pages du bulletin, sans parler du choix du thème du travail précaire comme point central du Rassemblement des amis de la Voie Populaire.

Directement lié au logement et pour certains aux «papiers», l’emploi est également tributaire de l’existence de services publics nombreux et en nombre suffisant : on pensera ici aux crèches et plus généralement à ce qui peut favoriser la vie des familles mono-parentales.

Si l’accès à l’emploi est une des premières préoccupations de nos adhérents, l’implantation de l’association dans des secteurs comme la restauration, le nettoyage ou le gardiennage demeure quant à elle un objectif stratégique pour nous.

4°) Le journal de l’association,

tribun du peuple

Plus généralement, nous cherchons à prendre en compte toutes les revendications et tous les centres d'intérêt tels qu'ils se dégagent des discussions que nous avons avec nos adhérents et sympathisants. C'est ainsi que la Voie Populaire a inauguré une rubrique santé-famille-enfants axée sur des informations précises et des conseils pratiques.

Une étude des interviews et contributions publiées dans la Voie Populaire montre qu'au delà des demandes immédiates qui nous sont formulées, d'autres thèmes pointent : le chômage de longue durée, l'accès des jeunes à l'emploi, la précarité du travail, l'éducation et la formation, les discriminations racistes à l'embauche, l'intégration des étrangers, le statut des handicapés, l'urbanisme et les problèmes de transport, les services publics de proximité, le manque d'hôpitaux, les causes de l'insécurité... Tous ces sujets sont des sujets qui nous intéressent et qui devront leur place dans le sommaire de la Voie Populaire, voire dans les actions de l'association.

LE PROCESSUS D'ORGANISATION

A travers les actions menées, quelques soient leurs thèmes, ce que nous cherchons c'est à développer une solidarité de classe, autrement dit à faire en sorte que les gens modifient leur approche de la société. Si les gens agissent généralement sur la base de leurs propres intérêts - ce qui est parfaitement légitime de leur part - les réflexions collectives ont pour objet de rendre plus claire la signification de leurs propres actions.

Nous souhaitons que les opprimés aient conscience que leurs actes de résistance sont aussi des actes libérateurs qui dépassent la défense apparente de leurs simples intérêts particuliers pour concentrer en réalité la défense des intérêts des opprimés dans leur ensemble.

S'il est donc parfaitement normal que quelqu'un qui vient frapper à la porte de l'association (et qui ne dispose généralement que d'une conscience soumise) agisse avant tout pour obtenir quelque chose pour lui-même, le but est qu'à une étape ultérieure du processus d'organisation la majorité des membres agisse principalement sur la base de principes collectifs.

Dans ce sens, on peut dire que la solidarité est l'objectif recherché. Mais il ne s'agit pas de n'importe quelle solidarité : il ne s'agit pas de la "solidarité" paternaliste des nantis avec les démunis ni de celle que les intellectuels entretenus accordent de temps à autres aux chômeurs ou aux sans-papiers. Il s'agit de la solidarité des opprimés entre eux, autrement dit d'une solidarité de classe commençant à se construire face à la solidarité des dominants.

VERS UN PROGRAMME

Travail, papiers, logement : tout est lié. Non seulement les choses sont liées mais les problèmes économiques et sociaux ont la même origine : un système économique et institutionnel qui écrase l'homme. C'est pourquoi nous confirmons notre engagement pour une rupture avec ce système et pour un changement social fondamental.

Non seulement nous pouvons souhaiter des mesures d’urgence en faveur des plus démunis, mais les aspirations que nous portons dépassent largement le cadre de ce qui est immédiatement réalisable ou tout simplement acceptable par la société telle qu’elle existe. Au delà des débats sur la situation historique et sur le degré de mobilisation des gens, nous réaffirmons comme nécessité l’avènement d’une réelle démocratie sociale et par conséquent d’un authentique pouvoir populaire dont l’objet serait d’étendre considérablement l’appropriation sociale. Mais les exigences que nous pouvons porter vont bien au delà de simple réformes de structures : poser la question de l’exploitation c’est aussi poser celle du travail salarié et de son souhaitable dépassement.

En tout état de cause, les conquêtes politiques résultent d'un programme et ce programme doit venir des gens eux-mêmes. Par conséquent, une des fonctions d'une association qui loin de rejeter la politique la considère comme indispensable est d'aider à la concentration des expériences.

Depuis sa naissance, l'association a rassemblé un certain nombre d'expériences : des expériences de souffrance mais aussi des bilans d'actions de résistance. Le temps est venu de les systématiser à travers un programme formulant un certain nombre d'énoncés et de prises de position ainsi que dans des axes de lutte et des revendications les concrétisant.

Il ne s'agit ni de formuler un catalogue de propositions pré-conçues ni d'imaginer on ne sait quel projet utopiste d'une autre société : le programme sur lequel nous devons travailler est un programme pour la mobilisation des gens sur la base de leurs besoins immédiats et dans une perspective de changement.

RASSEMBLER DANS LA CLARTE

L'année passée, l'Assemblée générale de l'Association populaire d'entraide lançait un appel à la constitution d'une vaste COALITION POUR LES DROITS SOCIAUX qui avait pour ambition de contribuer au regroupement des associations, syndicats, groupes politiques et individus entendant lutter au quotidien contre la misère et les injustices. Cet appel n'a pas été entendu et seule l'AMF a semblé un moment témoigner d'un intérêt pour la démarche. Dans le même temps, nous avons vu comment la perspective des législatives a précipité la collaboration de groupes divers prétendant s'exprimer au nom du "mouvement social". Autrement dit, les appétits électoralistes ont tendance à susciter des démarches allant à l'inverse de la logique militante. Au lieu de s'unir dans l'action et d'envisager éventuellement plus tard une représentation électorale pour l'alliance, on tente de passer d'abord des accords électoraux en espérant qu'ils créeront une "dynamique". Pour sa part, l'Association populaire d'entraide considère toujours qu'il est du devoir des mouvements se situant sur le terrain de la défense des couches populaires de ne pas laisser le champs libre... Nous maintenons donc notre proposition de regroupement unitaire afin de créer l'embryon d'un front permanent.

PERSPECTIVES DE DEVELOPPEMENT

Durant ses cinq premières années de combat, l'Association populaire d'entraide a réussi à constituer une base sérieuse dans les milieux immigrés parisiens, principalement d'origine marocaine. L'association dispose également de sympathies dans la communauté malienne et de nombreux amis dans le PCF, le mouvement des chômeurs, les milieux anti-impérialistes etc. L'arrivée de militant(e)s "beurs" ouvre quant à elle des perspectives d'importance dans la mesure où cette couche sociale est au coeur de notre cible, à savoir "la partie jeune et active de la classe ouvrière, les jeunes précaires et les travailleurs immigrés" (Franck Marsal : "lettre ouverte aux militants de la gauche révolutionnaire" in Praxis n°3, page 49). Notre première tâche sera donc de consolider l'existant.

Nous entendons naturellement continuer à chercher une collaboration avec tous les groupes ayant démontré leur capacité à agir dans les milieux qui nous intéressent : organisations syndicales de chômeurs et précaires (avant tout CGT), Mouvement de l'immigration et des banlieues, Rassemblement des collectifs d'ouvriers sans-papiers des foyers... Nous devrons également continuer à tisser des liens avec les militants et élus du PCF qui se maintiennent sur une orientation de défense des couches populaires.

Aujourd'hui, le principal handicap de l'association est lié à sa difficulté à gérer le temps. C'est ainsi que de nombreuses décisions prises lors de la 3ème assemblée générale ou lors des conseils d'administration suivants n'ont pas été appliquées : mandat est donné pour la réalisation de toutes ces décisions et leur planification.

Nous devrons apprendre à prendre davantage notre temps, c'est-à-dire à approfondir les discussions de fond de manière à réviser en permanence nos tactiques en fonction du développement de la situation.

Il est clair pour nous que nous travaillons sur le long terme, même si ne considérons pas que nous sommes les détenteurs d'une vérité absolue ou l'embryon d'un pôle auquel le mouvement social devrait se rallier. Travailler à long terme, c'est donc mettre l'accent sur la conscientisation de nos adhérents et sympathisants. Ceci passe par une communication correspondant à chacun des publics visés (discussions inter-personnelles, Voie Populaire, Praxis). Mais ceci passe avant tout par l'implication de chacun dans l'action et donc par le développement d'instances qui ne vont pas nécessairement se constituer formellement tout de suite.

Au moment de la fondation de l'association, nous avons fait le choix d'une décentralisation maximale. Celle-ci est dictée par notre analyse de la situation politique et sociale comme le rappelait notre camarade Franck Marsal : "Les expériences politiques et militantes se réalisent encore sur une base locale. Il est important dans ce cadre de disposer d'une large marge de manoeuvre au niveau local, de faire en sorte que chacun puisse travailler dans des cadres très différents, de façon à se tenir au plus près des masses." ("Il y a une vie hors de la gauche révolutionnaire", in Praxis n°3, page 46)

Il n'en reste pas moins que nous devons également être capables de tester la solidarité simultanée de nos membres, autrement dit de rationaliser les communications, d'accélérer les prises de décisions, de concentrer les forces là où c'est nécessaire : actions, manifestations...

Nous avons pris la décision de mettre en place une commission d'organisation. Il s'agit là d'un élément fondamental qui déterminera notre capacité à organiser la progression de l'association. L'objectif est d'aider à coaguler un groupe de militants investis dans les activités et autonomes, ainsi que d'aider à la constitution de bases dans les quartiers populaires de banlieue.

Pour nous développer nous devons travailler en priorité la périphérie, c'est-à-dire la province et les quartiers parisiens ou villes de banlieue où existent des perspectives sans que nous ayons une forte implantation. En d'autres termes, il faut généraliser la méthode utilisée pour la diffusion de l'appel "pour une nouvelle régularisation" avec les séances de signatures à Aubervilliers, Montreuil, dans le 13ème, etc. L'objectif à terme est de pouvoir créer de nouvelles bases, former des personnes capables de les animer, décentraliser les centres d'appui tout en les contrôlant. C'est aussi dans cette perspective que nous proposons d'institutionnaliser un statut de délégué.

Notons enfin, et ce n'est pas le moins important, la nécessité d'établir des liens au delà de nos frontières avec toutes les organisations travaillant dans un esprit voisin du nôtre. Sans doute est-il encore trop tôt pour avoir les moyens de dégager des militants pleinement investis dans ces tâches. Mais l'association doit saisir chaque occasion pour avancer concrètement dans ce sens.