LA SYSTEMATISATION

 

Raymond Debord

(novembre 2004)

 

La systématisation est une méthode de travail en relation à la mobilisation et à l'organisation des gens. Elle découle directement de l'approche pédagogique générale développée par l'association, que nous avons appelé conscientisation[1].

 

Résumons-là en une phrase : il s'agit de partir des idées des masses, de les concentrer et de les retourner aux masses.

 

Par "masses", nous entendrons les gens ordinaires, le peuple, mais compris comme un sujet politique potentiel, et non comme une simple addition d'individualités. Dans ce sens, c'est un terme générique qu'on opposera à l'élite (c'est-à-dire la minorité).

 

Cette méthode d'action est totalement distincte de celles habituellement pratiquée par les organisations de gauche, qu'elles soient syndicales, associatives ou politiques. Elle en diffère d'une part parce qu'elle concerne le plus grand nombre[2] et d'autre part parce qu'elle ne procède pas d'une pédagogie descendante[3] mais de ce que vivent et donc pensent les gens.

Son efficacité vient du fait qu'elle s'ancre dans une théorie de la connaissance selon laquelle les gens apprennent à travers leur propre expérience pratique et donc à travers la lutte pour ce qui concerne ceux qui sont investis dans des mouvements à visée transformatrice. Utiliser la méthode de la systématisation aide les gens à apprendre à partir de ce qu'ils vivent et qu'ils font quand ils cherchent à changer les choses, ici et maintenant.

 

Naturellement il serait tout à fait erroné de confondre systématisation et adaptation pure et simple à ce que la moyenne des gens pense à un moment donné (y compris dans une lutte). Ce serait nier la nécessité de s'appuyer sur les expériences antérieures et consisterait par conséquent à sombrer dans un spontanéïsme incapable de lever les obstacles à la progression des mouvements sociaux.

 

Non seulement un groupe donné n'est pas capable ex-nihilo de réinventer les acquis théoriques accumulés au fil de décennies de combats, mais, formé en relation à une question particulière, il rassemble nécessairement des gens aux niveaux de conscience et d'engagement fort différents, aux conceptions du monde diverses.

 

Les exemples ne manquent d'ailleurs pas de moments où se sont mis en branle de puissants mouvements populaires manipulés ou basés sur des idées erronnées. On peut citer en premier lieu toutes les formes de fascisme, mais il y a aussi l'intégrisme religieux, le nationalisme exascerbé et y compris des révoltes "démocratiques" instrumentalisées par la classe dirigeante[4].

 

De manière générale, les gens acceptent le système dans lequel ils vivent et le capitalisme est considéré par la majorité comme quelque chose d'ineluctable, sinon nécessaire. Ils n'ont pas encore révisé leur point de vue quand ils s'engagent dans une grève ou manifestent pour leur logement, pour des papiers, etc.

 

L'adaptation aux idées erronées des gens, voire à leurs pulsions à un moment donné, est une attitude distincte de la démarche visant à structurer la classe travailleuse : c'est du populisme. Les populistes se recrutent souvent à droite, mais il y a aussi des populistes de gauche ou des déviations populistes de la part d'organisations se réclamant pourtant du socialisme.

Le populisme a pour particularité de mettre entre parenthèses les conflits d'intérêts entre classes sociales fondamentales. Il est soit franchement hostile aux revendications du monde du travail sont foncièrement incapable d'y apporter une solution satisfaisante, prétendant rassembler le "peuple" et rejettant ce qu'il considère comme des facteurs de "division".

 

Partir des idées des gens ne signifie donc pas y adhérer. C'est par contre être conscient que c'est dans un processus dialectique alliant action et réflexion (et non par des incantations) qu'on pourra agir efficacement et faire progresser la masse.

 

En premier lieu, il convient donc d'identifier les idées justes. Quand nous parlons d'idée juste, nous voulons dire une idée que nous considérons comme juste et comme progressiste au regard de l'expérience militante et de l'histoire dont l'organisation est détentrice. Ce que nous identifions comme "idée juste" sera le point d'appui à partir duquel pourra se déployer toute la démarche dont nous sommes porteurs.

 

Connaître et reconnaître les idées justes au sein du peuple n'est possible qu'en ayant préalablement une démarche sociologique, une démarche d'enquête[5]. Enquêter c'est avant tout recueillir une parole, c'est écouter. Pour celà il y a des lieux, du plus petit au plus grand, de la discussion individuelle chez quelqu'un ou lors d'une permanence à l'Université populaire[6], aux réunions, etc.

 

Le recueil de la parole brute est le point de départ mais il ne suffit pas. Encore faut-il en re-discuter, l'analyser, la passer au crible. Il faut chercher les mots nouveaux, les idées récurrentes, les idées nouvelles. C'est à partir de là qu'on pourra les utiliser pour formuler des énoncés, des prescriptions, des revendications.

 

Un énoncé est la formulation d'un constat, l'affirmation d'une idée générale.

Une prescription est la formulation d'un souhaitable.

Une revendication est une exigeance adressée à un interlocuteur particulier.

 

Prenons un exemple fictif.

 

Enoncé : "On ne peut plus continuer à vivre comme çà"

Precription : "Il faut un vrai travail et un revenu pour chacun"

Revendication : "Augmentez les salaires et les minima sociaux"

 

Mais le travail d'enquête peut aussi permettre d'identifier les idées fausses, et même les idées obscurantistes. Il ne s'agit pas de les ignorer mais d'y répondre sous les formes appropriées. Une organisation populaire n'est pas seulement là pour proposer des idées et des revendications, mais se doit d'être capable de dialoguer avec les masses.

 

La méthode de la systématisation trouve son application dans toutes les activités d'une organisation au regard de la masse des gens. Elle permet en premier lieu de définir des thèmes d'action et bien sûr les revendications. Mais elle trouve également son application dans le domaine de la communication, etc.

 

On trouve de multiples exemples de son application dans la pratique de l'Association populaire d'entraide :

- mise en avant des énoncés "notre vie est ici" (banderole, pancartes pour les sans-papiers), "la France a besoin d'ouvriers" (pancartes), "emploi-logement-papiers tout est lié" (banderole, tracts)...

- réhabilitation du terme "ouvrier", chargé d'un sens nouveau, dans toute la communication (pancartes, journal, vocabulaire usuel des adhérents).

- choix d'articles ou de rubriques dans le bulletin Militant (ex : santé/famille/enfants)

- choix d'articles pour le site le-militant.org (ex. l'article sur le Ramadan[7] au moment de celui-ci, etc.)

 

Attardons nous quelques instants sur un exemple précis, celui d'un ensemble de trois tracts diffusés au moment de séances de signatures contre le RMA[8] devant les Caisses d'allocations familiales de Paris. Lors des séances de signatures, un militant[9] a noté sur une feuille de papier les remarques des gens (signataires ou non) qui s'attardaient pour discuter. Le tract distribué la semaine suivante intégrait les idées justes des gens, utilisant leurs propres mots, mais discutait aussi des préventions voire de l'hostilité de certains. Il ajoutait ainsi :

 

Certains RMIstes, désespérés, se diront peut-être que le RMA c'est mieux que rien. Quelle illusion ! Après quelques mois de travail à mi-temps ils retourneront au RMI comme avant et c'est tout. Mais pendant ce temps les employeurs auront profité du système et n'auront pas procédé aux embauches nécessaires. Il y aura donc encore plus de chômeurs puis de RMIstes.

 

Le tract prenait également en compte des arguments provenant des gens eux-mêmes :

RMI, RMA, c'est toujours la même politique. C'est une politique qui refuse de créer des emplois alors qu'il manque des centaines de milliers d'enseignants, de personnels de santé, de postiers. C'est une politique qui consiste à subventionner les entreprises. C'est une politique qui consiste à faire payer aux contribuables (c'est-à-dire aux salariés) les subventions en question et l'aumône qu'on donne aux RMIstes pour qu'ils se taisent.

Il ajoutait enfin à l'attention des hésitants, en particulier des femmes souhaitant d'abord l'avis de leurs époux :

N'ayez pas peur de prendre parti : pensez à vous et à vos enfants

Toujours sur la base des discussions, le second tract intégrait l'argument suivant :

Quand on est au RMI, on vous fait faire des tas de stages, des CES, et après il n'y a rien. Avec le RMA ce sera la même chose.

Dans une pratique de masse, énoncés, prescriptions et revendications s'articulent de manière cohérente pour former un programme d'action.

Naturellement, dans l'état actuel de la conscience de classe et du mouvement pour le changement, aucune force n'existe qui soit en capacité de formuler de manière complête un tel programme d'action. Cela supposerait en effet non seulement de se baser sur une pratique de masse (ce qui n'est guère fréquent, même de manière embryonnaire) mais aussi de disposer d'une base sociale conséquente et d'influence de masse.

C'est pour cette raison que les quelques timides tentatives de formuler des programmes sont vouées à l'échec du point de vue de leur capacité à mobiliser les masses. Soit il s'agit de programmes partiels (par exemple syndicaux) qui ne posent pas la question du pouvoir politique, soit il s'agit de programmes électoraux parlementaires (PCF, PS, Verts...) qui se situent en deçà des aspirations populaires et ne donnent pas les moyens du changement, soit enfin il s'agit de programmes "révolutionnaires" en chambre élaborés par de minuscules groupes sans assise réelle.

En conclusion (provisoire) on dira que la méthode de la systématisation devrait être intégrée et pratiquée par tous les militants actifs de l'association. Elle suppose un changement radical dans les pratiques et une attention particulière portée aux bilans des actions entreprises et à la retranscription fidèle de ce que pensent et disent les gens. En découle un fonctionnement nécessairement plus lent que celui auquel on est généralement habitué dans les milieux militants. C'est parfois une gajure pour un petit groupe mais ce défi vaut la peine d'être relevé.



[1] Qu’est-ce que la conscientisation ? (Raymond Debord, juill. 2004)

[2] et non certaines couches des classes moyennes, de la fonction publique ou des milieux déjà politisés.

[3] pratique classique dans la propagande politique

[4] On se rappelera sur ce point la manif monstre du 1er mai 2001, contre Le Pen mais surtout en soutien explicite au vote Chirac au second tour de l'élection présidentielle.

[5] Enquête et conscientisation (Raymond Debord, jan. 2001)

[6] Université populaire libératrice

[7] Le Ramadan (Ouarda Yahi, oct. 2004)

[8] Le RMA ne doit pas entrer en application, un point c’est tout ! (Association populaire d’entraide & comité chômeurs et salariés d’Alfortville, mai 2004)

[9] On notera ici que la démarche n'a pas été poussée à son terme car il s'agissait d'une seule personne sur trois et qu'aucune discussion collective n'a eu lieu.