1) un front unique sans Trotsky
La
victoire d'Hitler en 1933 a révélé les lourdes erreurs de
la politique du Parti communiste allemand ; en privilégiant la lutte
contre la social-démocratie il a empêché l'unité des
travailleurs contre le nazisme. Consciente, mais bien tardivement, de la
nécessaire réorientation de sa politique, l'Internationale
communiste prône désormais l'intérêt de s'allier
à la social-démocratie pour former des fronts uniques contre le
fascisme, pour accélérer la victoire du front populaire.
L'émeute
fasciste du 06.02.34 à Paris accentue, d'autre part, dans la classe
ouvrière française,
la volonté d'unité que témoigne la réunification
des cortèges du P.C et du P.S, par l'enthousiasme de la base.
L'unité est donc scellée. Entre temps, sous les injonctions de
Trotsky qui pressent cette marche vers l'unité, les militants de l'opposition
sont entrés dans le P.S, non sans quelque succès. Ils sont ainsi
majoritaires aux Jeunesses socialistes de la Seine, et forment au sein du P.S
un groupe "bolchevik-léniniste".
Mais
l'unité PC-PS ne saurait se faire, aux yeux du Parti communiste, avec
des trotskystes, condamnés comme contre-révolutionnaires.
Parallèlement d'ailleurs, Trotsky pense qu'il faut désormais
quitter le PS. Les trotskystes sont, de toute manière, exclus pour
critiques violentes contre les chefs du parti socialiste, le 1er octobre 1935.
Le
front populaire, la
permanence d'une agitation sociale
et des grèves,
renouvelle la lutte du PCF contre les trotskystes ; le PCF met en garde
la classe ouvrière contre les"agitateurs trotskistes" ;
"la classe ouvrière ne doit pas progresser à un rythme
accéléré qui puisse risquer de la conduire à l'isolement".
Il faut savoir terminer une grève, tel est le nouveau mot d'ordre du PC F
en juin 36...
2) Les procès de Moscou.
Les
procès de Moscou suscitent alors une haine inouïe contre Trotsky.
Face au nazisme en Allemagne, au
fascisme en Italie, à la guerre d'Espagne et la crainte d'une nouvelle
victoire fasciste, à
la poussée d'extrême droite en France, l'U. R. S. S devient le seul rempart de poids contre cette
"peste brune". Plus que jamais il faut défendre l'Union
soviétique qui accuse Trotsky d'organiser des actes de sabotage.
Sans
le moindre esprit critique (la période ne s'y prête guère)
et en reprenant unilatéralement la lutte contre Trotsky pour l'adapter
à la situation française, le Parti galvanise ses foules en faveur de la défense de l'Union
Soviétique contre son ennemi intérieur;"Tous les amis de la
liberté des peuples doivent se réjouir de cet acte
énergique de défense qui a fait reculer la guerre au profit de la
paix, de la démocratie et
du socialisme dans le monde". Le 25.08.36, le Comité Central
approuve la condamnation à mort de Zinoviev, l'ancien président
de l'I.C. et de Kamenev, son éternel" complice".
L'ensemble et l'éloquence
des aveux formulés par les accusés devant ces tribunaux
populaires et médiatiques auxquels participent la presse occidentale, en
a convaincu plus d'un de leur complicité et activité criminelles.
Seul V. Serge et L. Sedov, le fils de Trotsky, parviennent à
démontrer les zones d'ombre de ces fameux procès. Celui-ci prend
d'ailleurs l'initiative de former un comité d'enquête :
-
absence totale de preuves ; tout se limite à des aveux
-
absence évidemment d'avocat.
- contradictions flagrantes entre les
aveux.
Le
P. C. F se retrouve dans un état d'ébullition : il fulmine. Toute sa lutte contre
Trotsky se trouve justifiée
et les aveux prouvent que le rôle de Trotsky était encore pire
qu'il ne l'affirmait ; de contre-révolutionnaire il est devenu
l'allié des nazis ; "Le trotskisme est le détachement
d'avant-garde de la bourgeoisie contre-révolutionnaire ; telle est la
vérité qui a reçu une confirmation éclatante au
cours des écoeurants procès de Moscou".
De
cette "victoire sur la vérité", le PC innonde ses militants de documents, de
lectures aux titres évocateurs "pour être informé
sur les agissements des complices du fascisme" ; les dernières publications datent de
1938.
- complot contre la révolution russe
- les leçons de l'espionnage et du sabotage Trotskiste -germano-
nippon
- Sur l'encerclement capitaliste de l'URSS et le danger trotskiste
- le complot contre l'Union Soviétique et la paix internationale
- l'alliance du Trotskisme et du fascisme contre le Socialisme et la
paix
- Trotski et ses complices ne sont que des agents à la solde du
fascisme
- Guerre,
sabotage et trahison ; le procès du centre de réserve
trotskiste
- Trotsky, Doriot =Hitler.
Seules
deux brochures sont rédigées en 1936-1937 par des communistes
français et nous intéressent donc plus particulièrement : "Trotsky,
Doriot = Hitler" et "Guerre,
sabotage et trahison, le procès du centre de réserve
trotskiste"
rédigé par M. Cachin et P. Vaillant-Couturier.
Sont
également publiés deux ouvrages de juristes chargés
d'apporter une légitimité professionnelle et non
idéologique aux procès. Apôtres normalement du droit des accusés, dans le
cas présent, ils oublient
pour la bonne cause les règles
minimales du droit.
-"comment
ils ont avoué,"les conclusions d'un éminent juriste" écrit par M. Willard (date de 1938).
-
"le procès Zinoviev» par l'Anglais Pritt, "témoignage impartial et
documenté d'un grand juriste britannique" est-il annoté.
Est
publiée aussi l'intégralité, sous forme de compte-rendu, des
procès. De même, de nombreux articles sont publiés dans
l'Humanité.
Tout
ceci pour démontrer l'alliance fasciste -trotskyste, pour
démontrer comme le cherche Manouilsky que la base du trotskysme "est
purement étrangère et réactionnaire". "Comment est- ce possible?" se demande le Parti. Il avoue, dans un premier temps, qu'il n'existe aucune preuve
matérielle : Radek, l'un
des principaux accusés n'a pas conservé les lettres de Trotsky
contenant les directives sur les actes de sabotage, d'espionnage, de terreur
à réaliser. Le Parti admet de même qu'il n'existe
aucune preuve qu'un accord ait été signé entre Trotsky et
les nazis, aucune photo compromettante, etc. Malgré cela les
accusés sont condamnés à mort et le parti s'en
félicite.
Une
interprétation "historique" permet tout de même de comprendre la dérive
criminelle des ex-leaders bolcheviques,
selon le Parti. Tout d'abord, on réutilise une méthode
efficace : la falsification. On explique que l'opposition des accusés
à l'Union Soviétique n'est que le résultat d'un
passé "de désaccord idéologique et de lutte contre
Lénine ".
Ils
sont entièrement responsables de leur crimes car "le
Comité Central a tout fait ce qu'il était possible pour retenir
ces éléments et pour les convaincre". On rappelle ainsi les capitulations de Zinoviev et
de Kamenev, et leur réintégration à des postes de
responsabilité ensuite, autant de marques de bonne volonté du
parti russe : "tant de sagesses et de bonnes volontés ont
été mal récompensées". La conjonction de leur haine contre le Parti, mais sans aucune base sociale, les "ont mis sur la voie de la
conspiration contre-révolutionnaire, des actes terroristes lâches
et insensés, du sabotage de l'oeuvre grandiose d'édification
socialiste". L'origine du
complot est connue ; c'est en 1931 qu'ils ont décidé d'abattre
l'Union Soviétique, "l'obstacle essentiel aux ambitions et
convoitises des fascistes". Car
il s'agit bien de cela, assure le PCF, un vaste complot
"trotsko-fasciste".
Mais
les accusés ne sont eux-mêmes que des instruments manipulés
par leur chef, Trotsky ; "De
loin, de l'étranger
où il se tient en lieu sûr, Trotsky les poussait sur cette voie
dont la haine du parti bolchevik, contre le peuple soviétique et contre
ses chefs n'a pas de bornes".
Dans
le livre Trotsky, Doriot =Hitler,
la monstruosité intellectuelle atteint son sommet. Le sous-titre qui
annonce le livre affiche ses grands objectifs ; "trois têtes de
l'hydre fasciste. Des thèses qui se rapprochent. Des moyens d'action qui
se confondent". Pour les
besoins de cette propagande,
Trotsky devient, à
lui seul, une grande puissance ;
c'est l'alliance Trotsky-Japon -Allemagne. On apprend ainsi que Trotsky
connaît bien le nazi Hess. Goering, lui-même, l'appelle
affectueusement "Herr Trotsky". L'"entente
germano-nippo-trotskiste" trouve
toute sa logique pour le PCF. Ainsi on apprend que des réunions de
marchandage ont eu lieu entre eux. Le complot est simple : les nazis et les
japonais aident Trotsky et ses alliés de Russie pour saboter, espionner,
utiliser le terrorisme pour renverser le socialisme. Et si cela ne suffit pas,
un plan militaire est préparé pour la défaite de l'Union Soviétique et la
restauration du capitalisme. En échange de cette aide fructueuse, la
puissance Trotsky donne quelques territoires aux Allemands et en concède
d'autres aux Japonais.
Le
lien étroit et direct entre Trotsky et les fascistes est donc clair,
selon le Parti. Tous les agents d'espionnage sont directement au service de
Trotsky ; "le trotskisme est devenu l'avant-garde du fascisme" comme s'il ne suffisait pas de le traiter d'agent du
fascisme et de la gestapo. C'est même "la brigade d'assaut du
fascisme".
Tout
à fait intéressante, l'"analyse " idéologique.
Ainsi, Doriot, Hitler et Trotsky disent à peu près la même
chose. Quelques affirmations méritent d'être relevées : -
Hitler reproduit les arguments de Trotsky ! ; Trotsky nie le socialisme et fait
l'apologie du capitalisme ; Trotsky, comme Doriot, comme les fascistes
allemands, est un ennemi du socialisme et un valet fidèle du capitalisme
; Il est partisan de l'agression fasciste contre l'URSS.
C'est,
est-il affirmé, le pire ennemi du front populaire, comme les fascistes. On offre une
image singulière de Trotsky
: extérieur "ouvriériste ", intérieur
"fasciste".
Toutefois, après avoir accusé
Trotsky des pires infamies, le PC se pose une question à laquelle il
n'ose répondre, en soi très intéressante ; "Qu'adviendrait-il
si la classe ouvrière écoutait Trotsky, ne serait-ce qu'un
instant et se coupe de la paysannerie, de la petite-bourgeoisie, de tous les éléments
démocrates ?"
Autrement
dit, si l'on suit cette logique, le danger trotskyste repose dans sa
sous-estimation de la paysannerie et dans sa lutte contre la
petite-bourgeoisie. Après avoir vitupéré sans cesse contre
celle-ci et contre les soi-disants démocrates, voilà le Parti qui
se montre le défenseur de cette alliance, front populaire oblige ;
étonnante argumentation qui dans sa formulation montre plutôt
l'image du trotskysme comme une théorie gauchiste que fasciste.
A
part cet égarement, la lutte contre Trotsky privilégie donc
très nettement l'image de l'allié objectif du nazisme, image
façonnée et conçue par l'Union Soviétique lors des
procès de Moscou. Dans ce contexte, Trotsky et les trotskystes sont des
ennemis, autant que des fascistes. "L'unité du
prolétariat international contre le fascisme et la guerre est
inconcevable et impossible sans la lutte contre l'agence trotskiste du
fascisme".
Le
parti exulte et appelle à la lutte contre les trotskystes comme s'il se
trouvait en Union Soviétique avec un soi-disant danger trotskyste : "Rejettez
toute collaboration avec ces ennemis du socialisme, et de la démocratie
et de la paix, avec ces agents du fascisme! Les fascistes (= trotskystes, dans le cas présent) doivent être
chassés de toute organisation ouvrière et démocratique,
les fascistes doivent être isolés et rendus inoffensifs". En un mot, le parti exhorte ses masses à
passer aux actes contre la barbarie fasciste dont les trotskystes font partie.
En
plus de ces brochures le P.C.F organise des meetings sur cette question, ainsi
que "l'association des amis de l'U.R.S.S" qui lui est
affiliée. Les trotskystes organisent aussi leur propres meetings ; P.
Naville se félicite de leur succès (2 à 3000 personnes), et
du renforcement de leur organisation. Il signale aussi leur participation
à des débats organisés par "l'association des amis de
l'Union Soviétique" qui ont, malgré tout, tourné
à leur avantage. De même, au congrès de la C.G.T -
région parisienne- ils ont remporté une victoire en annulant une
motion d'approbation des procès de Moscou proposée par les
staliniens. Tout cela ne peut qu'attiser la haine du PCF contre les
trotskystes. On comprend mieux, dans de telles circonstances, une des raisons
de l'échec de la République Espagnole où, entre anarchistes, trotskystes et
staliniens, qui recherchaient tous théoriquement l'émancipation
sociale, l'unité ne put se faire, bien au contraire.