Janvier
- Juin 1924 .
Du
héros à l'opposant.
Le 21
janvier 1924 survient la mort de Lénine. D'un ton solennel, Marcel Cachin rend hommage dans
l'Humanité au "génie de la Révolution" et
revient longuement sur l'oeuvre exemplaire de celui-ci. Du 23 au 30 janvier
1924 la première page du journal est consacrée à la
commémoration de la mort du leader bolchevik. Elle exprime toute la
gratitude du Parti envers le "chef immortel" et un profond respect pour un homme jugé
irremplaçable, l'"ami
que tous les foyers d'ouvriers et
de paysans ont perdu".
"La classe ouvrière en
deuil" est appelée
à participer au grand rassemblement du 27 janvier qu'organise le Parti
à Saint-Denis pour honorer la mémoire de "notre
maître Lénine" ; l'hommage
se transforme en culte. Le lendemain l'Humanité célèbre de
nouveau Lénine en rappelant à tous que dans tous les pays, "des
millions de travailleurs (lui) ont fait hier des obsèques Nationales
mondiales" suivant l'exemple du
prolétariat parisien à Saint-Denis et surtout du peuple russe.
L'inhumation
est relatée dans ses moindres détails avec beaucoup
d'émotion dans le numéro du 29 janvier, ce qui renforce le caractère dramatique pour le P.C.F.
de la disparition du chef. Des personnalités russes sont mises à
contribution pour glorifier Lénine (Trotsky le premier). De même
l'I.S.R. (Internationale syndicale rouge) et l'IC (Internationale communiste) publient un message commun au nom
de leurs comités exécutifs respectifs. A cette profusion
d'hommages, il convient d'ajouter
la publication de notes écrites par Lénine qui favorise non
seulement l'image de son immortalité mais encore des idées qu'il
incarne, tel cet article
symbolique,"l'avenir est au communisme",
placé à la "une" du journal.
La
mort de Lénine suscite donc une littérature dense et
élogieuse qui peut même être imprégnée de
chagrin. L'hommage rendu est d'autant plus intense que Lénine jouissait
déjà auparavant d'un grand prestige. Toute l'estime du Parti est
résumée par ce court article paru dans l'Humanité du 19 janvier
:"Lénine est le maître de la Révolution
moderne, comme
théoricien et tacticien. Non
seulement le prolétariat russe, mais aussi le prolétariat
français comme le prolétariat mondial ont en lui le guide le plus
sûr.Tous les militants doivent lire, étudier et méditer ses oeuvres magistrales
". Cette
vénération a- t-elle terni la gloire d'autres leaders
communistes, en particulier celle de Trotsky ? Nous verrons comment a
été présentée la personnalité de Trotsky
dans une période où se posait la question de la succession de
Lénine.
La
position privilégiée de Trotsky
Pendant
les trois premiers mois de l'année 1924, l'Humanité publie de nombreux articles écrits
par Trotsky et d'autres en l'honneur de Lénine. Ainsi, il apparaît très lié à
Lénine, puisque la
première photo à sa mémoire le montre à ses
côtés. De même le premier hommage publié d'un
révolutionnaire russe est écrit par Trotsky :"Adieu ,
Ilitch! Adieu , chef !"
s'écrie t-il avant d'exalter un léninisme "immortel","par sa doctrine, par son travail", et
d'ajouter :"Notre parti est le léninisme en action". De plus le 27 janvier on le voit de nouveau sur une
photo avec"Lénine parlant aux volontaires partant pour le front
russe".
Ces
trois exemples prouvent-ils que Trotsky était considéré,
à ce moment-là, comme le deuxième personnage le plus
charismatique de la Révolution,
par le PCF ? L' hypothèse est d'autant plus séduisante que
de nombreux exemples apparaissent susceptibles de la confirmer. Tout d'abord
cette publicité pour les oeuvres de Trotsky. L'encart publicitaire est
similaire à celui réservé à Lénine, et le message tout aussi glorieux :"La
nouvelle génération révolutionnaire doit profiter des
expériences de la Révolution russe et nul ne les met mieux en
lumière que le maître-écrivain-dialectitien et historien L.Trotsky, Commissaire du Peuple à la
défense de la Révolution..." Ses oeuvres sont particulièrement
considérées. L'Humanité appelle
régulièrement ses lecteurs à se procurer ses livres :Terrorisme
et communisme,1905, L'avènement du bolchévisme, la
Commune de Paris et la Russie des soviets, et Jean Jaurès dont on précise dans la préface :"Voici le plus magnifique
éloge de Jaurès. Celui d' un Révolutionnaire qui ne
fut jamais
jaurèssiste, d'un
communiste révolutionnaire,
d'un bolchévik, de L.Trotsky". Ces pages "sont un chef d'oeuvre de
critique enthousiaste et d' apologétique intelligente".
Nulle
histoire de la fondation de la IIIème Internationale ne peut alors
oublier "le créateur de cette armée Rouge qui a
sauvé la Révolution", "le magnifique
débatteur de Brest-Litovsk". On reconnaît en lui "un polémiste vigoureux", "un
dialectitien extraordinaire". Bien sûr, seul Lénine est qualifié
de "guide", même si en 1905 aussi important
qu'ait été son rôle il était "bien
moins en vue en ce temps-là
que ne l'a été Trotsky" comme l'affirme M. Cachin, le jour de la mort du "chef" . Cette popularité de Trotsky explique
pourquoi ses écrits sont régulièrement publiés en
première page. En trois mois, quatre articles sont ainsi rendus
publiques dans l'Humanité :
-
Un message de solidarité et de soutien pour le IIIème Congrès du PCF
-
Un vibrant hommage à Lénine.
-
Un éloge de l'armée rouge pour le sixième anniversaire de
sa fondation.
-
Une critique historique de la Commune de Paris.
Depuis décembre Trotsky est souffrant :
l'Humanité se met alors régulièrement à
publier des notes informant de son état de santé, ce qui met en évidence toute
l'attention que le PCF lui manifeste. La date de naissance de Trotsky figure d'ailleurs parmi les
dates essentielles que tout militant doit connaître (7 novembre 1879)
comme l'indique le petit calendrier
prolétarien.
Cette
position privilégiée dans le Parti se révèle
d'autant plus remarquable que les autres leaders bolcheviques ne sont
guère sujets à louange. Zinoviev n'intervient, dans
l'Humanité qu'une seule fois sur "les devoirs de
l'Internationale communiste" en
tant que président. L'Humanité
recommande toutefois la lecture de deux de ses ouvrages :" La Commune
de Paris, Actes et Documents"
et "les Problèmes de
la Révolution allemande".
Staline est très peu
présent dans l'Humanité : ses deux seuls interviews parues sont
insérées dans des articles écrits par l'agence
d'information soviétique. Kamenev,
le plus sûr allié de Zinoviev et de Staline, ne se trouve
que sur une photo en compagnie de Lénine et de Trotsky. Les trois
leaders ont toutefois en commun une source de notoriété :
ils sont en effet présents à la levée du corps de
Lénine aux côtés de Boukharine et de Molotov (Trotsky
malade était absent). L'article relatant cet évênement
mentionne donc leur présence ainsi que certains de leurs actes et
propos, mais ceux-ci ne donnent jamais lieu à un quelconque éloge.
Lozovsky, président de l'Internationale
syndicale rouge, est quant à lui sollicité pour une interview
concernant la question russe et son hommage à Lénine est
exposé en première page du journal.
Au
début de l'année 1924 deux noms symbolisent donc la
Révolution russe aux yeux de l'Humanité : Lénine et
Trotsky. Lénine décédé, le virtuel successeur ne
devrait-il pas être Trotsky ?
La
question de la succession de Lénine.
Le Parti reste
très prudent sur cette question et ne l'aborde qu'une seule fois. Seul
Souvarine affronte ce sujet. Le
représentant du PCF à l'I.C.
rappelle que Lénine est "irremplaçable" mais aussi qu'il n'avait aucun poste particulier si
ce n'est celui de Président des Commissaires du Peuple :"La
question de la succession de Lénine ne se pose même pas puisque
c'est un organe collégial qui dirige le Parti, l'Etat, la
Révolution". La
Révolution n'aurait-elle plus de nouveaux guides ? L'argument de
Souvarine permet, certes, de rassurer le lecteur quant à
l'avenir de la Révolution mais sous-entend qu'il n' y aura plus de
leader charismatique capable à lui seul de la guider : pas même Trotsky.
Le
Parti se trouve en effet dans une situation délicate : il donne toujours
l' image de Trotsky "numéro deux" de la Révolution,
quand bien même celui-ci est en difficulté en Union
Soviétique puisqu'il est désormais mis en minorité par son
propre Parti.
La
question russe dans la presse communiste
Jusqu'au
27 mars , date de la publication par le PCF de sa résolution concernant
la situation dans le PC(B)R, tous les articles qui y font
référence sont publiés dans la partie du journal
l'Humanité intitulée "Nouvelles Internationales". Ils sont tous très courts. Onze articles seulement évoquent
les tensions qui divisent le PCR dont sept sont signés
"Rosta", l'agence de
presse soviétique. Cette pauvreté de l'information
révèle que le Parti préfère s'en tenir à la
publication de courtes dépêches envoyées par la Rosta sur
une question pourtant fondamentale,
comme il l'expliquera le 27 Mars. L'explication du conflit est succincte
et reprend les accusations exprimées par la Troïka. Staline s'en
charge par deux fois. Dans son interview à l'agence Rosta il explique
que les divergences entre la majorité et l'opposition sont de l'ordre
politique et économique : selon lui l'opposition veut "admettre
la formation au sein du Parti de fractions et de groupements
isolés" et, dans le domaine économique, elle cherche à revoir la NEP
(nouvelle politique économique). De même dans le
résumé proposé par l'agence Rosta du rapport de Staline
à la XIIIème Conférence du Parti russe, l'opposition est accusée de
vouloir "donner la liberté aux groupements particuliers", ce qui
"peut entraîner le fractionnement du Parti".
En
quelques lignes les critiques de Trotsky et de l'opposition sont donc
rapportées de façon extrêmement succincte et
déformées puisque Trotsky lui-même s'oppose à toute
fraction. L'interview de Lozovsky a déjà plus
d'intérêt dans la mesure où elle est publiée en première
page : elle est donc plus susceptible d'influencer le lecteur. Il résume
très brièvement les sujets de discussion : le rapport
prolétariat-paysannerie, la "fracture
générationnelle"
entre jeunes et vieux, la démocratie dans le Parti et le problème
de l'organisation de fractions dans le Parti. Il conclut ainsi :"...c'est toute la ligne de
conduite du Parti et de l'état soviétique qui est examinée
par les communistes russes". Cependant il n'explique pas clairement
quelles sont les positions de chacun et ne pose pas le problème de fond
soulevé par Trotsky dans ses articles sur le cours nouveau à
savoir : la
dégénérescence bureaucratique du Parti.
Même
V. Serge ne parvient pas à préciser les idées de
l'opposition. Il déclare ainsi que le Parti discute du centralisme
démocratique,"du bilan commercial fortement ou
modérément actif , de la collaboration de trois
générations révolutionnaires , de bien d'autres choses encore". Quant à la dépêche de la Rosta
sur la XIIIème Conférence du Parti, elle annonce seulement que le débat se focalise sur
la question de "l'organisation intérieure du Parti". Si le
débat dans le PCR est si
mal relaté dans la l'Humanité, son intensité fait par contre l'objet de plus
d'informations.
l'intensité
du conflit.
Neuf
articles sur dix y font référence et n'évitent pas la
contradiction. Trois articles signalent une "discussion
passionnée" tandis que
six d'entre eux affirment que l'opposition est "minoritaire", voire "vaincue". Ainsi Lozovsky
affirme que "nous discutons avec la plus grande énergie" autour de la "ligne proposée par les
camarades Trotsky ,
Préobrajensky, Piatakof". Et s'il n'en
partage pas le point de vue il rassure le lecteur en signalant :
". . . mais est-ce que cela empêche que, comme le Parti tout entier, j'aie la plus grande admiration pour L.
Trotsky ? Pas du
tout". Et de rappeler une vérité
oubliée depuis la XIIIème Conférence du Parti (Janvier
1924) : "Nous sommes des révolutionnaires et non des
réformistes apeurés et bavards". De même V.
Serge
réplique que les débats passionnés sont "un signe
de vitalité révolutionnaire" et non "les symptômes d'un mal
profond". Ils sont bien les deux seuls, en tout cas, à le dire.
Les
nouvelles de l'agence rosta ont un message très différent. Staline rapporte une toute autre
information : Trotsky est décrit tout juste comme un fauteur de troubles qui ne
commet qu'une succession d'erreurs. De toute manière "l'immense majorité du
Parti a condamné ces erreurs de Trotsky qui vont à l' encontre
des principes d'une organisation bolchevique". Les autres
articles ne cessent de souligner l'unanimité du Parti et l'
extrême faiblesse de l'opposition qui, d'ailleurs,
"demande que la majorité victorieuse ménage la
minorité vaincue". La sentence choc de la Troïka
apparaît enfin dans l'Humanité, par l'intermédiaire de
l'agence de presse Rosta : "Les erreurs petites-bourgeoises de
l'opposition".
Tous les
articles sur cette question, s'ils
n'expliquent guère les
positions de l'opposition "informent" de sa faiblesse : cela prouve
l'importance de cette question. En effet la mort
de Lénine, du "guide", rend
plus aiguë encore le problème du pouvoir : Y
survivra-t-il ? Il est dès lors significatif que la première
question que pose l'Humanité à son interlocuteur russe, Lozovsky, soit : "Y a t-il danger de scission
comme le prétend la presse bourgeoise?". Dans un tel
contexte, la négation de
l'existence d'une opposition, ou
tout au moins la volonté d'en minimiser l'influence , participent d'une
même argumentation politique dont l'objectif est d'affirmer
l'unanimité du Parti. Le Parti est
l'élément structurant fondamental de la société
soviétique. La recherche de
son unité qu'incarnait Lénine répond d'un même
souci : prouver la stabilité politique de l'état
soviétique, du processus
révolutionnaire.
Le P. C. F se retrouve
quant à lui dans une situation politique confuse :
les informations de la Rosta ne parlent que d'unanimité et d'une
opposition complètement minoritaire, au comportement anti-bolchevique, dont Trotsky en est le porte-drapeau. Elles ne peuvent que semer le doute en
caricaturant l'image de Trotsky et de l'opposition. Elles ne relèvent finalement que de la simple
propagande pour démystifier Trotsky en France.
Le silence public du
Parti est par contre stupéfiant. Une seule prise
de position ; la résolution de Souvarine publiée le 20
Février dans l'Humanité (voir p. 22). Sans doute, le
Parti espère que la crise sera passagère, surmontée comme d'autres l'ont
été auparavant : cela fait
parti de la "vitalité Révolutionnaire" comme le dit V. Serge.
Le débat dans le Bulletin
Communiste
A
l'opposé de l'Humanité,
le débat sur la question russe fait l'objet de nombreux articles
dans le Bulletin Communiste. Deux raisons peuvent l'expliquer :
Le Bulletin Communiste est une revue théorique ;
il est donc normal que les
débats entre bolcheviks prennent une place importante. La personnalité de son
directeur-fondateur ; Boris Souvarine pense
qu'il est plus que nécessaire que les militants du Parti soient
informés : les premiers articles sont
publiés au mois de décembre 1923.
Toutes
les opinions les plus diverses sont présentées aux lecteurs. Les questions majeures sont d'ordre politique et
économique. Faut-il plus de
démocratie dans le Parti ? Assiste-t-on à une bureaucratisation
du Parti ? Y a-t-il formation d'une fraction en opposition à la
majorité du P. C. R. ? Comment
régler "la crise des ciseaux" démontrée par Trotsky lors du XIIe
Congrès du parti ? Faut-il maintenir la N. E. P. instaurée par Lénine en 1921 ? Toutes les
opinions sont
représentées même si le nombre des interventions
représentant la ligne majoritaire est nettement supérieure. Toutefois, en dehors de Souvarine, le Parti communiste ne s'engage pas non plus ;
le Parti est en fait
paralysé par une crise interne .
Crise
interne au Comité directeur.
Tandis que
l'Humanité rend compte avec parcimonie des événements de
Russie, une crise éclate au
sein du Comité directeur du P. C. F,
ayant pour origine une prise de position publique concernant
l'opposition russe. L'enjeu est de
taille : Doit-il montrer un plein accord avec la position de la
majorité du P. C. R. ou se
désolidariser de celle-ci ? A plus long terme, le Parti doit -il soutenir ou condamner l'opposition russe ?
La
première victoire de Souvarine.
La
XIIIe Conférence (Dec 23) du Parti communiste russe s'était
soldée par la condamnation verbale de Trotsky et de "l'opposition
de 1923" accusée de
vouloir détruire le Parti et donc toute la société
soviétique. Souvarine, représentant du Parti à
l'Internationale communiste,
membre de sa plus haute instance,
le Praesidium, et qui
connaît bien Trotsky, décide, nous l'avons vu,
de publier les avis les plus divers, les arguments les plus contradictoires des leaders
soviétiques. Sa
première intention était de faire un simple travail d'information
mais il s'engage peu à peu dans le débat. Souhaitant l'unité du Parti
autour de ses leaders historiques,
il exprime son point de vue pour aider ses lecteurs à comprendre
les enjeux du débat. Il adopte une
position neutre en condamnant le caractère excessif des propos tenus par
Staline tout comme l'irresponsabilité politique de certains membres d'une opposition (Sapronov et
Préobajensky, par exemple)
qui n'en est pas réellement une,
selon Souvarine, vue l'hétérogénéité
de ses membres.
Dès
le 06. 01. 24, il envoie une lettre à Zinoviev
dans laquelle il dénonce la lutte contre Trotsky :
"Porter atteinte à l'autorité de Trotsky , c'est
amoindrir le prestige de la révolution russe". Souvarine
cherche de même à marginaliser son rival Treint, allié de Zinoviev et le met en
cause pour ses méthodes de direction : Treint est
ainsi démis de ses fonctions de secrétaire
général, et perd sa
place au Bureau politique ; L. Sellier le
remplace au poste de secrétaire général, le 25 janvier 1924. Souvarine propose alors de faire
voter par le Comité directeur une résolution affirmant que les
suggestions de Trotsky ne sont guère motifs à sanctions. L'analyse détaillée de
cette résolution se révèle nécessaire pour toute
compréhension des événements ultérieurs. L'argumentation de Souvarine tourne
autour de deux axes majeurs. Selon lui, le débat dans le Parti russe n'
est pas le signe d'une désagrégation politique ;
ce n'est qu'une "épreuve" que le parti saura "traverser
victorieusement". Il est d'autant plus confiant qu'il
affirme le caractère non fractionnel d'une opposition dont il rejette le
terme même ; toutes les tendances qui se sont affirmées "sont
toutes inspirées du souci de faciliter la réalisation de la
tâche historique du Parti du prolétariat et animées d'un
égal désir de travailler à la grandeur du Parti et au
triomphe de la révolution russe mondiale". L'unité
du Parti n'est pas remise en cause,
insiste Souvarine : ainsi si l'I. C. est appelée à donner son
opinion, et donc ses
sections, le P. C. F soutiendra
toute recherche d'accord, en
rejetant à l'arrière plan toutes les divergences secondaires ;
Il rappelle aussi que les
camarades momentanément en désaccord sont tous des "artisans
valeureux" de la
révolution russe. Le message de la
résolution est clair ; il peut et doit y avoir entente et unité dans le Parti russe. . . et avec Trotsky ! Souvarine recherche la
continuité et la neutralité, seules garanties pour le maintien de l'unité du Parti
communiste russe. En effet, selon lui, le P. C. F. peut avoir un
droit de regard critique utile pour la direction du P. C. R. La résolution de Souvarine
rencontre un large succès politique : elle est
votée à la quasi-unanimité. Seuls deux membres du Comité directeur votent
contre : Treint et Suzanne Girault. Semard s'abstient. Mais ce sont trois membres influents du P. C. F. Treint, l'ex- secrétaire
général, responsable de la région parisienne, allié
de Zinoviev. Suzanne
Girault , très proche de Treint, co-responsable de la région
parisienne. Semard, ancien secrétaire
général de la fédération des cheminots, issu du
syndicalisme révolutionnaire,
jusqu'à présent plutôt hostile à la main mise
du Parti sur le syndicalisme. Considéré
comme "centriste", il prend désormais une position
plus engagée que prévue.
Mais
ce premier succès n'est que de courte durée :
Treint, aidé de deux
représentants de l'I. C. , mène la
contre-attaque à partir de sa fédération de la Seine. Lors du congrès de cette
fédération (17 février ) Treint et S. Girault dénoncent
l'irresponsabilité de la résolution de Souvarine, contraire aux décisions du P. C. R. et aux positions du chef de l'I. C. , de surcroît. Une motion est votée avec une
majorité confortable (78 voies contre 60) pour demander des sanctions
envers Souvarine accusé de défendre une opposition fractionniste.
Treint et les
délégués de l' I. C. accentuent aussi la pression sur les membres du Comité
directeur pour qu'ils se désolidarisent de Souvarine. L' affrontement se cristallise au
départ autour de la revue Bulletin Communiste. Le 7 mars, Souvarine dénonce dans un article intitulé "nos
crimes", la campagne injustifiée
menée contre lui et rappelle que 22 articles de la majorité du P.
C. R. ont été publiés
pour seulement cinq écrits par des membres de l'opposition, dont quatre
de Trotsky. Le 14 mars
Treint met en cause Souvarine dans le Bulletin Communiste. Nonobstant l'interdiction de publier une
réponse décidée par le Bureau politique, désormais acquis aux positions
de l'I. C. , Souvarine répond par un court
entrefilet que "ceux qui ont peur de la critique communiste se
disqualifient eux- mêmes".
La
victoire de Treint : l'alignement
sur la politique de la majorité du P. C. R.
Le 18 mars, au Comité directeur du P. C. F, un groupe de 14 dirigeants
emmené par Treint propose une résolution politique abordant de multiples sujets tels que
la situation internationale et le bilan du congrès de Lyon. Mais l'intérêt majeur de
cette véritable thèse politique est de définir la position du P. C. F sur la
question russe afin de clarifier cette situation confuse. Sur la question russe le Parti s'exprime
enfin. Il l'admet
d'ailleurs : "Insuffisamment
informés, le Comité
directeur ni le Parti, n'avaient pu, jusqu'à présent, se prononcer d'une manière
claire sur cette question capitale pour la vie de l'Internationale". Il confirme dans
un premier temps que la "discussion fut passionnée comme doit
être dans un Parti révolutionnaire la discussion autour de
questions fondamentales pour la révolution. " Il reprend donc cette version des faits et la théorise comme
l'avaient exprimé Lozovsky,
V. Serge et Souvarine. Nous rappelons tout de même que les articles de la
Rosta recherchaient plutôt à nier ces "discussions
passionnées". Très vite, il en vient à annoncer sa
position : "Aujourd'hui, après avoir étudié
avec une grande attention (le problème sur le cours nouveau), le
Comité directeur du P. C. F. , se déclare entièrement d'accord avec les
décisions de la XIIIème Conférence du Parti russe. " Il s'en explique ensuite et mentionne les
décisions du P. C. R. :
-
conserver "l'alliance paysannerie-classe ouvrière".
-"contre
l'introduction du capitalisme international".
-
contre la démocratisation totale du parti.
-
pour un Parti-Etat.
Si les grandes lignes de la tactique du
P. C. R. sont ainsi expliquées, le Parti se montre remarquablement
silencieux quant aux propositions économiques et politiques de Trotsky
et des autres membres de l'opposition. Il déclare simplement que celle-ci se trompe dans le
domaine économique par "pessimisme révolutionnaire" et sous-entend son caractère fractionnel ;
" la constitution
de fraction. . . est absolument
inadmissible, et elle serait
dangereuse pour le Parti russe".
Il
donne d'autre part l'image d'une opposition bornée et
déloyale : "les conditions de travail dans
le parti nécessitent, de la
part de l'opposition l'acceptation des décisions de la
majorité". Le Parti se déclare donc
entièrement d'accord avec les décisions de la XIIIe
Conférence du PCR sans toutefois rappeler leur véritable
portée ; la sévère condamnation de l'opposition("déviations
petites bourgeoises", "anti-léniniste"). Il ne condamne
finalement Trotsky (qu'il ne mentionne d'ailleurs même pas)
qu'implicitement en donnant complètement raison à la Troïka.
Le silence du Parti quant aux mises en
garde de l'opposition, lui permet
d' écarter toute la réalité du débat, toute réflexion potentielle sur
le pouvoir soviétique. La
résolution poursuit donc trois objectifs : assurer la
fidélité du Parti communiste français au PCR et à
l'IC ;
éviter toute
discussion théorique et critique afin de ne suggérer aucun doute
sur la bonne voie du socialisme en URSS ; éviter toute condamnation directe de Trotsky.
outils
idéologiques pour une sanction.
Les
chapitres de la résolution concernant l'activité de
l'Internationale et la prochaine tactique du PCF ne sont pas
dénués d'intérêt. Nous assistons à la mise en oeuvre d'une
stratégie de lutte contre tous les futurs et hypothétiques
contestataires de la politique du PC(b)R. Le passage sur l'Internationale communiste est assez
éloquent en cela : "Il faut d'un bout à
l'autre de l'Internationale,
continuer la lutte vigoureuse contre l'affaiblissement des principes de
la direction bolchevique au sein du Parti russe". Le message est clair
: Trotsky et les autres "opposants"
recherchent la destruction du
socialisme ; ce message
reprend en cela les conclusions du rapport de Staline à la
XIIIème Conférence du PC(b)R et laisse présager une vaste
campagne de lutte contre tous ceux qui exprimeraient le moindre soutien pour
Trotsky ; et ils sont nombreux en France, Allemagne, Italie... La lutte contre toute pensée "trotskyste" s'établit alors grâce aux divers
représentants de l'Internationale chargés, entre autre, de détecter dans chaque parti frère toute
pensée contestatrice. Mais l'application de la tactique de la
bolchevisation est aussi un moyen efficace de lutte contre toute attitude
jugée déviationniste. Elaborée le 21 janvier 1924 au Comité
exécutif de l'Internationale communiste, le Parti communiste
français en esquisse les premiers contours dans sa thèse
politique. A la recherche d' une organisation mieux structurée, il est désormais prévu
que les cellules du Parti seront non plus organisées par quartier, mais par usine. L'objectif est ainsi d'assurer une
meilleure implantation du Parti dans les entreprises et particulièrement
de permettre un lien plus étroit avec les syndicats afin de
prolétariser l'origine sociale des militants ; accessoirement d'obliger tous ceux qui ne sont pas ouvriers
de militer au sein de la classe
ouvrière. Mais les trois
points qui nous intéressent,
dans la mesure où ils préfigurent la lutte contre toute
déviation, ne sont certes
pas nouveaux puisqu' ils faisaient partie des 21 thèses d'admission
à la IIIème Internationale. Leur rappel dans la résolution n'en demeure pas moins
une sévère mise en garde. Le Parti rappelle qu' il faut "renforcer la liaison
avec l'Internationale" et qu'il faut développer l'éducation des
militant. Il
prévient que "l'éducation de ses adhérents se fait
aussi dans la lutte intérieure contre les erreurs et les
déviations" et rappelle qu'il doit avoir un
contrôle absolu sur la presse. Et le Parti n'accepte évidemment aucune tendance.
&n