NOTRE CONCEPTION DE LA TRANSITION
AU SOCIALISME :
La chute des dictatures de l'Est a réjoui l'ensemble
des militants trotskystes, à commencer par ceux de la LCR, mais a
également eu un certain nombre d'effets secondaires pour le moins
curieux. Les plus connus sont la propension d'un certain nombre de militants de
la majorité à considérer que les «carottes
étaient cuites» quant au rétablissement du capitalisme en
URSS avant de sombrer dans un défaitisme pouvant sembler parfois friser
la nostalgie. Moins connus sont les effets sur les membres de la T13 (1), pris
d'une soudaine velléité de se livrer à des rectifications
programmatiques sur la question de la «démocratie». Comme si
le trotskisme avait lui aussi pêché sur la question alors que
c'est ce qui fait son identité depuis 67 ans face au stalinisme ! C'est
ainsi que sont apparues les théorisations brumeuses comme celles qui
nous sont offertes aujourd'hui sur le thème de l'État et de la
transition au socialisme. C'est Matti (2) qui a incontestablement le
privilège d'avoir élaboré le premier une nouvelle vision
de ces différents concepts, passant insensiblement d'une insistance sur
l'importance pour les révolutionnaires de s'appuyer sur les aspirations
démocratiques des masses (idée commune à la T.13) à
une redéfinition programmatique générale. Le tournant a
été l'article «Champagne et démocratie» dans la revue Le Marxisme
aujourd'hui, le
développement final intervenant dans le «projet de
manifeste» pour la LCR et le texte de polémique «Quelques réponses à
plusieurs textes » (disponible sur demande).
Un état ouvrier ?
Parlant de la forme d'État succédant à
l'État bourgeois, Matti remplace souvent le terme d'État ouvrier
par celui
d'État démocratique, ce qui résume assez bien le problème
général : luttons ‑ nous pour le pouvoir des travailleurs
ou pour la «démocratie» ? Ou encore : défendons nous
la nécessité historique d'aller vers une nouvelle forme
d'organisation sociale qui permette de développer les forces productives
ou appelons nous de nos voeux le fait que la classe ouvrière
réalise l'Idée de la démocratie ? La façon dont Matti
présente les choses risque fort de nous faire dériver d'une
analyse scientifique vers une métaphysique de la démocratie fort peu opérationnelle.
Mais nous savons depuis longtemps qu'une Révolution
démocratique et une Révolution prolétarienne sont deux
choses distinctes, même si elles peuvent être liées. Se
refusant encore à les fondre totalement (logique ultime de sa position),
Matti redonne vigueur à la notion de citoyens, faisant de ceux ‑ ci un des
deux groupes sociaux appelés à s'associer dans la gestion de l'État nouveau.
Cette résurrection
du «citoyen» est d'autant plus curieuse qu'elle est motivée,
selon Matti, par la volonté de le fusionner avec le producteur. Cela
pourrait être louable si l'idée était de voir les
travailleurs jouir d'une citoyenneté effective (contrôle des
moyens de productions). Malheureusement ce n'est pas ça, mais presque le
contraire qui est proposé, puisque Matti confie au groupe (inter‑classiste)
des citoyens des pouvoirs distincts de ceux des travailleurs dans
l'État. Le terme de producteurs, que Matti utilise visiblement dans le
sens de travailleurs n'en reste pas moins extrêmement confus. Sa mise
à la mode par les Refondateurs du P.C.F. n'est d'ailleurs pas un hasard:
elle leur permet d'éviter d'opposer d'un point de vue de classe
travailleurs et bourgeoisie «productrice» dans leur optique
nationaliste. Autre inconvénient du tenue générique de
«producteurs»: celui de passer sous silence un problème sur
lequel la LCR a bien peu réfléchi, celui des ALLIANCES DE CLASSES
dans une révolution socialiste en France. Le problème est donc de
clarifier sur ce que sont les citoyens dont Matti nous parle et la façon
dont leur combat s'articule avec celui des travailleurs. Et SURTOUT de savoir
si l'État nouveau sera un État ouvrier ou un État
démocratique s'appuyant sur plusieurs classes sans qu'aucune ne domine
explicitement. On peut même, sans faire de faux procès, être
plus qu'inquiets quand Matti écrit que les institutions devront «assurer
le pouvoir des citoyens‑producteurs», en un seul mot. Ce refus de trancher
l'a d'ailleurs conduit à préconiser dans son article
«Champagne et démocratie» (mais sans le reprendre dans le
projet de Manifeste) un système à deux chambres «l'une
représentant tous les citoyens, l'autre les producteurs, avec une
interaction équilibrée de leurs pouvoirs». On saisit assez bien le
problème : il ne peut pas y avoir d'interaction
équilibrée entre une Assemblée de citoyens élue
selon les critères de la démocratie bourgeoise (même avec
la proportionnelle de l'Italie ou d'Israël...) et une Assemblée des
conseils ouvriers. Il ne peut y avoir qu'une lutte pour la prédominance,
lutte qui déterminera si l'État sera bourgeois (même
démocratique) ou ouvrier. La seconde solution étant la plus
souhaitable...
«Notre expérience, l'étude de cette
expérience font ressortir que toutes les anciennes tâches se
résument à une seule pour le pouvoir soviétique ou contre;
soit pour le pouvoir bourgeois, pour la démocratie, pour les formes de
démocratie qui, promettant l'égalité des affamés et
des repus, l'égalité du capitaliste et de l'ouvrier quant au
dépôt du bulletin de vote, des exploiteurs et des
exploités, n'ont fait que dissimuler l'esclavage capitaliste ; soit pour
le pouvoir du prolétariat, pour la répression implacable des
exploiteurs, pour l'État soviétique.» (Lénine)
Dictature de classe : une notion
périmée ?
La question se corse encore quand Matti donne pour programme
d'élaboration de ces nouvelles institutions, non pas ce que nous
projetons d'ordinaire (système soviétique), mais la codification
de ce que sont nos revendications transitoires dans le cadre du système
actuel. La révocabilité des élus, l'Assemblée unique,
la proportionnelle etc. sont avancées par nous depuis 1934 comme
«faisant un pont> entre une situation donnée et la
révolution, pas comme le programme maximum de la démocratie
socialiste ! Sans doute conscient de la difficulté, Matti introduit les
conseils d' usine comme un des organes du pouvoir, mais pêle‑mêle
avec les autres et sans en préciser les fonctions. La version du texte
votée la première fois au CC (il y en a eu d'autres depuis, et
d'autres votes, ce qui rend bien difficile le travail d'amendement) disait
même explicitement qu'il «ne s'agit pas défaire
prévaloir un corporatisme de «conseils d'usine» sur toute la
société». Chacun pourra noter que les guillemets ne sont pas sur corporatisme
mais sur conseils
d'usine...
La volonté, certes louable, qu'a Matti d'insister sur
le caractère démocratique du nouvel Etat, le conduit à
«tordre le bâton» jusqu'au delà de la limite
décente. Polarisé sur l'idée de la majorité
numérique (en France) du prolétariat, il en vientà suggérer
que c'est ce caractère majoritaire qui fonde la légitimité
de la prise du pouvoir par les travailleurs et non le caractère
historiquement dépassé du capitalisme ou des systèmes
antérieurs. «La dictature, déguisée ou non, c'est
une minorité qui gouverne contre une majorité, pas dans le cas
inverse». Est‑ce
à dire que la Révolution russe était
prématurée, avec ses ouvriers minoritaires ? Ou qu'elle aurait du
fonder un Etat des ouvriers et des paysans, ce qui l'aurait rendue majoritaire
? Ou que la dictature du prolétariat soit bonne pour les pays sous‑développés
mais qu'il faille trouver autre chose pour la France ? En fait Matti
dérape parce qu'il fait du pouvoir prolétarien une question
numérique (démocratique) et non politique. Et il glisse
insensiblement vers une distinction théorique entre démocratie
socialiste et dictature du prolétariat, formules jusqu'ici absolument
synonymes dans notre programme. Pourtant, dans les pays où la classe
ouvrière est sociologiquement majoritaire comme dans ceux où elle
est parfaitement minoritaire le pouvoir des travailleurs, la dictature du prolétariat
est une condition obligatoire pour assurer la libération de l'ensemble
des opprimés. A moins de passer à profits et pertes l'ensemble de
notre bagage théorique, des Thèses d'avril à la Révolution
permanente...
La démocratie au profit de qui ?
Toujours soucieux de présenter le projet le plus
séduisant possible et donc (selon lui) le plus
«démocratique», Matti tourne autour du pot, évitant
de se prononcer clairement sur la question suivante: au profit de qui les
droits démocratiques devront‑ils être étendus de
façon illimitée ? Qui va trancher en dernière instance ?
Il y a derrière l'idée que, pour être crédibles,
nous devons codifier dès à présent le comportement qu'aura
la révolution par rapport à la contre‑révolution. Le
tiers du chapitre 4.2 du projet de manifeste est entièrement
focalisé sur le traitement que l'État nouveau réservera
à la bourgeoisie après son renversement. Pourtant il y a un
océan entre le matérialisme et la théorie du droit
naturel qui
prétend codifier des normes juridiques permanentes.
Cette frénésie de crédibilité
pose aussi problème sur la façon dont nous argumentons notre
programme auprès des masses et finalement sur notre analyse de la
situation politique. Pensons‑nous que c'est vraiment ce qui
préoccupe les travailleurs ? Ne serait‑ce pas plutôt le sort
qui leur sera réservé dans un État socialiste ainsi que
celui que lui font subir dès aujourd'hui les appareils pourris de la
< gauche» ? Le texte de Matti donne souvent plus l'impression de
s'inscrire davantage dans l'actuel débat médiatico‑littéraire
sur la « fin du communisme» que dans l'apport de réponses
concrètes aux millions de travailleurs déroutés qui ont
déjà abandonné la simple envie de participer au jeu
électoral.
Il y a dans le projet de manifeste toute une série de
contorsions pour essayer de justifier la limitation préalable des
possibilités du prolétariat d'exercer sa dictature de classe.
Elles sont assez bien résumées par la phrase suivante : «La
prééminence du salariat ne saurait être assurée
par des artifices antidémocratiques, elle doit s' imposer par sa place
dans la production, son nombre, sa conscience." Il y a déjà une
contradiction entre les idées de «prééminence du
salariat» et «d'artifices antidémocratiques». Si le
pouvoir du prolétariat c'est l'extension gigantesque des libertés
pour les travailleurs, il ne peut en aucun cas se défendre par des
atteintes à celles‑ci. A moins de reprocher au prolétariat
de risquer d'être antidémocratique vis à vis des autres
couches sociales, d'identifier démocratie et respect de
l'intégrité de la bourgeoisie... Une place centrale dans la
production ne garantit quant à elle pas du tout la détention du
pouvoir : si c'était le cas les travailleurs gouverneraient depuis plus
d'un siècle. Ce n'est pas non plus le nombre, et il n'y a toujours pas
de voie électorale au socialisme, même aux USA ou en Allemagne,
malgré la faiblesse numérique des possédants. C'est en
partie la conscience mais cela ne suffit pas car les actions de la contre‑révolution
peuvent aussi l'infléchir dans un sens négatif comme au
Nicaragua. Il y a donc un sérieux problème quand Matti propose
des piliers en trompe l'oeil pour fonder l'État et que le seul
élément nouveau qu'il apporte a, lui, un caractère
destructeur. La défense du caractère ouvrier de l'Etat n'est pas
à chercher dans le marc de café des < droits» pour les
exploiteurs ni dans les chiffres, la sociologie descriptive ou l'humanisme
idéaliste. Elle tient à 100% dans ce que Matti ne nomme pas : la
politique. Et
l'économie ? Voulant visiblement donner un fondement matérialiste
à ses conceptions, Matti développe sur ce terrain des
thèses aussi schématiques que gauchistes : on nationalise tout et
le tour est joué ! La difficulté c'est que les choses ne se
passent pas exactement aussi simplement. L'État ouvrier ce n'est pas la
démocratie abstraite et 51% d'entreprises étatiques. A moins de
prôner l'autarcie et la récession, on peut même
prévoir qu'un État ouvrier, ne pouvant rompre totalement avec le
marché mondial, devra composer avec un secteur privé plus ou
moins important pendant une période prolongée. Et qu'il y aura
donc un certain nombre (le plus petit possible) de capitalistes, des secteurs
bourgeois dans la société. La capacité du prolétariat
à les contrôler, voire à les museler si besoin est,
dépendant à nouveau de sa prééminence politique. Les mesures que le
prolétariat devra prendre contre les secteurs bourgeois ne
relèveront pas d'une conception juridique figée, contrairement
à ce que proclame Matti. Une telle vision idéaliste (s'en tenir
aux « actes prouvés» de sabotage) c'est l'autolimitation
préalable des travailleurs face à la contre-révolution: La
vérité, et il faut dire la vérité aux masses, c'est
que le pouvoir ouvrier devra agir d'un point de vue concret, donc fluctuant, en
fonction de la menace que représente à un moment donné la
bourgeoisie.
Actualité de la constituante ?
Le changement institutionnel doit s'opérer selon
Matti après la convocation d'une Assemblée constituante. Soit. Le
problème vient quand il mélange deux choses totalement distinctes
: une Constituante soviétique convoquée APRÈS la prise du
pouvoir pour définir les institutions de l'État ouvrier et la
revendication de la convocation d'une constituante en régime capitaliste
(en général dictatorial ou fasciste) qui est un moyen tactique
d'avancer VERS la révolution. Quand Matti, propose d'inscrire aujourd'hui
la revendication de
la constituante dans notre programme d'action contre la Vè
république, il commet à la fois une terrible erreur
d'appréciation politique (identique à celle des lambertistes) et
une confusion totale. Confusion qui n'était d'ailleurs pas celle de la
nouvelle référence de Matti, Rosa Luxembourg (!) qui reprochait
aux bolcheviks de ne pas avoir convoqué de nouvelle Constituante
après la révolution mais les approuvait d'avoir dissous la
première, à majorité bourgeoise car élue sur des
listes établies avant la prise du pouvoir par les soviets (à
l'époque de la révolution démocratique). Dans le contexte
présent d'un pays qui a fait sa révolution démocratique il
y a deux cents ans, agiter l'exigence de la Constituante ne saurait avoir comme
sens que de faire la courte échelle aux partisans d'un retour à
la Quatrième république (les amis de Lambert ?) ou à
Julien Dray qui prépare la VIème ! ... Il est souhaitable
d'être un peu plus prudent et de garder à l'esprit qu'une
Constituante peut aussi être un ennemi des masses. C'est ce qu'ont
montré les exemples du Pérou en 1978 ou, de façon plus
ancienne, de l'Allemagne et de l'Espagne. Dans ce dernier pays, en 1931,
Trotsky opposait
au mot d'ordre de constituante celui de constituante révolutionnaire
«Nous devons démasquer
impitoyablement le caractère charlatanesque du mot d'ordre de Cortes
constituantes dans la bouche de la bourgeoisie de «gauche» qui, en
réalité, ne veut que la conciliation, par la grâce du roi
et de Berenguer, en vue d'un marchandage avec les vieilles cliques dirigeantes
et privilégiées. Une véritable Assemblée
constituante ne peut être convoquée que par un gouvernement
révolutionnaire, à la suite d'un soulèvement victorieux
des ouvriers, des soldats et des paysans.»
Le débat qui traverse la T13 n'est finalement pas un
débat sur la «démocratie» mais bien sur la dictature
du prolétariat, la transition au socialisme, la Révolution elle‑même.
C'est pour cela qu'il doit être mené de façon
prolongée. C'est pour cela que le texte de Matti ne doit pas figurer
dans la plate‑forme d'une tendance qui se comporte de façon
sérieuse en politique. Mais c'est aussi un débat qui concerne
toute la LCR car il entre en résonance avec diverses prises de positions
dans toutes les tendances.
Dans Rouge (n° 1470) on a vu Picquet (3) faire un pas
aussi nouveau que surprenant vers les positions de Matti en se livrant aux joies de l 'appel à la
Constituante. D'ailleurs il n'échappe pas à la contradiction
pointée plus haut. Picquet note à juste titre que les questions
institutionnelles nécessitent «autre chose qu'un
référendum aux conditions imposées par le monarque en
exercice". Il
précise aussi que la demande d'une Constituante doit être
portée par un mouvement de masse important. Mais l'argument
avancé contre le référendum Mitterrand vaut aussi contre
sa Constituante : convoquée par le pouvoir, même et surtout dans
une situation pré-révolutionnaire, elle ne saurait être
autre chose qu'une diversion, le retour sur le terrain parlementaire si bien
réussi par De Gaulle en juin 1968.
Incontestablement plus orthodoxe que le projet de Matti sur
la question de la démocratie ouvrière, celui de Ségur (4)
converge néanmoins sur de nombreux points. Et Ségur se paie
même le luxe de mettre en avant un point laissé entre
parenthèses par Matti aujourd'hui : l'affaire des deux chambres. Il
s'enferme quant à lui dans la contradiction qui consiste d'un côté
à proposer la distinction entre le pouvoir des conseils d'entreprise et
celui de l'État et de l'autre à vouloir réduire
l'autonomisation de ce même État...
A chacun de réfléchir et d'agir d'ici le
congrès pour que le Vent d'Est (5) serve à autre chose qu'à
gonfler les voiles des aggiornamento n
(1) La tendance dite “T13” avait
été fondée par 13 membres du comité central de la
LCR, dont l’auteur de ce texte. Cette tendance éclata au 10ème
congrès autour des questions abordées par le présent article.
(2) Pseudonyme de Gérard Filoche, aujourd’hui
membre dirigeant du Parti socialiste
(3) et (4) Christian Piquet et Ségur étaient
des représentants de la majorité de la LCR. Ils en sont toujours
des dirigeants de premier plan.
(5) Titre du bulletin de la «T13» et d’un
rassemblement organisé par la LCR à l’occasion des
mouvements en Europe de l’Est.