NOTRE CONCEPTION DE LA TRANSITION

AU SOCIALISME :

DES DERIVES INQUIETANTES

 

Par Raymond Debord (24/11/1991)

 

Ce texte est initialement paru dans un bulletin intérieur de la LCR, « 10ème congrès de la LCR, contribution au débat »,  numéro spécial supplément n°3 au n°112-113 de la revue Critique communiste (janvier 1991). Il était alors signé « Damien », pseudonyme de Debord au sein de la LCR.

 

 

La chute des dictatures de l'Est a réjoui l'ensemble des militants trotskystes, à commencer par ceux de la LCR, mais a également eu un certain nombre d'effets secondaires pour le moins curieux. Les plus connus sont la propension d'un certain nombre de militants de la majorité à considérer que les «carottes étaient cuites» quant au rétablissement du capitalisme en URSS avant de sombrer dans un défaitisme pouvant sembler parfois friser la nostalgie. Moins connus sont les effets sur les membres de la T13 (1), pris d'une soudaine velléité de se livrer à des rectifications programmatiques sur la question de la «démocratie». Comme si le trotskisme avait lui aussi pêché sur la question alors que c'est ce qui fait son identité depuis 67 ans face au stalinisme ! C'est ainsi que sont apparues les théorisations brumeuses comme celles qui nous sont offertes aujourd'hui sur le thème de l'État et de la transition au socialisme. C'est Matti (2) qui a incontestablement le privilège d'avoir élaboré le premier une nouvelle vision de ces différents concepts, passant insensiblement d'une insistance sur l'importance pour les révolutionnaires de s'appuyer sur les aspirations démocratiques des masses (idée commune à la T.13) à une redéfinition programmatique générale. Le tournant a été l'article «Champagne et démocratie» dans la revue Le Marxisme aujourd'hui, le développement final intervenant dans le «projet de manifeste» pour la LCR et le texte de polémique «Quelques réponses à plusieurs textes » (disponible sur demande).

 

Un état ouvrier ?

 

Parlant de la forme d'État succédant à l'État bourgeois, Matti remplace souvent le terme d'État ouvrier par celui d'État démocratique, ce qui résume assez bien le problème général : luttons ‑ nous pour le pouvoir des travailleurs ou pour la «démocratie» ? Ou encore : défendons nous la nécessité historique d'aller vers une nouvelle forme d'organisation sociale qui permette de développer les forces productives ou appelons nous de nos voeux le fait que la classe ouvrière réalise l'Idée de la démocratie ? La façon dont Matti présente les choses risque fort de nous faire dériver d'une analyse scientifique vers une métaphysique de la démocratie fort peu opérationnelle.

 

Mais nous savons depuis longtemps qu'une Révolution démocratique et une Révolution prolétarienne sont deux choses distinctes, même si elles peuvent être liées. Se refusant encore à les fondre totalement (logique ultime de sa position), Matti redonne vigueur à la notion de citoyens, faisant de ceux ‑ ci un des deux groupes sociaux appelés à s'associer dans la gestion de l'État nouveau. Cette résurrection du «citoyen» est d'autant plus curieuse qu'elle est motivée, selon Matti, par la volonté de le fusionner avec le producteur. Cela pourrait être louable si l'idée était de voir les travailleurs jouir d'une citoyenneté effective (contrôle des moyens de productions). Malheureusement ce n'est pas ça, mais presque le contraire qui est proposé, puisque Matti confie au groupe (inter‑classiste) des citoyens des pouvoirs distincts de ceux des travailleurs dans l'État. Le terme de producteurs, que Matti utilise visiblement dans le sens de travailleurs n'en reste pas moins extrêmement confus. Sa mise à la mode par les Refondateurs du P.C.F. n'est d'ailleurs pas un hasard: elle leur permet d'éviter d'opposer d'un point de vue de classe travailleurs et bourgeoisie «productrice» dans leur optique nationaliste. Autre inconvénient du tenue générique de «producteurs»: celui de passer sous silence un problème sur lequel la LCR a bien peu réfléchi, celui des ALLIANCES DE CLASSES dans une révolution socialiste en France. Le problème est donc de clarifier sur ce que sont les citoyens dont Matti nous parle et la façon dont leur combat s'articule avec celui des travailleurs. Et SURTOUT de savoir si l'État nouveau sera un État ouvrier ou un État démocratique s'appuyant sur plusieurs classes sans qu'aucune ne domine explicitement. On peut même, sans faire de faux procès, être plus qu'inquiets quand Matti écrit que les institutions devront «assurer le pouvoir des citoyens‑producteurs», en un seul mot. Ce refus de trancher l'a d'ailleurs conduit à préconiser dans son article «Champagne et démocratie» (mais sans le reprendre dans le projet de Manifeste) un système à deux chambres «l'une représentant tous les citoyens, l'autre les producteurs, avec une interaction équilibrée de leurs pouvoirs». On saisit assez bien le problème : il ne peut pas y avoir d'interaction équilibrée entre une Assemblée de citoyens élue selon les critères de la démocratie bourgeoise (même avec la proportionnelle de l'Italie ou d'Israël...) et une Assemblée des conseils ouvriers. Il ne peut y avoir qu'une lutte pour la prédominance, lutte qui déterminera si l'État sera bourgeois (même démocratique) ou ouvrier. La seconde solution étant la plus souhaitable...

 

«Notre expérience, l'étude de cette expérience font ressortir que toutes les anciennes tâches se résument à une seule pour le pouvoir soviétique ou contre; soit pour le pouvoir bourgeois, pour la démocratie, pour les formes de démocratie qui, promettant l'égalité des affamés et des repus, l'égalité du capitaliste et de l'ouvrier quant au dépôt du bulletin de vote, des exploiteurs et des exploités, n'ont fait que dissimuler l'esclavage capitaliste ; soit pour le pouvoir du prolétariat, pour la répression implacable des exploiteurs, pour l'État soviétique.» (Lénine)

 

Dictature de classe : une notion périmée ?

 

La question se corse encore quand Matti donne pour programme d'élaboration de ces nouvelles institutions, non pas ce que nous projetons d'ordinaire (système soviétique), mais la codification de ce que sont nos revendications transitoires dans le cadre du système actuel. La révocabilité des élus, l'Assemblée unique, la proportionnelle etc. sont avancées par nous depuis 1934 comme «faisant un pont> entre une situation donnée et la révolution, pas comme le programme maximum de la démocratie socialiste ! Sans doute conscient de la difficulté, Matti introduit les conseils d' usine comme un des organes du pouvoir, mais pêle‑mêle avec les autres et sans en préciser les fonctions. La version du texte votée la première fois au CC (il y en a eu d'autres depuis, et d'autres votes, ce qui rend bien difficile le travail d'amendement) disait même explicitement qu'il «ne s'agit pas défaire prévaloir un corporatisme de «conseils d'usine» sur toute la société». Chacun pourra noter que les guillemets ne sont pas sur corporatisme mais sur conseils d'usine...

 

La volonté, certes louable, qu'a Matti d'insister sur le caractère démocratique du nouvel Etat, le conduit à «tordre le bâton» jusqu'au delà de la limite décente. Polarisé sur l'idée de la majorité numérique (en France) du prolétariat, il en vientà suggérer que c'est ce caractère majoritaire qui fonde la légitimité de la prise du pouvoir par les travailleurs et non le caractère historiquement dépassé du capitalisme ou des systèmes antérieurs. «La dictature, déguisée ou non, c'est une minorité qui gouverne contre une majorité, pas dans le cas inverse». Est‑ce à dire que la Révolution russe était prématurée, avec ses ouvriers minoritaires ? Ou qu'elle aurait du fonder un Etat des ouvriers et des paysans, ce qui l'aurait rendue majoritaire ? Ou que la dictature du prolétariat soit bonne pour les pays sous‑développés mais qu'il faille trouver autre chose pour la France ? En fait Matti dérape parce qu'il fait du pouvoir prolétarien une question numérique (démocratique) et non politique. Et il glisse insensiblement vers une distinction théorique entre démocratie socialiste et dictature du prolétariat, formules jusqu'ici absolument synonymes dans notre programme. Pourtant, dans les pays où la classe ouvrière est sociologiquement majoritaire comme dans ceux où elle est parfaitement minoritaire le pouvoir des travailleurs, la dictature du prolétariat est une condition obligatoire pour assurer la libération de l'ensemble des opprimés. A moins de passer à profits et pertes l'ensemble de notre bagage théorique, des Thèses d'avril à la Révolution permanente...

 

La démocratie au profit de qui ?

 

Toujours soucieux de présenter le projet le plus séduisant possible et donc (selon lui) le plus «démocratique», Matti tourne autour du pot, évitant de se prononcer clairement sur la question suivante: au profit de qui les droits démocratiques devront‑ils être étendus de façon illimitée ? Qui va trancher en dernière instance ? Il y a derrière l'idée que, pour être crédibles, nous devons codifier dès à présent le comportement qu'aura la révolution par rapport à la contre‑révolution. Le tiers du chapitre 4.2 du projet de manifeste est entièrement focalisé sur le traitement que l'État nouveau réservera à la bourgeoisie après son renversement. Pourtant il y a un océan entre le matérialisme et la théorie du droit naturel qui prétend codifier des normes juridiques permanentes.

Cette frénésie de crédibilité pose aussi problème sur la façon dont nous argumentons notre programme auprès des masses et finalement sur notre analyse de la situation politique. Pensons‑nous que c'est vraiment ce qui préoccupe les travailleurs ? Ne serait‑ce pas plutôt le sort qui leur sera réservé dans un État socialiste ainsi que celui que lui font subir dès aujourd'hui les appareils pourris de la < gauche» ? Le texte de Matti donne souvent plus l'impression de s'inscrire davantage dans l'actuel débat médiatico‑littéraire sur la « fin du communisme» que dans l'apport de réponses concrètes aux millions de travailleurs déroutés qui ont déjà abandonné la simple envie de participer au jeu électoral.

Il y a dans le projet de manifeste toute une série de contorsions pour essayer de justifier la limitation préalable des possibilités du prolétariat d'exercer sa dictature de classe. Elles sont assez bien résumées par la phrase suivante : «La prééminence du salariat ne saurait être assurée par des artifices antidémocratiques, elle doit s' imposer par sa place dans la production, son nombre, sa conscience." Il y a déjà une contradiction entre les idées de «prééminence du salariat» et «d'artifices antidémocratiques». Si le pouvoir du prolétariat c'est l'extension gigantesque des libertés pour les travailleurs, il ne peut en aucun cas se défendre par des atteintes à celles‑ci. A moins de reprocher au prolétariat de risquer d'être antidémocratique vis à vis des autres couches sociales, d'identifier démocratie et respect de l'intégrité de la bourgeoisie... Une place centrale dans la production ne garantit quant à elle pas du tout la détention du pouvoir : si c'était le cas les travailleurs gouverneraient depuis plus d'un siècle. Ce n'est pas non plus le nombre, et il n'y a toujours pas de voie électorale au socialisme, même aux USA ou en Allemagne, malgré la faiblesse numérique des possédants. C'est en partie la conscience mais cela ne suffit pas car les actions de la contre‑révolution peuvent aussi l'infléchir dans un sens négatif comme au Nicaragua. Il y a donc un sérieux problème quand Matti propose des piliers en trompe l'oeil pour fonder l'État et que le seul élément nouveau qu'il apporte a, lui, un caractère destructeur. La défense du caractère ouvrier de l'Etat n'est pas à chercher dans le marc de café des < droits» pour les exploiteurs ni dans les chiffres, la sociologie descriptive ou l'humanisme idéaliste. Elle tient à 100% dans ce que Matti ne nomme pas : la politique. Et l'économie ? Voulant visiblement donner un fondement matérialiste à ses conceptions, Matti développe sur ce terrain des thèses aussi schématiques que gauchistes : on nationalise tout et le tour est joué ! La difficulté c'est que les choses ne se passent pas exactement aussi simplement. L'État ouvrier ce n'est pas la démocratie abstraite et 51% d'entreprises étatiques. A moins de prôner l'autarcie et la récession, on peut même prévoir qu'un État ouvrier, ne pouvant rompre totalement avec le marché mondial, devra composer avec un secteur privé plus ou moins important pendant une période prolongée. Et qu'il y aura donc un certain nombre (le plus petit possible) de capitalistes, des secteurs bourgeois dans la société. La capacité du prolétariat à les contrôler, voire à les museler si besoin est, dépendant à nouveau de sa prééminence politique. Les mesures que le prolétariat devra prendre contre les secteurs bourgeois ne relèveront pas d'une conception juridique figée, contrairement à ce que proclame Matti. Une telle vision idéaliste (s'en tenir aux « actes prouvés» de sabotage) c'est l'autolimitation préalable des travailleurs face à la contre-révolution: La vérité, et il faut dire la vérité aux masses, c'est que le pouvoir ouvrier devra agir d'un point de vue concret, donc fluctuant, en fonction de la menace que représente à un moment donné la bourgeoisie.

 

Actualité de la constituante ?

 

Le changement institutionnel doit s'opérer selon Matti après la convocation d'une Assemblée constituante. Soit. Le problème vient quand il mélange deux choses totalement distinctes : une Constituante soviétique convoquée APRÈS la prise du pouvoir pour définir les institutions de l'État ouvrier et la revendication de la convocation d'une constituante en régime capitaliste (en général dictatorial ou fasciste) qui est un moyen tactique d'avancer VERS la révolution. Quand Matti, propose d'inscrire aujourd'hui la revendication de la constituante dans notre programme d'action contre la Vè république, il commet à la fois une terrible erreur d'appréciation politique (identique à celle des lambertistes) et une confusion totale. Confusion qui n'était d'ailleurs pas celle de la nouvelle référence de Matti, Rosa Luxembourg (!) qui reprochait aux bolcheviks de ne pas avoir convoqué de nouvelle Constituante après la révolution mais les approuvait d'avoir dissous la première, à majorité bourgeoise car élue sur des listes établies avant la prise du pouvoir par les soviets (à l'époque de la révolution démocratique). Dans le contexte présent d'un pays qui a fait sa révolution démocratique il y a deux cents ans, agiter l'exigence de la Constituante ne saurait avoir comme sens que de faire la courte échelle aux partisans d'un retour à la Quatrième république (les amis de Lambert ?) ou à Julien Dray qui prépare la VIème ! ... Il est souhaitable d'être un peu plus prudent et de garder à l'esprit qu'une Constituante peut aussi être un ennemi des masses. C'est ce qu'ont montré les exemples du Pérou en 1978 ou, de façon plus ancienne, de l'Allemagne et de l'Espagne. Dans ce dernier pays, en 1931, Trotsky opposait au mot d'ordre de constituante celui de constituante révolutionnaire

«Nous devons démasquer impitoyablement le caractère charlatanesque du mot d'ordre de Cortes constituantes dans la bouche de la bourgeoisie de «gauche» qui, en réalité, ne veut que la conciliation, par la grâce du roi et de Berenguer, en vue d'un marchandage avec les vieilles cliques dirigeantes et privilégiées. Une véritable Assemblée constituante ne peut être convoquée que par un gouvernement révolutionnaire, à la suite d'un soulèvement victorieux des ouvriers, des soldats et des paysans.»

 

Un débat qui nous concerne tous

 

Le débat qui traverse la T13 n'est finalement pas un débat sur la «démocratie» mais bien sur la dictature du prolétariat, la transition au socialisme, la Révolution elle‑même. C'est pour cela qu'il doit être mené de façon prolongée. C'est pour cela que le texte de Matti ne doit pas figurer dans la plate‑forme d'une tendance qui se comporte de façon sérieuse en politique. Mais c'est aussi un débat qui concerne toute la LCR car il entre en résonance avec diverses prises de positions dans toutes les tendances.

Dans Rouge (n° 1470) on a vu Picquet (3) faire un pas aussi nouveau que surprenant vers les positions de Matti en se livrant  aux joies de l 'appel à la Constituante. D'ailleurs il n'échappe pas à la contradiction pointée plus haut. Picquet note à juste titre que les questions institutionnelles nécessitent «autre chose qu'un référendum aux conditions imposées par le monarque en exercice". Il précise aussi que la demande d'une Constituante doit être portée par un mouvement de masse important. Mais l'argument avancé contre le référendum Mitterrand vaut aussi contre sa Constituante : convoquée par le pouvoir, même et surtout dans une situation pré-révolutionnaire, elle ne saurait être autre chose qu'une diversion, le retour sur le terrain parlementaire si bien réussi par De Gaulle en juin 1968.

 

Incontestablement plus orthodoxe que le projet de Matti sur la question de la démocratie ouvrière, celui de Ségur (4) converge néanmoins sur de nombreux points. Et Ségur se paie même le luxe de mettre en avant un point laissé entre parenthèses par Matti aujourd'hui : l'affaire des deux chambres. Il s'enferme quant à lui dans la contradiction qui consiste d'un côté à proposer la distinction entre le pouvoir des conseils d'entreprise et celui de l'État et de l'autre à vouloir réduire l'autonomisation de ce même État...

 

A chacun de réfléchir et d'agir d'ici le congrès pour que le Vent d'Est (5) serve à autre chose qu'à gonfler les voiles des aggiornamento n

 

 

 

Notes

 

(1) La tendance dite “T13” avait été fondée par 13 membres du comité central de la LCR, dont l’auteur de ce texte. Cette tendance éclata au 10ème congrès autour des questions abordées par le présent article.

(2) Pseudonyme de Gérard Filoche, aujourd’hui membre dirigeant du Parti socialiste

(3) et (4) Christian Piquet et Ségur étaient des représentants de la majorité de la LCR. Ils en sont toujours des dirigeants de premier plan.

(5) Titre du bulletin de la «T13» et d’un rassemblement organisé par la LCR à l’occasion des mouvements en Europe de l’Est.