Pierre Lambert, 1920-2008
Un vrai bloc d'histoire sur
lequel on raconte beaucoup d'‰neries
Vincent PRESUMEY (20/01/2008)
La mort de Pierre Lambert, ˆ l'‰ge de 87 ans
ce mercredi 16 janvier, suscite forcŽment deux types de commentaires. Les uns,
hagiographiques, les autres, diabolisant. Il est incontestable que Pierre
Lambert reprŽsente une page de l'histoire du mouvement ouvrier franais.
Son parti, le PT en voie d'tre rebaptisŽ "parti ouvrier
indŽpendant", et son courant qui contr™le en fait le dit
"parti", le "courant communiste internationaliste du PT",
le prŽsente comme le "dirigeant de la IV¡ Internationale". Nous
sommes lˆ dans le registre de la mystique et de la mystification, un peu comme
ces sectes chrŽtiennes qui se prŽsentent comme dŽpositaires du mandat divin :
le bon peuple ne sait mme pas que ce parti rŽvolutionnaire, indŽpendant,
dŽmocratique, dont la classe ouvrire et tous les opprimŽs ont rŽellement
besoin, a ŽtŽ proclamŽ "construit" par les partisans de Pierre
Lambert, de mme que l' organisation internationale dont il serait la section
franaise. Oyez, oyez, la bonne nouvelle ... personne ne l'entend puisque c'est un bobard,
grossier et, au fond, irrespectueux envers la classe ouvrire.
D'un autre c™tŽ les commentateurs journalistiques patentŽs expliquent
que "le mystŽrieux Lambert" pratiquait l' "entrisme" et
s'embarquent dans de fumeuses spŽculations : jusqu'o Lambert avait-il placŽ
ses pions ? Au delˆ de la rue de SolfŽrino et du sige de FO, allaient-ils
jusqu'ˆ l'ElysŽe ? jusqu'au Vatican ? Carla Bruni a-t'elle ŽtŽ placŽe par les
"lambertos" ? Car ils sont partout, les vrais, les faux, les ex et
les pas tout ˆ fait ! Ils ont des signes, ils se reconnaissent entre eux,
faites trŽs attention ... C'est ainsi que dans les salles de rŽdaction et dans
les organisations politiques ou syndicales, se rencontrent des
"lambertologues" ˆ la rŽputation construite sur la connaissance
supposŽe de "qui en est". Soyons clairs : avant de parler de Lambert
et d'un Žventuel "lambertisme", il faut se dŽprendre de
l'antilambertisme, ce systme de fantasmes sur des agents infiltrŽs tissant
leur toile, avatars des thŽories attribuant des complots ˆ tel ou tel groupe
idŽologique, ethnique ou religieux, dont on voit bien ˆ quels vieux thmes ils
s'abreuvent, consciemment ou inconsciemment.
Nous avons besoin d'une approche dŽmystifiŽe, dŽpassionnŽe, la•que en
somme, de l'histoire de Lambert et de l'organisation qu'il a construite.
Beaucoup l'ont chargŽe de dŽfauts qui Žtaient en fait aussi en grande partie
les leurs : sectarisme, violence latente et parfois ouverte, culte du chef,
machisme. La vieille OCI a ŽtŽ, aprŽs mai 68, le bouc Žmissaire des gauchistes,
des staliniens et de certains chrŽtiens de gauche. J'ose prŽtendre que ceux qui
sont passŽs par l'Žcole de la vieille OCI et se sont consciemment dŽfaits du
manteau sectaire et affabulateur y ont par contre beaucoup appris et irriguent
aujourd'hui, en effet, non comme une bande de comploteurs, mais comme des
militants ayant une expŽrience ˆ Žchanger, le mouvement ouvrier franais. La
balance penche du bon c™tŽ au solde final de l'histoire : en matire de
formation de militants, de combattants, d'intellectuels, Lambert a finalement
fait du bon boulot; au total, si l'on regarde ceux qui ont rompu avec lui ou
qu'il a exclus ! Contradictoire ? Bien sžr : la vie est compliquŽe, la vie est
dialectique.
Du jeune Boussel ˆ l'OCI.
Pierre Boussel, issu d'un milieu fort pauvre, nŽ le 9 juin 1920 ˆ
Montreuil et parfait "titi parigot" de Montreuil avec son ami de
jeunesse Essel (le futur patron de la FNAC), est devenu militant trotskyste
dans les annŽes 1930, c'est-ˆ-dire au temps o nazisme et stalinisme se
dressaient comme deux cauchemars complŽmentaires barrant l'horizon des
magnifiques Žlans rŽvolutionnaires des ouvriers franais et des ouvriers et
paysans espagnols et catalans en 36. Il est donc d'une gŽnŽration qui conna”t ˆ
la fois les pratiques et les habitus du "vieux" mouvement ouvrier, celui
de juin 36, et dans laquelle se sont isolŽs des outsiders, des fortes ttes opposŽes au stalinisme et
au Front populaire, cette alliance avec la bourgeoisie au motif d'antifascisme
qui a finalement ouvert la route au fascisme : des fortes ttes, avec leurs
qualitŽs et leurs dŽfauts, h‰bleurs et pinailleurs. PassŽ des Jeunesses
communistes au trotskysme, ayant choisi le groupe minoritaire mais activiste de
Raymond Molinier et Pierre Frank et ayant tentŽ de s'inserrer dans les rangs de
la gauche socialiste pivertiste pour faire conna”tre ses thses -assez
sommaires : "b‰tis ton parti ! b‰ti ton soviet ! "-, le jeune Boussel
n'a pas choisi d'tre un militant professionnel : il l'est de fait, dans la
clandestinitŽ et la vache enragŽe, ˆ la suite de son arrestation pour
"propagange communiste nuisant ˆ la dŽfense nationale" dŽbut 1940 et
de sa sortie de prison en pleine dŽbacle de juin 40.
C'est pendant la guerre et l'occupation qu'il prend un profil
particulier dans le mouvement trotskyste. Dans les ComitŽs communistes
internationalistes dirigŽs alors par Henri Molinier (tuŽ en 44), il s'oppose
aux thses de ce dernier qui pense que l'ordre du pacte germano-soviŽtique est
installŽ pour au moins cinquante ans, et il est exclu de ce groupe (pour ses
divergences selon la version "lambertiste", pour avoir exposŽ
celles-ci dans une rŽunion de stagiaires, mettant en danger la sŽcuritŽ du
groupe, selon Michel Lequenne, un militant de cette pŽriode qui a beaucoup
Žcrit et qui dŽteste cordialement Lambert) peu avant la rŽunification gŽnŽrale
ˆ laquelle il participe en 44, donnant naissance au Parti Communiste
Internationaliste (PCI), fort d'environ 700 militants. Le camarade Lejeune (son
principal pseudo ˆ cette date) a donc ŽtŽ formŽ par l'Žcole Molinier-Franck,
activiste, anti-intellectualiste et souvent sectaire, dont sont issus par
ailleurs les fondateurs du futur courant "pabliste" ˆ l'origine de
l'actuelle LCR, mais il est ˆ part des courants et fractions du PCI formŽ en
44. Ce qui est dit lˆ est une premire approche pour l'histoire, mais la
quantitŽ d'erreurs involontaires ou malveillantes qui circulent dans les
papiers des journalistes sur le trotskysme dans la seconde guerre mondiale est
impressionnante. Disons simplement ici qu'aucun des courants trotskystes n'est
suspect peu ou prou de "collaboration" -ˆ la diffŽrence des
staliniens du Pacte germano-soviŽtique.
Lambert -c'est alors qu'il devient Lambert- s'affirme comme l'un des
responsables du travail syndical du PCI ˆ partir de 1945, avec notamment Daniel
Renard et Marcel Gibelin. RŽtrospectivement il est clair que cette activitŽ
syndicale fait partie des aspects du combat du PCI d'aprŽs-guerre qui ont
laissŽ le plus de traces. Elle a deux principaux faits d'arme ˆ son actif. Le
premier est la grve Renaut de 1947 -dont le leader le plus connu, Paul Bois,
est membre du groupe anctre de Lutte Ouvrire, mais il n'aurait pas jouŽ le
r™le d'orateur de masse qu'il joue alors sans la prŽsence d'autres militants
membres eux du PCI comme Daniel Renard ; cette grve fit basculer la situation
politique franaise en produisant notamment l'exclusion des ministres PCF du
gouvernement d'union nationale. Le second est sa contribution, via la tendance rŽvolutionnaire Ecole EmancipŽe
(qui ne doit surtout pas tre rŽduite au trotskysme mais dans laquelle
s'expriment les militants trotskystes) au maintien, contre la scission
syndicale entre CGT et CGT-FO, de l'unitŽ de la fŽdŽration enseignante de la
CGT, la FEN, avec droit de tendance, une option qui est ˆ l'origine de la place
longtemps occupŽe par la FEN puis, plus partiellement, par la FSU dans le
mouvement ouvrier franais.
Dans la version "lambertiste" officielle, Lambert est alors
le "chef" de la "Commission ouvrire" du PCI qui est censŽe
avoir ŽtŽ le foyer de rŽsistance aux "moeurs petites-bourgeoises" de
la direction reprŽsentŽe par Pierre Frank, puis de rŽsistance au
"pablisme". Cette reconstruction du passŽ faite aprŽs coup comporte
un noyau de rŽalitŽ, ˆ savoir que c'est l'ancrage syndical de plusieurs des
militants du PCI qui les a conduit ˆ rŽsister en 1951-1952 ˆ l'injonction
d'adhŽrer au PCF faite par Pablo en tant que "secrŽtaire gŽnŽral de la IV¡
Internationale" (sic) (c'est ainsi par exemple que le jeune Pierre BrouŽ,
qui vient de devenir un combattant syndical dŽfenseur des surveillants
d'internats dans les lycŽes, refuse l' "entrisme"). Au delˆ de ce
fait, cette version cherche ˆ valoriser le r™le de Lambert en le calquant sur
le principal "noyau ouvrier" censŽ avoir maintenu l'orthodoxie
trotskyste dans le mouvement : l'Žquipe du Socialist Workers Party
nord-amŽricain (SWP), avec James Patrick Cannon et avec lui Farrel Dobbs et les
dirigeants du syndicat des cammionneurs de Minneapolis, ˆ juste titre
lŽgendaires depuis leur grve Žpique de 1934. La thŽmatique de la "commission
ouvrire" qui aurait reprŽsentŽ en somme l'essence pure du combat pour
l'organisation indŽpendante de la classe ouvrire contre le pablisme qui
conduisait, effectivement, ˆ la liquidation des positions trotskystes par
ralliement aux staliniens sous prŽtexte de guerre mondiale imminente, est un
dŽcalque de la mythologie forgŽe dans le mouvement autour de l'Žquipe
amŽricaine. Un dŽcalque exactement similaire s'est produit autour de l'Žquipe
anglaise de Gerry Healy, surnommŽe le "Club", qui prŽtend s'inserrer
dans les profondeurs de la classe ouvrire en entrant dans le Labour Party et
en excluant en 1949, en accord avec Pablo et Pierre Frank, tous les autres
courants trotskystes britanniques.
Le mythe d'un groupe de valeureux militants menŽs dans les grves comme
dans la rŽsistance ˆ Pablo par Pierre Lambert est bien entendu faux, et
d'ailleurs si un militant pourrait prŽtendre avec plus de justification ˆ en
tre l'objet, ce n'est pas Lambert mais Daniel Renard. Inversement, existe une
version opposŽe, antithse du "lambertisme" officiel, exposŽe par
Michel Lequenne dans plusieurs articles et dans son livre Le trotskysme, une
histoire sans fard, et
reprise par l'essayiste superficiel Christophe Bourseiller, qui fait de Lambert
un odieux magouilleur ayant tentŽ de gagner les faveurs de Pablo puis obligŽ de
s'allier aux vrais antipablistes reprŽsentŽs notamment par Marcel Bleibtreu. En
fait, Lambert, exclu en 1950 de la CGT et qui devient alors employŽ d'une
caisse d'assurance maladie et, assez rapidement, permanent syndical Force
ouvrire, anime un regroupement de militants syndicaux antistaliniens mais
partisans de la rŽunification de la CGT sur la base de son indŽpendance de
classe (souvent symbolisŽe par la rŽfŽrence ˆ la Charte d'Amiens), avec un
journal, L'UnitŽ. Ce
journal mord sur la CGT et sur des militants du PCF et a un financement
provenant en partie de l'ambassade de la Yougoslavie de Tito. La rŽalitŽ
historique est bien que Lambert assiste d'abord avec une certaine rŽserve ˆ la
polŽmique entre partisans et adversaires de l' "entrisme" dans le PCF
et s'y engage lorsqu'il appara”t que la ligne que Pablo veut imposer au nom
d'une soi-disant "discipline internationale" conduirait ˆ liquider ce
regroupement syndical. De fait, celui-ci va s'Žtioler dans les annŽes qui
suivent, mais il a favorisŽ une rencontre et la naissance d'une amitiŽ qui
devait s'avŽrer fructueuse pour Pierre Lambert : celle, en 1952, du dirigeant
anarcho-syndicaliste de l'union dŽpartementale FO de Loire-Atlantique,
Alexandre HŽbert.
A mi-chemin en vŽritŽ du mythe de la glorieuse phalange des valeureux
syndicalistes, et de l'antimythe du sombre magouilleur sans principe, une
formule ironique de son vieux camarade qui mettra longtemps ˆ s'Žloigner de
lui, Claude Bernard dit Raoul, exprime sans doute assez bien ce qu'est alors
Lambert : le "contact Man" de l'organisation, un type pas forcŽment important en
lui-mme, et certainement pas un thŽoricien ni un analyste politique, mais un
organisateur qui noue des contacts et s'en prŽvaut, parmi lesquels Alexandre
HŽbert, mais aussi, temporairement, AndrŽ Marty lors de son exclusion du PCF,
et le dirigeant national algŽrien Messali Hadj. Or, la majoritŽ du PCI est
"exclue de la IV¡ Internationale" de manire parfaitement autoritaire
et bureaucratique, par Pablo, en 1952, ˆ cause du refus de l'
"entrisme" au PCF (notons cela pour les journalistes
"experts" : le "lambertisme" naitra du refus de l'
"entrisme" ! ) et est menacŽe, tout simplement, d'atrophie,
d'isolement, national et international. Dans ces conditions les talents du
"contact Man" sont dŽcisifs pour ne pas sombrer dans l'isolement
total envers le mouvement ouvrier franais rŽel.
Au plan international, cet isolement semble surmontŽ fin 1953 et les
"contacts" sont essentiellement le fait de Daniel Renard, le SWP
rompant avec Pablo, entra”nant le groupe anglais de Gerry Healy et les uns et
les autres formant avec le PCI franais un "ComitŽ international de la IV¡
Internationale". En rŽalitŽ cette nouvelle alliance internationale est
assez illusoire, malgrŽ le poids symbolique et moral du SWP (alors confrontŽ au
mac-carthysme). Chacun restera dans un relatif isolement, et c'est alors que le
PCI va progressivement tourner autour de la personne de Lambert au point de
pouvoir tre appelŽ, aprŽs 1958, "groupe Lambert". Plusieurs autres
personnalitŽs fortes en sont ŽliminŽes, Danos et Gibelin dŽs 1953, Bleibtreu et
Lequenne en 1955, et Daniel Renard va progressivement se replier, s'estomper.
1958 est l'annŽe clef, car la dŽfaite ouvrire que constitue la prise du
pouvoir par De Gaulle et la mise en place de la V¡ RŽpublique, plus le
ralliement de Messali Hadj, pris pour cible par le FLN algŽrien, ˆ De Gaulle,
alors que Lambert avait prŽsentŽ Messali comme le "LŽnine algŽrien",
sont des coups durs pour le groupe.
C'est alors, en 1959, et non pas en 1969 ˆ la suite de la dŽcision de
voter Non au rŽfŽrendum gaulliste, que Lambert et HŽbert votent pour la
premire fois pour le rapport moral au congrŽs de la CGT-Force ouvrire. C'est
lˆ un Žvnement inconnu, ignorŽ, des "lambertistes" Žvidemment, mais
aussi des antilambertistes patentŽs qui gŽnŽralement ne savent pas dŽmŽler,
dans leur hostilitŽ mŽlangŽe ˆ FO et au trotskysme, ce qui est insertion
normale dans une organisation syndicale rŽformiste et ce qui est caution des
aspects les plus droitiers, les plus dangereux, de la politique de ses
dirigeants. Or en 1959, ˆ la surprise des autres courants anarchistes,
syndicalistes rŽvolutionnaires ou socialistes de gauche, HŽbert et Lambert,
reprŽsentants reconnus de l'opposition de gauche dans FO, votent pour le
rapport moral d'une direction confŽdŽrale qui vient de refuser de voter Non au
premier rŽfŽrendum gaulliste, celui sur la constitution de la V¡ RŽpublique,
comme l'ont par contre fait la FEN et la CGT. Pas un mot, par exemple, de ce
premier et dŽcisif ralliement, dans le livre de Lambert et Gluckstein ItinŽraires, qui explique que ce qu'ils prŽsentent comme
l'alliance entre rŽvolutionnaires et rŽformistes pour sauvegarder le
"syndicalisme indŽpendant" de FO date de 1969. La vraie raison en est
que la direction de FO a exclu d'anciens opposants socialistes "de
gauche" mais "AlgŽrie franaise" autour de Raymond Le Bourre (un
ancien pivertistes qui finira au Front national ...) surpris par la presse dans
un ascenseur avec ... les hommes du gŽnŽral, Michel DebrŽ et Jacques Soustelle.
Cette rupture est censŽe garantir l' "indŽpendance syndicale" mme en
soutenant en fait De Gaulle ! HŽbert et Lambert deviennent alors l'opposition
officielle, intŽgrŽe dans l'appareil de la confŽdŽration.
Un autre fait peu connu mŽrite d'tre rapportŽ ici, car il souligne des
Žvolutions parallles entre organisations dont la culture militante et la
culture tout court finissent ˆ long terme par diverger : c'est aussi en 1958
que le groupe Voix ouvrire et le groupe La VŽritŽ dit "groupe
Lambert" entrent en contact, sans aucun doute sous la forme d'un
"dialogue de chef ˆ chef" qui conforte chacun des deux chefs dans son
propre groupe, Lambert d'une part, Robert Barcia dit Hardy d'autre part, et que
des diffusions communes sont organisŽes devant les entreprises avec des mesures
de protection contre les agressions staliniennes : selon Robert Barcia, "Gr‰ce
ˆ Lambert, nous nous sommes ouverts sur la province" (entretien dans La vŽritable histoire de
Lutte Ouvrire, 2003),
autrement dit le "joint venture" a surtout profitŽ ˆ Voix Ouvrire et
Lambert a contribuŽ de manire dŽcisive au dŽveloppement national de ce courant
rival !
L'OCI et sa plus Žminente mŽdiocritŽ.
La physionomie du noyau dirigeant de ce qui
sera l'OCI se dessine donc de manire durable en ces annŽes, et Lambert en est
le personnage central, le dirigeant reconnu. Cette physionomie est double. Elle
repose en effet sur deux piliers.
Celui d'un groupe de quelques dizaines de militants ˆ la fin des annŽes
1950, puis quelques centaines ˆ la fin des annŽes 1960, basŽ sur une solide
formation marxiste et trotskyste, caractŽrisŽe par la dimension internationale
de ses analyses, enrichies par les contributions d'intellectuels comme les
historiens Pierre BrouŽ et Jean-Jacques Marie, d'une part, les thŽoriciens
StŽphane Just et GŽrard Bloch, d'autre part, qui cherche ˆ rŽsoudre la
"crise de la direction rŽvolutionnaire internationale du prolŽtariat ˆ
laquelle se rŽsoud la crise de l'humanitŽ" par des interventions
unitaires, des dŽbats historico-thŽoriques au couteau, et des regroupements
internationaux combinant "reconstruction de la IV¡ Internationale"'
par alliance avec des courants trotskystes antipablistes -SWP amŽricain
jusqu'en 1962, organisation britannique de Healy, une alliance orageuse,
jusqu'en 1970, Parti Ouvrier RŽvolutionnaire bolivien de Guillermo Lora de 1967
ˆ 1979, pour ne citer que les principaux- et campagnes de dŽfense des
militants, syndicalistes ou intellectuels persŽcutŽs aussi bien dans le Chili
de Pinochet qu'en URSS ou en Chine ...
L'organisation de ce groupe est "tenue" par Pierre Lambert
qui est en mme temps l'homme clef du second pilier, un rŽseau
amicalo-syndicaliste qui devient l'opposition officielle, alliŽe ˆ la
direction, dans FO, tout en Žtant bien prŽsent aussi ˆ la FEN. Ce rŽseau repose
sur des compromis avec les appareils syndicaux et n'est pas, en fait,
fondamentalement diffŽrent de ce que l'on peut voir aujourd'hui de la part de
secteurs de la LCR par exemple dans la FSU. Son dŽveloppement n'est pas
contr™lŽ par l"organisation, mais par Lambert personnellement ; mais tous
les autres responsables politiques, StŽphane Just comme Pierre BrouŽ, acceptent
qu'Alexandre HŽbert assiste frŽquemment aux rŽunions du Bureau politique de ce
qui devient l'OCI (Organisation Communiste Internationaliste) en 1965 alors
qu'il ne se considre absolument pas comme trotskyste et ne s'en cache pas.
Progressivement, le "premier pilier" (construction d'un parti
rŽvolutionnaire) sera adaptŽ et sacrifiŽ au "second pilier" (le
rŽseau bureaucratico-amical dont Lambert est le centre), mais probablement sans
plan prŽconu ˆ l'avance.
Cette Žvolution progressive s'effectue en effet en mme temps que
l'OCI, et son organisation de jeunesse l'AJS (Alliance des Jeunes pour le
Socialisme) ˆ partir de 1968, devient l'une des grandes organisations d'
"extrme-gauche" en France, bien qu'elle rŽcuse le terme, ˆ la fin
des annŽes 1960, et, dans la seconde partie des annŽes 1970, la plus importante
numŽriquement, l'apogŽe d'environ 6400 militants ayant ŽtŽ atteint finalement
vers 1982. Dans l'extrme-gauche, l'OCI et l'AJS sont alors les organisations
"anti-gauchistes", qui prŽconisent le front unique ouvrier, dŽfendent
le syndicalisme traditionnel, en sauvent littŽralement l'existence dans le
milieu Žtudiant en maintenant une "UNEF UnitŽ syndicale" autour de
laquelle se formera l'UNEF-ID en 1980, et rejettent les discours sur le
"pouvoir dans la rue", la "pŽdagogie" et la
"rŽvolution sexuelle" au risque de revtir un profil faussement
"puritain" voire machiste (Lambert, avec l'aide de Just et de Bloch,
Žlimine de l'OCI, en 1967, le responsable ˆ la formation qu'il avait lui-mme
intronisŽ dix ans auparavant, Boris Fraenkel, grand introducteur de Reich en
France et homosexuel revendiquŽ, au motif qu'il avait imprimŽ une traduction de
Reich sur les presses de l'organisation sans l'en avoir avisŽe ...). Quand les
grandes annŽes du gauchisme post-soixante-huitard se nuancent et s'Žloignent, ˆ
partir en gros de la dissolution de la Ligue en 73 et des prŽsidentielles de
74, l'OCI a pendant quelques annŽs le vent en poupe. Il est alors question de
mettre en avant le passage au "parti des 10 000" (les 10 000
militants, chiffre symbolique du franchissement d'un seuil qualitatif) en
relation avec le combat pour la "reconstruction", ou
"recomposition", voire "rŽunification", de la IV¡
Internationale, l'OCI semblant tre engagŽe aprŽs 1973 dans un dŽbat offensif
en direction du "SecrŽtariat unifiŽ de la IV¡ Internationale" (SU)
formŽ en 1962 par les hŽritiers de Pablo, inspirŽs par le dirigeant et
thŽoricien Žconomique Ernest Mandel, et le SWP nord-amŽricain, et dont la Ligue
communiste puis LCR est la section franaise.
La perspective d'une rŽunification partielle des courants se rŽclamant
du trotskysme a ŽtŽ ŽloignŽe par la formation, fin 1979, d'un "comitŽ
paritaire" entre le courant animŽ par l'OCI franaise et le courant dirigŽ
par le rŽvolutionnaire argentin Nahuel Moreno, suivie d'une rupture entre Lambert
et Moreno en 1981, dŽpourvue d'explications politiques sŽrieuses de part et
d'autre, et dont le troisime courant qui en Žtait partie prenante -la petite
"TLT", tendance lŽniniste-trotskyste du SU, entrainant vers l'OCI
environ le quart de la LCR de l'Žpoque mais qui comportait aussi des groupes en
AmŽrique centrale- a fait les frais. L'arrire-plan de cet Žpisode, le dernier
moment o les grandes "familles" historiques du trotskysme ont tentŽ
de se rassembler et de discuter sur un plan international, est constituŽ par la
rŽvolution nicaraguayenne. Je l'ai examinŽ plus prŽcisŽment dans mon article
sur Pierre BrouŽ (http://site.voila.fr/bulletin_Liaisons/nosdocs.htm).
C'est dŽs 1983 que Lambert commence ˆ expliquer que maintenant que le
SWP est devenu le parti pro-cubain, et non plus trotskyste, des Etats-Unis, la
"continuitŽ de la IV¡ Internationale" reprŽsentŽe jusque lˆ par les
"noyaux ouvriers" du SWP amŽricain et du PCI franais, ne l'est plus
que par le noyau franais, c'est-ˆ-dire par lui-mme. Autrement dit : je suis
la IV¡ Internationale ! Dans le cas de Lambert, il ne s'agit pas vraiment de
grosse tte, mais d'une rŽsignation tranquille : plus la peine de s'embter
avec des opŽrations de discussions, de scissions, de regroupements, avec
d'autres courants comme celui de Moreno avec lesquels on est forcŽs de
discuter, chose trŽs ennuyeuse, contrariante et qui oblige ˆ garder la main
posŽe sur le porte-monnaie, tout doit se faire autour de moi et de mes hommes ˆ
moi, point ˆ la ligne. La transcroissance vers une nouvelle internationale, une
IV¡ Internationale rŽtablie allant rŽellement de l'avant, avec un dŽbat
dŽmocratique et plusieurs courants, comme la transcroissance vers un parti
ouvrier rŽvolutionnaire de 10 000 militants en France, ne se fera pas.
Fondamentalement, Lambert n'en voulait de toute faon pas (comme sans doute,
chacun chez eux, les dirigeants des autres courants internationaux impliquŽs
dans ces dŽbats) car cela aurait exigŽ de modifier radicalement le train-train,
l'institutionnalisation tranquille dŽsormais acquise par la
"boutique"", par "notre affaire qui tourne et qui
rapporte" ainsi qu'il l'Žcrira lui-mme ou le fera Žcrire dans des circulaires
internes de la fin des annŽes 1980 ...
Ce qui a permis cette Žvolution, c'est le rŽgime intŽrieur de
l'organisation. Au nom du centralisme dŽmocratique qui admet le droit thŽorique
de dŽbats de tendances et de fractions, celles-ci Žtaient en rŽalitŽ
impossibles, puisque la direction fonctionnait elle-mme comme une fraction
taisant ses divergences devant les militants, merveilleux moyen pour forger et
entretenir le pouvoir d'une sorte d'oligarchie, elle-mme dominŽe par un chef
charismatique dont il est patent qu'il a ŽliminŽ les uns aprŽs les autres, en
relation avec les dŽbats politiques du moment, toute autre personnalitŽ
indŽpendante -faisons ici la liste rapide des purges nationales, sans parler
des purges et mini procŽs staliniens locaux : Jacques Danos et Marcel Gibelin
en 1953, Marcel Bleibtreu et Michel Lequenne en 1955, Robert ChŽramy et Charles
Cordier en 1960, Boris Fraenkel en 1967, Balasz Nagy dit Michel Varga en1973
-la plus violente-, Charles Stobnicer dit Charles Berg en 1979, StŽphane Just
en 1984, Pierre BrouŽ en 1989, AndrŽ Lacire dit A.Langevin et Michel Panthou en
1991, Pedro Carrasquedo en 1992 (je dirai plus loin pourquoi je ne mets pas
CambadŽlis dans cette ŽnumŽration) ..., sans oublier des militants Žtrangers,
odieusement calomniŽs comme l'infatigable rŽvolutionnaire pŽruvien Ricardo
Napuri, accusŽ -en France car au PŽrou personne n'y aurait cru ! -de garder
pour s'enrichir son indemnitŽ parlementaire alors que Lambert vivait dans un
confort incontestable de ses Žmoluments de permanent ˆ vie dans un pays
industrialisŽ ...
Il ne faudrait pas croire pour autant que ces purges n'ont eu d'autres
motifs que la nŽcessitŽ de "faire de la place au chef". Il est mme
possible que, subjectivement, Lambert les ait autant subies que provoquŽes (les
purgŽs de demain Žtait d'ailleurs souvent ses agents purgeurs d'aujourd'hui
comme StŽphane Just envers Varga puis comme Pierre BrouŽ envers StŽphane Just)
; elles ont eu ˆ chaque fois des raisons politiques aussi, qu'il faudrait
dŽvelopper dans une histoire argumentŽe de l'OCI-PCI, que cet article ne
prŽtend pas tre. Mais justement : ces dŽbats auraient dž, dans une
organisation rŽvolutionnaire et donc dŽmocratique, tre lŽgitimes car leurs
enjeux Žtaient finalement la manire de construire un vŽritable parti rŽvolutionnaire
de la classe ouvrire. Le parti bolchevik, dans les conditions de la
clandestinitŽ, puis de la rŽvolution et de la guerre civile, sans avoir ŽtŽ
forcŽment toujours un asile idŽal de dŽmocratie, a ŽtŽ sans conteste un lieu de
dŽbat ouverts, riches et ‰pres, sans lesquels il n'aurait pas permis la
rŽvolution d'Octobre. Rien de tel dans l'organisation construite par Lambert,
alors mme que la formation politique et intellectuelle que l'on y recevait,
riche et dense, et les qualitŽs qu'elle exigeait pour agir, des qualitŽs
d'altruisme, d'Žnergie et de rŽactivitŽ, poussaient au dŽbat et ˆ la
confrontation : dans un tel systme les meilleurs deviennent soit des chefs,
soit des marginaux, et le commun est peu ˆ peu fatiguŽ et routinisŽ, ce qui
caractŽrise la vie de cette organisation depuis la fin des annŽes 1980. Par
rapport ˆ la longue liste des personnalitŽs qu'il a ŽliminŽes, sans oublier
celles et ceux qui sont partis sur la pointe des pieds, Lambert est
gŽnŽralement moins "brillant" que chacun d'eux. C'Žtait une figure
terne, un bon conteur, attachant dans ses numŽros de gouaille parisienne, mais
rŽpŽtitif et, au fond, assez ennuyeux. Mais excellent pour coordonner et
contr™ler les relations entre personnes.
En un certain sens, et
toutes proportions gardŽes, Lambert, pour reprendre une formule employŽe par
LŽon Trotsky dans une conversation avec Skliansky pour essayer de rŽpondre ˆ la
question "Qu'est-ce que Staline ?", Žtait, comme encore auparavant un Ebert dans la
social-dŽmocratie allemande, "la plus Žminente mŽdiocritŽ de notre
parti". Ces dŽfauts
Žtaient le revers d'une grande tŽnacitŽ et d'un tempŽrament patient qui a
certainement eu son utilitŽ dans l'adversitŽ. Mais, il faut le dire et ce n'est
pas lˆ cruautŽ de ma part : Lambert n'Žtait ni Cannon, ni Moreno, ni Ted Grant.
ll n'a d'ailleurs rien laissŽ de consŽquent comme oeuvre thŽorique, ce qui
n'est pas un reproche en soi mais qui doit tre dit envers ses adulateurs qui
seraient pourtant bien en peine de citer ce qu'il a pu apporter en la matire,
comme envers ses conchieurs qui seraient eux-mmes bien en peine de dire ce que
peut bien signifier ce mot en "isme" qu'est "lambertisme".
Il avait par contre quelques talents pour faire Žcrire les autres et utiliser
les talents des autres.
Ce militant de valeur formŽ et sŽlectionnŽ dans les annŽes les plus
difficiles n'a donc ŽtŽ ni un thŽoricien, ni un grand dirigeant de masse, ni un
meneur ouvrier, mais avant tout un monteur d'organisation, type nŽcessaire mais
qu'il faut encadrer par la dŽmocratie. Dans un petit appareil se prenant pour
une phalange bolchevique en acier trempŽ, l'accession de ce type lˆ au premier
plan, la prŽŽminence de la "plus Žminente mŽdiocritŽ" est le signe
psychologique de ce que le petit appareil est en train de faire de l'objectif
rŽvolutionnaire le sujet de causerie des dimanches et jours de ftes, et de
s'intŽgrer ˆ l'ordre capitaliste et bureaucratique rŽellement existant. Que ses
membres de la base au sommet se considrent comme d'ardents rŽvolutionnaires ne
remet pas en question cette rŽalitŽ, mais lui permet au contraire de se
reproduire.
Une parenthse obligŽe : et non, Lambert n'a pas
fait d'"entrisme" !
Ce phŽnomne de micro-bureaucratie, sorte d'annexe et
de singerie des grandes bureaucraties existantes dans le mouvement ouvrier, a
comportŽ en outre un autre aspect mal connu en son temps, sauf par rumeurs, et
depuis ŽtalŽ sur la place publique, celui des "sous-marins".
Ouvrons ici une brve parenthse, puisqu'on parle sans
arrt, principalement ˆ cause de Lambert, de l' "entrisme" des
"trotskystes".
En rŽalitŽ, celui-ci n'a rien d'un complot et a eu des
formes diffŽrentes de ce que Lambert a essayŽ de piloter dans la
social-dŽmocratie franaise. C'est pourquoi avec Lambert le terme correct n'est
pas du tout "entrisme", mais "sous-marinage". Il s'agit de
quelque chose de diffŽrent de l' "entrisme" tout ˆ fait transparent,
ouvert et public, que prŽconisait Trotsky dans la social-dŽmocratie en 1934,
comme des autres cas d'entrisme se rŽclamant de Trotsky que sont celui de
l'entrisme dit "sui generis", d'un genre particulier puisqu'il
impliquait de se renier, demandŽ par Pablo dans les partis staliniens en 1952,
de l'"entrisme organique" mis en oeuvre par Moreno en Argentine qui
consistait ˆ se faire passer pour pŽroniste ˆ la fin des annŽes 1950 tout en
essayant de former un vrai courant politique ˆ partir de lˆ, et enfin de
l'entrisme ˆ perpŽtuitŽ mis en pratique par Ted Grant et ses disciples d'une
part dans des partis issus du mouvement ouvrier comme le Labour party britannique,
d'autre part dans des partis bourgeois populistes comme le Parti du Peuple
Pakistanais, et d'essayer d'y former des courants de gauche et des militants
marxistes. Le sous-marinage ˆ la Lambert, source involontaire de sa rŽputation
journalistique, n'a rien ˆ voir avec tout cela, et au risque de surprendre je
dirai que de sa part cela n'a ŽtŽ rien d'autre qu'un pis-aller hasardeux
rŽsultant de la force des idŽes et des orientations politiques que portait
malgrŽ tout son organisation, l'OCI.
La possibilitŽ d'organiser un courant socialiste ou
social-dŽmocrate de gauche existait (autre chose est de dire que c'est "ce
qu'il aurait fallu faire") et mŽritait un dŽbat qui, comme les autres, ne
pouvait se dŽvelopper librement dans une organisation telle que l'OCI, qui
Žtait pourtant bien placŽe pour influencer des militants socialistes ou
rŽformistes poussŽs vers la gauche. Cette question s'est posŽe beaucoup plus
t™t qu'on ne le pense en gŽnŽral, puisque c'est entre 1958 et 1960, dans la
crise provoquŽe dans les milieux socialistes par la victoire gaulliste, lors de
la gense de ce qui sera le PSU (Parti Socialiste UnifiŽ) que des militants du
groupe "Lambert" tentent d'y intervenir -un vŽritable
"entrisme" au dŽpart, donc. Ces militants sont par ailleurs fort bien
inserrŽs dans le SNES-FEN, le syndicat des professeurs de l'enseignement
secondaire. Mais ce qu'ils font au PSA (Parti Socialiste Autonome, qui existe
de 1958 ˆ 1960 et donne naissance au PSU) Žchappe ˆ Lambert, qui se demande
quel type de courant pourrait en sortir ; en tous cas, un courant qu'il ne
contr™lerait pas. En 1960 il fait exclure -confidentiellement,
puisqu'officiellement ces militants ne sont pas membres de son groupe- Robert
ChŽramy, Louis-Paul Letonturier et Charles Cordier, qui deviendront tous des
dirigeants syndicaux ˆ la FEN et, pour le premier, un conseiller de Franois
Mitterrand. Le motif de l'exclusion est qu'en suivant les militants du PSA dans
le nouveau PSU ils cautionnent la liquidation d'un courant issu du mouvement
ouvrier par la prise de contr™le du PSU par un politicien bourgeois, l'ancien
prŽsident du conseil de la IV¡ RŽpublique Pierre MendŽs-France. Les dŽbats dans
la mouvance PSA-PSU-UGS-UPS (Union de la Gauche Socialiste et Union Pour le
Socialisme) ont d'ailleurs permis la venue ˆ la future OCI de deux militants
importants par la suite, Jean-Jacques Marie et Jean Ribes. Mais ce vŽritable
"entrisme" a ŽtŽ stoppŽ net, on le voit, par Lambert.
Dix ans plus tard, mais ˆ une bien plus grande
Žchelle, la problŽmatique de la naissance du nouveau PS entre 1969 et 1971 est
en partie la mme. Des cadres politiques, des intellectuels, des responsables
syndicaux radicalisŽs par mai 68, sont ˆ la fois en contact avec l'OCI et l'AJS
et avec les milieux o le nouveau PS cherche ˆ puiser des cadres. Rentrer dans
le parti d'Epinay et prendre la tte de ses jeunes n'Žtait pas forcŽment
stupide pour des rŽvolutionnaires ... encore une fois je ne dis pas que c'est
ce qu'il aurait fallu faire, mais que la question devait tre dŽbattue comme
telle, ce qui n'a pas ŽtŽ le cas dans l'OCI comme telle. A ce moment lˆ en fait
Lambert pratique un double jeu : officiellement il sera de l'avis d'Alexandre
HŽbert, ˆ savoir que la prise en main du PS par le politicien bourgeois
Mitterrand est une tentative de le dŽtruire comme parti issu du mouvement
ouvrier (HŽbert pensera que cela a ŽtŽ fait ˆ Epinay), donc il ne faut surtout
pas aller dans cette opŽration, encore moins qu'au PSU avec MendŽs en 1960.
Mais en mme temps il accepte qu'une recrue de valeur, le jeune Lionel Jospin,
soit intŽgrŽe sur la base de ses relations directement dans l'Žquipe rapprochŽe
de Franois Mitterrand. D'un c™tŽ, pas de combat politique ouvert qui aurait pu
(ou non, cela aurait dž se dŽbattre) servir de base ˆ un vŽritable entrisme,
mais de l'autre, installation d'un "sous-marin" aux plus hauts
niveaux, en cachant naturellement la chose aux militants de base de l'OCI.
Lionel Jospin transfŽrera de sa formation trotskyste
beaucoup de l'Žnergie et de l'ardeur critique anticapitaliste et
antistalinienne aux jeunes loups du PS d'Epinay des annŽes 1970 et accŽdera ˆ
la tte de ce parti en 1981, quand Mitterrand devient prŽsident. Ce n'est qu'en
1983 qu'il s'oppose aux conseils de Lambert, avec lequel les relations sont
serrŽes et rŽgulires, qui voulait quÕil engage le PS dans l'opposition ˆ la
politique d'austŽritŽ incarnŽe dans le gouvernement Mauroy par Jacques Delors,
Jospin arguant contre cela du danger reprŽsentŽ par la droite et les dŽbuts du
Front national. Et ce n'est jusqu'en 1987 que Lionel Jospin cessera de payer
ses "phalanges" (cotisations) ˆ l'organisation. L'annŽe suivante, il
est ministre de l'Education nationale dans le gouvernement de Michel Rocard et
met en oeuvre avec son conseiller le rŽactionnaire Claude Allgre une politique
d'autonomie des Žtablissements fragilisant le service public et la la•citŽ,
combattue fŽrocement par les syndicats enseignants de FO que contr™lent les
militants de l'ancienne OCI ... Mais de part et d'autre le secret est gardŽ,
les rumeurs dŽmenties. Mme les exclus de l'OCI qui sont dans la confidence, et
il finit par y en avoir pas mal, gardent le silence. Ce n'est que lorsque
l'intŽressŽ, devenu premier ministre (et son ‰me damnŽe Allgre, qui lui n'a
jamais ŽtŽ trotskyste de prŽs ou de loin, ministre de l'Education nationale ! )
que les choses filtreront vraiment, obligeant pour leur part Lambert et
Gluckstein ˆ pondre un petit livre d'autojustification, ItinŽraires.
Avec le cas Jospin, Lambert substitue ses mŽthodes
personnelles de roublardise et d'entregent, expŽrimentŽes dans les milieux
syndicaux, ˆ la bataille politique (entriste ou non) vis-ˆ-vis du parti qui
finalement capitalise la poussŽe ˆ gauche de mai 68 et des annŽes 1970, et qui
est le PS. Le vrai vainqueur et le plus roublard a ŽtŽ Mitterrand, c'est
Žvident, mais le militant Jospin a ŽtŽ poussŽ dans cette situation. Car Lionel
Jospin est au dŽpart un militant disciplinŽ de l'OCI -et mme un militant qui a
donnŽ un gage initial, puisque, formŽ par Boris Fraenkel et ayant une amitiŽ
intellectuelle avec lui, il a cautionnŽ son exclusion. Chose trs remarquable,
Jospin n'a jamais ŽtŽ sanctionnŽ pour indiscipline alors qu'il a ŽtŽ, ˆ son
corps dŽfendant et au moins ˆ partir de 1983, le plus indisciplinŽ des
militants de l'OCI eu Žgard aux enjeux de son action ! Lˆ ou ChŽramy, Cordier
et Letonturier ont ŽtŽ mis ˆ la porte en 1960, Jospin a pu continuer ˆ figurer
dans les effectifs des "phalanges spŽciales" jusqu'en 1987 ! La
raison en est que Lambert a comptŽ le plus tard possible sur son influence en
dehors de tout poids politique rŽel dans les hautes sphres du PS et du
pouvoir.
ParallŽlement, en une sorte de chassŽ-croisŽ
intŽressant, Lambert se faisait "piquer" sa jeune Žquipe parisienne
d'Žtudiants brillants animateurs de l'UNEF-ID autour de Jean-Christophe
CambadŽlis par Mitterrand, sans qu'il y ait eu d'interfŽrence entre cette
opŽration et la position particulire de Lionel Jospin. Tout simplement cette
Žquipe, entra”nŽe par les conseils de Lambert ˆ "nŽgocier" postes,
fonds et places dans l'UNEF et la MNEF (la mutuelle Žtudiante), a trop bien
retenue ses leons et, se trouvant un nouveau "parrain" qui, de leur
propre aveu, prŽsentait une sŽduction analogue ˆ celle de Lambert, mais qui
Žtait un homme de pouvoir nettement plus haut placŽ puisqu'il s'agissait du
prŽsident de la V¡ RŽpublique en personne, a changŽ de cheval et a ralliŽ PS et
ElysŽe. La rupture de 1986 a autant ŽtŽ un vaste cocufiage de Lambert par
Mitterrand qu'une "purge lambertiste" analogue aux autres. ComplŽtŽe
au plan international, l'annŽe suivante, par le dŽpart-exclusion de Luis Favre,
un conseiller du dirigeant pŽtiste brŽsilien Lula, et au plan confidentiel par
l'Žloignement dŽfinitif de Lionel Jospin Žgalement en 1987, elle affaiblit
sŽrieusement Lambert, de son point de vue ˆ lui, qui n'est pas la construction
rŽelle d'un parti rŽvolutionnaire, mais le dŽveloppement d'un rŽseau
d'influence politique dont la finalitŽ ne devait d'ailleurs plus tre trŽs
Žvidente pour lui. Ni parti rŽvolutionnaire indŽpendant, ni contrefort d'un
courant socialiste de gauche de masse, le "lambertisme" s'installe
alors une fois pour toute dans une place circonscrite et rŽduite, mais
confortable : celle d'un petit appareil politique de dŽfense et illustration du
"syndicalisme confŽdŽrŽ" version Force Ouvrire, et de coups de
coudes entre ses membres pour monter dans l'appareil confŽdŽral.
A la fin des annŽes 1980, de nouveaux horizons
s'ouvrent, le Mur de Berlin s'effondre ; l'horizon de Lambert, lui, se rŽtrŽcit
une bonne fois pour toutes.
Le "PT" franais, ectoplasme politique.
En 1991 est donc proclamŽ un "Parti des
Travailleurs" en France, rien que a, par transformation de l'ancienne
OCI-PCI en une fŽdŽration illusoire et artificielle de "courants", le
courant communiste internationaliste, le courant du vieil alliŽ d'Alexandre
HŽbert dit "anarcho-syndicaliste" et les courants fictifs
"socialiste" et "communiste" du PT. Ce "PT"
arbore ce nom ˆ la suite du PT brŽsilien, vrai parti de masse depuis portŽ au
pouvoir et qui est devenu le soutien d'un gouvernement social-libŽral, mais il
a quant ˆ lui trois ou quatre fois moins de militants que le PCI de 1982 ...
L'annŽe suivante est reproclamŽe la IV¡
Internationale, "refondŽe" et qui, donc, comme si de rien n'Žtait, se
remet ˆ numŽroter ses congrŽs ˆ partir du 4¡ puisque trois congrŽs
mondiaux s'Žtaient officiellement tenus jusqu'ˆ celui qui vit Žclater la crise
dite pabliste, en 1951. De toutes ces bonnes nouvelles la classe ouvrire ne
sait rien. L'auto-hypnose politique, ne dupant que ceux qui veulent bien faire
semblant, est totale. En fait, dŽcrŽter que le "parti des
travailleurs" est construit en France a une signification bien prŽcise :
cela veut dire qu'il n'est plus ˆ construire, qu'il n'y a plus de combat ˆ mener
contre les vieilles directions, de combat unitaire pour aider aux luttes de
classe (le front unique ouvrier), que les problmes sont rŽglŽs puisque le
parti des travailleurs est lˆ : derrire l'auto-affirmation sectaire, c'est
l'acceptation du "ˆ chacun son espace politique", qui est, notons-le
bien, une caractŽristique non seulement du PT, mais de l'extrme-gauche
franaise en gŽnŽral, mme si cela revt ici des formes particulires. De mme,
la proclamation de la "IV¡ Internationale" soi-disant reconstruite a
le mme sens au plan international. De mme que le "CCI du PT" elle
est ench‰ssŽe dans une fumeuse "Entente Internationale des Travailleurs et
des Peuples". Au moment o le Mur de Berlin tombe, c'est la fermeture
politique d'un courant qui portait quand mme un hŽritage, celui du combat
contre l'ordre mondial de Yalta et de Potsdam, contre le capitalisme et la
bureaucratie. "Silence, rideau, on ferme", tel est le message de
Pierre Lambert ˆ l'issue de toute une pŽriode historique de plusieurs dŽcennies.
Le PT est en fait la couverture politique d'une installation dŽsormais totale
dans les plis et les replis de l'appareil confŽdŽral de la CGT-Force Ouvrire,
et subsidiairement dans la direction de la Libre PensŽe et dans certains
milieux francs-maons. A partir de 1969 -o ce vote Žtait justifiŽ, car cette
annŽe lˆ la confŽdŽration a bel et bien appelŽ ˆ voter Non ˆ De Gaulle, avant
la CGT, encore que l'accord officieux passŽ entre Lambert, HŽbert et Bergeron,
qui supposait que le Oui l'emporte, prŽvoyait qu'il y aurait participation au
SŽnat gaulliste ... (ces faits sont exposŽs dans la revue La RŽvolution
prolŽtarienne parue aprs le
congrŽs FO de 1969)- tous les rapports moraux de Bergeron sans exception seront
votŽs par HŽbert et Lambert.
D'autre part, les positions de l'OCI sont importantes aussi ˆ la FEN, o l'on
constate que sur la durŽe, l'organisation a oscillŽ entre la participation ˆ la
tendance devenue syndicaliste rŽvolutionnaire de l'Ecole EmancipŽe (EE),
qu'elle a tentŽ de liquider en 1969, la "montŽe" dans l'appareil
rŽformiste (dŽs les annŽes 1950 dans le SNES "classique et moderne"),
o la promotion de sa propre tendance, l'EE-FUO (Ecole EmancipŽe pour le Front
Unique Ouvrier).
Fin 1983, ˆ la demande d'AndrŽ Bergeron, le dirigeant de FO, une dŽcision
importante est prise et imposŽe par Lambert : faire sortir de la FEN la grande
majoritŽ des militants de l'OCI-PCI pour leur faire prendre en main la
fŽdŽration FO de l'enseignement. VŽritable coup historique portŽ ˆ l'unitŽ de
la FEN, cette dŽcision, qui n'a pas rŽellement bouleversŽ le paysage syndical
enseignant, appara”t aprŽs coup comme ayant ouvert ˆ la voie ˆ la tentative de
"recomposition syndicale" de la FEN par ses propres dirigeants,
mettant en cause leurs anciennes traditions (objectif de rŽunifier le mouvement
ouvrier, forts syndicats de mŽtiers et droit de tendance) et montant ce qui
sera l'UNSA. Elle signifie un alignement profond de toutes les positions
syndicales de l'OCI-PCI sur les intŽrts de l'alliance bureaucratique entre Lambert
et HŽbert avec Bergeron. Elle conduit l'OCI-PCI ˆ renier un de ses fondements :
le combat pour la rŽunification syndicale du mouvement ouvrier franais sur la
base de l'indŽpendance de classe. C'est exactement au mme moment que,
politiquement, sont lancŽs les "comitŽs pour un parti des
travailleurs". Est ici exploitŽe et dŽtournŽe l'idŽe -dŽfendable- de
mettre en avant le fait que les travailleurs n'ont pas une reprŽsentation
politique qui soit vŽritablement la leur, et qu'il faut s'unir pour dŽbattre de
ce problme entre militants des diverses tendances du mouvement ouvrier, dans
le sens de l'affirmation que a y est, PS et PCF ne sont plus rien pour les
travailleurs, qui conduira ˆ la proclamation du "PT". Les militants
qui s'opposent ˆ ce tournant, ainsi qu'au passage de la FEN ˆ FO, ou qui
auraient voulu les discuter, sont souvent exclus avec StŽphane Just.
Sur la voie de la proclamation du PT, s'inserre l'affligeante campagne des
Žlections prŽsidentielles de 1988 : pour la premire et dernire fois de sa
vie, Pierre Lambert sous son nom de Pierre Boussel appara”t dans les mŽdias
nationaux, excluant tout propos autre que dŽfensif sur les revendications
ouvrires, ne posant ni la question du pouvoir, ni celle de la rŽvolution (vous
n'y pensez pas ! ), se prŽsentant non comme trotskyste, ni mme comme militant,
mais comme petit retraitŽ de la SŽcuritŽ sociale ...
Le succŽs rŽel, y compris n'en doutons pas sur un plan personnel, pour Lambert,
n'est assurŽment pas sa campagne des prŽsidentielles, mais l'accession du
poulain des milieux amicalo-syndicalistes de FO, couvŽ depuis des annŽes dans
la FŽdŽration des EmployŽs et Cadres, ˆ la tte de la confŽdŽration FO fin
1989, ˆ la suite d'une vraie bataille contre les partisans d'un rapprochement ˆ
terme avec la CFDT et l'UNSA et de la poursuite renforcŽe de la collaboration
organique avec le patronat. LÕaile gauche de l'appareil syndical, qui signe
elle aussi des accords pourris mais qui veut s'arrter en chemin, prend le
pouvoir dans FO avec Marc Blondel, fils spirituel indŽniable de Lambert et
d'HŽbert (mais je ne me risquerai pas ˆ dire qui est le papa et qui est la
maman ! ).
De la campagne prŽsidentielles de Boussel, le seul "acquis" durable,
ce sont les signatures des 500 maires que Gluckstein retrouvera en 2002 et
Schivardi en 2007 ; petits maires ruraux de gauche pour beaucoup d'entre eux,
gagnŽs sur le thme de la dŽfense des services publics et de la la•citŽ, ce qui
n'est pas sans valeur, mais aussi maires divers droites ou souverainistes qui
veulent dŽfendre "la nation" contre "l'Union europŽenne".
La dŽfense de la dŽmocratie contre la V¡ RŽpublique, mise en avant pour lancer
les sections pour un parti des travailleurs en 1983-84, est devenue la dŽfense
de la nation contre l'Union europŽenne, cette nation franaise censŽe porter
avec elles les conventions collectives, la SŽcuritŽ sociale, les services
publics et la la•citŽ, et pour ces raisons, attaquŽe par Bruxelles : sur cette
thŽmatique des accointances droitires sont possibles et pratiquŽes par Lambert,
et plus encore par HŽbert, qui n'a pas une image de chef de parti trotskyste ˆ
prŽserver un petit peu et qui ne cache pas ses contacts du c™tŽ de Pasqua et de
Le Pen.
Cette histoire de menace de l'impŽrialisme, "rŽaction sur toute la
ligne", non seulement sur les libertŽs dŽmocratiques conquises par les
rŽvolutions du passŽ, mais sur l' "existence des nations" en fait
assimilŽes aux Etats existant, innovation "thŽorique" de Lambert et
de Daniel Glukstein, sert ˆ justifier une orientation politique qui, si elle
rappelle souvent les revendications fondamentales de la classe ouvrire de
manire dŽfensive, ne veut plus poser la question du pouvoir, ce qui est
l'essence mme du marxisme, du bolchevisme et du trotskysme : partir des
revendications quotidiennes pour conduire les travailleurs ˆ la prise du
pouvoir et ˆ la centralisation, ˆ l'unification de leur combat contre l'Etat
bourgeois. Le fait (rŽel) de la formation d'alliance internationales
institutionnalisŽes entre Etats bourgeois, comme l'Union EuropŽenne mais aussi
l'OCDE, l'ALENA, le Mercosur ... sert ici ˆ substituer le combat contre le
pouvoir rŽel de l'Etat rŽel (dont ces institutions, qui doivent tre
combattues, sont des Žmanations) par le combat fictif contre un ennemi
"transnational" qui "menace les nations". A quel point ce
discours peut conduire ˆ des dŽrives douteuses, un exemple l'illustre
cruellement : celui de la seule section de la IV¡ Internationale reproclamŽe
par Lambert ˆ avoir une base significative dans son pays en dehors de la
France, ˆ savoir la section algŽrienne, qui est elle aussi un "PT",
avec une figure emblŽmatique, Louiza Hannoune. La "dŽfense de la
nation" a conduit le PT algŽrien ˆ s'opposer frontalement aux mouvements
de masses qui, en Kabylie, ont ˆ plusieurs reprises affrontŽ le pouvoir
capitaliste et militaire du rŽgime algŽrien, et ˆ participer ˆ des Žlections
boycottŽes par tous les autres partis d'opposition ... ce qui lui a valu la
"grande victoire" d'une vingtaine de dŽputŽs, octroyŽs par la SM -la
SŽcuritŽ Militaire algŽrienne de sinistre rŽputation ... Et aprŽs a on vient
faire la leon sur l' "indŽpendance de classe" ?
Attention, toutefois : le "PT" franais n'est pas une pure curiositŽ
politique. Beaucoup de militants de l'extrme-gauche actuelle et des mouvements
altermondialistes, lorsqu'ils en connaissent l'existence, se contentent d'une
moue dŽdaigneuse ˆ son sujet. Cependant sa posture n'est pas sans analogie avec
la leur, elle ne fait que l'accentuer sur certains points. L'idŽe selon
laquelle aprŽs la fin de l'URSS le monde est ˆ la dŽrive et que seuls des
combats dŽfensifs sont envisageables est une idŽe bien commune. Le caractre
"nationaliste" qui indigne certains militants, dans le cas du PT, est
l'extrŽmitŽ d'une conception dŽfensive se dŽtournant de tout combat sŽrieux
pour poser la question du pouvoir et la rŽsoudre et ramenant tout ˆ la
"dŽfense des acquis" sans autre perspectives, avec une bureaucratie
syndicale qui, en effet, n'a pas d'autre perspective -ce qui ne peut que la conduire
ˆ brader les dits acquis ...
Lˆ rŽside ˆ terme la contradiction finale du PT. Par rapport ˆ la vieille OCI,
ce parti dans les annŽes 1990 est Žtonnamment terne et calme, gris‰tre et
ennuyeux comme l'URSS de Brejnev. Au sommet de ce royaume des aveugles, brille
par ses sophismes et son Žrudition "marxiste" celui qui, finalement,
par Žlimination, fut le "dauphin" de Lambert, occupant la place
laissŽe vide par les purges antŽrieures et les absences croissantes du vieux
chef vieillissant, bien conservŽ au frais dans ses locaux tel un vieux calife :
le vizir Glucsktein dont le pseudo Žtait Seldjouk. Quand au vieux chef
vieillissant, il Žtait devenu une sorte d'Žtendard avec son accent avalant ses
mots, ses mŽgots (il est le "pŽpŽ mŽgot" d'un vieux sketch d'Alex
MŽtayer), son pif un peu rougissant, sa bonne bouille de vieux renard
finalement pas si malin et peut-tre pas si autosatisfait ...
Gluckstein n'est Žvidemment pas Lambert, ni par ses qualitŽs, ni par ses
dŽfauts. Il a veillŽ sur l'appareil, sur le local du 87 rue du Faubourg
Saint-Denis, et sur l'attachement ˆ la lettre de Marx et de Trotsky dans les
formations internes, dont l'intŽrt aux yeux du "retraitŽ de la SŽcuritŽ
sociale" Boussel Žtait devenu assez relatif. L'un et l'autre s'amusaient
sans doute de leur rŽputation sulfureuse faite par les journalistes dits
d'investigation, une rŽputation en effet trŽs au dessus de leurs vertus et de
leur habiletŽ rŽelles. Mais culturellement et pour ainsi dire physiquement,
l'un et l'autre ne reprŽsentent pas la mme chose dans le mouvement ouvrier.
Qu'on le veuille ou non, Lambert portait en lui, en sa faconde, le style et une
sorte d'‰me d'un monde militant, et tout ˆ la fois d'une sphre bureaucratique
en osmose avec ce monde. La force de la vieille OCI, dissipŽe par les purges et
les reniements, dispersŽe dans le monde rŽel, l'avait abandonnŽ lui et son
organisation, mais s'y Žtait substituŽe une imagerie et un esprit issus du
vieux mouvement ouvrier, drainant des bribes de JaurŽs, de Pelloutier et de
Pivert, sous une forme trs ab‰tardie mais pouvant encore impressionner un
jeune, surtout avec son dŽcorum. Lambert parti, cette fausse magie part avec
lui.
Le PT Žtait devenu une organisation trŽs triste. Je me souviendrai toujours de
Karim Landais, ce jeune bien reprŽsentatif de la recherche honnte d'une issue
rŽvolutionnaire et de la soif de savoir des Žtudiants de la fin du XX¡ sicle,
et qui n'avaient ˆ se mettre sous la dent que ces organisations au lourd passŽ.
En deux ans il avait mesurŽ toute la tristesse du monde, du manque d'issue
politique alors que la crise de l'humanitŽ, et de la plante, sont lˆ, et c'est
sa traversŽe du PT qui la lui avait fait mesurer. Il s'y est bržlŽ les ailes.
AprŽs nous avoir lŽguŽ des recherches du plus grand intŽrt sur pourquoi les
organisations b‰ties pour l'Žmancipation ne sont pas Žmancipatrices, Karim
s'est supprimŽ. C'est aussi cela, le bilan de Lambert et des "chefs"
de sa gŽnŽration. Certes, ils ont transmis. Mais un hŽritage est mort et mne ˆ
la mort si on ne le fait vivre.
2007, l'annŽe qui prŽcde la mort de Lambert, a mis en cause la continuitŽ de
l'illusion nommŽe PT. La campagne Schivardi, succŽs politique dans son versant
droitier (les signatures de maires apparentŽs UMP ou MPF ! ) fut un Žchec
Žvident dans son rŽsultat Žlectoral. Elle condamnait dŽjˆ implicitement le
"PT" puisqu'elle ne se prŽsentait pas comme une campagne du PT, mais
comme une campagne d'un mouvement de maires pour " la dŽfense de la
RŽpublique (la Cinquime ? ! ) contre l'Union EuropŽenne". Son fiasco a
conduit la direction du PT, c'est-ˆ-dire l'Žquipe formŽe par Lambert et dirigŽe
par Glucsktein, ˆ virer de bord et ˆ annoncer qu'ils allaient bient™t fonder un
"parti ouvrier et socialiste" qui, aux dernires nouvelles,
s'appellerait un "Parti ouvrier indŽpendant". Ces mŽtamorphoses du
serpent qui change de peau pour devenir toujours le mme et finit par se mordre
sŽrieusement la queue montrent bien l'impasse que sa propre direction reconna”t
implicitement, et dans laquelle se trouve le PT. Mais il y a sans doute plus
important qui pousse le PT s'il veut exister ˆ faire semblant de se transformer
: depuis l'arrivŽe de Marc Blondel ˆ la tte de la CGT-FO il y avait une solide
position de pouvoir dans le mouvement ouvrier ˆ laquelle il Žtait en rŽalitŽ attachŽe.
Mais le pouvoir pour quoi faire ? Les poulains de Lambert dans FO grent le
syndicat, son appareil, point ˆ la ligne, comme le feraient d'autres
fonctionnaires syndicaux. N'ayant pas de perspective politique rŽvolutionnaire
ils ne peuvent que s'adapter ˆ l'Žvolution du capitalisme. Un "brave
rŽformiste" qui rŽsiste sur la dŽfense des acquis, a peut durer quelques
annŽes, mais assurŽment pas pendant toute une pŽriode historique. Vient le
moment o il signe, qu'il ait ŽtŽ ou non ŽlevŽ sur les genoux de Lambert.
Surtout que dans le cas de Blondel, il n'en Žtait tout de mme pas ˆ sa
premire signature !
Blondel s'est retirŽ sur le confortable Aventin de la prŽsidence de la Libre
PensŽe, laissant son hŽritier programmŽ Jean-Claude Mailly prendre les rnes de
FO en 2004. Depuis, les amis d'Alexandre HŽbert le disent : Mailly glisse vers
le corporatisme ! Tout dernirement, il a signŽ l'accord sur la
"modernisation du marchŽ du travail". Cette signature, qui n'est pas
ˆ ce jour dŽnoncŽe en tant que telle dans Informations Ouvrires, le journal du PT (et autrefois de l'OCI-PCI)
signe non seulement un recul social, mais participe pleinement du
"corporatisme" ˆ la faon de la CFDT historiquement dŽnoncŽ par
Lambert, HŽbert et Blondel, puisque le texte signŽ par Mailly doit servir de
base au projet de loi prŽsentŽ par le gouvernement Sarkozy ˆ l'AssemblŽe
nationale.
Les amis du pre HŽbert, eux, sont dŽjˆ dans l'opposition, ce depuis le congrs
de Lille en juin 2007 o ils se sont comptŽs en allant au vote contre
l'adhŽsion ˆ la CSI (ConfŽdŽration Syndicale Internationale), faisant 9% et
ayant un succs d'estime autrement plus profond parmi les dŽlŽguŽs. L'histoire
est dŽcidemment impitoyable : elle aura attendu quelques mois avant la mort de
Lambert pour voir le courant de son vieil alliŽ, qui lui avait servi ˆ corseter
l'OCI, ˆ la mettre au service de la montŽe dans l'appareil bureaucratique comme
but en soi, se sŽparer de lui ... par la gauche !
Les responsables PT dans l'appareil de FO (ˆ commencer par le fils d'Alexandre,
Patrick HŽbert, en Loire-Atlantique) ont couvert l'Žvolution perceptible de
Mailly et de la direction confŽdŽrale lors du congrs de Lille. Que vont-ils
faire ˆ propos de ce dernier accord ? L'histoire n'est pas Žcrite d'avance.
Elle comporte parfois des symboles : la mme semaine, Lambert meurt et sa
politique d'implantation dans l'appareil de FO fait faillitte dans la mesure o
les militants avaient encore besoin d'une justification.
Le "lambertisme" n'aura ŽtŽ en politique qu'une catŽgorie purement
nŽgative, un espce de champignon posŽ sur le trotskysme et sur le syndicalisme
franais, Žpouvantail utile et fŽtiche maladif de la part de ses adversaires
parfois obsessionnels. Les militants ouvriers, ceux du futur ex-PT comme les autres,
lui survivront. Avec eux nous voulons nous retrouver, tous ensemble dans le
respect mutuel, dans la lutte des classes, pour en finir avec les patrons et
avec l'Etat, contre toutes les bureaucraties.
Paix aux m‰nes de Boussel-Lambert et ni Dieu ni ma”tre !
Voir aussi :
Jean-Franois Chalot (17/01/2008)
C'est le dernier dirigeant franais de
la vieille garde trotskiste qui dispara”t, il fut de tous les combats internes
ˆ la 4 me Internationale