Pierre Lambert, 1920-2008

Un vrai bloc d'histoire sur lequel on raconte beaucoup d'‰neries

 

Vincent PRESUMEY (20/01/2008)


La mort de Pierre Lambert, ˆ l'‰ge de 87 ans ce mercredi 16 janvier, suscite forcŽment deux types de commentaires. Les uns, hagiographiques, les autres, diabolisant. Il est incontestable que Pierre Lambert reprŽsente une page de l'histoire du mouvement ouvrier franais.

Son parti, le PT en voie d'tre rebaptisŽ "parti ouvrier indŽpendant", et son courant qui contr™le en fait le dit "parti", le "courant communiste internationaliste du PT", le prŽsente comme le "dirigeant de la IV¡ Internationale". Nous sommes lˆ dans le registre de la mystique et de la mystification, un peu comme ces sectes chrŽtiennes qui se prŽsentent comme dŽpositaires du mandat divin : le bon peuple ne sait mme pas que ce parti rŽvolutionnaire, indŽpendant, dŽmocratique, dont la classe ouvrire et tous les opprimŽs ont rŽellement besoin, a ŽtŽ proclamŽ "construit" par les partisans de Pierre Lambert, de mme que l' organisation internationale dont il serait la section franaise. Oyez, oyez, la bonne nouvelle ... personne ne l'entend puisque c'est un bobard, grossier et, au fond, irrespectueux envers la classe ouvrire.

D'un autre c™tŽ les commentateurs journalistiques patentŽs expliquent que "le mystŽrieux Lambert" pratiquait l' "entrisme" et s'embarquent dans de fumeuses spŽculations : jusqu'o Lambert avait-il placŽ ses pions ? Au delˆ de la rue de SolfŽrino et du sige de FO, allaient-ils jusqu'ˆ l'ElysŽe ? jusqu'au Vatican ? Carla Bruni a-t'elle ŽtŽ placŽe par les "lambertos" ? Car ils sont partout, les vrais, les faux, les ex et les pas tout ˆ fait ! Ils ont des signes, ils se reconnaissent entre eux, faites trŽs attention ... C'est ainsi que dans les salles de rŽdaction et dans les organisations politiques ou syndicales, se rencontrent des "lambertologues" ˆ la rŽputation construite sur la connaissance supposŽe de "qui en est". Soyons clairs : avant de parler de Lambert et d'un Žventuel "lambertisme", il faut se dŽprendre de l'antilambertisme, ce systme de fantasmes sur des agents infiltrŽs tissant leur toile, avatars des thŽories attribuant des complots ˆ tel ou tel groupe idŽologique, ethnique ou religieux, dont on voit bien ˆ quels vieux thmes ils s'abreuvent, consciemment ou inconsciemment.

Nous avons besoin d'une approche dŽmystifiŽe, dŽpassionnŽe, la•que en somme, de l'histoire de Lambert et de l'organisation qu'il a construite. Beaucoup l'ont chargŽe de dŽfauts qui Žtaient en fait aussi en grande partie les leurs : sectarisme, violence latente et parfois ouverte, culte du chef, machisme. La vieille OCI a ŽtŽ, aprŽs mai 68, le bouc Žmissaire des gauchistes, des staliniens et de certains chrŽtiens de gauche. J'ose prŽtendre que ceux qui sont passŽs par l'Žcole de la vieille OCI et se sont consciemment dŽfaits du manteau sectaire et affabulateur y ont par contre beaucoup appris et irriguent aujourd'hui, en effet, non comme une bande de comploteurs, mais comme des militants ayant une expŽrience ˆ Žchanger, le mouvement ouvrier franais. La balance penche du bon c™tŽ au solde final de l'histoire : en matire de formation de militants, de combattants, d'intellectuels, Lambert a finalement fait du bon boulot; au total, si l'on regarde ceux qui ont rompu avec lui ou qu'il a exclus ! Contradictoire ? Bien sžr : la vie est compliquŽe, la vie est dialectique.

 

Du jeune Boussel ˆ l'OCI.

 

Pierre Boussel, issu d'un milieu fort pauvre, nŽ le 9 juin 1920 ˆ Montreuil et parfait "titi parigot" de Montreuil avec son ami de jeunesse Essel (le futur patron de la FNAC), est devenu militant trotskyste dans les annŽes 1930, c'est-ˆ-dire au temps o nazisme et stalinisme se dressaient comme deux cauchemars complŽmentaires barrant l'horizon des magnifiques Žlans rŽvolutionnaires des ouvriers franais et des ouvriers et paysans espagnols et catalans en 36. Il est donc d'une gŽnŽration qui conna”t ˆ la fois les pratiques et les habitus du "vieux" mouvement ouvrier, celui de juin 36, et dans laquelle se sont isolŽs des outsiders, des fortes ttes opposŽes au stalinisme et au Front populaire, cette alliance avec la bourgeoisie au motif d'antifascisme qui a finalement ouvert la route au fascisme : des fortes ttes, avec leurs qualitŽs et leurs dŽfauts, h‰bleurs et pinailleurs. PassŽ des Jeunesses communistes au trotskysme, ayant choisi le groupe minoritaire mais activiste de Raymond Molinier et Pierre Frank et ayant tentŽ de s'inserrer dans les rangs de la gauche socialiste pivertiste pour faire conna”tre ses thses -assez sommaires : "b‰tis ton parti ! b‰ti ton soviet ! "-, le jeune Boussel n'a pas choisi d'tre un militant professionnel : il l'est de fait, dans la clandestinitŽ et la vache enragŽe, ˆ la suite de son arrestation pour "propagange communiste nuisant ˆ la dŽfense nationale" dŽbut 1940 et de sa sortie de prison en pleine dŽbacle de juin 40.

C'est pendant la guerre et l'occupation qu'il prend un profil particulier dans le mouvement trotskyste. Dans les ComitŽs communistes internationalistes dirigŽs alors par Henri Molinier (tuŽ en 44), il s'oppose aux thses de ce dernier qui pense que l'ordre du pacte germano-soviŽtique est installŽ pour au moins cinquante ans, et il est exclu de ce groupe (pour ses divergences selon la version "lambertiste", pour avoir exposŽ celles-ci dans une rŽunion de stagiaires, mettant en danger la sŽcuritŽ du groupe, selon Michel Lequenne, un militant de cette pŽriode qui a beaucoup Žcrit et qui dŽteste cordialement Lambert) peu avant la rŽunification gŽnŽrale ˆ laquelle il participe en 44, donnant naissance au Parti Communiste Internationaliste (PCI), fort d'environ 700 militants. Le camarade Lejeune (son principal pseudo ˆ cette date) a donc ŽtŽ formŽ par l'Žcole Molinier-Franck, activiste, anti-intellectualiste et souvent sectaire, dont sont issus par ailleurs les fondateurs du futur courant "pabliste" ˆ l'origine de l'actuelle LCR, mais il est ˆ part des courants et fractions du PCI formŽ en 44. Ce qui est dit lˆ est une premire approche pour l'histoire, mais la quantitŽ d'erreurs involontaires ou malveillantes qui circulent dans les papiers des journalistes sur le trotskysme dans la seconde guerre mondiale est impressionnante. Disons simplement ici qu'aucun des courants trotskystes n'est suspect peu ou prou de "collaboration" -ˆ la diffŽrence des staliniens du Pacte germano-soviŽtique.

Lambert -c'est alors qu'il devient Lambert- s'affirme comme l'un des responsables du travail syndical du PCI ˆ partir de 1945, avec notamment Daniel Renard et Marcel Gibelin. RŽtrospectivement il est clair que cette activitŽ syndicale fait partie des aspects du combat du PCI d'aprŽs-guerre qui ont laissŽ le plus de traces. Elle a deux principaux faits d'arme ˆ son actif. Le premier est la grve Renaut de 1947 -dont le leader le plus connu, Paul Bois, est membre du groupe anctre de Lutte Ouvrire, mais il n'aurait pas jouŽ le r™le d'orateur de masse qu'il joue alors sans la prŽsence d'autres militants membres eux du PCI comme Daniel Renard ; cette grve fit basculer la situation politique franaise en produisant notamment l'exclusion des ministres PCF du gouvernement d'union nationale. Le second est sa contribution, via la tendance rŽvolutionnaire Ecole EmancipŽe (qui ne doit surtout pas tre rŽduite au trotskysme mais dans laquelle s'expriment les militants trotskystes) au maintien, contre la scission syndicale entre CGT et CGT-FO, de l'unitŽ de la fŽdŽration enseignante de la CGT, la FEN, avec droit de tendance, une option qui est ˆ l'origine de la place longtemps occupŽe par la FEN puis, plus partiellement, par la FSU dans le mouvement ouvrier franais.

Dans la version "lambertiste" officielle, Lambert est alors le "chef" de la "Commission ouvrire" du PCI qui est censŽe avoir ŽtŽ le foyer de rŽsistance aux "moeurs petites-bourgeoises" de la direction reprŽsentŽe par Pierre Frank, puis de rŽsistance au "pablisme". Cette reconstruction du passŽ faite aprŽs coup comporte un noyau de rŽalitŽ, ˆ savoir que c'est l'ancrage syndical de plusieurs des militants du PCI qui les a conduit ˆ rŽsister en 1951-1952 ˆ l'injonction d'adhŽrer au PCF faite par Pablo en tant que "secrŽtaire gŽnŽral de la IV¡ Internationale" (sic) (c'est ainsi par exemple que le jeune Pierre BrouŽ, qui vient de devenir un combattant syndical dŽfenseur des surveillants d'internats dans les lycŽes, refuse l' "entrisme"). Au delˆ de ce fait, cette version cherche ˆ valoriser le r™le de Lambert en le calquant sur le principal "noyau ouvrier" censŽ avoir maintenu l'orthodoxie trotskyste dans le mouvement : l'Žquipe du Socialist Workers Party nord-amŽricain (SWP), avec James Patrick Cannon et avec lui Farrel Dobbs et les dirigeants du syndicat des cammionneurs de Minneapolis, ˆ juste titre lŽgendaires depuis leur grve Žpique de 1934. La thŽmatique de la "commission ouvrire" qui aurait reprŽsentŽ en somme l'essence pure du combat pour l'organisation indŽpendante de la classe ouvrire contre le pablisme qui conduisait, effectivement, ˆ la liquidation des positions trotskystes par ralliement aux staliniens sous prŽtexte de guerre mondiale imminente, est un dŽcalque de la mythologie forgŽe dans le mouvement autour de l'Žquipe amŽricaine. Un dŽcalque exactement similaire s'est produit autour de l'Žquipe anglaise de Gerry Healy, surnommŽe le "Club", qui prŽtend s'inserrer dans les profondeurs de la classe ouvrire en entrant dans le Labour Party et en excluant en 1949, en accord avec Pablo et Pierre Frank, tous les autres courants trotskystes britanniques.

Le mythe d'un groupe de valeureux militants menŽs dans les grves comme dans la rŽsistance ˆ Pablo par Pierre Lambert est bien entendu faux, et d'ailleurs si un militant pourrait prŽtendre avec plus de justification ˆ en tre l'objet, ce n'est pas Lambert mais Daniel Renard. Inversement, existe une version opposŽe, antithse du "lambertisme" officiel, exposŽe par Michel Lequenne dans plusieurs articles et dans son livre Le trotskysme, une histoire sans fard, et reprise par l'essayiste superficiel Christophe Bourseiller, qui fait de Lambert un odieux magouilleur ayant tentŽ de gagner les faveurs de Pablo puis obligŽ de s'allier aux vrais antipablistes reprŽsentŽs notamment par Marcel Bleibtreu. En fait, Lambert, exclu en 1950 de la CGT et qui devient alors employŽ d'une caisse d'assurance maladie et, assez rapidement, permanent syndical Force ouvrire, anime un regroupement de militants syndicaux antistaliniens mais partisans de la rŽunification de la CGT sur la base de son indŽpendance de classe (souvent symbolisŽe par la rŽfŽrence ˆ la Charte d'Amiens), avec un journal, L'UnitŽ. Ce journal mord sur la CGT et sur des militants du PCF et a un financement provenant en partie de l'ambassade de la Yougoslavie de Tito. La rŽalitŽ historique est bien que Lambert assiste d'abord avec une certaine rŽserve ˆ la polŽmique entre partisans et adversaires de l' "entrisme" dans le PCF et s'y engage lorsqu'il appara”t que la ligne que Pablo veut imposer au nom d'une soi-disant "discipline internationale" conduirait ˆ liquider ce regroupement syndical. De fait, celui-ci va s'Žtioler dans les annŽes qui suivent, mais il a favorisŽ une rencontre et la naissance d'une amitiŽ qui devait s'avŽrer fructueuse pour Pierre Lambert : celle, en 1952, du dirigeant anarcho-syndicaliste de l'union dŽpartementale FO de Loire-Atlantique, Alexandre HŽbert.

A mi-chemin en vŽritŽ du mythe de la glorieuse phalange des valeureux syndicalistes, et de l'antimythe du sombre magouilleur sans principe, une formule ironique de son vieux camarade qui mettra longtemps ˆ s'Žloigner de lui, Claude Bernard dit Raoul, exprime sans doute assez bien ce qu'est alors Lambert : le "contact Man" de l'organisation, un type pas forcŽment important en lui-mme, et certainement pas un thŽoricien ni un analyste politique, mais un organisateur qui noue des contacts et s'en prŽvaut, parmi lesquels Alexandre HŽbert, mais aussi, temporairement, AndrŽ Marty lors de son exclusion du PCF, et le dirigeant national algŽrien Messali Hadj. Or, la majoritŽ du PCI est "exclue de la IV¡ Internationale" de manire parfaitement autoritaire et bureaucratique, par Pablo, en 1952, ˆ cause du refus de l' "entrisme" au PCF (notons cela pour les journalistes "experts" : le "lambertisme" naitra du refus de l' "entrisme" ! ) et est menacŽe, tout simplement, d'atrophie, d'isolement, national et international. Dans ces conditions les talents du "contact Man" sont dŽcisifs pour ne pas sombrer dans l'isolement total envers le mouvement ouvrier franais rŽel.

Au plan international, cet isolement semble surmontŽ fin 1953 et les "contacts" sont essentiellement le fait de Daniel Renard, le SWP rompant avec Pablo, entra”nant le groupe anglais de Gerry Healy et les uns et les autres formant avec le PCI franais un "ComitŽ international de la IV¡ Internationale". En rŽalitŽ cette nouvelle alliance internationale est assez illusoire, malgrŽ le poids symbolique et moral du SWP (alors confrontŽ au mac-carthysme). Chacun restera dans un relatif isolement, et c'est alors que le PCI va progressivement tourner autour de la personne de Lambert au point de pouvoir tre appelŽ, aprŽs 1958, "groupe Lambert". Plusieurs autres personnalitŽs fortes en sont ŽliminŽes, Danos et Gibelin dŽs 1953, Bleibtreu et Lequenne en 1955, et Daniel Renard va progressivement se replier, s'estomper. 1958 est l'annŽe clef, car la dŽfaite ouvrire que constitue la prise du pouvoir par De Gaulle et la mise en place de la V¡ RŽpublique, plus le ralliement de Messali Hadj, pris pour cible par le FLN algŽrien, ˆ De Gaulle, alors que Lambert avait prŽsentŽ Messali comme le "LŽnine algŽrien", sont des coups durs pour le groupe.

C'est alors, en 1959, et non pas en 1969 ˆ la suite de la dŽcision de voter Non au rŽfŽrendum gaulliste, que Lambert et HŽbert votent pour la premire fois pour le rapport moral au congrŽs de la CGT-Force ouvrire. C'est lˆ un Žvnement inconnu, ignorŽ, des "lambertistes" Žvidemment, mais aussi des antilambertistes patentŽs qui gŽnŽralement ne savent pas dŽmŽler, dans leur hostilitŽ mŽlangŽe ˆ FO et au trotskysme, ce qui est insertion normale dans une organisation syndicale rŽformiste et ce qui est caution des aspects les plus droitiers, les plus dangereux, de la politique de ses dirigeants. Or en 1959, ˆ la surprise des autres courants anarchistes, syndicalistes rŽvolutionnaires ou socialistes de gauche, HŽbert et Lambert, reprŽsentants reconnus de l'opposition de gauche dans FO, votent pour le rapport moral d'une direction confŽdŽrale qui vient de refuser de voter Non au premier rŽfŽrendum gaulliste, celui sur la constitution de la V¡ RŽpublique, comme l'ont par contre fait la FEN et la CGT. Pas un mot, par exemple, de ce premier et dŽcisif ralliement, dans le livre de Lambert et Gluckstein ItinŽraires, qui explique que ce qu'ils prŽsentent comme l'alliance entre rŽvolutionnaires et rŽformistes pour sauvegarder le "syndicalisme indŽpendant" de FO date de 1969. La vraie raison en est que la direction de FO a exclu d'anciens opposants socialistes "de gauche" mais "AlgŽrie franaise" autour de Raymond Le Bourre (un ancien pivertistes qui finira au Front national ...) surpris par la presse dans un ascenseur avec ... les hommes du gŽnŽral, Michel DebrŽ et Jacques Soustelle. Cette rupture est censŽe garantir l' "indŽpendance syndicale" mme en soutenant en fait De Gaulle ! HŽbert et Lambert deviennent alors l'opposition officielle, intŽgrŽe dans l'appareil de la confŽdŽration.

Un autre fait peu connu mŽrite d'tre rapportŽ ici, car il souligne des Žvolutions parallles entre organisations dont la culture militante et la culture tout court finissent ˆ long terme par diverger : c'est aussi en 1958 que le groupe Voix ouvrire et le groupe La VŽritŽ dit "groupe Lambert" entrent en contact, sans aucun doute sous la forme d'un "dialogue de chef ˆ chef" qui conforte chacun des deux chefs dans son propre groupe, Lambert d'une part, Robert Barcia dit Hardy d'autre part, et que des diffusions communes sont organisŽes devant les entreprises avec des mesures de protection contre les agressions staliniennes : selon Robert Barcia, "Gr‰ce ˆ Lambert, nous nous sommes ouverts sur la province" (entretien dans La vŽritable histoire de Lutte Ouvrire, 2003), autrement dit le "joint venture" a surtout profitŽ ˆ Voix Ouvrire et Lambert a contribuŽ de manire dŽcisive au dŽveloppement national de ce courant rival !

 

L'OCI et sa plus Žminente mŽdiocritŽ.

 

La physionomie du noyau dirigeant de ce qui sera l'OCI se dessine donc de manire durable en ces annŽes, et Lambert en est le personnage central, le dirigeant reconnu. Cette physionomie est double. Elle repose en effet sur deux piliers.

Celui d'un groupe de quelques dizaines de militants ˆ la fin des annŽes 1950, puis quelques centaines ˆ la fin des annŽes 1960, basŽ sur une solide formation marxiste et trotskyste, caractŽrisŽe par la dimension internationale de ses analyses, enrichies par les contributions d'intellectuels comme les historiens Pierre BrouŽ et Jean-Jacques Marie, d'une part, les thŽoriciens StŽphane Just et GŽrard Bloch, d'autre part, qui cherche ˆ rŽsoudre la "crise de la direction rŽvolutionnaire internationale du prolŽtariat ˆ laquelle se rŽsoud la crise de l'humanitŽ" par des interventions unitaires, des dŽbats historico-thŽoriques au couteau, et des regroupements internationaux combinant "reconstruction de la IV¡ Internationale"' par alliance avec des courants trotskystes antipablistes -SWP amŽricain jusqu'en 1962, organisation britannique de Healy, une alliance orageuse, jusqu'en 1970, Parti Ouvrier RŽvolutionnaire bolivien de Guillermo Lora de 1967 ˆ 1979, pour ne citer que les principaux- et campagnes de dŽfense des militants, syndicalistes ou intellectuels persŽcutŽs aussi bien dans le Chili de Pinochet qu'en URSS ou en Chine ...

L'organisation de ce groupe est "tenue" par Pierre Lambert qui est en mme temps l'homme clef du second pilier, un rŽseau amicalo-syndicaliste qui devient l'opposition officielle, alliŽe ˆ la direction, dans FO, tout en Žtant bien prŽsent aussi ˆ la FEN. Ce rŽseau repose sur des compromis avec les appareils syndicaux et n'est pas, en fait, fondamentalement diffŽrent de ce que l'on peut voir aujourd'hui de la part de secteurs de la LCR par exemple dans la FSU. Son dŽveloppement n'est pas contr™lŽ par l"organisation, mais par Lambert personnellement ; mais tous les autres responsables politiques, StŽphane Just comme Pierre BrouŽ, acceptent qu'Alexandre HŽbert assiste frŽquemment aux rŽunions du Bureau politique de ce qui devient l'OCI (Organisation Communiste Internationaliste) en 1965 alors qu'il ne se considre absolument pas comme trotskyste et ne s'en cache pas. Progressivement, le "premier pilier" (construction d'un parti rŽvolutionnaire) sera adaptŽ et sacrifiŽ au "second pilier" (le rŽseau bureaucratico-amical dont Lambert est le centre), mais probablement sans plan prŽconu ˆ l'avance.

Cette Žvolution progressive s'effectue en effet en mme temps que l'OCI, et son organisation de jeunesse l'AJS (Alliance des Jeunes pour le Socialisme) ˆ partir de 1968, devient l'une des grandes organisations d' "extrme-gauche" en France, bien qu'elle rŽcuse le terme, ˆ la fin des annŽes 1960, et, dans la seconde partie des annŽes 1970, la plus importante numŽriquement, l'apogŽe d'environ 6400 militants ayant ŽtŽ atteint finalement vers 1982. Dans l'extrme-gauche, l'OCI et l'AJS sont alors les organisations "anti-gauchistes", qui prŽconisent le front unique ouvrier, dŽfendent le syndicalisme traditionnel, en sauvent littŽralement l'existence dans le milieu Žtudiant en maintenant une "UNEF UnitŽ syndicale" autour de laquelle se formera l'UNEF-ID en 1980, et rejettent les discours sur le "pouvoir dans la rue", la "pŽdagogie" et la "rŽvolution sexuelle" au risque de revtir un profil faussement "puritain" voire machiste (Lambert, avec l'aide de Just et de Bloch, Žlimine de l'OCI, en 1967, le responsable ˆ la formation qu'il avait lui-mme intronisŽ dix ans auparavant, Boris Fraenkel, grand introducteur de Reich en France et homosexuel revendiquŽ, au motif qu'il avait imprimŽ une traduction de Reich sur les presses de l'organisation sans l'en avoir avisŽe ...). Quand les grandes annŽes du gauchisme post-soixante-huitard se nuancent et s'Žloignent, ˆ partir en gros de la dissolution de la Ligue en 73 et des prŽsidentielles de 74, l'OCI a pendant quelques annŽs le vent en poupe. Il est alors question de mettre en avant le passage au "parti des 10 000" (les 10 000 militants, chiffre symbolique du franchissement d'un seuil qualitatif) en relation avec le combat pour la "reconstruction", ou "recomposition", voire "rŽunification", de la IV¡ Internationale, l'OCI semblant tre engagŽe aprŽs 1973 dans un dŽbat offensif en direction du "SecrŽtariat unifiŽ de la IV¡ Internationale" (SU) formŽ en 1962 par les hŽritiers de Pablo, inspirŽs par le dirigeant et thŽoricien Žconomique Ernest Mandel, et le SWP nord-amŽricain, et dont la Ligue communiste puis LCR est la section franaise.

La perspective d'une rŽunification partielle des courants se rŽclamant du trotskysme a ŽtŽ ŽloignŽe par la formation, fin 1979, d'un "comitŽ paritaire" entre le courant animŽ par l'OCI franaise et le courant dirigŽ par le rŽvolutionnaire argentin Nahuel Moreno, suivie d'une rupture entre Lambert et Moreno en 1981, dŽpourvue d'explications politiques sŽrieuses de part et d'autre, et dont le troisime courant qui en Žtait partie prenante -la petite "TLT", tendance lŽniniste-trotskyste du SU, entrainant vers l'OCI environ le quart de la LCR de l'Žpoque mais qui comportait aussi des groupes en AmŽrique centrale- a fait les frais. L'arrire-plan de cet Žpisode, le dernier moment o les grandes "familles" historiques du trotskysme ont tentŽ de se rassembler et de discuter sur un plan international, est constituŽ par la rŽvolution nicaraguayenne. Je l'ai examinŽ plus prŽcisŽment dans mon article sur Pierre BrouŽ (http://site.voila.fr/bulletin_Liaisons/nosdocs.htm).

C'est dŽs 1983 que Lambert commence ˆ expliquer que maintenant que le SWP est devenu le parti pro-cubain, et non plus trotskyste, des Etats-Unis, la "continuitŽ de la IV¡ Internationale" reprŽsentŽe jusque lˆ par les "noyaux ouvriers" du SWP amŽricain et du PCI franais, ne l'est plus que par le noyau franais, c'est-ˆ-dire par lui-mme. Autrement dit : je suis la IV¡ Internationale ! Dans le cas de Lambert, il ne s'agit pas vraiment de grosse tte, mais d'une rŽsignation tranquille : plus la peine de s'embter avec des opŽrations de discussions, de scissions, de regroupements, avec d'autres courants comme celui de Moreno avec lesquels on est forcŽs de discuter, chose trŽs ennuyeuse, contrariante et qui oblige ˆ garder la main posŽe sur le porte-monnaie, tout doit se faire autour de moi et de mes hommes ˆ moi, point ˆ la ligne. La transcroissance vers une nouvelle internationale, une IV¡ Internationale rŽtablie allant rŽellement de l'avant, avec un dŽbat dŽmocratique et plusieurs courants, comme la transcroissance vers un parti ouvrier rŽvolutionnaire de 10 000 militants en France, ne se fera pas. Fondamentalement, Lambert n'en voulait de toute faon pas (comme sans doute, chacun chez eux, les dirigeants des autres courants internationaux impliquŽs dans ces dŽbats) car cela aurait exigŽ de modifier radicalement le train-train, l'institutionnalisation tranquille dŽsormais acquise par la "boutique"", par "notre affaire qui tourne et qui rapporte" ainsi qu'il l'Žcrira lui-mme ou le fera Žcrire dans des circulaires internes de la fin des annŽes 1980 ...

Ce qui a permis cette Žvolution, c'est le rŽgime intŽrieur de l'organisation. Au nom du centralisme dŽmocratique qui admet le droit thŽorique de dŽbats de tendances et de fractions, celles-ci Žtaient en rŽalitŽ impossibles, puisque la direction fonctionnait elle-mme comme une fraction taisant ses divergences devant les militants, merveilleux moyen pour forger et entretenir le pouvoir d'une sorte d'oligarchie, elle-mme dominŽe par un chef charismatique dont il est patent qu'il a ŽliminŽ les uns aprŽs les autres, en relation avec les dŽbats politiques du moment, toute autre personnalitŽ indŽpendante -faisons ici la liste rapide des purges nationales, sans parler des purges et mini procŽs staliniens locaux : Jacques Danos et Marcel Gibelin en 1953, Marcel Bleibtreu et Michel Lequenne en 1955, Robert ChŽramy et Charles Cordier en 1960, Boris Fraenkel en 1967, Balasz Nagy dit Michel Varga en1973 -la plus violente-, Charles Stobnicer dit Charles Berg en 1979, StŽphane Just en 1984, Pierre BrouŽ en 1989, AndrŽ Lacire dit A.Langevin et Michel Panthou en 1991, Pedro Carrasquedo en 1992 (je dirai plus loin pourquoi je ne mets pas CambadŽlis dans cette ŽnumŽration) ..., sans oublier des militants Žtrangers, odieusement calomniŽs comme l'infatigable rŽvolutionnaire pŽruvien Ricardo Napuri, accusŽ -en France car au PŽrou personne n'y aurait cru ! -de garder pour s'enrichir son indemnitŽ parlementaire alors que Lambert vivait dans un confort incontestable de ses Žmoluments de permanent ˆ vie dans un pays industrialisŽ ...

Il ne faudrait pas croire pour autant que ces purges n'ont eu d'autres motifs que la nŽcessitŽ de "faire de la place au chef". Il est mme possible que, subjectivement, Lambert les ait autant subies que provoquŽes (les purgŽs de demain Žtait d'ailleurs souvent ses agents purgeurs d'aujourd'hui comme StŽphane Just envers Varga puis comme Pierre BrouŽ envers StŽphane Just) ; elles ont eu ˆ chaque fois des raisons politiques aussi, qu'il faudrait dŽvelopper dans une histoire argumentŽe de l'OCI-PCI, que cet article ne prŽtend pas tre. Mais justement : ces dŽbats auraient dž, dans une organisation rŽvolutionnaire et donc dŽmocratique, tre lŽgitimes car leurs enjeux Žtaient finalement la manire de construire un vŽritable parti rŽvolutionnaire de la classe ouvrire. Le parti bolchevik, dans les conditions de la clandestinitŽ, puis de la rŽvolution et de la guerre civile, sans avoir ŽtŽ forcŽment toujours un asile idŽal de dŽmocratie, a ŽtŽ sans conteste un lieu de dŽbat ouverts, riches et ‰pres, sans lesquels il n'aurait pas permis la rŽvolution d'Octobre. Rien de tel dans l'organisation construite par Lambert, alors mme que la formation politique et intellectuelle que l'on y recevait, riche et dense, et les qualitŽs qu'elle exigeait pour agir, des qualitŽs d'altruisme, d'Žnergie et de rŽactivitŽ, poussaient au dŽbat et ˆ la confrontation : dans un tel systme les meilleurs deviennent soit des chefs, soit des marginaux, et le commun est peu ˆ peu fatiguŽ et routinisŽ, ce qui caractŽrise la vie de cette organisation depuis la fin des annŽes 1980. Par rapport ˆ la longue liste des personnalitŽs qu'il a ŽliminŽes, sans oublier celles et ceux qui sont partis sur la pointe des pieds, Lambert est gŽnŽralement moins "brillant" que chacun d'eux. C'Žtait une figure terne, un bon conteur, attachant dans ses numŽros de gouaille parisienne, mais rŽpŽtitif et, au fond, assez ennuyeux. Mais excellent pour coordonner et contr™ler les relations entre personnes.

 En un certain sens, et toutes proportions gardŽes, Lambert, pour reprendre une formule employŽe par LŽon Trotsky dans une conversation avec Skliansky pour essayer de rŽpondre ˆ la question "Qu'est-ce que Staline ?", Žtait, comme encore auparavant un Ebert dans la social-dŽmocratie allemande, "la plus Žminente mŽdiocritŽ de notre parti". Ces dŽfauts Žtaient le revers d'une grande tŽnacitŽ et d'un tempŽrament patient qui a certainement eu son utilitŽ dans l'adversitŽ. Mais, il faut le dire et ce n'est pas lˆ cruautŽ de ma part : Lambert n'Žtait ni Cannon, ni Moreno, ni Ted Grant. ll n'a d'ailleurs rien laissŽ de consŽquent comme oeuvre thŽorique, ce qui n'est pas un reproche en soi mais qui doit tre dit envers ses adulateurs qui seraient pourtant bien en peine de citer ce qu'il a pu apporter en la matire, comme envers ses conchieurs qui seraient eux-mmes bien en peine de dire ce que peut bien signifier ce mot en "isme" qu'est "lambertisme". Il avait par contre quelques talents pour faire Žcrire les autres et utiliser les talents des autres.

Ce militant de valeur formŽ et sŽlectionnŽ dans les annŽes les plus difficiles n'a donc ŽtŽ ni un thŽoricien, ni un grand dirigeant de masse, ni un meneur ouvrier, mais avant tout un monteur d'organisation, type nŽcessaire mais qu'il faut encadrer par la dŽmocratie. Dans un petit appareil se prenant pour une phalange bolchevique en acier trempŽ, l'accession de ce type lˆ au premier plan, la prŽŽminence de la "plus Žminente mŽdiocritŽ" est le signe psychologique de ce que le petit appareil est en train de faire de l'objectif rŽvolutionnaire le sujet de causerie des dimanches et jours de ftes, et de s'intŽgrer ˆ l'ordre capitaliste et bureaucratique rŽellement existant. Que ses membres de la base au sommet se considrent comme d'ardents rŽvolutionnaires ne remet pas en question cette rŽalitŽ, mais lui permet au contraire de se reproduire.

Une parenthse obligŽe : et non, Lambert n'a pas fait d'"entrisme" !

 

Ce phŽnomne de micro-bureaucratie, sorte d'annexe et de singerie des grandes bureaucraties existantes dans le mouvement ouvrier, a comportŽ en outre un autre aspect mal connu en son temps, sauf par rumeurs, et depuis ŽtalŽ sur la place publique, celui des "sous-marins".

Ouvrons ici une brve parenthse, puisqu'on parle sans arrt, principalement ˆ cause de Lambert, de l' "entrisme" des "trotskystes".

En rŽalitŽ, celui-ci n'a rien d'un complot et a eu des formes diffŽrentes de ce que Lambert a essayŽ de piloter dans la social-dŽmocratie franaise. C'est pourquoi avec Lambert le terme correct n'est pas du tout "entrisme", mais "sous-marinage". Il s'agit de quelque chose de diffŽrent de l' "entrisme" tout ˆ fait transparent, ouvert et public, que prŽconisait Trotsky dans la social-dŽmocratie en 1934, comme des autres cas d'entrisme se rŽclamant de Trotsky que sont celui de l'entrisme dit "sui generis", d'un genre particulier puisqu'il impliquait de se renier, demandŽ par Pablo dans les partis staliniens en 1952, de l'"entrisme organique" mis en oeuvre par Moreno en Argentine qui consistait ˆ se faire passer pour pŽroniste ˆ la fin des annŽes 1950 tout en essayant de former un vrai courant politique ˆ partir de lˆ, et enfin de l'entrisme ˆ perpŽtuitŽ mis en pratique par Ted Grant et ses disciples d'une part dans des partis issus du mouvement ouvrier comme le Labour party britannique, d'autre part dans des partis bourgeois populistes comme le Parti du Peuple Pakistanais, et d'essayer d'y former des courants de gauche et des militants marxistes. Le sous-marinage ˆ la Lambert, source involontaire de sa rŽputation journalistique, n'a rien ˆ voir avec tout cela, et au risque de surprendre je dirai que de sa part cela n'a ŽtŽ rien d'autre qu'un pis-aller hasardeux rŽsultant de la force des idŽes et des orientations politiques que portait malgrŽ tout son organisation, l'OCI.

La possibilitŽ d'organiser un courant socialiste ou social-dŽmocrate de gauche existait (autre chose est de dire que c'est "ce qu'il aurait fallu faire") et mŽritait un dŽbat qui, comme les autres, ne pouvait se dŽvelopper librement dans une organisation telle que l'OCI, qui Žtait pourtant bien placŽe pour influencer des militants socialistes ou rŽformistes poussŽs vers la gauche. Cette question s'est posŽe beaucoup plus t™t qu'on ne le pense en gŽnŽral, puisque c'est entre 1958 et 1960, dans la crise provoquŽe dans les milieux socialistes par la victoire gaulliste, lors de la gense de ce qui sera le PSU (Parti Socialiste UnifiŽ) que des militants du groupe "Lambert" tentent d'y intervenir -un vŽritable "entrisme" au dŽpart, donc. Ces militants sont par ailleurs fort bien inserrŽs dans le SNES-FEN, le syndicat des professeurs de l'enseignement secondaire. Mais ce qu'ils font au PSA (Parti Socialiste Autonome, qui existe de 1958 ˆ 1960 et donne naissance au PSU) Žchappe ˆ Lambert, qui se demande quel type de courant pourrait en sortir ; en tous cas, un courant qu'il ne contr™lerait pas. En 1960 il fait exclure -confidentiellement, puisqu'officiellement ces militants ne sont pas membres de son groupe- Robert ChŽramy, Louis-Paul Letonturier et Charles Cordier, qui deviendront tous des dirigeants syndicaux ˆ la FEN et, pour le premier, un conseiller de Franois Mitterrand. Le motif de l'exclusion est qu'en suivant les militants du PSA dans le nouveau PSU ils cautionnent la liquidation d'un courant issu du mouvement ouvrier par la prise de contr™le du PSU par un politicien bourgeois, l'ancien prŽsident du conseil de la IV¡ RŽpublique Pierre MendŽs-France. Les dŽbats dans la mouvance PSA-PSU-UGS-UPS (Union de la Gauche Socialiste et Union Pour le Socialisme) ont d'ailleurs permis la venue ˆ la future OCI de deux militants importants par la suite, Jean-Jacques Marie et Jean Ribes. Mais ce vŽritable "entrisme" a ŽtŽ stoppŽ net, on le voit, par Lambert.

Dix ans plus tard, mais ˆ une bien plus grande Žchelle, la problŽmatique de la naissance du nouveau PS entre 1969 et 1971 est en partie la mme. Des cadres politiques, des intellectuels, des responsables syndicaux radicalisŽs par mai 68, sont ˆ la fois en contact avec l'OCI et l'AJS et avec les milieux o le nouveau PS cherche ˆ puiser des cadres. Rentrer dans le parti d'Epinay et prendre la tte de ses jeunes n'Žtait pas forcŽment stupide pour des rŽvolutionnaires ... encore une fois je ne dis pas que c'est ce qu'il aurait fallu faire, mais que la question devait tre dŽbattue comme telle, ce qui n'a pas ŽtŽ le cas dans l'OCI comme telle. A ce moment lˆ en fait Lambert pratique un double jeu : officiellement il sera de l'avis d'Alexandre HŽbert, ˆ savoir que la prise en main du PS par le politicien bourgeois Mitterrand est une tentative de le dŽtruire comme parti issu du mouvement ouvrier (HŽbert pensera que cela a ŽtŽ fait ˆ Epinay), donc il ne faut surtout pas aller dans cette opŽration, encore moins qu'au PSU avec MendŽs en 1960. Mais en mme temps il accepte qu'une recrue de valeur, le jeune Lionel Jospin, soit intŽgrŽe sur la base de ses relations directement dans l'Žquipe rapprochŽe de Franois Mitterrand. D'un c™tŽ, pas de combat politique ouvert qui aurait pu (ou non, cela aurait dž se dŽbattre) servir de base ˆ un vŽritable entrisme, mais de l'autre, installation d'un "sous-marin" aux plus hauts niveaux, en cachant naturellement la chose aux militants de base de l'OCI.

Lionel Jospin transfŽrera de sa formation trotskyste beaucoup de l'Žnergie et de l'ardeur critique anticapitaliste et antistalinienne aux jeunes loups du PS d'Epinay des annŽes 1970 et accŽdera ˆ la tte de ce parti en 1981, quand Mitterrand devient prŽsident. Ce n'est qu'en 1983 qu'il s'oppose aux conseils de Lambert, avec lequel les relations sont serrŽes et rŽgulires, qui voulait quÕil engage le PS dans l'opposition ˆ la politique d'austŽritŽ incarnŽe dans le gouvernement Mauroy par Jacques Delors, Jospin arguant contre cela du danger reprŽsentŽ par la droite et les dŽbuts du Front national. Et ce n'est jusqu'en 1987 que Lionel Jospin cessera de payer ses "phalanges" (cotisations) ˆ l'organisation. L'annŽe suivante, il est ministre de l'Education nationale dans le gouvernement de Michel Rocard et met en oeuvre avec son conseiller le rŽactionnaire Claude Allgre une politique d'autonomie des Žtablissements fragilisant le service public et la la•citŽ, combattue fŽrocement par les syndicats enseignants de FO que contr™lent les militants de l'ancienne OCI ... Mais de part et d'autre le secret est gardŽ, les rumeurs dŽmenties. Mme les exclus de l'OCI qui sont dans la confidence, et il finit par y en avoir pas mal, gardent le silence. Ce n'est que lorsque l'intŽressŽ, devenu premier ministre (et son ‰me damnŽe Allgre, qui lui n'a jamais ŽtŽ trotskyste de prŽs ou de loin, ministre de l'Education nationale ! ) que les choses filtreront vraiment, obligeant pour leur part Lambert et Gluckstein ˆ pondre un petit livre d'autojustification, ItinŽraires.

Avec le cas Jospin, Lambert substitue ses mŽthodes personnelles de roublardise et d'entregent, expŽrimentŽes dans les milieux syndicaux, ˆ la bataille politique (entriste ou non) vis-ˆ-vis du parti qui finalement capitalise la poussŽe ˆ gauche de mai 68 et des annŽes 1970, et qui est le PS. Le vrai vainqueur et le plus roublard a ŽtŽ Mitterrand, c'est Žvident, mais le militant Jospin a ŽtŽ poussŽ dans cette situation. Car Lionel Jospin est au dŽpart un militant disciplinŽ de l'OCI -et mme un militant qui a donnŽ un gage initial, puisque, formŽ par Boris Fraenkel et ayant une amitiŽ intellectuelle avec lui, il a cautionnŽ son exclusion. Chose trs remarquable, Jospin n'a jamais ŽtŽ sanctionnŽ pour indiscipline alors qu'il a ŽtŽ, ˆ son corps dŽfendant et au moins ˆ partir de 1983, le plus indisciplinŽ des militants de l'OCI eu Žgard aux enjeux de son action ! Lˆ ou ChŽramy, Cordier et Letonturier ont ŽtŽ mis ˆ la porte en 1960, Jospin a pu continuer ˆ figurer dans les effectifs des "phalanges spŽciales" jusqu'en 1987 ! La raison en est que Lambert a comptŽ le plus tard possible sur son influence en dehors de tout poids politique rŽel dans les hautes sphres du PS et du pouvoir.

ParallŽlement, en une sorte de chassŽ-croisŽ intŽressant, Lambert se faisait "piquer" sa jeune Žquipe parisienne d'Žtudiants brillants animateurs de l'UNEF-ID autour de Jean-Christophe CambadŽlis par Mitterrand, sans qu'il y ait eu d'interfŽrence entre cette opŽration et la position particulire de Lionel Jospin. Tout simplement cette Žquipe, entra”nŽe par les conseils de Lambert ˆ "nŽgocier" postes, fonds et places dans l'UNEF et la MNEF (la mutuelle Žtudiante), a trop bien retenue ses leons et, se trouvant un nouveau "parrain" qui, de leur propre aveu, prŽsentait une sŽduction analogue ˆ celle de Lambert, mais qui Žtait un homme de pouvoir nettement plus haut placŽ puisqu'il s'agissait du prŽsident de la V¡ RŽpublique en personne, a changŽ de cheval et a ralliŽ PS et ElysŽe. La rupture de 1986 a autant ŽtŽ un vaste cocufiage de Lambert par Mitterrand qu'une "purge lambertiste" analogue aux autres. ComplŽtŽe au plan international, l'annŽe suivante, par le dŽpart-exclusion de Luis Favre, un conseiller du dirigeant pŽtiste brŽsilien Lula, et au plan confidentiel par l'Žloignement dŽfinitif de Lionel Jospin Žgalement en 1987, elle affaiblit sŽrieusement Lambert, de son point de vue ˆ lui, qui n'est pas la construction rŽelle d'un parti rŽvolutionnaire, mais le dŽveloppement d'un rŽseau d'influence politique dont la finalitŽ ne devait d'ailleurs plus tre trŽs Žvidente pour lui. Ni parti rŽvolutionnaire indŽpendant, ni contrefort d'un courant socialiste de gauche de masse, le "lambertisme" s'installe alors une fois pour toute dans une place circonscrite et rŽduite, mais confortable : celle d'un petit appareil politique de dŽfense et illustration du "syndicalisme confŽdŽrŽ" version Force Ouvrire, et de coups de coudes entre ses membres pour monter dans l'appareil confŽdŽral.

A la fin des annŽes 1980, de nouveaux horizons s'ouvrent, le Mur de Berlin s'effondre ; l'horizon de Lambert, lui, se rŽtrŽcit une bonne fois pour toutes.

 

Le "PT" franais, ectoplasme politique.

 

En 1991 est donc proclamŽ un "Parti des Travailleurs" en France, rien que a, par transformation de l'ancienne OCI-PCI en une fŽdŽration illusoire et artificielle de "courants", le courant communiste internationaliste, le courant du vieil alliŽ d'Alexandre HŽbert dit "anarcho-syndicaliste" et les courants fictifs "socialiste" et "communiste" du PT. Ce "PT" arbore ce nom ˆ la suite du PT brŽsilien, vrai parti de masse depuis portŽ au pouvoir et qui est devenu le soutien d'un gouvernement social-libŽral, mais il a quant ˆ lui trois ou quatre fois moins de militants que le PCI de 1982 ...


L'annŽe suivante est reproclamŽe la IV¡ Internationale, "refondŽe" et qui, donc, comme si de rien n'Žtait, se remet ˆ numŽroter ses congrŽs ˆ partir du 4¡  puisque trois congrŽs mondiaux s'Žtaient officiellement tenus jusqu'ˆ celui qui vit Žclater la crise dite pabliste, en 1951. De toutes ces bonnes nouvelles la classe ouvrire ne sait rien. L'auto-hypnose politique, ne dupant que ceux qui veulent bien faire semblant, est totale. En fait, dŽcrŽter que le "parti des travailleurs" est construit en France a une signification bien prŽcise : cela veut dire qu'il n'est plus ˆ construire, qu'il n'y a plus de combat ˆ mener contre les vieilles directions, de combat unitaire pour aider aux luttes de classe (le front unique ouvrier), que les problmes sont rŽglŽs puisque le parti des travailleurs est lˆ : derrire l'auto-affirmation sectaire, c'est l'acceptation du "ˆ chacun son espace politique", qui est, notons-le bien, une caractŽristique non seulement du PT, mais de l'extrme-gauche franaise en gŽnŽral, mme si cela revt ici des formes particulires. De mme, la proclamation de la "IV¡ Internationale" soi-disant reconstruite a le mme sens au plan international. De mme que le "CCI du PT" elle est ench‰ssŽe dans une fumeuse "Entente Internationale des Travailleurs et des Peuples". Au moment o le Mur de Berlin tombe, c'est la fermeture politique d'un courant qui portait quand mme un hŽritage, celui du combat contre l'ordre mondial de Yalta et de Potsdam, contre le capitalisme et la bureaucratie. "Silence, rideau, on ferme", tel est le message de Pierre Lambert ˆ l'issue de toute une pŽriode historique de plusieurs dŽcennies.


Le PT est en fait la couverture politique d'une installation dŽsormais totale dans les plis et les replis de l'appareil confŽdŽral de la CGT-Force Ouvrire, et subsidiairement dans la direction de la Libre PensŽe et dans certains milieux francs-maons. A partir de 1969 -o ce vote Žtait justifiŽ, car cette annŽe lˆ la confŽdŽration a bel et bien appelŽ ˆ voter Non ˆ De Gaulle, avant la CGT, encore que l'accord officieux passŽ entre Lambert, HŽbert et Bergeron, qui supposait que le Oui l'emporte, prŽvoyait qu'il y aurait participation au SŽnat gaulliste ... (ces faits sont exposŽs dans la revue La RŽvolution prolŽtarienne
parue aprs le congrŽs FO de 1969)- tous les rapports moraux de Bergeron sans exception seront votŽs par HŽbert et Lambert.


D'autre part, les positions de l'OCI sont importantes aussi ˆ la FEN, o l'on constate que sur la durŽe, l'organisation a oscillŽ entre la participation ˆ la tendance devenue syndicaliste rŽvolutionnaire de l'Ecole EmancipŽe (EE), qu'elle a tentŽ de liquider en 1969, la "montŽe" dans l'appareil rŽformiste (dŽs les annŽes 1950 dans le SNES "classique et moderne"), o la promotion de sa propre tendance, l'EE-FUO (Ecole EmancipŽe pour le Front Unique Ouvrier).


Fin 1983, ˆ la demande d'AndrŽ Bergeron, le dirigeant de FO, une dŽcision importante est prise et imposŽe par Lambert : faire sortir de la FEN la grande majoritŽ des militants de l'OCI-PCI pour leur faire prendre en main la fŽdŽration FO de l'enseignement. VŽritable coup historique portŽ ˆ l'unitŽ de la FEN, cette dŽcision, qui n'a pas rŽellement bouleversŽ le paysage syndical enseignant, appara”t aprŽs coup comme ayant ouvert ˆ la voie ˆ la tentative de "recomposition syndicale" de la FEN par ses propres dirigeants, mettant en cause leurs anciennes traditions (objectif de rŽunifier le mouvement ouvrier, forts syndicats de mŽtiers et droit de tendance) et montant ce qui sera l'UNSA. Elle signifie un alignement profond de toutes les positions syndicales de l'OCI-PCI sur les intŽrts de l'alliance bureaucratique entre Lambert et HŽbert avec Bergeron. Elle conduit l'OCI-PCI ˆ renier un de ses fondements : le combat pour la rŽunification syndicale du mouvement ouvrier franais sur la base de l'indŽpendance de classe. C'est exactement au mme moment que, politiquement, sont lancŽs les "comitŽs pour un parti des travailleurs". Est ici exploitŽe et dŽtournŽe l'idŽe -dŽfendable- de mettre en avant le fait que les travailleurs n'ont pas une reprŽsentation politique qui soit vŽritablement la leur, et qu'il faut s'unir pour dŽbattre de ce problme entre militants des diverses tendances du mouvement ouvrier, dans le sens de l'affirmation que a y est, PS et PCF ne sont plus rien pour les travailleurs, qui conduira ˆ la proclamation du "PT". Les militants qui s'opposent ˆ ce tournant, ainsi qu'au passage de la FEN ˆ FO, ou qui auraient voulu les discuter, sont souvent exclus avec StŽphane Just.


Sur la voie de la proclamation du PT, s'inserre l'affligeante campagne des Žlections prŽsidentielles de 1988 : pour la premire et dernire fois de sa vie, Pierre Lambert sous son nom de Pierre Boussel appara”t dans les mŽdias nationaux, excluant tout propos autre que dŽfensif sur les revendications ouvrires, ne posant ni la question du pouvoir, ni celle de la rŽvolution (vous n'y pensez pas ! ), se prŽsentant non comme trotskyste, ni mme comme militant, mais comme petit retraitŽ de la SŽcuritŽ sociale ...


Le succŽs rŽel, y compris n'en doutons pas sur un plan personnel, pour Lambert, n'est assurŽment pas sa campagne des prŽsidentielles, mais l'accession du poulain des milieux amicalo-syndicalistes de FO, couvŽ depuis des annŽes dans la FŽdŽration des EmployŽs et Cadres, ˆ la tte de la confŽdŽration FO fin 1989, ˆ la suite d'une vraie bataille contre les partisans d'un rapprochement ˆ terme avec la CFDT et l'UNSA et de la poursuite renforcŽe de la collaboration organique avec le patronat. LÕaile gauche de l'appareil syndical, qui signe elle aussi des accords pourris mais qui veut s'arrter en chemin, prend le pouvoir dans FO avec Marc Blondel, fils spirituel indŽniable de Lambert et d'HŽbert (mais je ne me risquerai pas ˆ dire qui est le papa et qui est la maman ! ).


De la campagne prŽsidentielles de Boussel, le seul "acquis" durable, ce sont les signatures des 500 maires que Gluckstein retrouvera en 2002 et Schivardi en 2007 ; petits maires ruraux de gauche pour beaucoup d'entre eux, gagnŽs sur le thme de la dŽfense des services publics et de la la•citŽ, ce qui n'est pas sans valeur, mais aussi maires divers droites ou souverainistes qui veulent dŽfendre "la nation" contre "l'Union europŽenne". La dŽfense de la dŽmocratie contre la V¡ RŽpublique, mise en avant pour lancer les sections pour un parti des travailleurs en 1983-84, est devenue la dŽfense de la nation contre l'Union europŽenne, cette nation franaise censŽe porter avec elles les conventions collectives, la SŽcuritŽ sociale, les services publics et la la•citŽ, et pour ces raisons, attaquŽe par Bruxelles : sur cette thŽmatique des accointances droitires sont possibles et pratiquŽes par Lambert, et plus encore par HŽbert, qui n'a pas une image de chef de parti trotskyste ˆ prŽserver un petit peu et qui ne cache pas ses contacts du c™tŽ de Pasqua et de Le Pen.


Cette histoire de menace de l'impŽrialisme, "rŽaction sur toute la ligne", non seulement sur les libertŽs dŽmocratiques conquises par les rŽvolutions du passŽ, mais sur l' "existence des nations" en fait assimilŽes aux Etats existant, innovation "thŽorique" de Lambert et de Daniel Glukstein, sert ˆ justifier une orientation politique qui, si elle rappelle souvent les revendications fondamentales de la classe ouvrire de manire dŽfensive, ne veut plus poser la question du pouvoir, ce qui est l'essence mme du marxisme, du bolchevisme et du trotskysme : partir des revendications quotidiennes pour conduire les travailleurs ˆ la prise du pouvoir et ˆ la centralisation, ˆ l'unification de leur combat contre l'Etat bourgeois. Le fait (rŽel) de la formation d'alliance internationales institutionnalisŽes entre Etats bourgeois, comme l'Union EuropŽenne mais aussi l'OCDE, l'ALENA, le Mercosur ... sert ici ˆ substituer le combat contre le pouvoir rŽel de l'Etat rŽel (dont ces institutions, qui doivent tre combattues, sont des Žmanations) par le combat fictif contre un ennemi "transnational" qui "menace les nations". A quel point ce discours peut conduire ˆ des dŽrives douteuses, un exemple l'illustre cruellement : celui de la seule section de la IV¡ Internationale reproclamŽe par Lambert ˆ avoir une base significative dans son pays en dehors de la France, ˆ savoir la section algŽrienne, qui est elle aussi un "PT", avec une figure emblŽmatique, Louiza Hannoune. La "dŽfense de la nation" a conduit le PT algŽrien ˆ s'opposer frontalement aux mouvements de masses qui, en Kabylie, ont ˆ plusieurs reprises affrontŽ le pouvoir capitaliste et militaire du rŽgime algŽrien, et ˆ participer ˆ des Žlections boycottŽes par tous les autres partis d'opposition ... ce qui lui a valu la "grande victoire" d'une vingtaine de dŽputŽs, octroyŽs par la SM -la SŽcuritŽ Militaire algŽrienne de sinistre rŽputation ... Et aprŽs a on vient faire la leon sur l' "indŽpendance de classe" ?


Attention, toutefois : le "PT" franais n'est pas une pure curiositŽ politique. Beaucoup de militants de l'extrme-gauche actuelle et des mouvements altermondialistes, lorsqu'ils en connaissent l'existence, se contentent d'une moue dŽdaigneuse ˆ son sujet. Cependant sa posture n'est pas sans analogie avec la leur, elle ne fait que l'accentuer sur certains points. L'idŽe selon laquelle aprŽs la fin de l'URSS le monde est ˆ la dŽrive et que seuls des combats dŽfensifs sont envisageables est une idŽe bien commune. Le caractre "nationaliste" qui indigne certains militants, dans le cas du PT, est l'extrŽmitŽ d'une conception dŽfensive se dŽtournant de tout combat sŽrieux pour poser la question du pouvoir et la rŽsoudre et ramenant tout ˆ la "dŽfense des acquis" sans autre perspectives, avec une bureaucratie syndicale qui, en effet, n'a pas d'autre perspective -ce qui ne peut que la conduire ˆ brader les dits acquis ...


Lˆ rŽside ˆ terme la contradiction finale du PT. Par rapport ˆ la vieille OCI, ce parti dans les annŽes 1990 est Žtonnamment terne et calme, gris‰tre et ennuyeux comme l'URSS de Brejnev. Au sommet de ce royaume des aveugles, brille par ses sophismes et son Žrudition "marxiste" celui qui, finalement, par Žlimination, fut le "dauphin" de Lambert, occupant la place laissŽe vide par les purges antŽrieures et les absences croissantes du vieux chef vieillissant, bien conservŽ au frais dans ses locaux tel un vieux calife : le vizir Glucsktein dont le pseudo Žtait Seldjouk. Quand au vieux chef vieillissant, il Žtait devenu une sorte d'Žtendard avec son accent avalant ses mots, ses mŽgots (il est le "pŽpŽ mŽgot" d'un vieux sketch d'Alex MŽtayer), son pif un peu rougissant, sa bonne bouille de vieux renard finalement pas si malin et peut-tre pas si autosatisfait ...


Gluckstein n'est Žvidemment pas Lambert, ni par ses qualitŽs, ni par ses dŽfauts. Il a veillŽ sur l'appareil, sur le local du 87 rue du Faubourg Saint-Denis, et sur l'attachement ˆ la lettre de Marx et de Trotsky dans les formations internes, dont l'intŽrt aux yeux du "retraitŽ de la SŽcuritŽ sociale" Boussel Žtait devenu assez relatif. L'un et l'autre s'amusaient sans doute de leur rŽputation sulfureuse faite par les journalistes dits d'investigation, une rŽputation en effet trŽs au dessus de leurs vertus et de leur habiletŽ rŽelles. Mais culturellement et pour ainsi dire physiquement, l'un et l'autre ne reprŽsentent pas la mme chose dans le mouvement ouvrier. Qu'on le veuille ou non, Lambert portait en lui, en sa faconde, le style et une sorte d'‰me d'un monde militant, et tout ˆ la fois d'une sphre bureaucratique en osmose avec ce monde. La force de la vieille OCI, dissipŽe par les purges et les reniements, dispersŽe dans le monde rŽel, l'avait abandonnŽ lui et son organisation, mais s'y Žtait substituŽe une imagerie et un esprit issus du vieux mouvement ouvrier, drainant des bribes de JaurŽs, de Pelloutier et de Pivert, sous une forme trs ab‰tardie mais pouvant encore impressionner un jeune, surtout avec son dŽcorum. Lambert parti, cette fausse magie part avec lui.


Le PT Žtait devenu une organisation trŽs triste. Je me souviendrai toujours de Karim Landais, ce jeune bien reprŽsentatif de la recherche honnte d'une issue rŽvolutionnaire et de la soif de savoir des Žtudiants de la fin du XX¡ sicle, et qui n'avaient ˆ se mettre sous la dent que ces organisations au lourd passŽ. En deux ans il avait mesurŽ toute la tristesse du monde, du manque d'issue politique alors que la crise de l'humanitŽ, et de la plante, sont lˆ, et c'est sa traversŽe du PT qui la lui avait fait mesurer. Il s'y est bržlŽ les ailes. AprŽs nous avoir lŽguŽ des recherches du plus grand intŽrt sur pourquoi les organisations b‰ties pour l'Žmancipation ne sont pas Žmancipatrices, Karim s'est supprimŽ. C'est aussi cela, le bilan de Lambert et des "chefs" de sa gŽnŽration. Certes, ils ont transmis. Mais un hŽritage est mort et mne ˆ la mort si on ne le fait vivre.


2007, l'annŽe qui prŽcde la mort de Lambert, a mis en cause la continuitŽ de l'illusion nommŽe PT. La campagne Schivardi, succŽs politique dans son versant droitier (les signatures de maires apparentŽs UMP ou MPF ! ) fut un Žchec Žvident dans son rŽsultat Žlectoral. Elle condamnait dŽjˆ implicitement le "PT" puisqu'elle ne se prŽsentait pas comme une campagne du PT, mais comme une campagne d'un mouvement de maires pour " la dŽfense de la RŽpublique (la Cinquime ? ! ) contre l'Union EuropŽenne". Son fiasco a conduit la direction du PT, c'est-ˆ-dire l'Žquipe formŽe par Lambert et dirigŽe par Glucsktein, ˆ virer de bord et ˆ annoncer qu'ils allaient bient™t fonder un "parti ouvrier et socialiste" qui, aux dernires nouvelles, s'appellerait un "Parti ouvrier indŽpendant". Ces mŽtamorphoses du serpent qui change de peau pour devenir toujours le mme et finit par se mordre sŽrieusement la queue montrent bien l'impasse que sa propre direction reconna”t implicitement, et dans laquelle se trouve le PT. Mais il y a sans doute plus important qui pousse le PT s'il veut exister ˆ faire semblant de se transformer : depuis l'arrivŽe de Marc Blondel ˆ la tte de la CGT-FO il y avait une solide position de pouvoir dans le mouvement ouvrier ˆ laquelle il Žtait en rŽalitŽ attachŽe. Mais le pouvoir pour quoi faire ? Les poulains de Lambert dans FO grent le syndicat, son appareil, point ˆ la ligne, comme le feraient d'autres fonctionnaires syndicaux. N'ayant pas de perspective politique rŽvolutionnaire ils ne peuvent que s'adapter ˆ l'Žvolution du capitalisme. Un "brave rŽformiste" qui rŽsiste sur la dŽfense des acquis, a peut durer quelques annŽes, mais assurŽment pas pendant toute une pŽriode historique. Vient le moment o il signe, qu'il ait ŽtŽ ou non ŽlevŽ sur les genoux de Lambert. Surtout que dans le cas de Blondel, il n'en Žtait tout de mme pas ˆ sa premire signature !


Blondel s'est retirŽ sur le confortable Aventin de la prŽsidence de la Libre PensŽe, laissant son hŽritier programmŽ Jean-Claude Mailly prendre les rnes de FO en 2004. Depuis, les amis d'Alexandre HŽbert le disent : Mailly glisse vers le corporatisme ! Tout dernirement, il a signŽ l'accord sur la "modernisation du marchŽ du travail". Cette signature, qui n'est pas ˆ ce jour dŽnoncŽe en tant que telle dans Informations Ouvrires
, le journal du PT (et autrefois de l'OCI-PCI) signe non seulement un recul social, mais participe pleinement du "corporatisme" ˆ la faon de la CFDT historiquement dŽnoncŽ par Lambert, HŽbert et Blondel, puisque le texte signŽ par Mailly doit servir de base au projet de loi prŽsentŽ par le gouvernement Sarkozy ˆ l'AssemblŽe nationale.

 
Les amis du pre HŽbert, eux, sont dŽjˆ dans l'opposition, ce depuis le congrs de Lille en juin 2007 o ils se sont comptŽs en allant au vote contre l'adhŽsion ˆ la CSI (ConfŽdŽration Syndicale Internationale), faisant 9% et ayant un succs d'estime autrement plus profond parmi les dŽlŽguŽs. L'histoire est dŽcidemment impitoyable : elle aura attendu quelques mois avant la mort de Lambert pour voir le courant de son vieil alliŽ, qui lui avait servi ˆ corseter l'OCI, ˆ la mettre au service de la montŽe dans l'appareil bureaucratique comme but en soi, se sŽparer de lui ... par la gauche !


Les responsables PT dans l'appareil de FO (ˆ commencer par le fils d'Alexandre, Patrick HŽbert, en Loire-Atlantique) ont couvert l'Žvolution perceptible de Mailly et de la direction confŽdŽrale lors du congrs de Lille. Que vont-ils faire ˆ propos de ce dernier accord ? L'histoire n'est pas Žcrite d'avance.


Elle comporte parfois des symboles : la mme semaine, Lambert meurt et sa politique d'implantation dans l'appareil de FO fait faillitte dans la mesure o les militants avaient encore besoin d'une justification.


Le "lambertisme" n'aura ŽtŽ en politique qu'une catŽgorie purement nŽgative, un espce de champignon posŽ sur le trotskysme et sur le syndicalisme franais, Žpouvantail utile et fŽtiche maladif de la part de ses adversaires parfois obsessionnels. Les militants ouvriers, ceux du futur ex-PT comme les autres, lui survivront. Avec eux nous voulons nous retrouver, tous ensemble dans le respect mutuel, dans la lutte des classes, pour en finir avec les patrons et avec l'Etat, contre toutes les bureaucraties.


Paix aux m‰nes de Boussel-Lambert et ni Dieu ni ma”tre !

 

 

 

Voir aussi :

 

Pierre Lambert est mort

Jean-Franois Chalot (17/01/2008)

C'est le dernier dirigeant franais de la vieille garde trotskiste qui dispara”t, il fut de tous les combats internes ˆ la 4 me Internationale