Guillermo Lora (1921-2009),
la conscience ouvrire bolivienne.
Par
Vincent Prsumey.
Juillet 2009
La mort de Guillermo Lora le 17 mai 2009, c'est la disparition d'un
grand rvolutionnaire du XXĦ sicle. Il n'est pas trs connu de par le monde,
il n'est pas de ceux dont le nom est enseign dans les coles, ou orne posters,
tee-shirts, briquets et fonds de culottes, mais ce nom est de ceux qui seront
repris par des gnrations de combattantes et de combattants, car le combat
continuera.
Guillermo Lora tait l'une de ces figures du mouvement trotskyste dont le nom incarne tort ou raison un courant, une organisation, voire une culture politique, comme ceux de Mandel, Lambert, Just, Grant, Cliff, Cannon, Moreno ... et ce titre il tait le dernier de ces "monstres sacrs" plus ou moins sacrs et plus ou moins monstrueux, avoir vcu leur jeunesse dans le mouvement ouvrier rvolutionnaire des IIĦ et IIIĦ Internationales et en avoir tir la leon fondamentale qu'il en fallait une quatrime pour gagner.
De cette gnration, proche du dcs de Guillermo Lora, s'est d'ailleurs produit, le 27 avril 2009, celui de Hugo Gonzales Moscoso (1922-2009) qui fut un peu, du point de vue des "internationales trotskystes", son frre ennemi aprs avoir longtemps t son camarade.
Mais Guillermo Lora est unique car il fut aussi, et dans son cas ceci est indissociable de son "statut" de grande figure du trotskysme, une sorte d'incarnation de la conscience du proltariat bolivien, en particulier du proltariat minier de l'Altiplano andin, pendant plusieurs dcennies. Au point qu'il tait devenu sur son grand ge un peu une icne nationale, une composante du complexe sentiment national bolivien, et que sa perte a t ressentie en Bolivie comme un chagrin national mme chez ceux qui le mprisaient ou le craignaient, la presse, qui semble t'il ne le craignait plus gure mais qui frissonne encore l'ide de ce qu'il reprsenta, ayant salu en son dcs le dpart du "dernier bolchevik". Aucune autre de ce groupe de grandes figures se rclamant du trotskysme, dont sa disparition conclut l'extinction, n'a jou un rle aussi dcisif dans le mouvement ouvrier et l'histoire nationale de son pays. Nous verrons que cela semble lui tre un peu mont la tte, mais le fait est rel, historique : la Bolivie est un pays marqu par le trotskysme et cela ne se serait pas produit, car ce sont les hommes qui font leur propre histoire, sans l'action de Guillermo Lora.
SOMMAIRE.
Chapitre I.
Des origines la rvolution de 1952.
Guillermo Lora, Uncia, la Bolivie et la guerre du Chaco.
La naissance du Parti Ouvrier Rvolutionnaire.
Les hommes de la seconde gnration.
L'organisation du proltariat minier.
Le Thses de Pulacayo.
Sous le talon du Sextenio.
Le cas Lechin.
Le Bloc ouvrier et mineur et la rpression.
Chapitre II.
1952, la premire rvolution proltarienne d'Amrique latine.
La rvolution.
Quelques mots ...
Le POR et l'Internationale en 1952.
Lora et l'Internationale en 1952.
Quand la rvolution clate, Pablo ne paie pas le voyage Lora.
A propos du parallle POR-bolcheviks (ou mencheviks ! ).
La rvolution d'avril 1952.
La bataille perdue de la nationalisation des mines.
La rforme agraire et le reflux.
Chapitre III.
Digrer les leons d'une rvolution tronque.
Gense du "lorisme".
Nouvelle tape.
Crise et scission.
Le POR et "les deux "Quatrime Internationale"".
Les annes 1956-1964.
Le renforcement du POR-Masas.
Le parti historique du proltariat bolivien.
Devenir du POR "Moscoso".
Village gaulois.
Chapitre IV.
Une tentative d'crasement.
Le rgime militaire.
Les martyrs de la classe ouvrire.
La gurilla du Che.
Lora, Cuba et le SU.
De la gurilla du Che la gurilla selon le SU.
Chapitre V.
Nous y voila : les soviets, l'armement, la prise du pouvoir
...
De la crise de l'Etat l'irruption des masses, premier temps.
De la crise de l'Etat l'irruption des masses, second temps.
Le moment de prendre l'initiative.
L'Assemble populaire.
Le dbut des travaux de l'Assemble populaire.
Les courants extrioriss par rapport l'Assemble populaire.
L'Assemble populaire, les mines, l'Universit et les paysans.
Quelques semaines ...
Quatre journes.
Chapitre VI.
Dbats et enjeux autour de l'Assemble populaire et du coup
d'aot 1971.
Le POR, l'OCI et le CORQI.
Lgendes noires et ralit du POR en 1971.
Analyse de l'orientation du POR en 1971.
Comment ne pas tirer les leons d'une dfaite partielle.
OCI et POR : gel d'une alliance.
Chapitre VII.
La butte tmoin.
Le POR aprs 1973.
De Pinochet aux annes 1980.
La rupture avec le CORQI.
Les annes 1980.
Enfoui dans les profondeurs de sa classe.
Mines de cuivre et feuille de coca.
Conclusion.
Note sur les sources utilises.
ANNEXES.
Les Thses de Pulacayo (1946).
Dclaration de la Tendance Quatrime Internationaliste (1979).
Chapitre I.
Des origines la rvolution de 1952.
Guillermo Lora, Uncia, la Bolivie et la guerre du Chaco.
Guillermo Lora n'aurait pas t Guillermo Lora sans l'action d'autres militants, qui l'ont gagn et form. Il ne s'agit pas ici bien sr de faire une biographie individuelle du personnage Lora, mais il nous faut expliquer son parti, le POR quand Lora le rencontre et ce que le POR deviendra en quelques annes aprs cette rencontre.
Guillermo Lora Escobar naquit en 1920, 1921 ou 1922 Uncia, dans le dpartement de Potosi o se trouvent les centres miniers de Siglo XX, Catavi, et "le" Potosi proprement dit, la vieille montagne d'argent et de souffrances. A Potosi, on se croit la priphrie du monde, dans ces hauts plateaux crass de soleil et de vent, peupls d'indiens dont la famille de Guillermo Lora tait issue, une poque o ils ne revendiquaient plus et pas encore cette identit indienne. Mais on est aussi au haut lieu des mines d'argent dont l'exploitation, par un travail souvent forc, a ouvert au XVIĦ sicle la voie au triomphe mondial du mode de production capitaliste : le cÏur du monde. A la fois priphrie du monde et cÏur du monde, telle sera la contradiction de toute l'histoire et de la vie politique de Guillermo Lora et du POR.
La Bolivie est au cÏur du mode de production capitaliste, comme systme mondial, depuis le XVIĦ sicle. Mais dans la manire dont elle a t saisie, les vestiges des anciens modes de production ont t maintenus et recycls, au service du capital : la Mita, corve impose aux communauts paysannes dans les mines, remonte aux Incas. Ce n'est pas un Etat-nation, c'est plutt une pice dtache de l'ancienne vice-royaut espagnole, en 1825, ampute territorialement par ses voisins qui en ont fait une enclave sans dbouch maritime. Quand la jeune bourgeoisie librale mne la lutte contre la vieille oligarchie qu'elle accuse de fodalisme, lors de la guerre civile de 1898, c'est pour, immdiatement, se retourner violemment contre les paysans qui demandent la terre, souvent sous la forme de la possession commune indienne. Uncia, berceau de Lora, est le foyer, en 1923, d'un massacre men par l'arme au service de ces mmes magnats de l'tain, pour interdire l'organisation syndicale du proltariat minier. Dans les annes qui suivent les courants anarchiste et socialiste commencent s'organiser, et un premier Parti Communiste prend forme la fin de la dcennie, auquel adhre en 1930 le jeune Jos Aguirre Gainsborg, issu d'une grande famille d'intellectuels et de politiciens libraux, et l'un des leaders du mouvement pour la Rforme universitaire qui sera la ppinire des cadres du nouveau mouvement ouvrier qui va merger aprs la catastrophe de la guerre du Chaco (1932-1935).
Ce conflit absurde et sanglant entre la Bolivie et le Paraguay, attis des deux cts par la finance nord-amricaine et britannique dans le contexte de la crise mondiale des annes 1930, pisode tragique ignor en Europe au del des allusions dans ... les aventures de Tintin (L'oreille casse), permet la destruction des cadres du mouvement ouvrier naissant dans les deux pays, et entrane l'exil de J.Aguirre Gainsborg au Chili, o se trouve le plus important mouvement ouvrier organis du continent.
La naissance du Parti Ouvrier Rvolutionnaire.
POR, Parti Ouvrier Rvolutionnaire, est un sigle dont l'inspiration pourrait avoir t chilienne : au Chili la Gauche communiste dont la frquentation a t dcisive pour J.Aguirre Gainsborg, reprsente sans doute la majorit du Parti communiste. Se rclamant de Trotsky, la Gauche communiste chilienne tait aussi trs influence par le POUM hispano-catalan d'Andreu Nin (Parti Ouvrier d'Unification Marxiste), lui-mme souvent qualifi de trotskyste par ses adversaires, staliniens en tte. Par la suite les trotskystes ou trotskysants de la Gauche communiste chilienne sont entrs au PS et l'ont pratiquement pris en main -ils sont les anctres du PS chilien de Salvador Allende, dtruit le 11 septembre 1973. Ceux de ses militant qui voulaient maintenir un parti rvolutionnaire dlimit et indpendant ont justement fond le POR chilien en 1936 (il sera lui aussi finalement dissous en 1965 dans le MIR, Mouvement de la Gauche Rvolutionnaire, le front d'extrme gauche membre de l'Unit populaire d'Allende). Mais le POR bolivien est le plus vieux du nom puisqu'il date de 1934-35.
POR : ce sera l'un des sigles clefs, avant et ct de ceux de PST (Parti Socialiste des Travailleur) ou PRT (Parti Rvolutionnaire des Travailleurs) des organisations se rclamant du trotskysme en Amrique latine, avec aussi notamment, outre le POR chilien, les POR argentin (fond et dirig par Nahuel Moreno de 1947 1954) et cubain (interdit par Castro et Guevara en 1961). La gestation confuse du POR bolivien a eu pour historien Guillermo Lora lui-mme, dans un article de 1960 consacr Jos Aguirre Gainsborg, traduit et dit en franais dans le livre de Franois et Catherine Chesnais (voir la note finale sur les sources).
Lora s'attache en effet vivement cette figure de Jos Aguirre Gainsborg, qui est, suite son sjour chilien, l'origine de la cration et de l'orientation politique du POR, fond en juin 1935 Cordoba en Argentine suite des dcisions prises par les reprsentants de diffrents groupes et la rdaction d'un programme fin 1934. Le POR se forme par la fusion de plusieurs de ces groupes d'exils, autour de la Gauche bolivienne forme au Chili par Gainsborg, et du groupe Tupac Amaru cr dans la ville de Sucre par Gustavio Navarro dit Tristan Marof.
C'est une seule et mme gnration de jeunes intellectuels qui s'oriente vers l'Internationale communiste dans les pays andins dans les annes 1920 et 1930, et une proportion trs importante d'entre eux est repousse par le stalinisme, ce qui les conduira au trotskysme, mais aussi au nationalisme de gauche ou, nouveau, au libralisme et au radicalisme bourgeois ; le POR sa cration regroupe ces militants qui sont passs par le PC, un PC embryonnaire qui n'existe plus, fauch par la guerre du Chaco et les tournants de Moscou, et qui viennent au pril de leur vie de s'opposer frontalement la guerre du Chaco en prconisant la fraternisation entre les soldats des deux pays. Cela alors que le vieux mouvement ouvrier, encore limit de petits syndicats urbains et artisanaux, est domin par des courants socialistes souvent proches d'un simple radicalisme ou par l'anarcho-syndicalisme, important en Bolivie. Les partis communistes n'ont pas encore d'implantation profonde dans la socit (sauf au Chili, d'o est justement issue la Gauche communiste chilienne et le groupe de J.A. Gainsborg). En Bolivie, la proclamation du POR, loin d'tre un acte groupusculaire, prcde et de loin la formation d'un PC "classique" rellement existant qui sera trs long voir le jour.
Du point de vue de l'histoire bolivienne, le POR n'est donc pas, dans ses origines, une petite organisation d'extrme gauche ayant scissionn de la gauche traditionnelle, il est lui-mme le plus vieux parti, plus imbu que tout autre de sa tradition, dont la proclamation et l'existence furent un facteur et une garantie de l'existence mme d'un mouvement ouvrier politiquement organis en Bolivie. Et l'poque de sa fondation, quand se termine la guerre du Chaco, il symbolise l'entre dans une nouvelle poque d'affrontements et d'organisation, celle de la rvolution.
Le fondateur officiel du parti, suite au choix de J.Aguirre Gainsborg lui-mme, est Gustavo Navarro connu sous le nom de Tristan Marof, crivain national d'une grande notorit, dont le nom sert de drapeau mais produit vite une grande confusion, car il ne se considre ni comme trotskyste ni mme comme forcment rvolutionnaire et se voit volontiers ... prsident de la Bolivie, concevant le POR, sous ce nom ou un autre, comme l'amorce d'un front nationaliste de gauche devant assurer sa promotion.
Autant dans ses notes historiques Guillermo Lora s'attache la figure de Jos Aguirre, autant il rejette Tristan Marof, au point de donner de lui l'image d'un aventurier petit-bourgeois ambitieux. Cette image est incomplte -ce qui ne veut pas dire fausse- car Tristan Marof, crivain social, a dans son Ïuvre exprim une sorte d'aspiration au socialisme rsultant de la ralit bolivienne avec une proccupation pour le pass indien ; dans La justice de l'Inca, en 1926, il a lanc la formule "la terre au peuple, la mine l'Etat" qui peut se traduire par "rforme agraire et nationalisation des mines", et dans La tragdie de l'Altiplano, en 1934, il a fait une description de la socit des hauts plateaux que Lora lui-mme juge estimable et d'esprit marxiste, et que les admirateurs de Marof en Bolivie rapprochent des travaux du thoricien pruvien Jos Carlos Mariategui. La figure de Marof n'est donc pas ngligeable et sa prsence aux origines du POR a un intrt plus qu'anecdotique, d'autant que par la suite, l' "indignisme" du vice-prsident de Evo Morales, Alvaro Garcia Linera, le rcuprera dans la liste des anctres du tristement clbre "capitalisme andin".
Pour en revenir aux dbuts du POR, la rupture avec Marof tait invitable, car il avait nou des relations notoires avec ... le dictateur militaire "socialisant" Busch, puis avec ses successeurs, leur servant de secrtaire et de conseiller, de "coach" dirait-on aujourd'hui (il cr alors un phmre PSOB, Parti Socialiste Ouvrier Bolivien ... qui se survivra de manire anecdotique mais surprenante comme on le verra plus loin ...). Marof, reprsentant de la gnration des intellectuels ayant refus la guerre du Chaco (dans laquelle il est dj un an), pactise et fraternise avec les jeunes officiers pour lesquels la guerre du Chaco a t l'occasion de "dcouvrir le peuple" et la dfaite la motivation pour "reconstruire la Bolivie" : les colonels David Toro, qui nationalise les ptroles et cr la compagnie nationale YPFB, et German Busch, qui se serait suicid (version officielle) par chagrin de ne pas arriver rendre le peuple heureux, inaugurent le nationalisme dont le MNR sera bientt le grand parti. La guerre du Chaco n'a donc pas seulement produit la gnration des nouveaux cadres du mouvement ouvrier, mais aussi celle des nouveaux cadres de l'Etat bourgeois et de son arme. Entre les deux ... des passerelles : Tristan Marof est le premier les franchir, pas le dernier. Il sera par la suite proche du nationalisme bourgeois officiel, crivant par exemple une biographie du prsident Paz Estenssoro.
En 1938 aprs cette rupture J.A. Gainsborg refonde le POR et en prcise les bases programmatiques en les arrimant solidement aux principes de la IVĦ Internationale ... juste avant de disparatre dans un accident de voiture La Paz.
Ainsi, une combinaison de circonstances fortuites (l'accident) et non fortuites (la facilit des ascensions politiques et sociales dans une intelligentsia rduite dans le cadre d'un petit pays pauvre) a dcapit le nouveau parti.
Les hommes de la seconde gnration.
Les trois annes qui suivent la mort de J.A. Gainsborg, celles de l'entre du monde dans la seconde guerre mondiale mais en Bolivie celles de l'aprs-guerre du Chaco, sont importantes car elles voient plusieurs forces politiques se configurer durablement en une structure qui, dans ses grandes lignes, marquera la Bolivie jusqu'aux annes 1980.
Des militaires nationalistes sont au pouvoir, et tout en restant rpressifs ils tentent des mesures de dfiance envers les Etats-Unis et cherchent largir leur base sociale. Dans ce cadre prend forme, autour du responsable du crdit public aux petites entreprises, Victor Paz Estenssoro, d'un petit "Parti Socialiste Etatique", et d'une loge maonnique d'officiers fascins par Hitler, la Radepa (Razon de Patria), le MNR, Mouvement Nationaliste Rvolutionnaire, ainsi dcrit par Franois et Catherine Chesnais :
Ç Le MNR, fond en 1941, se dfinit au dpart, dans son
propre langage, comme "un mouvement patriotique avec une orientation
socialiste, dont le but est d'affirmer et de dfendre la nation
bolivienne". Ses slogans tournent autour du problme de la souverainet
nationale et du contrle de l'Etat sur l'conomie. Les campagnes menes par le
Parti font appel la xnophobie et l'antismitisme de la petite bourgeoisie
pauprise (...). È
Les cadres de l'ancien PC rests ou redevenus fidles Moscou, peu nombreux mais disposant d'une aide matrielle importante, commencent par prendre en main la coordination des syndicats boliviens, l'exception de ceux des mineurs, puis fondent un parti en 1940, le PIR (Parti de la Gauche Rvolutionnaire, qui ne se prsente pas comme communiste) et, partir de 1941 (quand l'Allemagne nazie attaque l'URSS), s'opposent aux militaires nationalistes et au MNR au nom de l'alliance antifasciste avec la bourgeoisie librale et, au plan international, avec les Etats-Unis : les PC de ce continent dans les annes quarante sont par excellence les partis de Yalta et du soutien Roosevelt, aux multinationales et aux banques US !
En Bolivie cela donne dans ces annes une alliance structurelle entre Ç communistes È et droite classique, que l'on aura aussi en Argentine face Peron. Or, si les aspects fascisants du MNR et du pronisme sont indniables et sont inscrits en eux ds leurs origines, il ne s'agit pas alors de forces visant dans l'immdiat craser le mouvement ouvrier, mais engager des actions anti-imprialistes limites, avec le soutien de la classe ouvrire encadre et enrgimente -ce que l'on a appel le "populisme" latino-amricain.
Mais il y a une troisime force, celle de l'organisation et du combat rvolutionnaire indpendants de la classe ouvrire, qui va s'affirmer dans son secteur le plus exploit et le plus concentr, les mineurs du cuivre et de l'tain, grce la rorganisation du POR partir de 1941 : notons-le, dans ce dveloppement rel, c'est l'organisation politique d'un groupe -une avant-garde- qui entrane et permet l'indpendance syndicale et l'auto-organisation des mineurs, laquelle n'aurait pas pris le mme cours sans elle.
C'est ici qu'arrive Guillermo Lora, dans un POR "vid" par la trahison de Marof et la mort de Gainsborg, et avec lui la deuxime gnration. Mais celle-ci n'aurait sans doute pas pu repartir sur une table rase, et Pierre Brou attire l'attention sur le rle clef d'un autre beau personnage :
"Les hommes de la deuxime gnration de Bolivie, Walter Asbun et Guillermo Lora, doivent sans doute plus qu'au POR leur formation de trotskystes un militant brsilien, Fulvio Abramo ..." (P.Brou, Le mouvement trotskyste en Amrique latine jusqu'en 1940, Cahiers Lon Trotsky nĦ 11 de septembre 1982).
Voici, de la mme source, le tmoignage de Fulvio Abramo lui-mme, militant brsilien en fuite (interview ralise Sao Paulo le 22 avril 1979) :
"Je suis parti en Bolivie en 1937 (...) A notre arrive Puerto-Surez, 40 jours de prison. On nous a mens en avion San Jos de Chiquito et l, on nous a donn un char bÏufs avec la place pour trois personnes. (...) On vivait de chasse et de pche. On a pass notre premire anne Santa Cruz. (...) J'ai connu quelques jeunes. Ma premire activit politique a t la proposition de crer une cole d'agriculture de niveau universitaire dans la ville. Je l'ai cre et j'en suis devenu le directeur. (...) Puis j'ai connu, parmi les tudiants, un garon qui venait du Chili et avait vcu La Paz avec Tristan Marof et Jos Aguirre Gainsborg. Il m'a parl de leur groupe, paralys, devenu inactif. Puis est arriv un deuxime tudiant, venant lui aussi du Chili, Walter Asbun. Lui tait en correspondance avec des gens de la IVĦ en Amrique du Nord (...). Il avait un copain commerant Santa Cruz, qui tait riche, et avait un cousin du nom de Juan Lechin. Asbun a convoqu le cousin, qui connaissait un jeune homme fort intelligent, qui s'appelait Guillermo Lora et qui tudiait La Paz. Nous tions de nouveau repartis.
A Santa Cruz
nous avions t aids par le dput local qui se disait socialiste de gauche et
avait fait ses tudes en Argentine et en Uruguay. Il tait trs combatif et,
aprs nous avoir rejoints, a fait de bonnes interventions au Parlement contre
l'exploitation dans les mines. La police l'a assassin, et a jet son cadavre
dans un ravin. Je n'arrive pas retrouver son nom. Aprs sa mort, le groupe de
Santa Cruz a rejoint l'organisation internationale. (...) j'avais la liaison
avec La Paz, et Lechin, Asbun et Lora furent les organisateurs. Asbun
n'apparaissait pas, mais il finanait. On a vite progress, on avait une base
Oruro, Chalapata, Polobamba, Potosi, Tupiza. Ce sont nos camarades qui
organisaient le syndicat des mineurs -des combattants formidables, toujours en
train de prendre les armes, hroques ... (...)
Tout a s'est
termin en 1946 avec mon expulsion de Bolivie par le gouvernement
Villaroel."
L'organisation du proltariat minier.
Avec ce magnifique tmoignage de Fulvio Abramo, nous entrons dans la
phase vritable qui fera du POR le POR : celle de la rencontre avec le
proltariat minier.
L'tudiant en droit Lora, bientt avocat, d'aprs divers rsums biographiques aurait t recrut Cochabamba en 1942 ou 1943, contact par Juan Lechin selon les souvenirs de Fulvio Abramo. Dans une interview Los Tiempos en 2006 (son dernier tmoignage public, disponible sur divers sites) il explique qu'tudiant avide de lectures, il se considrait dj comme communiste et favorable Trotsky et hostile Staline, et qu'un ami l'a invit une runion du POR o il s'est dcouvert ce qu'il tait dj, trotskyste. Il devient semble t'il assez vite le principal coordinateur politique national du groupe, stimul par Fulvio Abramo, assurant la liaison entre les cellules qui essaiment dans les villes : entre Santa Cruz et La Paz, puis de La Paz Oruro peut-tre ds 1942 avec une volont de construction systmatique chez les mineurs, et qui parvient en 1943 rinstaller une direction nationale dans la capitale La Paz, ou disons plutt l'installer pour la premire fois, tout en ayant plusieurs cellules dans les rgions minires. Des trois militants nomms dans ce tmoignage, Asbun, Lechin, Lora, un seul, Lora, deviendra le dirigeant public du parti : Asbun finance et ne s'affiche pas, et n'est plus mentionn par la suite ; quand Juan Lechin, son cousin, comme lui d'origine partiellement libanaise, qui est alors machiniste dans l'industrie minire, il nous faudra revenir sur son "cas".
En novembre-dcembre 1942 les mineurs de Siglo XX et Catavi font nouveau grve pour le droit s'organiser en syndicats, sont nouveau massacrs par l'arme (plusieurs centaines de morts), mais si le travail reprend le feu couve : c'est l'histoire de 1923 Uncio qui recommence, mais un niveau suprieur.
En dcembre 1943 la socit des officiers Radepa organise un coup d'Etat qui porte au pouvoir le colonel Villaroel et de nombreux ministres MNR, qui engage une campagne de hausses des salaires, de nationalisations timides et de cration d'organisations paysannes puis ouvrires, mais sous son contrle. Le PIR passe alliance avec la droite classique, conservatrice ou librale, la Rosca (mot voquant la spirale ou le serrage des crous, qui dsigne la vieille oligarchie et les patrons des trusts miniers)-contre le "nationalisme" et le "fascisme", avec le soutien des vieux syndicats de La Paz (artisans, enseignants) : cĠest la coalition Rosca-PIR, qui aura pour effet de rejeter dans les rangs du MNR les secteurs non encore organiss, majoritaires, de la classe ouvrire, notamment les mineurs (c'est l une situation similaire la configuration argentine, o le vieux mouvement ouvrier et les staliniens sont unis avec l'ambassadeur des Etats-Unis contre Peron et cherchent organiser contre lui des coups la manire de celui mont ... au Venezuela contre Chavez en 2002 ! ).
Le droit l'organisation syndicale des mineurs est enfin reconnu, mais dans l'intention d'infoder l'Etat nationaliste la toute nouvelle FSTMB, Fdration Syndicale des Travailleurs des Mines de Bolivie, fonde au congrs de Huanuni en 1944 en prsence des reprsentants du gouvernement. Son secrtaire gnral est Juan Lechin. LĠide dĠencadrer syndicalement les mineurs se dveloppe dans les milieux nationalistes, o lĠAltiplano est tenu pour lĠessence de la Ç bolivianit È -dj Tristan Marof et son PSOB avait propos au gnral Busch dÔy encadrer un syndicat- mais il sĠagit surtout de prvenir leur organisation totalement indpendante par en bas ; en fait les deux phnomnes se rencontrent et vont vite se heurter.
La jonction entre Lora et l'organisation des mineurs se produit aussi en 1944. A la fin de sa vie, dans cette mme interview, Lora affirmera avoir t profondment marqu par une grve de cette anne l et avoir tout appris, au point de vue pratique, du mouvement largement spontan des mineurs. C'est un ami qui vient le chercher pour aller se joindre l'occupation de la mine de Siglo XX : Ç ... la mina es de nosostros È et c'est partir de l qu'il apprend l'essentiel des mineurs eux-mmes : Ç Je n'ai pas crit les thses de Pulacayo, ce sont les mineurs qui me les ont dictes. È Devenu de fait l'un des organisateurs de la grve, il est arrt et dplac suite au conflit : son milieu devient le syndicat des mineurs.
Il peut sembler tonnant, vu de France, que de jeunes intellectuels se retrouvent bombards dirigeants syndicaux des mineurs sans tre eux-mmes descendus au fond de la mine. Mais l'vidence c'taient les mineurs qui allaient les chercher. Beaucoup des noms des dirigeants du POR et de la FSTMB ne sont donc pas, au dpart, des noms de mineurs, mais de membres de l'intelligentsia happs par les mineurs, transfigurs par eux et leur apportant leur art oratoire et leur technique de l'crit, ou plus encore : le trotskyste compagnon de Lora, Alandia Pantoja, dirigeant syndical de tout premier plan, fut d'abord, et est rest, le grand peintre muraliste bolivien, plusieurs de ses fresques, dans la tradition de Diego Rivera, concernant naturellement les grves des mineurs.

ÒGrve et massacreÓ – fresque
dĠAlandia Pantoja
Au second congrs de la FSTMB, Llalagua-Catavi dbut 1946, clate lĠaffrontement, assez violent, entre partisans et adversaires de lĠindpendance du syndicat envers lĠEtat, et il oppose Guillermo Lora, dlgu de Llalagua, et avec lui les dlgus mineurs de Catavi, Siglo XX, cÏur du nouveau mouvement syndical, aux partisans du MNR et du ministre du travail. Contre la ligne de collaboration organique du syndicat avec le ministre, Lora dfend une plate-forme revendicative tendue : chelle mobile des salaires car les hausses gouvernementales sont annules par l'inflation ; chelle mobile des heures de travail ; bloc ouvrier anticapitaliste oppos tant au front droite-PIR qu'au front gouvernemental nationaliste ; contrle ouvrier sur les mines ; formation de milices ouvrires -la radicalit de ces deux derniers points, sortis la fois du Programme de transition de Trotsky et de la bouche de certains mineurs relaye par Lora, montre que la conqute du droit syndical signifie la conqute du contrle de l'ordre public par les mineurs eux-mmes, dans leurs mines et dans leurs localits. Un vote oppose directement Lora au ministre du Travail Monroy Block, (on peut se demander ce que fait Lechin ce moment l : il regarde ? ) et il triomphe, hiss sur les paules des dlgus mineurs.
Selon une belle formule de Fernando Armas, du POR argentin, dans La herencia que reivindicamos de Guillermo Lora, le jeune Lora "se lance dans l'arne de la lutte des classes avec l'esprit don-quichotesque de qui puise dans l'adversit la source de son nergie" (con el espritu quijotesco de quien reconoce en la adversidad la causa de sus energas).
Quelques mois plus tard, en juillet 1946, se produit un nouveau coup d'Etat, mont cette fois-ci par les secteurs de l'arme lis la coalition Rosca-PIR l'occasion d'un meurtre d'tudiants par la police, coup soutenu par les syndicats de La Paz, instituteurs et cheminots tant en grve, et aussi par le patronat qui organise des lock-out. Mcontentement populaire et lutte factionnelle violente dans l'Etat et les couches dominantes se conjuguent pour donner des allures de rvolution une crise dans laquelle les masses de la capitale interviennent vigoureusement, mais qui n'est la base qu'un coup d'Etat de partisans de l'ordre de Yalta contre des nationalistes populistes vellitaires et impuissants, dont le chef Villaroel finit pendu un rverbre de la place Murillo La Paz. Cette "rvolution" "antifasciste" et anti-nationaliste installe au pouvoir un gouvernement de droite, nanti de ministres staliniens l'Intrieur et au Travail !
Cependant les mineurs voient d'un mauvais Ïil cette arrive au pouvoir de forces politiques qui se sont opposes leur droit l'organisation et envisagent de marcher sur La Paz.
Dans son article ncrologique sur Lora, Oswaldo Coggiola (Guillermo Lora, in Prensa Obrera 1084, Buenos Aires, 21 mai 2009), tout en tant trop rapide (car il situe les Thses de Pulacayo avant le coup d'Etat alors qu'elle datent d'aprs) considre que le mrite de l'orientation imprime alors la FSTMB par Lora et le POR est d'avoir Ç marqu une position rvolutionnaire d'indpendance de classe face au nationalisme È, mais ajoute (en attribuant ceci aux Thses de Pulacayo) que comme il tait fait Ç abstraction de la lutte anti-imprialiste et des processus nationalistes È, alors Ç Le POR n'appela pas la mobilisation contre le coup d'Etat militaro-stalinien ... È
Aurait-il d le faire ? Il faut se prononcer : non, le POR a bien fait de contenir les mineurs et de s'opposer une intervention de ceux-ci dans un conflit qui tait celui d'une bourgeoisie "dmocratique" et pro-amricaine, soutenue par les staliniens, et d'une bourgeoisie "nationaliste" relents fascisants, mme si le contexte particulier de l'histoire bolivienne et latino-amricaine explique que ce soit la premire et pas la seconde qui prsentait le plus de menaces immdiates pour les liberts ouvrires. S'il avait soutenu voire pris la tte d'une marche de mineurs arms de btons de dynamite sur La Paz, ce n'est pas l'oligarchie qu'ils se seraient heurts physiquement, mais aux syndicats des enseignants, des cheminots, des artisans et la jeunesse de la capitale, ce qui aurait t catastrophique.
Ceci dit, selon les Ç Thses fondamentales È de la principale organisation trotskyste actuelle en Bolivie en dehors du POR, la LOR-CI (Ligue Ouvrire Rvolutionnaire-Cuarta Internacional), disponibles sur son site, il y a eu contradiction dans le POR ce moment l, les uns reconnaissant l'importance du soulvement populaire La Paz contre Villaroel et son caractre proltarien, les autres comme Lora le niant ce qui constituait dj selon la LOR-CI Ç l'adoption du point de vue des secteurs syndicaux lis au MNR È, ce que nous n'avons pas les moyens de vrifier, mais qui indique au moins que le POR n'tait pas homogne et subissait les influences de ses milieux d'intervention.
C'est en fait peu aprs ces vnements, en novembre 1946, que Lora et le POR acclrent la convocation par la FSTMB d'un congrs extraordinaire qui, dveloppant les thses de Llalava-Catavi, adopte ce long texte fondateur qui entrera dans l'histoire sous le nom de "Thses de Pulacayo".
Les Thses de Pulacayo.
Ce texte clbre, disponible en franais, outre le livre de F. et C.Chesnais, dans l'anthologie de Michael Lwy Le marxisme en Amrique latine (Maspro, 1980), et sur le Net sur le site de Robert Paris (voir note finale), ignore, et apparemment les mineurs taient de cet avis, toute muraille de Chine entre "syndical" et "politique".
Il donne d'abord une analyse de la socit bolivienne :
Ç La Bolivie est un pays capitaliste arrir ; au sein de son conomie coexistent diffrents stades d'volution et diffrents modes de production, mais c'est le mode de production capitaliste qui est qualitativement dominant, les autres formes conomico-sociales constituant un hritage de notre pass historique. L'hgmonie du proltariat dans la politique nationale dcoule de cet tat de choses. È
Cette analyse s'oppose au discours de tous les PC selon lequel l'Amrique latine n'a pas encore effectu sa rvolution bourgeoise, ce qui sert justifier une alliance avec la bourgeoisie. Lora s'inspire bien sr ici de la thorie de la rvolution permanente bien dveloppe dans la deuxime partie des Thses, qui prcise que si le but n'est pas une rvolution socialiste immdiate, mais bien la rforme agraire et l'indpendance nationale, ce programme Ç dmocratique-bourgeois È ne peut tre ralis que par la dictature du proltariat, laquelle organisera et unira les masses paysannes, artisanales et petites-bourgeoises et sera engage dans de premires mesures frappant directement la proprit prive capitaliste, alors qu'un gouvernement d'union nationale avec la bourgeoisie nĠen fera rien et rprimera aussi la paysannerie et la petite-bourgeoisie -le texte aurait pu ajouter que c'est prcisment ce qui se passait sous le gouvernement Rosca-PIR.
La formulation de ce dveloppement permanent et continu de la rvolution est la suivante :
Ç 1- Nous, travailleurs mineurs, ne cherchons pas faire
croire quĠon peut se passer de lĠtape dmocratico-bourgeoise, savoir la
lutte pour les droits dmocratiques lmentaires et pour la rforme agraire
anti-imprialiste. Nous ne nions pas non plus lĠexistence de la petite
bourgeoisie, surtout des paysans et des artisans. Nous disons que si on ne veut
pas touffer dans lĠÏuf la rvolution dmocratico-bourgeoise, on doit la
considrer seulement comme une phase de la rvolution proltarienne.
2- Ceux qui nous dnoncent comme dfenseurs dĠune rvolution
socialiste immdiate en Bolivie mentent. En effet, nous savons bien que les
conditions objectives ne sont pas encore runies pour cela. Nous disons clairement
que la rvolution sera dmocratico-bourgeoise par ses objectifs et quĠelle ne
sera quĠun pisode de la rvolution proltarienne, car elle aura le proltariat
sa tte. Parler de rvolution proltarienne en Bolivie ne signifie pas quĠon
exclue les autres couches exploites du pays, mais implique au contraire
lĠalliance rvolutionnaire du proltariat avec les paysans, les artisans et les
autres secteurs de la petite bourgeoisie urbaine.
3- La dictature du proltariat est lĠexpression au niveau de lĠEtat de cette alliance. (...) È
Ces termes sont aujourdĠhui critiqus par la LOR-CI comme contenant des concessions la thorie de la rvolution par tape, et annonant l'opportunisme futur qui ferait l'essence de la politique du POR (Ç Thses fondamentales È de la LOR-CI). Une nuance critique analogue se trouve dans le texte de Jos Villa de 1992 (voir note finale). Bien que la phrase sur Ç les conditions objectives pas runies È (dĠune rvolution socialiste) soit fausse, oubliant le caractre international du mode de production capitaliste et de sa domination, cette interprtation est force, cherchant remonter le plus loin possible dans le pass pour trouver les failles dans telle ou telle formulation. Bien sr il est possible, et mme vraisemblable, que l'ide d'une rvolution se dveloppant d'abord dans le cadre national et devenant socialiste et internationale aprs la prise du pouvoir, que Lora exprimera plus tard, a prolong dans sa pense de telles formulations. Mais cela ne fait pas pour autant des Thses de Pulacayo la matrice d'un futur opportunisme.
Dans un autre sens, Guillermo Lora lui-mme, dans sa Contribucion a la Historia politica de Bolivia (cite dans les Ç Thses fondamentales È de la LOR-CI) a estim plus tard que les Thses de Pulacayo ne dveloppaient pas assez le Ç front unique anti-imprialiste È garant de l'alliance ouvriers-paysans, autocritique qui correspond un emploi systmatique, voire ftichiste, de la formule Ç front unique anti-imprialiste È chez Lora aprs 1971. Remarquons qu'Oswaldo Coggiola dans la ncrologie cite ci-dessus semble partager au moins en partie cette critique l quand il dit que les Thses faisaient une part trop faible aux aspects nationalistes et anti-imprialistes.
En fait, il me semble que sĠil manque quelque chose ici, cĠest justement dans le degr de prcision de ce que sont les taches dmocratiques et anti-imprialistes : Lora, dans ce texte fondateur comme dans tous ses autres, tient celles-ci pour Ç dmocratiques-bourgeoises È, sans contenu socialiste et rvolutionnaire par elles-mmes, formant une tape ncessaire, et passe ct de la question de la construction de la Bolivie comme nation souveraine (assemble constituante) autant que de la prsence en Bolivie de virtualits nationales autres (autodtermination indienne, mais il est vrai quĠ la diffrence de lĠassemble constituante, thme fortement prsent dans les crits de Trotsky, cet autre aspect nĠtait indiqu Lora par aucune source politique).
L'ide, et la fiert, d'une certaine exceptionnalit du proltariat
minier bolivien s'ajoute la thorie de l'hgmonie du proltariat dans la
rvolution et la renforce :
Ç Ce qui caractrise le proltariat, c'est qu'il est la
seule classe dote de la force suffisante pour raliser non seulement ses
propres objectifs mais galement ceux des autres classes. Son norme poids
spcifique dans la vie politique est du la place qu'il occupe dans le
processus de production et n'a rien voir avec sa faiblesse numrique. L'axe
conomique de la vie nationale doit tre aussi l'axe politique de la future
rvolution. Le mouvement mineur en Bolivie est l'un des plus avancs du
mouvement ouvrier en Amrique latine. Les rformistes avancent la thse selon
laquelle le mouvement social dans notre pays ne peut tre plus avanc que dans
les pays techniquement plus volus. Une telle conception mcaniste des
relations entre la perfection des machines et la conscience politique des
masses a t dmentie de nombreuses fois dans l'histoire. Si le proltariat
bolivien a pu devenir l'un des proltariats les plus radicaux, c'est cause de
son extrme jeunesse et de son incomparable vigueur, c'est parce qu'il n'a pas
connu de tradition parlementariste et de collaboration de classes, et enfin
c'est parce qu'il combat dans un pays o la lutte acquiert un caractre
extrmement belliqueux.
Nous rpondrons aux rformistes et aux vendus la Rosca qu'un tel proltariat ne peut que mettre en avant des exigences rvolutionnaires et faire preuve d'une audace extrme dans la lutte. È
Sur ces bases, sont affirms le caractre total et irrconciliable de la lutte contre le patronat, contre l'Etat dont l'immixtion dans les conflits sociaux et le paternalisme doivent tre refuss -ce point vise aussi cette date le MNR, lĠarbitrage obligatoire et toute rglementation lgale des conflits du travail sont rejets- et la lutte contre l'imprialisme yankee accus de s'tre "fix la tache d'orienter l'activit policire des bourgeoisies semi-coloniales" -alors qu'est exprime la solidarit avec la classe ouvrire nord-amricaine- et la Ç lutte contre le fascisme È dfini de faon assez faible et limite par la violence arme de l'Etat contre les ouvriers.
Quand Lora dit que ce sont les mineurs qui lui ont dict les Thses de Pulacayo, il est sans nul doute sincre et la vigueur de ce texte, c'est en effet la vigueur des mineurs de l'Altiplano. Cependant, la Ç couleur locale È est bien peu prsente directement dans ces pages -le passage cit ci-dessus sur les mrites du proltariat bolivien est celui qui la reflte le plus, en encore donne tĠil lÔimpression dÔun commentaire sur ce proltariat plus quÔune expression manant de lui.
Par la suite, ce texte, considr comme la charte du mouvement
ouvrier bolivien et ayant en ce sens une porte "culturelle", sera
critiqu pour avoir ignor que les mineurs taient des indiens Quechuas et
Aymaras -mais eux-mmes, l'ide de proclamer ceci dans leur charte syndicale
n'est certainement pas venue l'esprit. Il serait faux toutefois de reprocher
aux Thses une criture d'intellectuel rvolutionnaire plaquant un schma
-celui de la rvolution permanente- sur la ralit : il se trouve en effet que
si schma il y a, celui-ci est beaucoup plus proche de cette ralit que la
Ç rvolution par tapes È des staliniens o l'on commence par
interdire les revendications ouvrires excessives !
Mais d'autre part, il y a sans doute une autre raison au caractre quelque peu gnrique, programmatique, de ces thses, qui, crira Pierre Scali (Pierre Brou) dans sa brochure La rvolution bolivienne (1954), n'abordent pas Ç la question de la prparation pour la prise du pouvoir È : c'est le calcul politique de faire voter cette ligne gnrale par un grand nombre de dlgus confus politiquement, membres pour certains du MNR, cela sans non plus se couper compltement des secteurs influencs par ailleurs par les staliniens, ce qui donne un texte qui n'aborde pas les questions politiques prcises du moment : ainsi, la mention du gouvernement Rosca-PIR (les Ç vendus la Rosca È ) dans la citation ci-dessus est la seule du texte.
Ceci dit, la perspective stratgique gnrale de la dictature du proltariat n'est pas ici une formule abstraite et cÔest l lÔimmense valeur historique des Thses de Pulacayo : elle aide les mineurs eux-mmes, la FSTMB et l'ensemble de la classe ouvrire se considrer comme la force autonome susceptible de prendre la tte du pays, en balayant la fois les patrons des compagnies minires et les libraux pro-yankees allis aux staliniens, et les nationalistes du MNR. C'est, cette date, une perspective seulement, mais c'est dj une belle victoire que la plus importante organisation syndicale du pays qu'est devenue la FSTMB la fasse sienne.
Il y a autour des Thses de Pulacayo une aura, voire une lgende.
En Bolivie il est reconnu, je l'ai dit, qu'elles ont cristallis une culture, celle du syndicalisme combatif par del mme la dfaite de 1985.
Dans les courants trotskystes internationaux c'est le seul point de l'histoire du POR qui reoit un hommage unanime aux nuances prs voques ci-dessus (et parfois en taisant le nom de leur auteur, comme dans la brochure de la Ligue communiste franaise, Leons de Bolivie, de 1971 ! ) -leur publication dans le recueil de Michael Lwy, trs hostile aux Ç trotskystes orthodoxes È et fascin par ailleurs par Guevara et la thologie dite de la libration, est significative cet gard, alors qu'il n'y voit qu'une exception locale dans un mouvement ouvrier continental dont il estime que c'est seulement Cuba qui le sortira de la domination de la Ç rvolution par tapes È des staliniens.
Et si les dirigeants de la FSTMB puis de la COB n'ont assurment pas t fidles aux Thses de Pulacayo, ils ne les ont jamais attaques, prfrant les passer sous silence, comme une composante du patrimoine du mouvement ouvrier bolivien, ou leur dcerner un coup de chapeau rituel, un peu comme la Charte d'Amiens de la vieille CGT (1906) en France. Les Thses de Pulacayo ont d'ailleurs ceci de commun avec la Charte d'Amiens que leur adoption a cristallis, non pas l'indpendance effective des organisations syndicales envers le patronat et l'Etat, qui n'est jamais dfinitivement acquise puisque la bureaucratie la met toujours en cause, mais au moins une garantie forte en faveur de cette indpendance. Cela, bien que ou parce que les Thses sont explicitement et vigoureusement marxistes dans leur formulation : pour un anarcho-syndicaliste dogmatique, ce serait l un odieux document "guesdiste" voulant infoder le syndicat ! H bien non, c'est justement son caractre marxiste -trotskyste- qui apporte un poids dcisif l'indpendance du syndicalisme, c'est--dire son indpendance envers les patrons et l'Etat et sa dpendance envers la classe ouvrire, laquelle existe seulement comme classe rvolutionnaire.
Sous le talon du Sextenio.
Sextenio dsigne (aprs coup) les 6 annes qui vont de la pendaison de Villaroel la rvolution d'avril 1952. Des combinaisons diverses de l'alliance Rosca-PIR, cette coalition des Ç communistes È et de la CIA, se succdent au pouvoir.
Dans un premier temps, les staliniens sont le fer de lance de la rpression patronale et militaire : en janvier 1947 l'arme sur ordre des ministres PIR ( l'Intrieur et au Travail rappelons-le) massacre des dizaines de mineurs Potosi, les militants du PIR sont envoys en renfort pour se battre contre les mineurs.
En novembre de la mme anne c'est le "massacre blanc", c'est--dire le licenciement de milliers de mineurs Catavi -dont une consquence non voulue sera le dbut d'une petite implantation du POR en milieu paysan, les mineurs chasss de la mine redevenant des paysans.
En 1949 un coup d'Etat manqu du MNR est suivi d'une rpression froce, avec des combats et de nouveaux massacres Catavi et Siglo XX.
L'volution politique qui s'achve durant ces annes est le dveloppement du MNR en parti de masse, d'abord et avant tout dans la petite-bourgeoisie et la paysannerie, mais aussi par ralliement de la plupart des travailleurs syndiqus de La Paz, dus et rvolts par la politique anti-ouvrire de ce gouvernement pour lequel ils s'taient battus. Ne pas tre compromis avec le pouvoir a t une situation infiniment plus favorable la construction du MNR que sous Villaroel !
Ainsi, la plupart des cadres syndicaux de formation stalinienne vont finalement rallier le MNR (certains sans doute par noyautage organis), changeant de casquette et de discours sauf sur un point : l'antitrotskysme.
Dans un second temps, le stalinisme change de tactique. Le PIR se dissout, s'loigne du gouvernement et une partie de ses cadres -les mmes, d'ailleurs, qui avaient t la pointe de la rpression, avec les anciens ministres- fonde un Parti Communiste en 1950. Sans doute juste temps pour viter de perdre toute influence dans le mouvement ouvrier.
Ce tournant rpercute celui effectu partout aprs le passage de l'entente de Yalta la guerre froide entre Etats-Unis et URSS, mais avec un retard significatif -en France et en Italie il date du printemps 1947-, retard auquel la crainte d'une perce trotskyste en Bolivie n'tait certainement pas trangre.
Le cas Lechin.
Ce n'est donc pas, pour l'essentiel, le POR qui capitalise la dception des masses, mais bien le MNR (qui avait soutenu Villaroel mais sans s'identifier lui). Bien sr petitesse et manque de moyens y sont pour beaucoup, mais il est cependant permis de s'interroger sur la politique du POR envers les dirigeants mineurs de la FSTMB en mme temps lis au MNR durant cette priode : certes il ne pouvait pas devenir cette tape un parti de masse mais ne pouvait-il devenir "le parti des mineurs", ayant dj donn sa charte et sa ligne stratgique leur syndicat, un syndicat qui est dj plus qu'un syndicat mais qui est un monde, en lequel s'incarne l'espoir des mineurs en un autre ordre des choses ?
Or, mme aprs l'adoption des Thses de Pulacayo, la direction de la FSTMB est majoritairement compose de membres ou de sympathisants du MNR. Il est temps d'aborder ici la question de Juan Lechin. Nous avons vu que le tmoignage de Fulvio Abramo en fait un membre du POR vers 1940, et mme celui par lequel Guillermo Lora a t contact (est-ce lui, l'"ami" que Lora ne nomme pas dans son interview de 2006 et qui l'emmne au POR, sans doute en 1942 ? Est-ce lui qui l'emmne la mine en 1944 ? ).
Mais voici le jugement final de Lora sur Lechin :
Ç Le gouvernement Villaroel et particulirement son secteur MNR ... sortit le leader ouvrier de son anonymat et l'imposa comme dirigeant : les forces de l'histoire trouvrent en Lechin un instrument inconscient et aux capacits forts limites ... Les facteurs qui dterminrent l'ascension aux plus hauts sommets du sieur Lechin peuvent tre rsums ainsi : 1Ħ) la banqueroute du stalinisme comme direction syndicale ; 2Ħ) l'absence d'un parti de la classe ouvrire ; 3Ħ) la propagande et l'appareil d'Etat mis au service du nouveau dirigeant ... aprs le coup d'Etat contre-rvolutionnaire du 21 juillet 1946 ... Lechin cherche un contact plus troit avec le POR et s'inscrit en secret comme militant. De faon errone la direction du POR prtendit par le moyen d'une fiction soumettre la discipline du parti quelqu'un qui ne s'tait pas assimil son programme. A cette poque, devint manifeste un des traits dominants dans toute la dmarche syndicale et politique de celui qui plus tard parvint tre le seigneur et matre de la COB : hypocrisie dans les rapports avec les partis et les personnes ... plus tard, il se dit fier d'tre opportuniste ..., la tourmente des vnements aida l'opportuniste se dguiser en rvolutionnaire. È (G.Lora, La revolucion boliviana, La Paz, 1963, cit par F. et C.Chesnais).
Donc d'aprs Lora Lechin n'est pas au POR quand il devient dirigeant de la FSTMB en 1944, et il le devient plus par le soutien du MNR que par son rle personnel dans la lutte des classes. Pourtant Fulvio Abramo a connu Juan Lechin et a, sinon recrut au POR, mais en tout cas form comme dirigeant, Guillermo Lora lui-mme par l'intermdiaire de Lechin. Il n'y a aucune raison de penser que qui que ce soit ment par omission ou non dans cette affaire : il est tout fait concevable que Lechin ait jou le rle que lui attribue le tmoignage d'Abramo, puis n'ait plus vraiment fait partie du POR ds lors que celui-ci commena vraiment fonctionner comme une petite organisation plus que comme un rseau de contacts et d'amis. Devenu quoi qu'en dise Lora qui a une grosse dent contre lui, un dirigeant ouvrier, sans quoi le MNR n'aurait pas mis sur lui, il se retrouve dans une sorte d'interface : car si ce n'est pas grce Lechin que la FSTMB a affirm son indpendance syndicale et sa vocation rvolutionnaire, mais par la voix de Lora, Lechin ne s'y est pas oppos et a ainsi facilit les choses Lora.
Juan Lechin a quant lui ni avec agacement avoir t membre du POR bien que ceci soit ressenti comme un secret de polichinelle ct duquel l'appartenance trotskyste d'un Lionel Jospin en France ou d'un Ken Livingstone en Grande-Bretagne furent des mystres beaucoup mieux gards -la rumeur a mme servi Lechin passer pour rvolutionnaire. Cette comparaison est d'ailleurs limite, car rien ne prouve que Lora ait "plac" Lechin dans le MNR. Tout laisse plutt penser que Lechin volait de ses propres ailes malgr ses "capacits fort limites". Lechin est le premier et le plus important militant du POR avoir t aspir par le MNR, mais il ne semble pas y avoir eu de travail de fraction vritable du POR dans celui-ci.
Le Bloc ouvrier et mineur et la rpression.
Par contre, l' adhsion "secrte" de Lechin durant le Sextenio est lie la politique lectorale que tente le POR. La question est donc : est-ce que l'alliance avec Lechin fonde cette tactique ou bien est-elle simplement son service ?
Le POR forme pour les lections lgislatives de 1947 un "Bloc ouvrier mineur" deux composantes, le POR lui-mme et les dirigeants de la FSTMB connus comme membres du MNR. Il y a six dput lus -au suffrage excluant les analphabtes, qui sont plus de 70% de la population, d'abord les locuteurs du Quechua et de l'Aymara ou dÔautres langues amrindiennes- Guillermo Lora, dput de Bustillo prs de Potosi, Humberto Salamanca, Javier Aspiazu, du POR, et les mineurs Costa de la Torre, Anibal Vargas et Mario Torrez, et deux snateurs, Lucio Mendivil du POR, et Juan Lechin (ma source est ici la revue Quatrime Internationale de mars-avril 1947 ; elle permet de rectifier les incertitudes sur le nombre et la rpartition des lus qui ressortent du travail de F. et C. Chesnais d'une part, et du chapitre de Robert J. Alexander d'autre part).
Le Bloc ouvrier et mineur tend tre assimil par Robert J. Alexander une alliance POR-MNR. Tel que Lora lui-mme l'assume et le dfend dans ses crits, ce n'est pas du tout le cas : les rvolutionnaires entranent leurs cts un groupe de dirigeants syndicalistes membres du MNR et cette politique s'inscrit dans la continuit des Thses de Pulacayo -le combat pour l'indpendance de classe, la reprsentation politique des travailleurs et la construction du parti rvolutionnaire, lments lis les uns aux autres.
Les articles de Juan Robles (pseudonyme) rdits par Revolutionnary History accusent le POR d'alliance totale avec les nationalistes du MNR prsents, de mme que les pronistes argentins, comme des fascistes nonazis totalitaires, tout en l'accusant aussi de prconiser la rvolution dmocratique bourgeoise comme premire tape, l'instar des staliniens : en bref, il a tous les dfauts ! Ces articles taient parus dans Labor Action, organe du courant schachmaniste aux Etats-Unis (du nom de Max Schachtman, en rupture avec la IVĦ Internationale proprement dite depuis 1940), qui dispose d'un petit groupe en Bolivie, le PSOB : c'est, d'aprs Revolutionnary History, le vestige du parti cr par Tristan Marof et discrdit par les fonctions de secrtaire des dictateurs de celui-ci, petit groupe que l'internationale schachtmaniste aurait donc recycl pendant quelque annes (ce point mriterait une recherche spcifique) ! Mais le caractre simpliste et l'agressivit systmatique de ces articles envers le POR par ailleurs assez gnraux et superficiels, ne milite pas en faveur de leur fiabilit.
Il serait en outre ncessaire de savoir si, dans les circonscriptions o se prsentaient les candidats du Bloc, POR ou membres du MNR, ce dernier prsentait ou non d'autres candidats ; si la rponse est non cela va dans le sens d'une sorte d'accord national avec le MNR, mais mme dans ce cas on ne peut pas parler sans plus d'examen d'une politique dpourvue de principes que ceux qui polmiquent contre le POR, se contentant souvent d'une documentation tnue, ont tendance lui attribuer le plus tt possible.
Or deux prcisions notables sont fournies par le nĦde Quatrime Internationale de mars-avril 1947. Les candidats et les lus du Bloc non membres du POR, dont nous savons qu'ils sont membres du MNR, ne sont pas apparus comme tels mais simplement comme "mineurs", et sont dsigns ainsi dans la revue (dont les lecteurs et peut-tre le rdacteur ignorent donc leur affiliation).
Et, plus important, le Front ouvrier et mineur, dans son ensemble, a appel l'abstention dans les lections la prsidence et la vice-prsidence, et pas au vote pour le MNR, fait qui va dans le sens de son indpendance relle envers lui, mme s'il pouvait y avoir des ambiguts.
La tribune parlementaire est saisie par Lora, jusque l orateur de grves, de manifestations et de congrs syndicaux, qui y dnonce prement la rpression contre les mineurs et le rle du PIR.
Mais aprs le coup de 1949 les biens de la FSTMB sont saisis par l'Etat et les dputs et snateurs du Bloc ouvrier et mineur doivent fuir au Chili. A Oruro la maison du responsable du POR, Nelson Capellino, est prise d'assaut et dtruite et les militants sont torturs. Miguel Alandia Pantoja, responsable de la fraction syndicale au congrs des mineurs de Colquiri fin 1947, aprs y avoir victorieusement ripost l'ingrence du ministre du travail PIR, est arrt. Le journal du parti, Lucha Obrera, est interdit et une circulaire gouvernementale enjoint tous les imprimeurs l'interdiction d'imprimer de la "propagande trotstkyste". En 1950 Lora et d'autres dirigeants du POR rentrent clandestinement en Bolivie, mais sont capturs et interns.
La rvolution les saisira en prison ou en exil. Le POR, dans les annes qui suivent l'adoption des Thses de Pulacayo, a t disloqu comme parti organis. Il ne peut plus tre dtruit car ses militants -sauf l'"adhrent secret" Lechin- lui sont fidles, mais il est totalement disloqu, sans appareil ni presse rgulire lorsque se produisent les vnements d'avril 1952.
Chapitre II.
1952, la premire rvolution
proltarienne d'Amrique latine.
La rvolution.
L'irruption des masses sur le terrain o se rgle leur propre destine
et le dbut de destruction de l'appareil d'Etat des classes dominantes : c'est
bien la rvolution proltarienne qui frappe la porte de la Bolivie en avril
1952, pour la premire fois dans le continent latino-amricain. Les
commentateurs de la presse, peu nombreux, qui en parlent, le soulignent : on se
croirait ici en Russie en 1917 avec des dtachements d'ouvriers en armes
gardant btiments publics et entreprises, et la lutte dans les campagnes et
avec les paramilitaires n'est pas sans voquer parfois la guerre civile
espagnole -la jeunesse dore et les propritaires fonciers s'organisent
d'ailleurs bientt dans la Phalange Socialiste Bolivienne, rplique du mouvement fasciste de Jos Antonio Primo de Rivera.
La rvolution bolivienne : vnement considrable, qui est ignor des histoires officielles mais qui aura nanmoins une influence dterminante.
En Bolivie, elle fournit la forme des crises rvolutionnaires qui l'ont suivie -celles de 1971, 1985, 2003-2005- tout en ayant connu un niveau d'auto-activit des masses suprieur.
En Amrique latine, avec le Guatemala en 1954, elle exerce une forte influence sur la rvolution cubaine de 1959, en particulier travers l'exprience de Che Guevara qui traverse Bolivie et Guatemala dans cette priode et en tire la conclusion qu'il faut une rforme agraire radicale et une force rvolutionnaire pralablement arme. La Bolivie ouvre un processus qui se poursuit au Guatemala et Cuba.
A l'chelle mondiale, la rvolution bolivienne contredit tout l'ordre mondial qui vient de se consolider dans la guerre de Core, reposant sur la domination de l'imprialisme amricain encerclant un bloc "sovitique", corset par les chars et la police staliniennes, et la Chine.
En ce sens, ce fut l'hirondelle qui annonait un possible printemps : en 1953 la grve gnrale franaise et le soulvement des travailleurs d'Allemagne de l'Est, bientt l'insurrection algrienne, montraient qu'il tait possible de briser le carcan mondial.
Quelques mots ...
Il existe une tradition de trs grande svrit envers le POR en 1952 parmi les courants trotskystes dont peu sont disposs admettre que l'un de leurs partis frres a eu une immense influence sur le mouvement ouvrier de son pays, en a dtermin certaines formes, sans pour autant avoir jamais t un parti de masse -car, ceci doit tre clair, le POR n'a jamais eu des milliers d'adhrents et n'a jamais t un parti de masse, tout en ayant eu une influence de masse.
Une grande confusion persiste sur cette anne 1952, d'abord quant aux faits. Que l'orientation du POR n'ait pas t " la hauteur", Lora sera le premier le reconnatre. Il admet aussi y avoir une part de responsabilit, mais celle-ci constitue elle seule une question complexe. Dans le chapitre de son livre de 1978 publi par Revolutionnary History, il estime qu'il aurait d exclure ceux qui, au POR, se tournaient vers le MNR et sa gauche lechiniste, se laissant aller la facilit car effectivement, dans un premier temps c'tait cela le plus facile et le plus populaire. En fait, revenu aprs l'clatement de la rvolution, son rle a certainement t essentiel pour assurer tout simplement le maintien de l'existence de son parti dont beaucoup d'indices montrent qu'il aurait pu se dissoudre purement et simplement, et s'il s'tait mis exclure tout ceux qui se laissaient aller la facilit, comme il pensa plus vieux qu'il l'aurait d, peut-tre bien qu'au lieu de prserver son parti il l'aurait achev ...
Le POR et l'Internationale en 1952.
Dans ce chapitre, Guillermo Lora fait en outre tat d'une situation de crise du parti la veille de l'ouverture de la rvolution. La rpression et la dispersion de ses cadres, facteurs dont il faut tenir compte, ne sont donc pas seuls expliquer que le POR comme parti ait t pris au dpourvu par les vnements, bien que ses cadres et militants, titre "individuel" si l'on peut dire, aient souvent jou les premiers rles dans ces mmes vnements. Mais les termes des conflits internes au POR en 1950-1952 sont difficiles cerner. Une chose est sre et a une grande importance : ils commencent interfrer avec la vie interne de la IVĦ Internationale.
Au fait, o tait-elle passe, celle-l ?
Dans tout ce qui prcde, nous n'avons en effet pas eu affaire elle en tant qu'organisation relle. Rfrence politique identitaire du POR, elle l'a laiss voler de ses propres ailes et agir pas ses propres moyens de bout en bout. La combinaison d'une identit internationaliste revendique et de son isolement national de fait ont donc marqu le POR depuis le dbut.
Pendant la seconde guerre mondiale et immdiatement aprs, il est comprhensible que les contacts avec une organisation elle-mme aux prises avec la pire rpression de tous nazis et staliniens en tte, aient t rduits voire impossibles. Le tmoignage de Fulvio Abramo indique que c'est avec le Socialist Workers Party (SWP) des Etats-Unis que les contacts furent repris (c'est le sens probable des contacts de Walter Asbun avec l'Amrique du Nord), ainsi que cela s'est souvent droul pour les groupes trotskystes de par le monde.
Un article de Jean Valverde paru dans les ditions de langue anglaise et franaise de Quatrime Internationale en mars-avril 1947 donne des informations prcises et nombreuses sur la Bolivie et sur le POR, donc les contacts fonctionnent. Il manifeste de l'enthousiasme devant le rle que le jeune parti s'est mis avoir chez les mineurs, tout en ne saisissant pas les raisons de la politique des staliniens d'alliance avec la droite oligarchique, explique par le fait que le MNR leur aurait refus des cabinets ministriels et pas par la politique internationale du Kremlin, et en ayant tendance considrer le MNR et le gouvernement Villaroel comme ayant des tendances fascistes dominantes -ce qui, rptons-le, est faux mme si des virtualits fascistes sont bien prsentes-, et voir d'un bon Ïil le soulvement qui renversa Villaroel, tout en avouant comme trs regrettable ("Dans cet article, nous sommes obligs de dire toute la vrit et rien que la vrit." ...) le fait que les mineurs avaient failli intervenir en sa faveur, et en saluant l'action de la FSTMB pour qu'ils n'en fassent rien. L'Internationale n'a donc pas une analyse trs pointue de ce qui se passe en Bolivie, pour le moins.
A la confrence internationale de 1946 est lu un CEI (Comit Excutif International) avec un sige prvu pour l'Amrique latine, mais il reste inoccup. Au "IIĦ congrs mondial" en 1948, on s'attendrait l'adoption de textes sur la Bolivie, il n'en est rien. Le rapport de Pierre Frank sur les pays coloniaux, mauvaise thse d'conomie, ignore compltement l'action concrte des camarades dans les trois pays o le trotskysme a une influence de masse : Ceylan, le Vietnam et la Bolivie ! Il n'y a qu'un seul reprsentant latino-amricain, l'uruguayen Ortiz (Alberto Sendic). Sur proposition de Michel Pablo une rsolution est adopte pour la formation d'un Secrtariat Latino-Amricain de la IVĦ Internationale (SLA) qui s'organise peu aprs sous l'gide d'Alberto Sendic.
Au "IIIĦ Congrs mondial" d'aot 1951, connu par ailleurs pour avoir t le point de dpart de la "crise pabliste" et de l'exclusion, un an aprs, de la majorit de la section franaise, moment clef dans la dispersion des courants se rclamant du trotskysme, plusieurs pays d'Amrique latine sont reprsents par un dlgu chacun, Uruguay, Brsil, Chili, et Bolivie, celle-ci par Hugo Gonzales Moscoso, G.Lora nÔtant pas l. H.G. Moscoso est un enseignant, membre du POR semble t'il depuis 1940, engag dans le travail syndical hors mineurs, arrt et tortur avec d'autres militants, Edwin Moller, Villegas, Saravia, suite aux vnements de 1949, puis confin Coati prs du lac Titicaca (o plusieurs opposants taient noys). Suite une grve de la faim, ce groupe est exil au Chili et, de l, Hugo Gonzales Moscoso se rend en France, auprs du Secrtariat International de la IVĦ Internationale dont Michel Raptis dit Pablo est alors le principal dirigeant. Le texte qui suit est donc adopt avec sa participation :
"En Bolivie, l'insuffisance pass de dlimitation par
rapport aux courants politiques du pays qui exploitent le mouvement des masses,
parfois le manque de clart dans nos objectifs et dans notre tactique, la
structure organisationnelle lche, ainsi que l'absence de travail systmatique,
patient, dans les milieux ouvriers, ont provoqu un certain recul de notre
influence et une crise de l'organisation. Cependant les possibilits existent
pour que notre section, aux puissantes traditions rvolutionnaires, se
dveloppe dans ce pays comme la vritable direction rvolutionnaire des masses.
Nos forces rorganises, rorientes, sauront remdier tous ces dfauts
dcrits, sans tomber cependant dans le sectarisme ni s'isoler des masses et de
leurs mouvements souvent idologiquement confus, direction petite-bourgeoise
(MNR).
Notre section doit concentrer son travail avant tout dans les
milieux ouvriers et leurs organisations, celle des ouvriers mineurs en
particulier. Elle s'efforcera d'autre part d'influencer l'aile gauche du MNR
qui est base prcisment sur ces milieux.
Elle prconisera une tactique de front unique anti-imprialiste
envers l'ensemble de cette organisation (le MNR), en des occasions prcises et
sur un programme concret qui reprend dans l'essentiel, en les concrtisant
davantage, les revendications contenues dans le programme de Pulacayo de 1946.
Ces propositions de front unique au MNR auront un sens progressif des moments
propices pour une mobilisation effective des masses, et en vue prcisment de
raliser cette mobilisation.
D'autre part, en cas de mobilisation des masses sous l'impulsion
ou l'influence prpondrante du MNR, notre section doit soutenir de toutes ses
forces le mouvement, ne pas s'abstenir mais au contraire y intervenir nergiquement
en vue de le pousser aussi loin que possible, y compris jusqu' la prise du
pouvoir par le MNR, sur la base du programme progressif du front unique
anti-imprialiste. Par contre, si au cours de ces mobilisations des masses,
notre section s'avre partager avec le MNR l'influence sur les masses
rvolutionnaires, elle poussera en avant le mot d'ordre d'un gouvernement
ouvrier et paysan commun des deux partis, toujours sur la base du mme
programme, gouvernement appuy sur les comits d'ouvriers, de paysans et des
lments rvolutionnaires de la petite bourgeoisie citadine." (d'aprs Les congrs de la quatrime internationale, La Brche, tome 4, 1989).
Ce texte commence donc par une excution en rgle, ramenant les difficults du parti aux carences organisationnelles de ses dirigeants et de ses militants, vitant toute explication de ses problmes qui relverait de son orientation politique voire mme (n'y pensons pas ! ) de celle de l'Internationale, et ne mentionnant mme pas le rle de la rpression. Il va jusqu' souligner son peu de travail systmatique dans la classe ouvrire, et ce sont les permanents parisiens du Secrtariat International qui crivent cela l'encontre de la plus remarquable des victoires syndicales d'un courant trotskyste dans le monde !
Aprs quoi, sans transition, il annonce que tout ceci peut tre surmont aisment pour peu qu'on veuille bien s'en donner la peine, de sorte que le POR peut et doit devenir, immdiatement, le parti rvolutionnaire dirigeant en Bolivie : et que a saute !
Pourtant, s'il devient le parti rvolutionnaire dirigeant, ce n'est pas pour prendre le pouvoir, ce n'est pas pour aider la classe ouvrire s'en emparer : non, c'est pour y mettre le MNR. Lequel MNR, plus ou moins peru comme fasciste quelques annes auparavant est prsent comme le parti de la petite bourgeoisie avec laquelle s'impose le front unique anti-imprialiste. En gros, mais le texte n'explique mme pas cela, le POR dirigeant la classe ouvrire et le MNR dirigeant la petite bourgeoisie, doivent faire alliance, et dans le meilleur des cas cette alliance aboutira un gouvernement ouvrier et paysan du POR et du MNR.
Ces positions dlirantes supposent que le MNR n'est pas contrl par la bourgeoisie, oscille entre bourgeoisie et proltariat comme le veut sa nature "petite bourgeoise". De tels partis n'ont pas exist souvent -sans doute certains populistes russes et les Paysans bulgares vers 1920 pourraient-ils tre analyss ainsi. Le MNR a toujours, cĠest une vidence, t sous contrle non de la "petite bourgeoisie", mais de la bourgeoisie nationale, comme Peron en Argentine : une bourgeoisie nationale qui cherche parfois desserrer l'tau de l'imprialisme mais qui, structurellement, ne peut pas couper le cordon ombilical qui l'attache lui. Qui plus est, la date o est adopt ce texte, il n'a pas encore encadr la paysannerie. Un vritable "gouvernement ouvrier et paysan" en Bolivie tel que le texte du congrs mondial le dfinit, c'est--dire un gouvernement dont l'existence mme traduit une premire rupture avec la bourgeoisie, ne saurait donc en aucun cas tre un gouvernement du MNR avec ou sans le POR, mais un gouvernement des partis et courants ouvriers (il n'y a pas cette date de partis paysans autonomes), le principal voire le seul tant le POR, et des secteurs MNR en rupture avec sa direction, dont les fameux "mineurs" de Lechin, et, trs improbablement, le PC.
D'autre part, il faut souligner l'extraordinaire dsinvolture de ce texte envers le POR, considr comme capable de rpercuter les ordres donns de l'extrieur tout en ayant virtuellement la direction de la rvolution entre ses mains, alors qu'il s'agit d'un groupe dsorganis par la rpression de quelques dizaines de militants. Certes, les situations rvolutionnaires peuvent permettre de tels groupes une croissance rapide, mais l'orientation affiche ici, qui consiste ne pas combattre pour le pouvoir du proltariat et de son parti le POR mais pour le pouvoir du MNR, risque de fortement gner cette croissance, car s'il s'agit de faire le jeu du MNR autant aller ... au MNR !
Ce serait pourtant une erreur de prendre la "direction internationale" groupe autour de Pablo, noyau europen (Pablo, Mandel, Frank, Maitan) pour de doux rveurs concernant la Bolivie. Leur orientation la fois triomphaliste -caramba, le POR va diriger la rvolution demain matin ! - et opportuniste -ol, il va la diriger pour mettre au pouvoir le MNR et la "petite-bourgeoisie" !- n'a de sens que dans une vision mondiale dtermine par l'ide que la guerre imminente Etats-Unis-URSS va embraser les masses du monde entier et conduire la bureaucratie stalinienne faire la rvolution sa manire (de mauvaises manires, h oui, mais rvolutionnaires ! ). Cette combinaison spcifique de triomphalisme et d'opportunisme est la sauce spciale "Bolivie" d'une orientation gnrale que l'histoire, finalement, retiendra sous le nom, bon ou mauvais, de "pablisme" et qui produira la plus grande part de la dispersion des courants trotskystes.
On peut difficilement imaginer texte plus calamiteux, avec le label "rsolution du congrs mondial de la IVĦ Internationale" et une valeur suprieure, dans les conceptions ultra-centralistes de Pablo cette poque, sur lesquelles s'aligne Moscoso, celle de n'importe quel congrs ou instance nationale du POR : il est bien cens prescrire au POR ce qu'il doit faire, ce qu'il doit dire, ce qu'il doit tre !
Mme si c'tait un texte excellent, ceci poserait un problme : jusque l l'Internationale a surtout t le drapeau du POR, mais ne l'a pas aid, et soudain elle se manifeste par une immixtion, une vritable tentative de prise en main car aprs le congrs mondial (fin aot 1951) Hugo Gonzales Moscoso et ses camarades rentrent clandestinement en Bolivie avec mandat d'y rtablir l'organisation du POR pour appliquer cette orientation.
Lora et l'Internationale en 1952.
En mai 1951 le rgime de la Rosca, que les staliniens ne soutiennent plus et qui sent son rosion profonde, tente une transition pacifique et organise des lections prsidentielles qui sont un triomphe pour le MNR et qui, d'aprs la constitution thoriquement en vigueur, feraient de Victor Paz Estenssoro le prsident de la Bolivie. Le chef de l'Etat Mamerto Urriolagoitia ragit en suspendant le rsultat et en confiant le pouvoir la junte militaire du gnral Ballivian. Mais en fait, l'appareil d'Etat est plong dans une crise profonde.
C'est sans doute la faveur de cette crise que Hugo Gonzales Moscoso et un peu plus tard Guillermo Lora sont librs de leurs geles ou de leurs villages de relgation pour tre expulss vers le Chili. Le congrs mondial d'aot 1951 s'tait tenu sous la prsidence d'honneur de Guillermo Lora, symbolisant les emprisonns trotskystes de par le monde (avec les militants vietnamiens Liu Jialang et Nguyen van Minh). Quelques temps plus tard il arrive son tour Paris. Le prsident d'honneur du congrs mondial y devient un opposant au "secrtaire gnral" Pablo.
Sur quoi portait cette opposition ? Les articles et prises de position de G.Lora dans la rvolution de 1952 peuvent, comme ceux de ses autres camarades du POR, se lire comme s'inscrivant dans l'orientation gnrale de la fameuse rsolution cite ci-dessus, avec sans doute plus de sobrit, de modration et de ralisme, mais pas en opposition politique avec elle. L'on peut par contre tre certain que sur le plan organisationnel Lora est furieux du court-circuit men bien par Pablo, Alberto Sendic et H.G. Moscoso envers le POR en gnral, sa direction lue en congrs, et envers lui-mme en particulier. Presque mcaniquement, Pablo a "fabriqu" un H.G. Moscoso appel tre le rival de Lora comme "dirigeant bolivien de la IVĦ Internationale". Sur le plan de l'orientation politique, on peut souponner des divergences importantes de mthode. Les textes accessibles de Lora dans la priode qui prcde et qui suit immdiatement la rvolution des 9-10 avril 1952 La Paz n'ont pas le triomphalisme des proclamations du IIIĦ congrs mondial et de H.G. Moscoso. Jos Villa en cite deux, qui sont pour lui des preuves charge du "menchevisme" de Lora.
Il cite le journal du courant Schachtmann aux Etats-Unis, source prendre, je lĠai dit, avec des pincettes sur ce sujet, Labor Action du 7 avril, selon qui le POR dans une lettre ouverte au gouvernement bolivien exige "que le pouvoir soit remis entre les mains du MNR nationaliste". Remis dans son contexte, cette position ne rpercute pas forcment le texte du "IIIĦ congrs mondial" mais la revendication dmocratique de respect du rsultat lectoral de mai 1951. Jos Villa cite ensuite une interview de Lora au Militant, journal du SWP, des 12 et 19 mai, dont le contenu a t le point de dpart des questions, critiques et analyses de la tendance Vern-Ryan du SWP Los Angeles propos de sa politique et du silence des dirigeants de lÔInternationale et du SWP son sujet. On y apprend que Lora met en avant 4 points centraux dans la bataille politique :
-restauration de la constitution du pays par la formation d'un gouvernement du MNR sur la base du rsultat des lections de mai 1951.
-hausse des salaires et amlioration des conditions de travail.
-dfense et extension des droits dmocratiques.
-mobilisation contre l'imprialisme, pour la nationalisation des mines et la rupture des traits signs avec les Etats-Unis et les Nations unies (considres alors fort justement en Bolivie, et pas que par le POR, comme officine imprialiste).
Il est surprenant que Lora "revendique" un gouvernement MNR une date ... o celui-ci est dj en place. On peut donc supposer que cette interview a t ralise alors qu'il n'tait pas encore rentr en Bolivie et ne disposait que de peu d'informations (ou ne voulait pas rendre publiques toutes celles qu'il avait). De fait, ces quatre points sont valables pour la situation antrieure la rvolution des 9-10 avril, mais pas postrieure. Avec ces rserves, ils montrent l'importance pour Lora des revendications dmocratiques, voire mme lgalistes (dont celle plus que discutable de "respect de la constitution" ...). Il y a sans doute l un fort contraste avec les proclamations triomphantes de Moscoso et du secteur de militants qui a dirig plus ou moins le POR en son absence au moment dcisif. Nous supposerons donc que les dsaccords portent sur l'organisation, les mthodes de l'Internationale et une approche plus "dmocratique" et sobre de Lora qui ne remet cependant pas fondamentalement en cause l'orientation de Pablo et de Moscoso ce moment l.
Quand la rvolution clate, Pablo ne paie pas le voyage Lora.
Jos Villa crit que Lora resta Paris six mois aprs le "IIIĦ congrs mondial". Mais en fait il n'tait pas ce congrs mais est arriv Paris aprs son droulement, et ce sont huit mois et non pas six qui sparent la date du congrs de celle de la rvolution en Bolivie, o il ne se trouve pas. Il y a aussi erreur sur ce point dans les "Thses fondamentales" de la LOR-CI o il est crit que Lora tait prsent au Ç IIIĦ congrs mondial È et donc qu'il aurait vot ses textes calamiteux.
En ralit, dans ses souvenirs publis dans Revolutionnary History, Lora insiste fortement sur le fait qu'il s'est trouv bloqu Paris en avril 1952. Pablo, "secrtaire gnral", ne trouvait plus de quoi payer le retour en urgence dans son pays de l'ancien "prsident d'honneur (alors emprisonn) du congrs mondial" ! Finalement, selon Lora, il a d se payer lui-mme un retour interminable par la voie maritime et non pas en avion. Il prcise que Pablo n'a pas agi dlibremmment, mais que le rsultat a t que la tendance vers le soutien au MNR et la renonciation la lutte proltarienne indpendante ont pris le dessus au moment dcisif dans le POR.
C'est bien plus qu'une anecdote, c'est le mode spcifique par lequel le Secrtariat International de Pablo joue un rle "liquidateur" selon les termes adopts par ses adversaires les uns aprs les autres. Sauf que l le "liquidationisme" s'applique un terrain o il y a la rvolution.
Notons que cet pisode important, la "rtention" de Lora Paris, est ignor du recueil sur Ç Les congrs de la IVĦ Internationale È paru la Brche en 1989 qui indique par erreur que Lora tait emprisonn La Paz jusqu'au 9 avril 52 ... Voila un exploit de Pablo que personne n'avait remarqu en Europe, encore un aspect de ce fameux isolement du POR qui deviendra isolationnisme, mais qui n'est pas de son fait au dpart. Et pour Lora, en partie un alibi, en partie un traumatisme profond, constitutif de toute son histoire politique ultrieure.
A propos du parallle POR-bolcheviks (ou mencheviks ! ).
Finalement, Lora et ses critiques, depuis la tendance Vern-Ryan du SWP (1952) jusqu' Jos Villa (1992), sont d'accord pour dire que l'orientation du POR en 1952 n'a pas favoris la victoire de la rvolution ni sa propre construction. Le dsaccord porte videmment sur la responsabilit de Lora lui-mme, mais quelle qu'en soit la dimension elle ne doit pas masquer celle de l'Internationale. Il faut d'autre part mesurer l'tendue exacte des consquences de cette politique.
Considrer qu'elle a directement empch la premire grande victoire de la rvolution socialiste mondiale depuis 1917 repose souvent sur un parallle implicite ou explicite entre le POR et le Parti bolchevik. Il est explicite chez Jos Villa, qui commence par une comparaison systmatique : en 1952 le POR existait depuis 17 ans, en 1917 le courant bolchevik depuis 15 ans, etc. Comparaison formelle qui pourrait tre critique sur chaque point (sachant par exemple le flou politique initial du POR, pour comparer sa longvit avec les bolcheviks ne devrait on pas remonter aux premiers groupes marxistes en Russie, ce qui donnerait 33 annes d'exprience et de construction avant la rvolution ces derniers et non pas 15 ? ...) et qui surtout ne tient pas compte de la situation mondiale, du fait que justement 1952 arrive aprs 1917 et aprs le stalinisme, etc. Jos Villa poursuit en expliquant que si les bolcheviks d'abord minoritaires ont d combattre durement dans les soviets entre fvrier et octobre 1917, le POR, lui, dirigeait de fait la COB, quivalent des soviets, en avril 1952. Bref, les choses se prsentant aussi bien sinon mieux pour lui que pour les bolcheviks, il serait donc moins pardonnable encore de ne pas avoir eu une politique bolchevique.
Sauf que pour comparer ce qui est comparable, on doit encore rappeler que le POR n'a que quelques dizaines de militants en avril 1952 et n'en a jamais eu plus durant cette priode ! Cela ne l'exonre pas de ses responsabilits mais relativise quand mme les choses. Le parallle entre ce qu'ont fait les bolcheviks et ce que n'a pas fait le POR peut en effet se dvelopper comme suit : avril 52 La Paz, c'est fvrier 17 en Russie, et dans les deux cas les responsables locaux du parti, Parti bolchevik ou POR, commencent d'eux mme par apporter un soutien critique au gouvernement provisoire qui se met en place et se placer en quelque sorte comme son aile gauche externe, au nom de la vieille thorie de la rvolution par tape en Russie, d'une analyse errone du MNR comme "parti petit-bourgeois" en Bolivie, l'erreur tant commise par l'quipe de Hugo Gonzales Moscoso, Edwin Moller, Alandia Pantoja en Bolivie, et par les prisonniers librs en Russie qui prennent en main l'organisation de Petrograd, Kamenev et Staline. Mais l, en avril, arrive Lnine, aprs un voyage de retour bien compliqu, et ce sont les Thses d'avril : tout change, le cour rel de la rvolution et la politique du parti vont nouveau se rencontrer et mener Octobre. A La Paz, arrive lui aussi un peu tard Lora qui n'a pas eu affronter un wagon soi-disant plomb mais l'inertie de Pablo ... mais lui confirme l'orientation des Staline-Kamenev boliviens, au contraire de Lnine : il n'y aura donc pas d'Octobre bolivien.
On voit ce que peut avoir de sduisant le parallle, on voit aussi ses failles bantes. Le POR n'a pas eu ses Thses d'avril, mais sans Lora il aurait peut-tre disparu purement et simplement et, progressivement, il s'est dtach de son orientation de 1952. Une orientation correcte ne garantissait pas du tout la victoire d'un Octobre bolivien et Lora a tout du moins maintenu et mme renforc terme l'acquis rvolutionnaire existant. On lui reproche ce qu'il n'a pas fait -changer le cour de l'histoire de l'humanit- mais n'oublions pas ce qu'il a fait. Essayons de voir comment les choses se sont passes.
La rvolution d'avril 1952.
Le matin du 9 avril 1952, des groupes arms du MNR et la police
(carabiniers) de La Paz tentent de prendre d'assaut les locaux gouvernementaux et
contrlent le centre de La Paz, mais l'arme les domine partir des hauteur de
El Alto (qui n'est pas encore la grande banlieue proltarienne et pauvre
qu'elle est devenue depuis). Dans la soire ce nouveau putsch semble battu ; le
gnral Seleme, complice du coup, qui devait tre nomm "prsident"
-remarquons au passage que les conspirateurs MNR ne projetaient mme pas
d'installer au pouvoir leur propre chef suppos charismatique et vrai vainqueur
des lections, Paz Estenssoro- se rfugie l'ambassade du Chili. C'est alors
qu'intervient la classe ouvrire qui renverse radicalement la situation et
ouvre une re nouvelle.
L'intervention de la classe ouvrire peut s'expliquer par les leons des putschs des annes prcdentes, celui de 1949 en particulier : on lui avait fait payer chacune des dfaites du MNR. Cette fois-ci un mouvement du type de celui des travailleurs de La Paz en 1946, l'poque contre Villaroel et le MNR, et de ceux des mineurs, vont se conjuguer et vaincre : l'unit des rangs ouvriers est faite et assure leur action indpendante.
Indpendante : contrairement certains rcits (entre autres celui repris sur le site de Robert Paris, par ailleurs excellent, du chroniqueur James M. Malloy qui crit que l'insurrection ouvrire tait prvue l'avance, ce que le compte-rendu factuel qu'il donne lui-mme dment compltement), le MNR a perdu le contrle des vnements. Le seul rsultat de son action tait la dfaite initiale. Ce sont la grve gnrale et la sortie des travailleurs de l'industrie textile, qui partent recherche d'armes, qui constituent le tournant dcisif La Paz, en mme temps que sur l'Altiplano les mineurs sortent des mines et marchent sur les garnisons, de faon les empcher d'aller rprimer La Paz, et envoient des groupes nombreux en direction de la capitale, arms de dynamites prises dans les mines.
Le comit insurrectionnel du MNR La Paz, dirig par Hernan Siles Suazo, fusionne avec les reprsentants ouvriers qui sont tous des militants du POR : Alandia Pantoja, le peintre muraliste du syndicat des mineurs qui se trouve alors La Paz, et les anciens compagnons de dtention de H.G. Moscoso, Edwin Moller et Villegas. Juan Lechin a certainement assur la jonction, tant encore "membre secret" du POR et en mme temps en contact avec le comit insurrectionnel MNR. La prsence de 3 POR, d'un "sympathisant" et d'un seul politicien bourgeois dans cet espce de "directoire des 5" -mais que dirige t'il exactement ? - que J.Villa mentionne d'aprs les mmoires d'un dirigeant du PC, lui fait dire que le POR tait de fait la tte de cette "rvolution de Fvrier", ce qui le rendrait d'autant plus coupable de ne pas en avoir fait un "Octobre". Mais s'il est vrai que les militants du POR sont les principaux dirigeants ouvriers sur le terrain direct de l'action, cela ne fait forcment du POR ce "parti rvolutionnaire dirigeant" pour lequel on l'a parfois pris.
Le tournant dcisif de la lutte est accompli par le dtachement des mineurs de Milluni, le bassin minier le plus proche de La Paz, qui arrive tt dans la journe du 10, prend l'aroport au dessus de El Alto et s'empare d'un train de munitions que l'tat-major destinait aux forces de rpression. Le 11 avril, les forces gouvernementales se rendent ; les soldats de l'arme rgulire sont systmatiquement dsarms par les groupes ouvriers ; il y a eu environ 600 morts mais l'arme, cÏur de l'Etat, est fortement branle et disloque partir du dsarmement et de la dispersion de ses 6 principaux rgiments -non totalement dtruite cependant-, et les travailleurs, milices des mineurs et de l'industrie textile en tte, sont organiss en gardes proltariennes armes, dont les effectifs varieront de 45 000 110 000 membres.
La paradoxe -un bel exemple du fameux "paradoxe de la rvolution de fvrier" pour reprendre une expression marquante de Lon Trotsky -est que ce que veulent les masses, la fin de toute dictature, la venue au pouvoir de Paz Estenssoro lu l'anne prcdente et du MNR- quivaut donner le pouvoir d'autres, ne pas le prendre, alors que leur action pour raliser cet objectif consiste, elle, exercer le pouvoir, en commenant par s'emparer du moyen de pouvoir par excellence, les armes.
Le retour de Paz Estenssoro s'effectue les 15-16 avril. Il prend la prsidence, dans le cadre d'une constitution bien fictive pourtant, et annonce au nom du MNR un programme en trois points : suffrage universel, nationalisation des mines et rforme agraire. Il pouvait difficilement annoncer moins.
Le premier point est aussitt promulgu : jusque l le droit de vote tait rserv aux hommes alphabtiss, il est largi aux hommes et aux femmes de 21 ans au moins, 18 ans pour les couples maris.
Toutefois, mme la satisfaction de cette revendication dmocratique premire de toutes, le suffrage universel, sera biaise car il n'y aura pas d'lections gnrales : les lections sont censes avoir eu lieu en 1951 et la rvolution s'tre effectue pour leur respect. En relation notamment avec la rforme agraire, il aurait t sans doute possible et ncessaire ce stade d'au moins commencer diffuser l'exigence d'lection d'une assemble constituante, qui, sous la protection et la pression des milices ouvrires, aurait pu tre rellement souveraine - la diffrence de bien des assembles "constituantes" convoques par des prsidents bonapartes de gauche et surveilles par l'appareil d'Etat, comme on le verra au Prou en 1978 puis au Venezuela, en Bolivie, en Equateur ces dernires annes. L, nous touchons un non dit de la politique du POR, non dit y compris de la part de ses critiques qui, sauf une mention, tardive, de la tendance Vern-Ryan (Bulletin Intrieur du SWP d'octobre 1954) et son probable cho dans le texte de Jos Villa, n'en parlent pas.
Entre les proccupations dmocratiques et juridiques importantes alors chez Lora, et les mots d'ordre maximalistes du genre "le pouvoir aux travailleurs", "dictature du proltariat", que l'on peut toujours numrer mme en collaborant avec un ministre, il n'y aura pas de formulations intermdiaires prenant en compte la question de la dmocratie au niveau de l'Etat, et cela est une constante de l'histoire du POR. Celui-ci, dans les annes suivantes, fera campagne pour que les illettrs soient ligibles et pas seulement lecteurs -car on s'aperut quand des lections gnrales eurent nouveau lieu que ce point avait t "oubli" dans l'euphorie d'avril 52 ...- et il lancera le mot dĠordre de vote prfrentiel pour les ouvriers, comme en Russie en 1918, ide ouvririste cense exprimer le rle dirigeant du proltariat dans la rvolution ...
Ce mme 17 avril se tenait une confrence de dlgus de la Fdration des mineurs, de l'industrie textile, des cheminots, des employs de banques, des employs du commerce et de l'industrie, de la maonnerie, de la boulangerie et des premires organisations de paysans. Sur proposition de Miguel Alandia Pantoja, du POR, est proclam un syndicat unifi de tous les travailleurs de Bolivie : ce sera la COB, la Centrale Ouvrire Bolivienne. Juan Lechin, secrtaire des mineurs, est lu prsident de la nouvelle centrale unifie, German Butron secrtaire gnral et Mario Torres responsable aux "relations extrieures" : tous les trois sont membre du MNR, de ce que l'on commence appeler la "gauche ouvrire nationaliste". Edwin Moller (POR) est lu secrtaire l'organisation, Jos Zegada (POR) rdacteur des procs-verbaux et motions, Miguel Alandia Pantoja (POR) responsable de la presse, laquelle consistera dans le journal Rebellion -dont assez peu de numro paraitront en fait dans les deux annes qui suivent. La rdaction d'une plate-forme est confie Hugo Gonzales Moscoso (POR). Le principe d'un congrs constitutif, avec des dlgus lus par les travailleurs eux-mmes, est adopt, mais aucune date n'est fixe. En attendant, ce sont les responsables syndicaux pralablement dsigns qui dirigent la COB.
Il n'empche que celle-ci est bien entendu beaucoup plus qu'un syndicat. Immdiatement les dizaines de milliers de travailleurs arms, forms en milice, deviennent les miliciens de la COB, premire force arme du pays. Une vague d'adhsion aux syndicats voit la quasi totalit des salaris s'y inscrire dans les semaines qui suivent -et ils n'adhrent plus tel ou tel syndicat, mais " la COB", directement. De toute vidence, et tous les commentateurs s'accordent pour le dire, cette COB a quelque chose de "sovitique", bien que de manire partielle et inacheve.
C'est en mme temps ou dans les heures qui suivent que sont rondement menes les ngociations sur le gouvernement de Paz Estenssoro, puisque le lendemain 18 avril Lucha Obrera, le journal du POR, crit (cit comme preuve charge de menchvisme par les textes de Vern-Ryan et de Jos Villa) que "dans la voie de la ralisation du programme annonc, il soutient le gouvernement issu de l'insurrection du 9 avril. (...) Il y a deux ministres ouvriers dans le cabinet petit-bourgeois, mais il est entirement contrl et surveill par la COB."
Ces deux ministres sont Juan Lechin, aux Mines et au Ptrole, et German Butron, au Travail, et s'y adjoindra bientt un troisime, Nuflo Chavez Ortiz, aux Affaires paysannes ; cette participation est dsigne du nom de "co-gouvernement", ou gouvernement par la classe ouvrire et la "classe moyenne" la main dans la main. Du coup la direction effective de la COB, dont les chefs officiels sont au gouvernement, revient aux trotskytes Moller, Zegada et Pantoja.
Paralllement cette organisation du gouvernement, Paz et Lechin rglent provisoirement, dans une remarquable complicit, la question brlante des forces armes : les milices ouvrires de la COB reoivent le statut de forces nationales de rservistes, avec Paz comme "commandant national" et Lechin comme "commandant en chef"', les commandants des secteurs et rgiments de milices devant tre dsigns par les chelons correspondant de la COB (ce qui pouvait convenir ou non selon le cas aux travailleurs, la dsignation par la COB n'tant pas la mme chose que l'lection par les miliciens). En mme temps le pouvoir ne compte nullement entriner la fin de l'ancienne arme mais fait mine, jusqu'en 1953, d'en admettre la disparition ; 80% des officiers sont mis la retraite -et pensionns ! - mais les 20% restant, fidles au MNR, sont conservs et chargs pour certains d'entre eux de venir donner des formations aux miliciens, une mesure qui aurait pu aller dans le sens du renforcement de l'arme proltarienne mais qui en ralit, prise par un gouvernement bourgeois, va dans celui de leur neutralisation et de leur intgration l'Etat, bien que les gnraux prennent cela comme une grave humiliation.
Toute l'orientation du POR, qui n'a pas agi de manire centralise dans les premiers jours mais par le biais des initiatives prises dans le feu de l'action par ses militants, est conforme la ligne du "IIIĦ congrs mondial" d'autant plus qu'il ne fait nul doute que cette politique tait la plus facile mettre en Ïuvre, la plus populaire et la plus en accord avec le sentiment et les illusions des masses (diverses sources voquent, ce qui est fort possible, que le soutien des ouvriers du textile l'insurrection le 10 avril avait t donn sous la condition qu'il y aurait des "ministres ouvriers") : "soutien critique" au gouvernement Paz Estenssoro, assez peu "critique" d'ailleurs cette date, l'essentiel tenant dans l'affirmation que les promesses doivent tre tenues. Le nĦ 1 de Rebellion, journal de la COB, le rsume ainsi :
"La dfaite de l'oligarchie et l'avnement du gouvernement MNR sont l'Ïuvre de la classe ouvrire, ils sont notre Ïuvre ... pour survivre l'actuel gouvernement a besoin des travailleurs, soyons vigilants pour qu'il aille jusqu'au bout"',
Cette orientation n'est pas mise en Ïuvre par Lora, retenu Paris puis en voyage, qui n'arrivera sans doute que courant mai, mais elle tait dans l'ensemble aussi celle de Lora. Cependant son retour va correspondre un inflchissement progressif vers un accent mis de plus en plus, dans "soutien critique", sur le ct "critique" plutt que sur le ct "soutien", et, au plan organisationnel, dans une bataille sans doute assez difficile pour faire fonctionner le POR comme parti organis et national, quasiment tous ses militants tant absorbs quotidiennement par la COB, les milices ouvrires, voire par des offices plus ou moins lis au gouvernement, et beaucoup d'entre eux se demandant logiquement si, pour tout cela, ils ne seraient pas plus efficaces en allant directement renforcer la gauche ouvrire du MNR.
La bataille perdue de la nationalisation des mines.
Le 13 mai le gouvernement Paz Estenssoro fait savoir comment il entend mener bien la seconde grande promesse : la nationalisation des mines. En fait, il annonce qu'une commission mixte, dans laquelle le patronat est prsent, est charge d'tudier la manire de la raliser. Lechin, ministre charg de cette question, semble avoir t court-circuit, avec ou sans son consentement : la veille encore il appelait la nationalisation immdiate.
La dclaration du 13 mai est le premier coup port par le gouvernement au mouvement ouvrier. Lechin se plie et en sera l'excutant. La presse du POR devient critique et dnonce le caractre pas assez "bolivien" du gouvernement. Selon Jos Villa, cette formulation prouve son adaptation au nationalisme et au chauvinisme. En fait elle amorce l'accusation faite au gouvernement de capituler devant l'imprialisme.
En effet le message contenu dans la dcision gouvernementale de prendre son temps et de consulter les patrons est trs clairement compris une chelle de masse : des garanties seront offertes l'imprialisme, et la ralisation de la vieille aspiration "... la mina es de nosostros" n'est pas dans ses intentions. Mais il y a aussi chez les travailleurs la conscience de ne pas pouvoir riposter immdiatement, de ne pas en avoir les moyens politiques : d'abord parce que tout le pays semble soutenir ce gouvernement qu' tort les mineurs, mcontents, considrent tout de mme toujours comme le leur, ensuite parce que les mineurs ne tiennent pas les mines, qui n'ont pas t occupes comme l'ont t les usines de La Paz. Cette faiblesse relative de l'action initiale des mineurs peut sans doute s'expliquer par le fait que leur intervention en avril 1952 comportait une dimension "pro-MNR" plus forte que celle des travailleurs de La Paz, dont les organisations s'taient, difficilement, mancipes les anne prcdentes de la tutelle du PIR stalinien, mais taient moins influences par le MNR -et commenaient l'tre aussi par le POR. A quoi il faut ajouter que s'tant forms en colonnes pour marcher sur La Paz, les mineurs sortant de leurs mines ne les ont pas occupes, attitude qui aurait conduit la rvolution du 9 avril l'chec. Mais ils ne s'en sont pas empares non plus une fois de retour chez eux, sans doute par confiance excessive dans les vnements, dans leur force et dans le gouvernement.
Aucune force politique toutefois ne le leur a propos ... or, sur ce point, Guillermo Lora sera explicite : si le POR y avait appel, mme par dessus Lechin, ce mot dĠordre aurait t suivi. C'est une leon qu'il tire dans une brochure de 1960, Syndicats et Rvolution, o il qualifie la non occupation des mines d' "erreur de l'avant-garde" et non pas de faiblesse des mineurs en gnral, seule la mine de Orrocoro ayant t saisie par les travailleurs en raison d'une menace de fermeture et de perte de leurs emplois. L'action spontane des masses, aussi bien dans sa grandeur que dans ses limites, et le rapport de force qui s'ensuit, est donc trs fortement influence par ce que fait ou ne fait pas "l'avant-garde" : la Bolivie en est un exemple loquent.
Les analyses ultrieures de Guillermo Lora placent au centre des dbuts du recul proltarien cette question de la non occupation des mines (et il est frappant que Jos Villa, en s'opposant Lora et en le dnonant, reprend en fait les mmes arguments). Mais un mot dĠordre d'action n'a lui-mme de sens et d'importance que par les mots dĠordre montrant concrtement la perspective de la prise du pouvoir par le proltariat qui lui donnent sa porte.
Selon les "Thses fondamentales" de la LOR-CI, le POR tient sa IXĦ confrence juste aprs le retour de Lora, je suppose vers la mi-mai ou la fin mai, cette confrence formalise la ligne d'appui au gouvernement contre l'imprialisme et la Rosca, de soutien ses mesures progressistes tout en en combattant les limites, et de soutien l'aile gauche du MNR contre l'aile droite.
A partir de mai 1952 les mots dĠordre du POR vont tourner autour des formules "il faut plus de ministres ouvriers au gouvernement" et "contrle total du cabinet par la gauche", en demandant que ce soit la COB ou les travailleurs eux-mmes (ce qui n'est d'ailleurs pas la mme chose) qui dsignent les dits ministres, qui les imposent Paz Estenssoro. Il y a l une curieuse symtrie inverse avec les mots dĠordre des bolcheviks au printemps 1917 en Russie : "Dehors les 10 ministres capitalistes" et "Tout le pouvoir aux soviets". Contrairement ce que Lora a pu crire par la suite ou l'poque, demander qu'il y ait plus de ministres ouvriers n'a pas la mme signification que le "Dehors les ministres capitalistes" des bolcheviks et n'implique pas cette position -surtout qu'au dessus des ministres, "ouvriers" comme capitalistes, il y a le prsident bonaparte Paz Estenssoro. C'est mme peu prs l'inverse !
Le mot dĠordre qu'imposait la situation tait, comme Lora l'crira mais aprs la bataille : "Tout le pouvoir la COB" et il aurait d dans ce cas se combiner la lutte pour la tenue du congrs de la COB, l'lection de ses dlgus par la base, la tenue systmatique de conseils de dlgus, son largissement aux paysans sans terres et aux chmeurs. Par contre, la transposition des mots dĠordre du POR en Russie au printemps 17, au lieu de "Dehors les ministres capitalistes" aurait t "plus de mencheviks et de s-r dans le gouvernement" !
Au moment o les masses boliviennes et le gouvernement commencent se heurter, le POR centre donc ses mots dĠordre, car dsormais il a des mots dĠordre centraux (ce qui n'tait pas le cas en avril, avant le retour de Lora) sur la ncessit d'augmenter le nombre de ministres ouvriers, voire de constituer un gouvernement rien qu'avec eux -mais cette conclusion logique, il ne la tire mme pas ouvertement, n'allant pas de toute faon jusqu' mettre en cause, au del de la composition du gouvernement, la prsidence Paz elle-mme. Cette position correspond un dbut d'opposition mais peut aussi tre interprte comme la revendication d'entrer au gouvernement, et semble avoir t ainsi comprise par pas mal de militants.
Lucha Obrera du 1Ħ juin donne cette information : "Le pouvoir excutif a invit le peintre rvolutionnaire Alandia Pantoja prendre le poste de ministre de la culture ... Le POR autorise son camarade accepter cette invitation." Il y a d'ailleurs un curieux lapsus dans la version anglaise du texte de J.Villa (je n'ai pas vu la version espagnole), qui la suite de la tendance Vern-Ryan donne cette information, car il crit que Pantoja "rejoignit" bel et bien le gouvernement, alors quÔil nÔy a pas eu de ministre POR.
J.Villa crit d'ailleurs plus loin : "En 1952 le POR a eu une attitude ministrialiste. S'il a chou obtenir des portefeuilles gouvernementaux mais seulement des postes de secrtariats dans les ministres et les dpartements, c'est parce que le MNR ne le considrait pas comme indpendant de la fraction Lechin, et voulait l'utiliser pour calmer les masses. Il le prfrait pour cela en dehors du cabinet, mais subordonn la bureaucratie syndicale." Si au moins un portefeuille a t propos au POR (la Culture) il serait intressant de savoir si on ne le lui a pas accord ou si c'est le POR qui a refus au final. Toujours est-il qu'il n'y aura pas de "ministres trotskystes" alors que, notons-le, si tel avait t le cas, le Secrtariat International de la IVĦ Internationale, en toute logique, aurait d s'en rjouir puisque cela aurait matrialis le soi-disant "gouvernement ouvrier et paysan du POR et du MNR" ...
Plusieurs responsables du POR ont cependant eu des postes dans l'administration d'Etat, pour autant qu'on sache : Guillermo Lora lui-mme au Bureau de Stabilisation, un organe conomique, Edwin Moller comme directeur de la Caisse d'Epargne Ouvrire, et Ayala Mercado comme membre de la Commission agraire forme par le ministre de Nuflo Chavez Ortiz. Il faut tre trs prudent avant de parler ici de corruption ou d'intgration. Le fait que des exils ou emprisonns politiques de frache date soient employs dans des offices administratifs crs dans le cadre de la nouvelle situation politique ne serait pas forcment du ministrialisme. Ces trois postes semblent de nature diffrente : Lora est, si l'on comprend bien, employ, mais certainement avec des responsabilits politiques ; Moller est dirigeant d'une structure de type mutualiste, mais sans doute lie au gouvernement dont les ministres de tendance Lechin ont d proposer sa nomination ; et Mercado est reprsentant politique dans une structure cense s'occuper de la Rforme agraire. Le problme pos est chaque fois diffrent et demanderait chaque fois plus d'informations. Le problme nĦ1 qui domine reste celui de l'orientation du POR (et de l'Internationale) dans la rvolution. Il est probablement exact de dire que cette orientation l'implique dans le processus rapide de bureaucratisation, qui dans certains cas -non mentionns pour ce qui concerne le POR, mais notoires pour les hommes de Lechin- donnera lieu corruption, gros salaires et prbendes, qui affecte les secteurs de la COB que l'Etat en reconstruction cherche contrler, et dont il existe des dizaines d'crits de Lora les dnonant vigoureusement. Processus qui cependant est encore faible en 1952 par rapport ce qu'il deviendra aprs la "nationalisation" des mines.
C'est certainement de cet t 1952 qu'il faut dater les faits que Lora rsume ainsi :
"Un groupe de militants trotskystes -certains ayant une grande influence dans les syndicats, et mme de grands talents- entra dans le MNR sous le prtexte de raliser un travail rvolutionnaire de l'intrieur d'un parti de masse." (La rvolution bolivienne, cit dans F. et C.Chesnais)
Le choix entre "monter" dans les organisations gouvernementales et syndicales ou accentuer l'opposition peine amorce du POR s'est sans doute impos aux cadres du parti ce moment l, et beaucoup, pas forcment par soif de pouvoir ou corruption mais parce que tel leur semblait tre la meilleure voie, ont choisi la premire solution et sont passs sans difficult du POR la gauche lechiniste MNR. Lora semble parler d'une tendance organise qui aurait prconis cette attitude et serait partie la mettre en pratique, mais nous n'avons pas assez d'informations ce sujet. Parmi les militants qui devinrent ds lors des "nationalistes de gauche", une clbrit, Lidia Geiler, qui sera la premire femme prsidente de la Bolivie avant d'tre renverse par les militaires la fin des annes 1970 ...
Le 31 octobre 1952, en une mise en scne bien rgle que reprendra plusieurs reprises le prsident Evo Morales ces dernires annes, Paz Estenssoro clbre le "jour de l'indpendance conomique" bolivienne, proclamant la nationalisation des mines sur le site des grands combats, Catavi. Les trois trusts du cuivre et de l'tain sont nationaliss avec indemnisation au profit d'une socit capital mixte public et priv, la COMIBOL (Corporation Minire Bolivienne), dans laquelle les banques US vont investir, augmentant mme leurs parts par rapport celles qu'elles avaient dans les anciens trusts dont les familles propritaires, au bord de la faillite suite leurs emprunts et aux grves rptes, n'espraient pas s'en tirer si bon compte ! Officiellement la COMIBOL est sous "contrle ouvrier", ce qui ne consiste pas du tout dans une gestion ouvrire relle, mais dans la dsignation d'administrateurs par la COB ayant un droit de veto.
Le POR suscite alors une lettre ouverte de la direction de la COB au prsident Paz protestant contre l'indemnisation des compagnies. Peu avant, selon un article paru dans l'organe schachtmanien Labor Action du 27 novembre, les membres du POR taient majoritaires dans la direction de la COB, suivis des lechinistes et en troisime position des staliniens nantis de seulement 5 voix. Mais cette information est dj caduque, car une vritable purge s'est produite suite cette amorce d'utilisation frontale de ses positions syndicales par le POR contre le gouvernement, et c'est Lechin, le soi-disant faux frre, qui la conduit : beaucoup de ces responsables COB poristas avaient le statut de "dlgus permanents", mandats par des sections de tout le pays car rsidant La Paz, statut qu'ils perdent pour la plupart d'entre eux. Le POR perd le contrle de l'appareil de la COB en formation. A sa dcharge, on doit reconnatre que la bureaucratisation, via cette mine prbendes que sera la COMIBOL, va s'acclrer prcisment partir de son viction, et pas avant, comme si elle lui avait ouvert les vannes. Selon l'expression de Robert J.Alexander, c'est alors un chteau de carte qui s'effondre : Lucha Obrera, journal du POR, rsume sobrement et amrement l'affaire ainsi la date du 29 octobre : "au lieu de proltariser le cabinet gouvernemental, ces ministres ont seulement russi ministrialiser la COB."
Aucune rtribution pour services rendus, videmment ... Est-ce le commencement effectif de la rupture avec le MNR, gauche lechiniste comprise ?
La rforme agraire et le reflux.
Mme s'il est probable que certains militants du POR et peut-tre Lora lui-mme se posent alors la question de "tourner" sur une ligne d'opposition frontale au gouvernement et au prsident, la chose est beaucoup plus difficile faire cette date qu'elle ne l'aurait t quelques mois plus tt. La remise en cause de son orientation, qui a eu le temps d'tre assimile, thorise, de prendre la force d'une certaine habitude, est plus difficile assumer, et d'autre part la classe ouvrire, qui reflue peu peu, si elle est due, n'en devient pas forcment plus accessible un mot dĠordre rvolutionnaire : en clair, "Tout le pouvoir la COB" est une formule laquelle pensent de plus en plus de militants du POR prcisment au moment o elle colle de moins en moins au mouvement rel des masses. Il n'est pas impossible, en plus, qu'un tournant gauche serait apparu comme le complment de l'opportunisme antrieur, semblant provoqu par la perte de postes dans la COB. Mais surtout la rvolution avance ingalement et les masses paysannes, avec un dcalage par rapport aux villes, entrent en mouvement et le font de la mme manire que les ouvriers en avril : en exprimant une confiance spontane trs forte envers le pouvoir, tout en n'attendant pas pour agir par elles-mmes.
Aujourd'hui o il est de bon ton de souligner les origines paysanne et indienne de l'actuel prsident bolivien, il est important de rappeler que le plus grand mouvement paysan, et donc le plus grand mouvement indien, de l'histoire de la Bolivie, s'est produit sous l'impulsion de la classe ouvrire et pas autrement, en 1952-1953. Les terres des grands propritaires sont saisies, les administrations locales et les polices leur solde liquides, les communauts paysannes s'organisent souvent en vue du travail et de la gestion communes de la terre et des eaux, les formes de travail tributaire issues du pass inca -soit dit en passant pour l' "indianit"- mlang au pass fodal espagnol, abolies sans aucune contreparties. Le ministre "lechiniste" de la Rforme agraire, issu de la COB, Chavez Ortiz, chevauche ce mouvement en crant des organisations paysannes sous le label "COB", qui suscite l'adhsion massive de la population, tout en plaant des agents gouvernementaux directs tous les postes clefs. Selon Lora (dĠaprs F. et C. Chesnais) les formes paysannes d'organisation sont bien plus "sovitiques", c'est--dire fondes sur une dmocratie directe associant tout le monde, que la COB : une apprciation qu'il vaut le coup de souligner puisque Lora est cens incarner l'ouvririsme loign des paysans.
Dans ce dchanement de la lutte des classes la campagne, les classes dominantes combattent elles aussi. Groupes arms des grands propritaires et milices diverses se multiplient et passent l'action, et alors que la paysannerie s'organise en rfrence la COB, les propritaires se rfrent aux groupes d' "hommes d'honneur" du MNR et c'est donc l'aile droite du MNR, dont bien des lments rallieront bientt la Phalange Socialiste Bolivienne, mouvement agrarien fascisant, cr en 1937 sur le modle de son homonyme la Phalange espagnole, qui servent de cadre d'organisation aux latifundiaires, aux gangsters et la jeunesse dore.
Ils dcident, prmaturment, car ils mprisent la capacit d'organisation des paysans et survaluent le reflux des ouvriers, de tenter un coup de force : le 6 janvier 1953 un commando d'hommes de main de l'aile droite du MNR kidnappe le ministre Chavez Ortiz, rpand le faux bruit de l'enlvement de Paz Estenssoro, tente sans succs de s'emparer d'une garnison Sucre. La raction des masses, ouvrires et paysanne, est immdiate : grve gnrale, manifestations de masse, regroupement des milices ouvrires dont le sige est tabli dans les locaux du ministre du travail Butron. A La Paz, devant un rassemblement de centaines de milliers de personnes (dans un pays de 3 millions d'habitants l'poque) deux des cinq principaux orateurs sont le prsident Paz et Edwin Moller, du POR, en tant que dirigeant de la COB (o la masse des travailleurs ignore que les poristes sont dsormais minoritaires) : tel Kerensky, chef de lĠEtat russe en 1917, appelant soudain les bolcheviks au secours contre Kornilov, putschiste de droite, on a appel Moller.
Sauf qu' la diffrence de Lnine, qui avait combattu Kornilov mais sans exprimer aucun soutien politique Kerensky, tout ce que Moller trouve dire c'est : Ç Nous voulons, camarade Paz Estensoro, un gouvernement par les Boliviens pour les Boliviens ! È. Une dclaration qui ne peut que fort difficilement tre tenue pour la prparation directe la prise du pouvoir quÔavait t lÔappel des bolcheviks dfaire Kornilov ...
La crise de janvier aurait pu tre le moment o les cartes taient rebattues et la rvolution relance. L, beaucoup plus qu'en avril prcdent, car il existait tout de mme comme un parti, et un parti certes petit, mais connu des masses, le POR avait la possibilit, dans un climat momentanment nouveau rvolutionnaire, de lancer le mot dĠordre "tout le pouvoir la COB" et de prendre la tte du combat contre la raction, dans une dynamique qui aurait pu dboucher sur la prise du pouvoir, non par le POR seul mais, comme rsultat de son action politique, par une COB ressaisie par les masses, avec l'intervention paysanne qui, cette date, se fait sous le drapeau de la COB alors que celui du MNR sert la rsistance des possdants. La presse dnonce alors le "trotskysme galopant" des paysans ; Cochabamba, dbut fvrier, ceux-ci librent et rtablissent la tte de leur organisation la direction locale que la police avait kidnappe. Le 7 janvier le Comit central du POR -on remarque qu'il diffuse sa dclaration aprs qu'Edwin Moller ait apport son soutien au gouvernement- appelle la dissolution de l'arme officielle et son remplacement par les milices.
A partir de mars 1953 Lucha Obrera aborde, comme un sujet de discussion, la question du mot dĠordre "tout le pouvoir la COB" en indiquant qu'il aurait fallu le lancer l'anne prcdente ... Un texte du comit central du POR parat dans IVĦ Internationale d'avril 1953, qui frise mais sans le formuler, le mot dĠordre de "Tout le pouvoir la COB", affirmant qu'il faut dvelopper son caractre sovitique pour en faire "l'lment essentiel de la dualit de pouvoir dans la priode transitoire caractrise par la lutte entre le gouvernement petit-bourgeois bonapartiste et le proltariat."
Mais quand l'occasion de lancer ce mot dĠordre une chelle de masse s'tait produite en janvier, elle n'avait pas t saisie. Difficile de savoir ce qu'en pensait Lora, qui souffre de toute faon, du fait de son absence en avril 52, d'un "dficit de notorit" par rapport l'quipe des dirigeants poristes de la COB, laquelle ne lui a vraisemblablement pas demand son avis, s'il en avait un, pour se dterminer dans les vnements de janvier.
Chavez Ortiz est libr et Paz Estenssoro, qui aurait pu connatre le commencement de sa fin, sort de cet pisode renforc aux yeux des masses. Tenant un discours gauche et affirmant le caractre "national et populaire" de la rvolution bolivienne, reposant sur l'union de la "classe ouvrire" et de la "classe moyenne", il annonce qu'il va mettre en Ïuvre la troisime grande promesse, la rforme agraire.
Mais celle-ci reste un sujet explosif. Elabore par une commission mixte selon la mme mthode que pour la nationalisation des mines, prside par un dirigeant du petit PC, Arturo Urquidi Morales, la rforme agraire entrine l'abolition des formes anciennes de servitude et de dpendance mais, en gnralisant la petite proprit parcellaire et en ne dmantelant que trs partiellement les grands domaines, tout en ignorant les formes communautaires de proprit indienne, elle laisse le champ libre l'appauvrissement de la masse paysanne. De plus son application sera hsitante, contradictoire et marque par les attentats des groupes anti-paysans. Sa promulgation le 2 aot 1953, de concert avec un plan de ralisation de l'cole primaire obligatoire, produit une crise ministrielle qui branle le gouvernement sur la question de la division des proprits foncires, dans laquelle la COB intervient d'abord, sous la pression de sa base et des militants du POR, en se prononant pour la nationalisation de toute la terre et sa remise en usufruit aux organisations paysannes qui en organiseraient l'exploitation et l'allotissement ventuel, une position en continuit avec les revendications de l'anne prcdente. Mais la coalition des responsables MNR, PC et de certains membres du POR o l'on retrouve Edwin Moller, fait adopter par la direction de la COB un nouveau document apportant son soutien au dcret du 2 aot prsent comme "rvolutionnaire".
La crise d'aot 1953 fournissait, estime la tendance Vern-Ryan du SWP, judicieusement me semble tĠil, l'occasion pour le POR de mettre en avant, plutt que "Tout le pouvoir la COB", l'exigence d'lections gnrales. En fait (Lucha Obrera du 23 aot 1953) il exigea cette fois-ci un gouvernement compos exclusivement de membre de la gauche du MNR, donc un gouvernement de fait de dirigeants de la COB, mais encore sous la prsidence de Paz Estenssoro puisqu'il ne la remet toujours pas en question, ce que l'exigence d'lections gnrales aurait permis.
C'est aussi en aot 1953 que Paz Estenssoro met en place une Acadmie militaire, cole d'officiers destine former les cadres d'une arme reconstitue, tache essentielle laquelle vont se consacrer les conseillers envoys des Etats-Unis, en application d'un dcret du 23 juillet 1953 qui donne le cadre de la reconstruction de l'arme de l'Etat bourgeois. Le mme nĦde Lucha Obrera dnonce juste titre cette initiative comme visant former les fusilleurs d'ouvriers et de paysans et prconise la construction d'une arme rvolutionnaire, tout en renvoyant sa ralisation un gouvernement des ouvriers et des paysans eux-mmes, reconnaissant donc que ce n'est absolument pas l le gouvernement prsent, tout en appelant renforcer les milices syndicales. Mais il n'est pas en mesure d'appeler des actions concrtes interdisant la mise en place de cette cole d'officiers, car cela aurait impliqu un affrontement frontal avec Paz Estenssoro. Le directeur de l'Acadmie sera le gnral Barrientos, membre du MNR et futur dictateur contre-rvolutionnaire.
A ce stade, le reflux de la rvolution est largement engag, bien qu'il s'agisse d'une volution lente, ce qui s'explique par la possession d'armes par les milices syndicales et la fragilit initiale de l'opration de reconstruction de l'arme : la contre-rvolution est oblige de prendre son temps, mais elle en a la possibilit. Fin 1953 l'hebdomadaire Lucha Obrera est interdit, sans que le POR ne tente vraiment de mener une campagne de masse de protestation -difficile de savoir s'il en avait la possibilit.
Chapitre III.
Digrer les leons d'une rvolution tronque.
Gense du "lorisme".
Le courant "loriste", en tant que phnomne politique particulier, de mme que l'on parle de courants "pabliste", "lambertiste", etc., va rsulter des leons tires (ou non) de la priode rvolutionnaire de 1952-1953. Il repose bien entendu sur les acquis de la priode antrieure, ses rfrences historiques clefs tant Jos Aguirre Gainsborg et les Thses de Pulacayo, et il reprsente la continuit du POR "historique" -ceci est une apprciation politique sur laquelle je reviendrai- mais comme courant se situant d'une manire prcise par rapport la mthode de construction du parti rvolutionnaire en Bolivie et par rapport la Quatrime Internationale, il prend ses caractres dcisifs dans les annes 1953-1956, suite la rvolution manque.
Certes, si l'on considre que le POR a "trahi" parce qu'il "n'a pas pris le pouvoir en 1952"', ou mme si, de faon plus nuance, on considre qu'il a rat le test de la rvolution et que 1952 a fourni la "preuve dcisive" de son incapacit foncire se construire comme parti rvolutionnaire, alors il ne vaudrait plus la peine ici de continuer cette histoire en tant que destine aider l'action rvolutionnaire, mais simplement titre documentaire. Tel est par exemple l'avis d'Eduardo Molina, Fallecio Guillermo Lora, article ncrologique disponible sur divers sites internet, reprsentant le point de vue de la LOR-CI qui dit avoir pris ses distances envers le point de vue sommaire, "superficiel mais impuissant" selon lequel le POR aurait pu prendre le pouvoir (c'est Nahuel Moreno quĠil vise), mais qui estime qu'il a manqu le "test suprme".
Ici se pose une question historique gnrale : y a tĠil des "tests suprmes" au del desquels les courants et organisations ainsi que ceux tenus pour responsables de leur ligne politique comme Lora, doivent tre considrs comme dfinitivement "faillis" ? On sait que Lnine a rpondu Oui cette question concernant la trahison qu'tait le ralliement l'union sacre des dirigeants rformistes en 1914 (le "4 aot 14"), et Trotsky concernant le refus du front unique ouvrier contre la menace nazie en Allemagne par l'Internationale Communiste en 1933 ("l'IC a eu son 4 aot"). Ces grands exemples montrent aussi que bien d'autres problmes s'taient poss avant ces "4 aot" et qu'en un sens Lnine et Trotsky ont pas mal attendu avant de trancher. La rvolution bolivienne de 1952 est-elle comparable de tels vnements ? Et dans ce cas pourquoi ne signerait-elle que la faillite du POR et pas celle de la IVĦ Internationale dans son ensemble ? Les courants trotskystes qui estiment qu'il y a eu dans une certaine mesure trahison par le centre de la IVĦ Internationale au dbut des annes 1950 n'en ont pas tir la conclusion qu'il en fallait une Cinquime, mais qu'il fallait la continuer, puis la "reconstruire", la "rorganiser", ou la "refonder" en renouant avec ses fondements, admettant donc au moins implicitement que la IVĦ n'avait pas t vraiment construite. Or, c'est cela mme que Lora fait, avec sans doute des limites, mais il le fait, envers le POR en 1953-1956 : il continue, il reconstruit, il rorganise et il refonde le POR, tentant de renouer avec le Programme de transition par dessus la drive de 1952, et c'est donc cela qui identifie le "lorisme" comme courant.
Lora a mis en Ïuvre la politique "menchvique" de soutien au MNR mme si ce fut avec des nuances par rapport la forme brute que lui avait donn le texte du "IIIĦ Congrs mondial", c'est entendu ; et cette politique a conduit l'absorption d'une partie des cadres du POR par la bureaucratie syndicale, le parti nationaliste et l'appareil d'Etat. Mais la prservation de l'existence mme du POR et le rtablissement de son indpendance politique dans les annes qui suivent et par la suite, indiquent que Lora n'est pas rest dfinitivement sous l'emprise des liens nous avec la bourgeoisie nationale et des pressions exerces par elle pendant les annes 1952-1953.
En dehors du Parti bolchevik en 1917 -et mme ici il a fallu les Thses d'avril et la mise l'cart des "vieux bolcheviks" tendance opportuniste pendant la priode rvolutionnaire- les exemples abondent entre 1917 et 1952, de partis et de courants politiques sincrement rvolutionnaires qui ont rat leurs rvolutions : les variations des spartakistes, communistes de gauche et socio-dmocrates indpendants puis des communistes unifis allemands entre 1918 et 1923, des poumistes, anarchistes et socialistes de gauche en Espagne en 1936-1937, des deux organisations trotskystes ayant une influence de masse Sagon en 1945 ... sont autant de prcdents. Et par rapport tous ces exemples, et aux autres que l'on pourrait trouver, le POR est celui de la formation la plus faible aux points de vue numrique et organisationnel. Quand des exemples de courant rvolutionnaires qui n'aient pas vacill dans la rvolution, il n'y en a pas.
Ces rappels taient indispensables eu gard la vaste cohorte des procureurs du POR dont on ignore ce qu'ils auraient fait dans la mme situation -en gros tous les autres courants se rclamant du trotskysme ont un jour ou l'autre, et parfois plutt deux fois qu'une, apport leur pierre l'difice monotone de la dnonciation de "l'opportunisme" de Lora en se gardant bien en gnral d'y aller voir de plus prs. S'il n 'est pas question de prendre pour modle la politique du POR en 1952, utiliser cet chec pour riger un ftiche "opportuniste" dfinitif qu'il convient de dnoncer ne relverait pas de la politique rvolutionnaire concrte, mais de la dmonologie abstraite.
Nouvelle tape.
En juin 1953 se tient La Paz le XĦ congrs ou confrence nationale du POR (la numrotation de ses congrs et confrence nationale semble la mme), qui adopte un texte important dont Lora est le rdacteur, mais qui intgre des amendements et des passages qui sont des compromis entre diffrentes apprciations : La rvolution nationale et la rvolution permanente. Tirant le bilan et brossant les perspectives la suite de l'anne rvolutionnaire, c'est ce texte qui est le vrai point de dpart du "lorisme" comme courant trotskyste spcifique.
Quoi que cela ne soit pas dvelopp longuement, il commence par une affirmation trs claire : la rvolution du 9 avril faite par les ouvriers leur a t confisque, parce qu'ils ont eux-mmes remis le pouvoir "la direction petite-bourgeoise du "mouvement", c'est--dire une direction qui n'tait pas la leur" ; ils s'en mfiaient pourtant, mais c'est "la faiblesse que l'avant-garde du proltariat (POR) manifesta dans la premire tape" qui explique cette confiscation. Sans trop approfondir le POR dans ce texte assume donc le fait que la rvolution a chou pour l'heure, en un sens par sa faute. Cela pour situer les perspectives : "Les mois que nous avons vcus si intensment constituent l'cole aux rangs de laquelle notre parti s'est vritablement construit" -et l'esprit gnral du texte est mme plutt : l'cole sur la base de laquelle il doit dsormais se construire vritablement.
Quand la gauche ouvrire du MNR, agissant d'abord, dans la rvolution d'avril, comme courroie de transmission de la pression des masses sur le gouvernement, elle s'est convertie en courroie de transmission de la politique du gouvernement, trangre la classe ouvrire.
Le gouvernement Paz Estenssoro est qualifi de "bonapartiste", mais il y a une ambigut dans l'emploi de ce terme. "Bonapartisme" signifie toujours en effet rgime bourgeois en dernire analyse, agissant au compte des intrts gnraux de la bourgeoisie quitte brimer telle ou telle couche ou mme les intrts immdiats de la bourgeoisie. Reprenant une formulation de Trotsky faite en 1938 propos de Cardenas au Mexique, qui en donnait une description concrte comme rgime tentant de s'riger en arbitre, en quilibre instable au dessus de l'imprialisme d'un ct, de la classe ouvrire et de la paysannerie insurge de l'autre, les formulations de Lora et du POR envisagent le bonapartisme de type MNR comme oscillant entre imprialisme et proltariat - la limite, entre l'ambassade US et le POR- tout en paraissant "oublier" qu'en fin de compte ce rgime est et reste bourgeois et que son bonapartisme par del sa forme concrte immdiate tombe toujours d'un seul ct. On ne trouvera pas dans le texte de la confrence nationale du POR de caractrisation du gouvernement Paz comme simplement "bourgeois", ce qu'il est pourtant en fin de compte, et pleinement, et de mme la dnomination du MNR n'y est pas "parti nationaliste bourgeois" ou 'parti de la bourgeoisie nationale", mais bien "nationalisme petit-bourgeois", ce qui n'est pas sans consquences. L'analyse concrte de la situation concrte doit certes prendre en compte le fait rel d'oscillations entre les pressions de l'imprialisme et de la classe ouvrire, et cette ralit est dialectique, pas mcanique -notons que la caractrisation du gouvernement MNR de 1952 dans la brochure franaise de Pierre Scali-Brou en 1954 emploie les mmes termes, repris de Trotsky sur Cardenas, que le POR ; mais on ne doit ne pas oublier qu'elles sont le fait non d'une direction "petite-bourgeoise" dtache de toute base matrielle, mais de la bourgeoisie nationale elle-mme.
L'issue politique serait un autre gouvernement, un "gouvernement ouvrier et paysan". Celui-ci matrialiserait l'alliance de la classe ouvrire, minoritaire mais dcisive, avec la paysannerie et la petite-bourgeoisie pauvre, dans laquelle "La masse paysanne joue un rle de piston et le proltariat un rle de direction", mme si les organisations paysannes de masse alors encore en plein essor sont considres comme trs proches d'authentiques "conseils", en fait plus que ne le sont les organisations syndicales ouvrires et leurs milices la mme date. Un tel gouvernement ouvrirait la voie la dictature du proltariat, condition ncessaire et pralable pour que les masses boliviennes connaissent "la dmocratie". Point important : l'ventualit qu'un tel gouvernement soit ralis par la gauche du MNR est signale comme en principe possible, dans une paraphrase du chapitre du Programme de transition de la IVĦ Internationale sur les gouvernements ouvriers et paysans, mais comme tant l'ventualit "la moins probable".
Cependant, poursuit le texte, au moment actuel de reflux relatif, o les masses n'ont pas fait toute l'exprience du gouvernement bonapartiste et nationaliste, la perspective du gouvernement ouvrier et paysan ne saurait tre immdiate et le mot dĠordre "A bas le gouvernement ! " est exclu. Le dveloppement de l'exprience des masses, la dfense du gouvernement lorsque l'imprialisme et la Rosca l'attaquent, la lutte contre lui pour les revendications des paysans et des ouvriers et la revendication de contrle et d'exercice direct du pouvoir d'Etat -dont le texte dit au passage qu'elle est "plus facile pour les organisations paysannes" en se rfrant l'action des militants poristes dans le secteur de Cochabamba-, doivent pour le moment guider la politique du parti et conduire une autre tape exiger la conqute de tout le pouvoir par les organisations ouvrires et paysannes.
Symtriquement, pour ainsi dire, cette confiance croissante dans l'mergence d'organisations de la paysannerie elle-mme, monte la dfiance envers l' "aile gauche" -les guillemets sont dans le texte- du MNR, dont il est dit qu'elle en est au stade de construire une bureaucratie ouvrire paye et rtribue par l'Etat, et que dsormais la tolrance envers son action et "l'erreur de croire qu'elle peut voluer vers des positions rvolutionnaires correctes" doivent "faire place" -je souligne- " une attitude critique", qui certes n'a pas besoin d'tre "acerbe" et peut tre de forme "amicale et fraternelle" dans la mesure o elle s'adresse aux ouvriers et aux paysans de base. En effet, est-il dit plus loin, les ouvriers, les mineurs lechinistes et formant la gauche du MNR le sont sur la base d'un malentendu, car ils attribuent au MNR des possibilits "qui taient en fait celles de leur propre avant-garde", comme de croire, ajouterais-je, que le gouvernement MNR un peu "aid" appliquerait le programme-tendard de Pulacayo ...
Avec quelques grosses faiblesses -la grave ambigut sur la notion de "bonapartisme" applique aux pays latino-amricains et quelques passages transposant des formules du IIIĦ Congrs mondial sur le "camp" anti-imprialiste mondial (dont font partie Moscou et Pkin)-, ce texte tire donc, certes souvent entre les lignes (les dbats oraux ont d tre plus explicites), un bilan ngatif de toute la priode du "soutien critique" et est orient sur une conclusion centrale : la construction du POR, le recrutement, le fait d'aller "aux masses", et sur le terrain de leurs aspirations d'y combattre, et non plus d'y courtiser, la gauche du MNR. Mme si des ambiguts subsistent, se construire rellement est en effet incompatible avec le fait de confier d'autres forces les taches de la rvolution proltarienne. Avec quelques limites et confusions, c'est un texte qui marque une volont de rarmement politique fondamentale, manant du POR en tant que collectif, marquant donc l'mergence d'une relle vie de parti.
Crise et scission.
Or, cette affirmation et cette volont nouvelles vont produire un clash, quelques mois aprs leur adoption semble tĠil largement majoritaire sinon unanime.
En dcembre 1953 se tient Buenos Aires la premire confrence latino-amricaine de la IVĦ Internationale, organise par le Bureau ou Secrtariat latino-amricain (SLA ou BLA) voulu par Pablo, coordonn par Alberto Sendic et Juan Posadas (Homero Cristalli). Posadas, dirigeant de l'une des deux organisations trotskystes argentines, s'affirme comme principal dirigeant du SLA cette runion, o il prsente le rapport politique, et c'est le procs du POR qui figure comme le principal point son ordre du jour, le POR qui n'y est pas reprsent, mais o H.G. Moscoso, lu membre du SLA par le "'IIIĦ Congrs mondial", va tre charg de "redresser" le parti.
Le sentiment que le POR avait rat le coche en 1952 est alors gnral dans les rangs se rclamant du trotskysme. Mais le corpus de positions mises en avant par le BLA et par Moscoso est remarquable en ce qu'il forme un vritable patchwork d'affirmations gauchistes et opportunistes susceptible de rallier lui une grande partie des militants, car se prsentant comme critiquant radicalement le pass proche, rpondant immdiatement aux problme poss par de vritable perspectives d'action, et avec, facteur non ngligeable, la caution de l' "Internationale". Le texte du congrs de juin 1953 est qualifi de pessimiste et opportuniste et une autre orientation est propose, qui tient en quelques points dont il faut bien saisir l'ajustement.
Premirement, la situation en Bolivie est toujours immdiatement rvolutionnaire et la renonciation aux mots dĠordre de renversement du gouvernement est une dviation rformiste. Deuximement le mot dĠordre de l'heure est "Tout le pouvoir la COB". Troisimement le POR n'a pas le temps de se construire comme parti de masse compte tenu de la guerre mondiale imminente, de la monte imptueuse de la "rvolution coloniale", et de la radicalisation des masses boliviennes. Quatrimement la victoire de la rvolution peut se produire sous l'gide des secteurs qui dirigent la COB, donc la gauche du MNR, et un gouvernement form par eux, avec si possible participation du POR, doit tre mis en avant. Cinquimement, l'heure n'est donc pas au travail pour dtacher les masses de la gauche du MNR mais l'aide son gauchissement, avec le recours l'entrisme en son sein. Siximement : le centralisme dmocratique international exige que mme si c'est une autre orientation qu'a adopt le POR son XĦ congrs, il tourne rapidement pour appliquer celle-ci.
Posadas aurait dit quelque chose comme : "Dans le centralisme dmocratique, c'est le centralisme qui prime ! ".
Remarquable construction, qui semble rechercher la confusion maximum : les deux premiers points tournent par la gauche l'orientation du POR, et rpondent, avec une agressivit qui peut sembler, faussement, compenser le retard pris, la prise de conscience du besoin de mots dĠordre posant la question du pouvoir et de la rupture avec la bourgeoisie que le POR n'a pas lancs en 1952. Il est propos de les lancer maintenant qu'ils ne correspondent plus ni la ralit du mouvement des masses, ni ce qu'est en train de devenir la COB -de moins en moins "sovitique" et de plus en plus bureaucratique. Mais ce feu de Bengale gauchiste a pour fonction d'ouvrir la piste l'alignement sur le nationalisme de gauche, et surtout au refus de construire le parti rvolutionnaire, puisque "nous n'avons pas le temps". Au nom de mots dĠordre gauchistes anti-gouvernementaux, il est propos de faire le jeu des forces gouvernementales. L'argument d'autorit - le "centralisme dmocratique international"- arrivant pour river le clou.
Difficile de dire quelle est la part de navet enthousiaste, par exemple chez Juan Posadas dont on sait que Pablo tait le premier ne pas avoir une grande estime pour ses capacits intellectuelles, et d'esprit manÏuvrier dans cet cheveau. Ce n'est pas la premire fois qu'une direction internationale qui s'est oppose l'action rvolutionnaire relle au moment clef arrive aprs la bataille en faisant le procs de ceux qui ont mis en Ïuvre ses prconisations et, alors que l'heure n'est plus l'assaut, appelle les bons petits soldats au combat et dnonce les dirigeants nationaux comme coupables des checs et des dceptions dont on promet qu'ils seront vite oublis. L'Internationale communiste en cours de stalinisation a fait ce coup fumeux aux dirigeants du PC allemand aprs l'chec de l'Octobre allemand en 1923, ceux du PC chinois aprs la victoire de Chang Kachek en 1927 ... L'histoire bgaie.
Le rideau de fume a bien march. Dans les versions distilles au compte-goutte sur l'histoire du trotskysme bolivien aux militants franais, ceux du Secrtariat International puis du Secrtariat Unifi (la LCR) ont appris que Lora voulait toujours faire risette Lechin, un peu comme Lambert dans FO, et que le POR avait suivi Moscoso -sous une forme moins caricaturale, c'est toujours ce qu'explique Michael Lwy dans La Quatrime Internationale en Amrique latine : les annes 50, texte disponible sur le site d' "Europe Solidaire Sans Frontires" ; on y verra quÔil a lu dans le texte du congrs du POR de juin 1953 quÔil fallait apporter un soutien critique la gauche MNR alors quÔil y crit lÔinverse quÔil fallait mettre fin un tel soutien É Quant ceux de l'OCI, (en dehors des gerbes d'informations des annes 1970-1972), ils ont appris que Pablo, Posadas et Moscoso voulaient dissoudre le POR en lui faisant faire de l'entrisme dans le MNR. Ceux qui se renseignaient aux deux sources voyaient donc des accusations symtriques et similaires, sans pouvoir rien vrifier, et vogue la galre ...
H.G. Moscoso saisit l'opportunit : les positions du BLA sont tout fait mme de gagner une majorit de membres du POR qui se posent plein de questions et qu'elles dispensent de la longue priode de patient travail de construction et d'organisation que leur promet Lora, et en tre le champion fait de lui un personnage clef dans l'appareil de Pablo et de Posadas. Il forme, avec le syndicaliste enseignant Fernando Bravo, la Fraction Proltarienne Internationaliste du POR qui exige l'application immdiate de la ligne du BLA. En raction, Guillermo Lora proclame, avec Edwin Moller, une Fraction Ouvrire Lniniste. Dans l'intitul du premier courant, "Internationaliste" signifie fidle au Secrtariat International et au BLA. Dans l'intitul du second, "Lniniste" signifie fidle la pratique dmocratique oppose la discipline aveugle, Lora dnonant l'influence des conceptions staliniennes dans les mthodes de ses adversaires.
Un coup dur lui est port d'un autre ct dbut 1954 -coup dur, mais bonne nouvelle en ralit pour son courant politique : Edwin Moller, sans doute le plus connu des dirigeants ouvriers trotskystes (nous avons vu son rle de protection du gouvernement en janvier 1953 et son ralliement la dfense de la rforme agraire gouvernementale en aot 53) rompt la fois avec la fraction de Lora et avec le POR en ralliant Lechin dont il est en fait le bras droit, avec d'autres cadres syndicaux, dont, probablement, Ayala Mercado qui sera par la suite ambassadeur au Mexique. Mais ainsi, ce sont les vrais opportunistes qui s'en vont, et la clarification qui se prcise. L'image de Lora dans beaucoup de courants trotskystes extrieurs vaudrait en fait pour Moller. Dans la fraction Lora, les vrais droitiers, qui taient contre tout mot dĠordre anti-gouvernementaux parce qu'ils taient, eux, pro-gouvernementaux, se trouvaient donc au dpart -et nous n'avons pas les lments permettant de juger s'il tait judicieux ou vitable de tenter de faire un bloc avec eux ou non-, mais ils n'ont pas voulu combattre ses cts pour maintenir et redresser le POR.
Il est probable qu' ce stade, Lora est minoritaire dans le POR.
Lora et Moscoso, reprsentant les deux fractions, vont au "IVĦ
Congrs mondial de la IVĦ Internationale" en juillet 1954 Paris.
Depuis le prcdent "congrs mondial" beaucoup de choses se sont passes dans l'Internationale. Au nom de la "guerre imminente" appele transformer les staliniens en agents de la rvolution, Pablo a exclu la majorit de la section franaise qui refusait d'envoyer au PCF ses cadres syndicaux avec autocritique pour pouvoir "entrer", l't 1952. A l't 1953 le Secrtariat International lors du soulvement du proltariat est-allemand contre la bureaucratie stalinienne, refuse de combattre pour le retrait des chars russes. Le SWP nord-amricain, dcouvrant un travail de fraction en son sein en liaison avec Pablo, passe brusquement de la passivit complice la dnonciation globale du "pablisme". Ceci permet au PCI franais exclu de sortir de son isolement ; avec le SWP, ainsi qu'avec le groupe anglais de Gerry Healy fort pabliste peu de temps avant, la section suisse et l'un des deux groupes chinois, il forme un "Comit International de la IVĦ Internationale" : c'est la scission internationale du mouvement (notons que divers livres et articles parlent de la "section no-zlandaise" du Comit International : c'est un pseudonyme du SWP auquel la loi interdisait une affiliation internationale). La convocation du "IVĦ Congrs mondial" par le CEI runi en dcembre 1953 est une riposte du centre "pabliste" cette scission, paralllement au renforcement du BLA Buenos Aires et l'offensive liquidatrice dans le POR. A travers diverses tractations pistolaires entre ses fondateurs et la section ceylanaise, le Comit International renonce organiser un congrs ou une confrence ou mme aller interpeller le "IVĦ Congrs mondial", ce qui quivaut laisser le champ libre au centre de Pablo, Mandel, Frank et Posadas. Congrs curieux et complexe, plein de sous-entendus sur les contacts des uns et des autres avec le Comit international, qu'il ne s'agit pas d'examiner ici, qui voit les positions "pablistes" reculer sur le fond, tout en prservant le cadre mis en place depuis le "IIIĦ Congrs mondial", bien que la guerre mondiale ne soit plus tenue pour "imminente" ...
De sorte que le seul opposant "antipabliste" dclar l'ensemble de l'orientation, rsume dans le texte Monte et dclin du stalinisme (crit par Ernest Mandel) y est Guillermo Lora (il y a par ailleurs des "ultrapablistes" dus par Pablo, Michle Mestre, John Lawrence ... mais c'est une autre histoire). Il en revient trs amer et rdige une brochure, En defensa del POR, qui tablit que c'est la direction internationale qui veut carrment dtruire le POR. Il la qualifie de ramassis de bureaucrates incomptents s'autoproclamant hritiers exclusifs de Trotsky. Les dcisions adoptes contre lui sur la Bolivie, par une commission compose des 11 latino-amricains plus Michel Pablo et Pierre Frank, enjoignent le POR d'appliquer "la discipline" et exigent la dissolution des fractions, ce qui veut dire en fait capitulation unilatrale de la fraction de Lora. Ce n'est videmment pas son intention.
Ce qui veut dire qu'il est contraint aller la scission. En novembre 1954, il fonde son journal, distinct de Lucha Obrera qui ne lui donne plus la parole : Masas. La direction Moscoso l'interprte videmment comme un acte scissionniste valant exclusion ses participants. Il y a donc deux POR. Le seul atout du POR Masas, outre sa volont de rarmement politique dans la ligne du texte de juin 1953, c'est Guillermo Lora lui-mme, l'ancien dirigeant de tout le parti (de 1944 son arrestation en 1949) et l'auteur des Thses de Pulacayo sans lesquelles il ne serait qu'un banal groupuscule.
La scission a tĠelle t claire, nette et prcise de haut en bas ? N'y a tĠil pas eu des militants qui n'ont pas choisi ou qui se sont rclams du "POR" sans plus de prcision, au moins jusqu'aux alentours de 1958 voire jusque vers 1967 ? Dans l'incertitude, cette hypothse me semble vraisemblable. La revue Quatrime Internationale de mars 1955 rend compte, de manire triomphaliste et mentant par omission, de la 12Ħ confrence nationale du POR les 30 janvier-1Ħ fvrier o fut rlu "secrtaire gnral" H.G. Moscoso, sans voquer ni divergences d'aucune sorte ni autres courants, et d'autre part elle rend compte du 1Ħ congrs de la COB qui a enfin eu lieu, en dnonce le bureaucratisme, les heurts entre des dlgus mineurs et la direction de Lechin et de Moller, et annonce comme un succs important la prsence d'une cinquantaine de dlgus du POR sur 300 dlgus en tout, l'opposition ayant jusqu' 136 voix en faveur du refus que soit indemnis un journal ractionnaire confisqu un groupe minier. Le PC reste la troisime force dans la COB, et la direction lechiniste assimile trotskystes et staliniens, ces "marxistes" ignorant des "ralits latino-amricaines" et ne comprenant pas le caractre "national et populaire" de la rvolution. Nul doute que ces dlgus poristes sont, indistinctement, des membres du POR "majoritaire", du POR Masas, de ni l'un ni l'autre ou des deux la fois ; leur fraction apparat encore unie, au moins lorsqu'ils sont attaqus.
Arrivent les lections prsidentielles de 1956. Paz se retire en faveur de Siles Suazo : ce choix annonce une volution droite, prvisible, du rgime, mais les masses voient en Siles le successeur de Paz et l'homme de l'insurrection du 9 avril. Oscar Unzaga de la Vega, candidat de la Phalange Socialiste Bolivienne allie la vieille Rosca, l'glise et la Dmocratie chrtienne, et qui a absorb les milices MNR les plus ractionnaires notamment la campagne, fera 15% des voix. Sur la gauche seuls le PC et le POR "majoritaire" prsentent un candidat contre Paz Estenssoro -H.G. Moscoso lui-mme au nom du POR. Le POR Masas a sans doute estim que cette bataille n'en valait pas la peine, et va compter les points. Le rsultat est clair : Siles Suazo obtient 786 729 voix, le PC 12 273 et H.G. Moscoso 2239, soit un pourcentage infinitsimal : les masses, en plein recul, ne comprennent rien aux appels la prise du pouvoir par une COB qui leur chappe assortis de discours sur une rvolution que ferait la gauche du MNR qui soutient Siles, et cette ligne politique place, pour la premire fois, les trotskystes nettement derrire les staliniens en termes d'influence politique en Bolivie.
De son ct, le journal Masas a appel un congrs de "reconstitution du POR" qui se tient Oruro le 3 mai 1956. Lora a donc pass un an et demi "travailler" les partisans de Moscoso, les hsitants, les dus et les disperss avant de structurer nouveau un "parti" dirig par lui.
Le POR et "les deux "Quatrime Internationale" ".
Le POR Masas qui a rompu avec le Secrtariat International et son BLA, ne s'affiliera pas au Comit International. Dans sa brochure faisant suite au "IVĦ Congrs mondial", Lora a prsent comme suit la situation de l'Internationale :
"Ces divergences sur le problme de la politique bolivienne se sont recoupes avec les divergences au sein de la IVĦ Internationale qui ont donn lieu l'une des crises les plus aigus de son histoire. La rupture de la section nord-amricaine avec le Secrtariat international a abouti la formation de deux "Quatrime Internationale". La rpercussion de ces vnements est parvenue jusqu'aux militants non pas de faon directe mais travers la conduite maladroite et nfaste de l'agence pabliste qui s'appelle le Bureau latino-amricain. Face la crise de la IVĦInternationale, la fraction proltarienne internationaliste n'a pas eu d'autre attitude que celle de suivre les ordres du Secrtariat international. Ses votes et ses dcisions ont t adopts comme accomplissement des instructions et non comme consquence d'une connaissance des problmes. La fraction lniniste a plac au dessus de toute considration la ncessit de sauver l'unit de l'Internationale et sa structure bolchevique, face aux dviations staliniennes du pablisme." (cit par F. et C. Chesnais).
Lora dnonce le "pablisme" en lequel il voit une dviation stalinienne, sans doute d'abord par ses mthodes, abordant partir de l les problmes d'orientation politique gnrale ; il se prononce pour l'unit des deux "Quatrime Internationale" qu'il ne semble pas tenir en haute estime ni l'une, ni l'autre. Mais l'adversaire principal ayant t pour lui le pablisme, il et t logique qu'il cherche les relations avec le Comit International. En fait, il reste cantonn la Bolivie.
Un autre facteur a pu jouer en ce sens : les organisations du Comit International ne lui sont pas a priori favorables. D'une faon gnrale, elles ont cautionn ou gard le silence, tout en se posant des questions, sur le cours suivi par le POR en 1952, mais s'accordent le juger opportuniste, et il leur est difficile de voir qui, entre Moscoso et Lora, l'est le moins. Lora passe pour li l'appareil de la COB : il a longtemps t proche de Lechin et pour qui ne connait pas la situation bolivienne relle, ses positions sont videmment beaucoup moins verbalement "rvolutionnaires" que celles de Moscoso.
Donc les membres du Comit International, SWP et PCI notamment, ne sont pas trs bien placs pour analyser et comprendre la situation exceptionnelle du POR. Dans les critiques portes contre Pablo, une ventuelle "capitulation devant le nationalisme bourgeois" en Bolivie n'a pas fait, initialement, partie de leur arsenal, et l'introduire ensuite suppose une autocritique de leur part, concernant les propres limites de leur bataille politique contre Pablo et le Secrtariat International, pour le SWP plus encore que pour le PCI qui tudie la question avec une brochure de P.Scali (Brou) en 1954. Nous l'avons vu, un groupe minoritaire du SWP s'est fait une spcialit de dcortiquer l'activit du POR et nous est utile comme source de documentation historique et de rflexion politique : la Vern-Ryan tendency de Los Angeles. Ce groupe n'a plus exist comme tendance aprs 1954. Ses critiques n'ont pas t perdues, elles seront reprises dans les annes 1960 par les Spartacists (ns d'une scission du SWP en 1965), puis par la Workers League de Tim Wolhforth en 1971, et par Jos Villa en 1992. La thse politique globale de la Vern-Ryan tendency tait assez particulire : elle accusait Pablo d'opportunisme envers le stalinisme, et Cannon et la direction du SWP d'en avoir fait autant jusqu'en 1953 et de ne pas avoir analys leur propre parcours, mais tout cela en expliquant galement que la source de ces erreurs tait de n'avoir pas compris que les pays d'Europe centrale taient forcment des "Etats ouvriers" ds que l'arme rouge, porteuse par essence de la rvolution, les avaient occups en 1945. Cet ajustement d'lments d'analyse, qu'en France on retrouve au mme moment opposes les uns aux autres et qui sont ici combins, annonce les positions des Spartacists partir des annes 1960, combinant paradoxalement "antipablisme" et "philostalinisme", pour le dire vite.
Enfin, du ct du Comit International, on peut penser que les rapports pour le moins froids entre le POR bolivien et son homonyme (jusqu'en 1954) argentin ont t un obstacle de taille.
Fin 1953 le POR argentin de Nahuel Moreno (Hugo Bressano) entre en contact avec le Comit international, courant 1954 le responsable du POR chilien Luis Vitale appelle former une structure latino-amricaine travaillant avec le Comit, qui verra le jour, sous l'gide du groupe de Moreno (entr dans l'intervalle dans la gauche proniste dans le cadre du PSRN, Parti Socialiste de la Rvolution Nationale) en septembre 1956 Buenos Aires : c'est le SLATO, "Secrtariat Latino-Amricain du Trotskysme Orthodoxe", rival du SLA, qui comprend des sections en Argentine, au Chili, au Prou (o il vient d'envoyer Hugo Blanco). Le POR Masas n'a pas t invit et n'est pas prsent ; la confrence brosse, dans le texte adopt, une description des deux fractions boliviennes en prcisant que celle de Moscoso "suit le pablisme avec une orientation politique indpendante. En gnral, elle a une orientation plus correcte." (rapport en anglais de la confrence, cit par Michael Lwy dans l'article dj mentionn) -apprciation probablement fonde, car Moscoso connat le terrain et sait que la place politique de sa propre fraction dpend de ses militants syndicaux.
En fait Nahuel Moreno considre que le courant le plus opportuniste en Bolivie est celui de Lora. Dans la reprsentation de l'histoire que s'est progressivement forge son courant, qui commence prendre forme cette poque, la Bolivie en 1952 occupe une place centrale, comme trahison historique d'une rvolution par le pablisme et la direction du POR, totalement assimils l'un l'autre. Pourtant, le POR argentin a lui aussi srieusement hsit sur la Bolivie, commenant, en 1952, par reprendre les formules et mots dĠordre de l'Internationale et du POR bolivien en les durcissant lgrement -affirmant l'existence, le 15 mai 1952, d'une "aile bourgeoise" et d'une "aile proltarienne" dans le MNR, crivant qu'il faudrait en Bolivie un gouvernement compos uniquement de ministres "ouvriers" (mais sans rien dire, semble tĠil, du prsident Paz, l non plus), aboutissant seulement l't 1953 prconiser le mot dĠordre "Tout le pouvoir la COB" et saluant son adoption par le POR-Moscoso. Moreno, bien que ses nombreux amendements aient t repousss, avait d'ailleurs vot au final la rsolution Amrique latine du "IIIĦ Congrs mondial", passage sur la Bolivie inclus.
Le POR argentin, qui est beaucoup plus structur que le POR bolivien, mieux form au plan thorique, et qui est le support du Comit International en Amrique latine, occupe donc la premire place dans la vaste cohorte des procureurs du POR dont on ne peut vraiment rien affirmer sur ce qu'ils auraient fait sa place (Jos Villa prend un certain plaisir citer des articles argentins tout aussi "mencheviks", aux mmes dates, que les articles boliviens ; l'volution du courant de Moreno sur la Bolivie en 1952-1953 est bien rsume par ce courant lui-mme dans El trotskismo obrero e internacionalista en la Argentina, coordonn par Ernesto Gonzalez, Antidoto, Buenos Aires, tome 1,1995).
Le dbut des annes 1950 n'a donc pas seulement vu dans le mouvement trotskyste mondial s'affirmer une orientation pro-stalinienne qui le disloque, mais aussi s'accumuler une lourde srie de malentendus, mfiances et sectarismes rciproques qui aboutissent l'isolement national des trotskystes de l'Altiplano, qui sont d'ailleurs tout fait ports faire de ncessit vertu.
Les annes 1956-1964.
La classe ouvrire et la paysannerie boliviennes n'ont pas subi de dfaite dcisive aprs 1952. Leur reflux est progressif et irrgulier. L'tranget de la situation bolivienne dans ces annes consiste dans le maintien d'un quilibre relatif et prcaire entre les classes, rsultant de leur incapacit rciproque trancher le nÏud de la situation : la faiblesse de la bourgeoisie nationale rpond l'enlisement de la classe ouvrire dont les trois grandes tendances sont le nationalisme lechiniste, devenu une bureaucratie qui l'encadre, le stalinisme qui dans l'ensemble se renforce lentement, et le trotskysme qui a t trs affaibli et pouss la confusion par son rle faux en 1952-1953 et la crise qui a suivi, mais dont nous allons voir qu'il se renforce nouveau. Dans ces conditions l'mergence d'organisations paysannes indpendantes combattant aux cts du proltariat, qui avait commenc fortement en 1953, ne s'est pas poursuivie et certaines milices de paysans devenus propritaires risquent mme d'tre utilises contre les ouvriers. Dans cet apparent quilibre instable mais qui dure, c'est quand mme la bourgeoisie qui la longue marque le plus de points, parce qu'elle a gard la matrise de l'appareil d'Etat et que derrire elle il y a l'imprialisme nord-amricain, de plus en plus prsent. La question clef est en fin de compte celle des forces armes, et la tendance dominante est au renforcement d'une arme professionnelle encadre par les conseillers US et l'affaiblissement progressif des milices ouvrires qui se rduisent en fait, ds la fin des annes 1950, aux bastions miniers, lesquels cependant semblent encore inexpugnables. Les principaux stocks de munition leur chappent et sont sous contrle gouvernemental.
Il y a donc des lments de situation rvolutionnaire, de "double pouvoir", qui persistent pendant plus d'une dcennie en Bolivie. En fait on ne peut pas dire qu'il y ait "en permanence" situation rvolutionnaire ou pr-rvolutionnaire. Les milices ouvrires, au mme titre que les syndicats avec lesquels elles font corps, sont un acquis de la rvolution qui perdure dans cette situation, mais ne la rend pas "rvolutionnaire" tout instant (par contre, en cas d'affrontement de classe ou de passage une situation rvolutionnaire, cet acquis peut bien sr s'avrer vraiment prcieux ! ). L'ide d'une situation rvolutionnaire permanente, entretenue par la rsistance de mines lgendaires, Siglo XX, Catavi, Huanuni ..., avec leurs locaux syndicaux, leurs gardes armes et leurs stations de radio, s'est sans doute imprime alors dans la conscience de Guillermo Lora et de bien d'autres militants comme un lment confirmant et entretenant une "exceptionnalit bolivienne" parfois dnomme "miracle de l'Altiplano", une sorte de Commune permanente. Cette vision illusoire a en fait affaibli le POR dans la polmique avec le courant de Moscoso qui invoquait justement cette situation "toujours rvolutionnaire" et surtout elle a contribu faonner le "national-trotskysme", l'ide d'tre l'lot, le bastion, auquel finalement le reste du continent, voire le monde, le moment venu se rallieraient.
L'lection de Siles Suazo avec une perce de la droite restructure autour de la Phalange laquelle une grande partie du MNR tend la main, ouvre une phase d'offensive imprialiste marque par l'intervention du Fonds Montaires International avec l'adoption du plan Eder de restructuration conomique et de stabilisation montaire, au dtriment des travailleurs. A cette offensive gouvernementale globale, qui se complte et se renforce bientt, envers la COMIBOL et le secteur minier, du projet dit "'triangulaire" de restructuration (Etats-Unis, Rpublique Fdrale Allemande et Banque inter-amricaine de dveloppement), s'ajoutent et se combinent l'offensive extrieure des agressions multiples phalangistes et autres, et l'offensive mene de l'intrieur de la COB par les "restructurateurs", un courant nouvellement affirm partir de cadres syndicaux issus de l'ancien PIR et du stalinisme et soutenu par Siles, mais qui n'avaient pas pris part la formation du PC, qui rclament l'apolitisme et l'autonomie des fdrations, conduisant en fait au dmantlement de la COB, avec la complicit, la rsistance trs molle ou la neutralit de son appareil dirigeant. Les mineurs se trouvent la fin des annes 1950 dans une situation difficile, avec des tentatives parfois russies de licenciements, de dplacements voire d'enlvements et d'assassinats contre les responsables syndicaux rvolutionnaires, et le dmantlement de plusieurs de leurs conqutes sociales qui permettaient de rduire leur misre, comme les magasins spciaux prix bloqus attachs aux mines et les caisses de scurit sociale.
Le coeur de l'offensive ractionnaire est la prsidence, Siles Suazo, qui dans plusieurs discours, s'en prend au danger trotskyste, en particulier le 7 juin 1958, o il fait peur au peuple en expliquant qu'une "exprience trotskyste" en Bolivie produirait l'isolement du pays et une intervention militaire imprialiste avec un bain de sang. Il est remarquable qu'alors qu'aucun des deux POR n'a en ralit men de combat politique visant rellement la conqute du pouvoir, et alors que le rsultat de H.G. Moscoso la prsidentielle deux ans avant tait insignifiant, le prsident lui-mme juge opportun de mettre le "trotskysme" au centre de ses proccupations officielles. On peut penser qu'il vise non seulement les deux POR, mais l'tat dĠesprit des mineurs et de la classe ouvrire, chez lesquelles "trotskysme" signifie "les ouvriers au pouvoir" et cela d'une faon qui n'est ni mythique, ni millnariste (mme si elle rveille un chaud enthousiasme), mais qui se conforte de l'exprience concrte des milices ouvrires, des amorces de gestion ouvrire, etc. Si un parti arrive cristalliser cet tat dĠesprit il peut prendre le pouvoir. Le POR -sans qu'il soit clair cette date de quel POR il s'agit- est reconnu par le prsident comme incarnant l'tat dĠesprit dangereux des travailleurs de son pays : en ce sens il est bien le "parti de la classe ouvrire bolivienne" et son nom de Parti Ouvrier Rvolutionnaire n'est pas usurp. D'autre part il est probable que le discours de Siles est un appel au secours l'imprialisme : si vous ne nous aidez pas - y compris en finanant des concessions provisoires aux masses- voila ce qui menace en Bolivie, une Commune trotskyste. Ajoutons que dans la propagande de droite ce danger est gnralement amalgam celui d'une mainmise trangre "communiste", les trotskystes tant alors prsents comme faux nez de l'expansionnisme sovitique.
L'offensive ractionnaire sera cependant en partie neutralise par la rsistance des mineurs et l'action du POR sur lesquelles je vais revenir, d'une part, et d'autre part par une offensive prmature des Phalangistes qui prparent un coup d'Etat qui tourne mal, en 1959, leur chef Unzaga de la Vega tant liquid par les services de scurit du MNR. Dans cette affaire, est apparu un phnomne qui sera dsormais rcurrent en Bolivie : la tendance autonomiste des provinces orientales, en fort ou en savane et qui dcouvrent peu peu leurs richesses minires et nergtiques, avec la monte d'une bourgeoisie pionnire Santa Cruz de la Sierra, qui va se poser en bastion de la raction par opposition aux centres miniers de l'Altiplano.
Ces volutions conduisent le MNR une reconsidration plus "gauche" en apparence de son dispositif politique pour les lections prsidentielles de 1960, avec le retour de Paz Estenssoro comme candidat la prsidence, et avec l'accession de Juan Lechin au poste de vice-prsident, assorti selon la rumeur de la promesse qu'il serait candidat la prsidence pour 1964. Le tandem est lu, et un nouveau "plan dcennal de dveloppement", que Lechin et la direction de la COB prsentent comme leur oeuvre, et qui est cens tre plus "dveloppementaliste" et moins libral (comme on dirait aujourd'hui) que les deux plans prcdents, bien que n'en diffrant pas fondamentalement, est lanc partir de 1962.
Mais en ralit la polarisation entre les classes, un temps masque par la tentative de rsurrection du bonapartisme de Paz tay par Lechin, reprend, et l'approche des lections prsidentielles de 1964 plonge le MNR dans une crise svre. Paz fait modifier la constitution pour pouvoir se reprsenter, mais il ne prend pas Lechin comme vice-prsident, mais le gnral Barrientos, l'homme de l'arme reconstitue. Lechin, exclu du MNR, avec une quipe largement anime par les anciens du POR Lidia Geiler, Edwin Moller, Ayala Mercado, forme son propre parti, toujours sur le terrain du nationalisme bourgeois, le PRIN, Parti Rvolutionnaire de la Gauche Nationaliste. Siles Suazo se dclarant inquiet des tendances caudillistes du tandem Paz-Barrientos scissionne aussi et fonde son propre MNR, dit "de gauche". Plusieurs pouvoirs rgionaux chappent au contrle du centre et la paysannerie s'agite. L'lection de Paz ne met pas fin, au contraire, ce processus de dcomposition de l'Etat-MNR qui en annonce la fin imminente.

Lora en 1960
Le renforcement du POR-Masas.
Le POR Masas partir de 1958 intervient de faon beaucoup plus centralise et organise, de manire systmatique dans les syndicats. Face aux "restructurateurs" et au plan Eder, il appelle au front unique en dfense des acquis de 1952, et cette politique a une efficacit certaine. Le 13 juillet 1958, suite aux assembles de mineurs de Caracols, Viloco, Santa F qui l'ont adopt, les dlgus au congrs de la FSTMB runis Colquiri adoptent une rsolution en 7 points qui provient du POR Masas : affirmation que la classe ouvrire reprend l'offensive et que les mineurs doivent se placer la tte de la nation ; condamnation de l'apolitisme que les restructurateurs veulent imposer la Fdration et la COB, dnonc comme le contraire de l'indpendance de classe ; indpendance totale envers les plans gouvernementaux et la restructuration de la COMIBOL, point important qui signifie que la FSTMB est en train de se dfaire de son enlisement dans la gestion et la corruption de la socit nationale ; affirmation que la seule arme lgitime est celle des milices ouvrires et paysannes et exigence de dissolution des milices MNR -le texte toutefois ne dit rien sur l'arme bolivienne- ; revendications de hausse des salaires, d'chelle mobile et d'extension de la COMIBOL tout le secteur minier et nergtique, alternative au dveloppement capitaliste des rgions comme celle de Santa Cruz (ce point sera bientt prcis avec l'exigence de reprise des secteurs ptroliers concds aux prtes-noms de la Gulf Oil Company) ; appel une confrence nationale des travailleurs pour reprendre en main et rtablir les caisses de scurit sociale ; solidarit internationale avec le mouvement ouvrier et rvolutionnaire et les mouvements de libration nationale.
Cette orientation est raffirme et prcise au congrs de la FSTMB qui se tient Catavi fin octobre, et largie en une lutte dans la COB avec la formation d'un Comit national de Regroupement charg de coordonner les grves et appelant un 3Ħ congrs de la COB pour reconqurir celle-ci et la rendre aux travailleurs, Catavi : ce congrs de la base n'aura pas lieu mais il fixe une ligne gnrale de rupture avec l'appareil de la COB. Ce regroupement comporte, aprs le texte adopt fin octobre et reproduit dans le livre de F. et C.Chesnais, outre la FSTMB, les cheminots de Uyuni-Machacamarca, la Confdration des btisseurs (maons), la Confdration des meuniers et la Centrale ouvrire dpartementale de La Paz -c'est--dire des forces assez faibles en dehors des deux composantes dcisives que sont les mineurs et l'union locale de la capitale, par lesquelles on peut dire que c'est bien le coeur de la classe ouvrire et de la COB auquel le POR Masas a permis de se regrouper.
Le fait le plus nouveau ici, c'est la conqute effective de la
direction de la FSTMB par des militants poristes : lors des Thses de Pulacayo
ce n'tait pas le cas ( ceci prs que Lechin tait "membre secret"
...) et dans l'intervalle Lechin est devenu prsident inamovible de la COB,
puis vice-prsident et, croit-il, futur prsident de la Rpublique, et la FSTMB
a t associe la cogestion de la COMIBOL. Le combat contre la politique de
la COMIBOL dans ces annes la dtache de cette cogestion sans qu'il soit
possible de prciser la porte exacte et les limites possibles de cette
rupture. Sans doute s'loigne t'elle de la gestion proprement dite de
l'entreprise en se concentrant sur celle des oeuvres et acquis sociaux comme
les magasins ouvriers et la scurit sociale, menacs. Dans un texte d'histoire
de la Fdration des Mineurs publi par elle-mme, datant des annes 1990
(http://es.geocities.com/fstmb2003/), c'est le congrs de Colquiri de dcembre
1963 qui est prsent comme historique, ayant reconstitu l'indpendance du
syndicat envers la COMIBOL, l'Etat et le MNR. A cette date, ses dirigeants sont
deux membres connus du POR Masas : Csar Lora, le petit frre de Guillermo, et
Isaac Camacho. Ce congrs fait suite des affrontements violents Siglo XX
durant l't, qui apparat comme la citadelle des mineurs, et o les trois
courants du mouvement ouvrier -POR y compris partisans de Moscoso, lechinistes
et PC- semblent agir ensemble dans la direction du syndicat local qui organise
en fait toute la population.
Les Thses de Colquiri de ce XIIĦcongrs des mineurs sont un peu comme le complment et la suite des Thses de Pulacayo. Leur rputation est moindre mais chez les mineurs, leur vocation va avec Pulacayo. C'est en mme temps un texte frappant de "scession", de "rupture" de la classe ouvrire comme classe, pour employer les termes de Georges Sorel devant la jeune CGT. Bien plus encore que par rapport aux Thses de Pulacayo qui pouvaient dj les voquer, ouvririsme et autonomisme proltarien sont les termes qui viennent l'esprit devant les Thses de Colquiri, car cette fois-ci on a une dnonciation frontale du gouvernement et de l'ensemble des partis non ouvriers, l'ignorance totale des chances lectorales (les lections prsidentielles sont dans six mois, il n'en est pas question ici) et la seule perspective de "l'action directe" associe au "front unique de classe", la FSTMB affirmant sa volont de dmocratiser et reconqurir la COB, dmocratiser et reconqurir par un vritable contrle ouvrier sans bureaucrates la COMIBOL, et finalement, par l'armement du proltariat et "l'action directe des masses", dfaire le gouvernement anti-ouvrier.
La perspective de la prise du pouvoir n'est pas explicite, mais implicite : ceci n'est pas forcment un indice de faiblesse ou d'opportunisme du POR Masas, car il est classique que les forces proltarienne se posent la question du pouvoir pour se dfendre et la formulent en termes de dfense (l' Histoire de la rvolution russe de Trotsky en donne de beaux exemples).
Les forces armes sont dsignes comme l'ennemi et le danger -il tait temps-, Siles tant accus d'avoir effectu les premiers pas de leur reconstitution -ce qui exonre de manire fausse Paz, qui a maintenu de faon dcisive le cadre de l'arme mme quand c'tait un cadre vide- et le risque d'un rle politique de l'arme, nouvel avatar meurtrier du bonapartisme semblant se hisser au dessus des classes et des factions, est dnonc.
L'affirmation de l'indpendance du syndicat des mineurs envers le pouvoir Colquiri n'a pas d plaire celui-ci : aprs le congrs, les deux dlgus de la plus grande mine du pays, Siglo XX, sont kidnapps par la police Caracollo, et une grve gnrale des mines, avec la prise d'otage de 19 cadres dont 4 conseillers nord-amricains Siglo XX, obtient leur libration, mais l'occupation des districts miniers par des rgiments de l'arme rgulire commence, annonant la situation de la deuxime partie des annes 1960, et Paz Estenssoro, en conflit avec son vice-prsident Lechin, prend un dcret de dissolution de la COB dans son ensemble, inapplicable dans l'immdiat, mais qui donne une direction. Guillermo Lora est emprisonn et exil en Argentine en 1963, sous la vice-prsidence de son ex-camarade Lechin.
Le POR Masas a donc pris la direction de la Fdration des Mineurs et reconquis une influence syndicale importante. A cela s'ajoute, plus faibles mais trs significatifs, les progrs dans la paysannerie. Le texte qui en atteste, ce sont les Thses de Caranavi, troisime grand texte qui devrait tre associ aux Thses de Pulacayo et de Colquiri, qui est adopt par le congrs rgional paysan de Caranavi et du Haut Beni les 22-23 aot 1964, juste aprs les lections prsidentielles du 6 aot. Comme l'explique Guillermo Lora dans sa prsentation, les cadres de ce mouvement paysan sont d'anciens mineurs, devenus paysans depuis le "massacre blanc" de Catavi en 1947, ce qui veut dire qu'il a conserv ou regagn les militants du POR devenus paysans cette poque.
Les Thses de Caranavi affirment l'unit de la paysannerie contre les latifundistes et pour une rforme agraire relle et non pas tronque comme celle de 1953 ; minufundistes (tout petits propritaires), colons des terres vierges, membres de coopratives et communauts indiennes ont les mmes intrts et ne doivent pas se laisser diviser ni dresser contre les ouvriers. Les communauts indiennes sont prsentes comme lgitimes et devant pouvoir vivre avec des moyens techniques corrects. La destruction totale des latifundia et le rejet de l'impt foncier que le pouvoir veut mettre en place, sans vraiment y parvenir, sur la base de la dlimitation des proprits pour financer le "plan dcennal", sont les deux principales revendications. Alliance ouvriers-paysans, lutte arme contre les oppresseurs, gouvernement ouvrier et paysan, donnent ensuite la ligne gnrale du texte qui se conclut sur une liste de revendications immdiates portant sur la sant, la scolarisation, l'lectrification, le crdit, le retrait des forces armes, le droit syndical paysan et les milices paysannes lies aux milices ouvrires.

Cellule du POR en 1961
Conqute ou reconqute de positions clefs dans le coeur du proltariat,
dbut d'un vritable travail paysan : le POR Masas effectue des progrs
indniables comme parti. Ces annes sont aussi des annes d'armement thorique
et historique, pratiquement le seul ducateur du parti tant ici Guillermo Lora
en personne, en dehors de quelques cosignataires de brochures et d'une brochure
d'Alberto Saenz sur Rosa Luxembourg. Lora en signe beaucoup entre 1959 et 1964
-Ce qu'est et ce que veut le POR, Syndicats
et Rvolution, L'imposture de la stabilisation, Le massacre de Huanuni, Jos
Aguirre Gainsborg, Le cas Pasternak, Remarques sur l'organisation, Sur
la rvolution permanente, Le contrle ouvrier, Vers le gouvernement ouvrier-paysan,
Rponse ouvrire au plan de la COMIBOL, La
bureaucratie syndicale et le massacre de Siglo XX, Les
gurillas (conception marxiste contre putschisme aventuriste), Le stalinisme et les syndicats, L'essentiel
du marxisme, quoi s'ajoutent des oeuvres de
longue haleine : La rvolution bolivienne (1963)
et le dbut de la rdaction d'une grande Histoire du mouvement ouvrier
bolivien qui paratra en plusieurs tomes partir
de 1967 et qui fait rfrence.
Le parti historique du proltariat bolivien.
Selon F. et C. Chesnais, qui crivent en 1971, "jamais le
POR n'aura t aussi fort qu'il ne l'est cette poque", ce qui est en partie paradoxal car "cette situation n'est
pas en rapport avec l'tat exact des relations internes du proltariat et de
ses rapports de force avec la bourgeoisie."
Faible lors de la rvolution, voici un POR plus fort dans une situation plus
difficile pour la classe ouvrire. C'est que le bilan, quoi que partiel, des
annes 1952-1953, et le travail cette fois-ci patient et systmatique de
construction, pass la crise de 1954-1956, ont port leurs fruits.
Certes, on peut trouver bien des faiblesses politiques ce parti -notamment une sorte d'isolationnisme ouvririste fier et altier, l'ignorance peu prs totale de mots dĠordre dmocratiques politiques gnraux tels que l'assemble constituante (et l'indiffrence totale envers toute chance ou campagne lectorale, mme si l'appel l'abstention active en 1964 tait probablement justifi) - cet gard la prsence de tels thmes chez Lora au dbut des annes 1950 a fait place une sorte d'abstentionnisme mprisant envers la politique bolivienne officielle, qui n'est pas sans rappeler l'attitude des syndicalistes rvolutionnaires franais il y a un sicle, et qui peut se justifier de la situation bolivienne "exceptionnelle".
Combien sont-ils ? Probablement quelques centaines, pas possible d'tre plus prcis. Ceci tant, le type de rapports entre ce parti et les secteurs clefs et les plus combatifs de la classe ouvrire, combins son histoire, en font effectivement le parti historique de la classe ouvrire bolivienne, dans un rapport assez spcial puisqu'il ne l'organise pas rellement dans sa masse, mais que, la faon l encore des "minorits d'initiative" syndicalistes rvolutionnaires, il l'a influence, duque, il lui a apporte -autant qu'il en a reu- ses images fortes, ses mythes au sens sorlien.
Devenir du POR "Moscoso".
C'est aussi dans ces annes, pour toutes les raisons qui viennent d'tre exposes, que "LE" POR, c'est de plus en plus le POR Masas plutt que le POR "Moscoso", bien qu'au dpart le POR Masas n'ait t qu'une fraction de l'ancien POR pris en main par Hugo Gonzales Moscoso. Celui-ci n'a pas nou ou renou le type de liens avec la classe ouvrire que le POR Masas a tabli, il a simplement maintenu ceux qu'il avait, ayant lui aussi sa fraction de mineurs et son intervention syndicale qui se situent probablement dans le sillage ou le voisinage de celle du POR Masas, sans en tre bien facile distinguer aux yeux du travailleur de base ou de l'observateur tranger.
Jusqu' ce que l'OCI franaise se mette parler vraiment de Guillermo Lora, fin 1967, les principales informations sur le trotskysme bolivien en franais et en anglais se trouvent dans la presse du Secrtariat Unifi, et elles ne connaissent qu'un seul POR, celui de Moscoso, traitant la runification temporaire de 1965-1967 comme ralliement celui-ci et au SU, ce qui, nous le verrons, ne semble pas avoir t du tout la ralit. Les militants syndicaux du POR Masas sont souvent mentionns dans cette presse comme "trotskystes du POR", laissant entendre qu'il n'y en a qu'un -le sien. Dans la mme veine, numrant les militants morts pour la cause dans sa petite histoire de la IVĦ en Cahier rouge de la Ligue communiste (1973), Pierre Frank chante le martyr Csar Lora sans donner son affiliation politique prcise ni dire qui tait son frre an. Donc pour les militant de base de la Ligue, Csar Lora tait un combattant de leur tendance, n'ayant rien voir avec les mchants "lambertistes" !
Le POR "Moscoso" a sans doute t en proie des problmes fractionnels provenant de ce qui avait au dpart fait sa force, la caution de l' "Internationale". En 1961 le BLA suit presque en bloc Juan Posadas dans une scission envers le Secrtariat International, aussi bien l'encontre de Michel Pablo que des "europens", Ernest Mandel, Pierre Frank, Livio Maitan. En 1963 le Secrtariat International se runifie avec le SWP dans le Secrtariat Unifi de la Quatrime Internationale (SU), le "groupe La Vrit" ou "groupe Lambert" franais, future OCI, et la Socialist Labour League britannique, refusant d'y prendre part et reconstituant un Comit International maintenu. En 1964 le SLATO dirig par Nahuel Moreno dcide de participer lui aussi la runification et de se rallier au SU, pendant que Michel Pablo, principal conseiller politique du premier prsident de l'Algrie indpendante Ahmed Ben Bella, rompt avec le SU et organise son propre courant international.
Autant le POR Masas fut hermtique ces reclassements, autant le POR "Moscoso" devait logiquement en subir les retombes, en particulier celles de la formation de l'Internationale "posadiste" d'autant que le dirigeant international le plus proche jusque l de H.G. Moscoso et Fernando Bravo, l'uruguayen Alberto Sendic, qui avait vcu et milit en Bolivie de 1956 1958 avant de se rendre Cuba puis en France partir de 1961, a suivi Posadas (il tait le frre an de Raoul Sendic, le fondateur des Tupamaros). Une scission, conduite par Amadeo Vargas, que l'tude de Robert J.Alexander ne permet pas de dater avec prcision mais qui doit tre antrieure 1965, affecte le POR "Moscoso" et donne naissance un troisime POR, le POR "Trotskyste", en fait posadiste, qui aura peu d'influence mais qui a donc affaibli le POR "Moscoso".
Nous verrons qu'une runification des deux partis s'est produite en 1965-1967. La diffrenciation radicale ne se fera qu'un peu plus tard, lorsque le POR "Moscoso" dcide de relayer la gurilla du Che et de devenir le POR-Combate, ainsi dsign du nom de son journal, le vieux Lucha Obrera, qu'il a chang en 1967, le sigle exact du parti tant le POR Combatiente. Ce changement d'orientation en fait un autre type de parti, de sorte que c'est partir de l plus encore, que le POR Masas, c'est le POR tout court, mais ceci rsulte de sa construction dans les annes qui prcdent 1964, au temps de Csar Lora et d'Isaac Camacho.
Village gaulois.
En conclusion de sa brochure de 1960 sur Jos Aguirre Gainsborg, Lora crit ceci :
"A la fondation du POR en 1934, la IVĦ Internationale
n'tait pas encore organise. A la suite de ses conflits internes et de la
profonde scission de 1938 [Lora parle ici de la
rupture initiale avec Marof], le parti trotskyste bolivien vcut totalement
isol de l'Internationale.
Aprs 1947, lorsque les rvolutionnaires boliviens russissent
pntrer dans les masses, suivant en cela les enseignements de J.Aguirre, les
organismes de la IVĦInternationale ont dcouvert le miracle de l'Altiplano et
se sont efforcs d'exploiter leur compte son prestige international. L'acte
le plus positif du POR a t de se librer de cette tutelle insupportable lors
de la scission entre les pablistes et les partisans de Cannon [dirigeant du SWP nord-amricain], sectes qui renient l'oeuvre
du grand Lon Trotsky.
Nous sommes conscients de la ncessit de relier la rvolution bolivienne au processus international de libration de la tutelle imprialiste. L'internationalisme rvolutionnaire se construit sur notre propre exprience, et au moment opportun, nous deviendrons le noyau de base d'un vaste mouvement latino-amricain."
Renvoi dos--dos des pablistes et de leurs adversaires qui pour Lora sont essentiellement les partisans de James Patrick Cannon du SWP nord-amricain ; choix de se construire avant tout en Bolivie sur l'Altiplano ; espoir que le moment venu (lors de la prise du pouvoir en Bolivie ?) le POR formera autour de lui une Internationale de type continental, latino-amricain : telles sont les conceptions auxquelles son propre isolement non voulu au dpart ont conduit Lora, et qui fondamentalement ne varieront pas et reviendront renforces au del de l'pisode de son alliance internationale avec l'OCI franaise peu aprs 1968.
Chapitre IV.
Une tentative d'crasement.
Le rgime militaire.
Entre la rlection et la chute de Paz Estenssoro, les affrontements sociaux se multiplient, avec l'irruption de la jeunesse estudiantine, phnomne mondial qui s'affirme en Bolivie cette anne l. Les zones minires sont dj dcrtes "zones militaires" et des assassinats collectifs se produisent, comme Sorasora, o tombent plusieurs militants du POR qui, selon certaines sources, auraient repouss l'arme. La direction lechiniste de la COB, prsentant Paz comme un "tratre", reprend en partie la main en passant pour nouveau combative.
Les 4-5 novembre 1964 les gnraux font un coup d'Etat et annoncent que le vice-prsident Barrientos s'est empar de la prsidence, en se posant en arbitre entre les "factions en lutte", annonant une rconciliation nationale retournant aux vraies valeurs du nationalisme bolivien. Dans un premier temps, dans la plus totale confusion, beaucoup de gens ne sont pas mcontents de voir Paz Estenssoro se faire sortir et Juan Lechin et des secteurs du MNR apportent leur soutien au coup d'Etat, bien qu'il soit tout de suite clair sur le terrain que les militaires c'est avant tout la rpression, et notoire que le Pentagone est derrire. Trs vite un terme nouveau arrive dans le vocabulaire, venu du Brsil o le coup d'Etat de 1964 pse lourd dans le rapport de force bolivien, terme qui prend ici la suite de celui de "mamertisme" (dĠaprs le prnom de Mamerto Urruilagoitia, le militaire qui avait suspendu les lections de 1951 ; Mamerto voulant aussi dire Ç gros abruti È) : "gorillisme", le rgime politique du gorille, de la grosse brute. C'est, l'chelle de l'histoire, l'ombre de Pinochet qui pointe.
Une confrence extraordinaire des syndicats miniers se tient La Paz dbut dcembre. L'apparent retour de combativit des lechinistes suivi de la compromission de Lechin avec Barrientos ont introduit une profonde confusion, aussi les responsables mineurs du POR cette confrence, Csar Lora, Julio Garcia, Demetrio Nava, Pastor Penaranda et Eusebio Guzman (Isaac Camacho n'y tait pas, semble tĠil) prsentent-ils d'abord leur propre texte. Ils rappellent que le but est d'imposer le gouvernement des travailleurs eux-mmes, ouvrier et paysan, affirment que le nouveau pouvoir est celui du "gorillisme" et que "Seuls l'aveuglement et la servilit peuvent amener prtendre que la Junte militaire est en rupture avec le MNR" et que les gorilles seront en fait plus droite, employant au passage et sans dvelopper le terme de "fasciste" son sujet, et ils avancent les mots dĠordre de dfense et d'unification des milices ouvrires sous un commandement unique indpendant de l'Etat, de refus de rendre les armes (qu'arme et police rcuprent mticuleusement depuis plusieurs annes), de prservation du "contrle ouvrier avec droit de veto"-c'est--dire droit de veto aux dirigeants syndicaux dans la gestion de la COMIBOL : le systme qui Colquiri tait tenu pour bureaucratique et corrupteur mais qui est maintenant menac en tant qu'acquis dform des travailleurs.
Deux points peuvent sembler assez singuliers dans ce texte. D'une part, sur le suffrage universel, les dlgus poristes affirment qu'"On ne peut pas nous endormir avec des promesses d'lections dmocratiques et rgulires. Le suffrage universel et galitaire nous est dfavorable et rduit zro notre influence politique. Nous devons lutter pour obtenir un statut lectoral favorable au proltariat, de faon ce que nos ides aient un poids au parlement." La dfense du vote proltarien prfrentiel, comme dans le systme de la rpublique sovitique russe de 1918, est donc oppose aux revendications dmocratiques É au moment prcis o la dictature militaire les menace.
D'autre part, en direction justement des militaires, appel est lanc aux soldats la dsobissance, non seulement en tant que travailleurs sous l'uniforme, mais aussi en faisant appel aux sentiments "anti-imprialistes" des "jeunes officiers".
La plate-forme de lutte vote ensuite l'unanimit par la confrence des mineurs, donc vote par les dlgus poristes, ne reprend pas ces dernires formulations. Au contraire, en ce qui concerne le suffrage universel, tout en prcisant que les mineurs "ne se font pas d'illusions" sur les lections, elle fait de la tenue d'lections gnrales (lgislatives et prsidentielles) dans les plus brefs dlais sa revendication centrale, en prsentant ceci comme le respect des promesses effectivement faites par l'arme qui doit se comporter, est-il crit dans un passage sans doute propos par les lchinistes mais lui aussi vot l'unanimit comme le reste du texte, "en simple mdiateur".
Les poristes, tout en affirmant certaines positions gauchistes et ouvriristes assez dcales, pratiquent donc un front unique dfensif qui leur fait aussi accepter des formulations ambigus, ressentant bien le fait que le plus important est l'unit de la classe ouvrire pour la dfense de ses liberts et de ses droits.
Les militaires avaient promis des lections pour mai et ne tiendront pas leur promesse. Par contre, ils ont pris d'assaut la radio "Continental" lie la COB La Paz, puis arrt et exil toute la direction de la COB Lechin en tte (il se base Lima, au Prou), au prtexte d'un "complot communiste" que prouverait une correspondance entre Lechin et le dirigeant du PC italien Luigi Longo, et entam un processus dit de "reconstitution" des syndicats, consistant renommer tous les responsables syndicaux, bref tatiser les syndicats, tout en prparant la prise d'assaut des centres miniers par l'arme. Dans ce contexte, le POR a pes sans doute de manire dterminante pour que la COB appelle la grve gnrale. L'appel lanc le 19 mai 1965 se situe sur le terrain des liberts dmocratiques, du rassemblement de tout le peuple bolivien, de la dfense de la constitution, en qualifiant systmatiquement le rgime en train de natre de "fascisme", ce qui en toute rigueur n'est pas vrai car il n'a pas mobilis la petite-bourgeoisie contre les organisations ouvrires, et en faisant appel aux "jeunes officiers" contre les gnraux gorillistes.
Cette grve gnrale, effective le 25 mai, se disloque partir du 26 o une aile des militaires, reprsente par le gnral Ovando, signe une sorte de cessez-le-feu avec les centres miniers ( Atocha, prs de la frontire argentine, la milice ouvrire tient prisonniers 70 soldats et officiers), des affrontements disperss se continuant pendant plusieurs semaines ; mais la trve prserve momentanment les bastions miniers. Nul doute que les dirigeants du POR savaient que la victoire n'tait pas possible -l'appel de la COB ne donnait d'ailleurs aucune perspective politique et affirmait faussement que chmage et baisse des salaires pourraient tre vits par la grve gnrale. Le POR a prfr faire en sorte que la classe ouvrire combatte -d'autant qu'elle aurait combattue de toute faon, mais dans des conditions bien pires, sans cet appel- et soit vaincue debout, plutt qu'crase sans rsistance -et, soyons nets, en cela ils ont eu raison et ont de la sorte prserv l'avenir. Leur stratgie gnrale a donc t juste et elle a t le fait de combattants qui raisonnent en fonction de la volont et des intrts long terme de leur classe, tout en comportant de srieuses "bizarreries" gauchistes, par ouvririsme, ou nationalistes, par "anti-imprialisme".
Les martyrs de la classe ouvrire.
C'est ce rgime qui va attaquer systmatiquement les centres miniers en ayant russi les isoler du reste de la nation.
Aprs l'chec de la grve gnrale, Csar Lora et Isaac Camacho, dirigeants poristes de la FSTMB, estiment qu'il est prudent de quitter Siglo XX, leur bastion, y compris pour protger la population : la dcision est prise lors d'un meeting o, si l'on interprte bien l'article bien inform de l'Internationale, journal du PCI franais (Secrtariat Unifi) de septembre 1965, les militants des deux POR auraient, contre ceux du PC et les lechinistes, prconis l'affrontement arm de masse, puis, n'tant pas suivis, auraient en accord avec les participants dcid de partir car tant la cible de l'arme il fallait protger la population. Ils se cachent quelques temps Sucre. Le 26 juillet 1965, se sachant reprs, ils repartent en secret pour Siglo XX. Le 29 ils sont dnoncs et arrts, Csar Lora est abattu probablement sur ordre des conseillers de la CIA prsents dans l'arme, Isaac Camacho parvient s'chapper et regagner Siglo XX o il reste clandestinement. Un meeting s'y tient le 4 aot la mmoire de Csar Lora, population et arme s'y font face sans affrontement, une motion est acclame qui rappelle les revendications salariales et exige que la dpouille de Csar Lora soit ramene Siglo XX et ses assassins punis.

Csar Lora
Guillermo Lora sort brusquement de sa clandestinit totale pour tenir une confrence de presse et une runion publique accusant le rgime du meurtre de son frre, et redisparat -nous verrons qu'il s'est rendu Cuba dbut 1966. En septembre, des manifestations sont violemment rprimes Oruro et La Paz et 200 mineurs et habitants sont tus dans la rgion de Catavi. Le 4 septembre 1965 Hugo Gonzales Moscoso est arrt, puis libr suite une manifestation d'tudiants et de professeurs devant les locaux de la police.
En septembre 1966, Barrientos se fait lire prsident dans des lections truques, mais avec les voix relles de larges couches de la socit bolivienne : bourgeoisie et petite-bourgeoisie aspirant pouvoir enfin "travailler en paix", mais aussi paysannerie de plusieurs rgions, qu'il organise en milices de petits propritaires et veut enrler dans le "pacte militaire-paysan" -s'orientant vers une vritable forme spcifique de fascisme-, et quelques secteurs intellectuels voire ouvriers dmoraliss voulant croire en sa rhtorique nationaliste.
La peine de mort est officiellement abolie en Bolivie le 26 janvier 1967, du moins sous sa forme judiciaire, le permis de tuer aux forces dites de scurit tant sans limites. Pour les militants arrts, la dportation en zone forestire insalubre est une sorte de peine de mort diffre. Quelques jours auparavant, le 18 janvier, des manifestations d'enseignants et d'tudiants protestent contre une loi autorisant les tablissements privs, notamment religieux, dlivrer des diplmes d'Etat. Politiquement, ces manifestations significatives de la mobilisation de la jeunesse et de ce que l'on appellerait aujourd'hui les "classes moyennes urbaines" contre le rgime, sont organises surtout par trois partis : le PRIN, le PC-ml (ou PCBMC) pro-chinois n d'une scission de la jeunesse du PC accusant juste titre ses dirigeant d'tre une "camarilla" compromise avec l'Etat, et orient sur une ligne pro-chinoise par Oscar Zamora, jusque l reprsentant bolivien au sige de l'Union Internationale Etudiante Prague, et le POR. Leurs dirigeants sont reprs et arrts quelques semaines plus tard, dbut mars, et c'est ainsi que Guillermo Lora est envoy dans un Goulag quatorial, un village de relgation dnomm Pekin, en pleine jungle, dans des conditions d'insalubrit extrme (les gardiens sont remplacs chaque semaine, par hlicoptre) -d'autres dirigeants du POR et de la COB sont ainsi dports, parmi lesquels Edwin Moller.
A partir d'avril 1967 la rpression est en partie lie la peur suscite dans l'appareil d'Etat par la dcouverte de la gurilla de Che Guevara. La presse du Secrtariat Unifi considre immdiatement que tel est le mobile principal d'une rpression pourtant commence bien avant, et explique ainsi l'arrestation de Lora dbut mars et celle de Moscoso le 14 avril, intervenues semble tĠil sparment mais au mme moment, annonant ensuite leur libration (Quatrime Internationale, septembre 1967).
Le plus clbre des massacres, chant dans la mmoire populaire, fut le massacre de la Saint-Jean 1967 (24 juin), Siglo XX. Il a t mont en secret de peur que la population n'aille au secours des mineurs, l'occasion d'une grande fte populaire et indienne des hauts plateaux qui servait aussi de couverture une rencontre entre dlgus syndicaux, o il fut question de la collecte dĠun jour de salaire en solidarit avec la guerilla du Che. Pendant la nuit de la Saint Jean, ptards et dynamites de la fte populaire ont soudain t relays par le crpitement des mitraillettes venant non seulement des rgiments bass terre, mais de l'aviation. Rosendo Garcia Maisman, militant du POR, meurt les armes la main en dfendant la radio du syndicat. Federico Escobar Zapata, secrtaire sans parti du syndicat de Siglo XX, est abattu. Isaac Camacho est dbusqu dans sa cachette quelques jours plus tard et mourra sous la torture sans avoir donn personne, une date inconnue. Il y a officiellement 26 morts.

Le massacre de la Saint Jean
La liste des morts du POR s'allonge : Hctor Snchez, Octavio Montenegro, Julio C. Aguilar, dirigeant syndical des Typographes, Agar Pearanda, Julio Garca, Benigno Ojeda, Hernn Prez ... Le parti rvolutionnaire de la classe ouvrire bolivienne devient le parti des combattants tus ou morts au combat.

Isaac Camacho
La gurilla du Che.
Pendant que se droulaient ces combats principaux, le monde entier entendait parler exclusivement du combat en ralit assez surraliste et extraordinairement dconnect des luttes relles, notamment de celles du proltariat bolivien, que menait Che Guevara avec ses 26 guerilleros dans un secteur dshrit du Sud du pays, peupl d'indiens Guaranis trs peu nombreux, jusqu' son assassinat par l'arme dcid aprs consultation du pouvoir nord-amricain, le 9 octobre 1967 dans le village de La Higuera.
Sans trop dvelopper ici ce chapitre d'histoire, rappelons que Che
Guevara, bohme argentin puis rvolutionnaire parcourant l'Amrique latine,
aprs avoir voyag et observ la Bolivie en 1953 et le Guatemala en 1954,
rejoint en 1955 un groupe d'aventuriers dmocrates nationalistes cubains
conduit par Fidel Castro, qui dbarque Cuba et se rfugie dans la Sierra
Maestra o la paysannerie locale les soutient, formant une importante gurilla.
En combinaison avec le soulvement rvolutionnaire des ouvriers et de la
jeunesse la Havane, leur mouvement prend le pouvoir en janvier 1959,
confisquant au nom de sa priorit dans la lutte arme tout espace pour des
organes rels de pouvoir populaire et tentant l'alliance avec la bourgeoisie.
Mais le programme nationaliste initial est dpass dans le cours de l'anne
1959, car l'imprialisme nord-amricain les rejette et les pousse des mesures
extrmes. Avec le soutien des masses, le capital tranger, et du mme coup le
capital national qui tait sous sa dpendance, sont expropris. La direction cubaine
dcide de s'allier l'URSS et devient sans l'avoir voulu un pion de la guerre
froide, ce qu'elle ralise ses dpends lorsqu'il est trop tard, dans la crise
des fuses en 1962. Che Guevara, qui se considre comme marxiste et qui dfend
une conception de l'Etat-parti de type stalinien, dans une variante asctique
et moralisatrice, a jou un rle clef dans cette volution. En 1965, aprs un
discours Alger qui critique le camp sovitique pour son empressement
insuffisant faire la guerre aux Etats-Unis, il disparat de la scne
publique. En accord avec Castro, mais tacitement parce que cela permet de
l'loigner de Cuba, il s'occupe d'allumer des gurilla dans le monde entier, la
direction cubaine esprant ainsi desserrer l'tau et le blocus qui l'enserre et
se dgager un peu de sa dpendance envers Moscou. Guevara se trouve la limite
du Congo et de la Tanzanie pour une premire tentative pas concluante du tout,
puis en rcupration dans un hpital de Prague o il manque rester sans
l'intervention de Castro (Franois Maspro, prface au Journal de Bolivie, 1995). En 1966 il est clandestinement Cuba, y prparant une
grande opration de gurilla latino-amricaine.
La priode d' "occultation" du Che a donn cours beaucoup de rumeurs, la principale tant que Castro se serait dbarrass de lui. On tait en droit de se poser la question mme si CIA et KGB furent intresss propager ce genre de bruits. La presse du Secrtariat Unifi fut celle qui poussa le plus de hauts cris l'encontre de telles interrogations, dignes selon elles des ragots de l'extrme droite. Observant attentivement depuis le dbut l'volution du rgime cubain et ces gurilla latino-amricaines de plus en plus nombreuses qui se forment en faisant rfrence lui et en recrutant de jeunes combattants dans les rang des Partis communistes, socialistes, des mouvements nationalistes, populistes ou chrtiens, le Secrtariat Unifi et en son sein plus particulirement Livio Maitan, commence envisager la possibilit de miser fond sur ces tentatives cubaines, esprant que le rgime cubain impulserait partout la rvolution et faisant peu peu sien le discours guerillriste.
Les dirigeants cubains, pendant que se prpare la gurilla du Che, multiplient les critiques l'encontre de la politique de coexistence pacifique du Kremlin, ciblant la politique de tel ou tel PC, le PC venezuelien notamment, qui trahissent les mouvements de gurilla. Paralllement ces pointes diriges sans le dire contre le Kremlin, est dveloppe une thmatique antitrotskyste, comme s'il leur fallait se dmarquer sur deux fronts tout en donnant Moscou la caution ncessaire. Les principales attaques sont portes par Castro dans son discours final de la confrence tricontinentale de la Havane, en janvier 1966. Dans la tradition stalinienne inspire de la dmonologie antismite, il proclame que le trotskysme est un ennemi sournois qui "ressurgit aujourd'hui de divers cts" et qui est "partout et nulle part". Le prtexte en fut les articles de l'intellectuel et historien mexicain Adolfo Gilly, alors li au courant posadiste et emprisonn, qui avait affirm l'existence de divergences entre Castro et Guevara (la "ligne de dfense" du Secrtariat Unifi consista d'ailleurs en grande partie dire Castro dans sa presse : "c'est pas nous, c'est les posadistes ! "). Outre le besoin de raffirmer l'unit de la direction cubaine certainement plus prcaire qu'elle ne voulait le laisser paratre, et de donner des gages Moscou, cette attaque de Castro visait aussi dblayer le terrain pour les gurilla telles qu'il les concevait (ou tel qu'il concevait que Guevara devait partir les fomenter), car les deux principales gurilla de masse en Amrique latine, issues du mouvement ouvrier ( la diffrence des nombreuses gurilla nationalistes, "librales" ou purement paysannes, qui existent depuis fort longtemps) avaient t construites par des militants se rclamant du trotskysme -indpendamment de leurs grandes diffrences, il s'agissait de l'insurrection paysanne conduite par Hugo Blanco au Prou en 1962, et du Mouvement du 13 novembre de Yon Sosa au Guatemala, d'origine posadiste et qui se prsenta comme de type maoste. Cela, sans compter la plus grande exprience de lutte arme relle, mais non guerillriste, qui est la Bolivie.
En janvier 1967 paraissait la Havane 200 000 exemplaires un livre adoub par Castro, Rvolution dans la rvolution ? lutte arme et lutte politique en Amrique latine, de l'intellectuel franais Rgis Debray. C'est l'expos systmatique de la thorie des foyers de gurilla, les focos : un groupe de jeunes combattants, issus de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, prend l'initiative des combats. Selon Debray sans cette arme pralablement forme, et totalement indpendante des masses, ce que doit garantir la priode de "nomadisme absolu" (sic) par laquelle commence son action, la victoire de la rvolution est improbable et les masses sont exposes la rpression alors que les offensives et les attentats guerillriste les en protgent (sic ! ). Il s'agit en fait de substituer la lutte rvolutionnaire des travailleurs eux-mmes l'action de virils sauveurs suprmes en treillis. Cela le conduit polmiquer contre les deux autres conceptions de la rvolution arme, celle, classique, de l'insurrection proltarienne type 1917, et celle de la guerre populaire prolonge des maostes, ainsi que les mthodes de l'arme vietnamienne. Mais en fait la polmique contre ces dernires a assez peu d'importance alors que la critique de la rvolution "classique" est centrale, formant le sujet du second chapitre (le premier n'tant qu'introductif), et ce sont, explicitement, le trotskysme et la Bolivie qu'il s'agit de dmythifier pour Debray. Le trotskysme bolivien, assimil au passage, de faon historiquement inexacte, aux traditions anarcho-syndicalistes, est pour lui une sorte de rformisme ou d'attentisme arm : les mineurs sont retranchs et attendent l'arme au pied de se faire massacrer. "trotskysme et rformisme se donnent la main pour condamner la guerre de gurilla, la freiner ou la saboter." La gurilla doit tre "clandestine pour deux", envers l'Etat et envers les masses et le mouvement ouvrier : elle sera, sans lui, son arme qui assurera sa scurit, les masses sous contrle tant la rigueur autorise intervenir comme force d'appoint dans les dernires phases de la lutte. En outre, la guerilla remplace le parti : des militants de toutes tendances -nationalistes et courants bourgeois compris- se fondent dans la lutte arme, sous un commandement unique appel videmment garder le pouvoir par la suite.
Visant, sans le dire, dblayer au plan de la propagande et de la thorie la voie la gurilla bolivienne du Che, ce livre voulu par le rgime cubain, on le voit, considre que le "trotskysme bolivien" est l'obstacle principal au ralignement de tout le mouvement rvolutionnaire latino-amricain.
Au plan technico-organisationnel et logistique la gurilla du Che fut une vritable catastrophe se terminant en tragdie - et frisant parfois la comdie-, mais les raisons en sont politiques. Tant Rgis Debray (La gurilla du Che, crit aprs sa libration des prisons boliviennes en 1971) que Franois Maspro dans son introduction au Journal de Bolivie donnent deux explications partielles qui sont elles-mmes admises Cuba. Premirement le choix du terrain tait mauvais : il est en effet invraisemblable d'aller s'imaginer que l'on va dclencher une insurrection de masse dans un secteur presque totalement dpeupl ! Deuximement les liaisons et le vivier de recrutement taient sous la dpendance de la direction du PC bolivien, dirige par le "rformiste" Monje (en fait un vieux stalinien qui prit sa retraite en URSS) qui fit de l'obstruction et fut peru ds 1967 la Havane comme un "tratre". Mais comme c'est le PC bolivien qui avait au dernier moment aiguill le Che sur la base amnage Nancahuazu, et non sur les deux autres secteurs proposs par Rgis Debray, savoir en premier lieu la rgion de Caranavi -celle du congrs paysan et des Thses rdiges par le POR en 1964- et en second lieu celle du Chapare (rgion d'origine d'Evo Morales), les deux explications partielles se ramnent finalement une seule : le mchant Monje. Sauf que Monje, c'est Moscou.
Reste que le Che aurait pu s'opposer aux dcisions qui lui taient imposes par la direction du PC bolivien qu'il mprisait ouvertement et laquelle il s'tait dj affronte durant son sjour clandestin pralable. Il y a une autre raison qui lui fait accepter la rgion de Nancahuazu. Il n'est ni fou ni aveugle et comprend trs bien qu'il ne refera pas la Sierra Maestra partir de Nancahuazu. En fait il n'a pas l'intention de construire une arme paysanne en Bolivie, mais une plaque tournante, centre d'entranement, de formation, de rayonnement vers toute la cordillre des Andes, avec un systme tendu de pistes et de bases arrires, cens essaimer d'autres focos et imposer l'imprialisme nord-amricain un enlisement militaire conduisant un grand "second Vietnam". Aprs avoir song au Prou, fin 1966 le Che se serait dcid de localiser cette zone en Bolivie, et la prfrence pour le secteur Sud s'expliquerait par la (relative) proximit de la frontire argentine. On notera que dans le monde rel, la Bolivie tait prcisment le seul pays d'Amrique latine o le foquisme n'existait toujours pas, et en mme temps, ceci tant li cela, celui o la classe ouvrire avait la plus grande tradition en matire de lutte arme !
L'ide du foyer guerillera argentino-bolivien tait dj au coeur de la tentative de gurilla d'un proche ami de Guevara, le nationaliste de gauche Jorge Ricardo Masetti, tu prs de la frontire ct argentin fin 1964 ; et on la retrouvera dans les projets du dbut des annes 1970 avec le fils de Jorge Ricardo, Jorge Masetti, agent cubain et dirigeant du PRT-ERP -section argentine du Secrtariat Unifi de 1968 1973- et par la suite dissident en exil du rgime cubain.
Le groupe form par le Che comprend des soldats militants cubains, des rescaps de cette gurilla argentine de 1963-1964 et d'une gurilla pruvienne, elle aussi totalement contrle par les services cubains, de 1963. Le recrutement de volontaires boliviens se fait dans trois courants politiques : le PC et ses Jeunesses, avec les frres Peredo, Monje imposant aux volontaires de choisir entre lui ou le Che, qui sont donc exclus de leur parti, le PC-ml d'Oscar Zamora, et un groupe dissident de celui-ci autour de Moses Guevara, qui avait milit au syndicat des mineurs, groupe dont certains membres s'avreront assez nfastes la gurilla, ayant comport deux fuyards dont un indic. Debray dans La gurilla du Che dplore que le recrutement n'ait pas t plus large, allant du POR Lora au MNR, puisque tout les militants changent de peau une fois qu'ils sont dans la gurilla. Mais pour l'essentiel le Che tait "ligot" par la direction du PC, et la raison qu'il en donne n'est vraiment pas convaincante : le Che aurait t moralement contraint de rchauffer ainsi le coeur des jeunes communistes qui l'avaient rejoint ...
Lora, Cuba et le SU.
Rgis Debray englobe le POR, en prcisant bien "Lora", dans les forces qui auraient des tre appeles la gurilla :
"En janvier 1966, une dlgation bolivienne compose du PRIN, du POR-Lora et du PC-ml, reprsents respectivement par Lidia Geiler, Lora et Ruis Gonzales, arriva la Havane sans y tre invite mais ne fut pas admise participer aux travaux de la Tricontinentale et dut rebrousser chemin. Cette dcision malencontreuse (et, notre avis du moins, regrettable -mais notre avis importe peu) faisait apparemment partie du prix payer pour cette collaboration dj engage avec des camarades militants du parti communiste dirig par Monje. Que cela plut ou non, ces organisations taient tout autant -sinon plus- reprsentatives des forces populaires rellement existantes que le PCB." (R.Debray, La gurilla du Che).
Remarquons que ces trois directions, POR "Lora", PRIN et PC-ml, sont celles que l'on retrouve plus tard dans les manifestations universitaires du 18 janvier 1967 et que vise la rpression conscutive. Se rendre Cuba sans y avoir t invits prsentait un certain risque, surtout pour Lora : c'est la fin de cette confrence l'entre de laquelle il fut refoul que Castro fit sa diatribe antitrotskyste.
Le plus intressant ici, du point de vue de l'histoire de Lora et du POR, est qu'ils cherchent sortir de leur isolement national. Contrairement l'ide qui s'est impose par la suite, ils ne sont pas foncirement hostiles et mprisants envers la gurilla comme forme de lutte, ce que Lora a expliqu dans une brochure rejetant le "putschisme aventuriste", mais n'excluant pas la gurilla rurale, prconise d'ailleurs comme mthode occasionnelle dans des textes du syndicat des mineurs et tout fait connue en Bolivie comme mthode ancienne de lutte paysanne. Il ne confond pas cette mthode avec le foquisme dont le trait nĦ 1 n'est pas la lutte arme, mais l'interdiction faite aux travailleurs de raliser eux-mmes leur propre mancipation. Debray dans l'ouvrage cit ci-dessus dit que le POR Lora a manifest, dans une mesure un peu moindre que les autres, solidarit verbale et pratique envers la gurilla du Che, et en effet le POR a appel la solidarit envers lui. Envers Cuba Lora n'a pas de thorie prcise sur la nature de l'Etat cubain mais soutien et solidarit ne lui posent pas de problmes. Dans la situation de rpression alors qu'il y a toujours des milices de mineurs arms, il tente donc le voyage de la Havane -et se fait conduire.
A partir de 1965, en dpit de ses affirmations la fin de sa brochure de 1960 sur J.A. Gainsborg, il songe aussi se raffilier une organisation trotskyste internationale. Il est vrai que cette proccupation vient sans doute aprs celle de se renforcer dans une situation de rpression par la runification avec le POR "Moscoso". C'est l un fait peu connu, car ni les "lambertistes" ni le SU n'en ont parl aprs coup, le livre de F. et C. Chesnais l'ignorant. Ses traces s'en trouvent dans la presse du SU des annes 1965-1967, disponibles sur le site http://asmsfqi.org/, sont tnues mais affirmatives. Csar Lora lors de lĠannonce de sa mort est prsent comme un partisan de la fusion des deux POR, qui agissent ensemble Siglo XX. La fusion est annonce -sans aucune explication sur ses modalits et son contenu politique- dans le nĦ de juillet-aot 1966 de Quatrime Internationale. A tĠelle t une ralit ?
Les seuls renseignements prcis en langue franaise sur cet pisode se trouvent dans la traduction d'un article hostile du Tim Wohlforth donn (et pas du tout comment sur ce point) dans La Correspondance internationale, bulletin du CORQI, de mars 1972 : Lora ayant refus de "combattre internationalement" bien qu'ayant fait "l'amre exprience du pablisme", il y est dit que "C'est ce qui rendit possible, le 15 juin 1965, la runification du POR avec le groupe croupion dirig par Moscoso qui tait affili au Secrtariat Unifi pabliste. Il est significatif que cette runification eut lieu sur les seuls problmes boliviens et que le parti runifi tait indpendant de toute affiliation internationale."
Qu'il n'y avait pas d'affiliation internationale, les rdacteurs de la presse franaise du SU se sont bien gards de le faire savoir leurs lecteurs et militants. Il est ceci dit certain que H.G. Moscoso reste l'homme du SU en Bolivie. Il y a deux faon d'interprter ces faits. Celle de Wolhforth y voir l'ternelle capitulation de Lora devant la question de l'Internationale, bref son "national-trotskysme". Mais on peut aussi estimer que le POR "Masas" s'est suffisamment construit et a acquis l'influence que nous avons vue dans le mouvement ouvrier et mme paysan, de sorte que l'unit s'imposait Moscoso -aprs tout, celui-ci semble bien avoir accept le principe d'une "fusion" galit des parties alors qu'en 1954-1956 il avait trait Lora en dissident indisciplin et avait affirm qu'il n'y avait qu'un seul POR, celui de toujours, le sien. Cette fusion pourrait donc se lire comme un succs politique de Lora. Ce qui y a mis fin, c'est le tournant guerillriste de Moscoso s'alignant nouveau sur un "centre international", en l'occurrence sur le SU ; mais ce tournant n'aura lieu que lors de la gurilla du Che.
Sur le terrain, on peut penser que les militants du POR "Moscoso" marchent avec ceux du POR "Lora" dans les mines, ce qui n'est pas nouveau, et qu'ailleurs la clandestinit et la rpression ne permettent de toute faon pas de fusionner rellement les organisations. Et cette "fusion" est si fugitive dans les sources, et l'existence de deux organisations si vidente et dfinitive peu aprs, quand reprend l'action de masse lgale en 1970, que l'on peut tre sr que les deux directions se sont prserves, distinctes. On ne peut nanmoins pas affirmer ce qui se serait pass si le POR "Moscoso" n'tait pas devenu le POR Combate, pice centrale du projet guerillriste andin : autrement dit, si le SU n'avait pas thoris la "lutte arme pour toute une priode historique" en Amrique latine et au del ...
De la gurilla du Che la gurilla selon le SU.
La gurilla du Che dmarre le 1Ħ fvrier 1967. Le 1Ħ mars le gouvernement bolivien fait tat de l'existence de gurilla dans l'Oriente. Le 6 mars la colonne est dcouverte et dnonce. Lorsque, le 1Ħ avril, comme prvu par la direction cubaine, le message de Guevara est lu la confrence tricontinentale, qui contient le fameux slogan "Crer un, deux, trois, de nombreux Vietnam.", sa prsence en Bolivie est dj vente, probablement connue de la CIA depuis le dbut. Rgis Debray, agent de liaison essentiel, est arrt dbut avril et, chose effarante, le Che dans son quipe n'aura plus de contacts avec Cuba, n'ayant qu'une radio rceptrice et pas mettrice.
Courant mars-avril se propage donc la nouvelle de sa prsence dans les gorges du Nancahuazu. C'est un lectrochoc dans l'opinion publique bolivienne et de larges secteurs du mouvement ouvrier et de la jeunesse se dclarent solidaires, sans pouvoir rien faire de concret. Son assassinat sera ressenti comme une honte nationale.
Au del de cet cho comprhensif, le mouvement ouvrier bolivien ne pouvait rien faire pour un commando plong dans le ptrin le plus complet alors que sa doctrine consistait ne rien demander aux travailleurs, mais prtendre se substituer eux et leur donner ses ordres.
En mai 1967, est diffuse en Bolivie et bientt l'tranger par le SU une dclaration faite au nom "du POR" par Hugo Gonzales Moscoso, qui est la seule dclaration d'une organisation bolivienne soutenant ouvertement et appelant imiter la gurilla de Nancahuazu. Le tournant de la lutte arme fonde sur les milices de mineurs la lutte arme de guerilleros professionnels dans les zones rurales n'y est pas explicite, mais le texte y conduit. La Bolivie est compare au Sud-Vietnam et le "programme" est la gnralisation des luttes armes dans tout le pays.
Le message nĦ 38 reu par Guevara aux alentours de juin ou juillet 1967 depuis Cuba annonce des contacts positifs avec le POR "branche Moscoso", en mme temps que, ple-mle, des projets de recrutement dans le MNR et parmi les tudiants communistes boursiers dans les pays d'Europe de l'Est. Ce document confirme ce que l'on pouvait souponner : la ligne de gurilla n'engage que la fraction Moscoso et de fait, il y a nouveau ( supposer qu'elles aient vraiment fusionnes pour un temps) clairement deux organisations du nom de POR (sans parler des posadistes) en Bolivie.
Dans les mmes semaines, le SU et, en France, les JCR diffusent le message de Guevara la Tricontinentale et en font pratiquement leur programme : la lutte mondiale des classes est substitue la formation de groupes arms dans les pays pauvres pour y faire la guerre aux Etats-Unis, auxquels tout "l'imprialisme" est rduit.
Sans qu'il s'en soit forcment rendu compte, car la ligne de "lutte arme" semblait lui tre familire depuis des annes, c'est un tournant profond pour lequel Moscoso a opt, en relation avec le SU. Nous avons vu que, sur indication de la direction cubaine, Rgis Debray construit toute la thorie foquiste sur la base de la rupture et de l'opposition avec "1917", le "mouvement ouvrier traditionnel" et le "trotskysme", la formule "trotskysme bolivien" synthtisant tout cela. Moscoso et le SU parlent justement au nom du "trotskysme bolivien", sans lui avoir demand son avis, ils font savoir au monde qu'ils ont pris le chemin de Damas : les plus guvaristes d'entre les guvaristes, c'est eux !
Et c'est un axe stratgique : tout au long de l'anne 1968 Livio Maitan dveloppe la thse selon laquelle "la IVĦ Internationale va maintenant se construire autour de la Bolivie". H.G. Moscoso en contact troit avec Maitan crit en juin 1968 que tout dveloppement pacifique, avec reconqute des liberts dmocratique, est exclu en Bolivie (Intercontinental Press, 10 juin 1968). Maitan prcise :
"En fait nous devons partir de la ralit : une situation de
guerre civile existe en Bolivie.
Cela signifie, plus concrtement, que la mthode de guerre de gurilla commenant dans les rgions rurales est encore la mthode correcte. Une fois que la guerre de gurilla est engage, mme dans des conditions qui sont plus d'un titre moins favorables que l'an dernier, les possibilits pour des initiatives politico-militaires crotront rapidement." (Expriences et perspectives de la lutte arme en Bolivie, Intercontinental Press, 2 septembre 1968).
Remarquons comment c'est Maitan et le SU qui prcise et achve l'inflexion de Moscoso : chez Moscoso, le terme "gurilla" dsigne gnralement la fois la lutte arme des milices ouvrires et la gurilla version Che. Moscoso a un long pass de militant ouvrier et soit il ne comprend pas bien dans quoi il met les pieds tout en croyant continuer sur la base de la ligne des milices ouvrires, soit il accepte le choix fait mais garde des rserves. Maitan tient mettre fin l'ambigut : il s'agit de la gurilla de professionnels bass la campagne, comme le Che, et ce mme si les conditions sont encore moins favorables, qu'on se le dise !
Au IXĦ Congrs mondial de la IVĦ Internationale (Secrtariat Unifi) tenu dans une clandestinit illusoire Rimini en Italie, en avril 1969, sont adoptes des Thses sur l'Amrique latine qui, au milieu de dveloppements gnraux dans un langage marxiste, comportent l'essentiel de la ligne de Maitan et Moscoso, savoir le ralliement au foquisme, un foquisme un peu plus souple que celui de Rgis Debray, qui dit combiner "colonnes mobiles", "zones libres" et insurrections populaires en fonction des situations, et prserver l'existence de partis rvolutionnaires, mais qui maintient l'ide clef de l'initiative de groupes de l'intelligentsia formant les cadres autoproclams d'armes formes dans les campagnes, et se prparant la lutte arme "pour une longue dure", le tout devant se faire dans le cadre de l'OLAS, l'Organisation Latino-Amricaine de Solidarit proclame la Havane la confrence tricontinentale de janvier 1966, qui n'a tenu qu'une seule confrence internationale l't 1967 et que le rgime cubain est en ralit en train de mettre petit petit en veilleuse.
Au congrs la naissance prochaine d'une rdition "trotskyste" de la gurilla du Che est annonce aux dlgus. La "ligne de la lutte arme", rejete par le SWP nord-amricain et Nahuel Moreno, ainsi que par le plus grand guerilleros trotskyste rel qu'est le pruvien Hugo Blanco depuis sa prison, est adopte avec une majorit d'un peu plus des deux tiers, la Ligue communiste franaise ayant fait de cette adoption la condition de son affiliation l'organisation.
En Bolivie le POR Combate est entr en relation avec Inti Peredo, qui avait conduit les 10 puis 6 survivants de l'quipe du Che jusqu' la frontire chilienne o le snateur socialiste Salvador Allende les avait rcuprs (fvrier 1968), et qui est rentr clandestinement La Paz en mai 1969, couvrant de son autorit de "successeur du Che" la fondation d'une organisation guvariste, l'ELN (Arme de Libration Nationale). Inti Peredo, dnonc, est traqu et massacr par la police en septembre. DĠaprs le texte "Bolivie" du XĦ congrs mondial de la IVĦ Internationale-SU (1974) les rapports avec Inti Peredo taient bons -la rencontre "au sommet" des deux organisations s'est faite Cuba-, mais des "prjugs de type stalinien" les freinaient avec ses camarades et le "dpassement du foquisme" ne s'est pas produit. C'est avec Chato Peredo, le dernier des frres Peredo (le premier, Coco, a t tu avant le Che), que s'organise la deuxime dition de la gurilla du Che, sans le Che, avec une colonne de 67 militants de nationalits diverses, dominante ELN avec une proportion significative de chrtiens : la gurilla de Teoponte. Cense ne pas reproduire l'"erreur de lieu" en choisissant comme focos la zone rurale agite du haut Beni, traque par mille soldats bien plus quips, et paralyse par les maladies tropicales, elle n'aura que 11 survivants au bout de deux mois, sauvs par l'arrive au pouvoir du gnral Torres et la reconqute des liberts dmocratiques dont Moscoso avait annonc qu'elle ne se produirait jamais. Un fiasco plus grave encore que celui de 1967 ...
Le POR-Combate, impliqu dans sa prparation, semble ne pas y avoir pris part en tant que tel, et le texte du congrs mondial de 1974 la qualifie d' "exprience funeste". N'empche que la mise en oeuvre de la ligne du IXĦ Congrs mondial du SU aurait t de s'y joindre. Outre les "prjugs" signals chez certains guvaristes contre la rfrence trotskyste, on peut se demander si Moscoso tout en signant les communiqus de Maitan et de Mandel n'a pas tout simplement en mme temps protg la vie de ses militants ...
Comme le reconnat Daniel Bensad plus de trois dcennies aprs la bataille, la thorie du IXĦ congrs mondial sur la lutte arme "venait contretemps. Les expriences de gurilla rurales subissaient dfaites sur dfaites" (Les trotskysmes, coll. Que sais-je, 2002) et les thoriciens europens de la seconde vague des focos envoyaient les jeunes militants latinos au casse pipe avec un aveuglement sans faille. Cela n'empche pas Bensad de persister en indiquant la teneur relle du projet de Maitan et de Moscoso :
"Mme s'il s'est avr erron, le projet de Santucho [il s'agit d'un dirigeant guerillriste argentin du PRT-ERP ou PRT-Combatiente] comportait un noyau rationnel. Il s'agissait de reprendre en charge celui du Che Guevara qui n'aurait gure de sens s'il s'tait agi de rpter en Bolivie l'exprience cubaine. L'ide plus ambitieuse tait de crer un foyer de lutte continental au carrefour de l'Argentine, du Prou, du Brsil, du Chili. D'o la composition bolivarienne de la gurilla du Che et le lieu choisi pour sa prparation. Dans ce contexte, le PRT-Combatiente et la section bolivienne, dont les militants bnficiaient, non sans pression, d'une prparation militaire Cuba, pouvaient jouer un rle d'autant plus actif que Tucuman [berceau des activits de Santucho] est proche de la frontire avec la Bolivie."
C'est donc entendu : le projet fou, certes marqu de la conscience "bolivarienne" de l'unit des pays concerns, mais tranger tout mouvement rel de la classe ouvrire et de la paysannerie, n probablement dans le cerveau du Che et de Jorge Ricardo Masetti au dbut des annes 1960, est celui-l mme que poursuivaient Livio Maitan depuis l'Europe et, sur le terrain, Hugo Gonzales Moscoso (Bolivie, sans doute avec le plus de nuances) et Mario Santucho (Argentine). Au passage, admirons les mots de D.Bensad : les militants allaient s'entraner Cuba, "non sans pressions". Que veut-il dire ? Le seul sens possible, ce sont des pressions pour entrer dans les services secrets cubains, voire l'intrieur de ceux-ci dans les services sovitiques. Ce projet continuera au del mme du coup d'Etat chilien, en dehors du temps et de l'espace et plus ou moins lch par les Cubains, mais conduisant des dizaines de jeunes gens courageux au sacrifice, dans la Junte de coordination rvolutionnaire forme en 1972 entre le MIR chilien, le PRT-ERP argentin (qui dclare "quitter la IVĦ Internationale" en 1973 : c'est alors que le SU fait mine d'apprendre qu'en ... 1968 il avait applaudi l'invasion des chars russes en Tchcoslovaquie ! ) et les Tupamaros uruguayens, rallie par les restes de l'ELN bolivienne.
Pendant ce temps la lutte des classes, la vraie, la "classique", celle des travailleurs eux-mmes, a repris le dessus en Bolivie.
Chapitre V.
Nous y voila : les soviets, l'armement, la prise du pouvoir ...
De la crise de l'Etat l'irruption des masses, premier temps.
La dictature de Barrientos malgr les flots de sang qu'elle a fait couler n'est pas parvenue briser la rsistance ouvrire et sociale. Tout au long de l'anne 1968, en cho ce qui se passe dans le monde entier, la jeunesse tudiante, les enseignants, et aussi les secteurs industriels la fin de l'anne, ralisent grves et manifestations. Paralllement le pouvoir d'Etat entre dans une crise profonde pour laquelle l'affaire de la liquidation de Che Guevara a t, sinon un dtonateur, du moins un acclrateur. Le choix de l'assassinat extralgal (dans un pays o la peine de mort est soi-disant abolie ! ) avec ses implications internationales et, aspect auquel le rgime n'avait pas d penser, ses effets sur l' "image" de la Bolivie, ont tal au grand jour la servilit des groupes arms de l'appareil d'Etat envers les Etats-Unis. A rebours de ses dclarations nationalistes, de ses rfrences aux "bonnes traditions " du vieux MNR, et de ses promesses aux paysans et une partie de la petite-bourgeoisie, le rgime de Barrientos parat s'orienter vers un statut de semi-colonie ouverte de l'Amrique du Nord, et ceci plonge bourgeoisie nationale et appareil d'Etat dans une crise svre. Le Che n'est pas parvenu faire de la Bolivie un second Vietnam mais le sentiment de glisser vers un statut du type de celui du Sud-Vietnam angoisse bourgeoisie nationale et appareil d'Etat.
La fuite du ministre de l'Intrieur Antonio Arguedas, l'homme qui a transmis les ordres du Pentagone d'assassiner le Che mais aussi Csar Lora, vers le Chili en juillet 1968, parce que cet agent dclar de la CIA avait envoy ... Castro le Journal du Che est un pisode marquant et occulte de cette crise des sommets de l'Etat (deux ans aprs il fera rcuprer par un ami les mains du Che, qu'il avait fait couper et qu'il conservait dans du formol dans une cache sous son lit, pour les faire envoyer aussi Castro ! ). O l'on apprend d'ailleurs que ce fameux ministre assassin est un ancien membre ... du PIR puis du PC qui l'aurait infiltr dans le MNR partir duquel il fit carrire ... N'tait-il agent que de la CIA ? Abattu en 1973, il n'aura pas le loisir de tout dire !
Fin 1968 la volont de mettre en place l'impt agraire unique, sorte de "poll tax" sur les paysans, dont il est question depuis 1963, revient au devant de la scne sous les conseils d'envoys nord-amricains, et produit les premiers craquements dans les organisations paysannes intgres l'Etat, avec la formation d'une Confdration ou Bloc Paysan Indpendant (BIC, Bloque Campesino Independente).
En avril 1969 Barrientos meurt dans un accident d'avion, dans des circonstances louches. Son vice-prsident, Salinas, le remplace, mais la crise ne fait que s'aggraver.
Par un coup d'Etat (septembre 1969) le commandant en chef Ovando tente d'y mettre un terme par un changement de cap : se sortir de la dpendance relle et apparente la plus totale envers Washington est devenu la condition du renforcement de l'Etat bourgeois. Ovando annonce sĠtre dot dĠun Ç Mandat rvolutionnaire È au refrain connu : ni capitalisme, ni socialisme, Bolivie dĠabord É
Le 17 octobre il annonce la nationalisation de la Gulf Oil Company, dans le but d'augmenter la part des profits ptroliers revenant la bourgeoisie nationale, comme cela se passe au mme moment en Irak, Libye, etc. Il organise pour ce faire un grand rassemblement, bien encadr, mais o les participants commencent lancer des mots-d'ordres indpendants. Les propres appuis d'Ovando dans l'appareil d'Etat et la bourgeoisie nationale partent en roue libre : le ministre de l'Energie Quiroga, universitaire dmocrate, doit dmissionner car il voulait aller plus loin dans les nationalisations, et les milieux chrtiens dmocrates se divisent avec la formation de courants se rclamant de la thologie dite de la libration.
Le besoin de recouvrir un appui populaire et la pression du mouvement ouvrier aboutissent dans les mois qui suivent la reconqute progressive des liberts dmocratiques et syndicales, le pas dcisif tant franchi en dcembre avec la rintgration des mineurs licencis pour leur combat depuis 1964.
C'est un processus de plus en plus actif, dans lequel les militants reviennent chez eux et sur leurs lieux de travail -ceux qui ont survcu-, les sections syndicales se reconstituent et, sans attendre les autorisations administratives, vont reprendre leurs locaux. Le POR est trs prsent dans cette activit de la classe ouvrire reconstituant ses forces et instaurant elle-mme les liberts dmocratiques, qui aboutit au congrs de reconstitution publique de la FSTMB en mars, Siglo XX, symbole vivant, et celui de la COB fin avril.
L'influence du POR, en particulier dans le congrs de la COB, est visible dans les textes adopts. En fait, la capacit des forces politiques organises intervenant dans la classe ouvrire d'imposer leur orientation les rpartit en trois groupes : une grande force molassone, deux partis structurs, et des courants extrioriss.
La grande force toute apparente, mollassonne, est la direction lechiniste qui suit le mouvement, en profite, chevauche, mais dont la perte de crdibilit et les coups qu'elle aussi a reus de la rpression la placent dans une situation assez confuse.
Les deux forces organises sont le POR et le PCB.
Les lechinistes ont cette fois-ci absolument besoin du PCB pour faire passer la politique de soutien la bourgeoisie nationale et d'infodation Ovando. Cependant, de nombreux membres du PCB, qui est devenu malgr tout et la longue un parti comportant de nombreux militants ouvriers dans ses rangs, agissent purement et simplement sur la base de leurs sentiments de classe. Aprs les souffrances subies et dans le cadre de la reconqute pied pied des droits et liberts, la volont d'unit est trs forte et la direction du PCB en tient compte : pas de campagne antitrotskyste, collaboration avec les militants du POR pour reconstituer les syndicats et mme une sorte de course pour ceux qui feront le mieux dans ce sens et reprendront le plus de positions. De plus, les chefs du PCB ont probablement un prestige assez faible envers ses militants : les souvenirs de l'alliance totale avec la droite au temps du PIR, les polmiques sur l'assassinat du Che et plusieurs crises rcentes ont affaibli le PCB en tant qu'appareil. Cela n'en fait pas un parti stalinien d'un genre "exceptionnel" mais cela explique en partie les pisodes, nombreux, de quasi alliance en duo avec le POR qui vont se produire dans la prochaine priode.
Le POR a perdu Csar Lora, dont subsiste une vritable lgende, avec des chansons populaires appelant le venger : peut-tre aurait il pu, avec cette figure qui a conquis, anim de l'intrieur la Fdration des mineurs pendant les annes difficiles, et qui, la diffrence de son an, tait mineur lui-mme, avoir quelqu'un prsenter comme dirigeant de la FSTMB -ceci aurait t difficile empcher- voire mme comme dirigeant de la COB contre Lechin un moment donn. Ce n'est pas pour rien qu'il a t assassin. Mais le fait d'tre "le parti de Csar Lora" apporte un bnfice au POR auprs des ouvriers.
Les courants extrioriss sont ceux qui ont mis sur la gurilla, peu ou prou. Leur aire de recrutement sera surtout l'universit, qui a son importance, mais n'est pas le cÏur de la classe ouvrire. Niant la diffrence entre la dictature "fasciste" et le rgime militaro-bonapartiste dans lequel les liberts dmocratiques sont reconquises, les plus obstins d'entre eux s'isolent dramatiquement, nous l'avons vu, avec la gurilla de Teonponte. Le POR Combate malgr le fait que H.G.Moscoso se soit tenu l'cart de cette quipe suicidaire et ait gard un rseau de militants ouvriers, est cette fois-ci absent des processus politiques rels qui marquent la classe en tant que classe. Les maostes et les "chrtiens rvolutionnaires" sont nettement moins "extrioriss" que les prcdents bien qu'ils subissent partiellement le mme phnomne.
Au congrs de Siglo XX est adopt un texte curieux, car c'est en grande partie un patchwork de passages rdigs par le POR et de passages rdigs par le PCB, souvent contradictoires. Le POR a vot contre tel ou tel passage lors des votes par sections du texte, puis pour l'ensemble du texte. Il sert de base au document adopt par le IVĦ congrs de la COB. Il comporte cependant un passage qui constitue une avance importante sur un point essentiel. Avance pour le POR aussi, qui implicitement ds 1953 et explicitement au moins depuis 1963 dans les crits historiques de Guillermo Lora a reconnu que le soutien critique au gouvernement en 1952 avait t une grave erreur, mais qui cette fois, alors que de nouveaux grands moments de la lutte des classes s'annoncent, fait passer ce bilan au niveau de la COB, ce qui est important pour le proche avenir. Certes, d'autres passages le contredisent plus ou moins, mais ils sont beaucoup moins clairs. Le voici :
Ç L'exprience de 1952-1964 nous enseigne qu'une rvolution,
pour tre victorieuse, ne doit pas s'arrter, mais se poursuivre jusqu' la
fin, et que le problme dcisif est de savoir quelle classe sociale contrle le
pouvoir. Le soulvement insurrectionnel des masses ne suffit pas, il faut
dfinir qui assume la direction de ce soulvement. La participation hroque de
la classe ouvrire aux vnements du pays est en soi insuffisante, ce qui
importe, c'est la forme que prend cette participation et si elle s'effectue
derrire ses propres dirigeants et au compte de ses propres objectifs. Il est
ncessaire enfin que la classe ouvrire conquire l'hgmonie dans le cours de
la lutte, attirant ses cts les masses des campagnes et de larges secteurs
populaires et urbains.
Le problme qui se pose au proltariat bolivien est de se constituer en une puissante force sociale et politique indpendante et d'intervenir dans la brche ouverte par les expriences nationalistes et dmocratiques pour conqurir le pouvoir. En ce sens, les travailleurs rejettent toute possibilit de retour au "co-gouvernement", exprience ngative qui a ferm la classe ouvrire la voie de la conqute du pouvoir, et qui, en permettant la petite-bourgeoisie de contrler et de freiner la classe ouvrire, a perdu tout prestige auprs des travailleurs dans la mesure o il signifiait la trahison et le rejet du rle historique du proltariat. È
Le paradoxe de ce congrs est que tout en votant une telle motion il a rlu Lechin sa tte. Les informations donnes dans la thse de Jean-Baptiste Thomas permettent de se reprsenter la faon dont les choses se sont passes. Lechin s'est livr pralablement, ds le discours d'ouverture et prenant tout le monde de court, un extraordinaire mea culpa, illustration flagrante de cette "hypocrisie" inconsistante que lui incrimine Guillermo Lora, confessant la main sur le cÏur qu'il avait eu tort de participer aux gouvernements MNR, tort d'accepter que la nationalisation des mines en 1952 se fasse avec indemnisation, tort d'avoir soutenu les plans de stabilisation conomique des annes 1950 et 1960. S'ensuivent onze heures de feu continu sur Lechin, de la part de toutes les forces politiques autres que le PRIN et pas toujours de faon bien sincre : Andrs Solis Rada du syndicat des Travailleurs de la presse qui se montre trs svre -mais son syndicat vient seulement de rejoindre la COB et de dclarer rallier le mouvement ouvrier, ce qui pouvait laisser sceptique des dlgus-, Cirlo Jimenez du PC-ml, qui attaque probablement Lechin sur un de ses exploits les plus fumeux -une rception officielle Taiwan par son "ami" Tchang Kachek ! -, le dirigeant de la fraction des mineurs reconstitue du POR Filemon Escobar, et le mineur membre du PCB Simon Reyes. La salle en a marre, les dlgus bavardent, tout ces chefs engueulent Lechin sans proposer personne contre lui, et finalement il est rlu de manire inespre : aprs la crucifixion, la rsurrection !
Beaucoup commentent : "ah ... si nous avions eu Csar Lora." De l'avis gnral, seul Csar Lora pouvait prendre la place de Juan Lechin Oquendo. Dans ses meurtres, la bourgeoisie sait viser. Csar Lora et Isaac Camacho ont manqu au POR, la classe ouvrire et la rvolution en 1969-1971 comme Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht en Allemagne en 1919-1923.
Paralllement au congrs de la COB La Paz s'est tenu un "congrs de la jeunesse universitaire" Oruro. Une quipe de militants du POR avec Victor Sosa, Benigno Ojeda et Alfredo Rojas y obtient la majorit. Fondant la CUB, Confdration Universitaire Bolivienne, le congrs reprend son compte les Thses du IVĦ congrs de la COB en y ajoutant une rsolution finale comportant un appel aux "Etats-Unis socialistes d'Amrique latine".
A propos de ce dernier thme, le congrs de la COB a adopt une rsolution internationale part qui reprend aussi l'expression d' "Etats-Unis socialistes d'Amrique latine" comme forme de "l'unit latino-amricaine", et qui explique, de manire trs schmatique, que c'est dans le cadre national que se fera la rvolution, mais au niveau mondial que se fera le passage au socialisme. Position confuse qui laisse entendre que la victoire rvolutionnaire dans un seul pays est possible, et qui peut cohabiter avec la conception "stalinienne de gauche" de la formation et de l'augmentation graduelle du nombre d' "Etats ouvriers" dans le monde.
A l'universit de La Paz partir de la facult de Droit se dploie depuis mars un vaste mouvement tudiant, qui s'oriente vers la prise de contrle de l'universit. Il ne s'agit pas du tout -mme si certains l'ont prsent et peut-tre vcu ainsi- de la formation d'une "base rouge" ou d'un "focos" tudiant, comme le voulait la mode gaucho-guvariste, mais d'une forme de contrle visant dloger les reprsentants de l'Etat bourgeois, des intrts privs et de l'Eglise, qui annonce ce que la classe ouvrire entreprendra l'anne suivante. Les directions dmocrates-chrtiennes des instances professorales et estudiantines sont les unes aprs les autres destitues par des assembles gnrales d'enseignants et d'tudiants -ces derniers tant la force motrice- qui lisent leur place un "Comit Central Rvolutionnaire" appel grer l'universit.
De la crise de l'Etat l'irruption des masses, second temps.
Le 6 octobre 1970 un triumvirat militaire, mcontent de ce dveloppement indpendant du mouvement ouvrier et tudiant qui n'tait pas voulu, renverse Ovando, qui cherchait pourtant lui mme depuis quelques semaines raffirmer "l'autorit de l'Etat et de l'arme" -et de l'Eglise- devant la menace d'anarchie montante ( cette priode de raction finale d'Ovando correspond, chronologiquement, le fiasco meurtrier de la gurilla de Teoponte). Contre le triumvirat quelques dizaines d'officiers issus du MNR se regroupent autour d'un gnral hors cadre, Juan Torres, et s'emparent de la base arienne de El Alto, o les militaires les plus comptents et instruits que sont les aviateurs se sont rallis eux. Des combats semblent l'ordre-du-jour entre cette aile trs minoritaire de l'arme et ceux qui ont pris le pouvoir.
Pendant ce temps, alerts, les reprsentants de huit organisations politiques "de gauche", les unes relevant du mouvement ouvrier, les autres du nationalisme bourgeois radical, se runissent l'universit barricade de La Paz, la UMA, et se constituent en "Commandement politique de la classe ouvrire et du peuple"'. Ces partis sont :
-le POR, avec Lora.
-le PCB,
-le PRIN lechiniste,
-le PC-ml,
-la "dmocratie chrtienne rvolutionnaire" (ou PDCR, "Parti Dmocrate Chrtien Rvolutionnaire") dont certains lments viennent de prendre part la gurilla de Teoponte, qui reprsente le courant chrtien fascin par le castro-guvarime.
-le groupe Espartaco, proche des prcdents, issu du MNR : dbut juillet 1971 dans l'Assemble populaire ils fusionneront pour crer le MIR, Mouvement de la Gauche Rvolutionnaire, inspir du MIR chilien mais moins large.
-le FARO, scission apparemment de gauche du PRIN, se rclamant du marxisme et qui a des contacts avec l'Internationale socialiste.
-et ce qui reste du MNR, savoir sa direction locale de La Paz, en conflit avec la direction officielle de Paz Estenssoro, qui est reste Lima.
Le Commandement politique est prsent dans la plupart des sources et des tudes sur cette priode, comme ne comportant que des partis et pas de syndicats, tout en se situant dans le cadre des textes du IVĦ Congrs de la COB qui sont considrs comme unifiant tout le monde. Jean-Baptiste Thomas parle toutefois de la prsence de syndicats sa cration, du rle des universitaires et des tudiants, et du Syndicat des travailleurs de la presse. On notera l'absence de ceux qui ont dcid que tout passerait par un focos : ELN ... et POR Combate.
Dans le rcit de Lora (Bolivie : de l'Assemble populaire au coup d'Etat fasciste, premiers chapitres traduits dans F. et C. Chesnais), il en donne la description initiale que voici : Ç En ralit, ce commandement agissait comme un parlement populaire et personne ne pensait alors qu'il pouvait prendre des dcisions et encore moins les appliquer. È Les responsables prsents sont peu confiants dans leurs propres forces. Ils dcident de lancer un appel la grve gnrale pour la dmission du triumvirat militaire -un Ç saut dans le vide È, personne n'escomptant la victoire -pas plus Lora que les autres, mais il sait qu'il faut parfois appeler au combat sans espoir de vaincre ...
Sauf que cette fois-ci ... c'est la victoire. La grve est bien gnrale et les manifestations massives, la petite-bourgeoisie urbaine qui ne veut plus de dictature s'y joignant elle aussi. Le gnral Torres alors se proclame prsident et se fait ovationner au balcon de la place Murillo. Cependant les ovations se transforment progressivement en slogans, et les slogans sont : "Les ouvriers au pouvoir, les militaires dans les casernes, les gorilles au poteau" (dĠaprs Jean-Baptiste Thomas qui cite les mmoires du ministre de l'Intrieur de Torres, Gallarda Lozada). Torres en mme temps ngocie la reddition des putschistes -et leur garantit l'impunit totale, et la prservation intgrale de l'arme putschiste et gorilliste. Ce "militaire de gauche" se retrouve au pouvoir, essentiellement par un effet induit de l'action des masses urbaines, qui sont repasses l'action, et n'ont aucun moment agi en coordination avec le secteur de l'arme qui l'a promu.
Le "Commandement politique de la classe ouvrire et du peuple" responsable de cette situation sans l'avoir espr, se runit pour discuter de son attitude envers le gnral Torres et le gouvernement qu'il s'apprte constituer.
PCB et MNR appellent au soutien inconditionnel Torres. Tout le monde, dans le "Commandement politique", y compris Lora, avait d'abord envisag srieusement que Torres ou les aviateurs se trouvant en pril distribueraient des armes, mais ils n'en ont rien fait.
Par contre Torres propose le quart des ministres au "Commandement politique" -ce qui indique que le pouvoir considre celui-ci comme la reprsentation politique de la classe ouvrire et de la petite bourgeoisie radicale et qu'il faut l'intgrer, comme les "ministres ouvriers" en 1952. Le PCB flanqu du MNR dit qu'il faut accepter, Lechin intervient dans ce sens aprs une rencontre avec Torres le 7 octobre 18h, en compagnie du dirigeant PC Simon Reyes, mais ils hsitent y aller seuls de peur de se discrditer.
Torres propose alors carrment plus de la moiti des ministres. Il semble probable, en recoupant la lecture des diffrents rcits auxquels j'ai pu accder, mais pas absolument certain, que le POR a d'abord dfendu le rejet pur et simple de la proposition en se rfrant au mandat du IVĦ congrs de la COB, mais est rest isol sur sa position.
Il choisit alors de prendre part au dbat sur les conditions d'une ventuelle participation gouvernementale et contribue une surenchre de conditions : ministres choisis en commun par le Commandement politique et pas par le prsident, ayant un mandat impratif et rvocables tout instant, flanqus de commissaires politiques, propositions d'une liste de 24 personnalits "secondaires" comme ministres, les leaders connus en tant exclus. Les conciliabules durent 20 heures d'affile.
Que se serait-il pass si Torres avait accept toutes ces conditions ? Mais il retire son offre en expliquant que les gnraux feraient un nouveau putsch en l'accusant de s'tre livr au communisme, tout en ayant expliqu simultanment aux dits gnraux que s'ils ne s'alignaient pas derrire lui, il formerait un gouvernement rouge ...
De l'avis gnral, c'est la manire dont le POR
"manÏuvr" qui a interdit cette fois-ci la rdition d'un
"co-gouvernement". Selon une analyse rapporte par J.B. Thomas,
(Eduardo Fioravanti, L'esperianza della Assemblea Popolare in Bolivia, Jaca Books, Milan, 1973) la pression des masses n'aurait pas
suffi, car il y avait vacillation et tentation devant les propositions faites.
Remarquons pourtant que la manÏuvre victorieuse du POR a consist multiplier
les conditions pour aller au gouvernement, et pas au fait de refuser tout net
d'y aller. Par la suite, staliniens, lchinistes, dmocrates et nationalistes
de gauche le lui reprocheront violemment, affirmant qu'ainsi il affaiblissait
le gouvernement et aidait la raction fasciste. Mais commence alors, jusqu'au
23 aot, une phase o le POR est l'initiative de toutes les innovations
politiques l'chelle nationale.
Il n'y aura donc pas, cette fois-ci, de "co-gouvernement" (seul l'un des partis du "Commandement" en brise l'unit pour rejoindre le gouvernement, le FARO, ce qui a pour effet de lui saper toute base sous les pieds). Par contre le Commandement politique, tant donn la place que lui ont donn les masses et, d'une certaine faon, Torres lui-mme, ne peut plus se disperser et doit se maintenir. Le POR lui propose l'adoption d'une plate-forme revendicative en 17 points -dont je n'ai pas trouv le texte- qui est adopte.
Le sous-titre de Masas du 20 octobre est : "Le gouvernement Torres n'est pas celui des travailleurs." La bataille politique commence.
Le moment de prendre l'initiative.
Le 10 janvier 1971, Torres appelle les masses l'aide : il y aurait un complot fasciste et gorilliste. De manire prcise sur ce coup l, ce n'est pas trs clair. Lora crit : "Droite et gorilles n'ont pas cess de conspirer mais il arrivait aussi que le gouvernement annonce la dcouverte de complots trs anodins pour obliger certains syndicats l'appuyer." En occurrence l'annonce produit une grande mobilisation, et la FSTMB sur impulsion du POR a fait descendre environ 3000 mineurs La Paz, brandissant vieux fusils et btons de dynamite. Torres tente de les haranguer mais il est couvert de hues. Selon Masas du 18 janvier les mots dĠordre des mineurs sont : "Le socialisme et non le rformisme bourgeois ! Oui au gouvernement ouvrier et paysan ! Non au Front populaire capitulard et tratre ! " Dans son rcit la fois trs politique et trs vivant, Lora donne des mots dĠordre plus courts et plus simples : "Gouvernement ouvrier ! Vive le socialisme ! Fusillez les gorilles ! Dsarmement de l'arme ! ". J.B Thomas cite encore ce mot dĠordre mentionn dans Masas : "Assez de promesses, des armes ! " Le compte-rendu des faits est toujours un enjeu : Lora peste contre les reportages des "chrtiens de gauche" qui taisent l'exigence d'un gouvernement ouvrier par les manifestants !
Le lendemain, une manifestation sans doute beaucoup plus nombreuse des ouvriers des usines de La Paz reprend certains mots dĠordre des mineurs, Torres s'adresse eux et leur dit "Si c'est le socialisme que vous voulez, alors nous ferons le socialisme !", il est siffl et couvert.
Quelques jours plus tard, le 14 janvier, Torres prend un dcret instaurant la "co-participation ouvrire paritaire" dans les deux socits nationales, la COMIBOL (mines) et la YPFB (ptrole). Les compagnies sont gres paritairement par les reprsentants syndicaux et les techniciens et administrateurs, le tout avec un droit de veto au reprsentant de l'Etat qui prside les conseils d'administration. C'est sans doute cela, le "socialisme" annonc !
Ce dcret est bien accueilli par les travailleurs du ptrole qui n'ont jamais connu de cogestion ni de contrle ouvrier comme les mineurs. En outre il semble que leurs syndicats, fonds et domins par les ingnieurs, techniciens et cadres, aient t tout disposs grer la YPFB. Par rapport aux syndicats des mineurs, ils ont une image de "bourgeois" qui rappelle un peu celle des syndicats "de droite" de la socit vnzuelienne des ptroles qui s'taient opposs au rgime de Chavez au dbut des annes 2000.
Par contre le dcret est rejet dans les centres miniers, avec un sr instinct de classe, comme un pige visant associer les syndicats la gestion et leur en faire retomber la responsabilit sur le dos, dans un cadre qui reste contrl par le march mondial domin par l'imprialisme et cadr par l'Etat du capital. Commence alors le mouvement qui va revendiquer la "co-participation ouvrire majoritaire la COMIBOL".
Le rapport entre les masses et ce gouvernement en est-il au stade o il faudrait appeler son renversement, ce qu'une avant-garde des travailleurs et des couches impatientes envisagent ouvertement ?
Non, pas tout fait -tout est dans ce "pas tout fait" ! - car, premirement les travailleurs ne savent pas encore quoi mettre la place, deuximement la question de la menace gorilliste est prsente et dans ces conditions elle fait sans arrt pression pour soutenir, ou du moins chercher une entente, avec Torres, et troisimement parce que les rythmes sont diffrents entre secteurs de la population, comme le montre le dcalage entre syndicats du ptrole et des mines, et surtout le fait majeur que la paysannerie, majoritaire, est encore peu fort peu mobilise.
Mais la situation ncessite d'avancer, et le POR dcide de proposer au Commandement politique de se transformer en un organe plus affirm et plus tendu la base, qui sera de fait l'expression du front unique ouvrier, "noyau du front unique anti-imprialiste" mais non identique lui (c'est l l'interprtation de l'OCI, elle me parat juste, nous verrons plus loin que l'ide que s'en faisait le POR tait un peu diffrente). Cette proposition est d'abord combattue par le PCB et le PRIN d'une part, qui disent que cela risque d'aller l'encontre du soutien ncessaire Torres, et par le PC-ml maoste d'autre part selon lequel au contraire ce serait une tape trop longue, entretenant les illusions, et empchant le passage l'insurrection gnralise immdiate -dont il n'est pas trs clair si elle doit aboutir la prise du pouvoir ou la "guerre populaire prolonge". Dcision est cependant prise, le PCB s'y ralliant, de transformer le Commandement politique en une structure plus large qui se runirait le 1Ħ mai.
L'ide centrale est que l'organisme ainsi cr apparaisse comme la base possible de la formation d'un vritable gouvernement ouvrier et paysan. Ce qui signifie donc crer les conditions, non encore runies, d'un double affrontement futur dont il est encore impossible de dire dans quel ordre et combinaison il va se prsenter : le renversement du gouvernement et la destruction de l'arme. Masas du 8 mars explique que "le dveloppement de l'Assemble populaire en tant que pouvoir ouvrier ne signifie rien moins que la destruction de son gouvernement [de Torres]."
L'Assemble populaire.
Le texte distribu en tract et diffus dans la presse qui rsulte du dbat dans le Commandement politique est un texte de compromis, mais o les passages rdigs par le POR dominent trs largement. L'appellation "assemble populaire" elle-mme ne semble pas avoir t voulue par le POR, qui dans Masas du 15 fvrier parle d'un "organisme caractristiques sovitiques dfectueusement appel assemble populaire." On ne sait pas si le POR a propos ou non un autre nom -peut-tre "assemble-soviet". Dans ce texte le Commandement politique, d'une manire un peu confuse, annonce qu'il se transforme en Assemble populaire et en mme temps que l'Assemble populaire est convoque pour le 1Ħ mai La Paz :
" ... ni ses cts, ni au dessus, n'existeront des
organisations ayant plus de pouvoir qu'elle sur les masses boliviennes." Elle est dfinie comme "un front anti-imprialiste
rvolutionnaire dirig par la classe ouvrire, laquelle contrle 60% des
dlgus."
Deux autres documents, moins diffuss, sont adopts pour organiser la chose.
La Charte constitutive explique que pour exercer le pouvoir des masses populaires, la rfrence pour la manire de s'organiser doit tre l'exprience de la COB ses tout dbuts, en avril 1952. L'Assemble populaire cependant, est-il crit, ne dtient pas le pouvoir lgislatif, l'assimiler un parlement serait faire croire aux masses qu'elles sont dj au pouvoir, ce qui n'est pas le cas. L'autre raison pour laquelle il ne faut pas l'assimiler un parlement tient la nature du parlementarisme bourgeois, savoir que "La ralit dmontre que l'unique pouvoir effectif est l'Excutif" et que le parlementarisme n'est toujours qu'une "scne de thtre".
Par contre, est-il dit dans le projet de Statuts, "Toutes
les dcisions de l'Assemble populaire ont un caractre excutif et leur
excution est imprative de la part des organisations qui en sont membres :
celle-ci se fait par les mthodes propres de la classe ouvrire." ide que l'on retrouve dans la Charte : "L'Assemble
populaire excutera ses dcisions, en ayant recours aux mthodes propres de la
classe ouvrire, et au premier chef la mobilisation et l'action directe des
masses." Ou encore : elle a pour but "
... de trouver une solution aux problmes nationaux et d'utiliser ses forces pour
excuter ses dcisions."
Tout en se dfendant d'tre un parlement, il est noter que l'Assemble populaire va se runir dans les locaux du parlement, qui n'a jamais jou de rle important depuis des dcennies et qu'Ovando a dissous (dj le IVĦ congrs de la COB s'tait runi dans ces locaux).
Le PRIN, soutenu par le MNR avant son viction, avait propos contre le projet propos par le POR une transformation -assez nigmatique dans ses modalits- du Commandement politique en "Parlement", et que l'Assemble populaire ait pour rle de rdiger une constitution qui serait ensuite soumise rfrendum.
Le PCB de son ct dfendait une conception de l'Assemble populaire comme une sorte de chambre consultative devant conseiller, aider et pressionner le gouvernement.
Au niveau des appareils politiques, la position du POR n'tait en ralit pas majoritaire, mais elle avait l'appui de la masse et de tous ceux, dans tous les partis, pour qui tout simplement l'Assemble populaire devait tre un instrument de mobilisation, de lutte et de pouvoir populaire, et l'absence de coalition entre PRIN et PCB a facilit sa perce, la direction du PCB dcidant en dernire extrmit de soutenir le projet du POR.
Le 23 avril Torres fait savoir que l'Assemble populaire est illgale, ce qui lui vaut une dclaration affirmant que celle-ci n'a pas besoin d'tre lgalise par lui, tant elle-mme source de pouvoir.
La prtention exercer le pouvoir, prendre des dcisions et les appliquer est clairement affirme. LĠambigut voulue consiste dire que l'Assemble populaire va exercer un pouvoir, sans dire qu'elle veut prendre le pouvoir. Pour le POR c'est l'tape suivante que les autres composantes politiques chercheront combattre. Par contre il est dit explicitement que c'est dans la mesure o les masses s'organiseront dans son cadre et se mobiliseront que l'Assemble populaire exercera ou non un pouvoir effectif, dans une "dualit de pouvoir".
Cette formule sort de l'histoire de la rvolution russe de 1917 : la dualit de pouvoir c'est la cohabitation agite des soviets d'ouvriers, de paysans et de soldats et du gouvernement provisoire, qui a t tranche en octobre par l'limination de ce dernier, consquence de la conqute de l'hgmonie politique par les bolcheviks dans les soviets. En Bolivie en 1971 elle signifie qu'il va y avoir deux pouvoirs : le gouvernement Torres et l'Assemble populaire. Naturellement il pourrait arriver, selon les orientations politiques des diffrents courants prsents dans l'Assemble, les rsultats de leurs luttes et de leurs compromis, et la mobilisation des masses, qu'elle se retrouve la remorque de Torres ou qu'elle rdite avec lui une autre forme de "co-gouvernement". C'est d'ailleurs ainsi que l'entendent les lechinistes et le PCB. Mais ce n'est pas ce qu'annoncent les textes qui l'impulsent sur proposition du POR. Ils disent en fait trs peu de choses du gouvernement : juste que l'Assemble sera indpendante, ne demandera pas de "prsance", mais ne sera pas neutre, soutenant les mesures rvolutionnaires, agissant avec l'Excutif contre fascisme et imprialisme, s'opposant lui sur ses mesures antipopulaires. On peut voir l du "soutien critique", mais on peut aussi y voir l'affirmation d'un organisme prt devenir le pouvoir, car se constituant en tant que pouvoir.
Enfin, vritable verrouillage politique propos par le POR et approuv lui aussi, ce qui surprit pas mal de monde, par le PCB, suite quoi le Commandement politique ne pouvait que l'adopter quelles que soit les arrires penses des uns et des autres, l'Assemble fait sienne les Thses du IVĦCongrs de la COB (qui comprennent le refus du co-gouvernement et donc de toute participation ministrielle) et les organisations membres doivent les faire leurs, avec une ratification crite dans le cas des partis politiques, dont l'admission, sur la base de textes entirement publics, doit tre approuve par les deux tiers des membres.
Cette dcision entrane l'exclusion pralable de l'Assemble populaire du FARO, qui avait dj quitt le Commandement politique, et surtout du parti symbole du nationalisme bourgeois, le MNR, et elle ferme la porte la Gauche phalangiste (a existe ! ). L'exclusion du MNR se produit le 19 avril. Le secteur ouvrier du MNR La Paz, quittant ce parti, est tolr sous le nom de "Commandement ouvrier" (Comando laboral). De fait les partis bourgeois sont exclus.
L'Assemble populaire convoque pour une sance publique partir du
1Ħ mai au sige du Parlement La Paz aurait en principe 218 membres rpartis
en 3 et en fait en 4 groupes.
Les syndicats ouvriers dlgueront 19 membres pour la COB : 7 pour la direction nationale, 4 pour l'union locale de La Paz, 8 pour les unions dpartementale de provinces. Les fdrations syndicales ouvrires (qui constituent la COB par ailleurs mais qui sont directement reprsentes l'Assemble populaire) dlguent 4 membres chacune : FSTMB, Industrie, Transports-Energie-Communications, Btiment, Meunerie-Boulangerie, Imprimerie, Ptrole. Ce sont l des reprsentants choisis par les organisations syndicales, au nombre de 47.
Mais s'y ajoute, pour chacune des fdrations, un certain nombre de dlgus lus en assembles gnrales directement : 1 dans l'Imprimerie, 8 dans le Ptrole, 9 dans le Btiment, 13 dans les Transports-Energie-Communication, 20 dans l'industrie et 34 chez les Mineurs, soit 85 dlgus d'assembles gnrales ou, dans le cas des professions nationales peu concentres, d'assembles de dlgus de bureaux, sections ou chantiers.
Un point n'est pas trs clair : savoir si ces assembles gnrales runissent tous les travailleurs ou seulement les syndiqus. Au moins dans le cas des mineurs, nous savons que cela revient au mme et que leurs assembles ont tendance, par le biais des femmes et des professions connexes la mine, s'tendre toute la population de leur centres.
Ces deux groupes forment la premire catgorie statutaire de dlgus, celle des "organisations ouvrires".
La seconde catgorie (52 membres) est celle des "organisations de la classe moyenne" dont une majorit sont des reprsentants de syndicats de salaris dans le fonctionnariat ou l'aristocratie ouvrire : 8 chauffeurs, 5 universitaires -sans doute lus directement par les assembles de professeurs-, 4 instituteurs urbains, 3 employs de banques, 2 instituteurs ruraux et 2 journalistes, et 1 reprsentant pour chacune des catgories suivantes : tlcommunications, sant, agents des universits, employs de l'Etat, du commerce, des municipalits, de l'htellerie, de la radio-tlvision, des instituts de formation professionnelle.
S'y ajoutent les tudiants : 14 reprsentants de leur "Comit Central Rvolutionnaire" qui seront lus directement par les assembles gnrales, 4 reprsentants de la CUB, un lycen reprsentant une "Confdration Nationale des Etudiants du Secondaire".
Les professions librales : 3 artisans, 1 reprsentant des artistes et crivains -c'est Alandia Pantoja, le vieux peintre muraliste membre du POR-, 1 des cinastes, 2 pour les autres professions librales. Et 4 dlgus des coopratives minires.
La troisime catgorie est celle des organisations paysannes (23 membres seulement) : 18 paysans de la confdration indpendante, mais minoritaire, le BIC, et 3 reprsentants des coopratives, 1 reprsentant d'une Fdration indpendante des colons rcemment cre, 1 vtrinaire.
Restent les 11 dlgus porte-paroles des partis politiques : deux chacun pour le PRIN, le POR, le PCB, le PC-ml et les "Dmocrates chrtiens rvolutionnaires" et 1 pour le groupe Espartaco. Naturellement les partis peuvent aussi tre prsents indirectement par le biais de dlgus syndicaux et autres.
La bataille pour la ralisation effective de l'Assemble populaire commence dans les syndicats en mars-avril.
Le congrs des travailleurs de la restauration les 19-22 mars adopte les thses du IVĦ congrs de la COB en y ajoutant une motion de dfiance envers le gouvernement Torres.
Une fdration des "mtiers", groupant petits commerants et artisans, se forme et atteint vite les 120 000 adhrents ; son congrs les reprsentants du gouvernement et le PRIN s'opposent l'alignement sur les thses de la COB et l'affrontement est virulent. 3 dlgus sont lus pour l'Assemble populaire : un MNR, un PRIN et un sympathisant dclar du POR, Alejandro Grover, soutenu par les fdrations des Tailleurs, des Chapeliers, des Photographes et la fdration rgionale de Tarija (notons que ce nombre de 3 dlgus ne cadre pas avec les quotas accords ci-dessus aux "organisations de la classe moyenne") (tout ces renseignements proviennent de la thse de J.B. Thomas).
Le jour fix pour la runion, le 1Ħ mai, tout cet chafaudage est loin d'tre au point ; Lora laisse percer un certain dsapointement dans son rcit-analyse, supposant qu'un excs de confiance des masses les avaient conduit laisser agir les appareils syndicaux qui, justement, n'avaient pas trop agi, pour former l'Assemble populaire dont l'ide avait acquis une grande ... popularit.
Lechin appelle diffrer la formation de l'Assemble et ne pas s'installer au sige du Parlement que le gouvernement dclare avoir interdit d'accs. Une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes se forme laquelle Lechin est mis de force en tte, laquelle Torres vient rendre visite mais ne s'attarde pas, et les manifestants dcouvrent que le sige du Parlement est libre et non gard et en prennent symboliquement possession. L'ouverture effective de l'Assemble est bel et bien reporte, mais pas sine die comme l'avait tent Lechin : au 24 juin, jour anniversaire du massacre de la Saint Jean. En fait, jusqu' cet appel du 1Ħ mai, la cration de l'Assemble populaire n'tait pas acquise ; c'est partir du 1Ħ mai que son existence ne peut plus tre vite par les forces politiques autres que le POR qui, toutes, s'en seraient bien passes
Fin mai, le PCB reoit la visite du dirigeant du PC chilien Volodia Teitelbaum pour son congrs, en tant que reprsentant tutlaire du "mouvement communiste international". Le chef du PC chilien appelle les Boliviens faire comme au Chili, une Unit populaire qui va jusqu' la droite dmocrate-chrtienne et est appele aller jusqu' l'arme (en 1973 Pinochet entrera au gouvernement Allende quelques mois avant le coup d'Etat, sur les instances du PC). Au mme moment le ministre de l'Intrieur de Torres dnonce Masas pour avoir, en janvier, publi un article de soutien aux conseils ouvriers de Stettin, en Pologne, menaant ainsi les relations extrieures de la Bolivie avec le "camp socialiste" !
De haut en bas du PCB, les mises en garde pleuvent contre l'alignement sur "les trotskystes". Il semble qu'une rupture avec l'Assemble populaire ait t discute, mais que le PCB ait estim la chose cette tape impossible. Sur le terrain, selon Lora, toute une frange de militants se donnent fond dans sa construction et sont d'accord pour marcher avec le POR.
C'est la volont de ces militants et celle, systmatique, du POR, qui surmonte encore dans la premire quinzaine de juin les accs de rticence et le manque d'empressement de pas mal de responsables syndicaux organiser les lections de dlgus. Pour les fdrations de la COB la dsignation se fait par lection dans des congrs syndicaux, et pas par dcision des seules instances.
Au congrs des mtallurgistes de la rgion de Potosi, qui regroupe prs de 900 dlgus -ce qui signifie un trs haut niveau d'organisation des travailleurs compte tenu de leurs effectifs : aucun syndicat europen ne ferait aujourd'hui de tels congrs de base ! - la direction est renouvele au profit d'un autre sympathisant dclar du POR, Julio Garcia, galement secrtaire de l'union dpartementale de la COB.
Durant les mmes semaines, le gouvernement prend des mesures "anti-imprialistes" consistant expulser un certain nombre d'agents du Pentagone, ce qui est jug insuffisant par la COB. Le 13 juin en raction ces mesures, un rassemblement Siglo XX, est lanc et approuve le mot dĠordre de "co-participation ouvrire majoritaire de la COMIBOL" et des revendications de contrle ouvrier sur les secteurs clefs et les principales entreprises, comme tant les vritables mesures "anti-imprialistes" vraiment dcisives.
Finalement les dlgus arrivent, au nombre final de 222. Cette lgre augmentation du nombre de dlgus s'explique d'une part par l'admission de deux reprsentants du groupe ouvrier ayant quitt le MNR, le Comando laboral, d'autre part -c'est une supposition- par l'augmentation du nombre de dlgus des commerants et artisans qui sont en train de s'organiser en masse -signe de la mise en mouvement des profondeurs de la socit. Ces dlgus souvent ne sont pas tout seuls mais sont suivis d'autres reprsentants et militants, de collgues, de parents, d'observateurs, de sorte que cette runion, publique, capte toute l'attention de la nation, qu'elle revt de fait un caractre national
Soudain se rpand, encore, la rumeur d'un coup d'Etat. De nombreuses rumeurs disent -car les dirigeants qui les propagent ne se mettent pas en avant- qu'il faut nouveau ajourner, ou mieux encore, il faut renoncer "pour ne pas provoquer la raction" : dernire manÏuvre pour empcher la runion du "soviet suprme", comme l'a surnomm la presse de droite ...
Mais, ce 22 juin 1971, l'Assemble populaire commence ses travaux.
Le dbut des travaux de l'Assemble populaire.
L'ouverture de l'Assemble populaire achoppe tout de suite sur le problme de la "prsidence" laquelle Lechin comme prsident de la COB se propose. Trois jours de palabres rptent alors, en mieux ou en pire, le IVĦ congrs de la COB pour aboutir au mme rsultat. Plusieurs candidats sont prsents contre lui : Victor Lopez, dirigeant, sans parti, du syndicat de Siglo XX, Humberto Pabon, ouvrier de l'agro-alimentaire, membre du PCB et secrtaire de la fdration de l'Industrie, et Francisco Mercado, du Comando laboral issu du MNR dont on dcouvre qu'il a une forte "fraction" dans la salle -53 dlgus dĠaprs Fioravanti, cit par J.B. Thomas. Filemon Escobar dnonce lui aussi Lechin, sans se prsenter contre lui -jÔen reparlerai plus loin-, et Lechin est finalement lu.

A gauche : A. Lechin
Le 23 juin est mis en place une sorte de directoire devant diriger les dbats, sous la prsidence de Lechin. Filemon Escobar (POR) est lu porte-parole de l'Assemble et une commission politico-militaire est forme, confie Alandia Pantoja (POR). La veille, ds l'ouverture, a t adopte l'unanimit une rsolution "Grve gnrale contre la conspiration", indiquant, sans plus de prcisions, qu'en cas de coup d'Etat l'Assemble populaire se transformera en "Direction politique et militaire des masses en lutte et combattra pour expulser du pays dfinitivement la droite, le fascisme et l'imprialisme." La commission politico-militaire doit s'occuper des conditions mettre en Ïuvre pour que cette ventualit russisse le cas chant, c'est--dire concrtement, et en dehors des sances publiques, d'tudier la reconstitution des milices ouvrires et les pistes pour se procurer des armes.
La question des armes et du danger militaire est bien prsente l'esprit des dlgus puisqu'elle est aborde tout de suite, interrompant les palabres sur la "prsidence" de l'Assemble. La seule dcision prise officiellement est la formation de cette commission. Guillermo Lora insiste beaucoup sur cet aspect : nous savions, crit-il souvent, qu'il allait falloir se battre, mais quand les masses dcident de s'armer, elles s'arment, et rien ne sert de crer des commandos par avance comme le voulaient les guvaristes, les maostes et les "pablistes'" (le POR Combate), tous ces "petardistos" -ces adeptes de la "ptarade". Il ajoute que des plans d'armement taient en marche, dont il ne peut pas dire plus pour des raisons de scurit.
Le fait de confier cette tache une commission prside par Alandia Pantoja a une grande porte symbolique : il incarne la continuit avec la naissance de la COB et la faon dont la classe ouvrire a su s'armer et dfaire l'arme de l'Etat bourgeois en avril 1952. D'un autre ct, ne traduit-elle pas un certain "quitisme" ? Alandia Pantoja est un fidle de Guillermo Lora, mais aussi une figure de la vieille COB et un ami de la plupart de ses dirigeants, il est au cÏur de tout le mouvement ouvrier bolivien, saura tĠil impulser l' "audace" "quand vient l'heure de l'action" ? Ce sont l des questions que l'on peut se poser, auxquelles nous n'avons pas la rponse et qui demandent d'autres investigations.
Une autre dcision prise ds le dbut des travaux est la formation de commissions d'enqute sur les crimes des militaires, tout spcialement sur les meurtres de Csar Lora et de Che Guevara, et de faire condamner les coupables par une justice du peuple lui-mme. Ces dcisions dmocratiques sont donc en mme temps une dclaration de guerre aux gorilles ...
Les courants extrioriss par rapport l'Assemble populaire.
La mise en route des dbats suscite le dsir d'en tre es qualit pour les organisations qui n'ont pas contribu crer l'Assemble populaire. L'ELN guvariste a de loin l'attitude la plus folklorique : elle fait solennellement savoir qu'elle prend en charge les affaires militaires et place l'Assemble sous sa protection ... et sa surveillance. On comprend Guillermo Lora : "Et ces petits bourgeois, qui va les surveiller ? " En fait l'ELN est, de toutes les organisations, la plus absente et extrieure aux travaux de l'Assemble et son expertise militaire ne servira strictement rien quand viendra le putsch. Ses charges d'explosifs poses a et l servent par contre la provocation militaire.
Le POR Combate demande tre intgr comme tel dans l'Assemble mais n'obtient pas le vote ncessaire des deux tiers, le PCB et le POR s'y tant opposs tous deux. Inutile de dire que cet pisode a nourri la haine fractionnelle de Moscoso et du SU envers les "rformistes" du POR qui se sont allis aux "rformistes" du PC ! Outre des raisons galement "fractionnelles", l'attitude du POR envers son homonyme dclass peut se dfendre : seuls les partis ayant particip et adhr formellement au processus qui va du IVĦ congrs de la COB l'Assemble populaire, mme si ce sont des appareils bureaucratiques qui ont d le faire parce qu'ils organisent encore les masses, y ont son avis leur place, d'autant qu'il est dj assez compliqu d'y manÏuvrer avec les appareils prsents pour ne pas se compliquer un peu plus les choses ...
Ceci tant, le POR Combate est prsent dans l'Assemble populaire par l'intermdiaire de dlgus paysans, Tomas Chambi, responsable des groupes d'autodfense du BIC, et Casanio Amurrio, lu vice-prsident de l'Assemble populaire, en tant que paysan, le 25 juin (selon la brochure de la Ligue communiste Bolivie les leons dÔaot 71 Ç Lora È et le PC sÔy seraient opposs). Ce sont l des positions importantes conquises dans la petite organisation paysanne indpendante. DĠaprs le texte "Bolivie" du XĦ congrs mondial de la IVĦ Internationale-SU (1974), le POR Combate est aussi prsent dans le syndicat de la farine (agro-alimentaire) et participe des occupations de terres Santa Cruz de la Sierra. Se confirme ici l'impression que le POR Combate a prserv des lments d'une politique ouvrire, malgr le gurillrisme du SU, et que ses flirts guvaristes, pris au srieux par lui, l'ont incit un vrai travail paysan par lui-mme tranger au guvarisme. On ne saurait l'amalgamer purement et simplement l'ELN. Mais pour le SU cette date, la Bolivie a t remplace comme "picentre" par l'Argentine et sa section fort stalinisante, le PRT-ERP : les actions de terrorisme urbain de ces derniers sont bien plus allchantes pour les journalistes de Rouge que le mouvement de toute la classe ouvrire bolivienne !
Le POR Combate a fortement volu et oscill propos de l'Assemble populaire : absent du processus de sa formation, il commence par la mpriser, dclare ensuite qu'elle n'est pour lui qu'une tribune et rien de plus, puis va finir par appeler ce qu'elle devienne "le gouvernement ouvrier et paysan", tout en expliquant qu'elle a absolument besoin d'un "'instrument politico-militaire" organis part et en dehors d'elle, manire de se raccrocher encore la ligne du "IXĦ Congrs mondial", et en agissant pour lÔlection directe des dlgus et la concrtisation des tendances Ç sovitiques È. Une partie du discours de ce parti consistait annoncer un coup d'Etat -ce qui n'tait pas bien difficile, tout le monde en parlait- et annoncer que la rpression serait terrible ce qui permettrait la lutte arme de longue dure de commencer ce moment l : "les mecs, on va se faire battre, et l la vraie lutte pourra commencer ! ".
Le POR posadiste se rveille lui aussi et est galement conduit, d'autant qu'il ne pse gure (il thorise le fait que Torres va transformer la Bolivie en "Etat ouvrier", ce qu'il avait d'ailleurs dj attendu d'Ovando ! ).
L'Assemble populaire, les mines, l'Universit et les paysans.
Les questions pralables tant rgles, les deux grands sujets de
dbat, et de dcisions, de l'Assemble populaire, jusqu' la fin de sa premire
session le 7 juillet, sont la "co-participation ouvrire majoritaire dans
la COMIBOL" et "l'Universit unique".
Les critiques gauchisants sur place, maostes, chrtiens,
guvaristes et "pablistes", et beaucoup de commentateurs se sont
tonns de cet intrt pour des questions qui, vues de loin, peuvent sembler
techniques et secondes et qui, selon certains, prouveraient le caractre
"bureaucratique" de l'Assemble. Dans la brochure de la Ligue
communiste franaise sur Ç les leons È de la Bolivie, ce point est
une sorte dĠabcs de fixation : Ç La prise du pouvoir ne passe pas par
la cogestion de la COMIBOL, mais par lĠarmement du proltariat et des paysans. È
Les rponses de Guillermo Lora ce sujet sont assez convaincantes, bien qu'il s'y ajoute des arguments qui le sont moins. Tout d'abord, fait-il remarquer, le fait que des questions apparemment "petites", quotidiennes, mais touchant justement l'organisation concrte de la vie sociale, soient abordes, et pas abordes pour en parler dans le vide la manire parlementaire ou la manire gauchiste, mais pour prendre des dcisions et les mettre en Ïuvre que cela plaise ou non la classe dominante et au gouvernement, est le signe que les plus larges masses commencent intervenir pour matriser leur propre destine. Ensuite, ces deux questions ne sont pas marginales et secondaires si l'on connat la ralit bolivienne, mais elles concrtisent la monte de la perspective de la prise du pouvoir par la classe ouvrire.
En ce qui concerne la COMIBOL, cette revendication lance par l'assemble runie Siglo XX le 13 juin vise, ce que sa formulation ne fait pas immdiatement deviner, faire de l'assemble syndicale l'autorit suprieure dans l'entreprise, ce qui dans le contexte bolivien de 1971 veut dire impuissanter compltement le gouvernement en matire conomique et pose aussi, en relation avec l'exigence d'intgration verticale de l'industrie minire, la question du pouvoir politique de la classe ouvrire laquelle elle ouvre la voie. Le mouvement lanc le 13 juin et amplifi par l'Assemble populaire va se diriger vers un dbut de vritables "soviets" dans les rgions minires. Ceci dit, on a aussi chez Lora l'ide que la nationalisation, dans un pays domin et la diffrence des pays imprialistes, est une mesure par essence progressiste.
En ce qui concerne l'universit, la formule "Universit unique" recouvre l'ide d'un contrle ouvrier et syndical de l'universit, conu comme ncessaire pour la rendre rellement indpendante des entreprises, de l'Etat et de l'Eglise, et y mettre fin aux pratiques de mandarinat, de caciquisme et de clientlisme. L'impulsion vient aussi des rgions minires, o un "co-gouvernement ouvrier majoritaire" est impos l'universit Tomas Frias de Potosi, avec un conseil qui dirige l'universit compos pour moiti de 19 reprsentants des syndicats ouvriers, pour un quart de 8 lus enseignants et un quart de 8 lus tudiants, liquidant l aussi toute reprsentation de l'Etat bourgeois. Sans doute cette volont de dvelopper l'universit sur le plateau minier est-elle lie l'aspiration l'alphabtisation et l'ducation populaire. C'est Filemon Escobar qui rapporte sur cette proposition.
Elle rencontre cependant de fortes rsistances. D'abord elle constitue, consciemment, un dpassement des vieux combats historiques pour l'Autonomie universitaire, ceux du jeune Jos Aguirre Gainsborg par exemple, car cette "universit de demain" n'est plus autonome, mais sous le pouvoir de la classe ouvrire. Ensuite, trs explicitement chez Guillermo Lora, il y a, ct d'un coup de chapeau la mobilisation des tudiants, une mfiance reposant sur l'ide que les tendances foquistes et autres auraient un vivier naturel chez eux cause de leur caractre "petit-bourgeois". L'Universit unique de la FSTMB et du POR, c'est en ce sens un peu la rplique ouvririste la thmatique gauchiste des "zones libres" et autres "zones autonomes" fictives, avec un ct revanchard et vexatoire qui a t peru comme tel. Une grande partie des tudiants sont pour contrler eux-mmes l'universit, pas pour passer sous un contrle extrieur fut-il ouvrier. Deux courants mnent la bataille dans l'Assemble populaire contre la proposition de Filemon Escobar : le MIR et les maostes. Une fois le vote acquis, ces derniers dclarent ne pas l'accepter et distribuent des tracts l'entre de l'Assemble la qualifiant de colloque de bureaucrates rformistes, tout en continuant d'y siger.
Un autre point sur lequel chrtiens et maostes, et certains partisans du MNR, prennent l'offensive est l'exigence d'une reprsentation paysanne beaucoup plus forte dans l'Assemble populaire, les uns dfendant la reprsentativit du BIC, illusoire par rapport la masse de la paysannerie, d'autres annonant la venue prochaine d'importants bataillons paysans, d'autres encore proposant que l'Assemble populaire appelle la masse des paysans lui envoyer des reprsentants. Lora et Escobar sont intraitables sur ce point (peut-tre le second s'est-il pos des questions qui vont germer lentement dans son esprit) : d'abord ils considrent que l'ide de l'alliance ouvriers-paysans sous la conduite des ouvriers implique une prminence effective de ces derniers dans les organes du pouvoir populaire, ensuite ils estiment que la mobilisation de la paysannerie bolivienne n'en est qu' ses dbuts.
Sur ce point, la thse de J.B. Thomas inflchit cette analyse : la mobilisation paysanne est d'ores et dj plus importante que ne le pense la totalit des partis reprsents directement ou indirectement l'Assemble populaire (sauf peut-tre, ajouterais-je, le POR Combate), mais pour s'en rendre compte il leur aurait fallu ne pas sous-estimer la paysannerie d'une faon gnrale, et comprendre que certaines de ces mobilisations se faisaient soit dans le cadre de la centrale paysanne tatise, soit dans celui d'institutions indiennes traditionnelles. Guillermo Lora, dans De l'Assemble populaire au coup d'Etat fasciste, remarque la monte soudaine, courant 1971, des discours indignistes. Ce fait attire notre attention connaissant la suite de l'histoire bolivienne. Lora affirme que ces thmes sont lancs par les agents gouvernementaux dans les organisations paysannes officielles pour faire pice au prestige naissant de l'Assemble populaire : l'hgmonie de la classe ouvrire serait ainsi oppose une suprmatie raciale de la majorit numrique indienne du pays. Il n'y a pas de raisons de mettre en doute ce qu'crit Lora sur ce dbut de manipulation du sentiment indigne, rel, par l'appareil d'Etat. Mais c'est aussi dans ces semaines qu' l'universit de La Paz des tudiants aymaras crent, le 12 aot, le mouvement Tupac Katari appel prendre, plus tard, une certaine importance et servir d'incubateur l'idologie indigniste qui prosprera en Bolivie partir de la fin des annes 1990.
L'Assemble se spare le 7 juillet, aprs avoir dcid la
restauration de plusieurs fresques d'Alandia Pantoja dtruites sous Barrientos,
convoque sa nouvelle session pour le 7 septembre, et dcide de s'largir des
centaines, voire des milliers de dlgus en appelant des lections et des
assembles populaires rgionales dans tout le pays. Sur proposition du POR, est
vot l'unanimit l'exigence que les dlgus soient pays par leur employeur
durant la priode des sessions.
Quelques jours plut tt, le prsident Torres a renonc son discours sur l' "illgalit" de l'Assemble et a dclar qu'il esprait qu'elle serait une prfiguration de la future "grande assemble nationale" dont le pays a besoin. Mais l'initiative politique lui a chapp : le pays va s'engager peu peu dans la construction des structures du pouvoir ouvrier et paysan, pendant que l'arme discrtement et efficacement prpare le coup dcisif pour en finir avec cette monte.
Quelques semaines ...
Entre le 7 juillet et le 19 aot, le pays est de plus en plus occup par la prparation de la seconde Assemble populaire qui s'annonce comme beaucoup plus puissante. Le mouvement qui se produit peut se rpartir dans les trois secteurs clefs des mines, des universits et de la paysannerie.

La montagne du Potosi
Des Assembles populaires rgionales se tiennent Riberalta, Tupiza, Camiri, Oruro, Cochabamba, Uyuni, Potosi nord (Llalagua), le reste du secteur de Potosi, et le "bastion de la raction" Santa Cruz de la Sierra o nat un mouvement paysan nergique. Quelques traits saillants les caractrisent. La question de plus en plus pose est celle des armes. Les dlgus sont massivement renouvels, et il semble que tout en produisant le remplacement d'une partie de ses propres dlgus, ceci favorise fortement la reprsentativit du POR. Au del de ce renforcement du POR l'ensemble des dlgus, quels que soient les apparentements politiques dont ils se rclament ou non, semblent beaucoup plus radicaux. Et, dans les centres miniers, l'objet des assembles qui se tiennent ne consiste pas seulement entendre le compte-rendu des dcisions de l'Assemble populaire nationale sur la COMIBOL, mais mettre en pratique localement celles-ci.
Dans les universits, un congrs tudiant national se tient Trinidad fin juillet, lui aussi tourn vers la dsignation de ses dlgus la prochaine Assemble populaire. Les "partis universitaires" chrtiens de gauche et maostes semblent marquer des points sur la base de l'opposition l' "Universit unique" et la direction poriste subir un isolement relatif.
Dans les campagnes, le congrs de la fdration officielle des paysans, le 2 aot, voit les brches clater : le "pacte paysan-militaires" est rejet, vnement important mme si bien des choses restent confuses.
Selon J.B. Thomas, il y avait une certaine distance initiale entre l'Assemble populaire, forme par des tats-majors, et le mouvement d'en bas, en particulier la grande vague d'occupations sauvages -de terres, d'entreprises, de locaux administratifs et bancaires- que connat tout le pays, laquelle le PCB et le PRIN s'opposent vainement -et dans laquelle certains militants populistes ou gauchistes, chrtiens, maostes, sont "comme des poissons dans l'eau". C'est selon lui l que rsidait une faiblesse structurelle du "premier soviet d'Amrique latine", en relation troite avec la sous-reprsentation des paysans et l'"ouvriro-centrisme" du POR et de beaucoup de responsables de la COB. Or il apparat que c'est prcisment ce hiatus qui commence tre surmont partir du retour des dlgus dans leurs mines, bureaux, chantiers, localits ... La Bolivie est sur la voie qui la couvrira de soviets.
De soviets dsarms.
Quatre journes.
Le rsum des faits qui suit repose sur la thse de Jean-Baptiste Thomas, et sur l'article de Guillermo Lora, La contre-rvolution d'aot 1971, traduit dans La correspondance internationale de mars 1972.
Le jeudi 18 aot, Santa Cruz une manifestation phalangiste et de la droite du MNR appele pour protester contre l'arrestation de gros propritaires et d'officiers crase avec l'aide de la police et de l'arme la milice de l'Assemble populaire locale, incendiant la radio de la COB. Banzer, qui sera le dictateur du pays dans quelques jours, fait partie des arrts librs de force. Ces arrestation taient intervenues quelques jours avant, suite une manifestation provocation le 15 aot, l'occasion de ... l'Assomption de la vierge Marie.
Ce jeudi 18, le pays entier comprend qu'il se passe quelque chose de grave mais souffre de la dsinformation. L'Assemble populaire de Oruro dcrte la mobilisation gnrale et les centres miniers commencent ragir.
Le vendredi 19 aot, le gouvernement reconnat qu'il y a un coup d'Etat, le minimise considrablement et dcrte l'tat d'urgence. Le Commandement politique de l'Assemble populaire se runit et est d'abord paralys par l'offensive des partisans de la lgalit tout prix, PC en tte, s'opposant a priori la saisie d'armes. Mais le commandement militaire d'Alandia Pantoja largi des reprsentants des partis prsents es qualit l'Assemble populaire se base au local de la COB. Les mineurs de Siglo XX entreprennent de s'armer. Les "Rangers" (militaires) Santa Cruz prennent d'assaut le dernier bastion de rsistance, l'universit, et font un carnage. Dans les premires heures de la nuit la majorit des rgiments se prononcent pour les golpistes, dont Banzer, qui vient d'chapper un attentat Santa Cruz, se prsente comme le chef. A 23 heures le Commandement politique lance un appel la grve gnrale dont le communiqu accuse au passage le gouvernement Torres d'avoir fait le jeu des golpistes.
Le samedi 20 aot une puissante manifestation La Paz se droule, trop confiante car les masses ont le souvenir de leur victoire des 6 et 7 octobre 1970. Lechin y est siffl et apparat compltement harass. Alors qu'il avait dcrt que la manifestation se rendrait devant le sige du gouvernement pour lui apporter son soutien, elle s'en dtourne et se rend devant les locaux o devait se runir l'Assemble populaire le 7 septembre. Pendant ce temps les dtachements ouvriers en camion se rendant Oruro constatent que la ville a t prise par les Rangers pendant la nuit, ils dcident de se regrouper autour des usines et des mines et d'envoyer une dlgation La Paz.
A 20 heures une dlgation compose de Lechin, Guillermo Lora, Mercado du Comando laboral, Reyes (PCB), Eid, nouveau recteur lu de l'universit, Lopez, dlgu de Siglo XX, va exiger des armes de Torres. Celui-ci refuse, arguant que les rgiments constitutionnels sont mme de reprendre Oruro. Selon Lora, le mandat de la dlgation tait de dire Torres "que s'il ne respectait pas sa promesse de distribuer des armes l'Assemble populaire suivrait son propre chemin" autrement dit chercherait s'armer directement. On ne voit pas bien quelles sont ces promesses de Torres : peut-tre ses propos tenus face aux manifestants la veille ? On peut supposer que pour Lora le sens de cette dlgation est d'ouvrir la voie la recherche d'armes par la masse des travailleurs en levant les illusions sur Torres, mais ce n'est pas absolument clair car la possibilit de voir des armes distribues ne saurait tre exclue, et cela s'est effectivement produit de la part de militaires totalement engags aux cts de Torres et se sachant condamns en cas de victoire de Banzer. Le ministre de l'Intrieur Gallardo effectue une distribution de fusils aux militants du MIR qui en redispatchent une partie. On ne saurait reprocher aux militants du POR d'avoir tent fond d'obtenir des armes par cette voie ; la question est celle de leur action, ou non, pour inciter le plus rapidement possible les masses s'armer, avant et pendant le putsch.
Or, les dlgus de Oruro parvenus La Paz acceptent de croire aux propositions de Torres de reprise de leur ville par les rgiments "fidles", opration au nom de code tristement potique Cien pis-Aquilida Voladora, Ç Cent pieds -Petit aigle vole È. Arrivent ensuite les dlgus de Siglo XX et de Huanuni, qui sont au POR, qui expliquent ce qui s'est pass dans la montagne, mais dcident de remonter pour faire sortir les bataillons ouvriers de leurs bases dans l'espoir de faire la jonction avec ces rgiments fidles. Lesquels ont rejoint les rebelles ... Dsinformation maximale : la radio gouvernementale les trompe en leur cachant le fait.
Sur la base de ces fausses nouvelles, les dlgus des milices Siglo XX dcident l'attaque de Oruro, mais les premires rencontres entre l'arme et les dtachements de mineurs, au petit matin du dimanche 21 aot, mettent ceux-ci en droute, avec des morts, devant la supriorit technique de la troupe. Les militants du POR des hauts plateaux, ne pouvant faire autrement, dcident alors le repli stratgique systmatique en vue d'viter les combats et de prserver autant que possible les forces de la classe ouvrire. Leur dcision est essentielle : malgr tout en agissant ainsi, ils prservent les syndicats, vitent une occupation des centres miniers du type de ce qui s'tait pass sous Barrientos, et prservent les positions pour la rsistance ouvrire de toute la dcennie 1970.
A La Paz, le gouvernement est en train d'exploser, la majorit se
ralliant aux golpistes et suppliant Torres de capituler, les ministres de
l'Intrieur et de la Sant allant se mettre sous la protection de la COB et
permettant sans doute quelques distributions supplmentaires d'armes. Quelques
milliers de manifestants, appels en vue de participer des combats arms, se
rassemblent et reoivent des fusils Mauser et des stocks d'armes abondantes
mais dfectueuses, datant de la guerre du Chaco, pris aprs l'assaut des locaux
de l'Intendance de guerre que les soldats qui la gardaient n'ont pas dfendue.
Le ministre de la Dfense, ralli aux golpistes, fait mitrailler la foule. Le
ralliement des principales casernes Banzer et l'apparition de francs tireurs
phalangistes -on dirait aujourd'hui des snippers- sur les toits sment panique
et confusion. Torres s'enfuit dans la soire l'ambassade du Prou, mais la
colline de Laika, position stratgique, est reprise pendant quelques heures par
des groupes ouvriers et l'appareil militaire clandestin du MIR, qui avait
bnfici le premier des armes lches par le ministre de l'Intrieur. Lora
fait l'loge de ces groupes d'ouvriers et d'tudiants qui parviennent
s'emparer des positions de mitrailleuses qui avaient fait feu sur le peuple.
Mais le soir les chars attaquent, semant "terreur et dsolation". Lora veut reconstituer le "Commandement politique" pour
reformer l'unit des rangs, il retrouve Lechin et Pantoja et les runit, mais
ce qui reste du "Commandement" ignore la situation de chaque
quartier. Ils tentent de se replier sur les locaux de la FSTMB mais l'arme
assige ceux-ci, ralentie par les charges de dynamites de mineurs de Milluni
descendus la rescousse. Ils entrent dans la clandestinit pendant la nuit,
pour se retrouver bientt rfugis au Chili.
Le lundi 22 aot les combattants de la colline Laika sont dfaits par l'aviation. L'autre poche de rsistance de La Paz, l'universit, est prise d'assaut dans la journe, avec de nombreux morts, bien que l'arme "se retienne" du fait de la prsence de camras et d'observateurs internationaux ; les btiments centraux rsistent encore. Les Phalangistes s'emparent des locaux du syndicat lycen, la Confdration des Etudiants du Secondaire, et s'y installent.
Dans l'aprs-midi, Banzer vient parler au peuple. Une foule norme, silencieuse jusque l, de petits bourgeois, fonctionnaires, patrons, retraits, domestiques, militaires, coquettes et lumpens vient l'acclamer.
A La Paz et dans tout le pays, des commandos en jeeps de militaires, pistoleros, phalangistes et membres d'un MNR "rnov" dont on apprend bientt que le vieux chef, l'ancien bonaparte de 1952, Paz Estenssoro, est de retour, munis de listes noires, vont enlever les militants et les conduire dans des prisons prives et des centres de torture.
Cependant, dfiant l'tat de sige, les mineurs et la population de Catavi, Siglo XX, et le jeudi 25 encore de Llalagua, se rassemblent rapidement et adoptent des dclarations qui disent que le syndicat n'est pas mort, le syndicat vivra, le syndicat sera toujours l. Les militants du POR qui sont ici l'initiative compltent par ces actions le "repli en bon ordre" qu'ils ont opr in extremis.
Le mardi 23 une commission forme par la Croix Rouge, l'archevque et des diplomates ngocie la sortie des occupants du centre de l'universit, qui votent avant de se sparer une rsolution de fidlit aux principes de la rvolution universitaire de 1970 et de l'autonomie universitaire (notons au passage qu'ils ne parlent pas d' "universit unique"). Les universits seront nouveau, de faon plus discrte (moins de camras et de photographes) et plus violente, prises d'assaut par l'arme en janvier et fvrier 1972.
Il y eut entre 4000 et 6000 morts.
Notons que le parti qui paye le plus lourd tribut en morts au combat par rapport ses effectifs est certainement le POR Combate : il en dclare une quarantaine. Une colonne de paysans conduite par Tomas Chambi tombe les armes la main, 15 morts, et d'autres tombent par ailleurs ; sans doute ce parti est-il celui qui, ayant une doctrine guvariste extrieure au mouvement rel, mais portant une exprience de lutte arme des mineurs et des paysans, a tent de mettre en Ïuvre sa doctrine au moyen de son exprience pratique diffrente.
Malgr l'ampleur du carnage, l'impression trange d'un rgime toujours instable et d'une classe ouvrire qui s'est retire en bon ordre et qui thoriquement reprendra bientt le combat au point o il s'est arrt, c'est--dire au seuil de la bataille pour le pouvoir, est gnrale. Les dclarations du POR en sont une bonne illustration, mais elle sont loin, dans cette tonalit, d'tre isoles.
Nous savons que la suite de l'histoire sera autre, que la tragdie d'aot 1971 marque une vraie csure, mais avant de voir pourquoi cela ne fut pas peru ainsi et pourquoi cela fut finalement ainsi, il nous faut reparcourir les mmes annes, sous un autre angle : celui de l'apparition du POR sur la scne de la "reconstruction de la IVĦ Internationale".
Chapitre VI.
Dbats et enjeux autour de l'Assemble populaire et du coup d'aot 1971.
Le POR, l'OCI et le CORQI.
L'OCI franaise, issue de la majorit de la section de la IVĦInternationale bureaucratiquement exclue par Pablo en 1952, a certainement toujours "gard un oeil" sur la Bolivie. La brochure de Pierre Scali (Brou) de 1954 tait bien documente. Mais, nous l'avons dit, le Comit International en Amrique latine tait politiquement domin par le courant "morniste" argentin, qui rejoint le SU en 1964, suivant la voie choisie un an auparavant par le SWP nord-amricain. L'OCI maintient le Comit international, ou en reconstitue un autre, comme on voudra, avec la SLL britannique. L'une et l'autre ont, sur l'Amrique du Sud, le point commun de ne pas avoir clbr Cuba "Etat ouvrier", l'instar du SU, du SWP et du courant de Moreno. Le scepticisme sur la nature de Cuba se retrouve avec le POR bolivien, bien que lui soit dispos et intress s'appuyer sur une ventuelle volont cubaine d'organiser des mouvements rvolutionnaires. Comme nous l'avons vu, il est vaccin cet gard lors de l'pisode Che Guevara, en 1967. C'est aussi cet pisode qui coule la runification avec le courant de Moscoso qui, en relation avec le SU, choisit de chanter la geste du Che et d'en prconiser la poursuite.
L'OCI a publi des documents du POR et fait paratre un article soulignant l'importance de cette organisation dans sa revue La Vrit de juillet-septembre 1966. Une telle publication signifie qu'il y a contacts ou recherche de contacts. En outre, elle intervient en mme temps que le compte-rendu de la confrence du Comit International Londres en avril 1966, qui a fait ressortir les diffrences entre OCI et SLL et probablement bris les possibilits de collaboration vraiment confiante entre "lambertistes" et "healystes". La traduction et l'dition en franais du livre de Lora de 1963 sur La rvolution bolivienne est annonce -elle ne verra pas le jour. Deux critiques sont faites aux analyses de Lora : celle d'identifier "gouvernement ouvrier et paysan" et "dictature du proltariat" et donc de sous-estimer la place de la paysannerie dans la rvolution dans les pays domins, et celle de ne pas intgrer le caractre international de la lutte des classes et de la pression du stalinisme dans ses explications sur le fait que la classe ouvrire bolivienne est oblige de passer par l'tape du nationalisme petit-bourgeois et des dceptions qu'il engendre, alors que la force du nationalisme ne peut pas se comprendre sans le rle mondial du stalinisme (et de la social-dmocratie).
La Vrit d'aot-septembre 1967 lance un appel la libration de prisonniers politique boliviens, reproduisant un message diffus par la revue nord-amricaine de gauche Monthly Review, insistant particulirement sur Guillermo Lora en tant que combattant trotskyste n'ayant pas dissous le POR dans le MNR comme le voulaient "les Pablo, Mandel, Frank, Hansen et compagnie", et mettant en opposition cette campagne ouvrire avec le battage mdiatique sur le cas Rgis Debray, le tout prcd d'un ample article d'Etienne Laurent -Franois Chesnais- sur La politique internationale du castrisme : mirage et ralit.
Cette attention particulire manifeste publiquement par l'OCI pour Lora produit les foudres de Michel Lequenne dans le bulletin Quatrime Internationale de novembre 1967. Michel Lequenne, alors membre du PCI de Pierre Frank, petit groupe mentor des jeunes des JCR (Jeunesses Communistes Rvolutionnaires, anctre de la LCR) rcemment formes aprs leur exclusion de l'Union des Etudiants Communistes, est un militant qui avait fait partie de la majorit du PCI exclue par Pablo et en avait lui-mme t exclu par Lambert en 1955, puis qui s'tait rapproch du mme Pablo ; une agressivit particulire l'gard des "lambertistes", dont il passe pour un spcialiste puisqu'il les a frquents, lui confre une place de polmiste attitr ds qu'ils sont dans les parages. Or le sujet est grave : Cuba et le Che sont en cause, la place que la IVĦ Internationale-SU espre conqurir en Amrique latine aussi, et le prestige que l'on peut tirer d'avoir comme "section" ou pas "le POR bolivien".
Lequenne dans cet article trs violent accuse l'OCI de mensonge pour avoir prtendu que personne ne dfendait Guillermo Lora - la lettre une telle affirmation ne se trouve pas dans La Vrit mais il est vrai que c'est ce que sa lecture laisse entendre- alors que la presse du SU en franais avait inform, la premire, de son arrestation avec celle d'autres militants dont H.G. Moscoso, et mme de leur libration que les nullits de l'OCI, entend-il dmontrer, ignorent (la date de parution du nĦd'aot-septembre de La Vrit peut cependant expliquer qu'elle n'ait pas inform d'une libration signale, elle, dans le nĦde septembre de Quatrime Internationale). Il accuse l'OCI de mensonge par omission en taisant le fait que Lora et Moscoso se sont runifis dans ce qu'il prsente comme la "section de la IVĦ Internationale" -or nous avons vu que selon d'autres sources l'organisation unifie n'tait pas affilie- et il prsente les positions de soutien au Che comme celles de tout "le POR", implicitement de Lora lui-mme, alors qu'ils viennent de rompre dfinitivement. Bref, cet article qui ne brille pas par la srnit, titr Les roquets de l'OCI en flagrant dlit, cherche conforter les jeunes des JCR dans la certitude qu'en Bolivie, pays ou vient de tomber le Che, il n'y a naturellement rien qui puisse ressembler, oh doux Jsus, un "lambertiste" ! En fait, le seul point qui pourrait vraiment tre dmontr comme factuellement faux dans le nĦde La Vrit incrimin, c'est l'affirmation selon laquelle les "pablistes" en gnral (y compris ce pauvre Hansen qui dans les annes cinquante tait, avec le SWP, au Comit International) voulaient que le POR se dissolve dans le MNR : nous avons vu que les choses allaient sans doute dans cette direction, mais taient un peu plus compliques tout de mme ; Lequenne n'en parle pas.
Si j'insiste ici sur cet article trs illustratif des rapports sectaires et hostiles entre les deux rameaux issus de l'internationalisme trotskyste en France, c'est qu'il ne parat pas dans n'importe quel nĦ du journal du PCI lu par les jeunes des JCR, mais dans celui qui annonce la mort du Che. En premire page, il y a la photo du martyr. En deuxime page, il y a le martlement de Lequenne : OCI-roquets, OCI-roquets. Nous avons l un vritable rsum d'images mentales en train de se cristalliser dans les cerveaux des futurs cadres de la Ligue, un de ces moments -six mois avant "68"- o se forment des gnrations, o se faonnent des cultures militantes, o se constituent les mythes symtriquement opposs des uns et des autres.
Guillermo Lora se rend en France, fin 1969, et, dans une confrence organise par l'OCI (qui s'appelle alors Organisation Trotskyste suite aux poursuites engages aprs mai 68) et l'AJS (Alliance des Jeunes pour le Socialisme) en dcembre, il annonce sous les applaudissements l'adhsion du POR au Comit International de la IVĦInternationale, officialise dans Masas du 25 fvrier 1970. L'article d'Etienne Laurent (F.Chesnais) qui l'annonce dans La Vrit de mars 1970 accentue la ligne anti-guvariste en affirmant qu' "Il parat faire peu de doute que l'un des objectifs que Guevara se fixait en ouvrant le maquis de Nancahuazu tait la destruction de la seule -qui devait, dans l'esprit des castristes, tre la dernire- organisation trotskyste, c'est--dire marxiste, en Amrique latine.", ce qui n'est pas dmontrable sur la base des donnes historiques et factuelles.
Le POR est donc membre du Comit International. Au moment mme o il pse le plus dans la lutte des classes dans son pays, il semble se mettre en marche pour "reconstruire la IVĦ Internationale" et avoir une activit internationale de parti.
De plus son adhsion n'est pas la seule en Amrique latine, o d'autres groupes se rapprochent puis adhrent. En dehors de la LOM (Ligue Ouvrire Marxiste) du Mexique, fonde par des tudiants recruts en France par l'OCI, ce sont des courants d'origine locale ayant chacun leur histoire et leur culture. Politica Obrera en Argentine est un groupe trotskyste n indpendamment, aprs les scissions entre mornistes et posadistes, marqu par l'Ïuvre d'un auteur marxiste latino-amricain, Silvio Frondizi, influence que l'on retrouve aussi chez des militants issus d'une assez importante organisation pruvienne des annes 1960, Vanguardia Revolucionaria, qui ont tudi la fois Trotsky, Castro-Guevara et Mao et dont une partie, autour du plus notoire d'entre eux, Ricardo Napuri, vtran de l'extrme gauche nationaliste d'autrefois, qui a combattu ds la fin des annes quarante les armes la main et a collabor avec le Che, volue vers le trotskysme tout en tirant le bilan de l'chec du foquisme, ce qui les dtourne du SU et les attire vers le POR et le Comit International. Ces militants (Ricardo Napuri, Hernan Cuentas, Jorge Villaran, Narrea, Magda Benavides) fondent un petit parti appel jouer un rle important au Prou dans les annes 1970, le PORM ou POMR (Parti Ouvrier Marxiste Rvolutionnaire). Il se produit donc une vritable "perce" du Comit International en Amrique latine, o il n'existait plus depuis la dissolution du SLATO dans le SU. Une confrence de militants latino-amricains Paris l'officialise en fvrier 1971. Mais elle est le fait de relations et de discussions avec l'OCI franaise, pas avec la SLL britannique, qui a act l'adhsion du POR mais qui est en train de prparer sa rupture avec l'OCI.
Or, c'est quelques jours seulement aprs la victoire de Banzer en Bolivie que The Bulletin, organe de la Workers League nord-amricaine, section du Comit International, publie un article de Tim Wohlforth, alors lĠun des dirigeants de ce groupe alli la SLL britannique, Les leons amres de la dfaite, qui est le parfait abrg des reproches faits au POR d'un point de vue "orthodoxe". Rappelant l' "attitude tratre" de 1952 sur la base d'une documentation qui est celle de l'ancienne tendance Vern-Ryan, affirmant aussi que Lora qui fut "pabliste" tait prt le redevenir lors de la runification temporaire avec Moscoso, l'article lui attribue une ligne de soutien critique Torres, rptant probablement en pire la trahison de 1952, s'opposant aux mots dĠordre "Tout le pouvoir l'Assemble populaire" et "Dehors le gouvernement Torres", s'opposant enfin l'armement des masses et crant les conditions de la dfaite. Dans cette polmique, les spectres du menchvisme et du POUM seront bien sr voqus, ainsi que celui, oubli aujourd'hui, du LSSP ceylanais (Lanka Sama Samaya Party, ancien parti trotskyste), mention qui, en 1971, a un sens prcis, car des ministres LSSP ont sig dans un gouvernement qui vient de rprimer dans le sang un mouvement insurrectionnel d'idologie plus ou moins guvariste. Autant dire que Lora est un agent de la contre-rvolution. Plus prcisment, il est un agent ternel de la contre-rvolution, refaisant toujours la mme chose, car porteur des mmes caractristiques : une incarnation du menchevo-pablo-opportunisme de toujours.
Cette attaque force l'OCI ragir, ce qu'elle fait d'une manire certes trs polmique bien dans l'esprit du temps, mais aussi trs argumente, de sorte que les analyses, documents et traductions de l'OCI concernant le POR et la Bolivie dans cette priode sont pour nous une source capitale. Je reviendrai ci-aprs sur les arguments nuancs et rflchis par lesquels la ligne gnrale du POR en 1971 est conforte et dfendue par l'OCI, non sans quelques restrictions.
Guillermo Lora gagne la France ; le 22 octobre 1971, un meeting mmorable la Mutualit le clbre, appel par une affiche avec une photo de mineurs en armes, sous la prsidence de Stphane Just en tant que secrtaire du Comit International (dsign par la confrence de 1966), avec comme orateurs ses cts Charles Berg et Balacz Nagy. Un meeting qui se place sous le signe de la rvolution en marche alors qu'elle vient d'essuyer une grave dfaite en Bolivie ...
Le 5 novembre 1971 Workers Press, organe de la SLL britannique, annonce que s'est tenue, le 24 octobre prcdent, une confrence du Comit International avec la Workers League amricaine, les groupes ceylanais, irlandais et grec, en l'absence de l'OCI, du POR et des groupes latino-amricains, ainsi que de la LSRH (Ligue des Rvolutionnaires Socialistes Hongrois) de Balacz Nagy. C'est la scission du Comit International, qui se produit sur la Bolivie, en tous cas au motif de la Bolivie, car on peut tenir pour acquis que Gerry Healy, petit autocrate de la SLL britannique, ne voulait plus de l'alliance avec l'OCI franaise depuis au moins quelques mois dj. Le courant healyste n'a pas de "correspondants" en Amrique latine, pour autant que je sache, l'exception d'un petit groupe de jeunes du POMR pruvien qui attaquent le POR bolivien pour sa "trahison" et sont exclus par Ricardo Napuri et Jorge Villaran.
C'est partir d'un appel du POR, de l'OCI et de la LSRH que se formera, en juillet 1972, le Comit d'Organisation pour la Reconstruction de la IVĦ Internationale (CORQI), un nom choisi pour signifier qu'il s'agit de rellement s'atteler des taches d'organisation et pas seulement de proclamation. La prsence du POR est tout fait dterminante dans la naissance du CORQI car sans elle celui-ci ne serait qu'un rassemblement dfensif entirement domin par la seule OCI, bien que cette prsence soit tout de suite devenue plus formelle que relle, comme nous le verrons plus loin.
Lgendes noires et ralit du POR en 1971.
Le POR est l'un des partis, dans l'histoire, que pratiquement tout le monde soit condamne, soit enterre sous le mur du silence, soit se livre l'un et l'autre de ces exercices envers lui. Cette unanimit intrigue, elle est de cette sorte de phnomne qui peut vouloir dire qu'on nous cache quelque chose. Ce qui est cach, ce qui ne doit pas tre connu, ce qui ne doit pas tre appropri, c'est surtout cette exprience du trienno 1969-1971 et des 6 mois qui le terminent avec l'Assemble populaire.
Pour la raction, la bourgeoisie, le patronat ... la menace tait de nature "sovitique "ou "extrmiste" avec des "manipulations trotskystes" amalgames aux "terroristes" et autres.
Pour le stalinisme et les courants qui soutenaient ou auraient voulu imposer plus de soutien au gouvernement Torres, "extrmisme" et "sovitisme" ont fait le jeu du coup d'Etat et desservi le gouvernement :
"Le crime est certes pour l'essentiel celui des
ractionnaires, fascistes et autres et son bnficiaire est l'imprialisme US ;
mais il y a d'autres responsabilits ; en fait, si la paysannerie n'a que dans
une trs faible mesure soutenu le rgime nationaliste de Torres, et moins
encore les classes moyennes en gnral, n'est-ce pas cause des impatiences,
des stridences, des gesticulations ultra-rvolutionnaires et de l'agitation
entretenue par les dirigeants syndicaux trotskystes, par les petites bandes
maostes et mme par les gauchistes de la "dmocratie chrtienne" ? ...
L'Assemble Populaire installe La Paz, sans pouvoir rel mais impose au gnral Torres par les dirigeants trotskystes de la Centrale Ouvrire Bolivienne entoure de "Gardes Rouges" spectaculaires et lgifrants, n'a t'elle pas nourri des illusions d'une part sur le "pouvoir ouvrier" et d'autre part les campagnes ractionnaires alors aisment dchanes sur le "Soviet suprme de La Paz" ?" (Georges Fournial, France nouvelle du 31 aot 1971).
Le son de cloche de Georges Fournial est centralis, martel, organis : c'est celui de l'appareil stalinien. Il comporte une part d'amalgame, d'obscurit et d'images lgendaires qui n'ont rien envier celles de la raction de toujours dnonant le "bolchevik au couteau entre les dents" : les lecteurs du monde entier peuvent savoir qu'il y a en Bolivie d'obscurs et redoutables "chefs syndicaux trotskystes" flanqus de "gardes rouges" la chinoise, mais il ne convient pas de leur expliquer fut-ce de manire documentaire quels sont les partis, ce qu'est la COB, ce qu'est le POR, videmment. Il faut juste qu'ils sachent que "les gauchistes", en nommant cependant le danger rel de son vrai nom -trotskysme- sont anormalement forts en Bolivie ... et que c'est pour cela qu'il y a la dictature !
Ce refrain trouve un terrain immdiat d'application : le Chili. Aux travailleurs chiliens, il convient d'expliquer que pour ne pas faire peur aux "classes moyennes" ils ne doivent pas prendre les terres, occuper les usines et s'armer, mais tendre la main la dmocratie chrtienne -la bonne, pas la "gauchiste" ! -,au patronat "national" et aux officiers qui aiment le peuple, comme ce bon gnral Pinochet qui sera nomm au gouvernement Allende, la demande expresse du PC, en juillet 1973 ...
Changement de ton, inversion apparente de la critique, de la part des courants "gauchistes" justement, guvaristes, chrtiens de gauche, maostes et courants se rclamant du trotskysme dans la majorit du SU, en Bolivie le POR Combate ou Combatiente : eux classent le POR parmi les rformistes, les bureaucrates qui ont fait de l'Assemble populaire une instance bureaucratique et ont dsarm les travailleurs devant Banzer.
Sous-jacent ce type d'accusations, le discours initi par le livre de Debray l'encontre du proltariat bolivien et reli depuis l'chec du Che : ne sont-ce pas justement ces fameux "chefs syndicaux trotskystes" qui ont laiss seul le Che ? On sait que ce reproche a lourdement pes sur la direction du PC bolivien, avec de bonnes raisons dans son cas ; mais la manire de parler du POR "Lora" -quand on en parle, car ici aussi l'omerta prvaut sur son influence et son rle rels- est justement trs proche du discours hostile aux "traitres rformistes" de la direction du PCB qui ont trahi le Che. Sous sa forme la plus simple, ce discours se rduit ceci : Lora et tous ces mineurs en arme ? ... des froussards !
"Quand au groupuscule de Lora, qui est un instrument de provocation depuis des annes, il s'emploie comme il l'a fait par le pass rabaisser le prestige des gurillas. Pendant la rpression qui a dbut en juillet dernier, ce bourgeois poltron s'offrait le luxe de se promener en condamnant les gurillros dans de petits communiqus que publiait la presse, et donnait des confrences o il ridiculisait l'hroque et vaillante conduite des combattants de l'ELN. Objectivement, la conduite de ce jaune, ex-rvolutionnaire, est au got des contre-rvolutionnaires ..."
Cette prose qui s'identifie l'ELN guvariste n'est pas de l'ELN, mais figure dans une rsolution du POR "Moscoso" ou POR "Gonzales", publie en France dans une brochure de la Ligue communiste (Cahier Rouge nĦ2, 1971), et a continue plus loin : "Depuis le dbut de la gurilla en 1967, ces groupuscules [il s'agit des POR "Lora" et posadiste] ont perdu tout rle historique pour devenir des crotes du mouvement ouvrier qu'il faut nettoyer."
Comme on le voit, nous sommes ici dans une violence verbale qui est un appel la violence physique : ces bourgeois poltrons, ces provocateurs, ces crotes, doivent tre nettoys. La phrasologie stalinienne est trs proche. Et c'est le SU qui s'en charge ...
Encore le POR Combate fait-il remonter 1967 la transformation du courant Lora en "crote". Le texte "Bolivie" du XĦ Congrs mondial du SU, en 1974, remonte plus loin, expliquant que Lora avec Moller ont dsert les rangs trotskystes en 1954 ... Nous sommes ici, carrment, dans la dsinformation dlibre.
Enfin, les courants les plus proches du POR, trotskystes "orthodoxes" et non guerillriste, sont leur tour trs critiques. Dans l'ensemble, ils taxent le POR de "menchevisme" ou de "poumisme", que ce soit, sous une forme brutale pour des raisons de lutte fractionnelle, le courant healyste juste aprs le coup d'Etat, ou que ce soit la Tendance puis Fraction Lnine-Trotsky qui s'organise au mme moment dans le SU autour du SWP nord-amricain, du PRT-La Verdad de Nahuel Moreno, et du plus grand leader de paysans en armes du continent latino-amricain, le pruvien Hugo Blanco. Les questions que le grand alli international du POR en 1971, l'OCI, lui pose de faon fraternelle mais insistante recoupent ces critiques. Ce sont sur elles qu'il nous faudra surtout revenir.
Mais auparavant, peut-on se faire une ide de la force relle du POR en 1971 ? Nous n'avons pas d'indication sur ses effectifs ni de dcompte de ses mandats syndicaux, de sa place dans la jeunesse, dans la paysannerie, etc. Mais tout le rcit qui prcde ne saurait concerner un "groupuscule" ni un refuge de "bourgeois poltrons" ni non plus un petit cnacle de "dirigeants syndicaux trotskystes". On peut tourner et retourner tout cela comme on veut, on a affaire un parti qui a une influence de masse et qui oriente les vnements pendant les mois allant du 6 octobre 1970 au 20 aot 1971. Ce n'est pas "le" parti rvolutionnaire dirigeant, mais il semble en passe de diriger bientt effectivement, observation qui ne comporte nul automatisme.
Ces six mois dcisifs offrent le paradoxe d'une combinaison remarquable de force et de faiblesse, dont il faut souligner que ce sont les forces et faiblesses non seulement du POR, mais du proltariat bolivien, comme s'il y avait osmose entre eux. Force du POR : c'est lui qui empche la participation gouvernementale des partis ouvriers et nationalistes petits-bourgeois en octobre, qui oriente le mouvement des masses vers l'Assemble populaire dont il est, sauf l'intitul, l' "auteur" reconnu, puis qui produit un dploiement partir de l'Assemble populaire avec notamment la saisie de l'administration des mines, la formation d'Assembles rgionales aux traits plus "sovitiques" que l'AP nationale, et un dbut de rupture entre la paysannerie et l'Etat. Faiblesse : durant tout le trienno, ce sont les coups d'Etat qui rythment les vnements, donc la crise de l'Etat bourgeois, pas les initiatives venues d'en bas. Cela commence changer seulement partir de janvier 1971 -o le tournant est cependant encore d une rumeur de coup d'Etat- mais quand cette initiative d'en bas commence vraiment monter, se produit le coup final d'en haut.
Parmi les nombreux articles sur la Bolivie qui gratignent au passage le POR "Lora" en se refusant aborder son rle, bon ou mauvais, mais central, une contribution du dirigeant "morniste" argentin Anibal Lorenzo, Leons de Bolivie, diffuse par la Tendance Lnine-Trotsky du SU, crite peu aprs les vnements, se distingue par son ton mesur, et l'affirmation de la camaraderie, de l'honntet des militants du POR "Lora" qu'A. Lorenzo classe parmi les "rvolutionnaires" -un ton qui ne se retrouve pas dans d'autres textes de la TLT ou de Moreno, beaucoup plus agressifs. L'auteur a sjourn La Paz peu avant le coup d'Etat et rencontr des militants des diffrents courants. Il donne une image qui minimalise fortement le POR "Lora", fort petit groupe comme tous les autres, ni plus ni moins, dit-il, et pas trs bien organis pour faire face la rvolution -il remarque trs justement que Masas parat toutes les deux semaines seulement, ce qui signifie que le POR n'a pas de matriel quotidien d'agitation systmatique et suivie (on peut en effet supposer qu'il diffuse des tracts, etc., mais la production d'analyses et d'informations quotidiennes dans une situation rvolutionnaire semble tre obligatoire).
A.Lorenzo a rencontr des militants dvous, qui, questionns sur l'armement du proltariat, semblent avoir fait montre de confiance dans le registre "les masses sauront s'armer le moment venu" et "on s'en occupe mais on peut pas tout dire" et lui ont expliqu que les soldats ne sont pas en tant que tels reprsents l'Assemble populaire mais que par le biais des reprsentants ouvriers et paysans ils le sont indirectement et que cela suffit pour l'instant ... quelques jours avant le coup d'Etat.
Cependant, il est permis de se demander ce qu'A. Lorenzo a compris de ce qu'il a vu ou de ce qu'on a bien voulu lui dire lorsqu'il dcrit le POR comme un parti prsent surtout l'Universit en dehors d'un dirigeant mineur nomm Filemon Escobar. Manifestement il n'a vu qu'un petit tat-major La Paz et il n'a pas parcouru l'intrieur du pays et surtout les rgions minires. Cela dit, ses impressions expriment certainement la contradiction relle d'un parti de toute faon de petite taille et se trouvant dans des positions que, par contre, A.Lorenzo proccup avant tout des dbats internes au SU, n'a pas vu ou pas jug opportun de rapporter.
Le plus intressant dans son texte est la difficult implicite que l'on y peroit pour classer le POR "Lora" dans le tableau des organisations intervenant en Bolivie dans la classe ouvrire. Le schma suivi est "rformistes" versus "rvolutionnaires", ces derniers dfinis de manire soixante-huitarde en rfrence aux idologies trotskyste, guvariste ou maoste. Les "rformistes" sont le PRIN et le PCB (et le POR posadiste rencontr au passage), ceux qui soutiennent et distillent des illusions sur le gouvernement. Le POR "Lora" n'est pas rang dans cette catgorie, mais avec les "rvolutionnaires" : POR Combate, ELN, PC-ml, et il est signal pour avoir, comme eux, combattu hroquement les armes la main lors du putsch. Sauf que la critique de la "ligne de la lutte arme" coupe et oppose au mouvement rel des masses (y compris leur armement) qui est l'objet principal de l'article (et de la bataille de la TLT dans le SU) ne concerne pas le POR "Lora". Il se trouve donc l'intersection des deux groupes, "rformistes" et "rvolutionnaires", en fait rtif ce classement idologique. Ce qui est une faon de reconnatre, en creux, sa position charnire et son rle clef tout en s'interdisant de pouvoir l'exprimer et peut-tre mme de la voir ...
Analyse de l'orientation du POR en 1971.
Les questions relatives l'orientation du POR en 1971 ne sont pas des questions abstraites pour savoir s'il tait dans le "vrai" ou dans le "faux", elles retentissent directement sur la victoire ou la dfaite -et en occurrence, une fois de plus, la dfaite- d'une rvolution relle, vivante avec son "classicisme" et avec ses spcificits, indissociables. On peut les classer en quatre groupes : le type de rapport du POR avec les directions des autres secteurs du mouvement ouvrier ; la nature de l'Assemble populaire ; les mots d'ordre avoir (ou pas) par rapport au gouvernement Torres ; et la question de l'armement du proltariat. Cependant, l'ensemble de ces quatre groupes de questions renvoie aussi des positions sur le rle de la bourgeoisie nationale et sur ce en quoi consiste le caractre international de la lutte des classes et de son unit mondiale. Ce dernier dveloppement, ne peut tre fait quĠen intgrant la politique du POR juste aprs la dfaite et jusqu' fin 1973. Revenons 1971.
Le POR a t accus de "collusion avec le PCB" en 1970-1971, et l'OCI lui a adress directement une srie de questions propos des congrs de la FSTMB et de la COB en 1970. De l'examen de sa politique et des rponses faites qui expliquaient les circonstances concrtes de ces congrs et le fait que les paragraphes avaient t vots en pour ou contre avant l'adoption des textes dans leur ensemble, il ressort qu'on ne peut pas parler de compromission avec le PCB, qui se trouvait dans une situation particulire comme je l'ai dj expliqu -et l'un des lments, non le moindre, de cette situation particulire tait l'existence du POR lui-mme.
Le vrai problme, ce n'est pas le PCB, c'est Lechin et la bureaucratie syndicale. Malgr tout le mal que Lora a pu en crire, demeure l'impression de liens privilgis que l'histoire commune des uns et des autres explique d'ailleurs fort bien (qui se retrouve sous les balles essayer de reconstituer un "commandement ouvrier" dj dispers en fait, dans La Paz, alors que Torres a fuit ? Lora, Pantoja et Lechin, trois veilles connaissances de toute leur vie). Tant aux congrs de la COB en 1970 qu' la session d'ouverture de l'Assemble populaire en 1971, Filemon Escobar attaque Lechin, mais il ne se prsente pas contre lui pour autant qu'on sache. La justification pourrait tre la suivante : une direction alternative du proltariat, avec l'autorit politique et morale ncessaire, tait possible avec Csar Lora et Isaac Camacho, assassins ; en leur absence, mieux valait, tout en tapant de temps en temps sur Lechin, "s'en servir" et se placer derrire lui, car, affaibli lui-mme et de moins en moins reconnu par les travailleurs, il gardait sa place par dfaut, les autres forces politiques s'quilibrant -et si l'une avait pris sa place, ce pouvait tre aussi bien le PCB que le POR. Donc, pas de combat pour prsenter quelquĠun contre Lechin.
Le combat pour chasser vraiment les bureaucrates des directions politiques et syndicales du proltariat n'tant lui mme pas un combat bureaucratique pour conqurir des places, mais tant reli au mouvement rel de la lutte pour le pouvoir, c'est dans les lections de dlgus aux Assembles populaires locales, entre le 7 juillet et le 19 aot, qu'avait vraiment commenc l'viction des anciens chefs tous les niveaux et pas seulement au niveau de "la prsidence" (de la COB, de l'AP), laquelle aurait d'ailleurs au final pu fort bien tre purement et simplement supprime. Je ne sais pas si le POR a argument ainsi -et ce serait un problme, fort vraisemblable, qu'il ne l'ait pas fait, donc que sa tactique ait releve de considrants implicites et non pas d'explications claires- mais s'il l'a fait toute cette argumentation aurait tenu la route.
Quand l'Assemble populaire, tait-ce bien un soviet ? Observons d'abord ce que cette question a d'abstrait. La nature de l'Assemble populaire est rendue par le rcit de sa formation, de son rle, de sa dynamique, que j'espre avoir bien rsums ci-dessus. L'tiquette que l'on y met a son importance, elle permet de caractriser et de dterminer le contenu politique de ce quoi on a affaire, mais elle ne devrait pas tre accole a priori dans le but de pouvoir dire s'il y a eu "trahison" ou pas. L'Assemble populaire a fix toute l'attention du pays pendant trois mois, et n'aurait pas exist sans le POR, qui est son auteur. Le POR est aussi la seule force politique bolivienne qui l'ait appel "soviet". Sur sa droite staliniens et lechinistes la voulaient tre une sorte de proto-assemble parlementaire ou un appendice du gouvernement bourgeois, sur sa gauche les divers gauchistes la traitait d'organisme bureaucratique.
Par rapport l'ide d'un bel et beau "soviet", l'Assemble populaire a ce dfaut d'avoir t construite par le haut. Ce sont des chefs de partis, non lus directement par les travailleurs, qui s'autoproclament leur direction et les convient leur adjoindre des reprsentants lus. Mais il n'est crit nulle part que la forme sovitique d'organisation du proltariat doive obligatoirement suivre le schma idal "assemble gnrale-conseils de dlgus lus et rvocables". En fait, si les premiers soviets russes ont t ainsi, le plus important d'entre eux, le soviet de Petrograd, tant en 1905 qu'en fvrier-mars 1917, est n d'une autoproclamation de sommets o dominaient les mencheviks. La forme bolivienne de 1971 ressemble aussi quelque peu aux juntes et commandements miliciens espagnols et catalans de 1936 qui taient composs de reprsentants des syndicats et partis, souvent au dbut de socialistes et d'anarchistes parit.
Ce n'est pas le degr de "dmocratie directe" en soi, ni le fait qu'il pose ouvertement ou pas la question de la prise du pouvoir, qui dfinit, du point de vue marxiste, un "soviet". Selon Trotsky le soviet est "la forme suprieure du front unique ouvrier", qui regroupe toute la classe ouvrire au plan politique, de mme qu' l'autre extrmit de son dveloppement comme classe organise pour soi, le syndicat est la "forme lmentaire du front unique" sur le terrain conomique. La naissance de soviets signifie, certes, que le proltariat s'affirme comme classe ayant vocation prendre le pouvoir, mais pas forcment encore que ceci est conscient, volontaire et organis, mme si cela sĠannonce : en particulier, ce dveloppement des soviets est li l'intervention du parti rvolutionnaire en leur sein.
Si l'on comprend ainsi ce qu'est un "soviet", alors oui, l'Assemble populaire mritait son surnom louangeur ou dnonciateur de "premier soviet d'Amrique latine" et la fascination qu'elle a exerce pendant quelques semaines sur tout le continent, veillant un sentiment que l'on n'avait pas connu depuis la victoire de la rvolution cubaine, et, ajouterai-je, un degr suprieur car Cuba la prise du pouvoir par le proltariat n'a jamais eu lieu, alors que c'est elle qui travers l'Assemble se dessinait en Bolivie. Et le fait que ce "soviet" ait t initi l'chelle nationale et par les sommets, et pas comme le couronnement d'une pyramide de conseils locaux dj constitus, consquence de la ralisation du front unique ouvrier depuis 1970, contraignant les bureaucraties le suivre, en liaison avec l'intervention du POR, n'est pas un dfaut, une carence de dmocratie directe, mais bien plutt, s'il est correctement utilis bien sr, un avantage qui pouvait permettre au proltariat bolivien d'aller plus vite en bnficiant de l'exprience des rvolutions passes concentre dans le programme et la politique du POR.
Ce qui ne veut pas dire qu'il faille idaliser et l'Assemble populaire et la politique du POR. Nous avons vu que l'AP, surtout lors de sa premire session, offre un spectacle par moment assez dcevant. Surtout, la sous-reprsentation des paysans en son sein est un vrai problme, que le POR nie par ses positions ouvriristes, selon lesquelles le fait d'tre d'origine ouvrire vous donne une plus grande fiabilit politique a priori. Cette dformation est le rsultat de toute l'histoire du POR mais elle peut tre contre-productive le moment venu, comme on l'a vu galement avec la faon dont le POR abordait le thme de l' "Universit unique" -sans se prononcer ici sur la valeur en soi de ce mot dĠordre. Mais de telles remarques sont des nuances, des amendements, des prcisions une politique gnrale qui mrite d'tre connue, assume et tudie comme ayant t une vraie politique rvolutionnaire. Ajoutons qu'il va de soi qu'elles ne donnent pas raison aux adversaires gauchistes du POR qui dfendaient la reprsentation paysanne pour leurs motifs eux. Et rappelons que ces limites, concernant la paysannerie et concernant la dmocratie directe, les deux tant souvent lies d'ailleurs, taient justement en voie d'tre surmontes en juillet-aot 1971.
Du point de vue de la politique rvolutionnaire, des enseignements fondamentaux qu'apporte l'exprience de l'Assemble populaire, il en est un que le POR va finalement occulter, mais qui est pourtant un fait incontournable de la formation et de l'existence de l'Assemble, c'est l'viction des courants politiques issus de partis bourgeois ( diffrencier des courants ouvriers partie prenante tel ou tel moment du MNR mais ayant rompu avec lui comme parti) dans le Commandement politique au moment o il s'oriente vers l'Assemble populaire. Certes il n'est thoriquement pas exclu que des composantes bourgeoises s'immiscent dans des soviets ( titre anecdotique, rappelons que le futur chancelier allemand Adenauer a particip en 1918 un conseil en Rhnanie, en y prconisant l'autonomie rgionale ! ), mais c'est un fait que la possibilit mme de l'Assemble populaire en Bolivie est passe pour se raliser par l'expulsion du MNR.
Fallait-il lancer les mots dĠordre "A bas le gouvernement Torres ! " et "Tout le pouvoir l'Assemble populaire ! ", et quel moment ?
Voila une question formule trs abstraitement. On voudrait avoir le titre, le tract, l'affiche, qui permettrait de se rassurer, parce qu'il comporterait les mots dĠordre qui, dfaut de faire gagner effectivement les masses, donnent de l' "avant-garde" l'image qu'elle veut se faire d'elle-mme. Nous avons vu que la presse du POR et ses interventions disent souvent que ce gouvernement n'est pas celui des travailleurs et que viendra un moment o il faudra le chasser. Concrtement, l'Assemble populaire est cense mettre en application ses dcisions. Elle n'est justement pas "sans pouvoir", comme l'crit dlibrment le stalinien Fournial pour marteler dans la tte des communistes qu'un soviet, c'est forcment un fantasme et jamais une ralit. Quand les mineurs Potosi mettent la COMIBOL sous l'autorit de l'assemble syndicale et expulsent les reprsentants de l'Etat de l'universit pour y installer leurs propres reprsentants, que font-ils si ce n'est prendre le pouvoir ? Ceci dit, le pouvoir c'est le pouvoir central. Au del mme, c'est le pouvoir international du capital et de l'organisation mondiale des Etats, conditions relles dont on ne saurait s'abstraire, et en 1971 les choses taient en ralit aussi "mondialises" qu'aujourd'hui en la matire. La question de la prise du pouvoir central se posait, ou plus prcisment tout le monde voyait qu'elle allait se poser. Ce n'est pas par des affiches avec les "bons" mots dĠordre qu'elle pouvait tre rsolue, et que l'on pouvait faire en sorte que les masses s'en emparent, seul moyen de la rsoudre, mais en saisissant concrtement la voie par laquelle elle tait pose.
Cette voie n'tait pas "chassons Torres" mais "prenons nous-mme en main la lutte contre le danger gorilliste". Ceci est d'ailleurs plus proche qu'on ne pourrait le croire de la stratgie bolchevik en 1917 dont la forme a presque toujours t dfensive et rassembleuse. Ce n'est pas au degr d'indignation manifest envers Torres que l'on doit juger la politique du POR en 1971 (et pour ce qui est de piquer des colres tout rouge contre Torres, Lechin tait champion ! ), mais sa capacit orienter les masses vers l'affrontement dcisif qu'elles pensaient et qui se prsentait de plus en plus comme un affrontement entre elles et les gorilles et l'imprialisme, dans lequel Torres allait disparatre ou devenir un obstacle carter. Cela dit sans exclure que ce dveloppement conduise une insurrection dirige contre Torres ; on ignore les formes prcises qu'il aurait prise.
Car la question est videmment celle du coup de Banzer. Dire, comme le POR, que la Bolivie tait en somme de manire naturelle en marche vers le gouvernement ouvrier et paysan et la dictature du proltariat, mais que le coup d'Etat a interrompu ce dveloppement, pose un srieux problme car justement, il fallait vaincre le coup d'Etat. Disons tout de suite que ce que le POR a fait devant le coup d'Etat est le plus grand service qu'un parti ait rendu sa classe dans ces circonstances : il a permis le "repli en bon ordre" de ses bataillons les plus importants et ainsi il a vit que la dfaite prenne l'ampleur de ce quĠelle sera deux ans aprs au Chili. De leur ct les stratges de la lutte arme, s'ils ont souvent combattu courageusement, n'ont servi rien politiquement et militairement. Mais assurer le repli en bon ordre, ce n'est pas vaincre !
Soit l'on pense que, faute d'armement suffisant du proltariat, cette issue tait invitable et ce moment l la stratgie et la tactique pour la contre-offensive l'tape suivante deviennent essentielles, les facteurs internationaux prenant ici encore plus dĠimportance directe -et l nous verrons que le POR n'a pas jou son rle. Soit l'on pense quand mme qu'une autre issue tait possible.
Le principal argument "pessimiste" rside dans ce qu'tait l'arme gorilliste, mais justement cette comprhension tait peu prsente dans les masses et peu porte par les militants du POR comme Alandia Pantoja qui tait l'un des artisans de la victoire des masses sur l'arme en 1952. L'arme de 1952 tait plus petite, moins bien paye, et surtout moins directement encadre par l'imprialisme, que celle de 1971. Le terme "fasciste" tait alors employ par tout le monde pour dsigner ce type d'arme, sans que l'on rflchisse bien son sens. On disait "fasciste" en fait comme synonyme de sadique. La masse de la petite-bourgeoisie n'a pas t mobilise par les gorilles en sections spciales -celles-ci ont exist, nous l'avons vu, notamment Santa Cruz de la Sierra, mais pas du tout l'chelle de masse de l'Allemagne et de l'Italie nazie et fasciste. Par contre, dans une certaine mesure, les soldats et les officiers de l'arme gorilliste taient des "fascistes", individus d'origine petite-bourgeoise ayant trouv une vocation, une (relativement) bonne paye, une idologie et ayant t forms au mpris des masses et la haine des rouges par un conditionnement systmatique. Sans que cela doive tre dcrt impossible -nous avons vu par exemple que les soldats qui gardaient l'Intendance du ministre ne se sont pas opposs aux masses venues s'armer- le retournement collectif de ces soldats tait un vrai problme, sans aucun doute bien plus difficile que dans les rvolutions prcdentes comme celle de 1952, pour ne rien dire des paysans russes sous l'uniforme de 1917.
Mais cette question -gagnera, gagnera pas- elle-mme est abstraite. La vraie question est : pouvait-on mobiliser les masses et par quels mots dĠordre pour qu'une autre issue soit effectivement possible ?
Oui, en affichant explicitement la couleur : Ç le coup d'Etat menace, le coup d'Etat est l, aux armes È, ce qui ne signifie pas "rclamons des armes" mais "armons-nous", pour empcher le coup nous-mmes, car ce n'est pas Torres qui l'empchera - Ç que ceux de ses ministres et de ses officiers qui voudraient sincrement empcher le coup d'Etat s'il y en a viennent avec nous avec leurs armes È . Les forces qui peuvent et doivent vaincre les gorilles et lĠimprialisme sont uniquement les ouvriers, les paysans, les tudiants, et les soldats rallis eux, uniquement l'Assemble populaire, dont la commission politico-militaire ne doit donc pas disparatre dans la semi-clandestinit (certes des mesures telles que fournitures d'armes, quadrillage des quartiers É sont clandestines en raison de leur caractre technique, mais c'est la semi-clandestinit politique de la commission qui est inadmissible) mais doit au contraire, comme le Comit militaire rvolutionnaire du soviet de Petrograd Smolny en 1917, appeler au grand jour les masses le rallier, et s'adresser partout aux soldats pour qu'ils se mettent, collectivement, de leur ct.
L'argument selon lequel de telles dclarations auraient "fait le jeu" du coup d'Etat ne tient absolument pas, puisque celui-ci se prparait dj et a justement pris tout le monde de court alors que tout le monde y pensait.
Notons que l'lection de cette commission politico-militaire de l'Assemble populaire confie au vnrable et respectable Alandia Pantoja s'est faite l'unanimit : les guerrillristes et les soi-disant spcialistes de "l'instrument" politico-militaire, qui par ailleurs "ne reconnaissaient pas" l'Assemble populaire, ont "reconnu" sa commission et l'attitude par trop quitiste et attentiste des uns s'est parfaitement conjugue ici avec les fantasmes d' "instrument" militaire part des masses des autres, puisque les uns et les autres passaient ct du fait de s'adresser ouvertement aux plus larges masses non pour leur parler de leur armement en soi -cela, plusieurs lĠont fait, et notamment les deux POR chacun sa faon- mais pour les orienter activement vers la prise du pouvoir.
Par une telle politique, les masses confortes seraient vite alles de l'avant sur le plan de la lutte pour le pouvoir et de leur armement, simultanment. Elles auraient, d'une part, trouv des armes (on a vu qu'elles en ont trouves malgr tout dans les conditions bien plus dfavorables o le putsch s'est pass), et d'autre part elles auraient branl une partie des soldats et sous-officiers, car ces derniers hsitent seulement quand ils sentent qu'en face, on ne fait pas que des manifs de protestation, mais qu'on devient soi-mme une arme qui va prendre le pouvoir, et l ils ne dsertent pas, ils ne lvent pas le fusil, ils le retournent contre leurs chefs.
Naturellement les choses n'taient pas joues d'avance. Mais ce que l'on peut dire aussi, c'est que cette politique l aurait galement amlior le rapport de force, la situation du proltariat et son exprience en cas de dfaite et de "repli en bon ordre". Que l'on s'attende une victoire ou une dfaite, elle aurait d tre mise en Ïuvre. Elle ne l'a pas t.
La brochure de la Ligue communiste franaise sur les Ç leons de Bolivie È donne des citations du nĦ400 de septembre 1971 de Masas qui rsonnent comme une vritable autocritique du POR -sous toute rserve cependant de leur contexte- et sont tenues par la Ligue, qui exige que lĠautocritique soit Ç publique È -hors, elle lĠest ! - comme des Ç preuves È accablantes du Ç rformisme È de Ç Lora È :
Ç Personne nĠa pris au srieux lĠarmement du proltariat É Il y a eu un abandon total en ce domaine particulirement de la part des organisations des mineurs et des usines. Les dirigeants rvolutionnaires qui sont des dirigeants ouvriers nĠont pas orient les syndicats de base vers ce travail fondamental. Ce qui prouve que les partis de gauche nĠont pas considr devoir prendre une part active lĠarmement et lĠorganisation des milices dans chaque mine, dans chaque usine. La rsolution de lĠAssemble populaire, rsolution trs tardive (juin 71) envisageant la constitution de milices ne fut pas mise en pratique. LĠerreur de toute la gauche est ainsi mise en vidence. È. Et :
Ç LĠide gnrale qui sĠtait rpandue -et que nous marxiste avons y compris partage- cĠest que les armes seraient cdes par lĠquipe militaire au pouvoir, car nous considrions que ce nĠtait quĠen sĠappuyant sur les masses et en les dotant dĠune puissance de feu approprie que le gouvernement pourrait au moins neutraliser la droite. Cette conclusion se rvla compltement fausse : on nĠa pas tenu compte du fait que Torres prfrerait sĠallier ses camarades gnraux, capituler devant eux plutt que dĠarmer les masses qui avaient donn des preuves videntes quĠelles sĠacheminaient vers le socialisme et que leur mobilisation mettait en danger lĠarme comme institution. È
Ce passage, avec les rserves sur son isolement du reste de la presse du POR, que nous nĠavons pas, indique une capacit remarquable se mettre en cause. Il va mme plus loin que les critiques que lĠon peut faire sa politique au vu des donnes prcdemment exposes. Car il apparat bel et bien que malgr la critique quĠil se fait ici lui-mme, le POR a tout de mme au moins abord ouvertement les questions du renversement de Torres et de lĠarmement du proltariat. CĠest pourquoi cette Ç autocritique È me semble confirmer lĠexistence dĠune tendance que jĠai appele Ç quitiste È et plus ou moins spontaniste en son sein si ce nĠest sa direction - Ç les masses sauront sĠarmer È, ide juste en elle-mme, mais qui devient fausse quand elle empche de passer lĠacte temps, mais tat dĠesprit, il faut le comprendre, quĠavait faonn lĠhistoire (en 1952 les masses ont en effet rgl Ç facilement È la question É) ainsi que la tendance prendre le contre-pied des discours guerillristes. Etat dĠesprit qui pourrait avoir anim le Ç responsable militaire È Pantoja (dcd en 1975, membre du POR jusquÔau bout) et sa commission.
Mais il y a autre chose. Cet article, comme dĠautres allusions de Lora dans diffrents textes, Ç confesse È que lĠide que Torres Ç donnerait les armes È tait une illusion gnrale partage au fond aussi par le POR, bien quĠil ait crit pendant la priode rvolutionnaire quĠil fallait sĠarmer, que cĠtait Torres de choisir, etc., sauf que sous-tendues par une telle illusion de telles prises de position devenaient des phrases vides.
Un effort de Ç plonge dans le contexte È est nanmoins ncessaire : tait-il si absurde de penser que Torres allait devoir donner les armes ? Comprendre quĠil prfrerait permettre sa chute, son ventuel assassinat et celui de bon nombre de ses partisans, amis et parents ne contredisait-il pas ce qui semblait tre logique, savoir que si les officiers engags bon gr mal gr dans cette aventure voulaient sauver leur peau ils devraient distribuer des armes aux ouvriers et aux paysans ? Remarquons que les thoriciens de lĠimpratif de la lutte arme nĠont pas t plus efficaces contre de telles illusions É et que certains officiers Ç progressistes È ont rellement essay de distribuer des armes !
Nous avons ici affaire, concrtement, aux deux cts du marxisme, qui sont les deux cts du rel : la dtermination par les causes sociales gnrales et le rle des choix politiques concrets et circonstanciels, individuels. Les forces sociales dterminaient lĠquation voulant ncessairement que les composantes de lĠarme de lĠEtat bourgeois mme clates nĠallaient pas faire le jeu du proltariat, fut-ce au prix de leur propre suicide. Mais les hommes rels qui sont les variables de lĠquation font leur propre histoire en dehors de tout dterminisme, ils peuvent varier et changer de camp ou faire le jeu dĠun camp autre que celui qui est, gnriquement, Ç le leur È, surtout sÔil sÔagit de sauver leur peau dans lÔimmdiat. Torres lui-mme, qui a refus les armes aux travailleurs, sera sauvagement assassin en 1976 Buenos Aires, dans le cadre du Ç plan Condor È.
Le problme est quĠ miser uniquement sur le ct gnriquement juste, dterministe et social, on ne voit pas comment la rvolution peut gagner, puisque si tout se rsumait lui, jamais un Etat, une arme, ne serait branl, brch, disloqu, et les hommes seraient les automates des forces sociales, alors quĠils en sont les auteurs involontaires, ce qui nĠest pas la mme chose. Et rciproquement, miser uniquement sur le ct circonstanciel, le concret remarquable - Ç exceptionnalit bolivienne È ou drive effective dĠofficiers entrans plus loin quĠils nĠauraient voulu aller- comporte une part effrayante de risque, de pari, de quitte ou double, roulette russe qui sĠest toujours avre compltement illusoire.
La politique marxiste, action consciente, cĠest--dire organise, des individus associs pour faire lĠhistoire par eux-mmes, tient compte de ces deux cts en nĠen niant aucun et en ne se laissant dominer par aucun. Elle rsout, ou disons plus modestement quĠelle cherche rsoudre, le problme de la dialectique entre ncessit et contingence dans lĠquation dterministe aux variables alatoires, le problme de lĠaction, du moment opportun et de la faon de le susciter. De quelle faon ?
En saisissant le biais concret qui, partant des proccupations relles des masses, les conduit vouloir rgler la question du pouvoir. A lĠt 1971 elles sĠorientaient sur la prise du pouvoir, mais la question concrte pour elles tait le danger gorilliste : la prise du pouvoir et lĠarmement se posaient ensemble, pour dfaire ce danger. LĠarticle de Masas souligne que la rsolution sur la commission Ç militaire È de lĠAssemble populaire tait trop tardive, ce qui est non une autocritique, mais une accusation implicite contre Lechin et ceux qui ont retard sa runion du 1Ħ mai au 24 juin. Certes, mais cette date il tait encore possible de parler ouvertement de la ncessit et de la possibilit dĠviter le coup en prparation en prenant les devants, en appelant les masses sÔarmer, en appelant les soldats, en sommant les officiers de tendance Ç Torres È choisir et en les combattant chaque fois quĠils feraient obstacle cette politique. Rptons-le, un tel langage la fois dfensif (sans feinte aucune) dans sa forme et offensif dans son contenu, nĠaurait en rien fait le jeu du coup dĠEtat dont tout le monde parlait. Rappelons lĠexemple des bolcheviks qui un moment donn ont abord ouvertement (et se sont mme diviss ouvertement son sujet ! ) la prparation dĠune insurrection Ç pour sauver la rvolution È : cette manire ouverte typique de Lnine contraste justement avec la tendance la discrtion non seulement technique, mais politique, de la commission Pantoja. Les faiblesses dans la manire dĠaborder la question des armes dcoulent de celles dans la manire de poser la question de lĠinsurrection et du pouvoir - et aussi vive soit-elle lĠautocritique implicite de lĠarticle de Masas passe ct de ce nÏud.
En outre, lĠarticle de Masas parle de
manire confuse, mais caractristique de cette priode, de Ç la
gauche È en gnral, et assume ses Ç erreurs È comme des erreurs
communes. Ce qui laisse penser que, contrairement lĠutilisation que veut en
faire la brochure de la Ligue, il ne sĠagit pas exactement dĠune
Ç autocritique de Lora È mais dĠun discours du POR lĠadresse des
autres courants politiques qui lĠont plus ou moins Ç suivi È dans le
Commandement politique et lĠAssemble populaire. Cette mentalit unitaire
tout crin, produite par la ralisation du cadre de front unique ouvrier dans la
COB, puis dans le Commandement politique, puis dans lĠAssemble populaire,
associe lĠimpression de diriger le mouvement,
et qui conduit ne pas parler au nom de son parti mais au nom des forces
unies, va se prolonger, nous allons le voir, contretemps, dans un cadre
diffrent o la pression des masses ne permettra plus de donner au cadre
unitaire la mme direction -jusquĠen 1973, aprs quoi le POR ne sera pratiquement
jamais plus Çunitaire È É
Comment ne pas tirer les leons d'une dfaite partielle.
En novembre 1971 les directions des forces politiques boliviennes, en exil au Chili, maintiennent formellement la structure du Commandement politique, car elle a auprs des masses le prestige de ce dont est n l'Assemble populaire, mais la modifient en lui donnant un nouveau nom, en largissant sa composition et en modifiant son programme.
Le nouveau nom est Front Rvolutionnaire Anti-imprialiste (FRA). Les nouveaux adhrents sont ceux qui ont t au combat dans la rue aux cts des forces de l'Assemble populaire les 19-22 aot, du moins est-ce la raison avance. Elle lgitime l'entre, es qualit, cette fois-ci de l'ELN et du POR Combate, avec l'approbation du POR. Mais pas seulement : outre le Parti Socialiste bolivien, rcemment form partir des dbris du FARO autour de l'ancien ministre dmissionnaire des nationalisations d'Ovando, Marcelo Quiroga, adhrent l'Internationale Socialiste, il y a des groupes en provenance du MNR, nouveau, et plus encore ... le gnral Torres lui-mme au dbut, et un groupe de militaires, Avant-Garde Militaire du Peuple, autour du major Ruben Sanchez, chef de la garde personnelle de Torres -Ç le major Ruben Sanchez est apparu au cours de cette preuve comme une figure symbolique du ralliement de certains lments des Forces Armes au camp de la rvolution È, peut-on lire dans la brochure de la Ligue communiste franaise Bolivie les leons dĠaot 71.
Mme si le gnral Torres ne participera que peu de temps au FRA, les choses devraient tre claires : des forces reprsentant des secteurs, non de la "petite bourgeoisie radicalise", mais bien de la bourgeoisie nationale, sont prsentes es qualit dans le FRA. Cela se rpercute au niveau de son programme adopt en dcembre 1971 : prise du pouvoir et construction du socialisme -cette phrasologie est l'poque celle de beaucoup de monde- par la voie d'un "gouvernement national". Les rfrences aux thses du IVĦ Congrs de la COB, permanentes dans le Commandement politique et l'Assemble populaire, passent au second plan, salues d'un coup de chapeau. Par contre, le FRA adopte des statuts contraignants instaurant une vritable discipline organisationnelle et programmatique en son sein.
Bien que le secteur des forces armes qui s'y trouve soit minoritaire, en exil et pour ainsi dire dracin de son Etat, la signification politique de sa prsence, renforce par celle des ternels rsidus renaissant du MNR (sans parler du PS rcemment cr, qui relve en grande partie du nationalisme bourgeois lui aussi), ne fait nul doute : le FRA n'est pas une expression du front unique du proltariat et de la petite bourgeoisie comme l'tait le Commandement politique, ni l'organe de front unique de la classe ouvrire commenant poser pratiquement la question du pouvoir, comme l'tait l'Assemble populaire, mais il est une structure d'alliance avec la bourgeoisie nationale qui ne diffre pas fondamentalement, en ce qui concerne le fond politique, de l'Unit populaire chilienne, comme ne se privent pas de le dire les dirigeants du PC qui, eux, font la diffrence avec l'Assemble populaire : le prestige de celle-ci peut servir lgitimer le FRA, mais le FRA n'est pas la mme chose, il est, dans l'exil, le type de structure que staliniens et lechinistes auraient aim monter auparavant en collaboration avec le gouvernement Torres.
Le FRA reoit officiellement le soutien de Fidel Castro et ses reprsentants sont reus Cuba, avec Filemon Escobar parmi eux. Dans les "reproches" adresss alors par l'OCI au POR, on trouve celui d'avoir dissoci critique du foquisme et critique de la direction de l'Etat cubain. Le FRA et la politique qu'il porte ont pu pousser une reprise des contacts avec Cuba, qui soutient au mme moment l'Unit populaire chilienne. En somme -sous rserve de vrification plus pousse- le POR aurait vu d'un bon oeil l'loignement de Cuba par rapport au foquisme, sans voir que ceci correspondait au soutien des formes d'alliances avec la bourgeoisie.
Pour Guillermo Lora et la direction du POR il y a, de faon tout fait sincre, continuit entre le Commandement politique, l'Assemble populaire et le FRA. Dans leur perception de leur propre combat, et dans la mmoire qu'ils en construisent, le FRA n'est pas l'antithse, mais bien la prolongation de l'Assemble populaire. Comment expliquer cela, et quelles en sont les consquences ?
La dfinition que donne Lora du FRA reprend la mme formule pour les trois institutions, formule par laquelle lĠAssemble populaire sĠtait dsigne, ceux qui la voyaient comme un soviet aussi bien que ceux qui nĠen voulaient pas lĠayant employe : "front anti-imprialiste rvolutionnaire dirig par la classe ouvrire", ce qui, pour lui, est antinomique au "Front populaire" plac, lui, sous la direction de la bourgeoisie, comme l'Unit populaire chilienne. L'Assemble populaire forme sur la base de l'exclusion du MNR et contre la volont du gouvernement "progressiste" tait, certes, tout fait anti-imprialiste, mais elle l'tait en tant que et parce que ralisation du front unique ouvrier, et uniquement du front unique ouvrier. Le Commandement politique qui l'avait prcde tait plus large, il avait ce caractre dfensif de "front anti-imprialiste", mais lui aussi tait avant tout une expression de la classe ouvrire. Expression du front unique ouvrier et par l noyau du front unique anti-imprialiste -formule de l'OCI franaise pour caractriser l'Assemble populaire bolivienne- ou front unique anti-imprialiste de manire immdiate, dirig par la classe ouvrire, formule du POR ; derrire ces diffrences de dsignation qui peuvent sembler byzantines, il y a deux manires diffrentes d'envisager le rle possible de la bourgeoisie nationale ou de certains de ses secteurs.
Soit le front unique est "immdiatement" anti-imprialiste, national et dmocratique, et, surtout, dans ce cadre la bourgeoisie nationale ou tel de ses secteurs joue un rle progressiste rel, rvolutionnaire, et doit tre alli au proltariat voire gouverner ses cts. C'est l l'interprtation du POR, partir d'une gnralisation thorique de cette fausse continuit Commandement politique-Assemble populaire-FRA, interprtation qui va plus loin vers l'alliance avec la bourgeoisie, en tout cas de manire plus franche, que les formules ambigus de 1952 qui ne parlaient pas de "nationalisme bourgeois", mais "petit-bourgeois". Nous avons vu que les vertus de la bourgeoisie nationale des pays domins ont t par exemple soulignes par Lora propos des nationalisations dans ces pays, "de qualit suprieure" aux nationalisations dans les pays imprialistes.
Soit il s'agit du front unique ouvrier, qui sur la base de sa ralisation et de son hgmonie, avec des objectifs non pas seulement nationaux et dmocratiques mais bien transitoires et socialistes -et, je vais y revenir, par l mme pleinement, effectivement dmocratiques-, associe son combat les courants petits-bourgeois ou ayant rompu avec la bourgeoisie sur la base de leur volont d'arracher leurs revendications et aspirations nationales et dmocratiques.
Ou encore il s'agit d'alliance ponctuelle et dfinie avec tel ou tel secteur bourgeois sur une question de dfense des liberts dmocratiques voire lors d'une guerre coloniale ou d'agression imprialiste : cela peut arriver, mais ne justifie pas un "front" permanent pour soi-disant aller ensemble au socialisme !
La conception qui se fixe alors comme celle du POR combine deux ides : un secteur de la bourgeoisie nationale peut tre un alli dans la rvolution proltarienne ; mais il doit, cĠest dĠailleurs logique, l'tre sous la direction du proltariat, et il doit donc accepter cette direction, et cĠest ainsi que le front unique anti-imprialiste est ou tend tre "dirig par la classe ouvrire". Le "sentiment de puissance" que les vnements ont pu confrer la direction du POR aboutit ici une illusion svre, s'imaginer que des secteurs bourgeois peuvent se placer sous la direction du proltariat, en somme qu'un gnral Torres peut se placer sous le commandement du POR !
Les taches concrtes que se donne le FRA n'ont pourtant rien voir avec la fiction d'un front anti-imprialiste dirig par la classe ouvrire et qui fait de grandes dclarations sur la perspective du socialisme dans la rvolution bolivienne. Concrtement, dans la mesure o il mne avec ses composantes un vritable travail en Bolivie, c'est un combat clandestin de dfense des liberts, de maintien des structures syndicales, de lutte contre la rpression et d'information l'extrieur sur ce qui se passe en Bolivie. Sur des revendications dmocratiques dfensives, l'unit est bien entendu tout fait possible avec des secteurs bourgeois voire, l'occasion, ractionnaires ( religieux par exemple), mais, rptons-le, c'est l tout autre chose que de prtendre que cette unit se situe dans un cadre qui prolonge le "premier soviet d'Amrique latine" et intgre un secteur de la bourgeoisie au combat pour le socialisme !
Notons que, de son ct, le POR Combate prsente le FRA -et H.G. Moscoso le dit encore ainsi dans une interview rcente (La hoja de vida de Hugo Gonzales Moscoso, disponible sur le Net) comme ayant eu vocation prparer l'infiltration massive de gurillros ! Par une certaine symtrie, notons que le SU critique la participation du POR Combate au FRA dbut 1972 -mais nous avons vu que telle ne fut pas la raction premire de la Ligue communiste, qui, dans la brochure dj cit, parle du ralliement de certains lments des Forces Armes au camp de la rvolution avec des accents qui annoncent ce que lĠon va entendre propos du Portugal partir de 1974 É
Est-ce dire que tout Ç front unique anti-imprialiste È soit un front populaire dĠalliance avec la bourgeoisie et de soumission celle-ci ? Le POR et PO dĠArgentine sĠappuient dans leur argumentation sur les Thses sur la question dĠOrient du IVĦ Congrs de lĠInternationale Communiste (dcembre 1922) et jugent sectaire lĠassimilation faite par lĠOCI franaise entre le FRA et lĠUnit populaire chilienne, vrai Front populaire et mme modle classique du Front populaire ayant, comme dans les annes 1930 en France et en Espagne, conduit directement la victoire du fascisme au moyen de lĠalliance antifasciste avec la bourgeoisie contre la rvolution. Le FRA, estiment tĠils, ne se situait pas sur ce plan ; son contenu anti-imprialiste, contre la rduction de la Bolivie au statut de semi-colonie par la dictature militaire, tait dterminant, et de plus le poids spcifique du proltariat aprs lĠpisode de lĠAssemble populaire y restait dterminant.
Effectivement, le front unique anti-imprialiste avec, non seulement la paysannerie, la petite bourgeoisie urbaine, la masse des pauvres et lĠintelligentisia, mais des secteurs de la bourgeoisie nationale, est concevable, mais sur quel terrain ?
Sur le terrain de revendications constituant bel et bien le programme de construction dĠune nation indpendante, dmocratiques, nationales, agraires, laques É que lÔInternationale Communiste en 1922 envisageait comme devant servir dmasquer les bourgeoisies nationales des pays tels que la Chine ou lÔIran, de manire parallle la faon dont la lutte pour le front unique ouvrier devait servir dmasquer les dirigeants rformistes É Or le FRA, dĠun ct, la faon des Ç officiers progressistes È portugais, thiopiens ou malgaches que lĠon verra quelques annes plus tard encamisoler et rprimer le mouvement autonome du proltariat, prtend, dÔun ct, combattre "pour le socialisme", mais en mme temps il passe ct de ces revendications dmocratiques srieuses et gnrales : lections libres, assemble constituante, droit des indiens, rforme agraire en finissant rellement avec les latifundia, sparation de l'Eglise et de l'Etat ...
Sur de telles revendication dmocratiques gnrales, le combat pour un front commun men par la classe ouvrire et dont elle serait la force motrice et dirigeante est assurment tout fait concevable, et cette mthode peut, tout autant que celle du POR dans le FRA, se recommander des Thses sur la question dÔOrient. Mais telles ne sont pas les revendications dmocratiques dont parle selon Guillermo Lora pour le FRA. La formulation qu'il en donne est la suivante :
"Le coup d'Etat contre-rvolutionnaire triomphant, la suspension des liberts dmocratiques, ainsi que la rpression sans frein, nous imposent de prsenter comme tactique immdiate la dfense intransigeante des garanties dmocratiques, la dfense de la Constitution, de l'application des lois, de l'autonomie universitaire, de la libert sans restriction de la presse, du respect du droit syndical et du droit d'association, etc." (texte prsent par le POR la Confrence latino-amricaine d'avril 1972 dans La Vrit de juillet 1972, et constituant la seconde partie du texte de G.Lora De l'Assemble populaire au coup d'Etat fasciste).
Dans cette liste, on ne voit pas bien ce que viennent faire la "dfense de la Constitution" et "l'application des lois" (une chose est d'utiliser des textes constitutionnels, des normes lgales et des procdures juridiques, autre chose est d'en faire un programme politique). Pourquoi ne pas s'en tenir tout simplement la dfense des droits et libert, l'indpendance des syndicats envers l'Etat, la lutte contre la rpression ? On se rappelle avoir dj rencontr cette formule, "dfense de la constitution", dans l'interview donne par G.Lora au Militant en mai 1952. Il semblerait donc que dans les situations de rpression (rserve faite ici du problme de la date exacte de sa position de 1952 sur ce sujet, dont jĠai parl plus haut) G.Lora met en avant la "dfense de la constitution". C'est comme s'il admettait que devant la rpression momentanment victorieuse il faut en revenir des revendications non seulement dmocratiques, mais bourgeoises. Ce qu'indique aussi, de son point de vue, lĠabandon sans phrases du mot dĠordre de l' "Universit unique" et le retour la dfense de la simple autonomie universitaire, tout fait justifi dĠailleurs.
Pour rsumer, nous voyons se cristalliser la conception suivante : la rvolution bolivienne est plus nationale et dmocratique que socialiste, en tout cas dans sa premire phase qui se droule sur l'arne nationale (la phase socialiste tant internationale : cf. la rsolution internationale du IVĦ congrs de la COB), mais elle ncessite -c'est la "rvolution permanente"- la direction du proltariat, tout en pouvant associer, sous cette direction, un secteur de la bourgeoisie nationale. Ds lors, le FRA, tout en ayant des militants dont le combat concret est la lutte contre la rpression et la dfense des liberts les plus lmentaires (impossible de faire autrement) et en servant de cadre ce combat, peut s'affirmer socialiste et passer pour la "projection de l'Assemble populaire" et en mme temps ne pas avoir de programme dmocratique rvolutionnaire rel avec assemble constituante, rforme agraire, etc. La rhtorique socialisante, voire gurillriste, et aussi nationaliste et anti-tatsunienne, des Ç officiers progressistes È masque lĠabsence de ces perspectives nationales anti-imprialistes relles, et donc lĠabsence de rupture relle avec lĠimprialisme dans le programme des Ç anti-imprialistes È : cĠest prcisment le manque de ce programme dmocratique national consquent qui signe la soumission politique la bourgeoisie dĠun tel front.
Notons que, de faon parfaitement logique et consquente par rapport cette orientation, le POR considre ds lors qu'il peut y avoir dans l'arme et le corps des officiers un secteur progressiste avec lequel s'allier contre lÔimprialisme (ce qui n'est pas la mme chose, bien qu'il fasse souvent la confusion, que de diviser l'arme par la pression des masses mobilises), et c'est justement ce qui se passe avec le FRA.
Le FRA n'a pas t une coalition durable et solide. Au bout d'un peu plus d'un an le PCB, le PC-ml et le PRIN, avec les courants MNR, le quittent pour faire leur propre coalition leur yeux plus efficace sur la ligne d'Unit populaire, laissant tomber une grande partie de la phrasologie rvolutionnaire du premier FRA. En fait ils peuvent se permettre au bout d'un certain temps de laisser tomber les "rvolutionnaires". La dsintgration du FRA concide avec le moment o il perd son utilit pour tromper les masses, c'est--dire avec la dfaite chilienne. A ce stade, le POR est le dernier parti en dfendre la ncessit ...
Les masses abuses par le rle qu'a jou l'existence du FRA, autant ou plus que les masses boliviennes, ont t les masses chiliennes, car il tait de la plus haute importance que, dans le processus rvolutionnaire chilien, les leons de la Bolivie puissent tre tires, en relation avec son mancipation de lĠUnit populaire, condition indispensable pour viter lĠissue Pinochet, la voie pour ce faire tant que la classe ouvrire, la paysannerie et la jeunesse chiliennes se dotent d'un parti politique qui combatte pour la rupture avec la bourgeoisie et la prparation l'affrontement avec les militaires. Loin d'attnuer les risques de cet affrontement, l'Unit populaire les a maximiss en dsarmant les masses tous les sens du terme -militaire, politique, moral. Combattre pour la rupture avec la bourgeoisie au Chili, pour l'unit de la classe ouvrire, de la paysannerie et de la jeunesse contre l'imprialisme et la bourgeoisie nationale, n'aurait t possible pour le POR, qui avait l une place clef tenir, qu' la condition de ne pas tre lui-mme englu dans un front pouvant passer pour une sorte d'Unit populaire la bolivienne, bien que lui mme affirmait que ce n'tait pas la mme chose. C'est sans doute cela, plus que les prcautions prendre pour prserver les liaisons clandestines avec le pays et les contraintes du statut de rfugi, qui explique le relatif absentisme du POR bolivien dans la rvolution chilienne. Non pas un simple isolationnisme voire un gosme national qui lui sera parfois reproch, et quĠil sĠil existe est plus un effet quĠune cause, mais une orientation politique quivalant pour lui un nÏud coulant l'empchant de jouer son rle.
Il faut bien comprendre que cette volution politique et idologique se produit en toute sincrit et honntet. Aucune "trahison" perfide ni aucune "nature centriste" ou "opportuniste" du "lorisme" ne sont pralablement l'Ïuvre, mme si les bilans incomplets et incompltement digrs du pass jouent l un grand rle -et leur responsabilit ne met pas en cause que Lora mais toute lÔhistoire manque de la IVĦInternationale dans et aprs la seconde guerre mondiale.
La faiblesse politique du POR aprs aot 1971 est pour lui quivalente la force qu'il avait eu juste avant, et en cela mme rside le principal de cette faiblesse : il nĠest pas en train de vivre une parenthse, pense tĠil -et il n'est pas le seul, c'est le cas de la quasi totalit des militant boliviens de toutes les tendances- Ç la contre-offensive va venir et nous reprendrons la lutte pour le pouvoir au point o elle sÔtait arrteÇ . Sauf qu' l'vidence l'avenir de la Bolivie, et au del, se jouait maintenant au Chili.
La dfaite chilienne est, avec celle d'Indonsie en 1965, la plus grave, la plus complte, que le mouvement ouvrier ait connu quelque part aprs 1945. Le mouvement ouvrier et, par la mme occasion, les liberts dmocratiques les plus lmentaires, et le respect primaire de qu'est un tre humain, ont t liquids au Chili. Banzer avait t le premier modle, mais il devient l'lve avec Pinochet (le comparaison vaut ce quĠelle vaut mais cĠest le mme rapport ambige quĠentre Hitler et Mussolini). La privatisation totale de toute l'conomie et la fin de tout secteur public compltent l'opration en ouvrant la phase no-librale comme rponse la crise conomique mondiale, o l aussi le Chili est le modle.
La dfaite bolivienne d'aot 1971 tait incomplte, mais elle devient beaucoup plus grave : la possibilit d'un retournement de situation avec la reconstitution rapide d'une capacit de combat de la classe ouvrire maintenue, sans doute pas irraliste avant le 11 septembre 1973, est enterre. La Bolivie a perdu sa fentre.
OCI et POR : gel d'une alliance.
L'OCI avait pos de nombreuses questions au POR, d'une manire s'efforant d'tre fraternelle et nuance, pratiquement sur tous les sujets -sauf un, central- essentiels de la priode 1969-1971, tout en ayant dfendu globalement sa politique au moment fatidique.
Les questions poses par l'OCI au POR sur le moment du coup d'Etat et les jours qui l'ont prcd, dĠaprs La Correspondance Internationale nĦ 2-3 de mars 1972, sont certes nombreuses. "Le parti a tĠil men avec la rigueur ncessaire une action centralise pour rduire les ingalits de rythme dans la mobilisation du proltariat ?" En a tĠil fait assez pour grouper la paysannerie autour de l'Assemble populaire ? Possdait-il les structures d'organisation lui permettant d'armer ses militants dans une situation trs mouvante ? S'y ajoute une rserve sur l'opportunit de la campagne centre sur la "participation ouvrire majoritaire dans la COMIBOL".
Mais l'ide selon laquelle le coup d'aot 1971 a vu une retraite en bon ordre, et n'a install qu'un rgime instable qui n'en a pas pour longtemps, est partage par l'OCI. En relation avec cette conception en partie illusoire, il n'y a, la diffrence des autres aspects de la politique du POR, pas de questionnement de l'OCI sur l'armement du proltariat au moment crucial.
La ligne politique voque plus haut -expliquer aux masses que c'tait elles, maintenant, dfaire l'arme gorilliste et donc s'en donner les moyens sans rien faire dpendre de Torres- n'est pas envisage dans les textes abondants de l'OCI (par ailleurs, elle est dessine dans un document de la TLT, Argentine et Bolivie : le bilan, par Hugo Blanco, Peter Camejo, Joseph Hansen, Anibal Lorenzo, Nahuel Moreno, mais pas en relation avec les faits et actes du POR, mais sous la forme de considrants gnraux qui, s'ils ont une cible, visent le SU et le POR Combate).
Les choses changent avec le FRA. Alliance avec un secteur de la bourgeoisie nationale ; confirmation, donc, des critiques et doutes exprims concernant la comprhension tronque de l'unit mondiale de la lutte des classes par le POR, explique par son isolement prolong et les pressions du pablisme depuis deux dcennies : surestimation de la capacit des bourgeoisies nationales avancer contre l'imprialisme, sous-estimation du besoin vital de la rvolution bolivienne que la rvolution mondiale et latino-amricaine la dgage du carcan dans lequel elle risque d'tre touffe, mcomprhension du rle du stalinisme et dans son sillage du castrisme en tant que forces internationales agissant en fonction d'intrts sociaux et stratgiques internationaux et non pas seulement en raison des thories errones qu'elles invoquent, la rvolution par tape des staliniens, ou le foquisme des castristes.
Nul doute que la direction de l'OCI se sent investie d'une sorte de mission "pdagogique" envers le POR consistant lui expliquer ce que c'est que l'internationalisme ...
Mais elle va le faire de faon dconnecte de la discussion concrte sur la manire dĠaller la prise du pouvoir, et partir de l sur la mobilisation, l'auto-organisation et l'armement des masses en 1971. Ds lors, la chose ne pouvait qu'apparatre comme une leon professorale toute thorique sur lĠunit mondiale de la lutte des classes, le contenu international contre-rvolutionnaire du stalinisme, la vraie nature des thses de lĠInternationale communiste sur le front unique anti-imprialiste É par un parti certes sympathique a priori, mais install dans le confort relatif d'une grande dmocratie imprialiste, leon distille des militants harcels par les responsabilits et la rpression, et faire la plus mauvaise impression Guillermo Lora, celle de courir le risque de voir ressurgir les "ingrences" de Pablo et Posadas, bien que les "pressions" exerces par l'OCI ne soient pas du mme ordre.
La direction du POR n'est pas contre un travail de reconstruction de la IVĦ Internationale, mais elle tente de le dfinir sur la base de l'approbation totale de toute sa politique, FRA compris, et mme alors principalement sur la base du FRA qui concentre pour elle, tout autant au niveau du symbole et de la psychologie que dans ses analyses, la place quĠelle a tenue dans la priode de lĠAssemble populaire.
En avril 1972 le POR, conformment aux dcisions prises en commun avec l'OCI l'anne prcdente, et dans le processus qui va conduire la constitution du CORQI, organise une Confrence latino-amricaine (dont le lieu n'est pas prcis dans les sources ; probablement Santiago du Chili), avec Politica Obrera d'Argentine et le POMR du Prou, et des groupes et militants d'autres pays, en prsence d'une dlgation de l'OCI.
Le POR et PO auraient voulu soumettre au vote la seconde partie du texte de Lora, De l'Assemble populaire au coup d'Etat fasciste, qui comporte notamment la prsentation, dfense et illustration du FRA. Ceci revenait constituer la branche latino-amricaine du CORQI sur la base de lĠorientation du POR et de PO dĠArgentine et contre celle de lĠOCI. Cette dernire s'oppose donc ce vote -elle n'aurait pu que rejeter le texte- au nom de la ncessit de poursuivre la discussion "sur le stalinisme, le castrisme, et le rle des organisations nationalistes petites-bourgeoises dans le cadre des pays conomiquement arrirs." Le refus de voter sur ce texte conduit le POR et Politica Obrera faire une dclaration reprochant "aux dlgus du CI et de l'OCI" d'avoir "en dfinitive suspendu une pe de Damocls au dessus de la tte des rvolutionnaire boliviens", car selon la tournure que prendront les vnements ils pourront dire que leurs avertissements taient juste, en cas d'chec rvolutionnaire, ou que leurs conseils ont t couts, en cas de succs Ce qui montre que l'OCI est perue par le POR et PO comme une direction auto-proclame et donneuse de leons.
A cette runion s'est produit la confrontation Guillermo Lora-Stphane Just. Ce dernier, secrtaire du comit international depuis 1966, est le thoricien de l'OCI. Des extraits du rapport de Stphane Just au comit central de l'OCI sur la confrence sont donns dans le bulletin intrieur sur "l'affaire Varga", dont il va tre question bientt, fin 1972. On y apprend que Lora a critiqu le "sectarisme OCI". Just, de son ct, estime que "les problmes voqus dans le rapport [sans doute le rapport politique qu'il a prsent] ont t vits." : rle international du stalinisme et du castrisme, reconstruction de la IVĦ Internationale en Amrique latine, lien entre "GOP" et "EUSAL" ("gouvernement ouvrier et paysan" et "Etats-Unis socialistes d'Amrique latine"), "IRJ" ("Internationale Rvolutionnaire de la Jeunesse") et campagnes contre la rpression en URSS, Tchcoslovaquie, Pologne. En gros, tous les sujet importants pour l'OCI, "vits" de l'avis de Stphane Just, seule l'activit de dfense de la rvolution bolivienne, c'est--dire la solidarit contre la rpression, ayant vraiment t traite, et encore pas de faon satisfaisante son sens puisque coupe des points prcdents. En creux, on peut imaginer l'entreprise de prise de tte et la tentative de prise en main sur tous les sujets qui a pu tre ressentie par Lora. Mme si, prcisons-le, formellement et sur le plan des principes et de la thorie, la plupart des remarques de S.Just sont valables, mais elles semblent dconnectes des aspects les plus cruciaux de l'approche de la lutte pour le pouvoir en 1971 et peut-tre, leur suite, de la critique du contenu concret de la politique du FRA, et emmenes comme une numration de devoirs faire ne tenant pas compte des situations effectives.
A partir de l, le POR sera systmatiquement absent de la plupart des runions internationales du CORQI, commencer par celle o nat le CORQI, Paris en juillet. Il est en fait reprsent politiquement ou semble l'tre, par Politica Obrera et son dirigeant Jorge Altamira (Jos Saul Wermus).
Il est pourtant fortement question du POR la confrence de juillet 1972 (qui porte le nom laborieux de "deuxime session de la pr-confrence du comit international", en rfrence la dernire runion du CI tenue avec la SLL britannique en 1969, mais que l'on peut dsigner plus simplement comme la confrence de cration du CORQI).
D'une part parce que, comme on pouvait s'y attendre, les dbats de la confrence latino-amricaine s'y poursuivent. Le passage de la rsolution politique gnrale, ensuite vote l'unanimit, sur le FRA, donne lieu au pralable un vote dissoci o Politica Obrera d'Argentine vote contre, avec la cellule italienne -il s'agit de la cellule anime par Marco Ferrando, qui dirigera plus tard le principal courant trotskyste italien actuel, alli internationalement avec le Partido Obrero argentin, hritier de Politica Obrera : leur convergence a ici ses racines. En outre les deux groupes confronts la question nationale, celui d'Irlande et celui d'Isral (notons que le groupe isralien est isol sur sa position favorable deux Etats, juif et palestinien, contre le mot dĠordre majoritairement adopt de Constituante palestinienne arabe et juive), s'abstiennent sur ce passage, les autres dlgus votant pour.
D'autre part un nouveau clivage clate, d'un autre ordre, entre la Ligue des Rvolutionnaires Socialistes Hongrois et le Comit d'organisation des communistes-trotskystes d'Europe de l'Est (Pologne, Tchcoslovaquie, Yougoslavie), l'un et l'autre dirigs par Balacz Nagy dit Michel Varga, suivis partiellement par le groupe espagnol et parfois par d'autres dlgus, d'une part, et l'OCI d'autre part, suivie par la majorit mais avec parfois des hsitations. Ce clivage porte sur l'opportunit de proclamer une structure nouvelle, le CORQI, le courant de Varga se prononant pour le maintien du CI, sans renoncer regagner la SLL, CI qu'il dfinit comme une "fraction trotskyste" reprsentant la continuit de la IVĦ Internationale, fraction dont ne font partie que les organisations qui avaient adhr au Comit International, donc pas Politica Obrera (mais bien le POR). Ceux que l'on va bientt appeler les "v