Guillermo Lora (1921-2009),

la conscience ouvrire bolivienne.

Par Vincent PrŽsumey.

Juillet 2009

 

 

 

 

La mort de Guillermo Lora le 17 mai 2009, c'est la disparition d'un grand rŽvolutionnaire du XXĦ sicle. Il n'est pas trs connu de par le monde, il n'est pas de ceux dont le nom est enseignŽ dans les Žcoles, ou orne posters, tee-shirts, briquets et fonds de culottes, mais ce nom est de ceux qui seront repris par des gŽnŽrations de combattantes et de combattants, car le combat continuera.

Guillermo Lora Žtait l'une de ces figures du mouvement trotskyste dont le nom incarne ˆ tort ou ˆ raison un courant, une organisation, voire une culture politique, comme ceux de Mandel, Lambert, Just, Grant, Cliff, Cannon, Moreno ... et ˆ ce titre il Žtait le dernier de ces "monstres sacrŽs" plus ou moins sacrŽs et plus ou moins monstrueux, ˆ avoir vŽcu leur jeunesse dans le mouvement ouvrier rŽvolutionnaire des IIĦ et IIIĦ Internationales et ˆ en avoir tirŽ la leon fondamentale qu'il en fallait une quatrime pour gagner.

De cette gŽnŽration, proche du dŽcs de Guillermo Lora, s'est d'ailleurs produit, le 27 avril 2009, celui de Hugo Gonzales Moscoso (1922-2009) qui fut un peu, du point de vue des "internationales trotskystes", son frre ennemi aprs avoir longtemps ŽtŽ son camarade.

Mais Guillermo Lora est unique car il fut aussi, et dans son cas ceci est indissociable de son "statut" de grande figure du trotskysme, une sorte d'incarnation de la conscience du prolŽtariat bolivien, en particulier du prolŽtariat minier de l'Altiplano andin, pendant plusieurs dŽcennies. Au point qu'il Žtait devenu sur son grand ‰ge un peu une ic™ne nationale, une composante du complexe sentiment national bolivien, et que sa perte a ŽtŽ ressentie en Bolivie comme un chagrin national mme chez ceux qui le mŽprisaient ou le craignaient, la presse, qui semble t'il ne le craignait plus gure mais qui frissonne encore ˆ l'idŽe de ce qu'il reprŽsenta, ayant saluŽ en son dŽcs le dŽpart du "dernier bolchevik". Aucune autre de ce groupe de grandes figures se rŽclamant du trotskysme, dont sa disparition conclut l'extinction, n'a jouŽ un r™le aussi dŽcisif dans le mouvement ouvrier et l'histoire nationale de son pays. Nous verrons que cela semble lui tre un peu montŽ ˆ la tte, mais le fait est rŽel, historique : la Bolivie est un pays marquŽ par le trotskysme et cela ne se serait pas produit, car ce sont les hommes qui font leur propre histoire, sans l'action de Guillermo Lora.

 

 

SOMMAIRE.

 

Chapitre I.

Des origines ˆ la rŽvolution de 1952.

 

Guillermo Lora, Uncia, la Bolivie et la guerre du Chaco.

La naissance du Parti Ouvrier RŽvolutionnaire.

Les hommes de la seconde gŽnŽration.

L'organisation du prolŽtariat minier.

Le Thses de Pulacayo.

Sous le talon du Sextenio.

Le cas Lechin.

Le Bloc ouvrier et mineur et la rŽpression.

 

Chapitre II.

1952, la premire rŽvolution prolŽtarienne d'AmŽrique latine.

 

La rŽvolution.

Quelques mots ...

Le POR et l'Internationale en 1952.

Lora et l'Internationale en 1952.

Quand la rŽvolution Žclate, Pablo ne paie pas le voyage ˆ Lora.

A propos du parallle POR-bolcheviks (ou mencheviks ! ).

La rŽvolution d'avril 1952.

La bataille perdue de la nationalisation des mines.

La rŽforme agraire et le reflux.

 

Chapitre III.

DigŽrer les leons d'une rŽvolution tronquŽe.

 

Gense du "lorisme".

Nouvelle Žtape.

Crise et scission.

Le POR et "les deux "Quatrime Internationale"".

Les annŽes 1956-1964.

Le renforcement du POR-Masas.

Le parti historique du prolŽtariat bolivien.

Devenir du POR "Moscoso".

Village gaulois.

 

Chapitre IV.

Une tentative d'Žcrasement.

 

Le rŽgime militaire.

Les martyrs de la classe ouvrire.

La guŽrilla du Che.

Lora, Cuba et le SU.

De la guŽrilla du Che ˆ la guŽrilla selon le SU.

 

Chapitre V.

Nous y voila : les soviets, l'armement, la prise du pouvoir ...

 

De la crise de l'Etat ˆ l'irruption des masses, premier temps.

De la crise de l'Etat ˆ l'irruption des masses, second temps.

Le moment de prendre l'initiative.

L'AssemblŽe populaire.

Le dŽbut des travaux de l'AssemblŽe populaire.

Les courants extŽriorisŽs par rapport ˆ l'AssemblŽe populaire.

L'AssemblŽe populaire, les mines, l'UniversitŽ et les paysans.

Quelques semaines ...

Quatre journŽes.

 

Chapitre VI.

DŽbats et enjeux autour de l'AssemblŽe populaire et du coup d'aožt 1971.

 

Le POR, l'OCI et le CORQI.

LŽgendes noires et rŽalitŽ du POR en 1971.

Analyse de l'orientation du POR en 1971.

Comment ne pas tirer les leons d'une dŽfaite partielle.

OCI et POR : gel d'une alliance.

 

Chapitre VII.

La butte tŽmoin.

 

Le POR aprs 1973.

De Pinochet aux annŽes 1980.

La rupture avec le CORQI.

Les annŽes 1980.

Enfoui dans les profondeurs de sa classe.

Mines de cuivre et feuille de coca.

 

Conclusion.

 

Note sur les sources utilisŽes.

 

ANNEXES.

Les Thses de Pulacayo (1946).

DŽclaration de la Tendance Quatrime Internationaliste (1979).

 

 

 

Chapitre I.

Des origines ˆ la rŽvolution de 1952.

 

 

Guillermo Lora, Uncia, la Bolivie et la guerre du Chaco.

 

Guillermo Lora n'aurait pas ŽtŽ Guillermo Lora sans l'action d'autres militants, qui l'ont gagnŽ et formŽ. Il ne s'agit pas ici bien sžr de faire une biographie individuelle du personnage Lora, mais il nous faut expliquer son parti, le POR quand Lora le rencontre et ce que le POR deviendra en quelques annŽes aprs cette rencontre.

Guillermo Lora Escobar naquit en 1920, 1921 ou 1922 ˆ Uncia, dans le dŽpartement de Potosi o se trouvent les centres miniers de Siglo XX, Catavi, et "le" Potosi proprement dit, la vieille montagne d'argent et de souffrances. A Potosi, on se croit ˆ la pŽriphŽrie du monde, dans ces hauts plateaux ŽcrasŽs de soleil et de vent, peuplŽs d'indiens dont la famille de Guillermo Lora Žtait issue, ˆ une Žpoque o ils ne revendiquaient plus et pas encore cette identitŽ indienne. Mais on est aussi au haut lieu des mines d'argent dont l'exploitation, par un travail souvent forcŽ, a ouvert au XVIĦ sicle la voie au triomphe mondial du mode de production capitaliste : le cÏur du monde. A la fois pŽriphŽrie du monde et cÏur du monde, telle sera la contradiction de toute l'histoire et de la vie politique de Guillermo Lora et du POR.

 

La Bolivie est au cÏur du mode de production capitaliste, comme systme mondial, depuis le XVIĦ sicle. Mais dans la manire dont elle a ŽtŽ saisie, les vestiges des anciens modes de production ont ŽtŽ maintenus et recyclŽs, au service du capital : la Mita, corvŽe imposŽe aux communautŽs paysannes dans les mines, remonte aux Incas. Ce n'est pas un Etat-nation, c'est plut™t une pice dŽtachŽe de l'ancienne vice-royautŽ espagnole, en 1825, amputŽe territorialement par ses voisins qui en ont fait une enclave sans dŽbouchŽ maritime. Quand la jeune bourgeoisie libŽrale mne la lutte contre la vieille oligarchie qu'elle accuse de fŽodalisme, lors de la guerre civile de 1898, c'est pour, immŽdiatement, se retourner violemment contre les paysans qui demandent la terre, souvent sous la forme de la possession commune indienne. Uncia, berceau de Lora, est le foyer, en 1923, d'un massacre menŽ par l'armŽe au service de ces mmes magnats de l'Žtain, pour interdire l'organisation syndicale du prolŽtariat minier. Dans les annŽes qui suivent les courants anarchiste et socialiste commencent ˆ s'organiser, et un premier Parti Communiste prend forme ˆ la fin de la dŽcennie, auquel adhre en 1930 le jeune JosŽ Aguirre Gainsborg, issu d'une grande famille d'intellectuels et de politiciens libŽraux, et l'un des leaders du mouvement pour la RŽforme universitaire qui sera la pŽpinire des cadres du nouveau mouvement ouvrier qui va Žmerger aprs la catastrophe de la guerre du Chaco (1932-1935).

Ce conflit absurde et sanglant entre la Bolivie et le Paraguay, attisŽ des deux c™tŽs par la finance nord-amŽricaine et britannique dans le contexte de la crise mondiale des annŽes 1930, Žpisode tragique ignorŽ en Europe au delˆ des allusions dans ... les aventures de Tintin (L'oreille cassŽe), permet la destruction des cadres du mouvement ouvrier naissant dans les deux pays, et entra”ne l'exil de J.Aguirre Gainsborg au Chili, o se trouve le plus important mouvement ouvrier organisŽ du continent.

 

La  naissance du Parti Ouvrier RŽvolutionnaire.

 

POR, Parti Ouvrier RŽvolutionnaire, est un sigle dont l'inspiration pourrait avoir ŽtŽ chilienne : au Chili la Gauche communiste dont la frŽquentation a ŽtŽ dŽcisive pour J.Aguirre Gainsborg, reprŽsente sans doute la majoritŽ du Parti communiste. Se rŽclamant de Trotsky, la Gauche communiste chilienne Žtait aussi trs influencŽe par le POUM hispano-catalan d'Andreu Nin (Parti Ouvrier d'Unification Marxiste), lui-mme souvent qualifiŽ de trotskyste par ses adversaires, staliniens en tte. Par la suite les trotskystes ou trotskysants de la Gauche communiste chilienne sont entrŽs au PS et l'ont pratiquement pris en main -ils sont les anctres du PS chilien de Salvador Allende, dŽtruit le 11 septembre 1973. Ceux de ses militant qui voulaient maintenir un parti rŽvolutionnaire dŽlimitŽ et indŽpendant ont justement fondŽ le POR chilien en 1936 (il sera lui aussi finalement dissous en 1965 dans le MIR, Mouvement de la Gauche RŽvolutionnaire, le front d'extrme gauche membre de l'UnitŽ populaire d'Allende). Mais le POR bolivien est le plus vieux du nom puisqu'il date de 1934-35.

POR  : ce sera l'un des sigles clefs, avant et ˆ c™tŽ de ceux de PST (Parti Socialiste des Travailleur) ou PRT (Parti RŽvolutionnaire des Travailleurs) des organisations se rŽclamant du trotskysme en AmŽrique latine, avec aussi notamment, outre le POR chilien, les POR argentin (fondŽ et dirigŽ par Nahuel Moreno de 1947 ˆ 1954) et cubain (interdit par Castro et Guevara en 1961). La gestation confuse du POR bolivien a eu pour historien Guillermo Lora lui-mme, dans un article de 1960 consacrŽ ˆ JosŽ Aguirre Gainsborg, traduit et ŽditŽ en franais dans le livre de Franois et Catherine Chesnais (voir la note finale sur les sources).

 

Lora s'attache en effet vivement ˆ cette figure de JosŽ Aguirre Gainsborg, qui est, suite ˆ son sŽjour chilien, ˆ l'origine de la crŽation et de l'orientation politique du POR, fondŽ en juin 1935 ˆ Cordoba en Argentine suite ˆ des dŽcisions prises par les reprŽsentants de diffŽrents groupes et ˆ la rŽdaction d'un programme fin 1934. Le POR se forme par la fusion de plusieurs de ces groupes d'exilŽs, autour de la Gauche bolivienne formŽe au Chili par Gainsborg, et du groupe Tupac Amaru crŽŽ dans la ville de Sucre par Gustavio Navarro dit Tristan Marof.

C'est une seule et mme gŽnŽration de jeunes intellectuels qui s'oriente vers l'Internationale communiste dans les pays andins dans les annŽes 1920 et 1930, et une proportion trs importante d'entre eux est repoussŽe par le stalinisme, ce qui les conduira au trotskysme, mais aussi au nationalisme de gauche ou, ˆ nouveau, au libŽralisme et au radicalisme bourgeois ; le POR ˆ sa crŽation regroupe ces militants qui sont passŽs par le PC, un PC embryonnaire qui n'existe plus, fauchŽ par la guerre du Chaco et les tournants de Moscou, et qui viennent au pŽril de leur vie de s'opposer frontalement ˆ la guerre du Chaco en prŽconisant la fraternisation entre les soldats des deux pays. Cela alors que le vieux mouvement ouvrier, encore limitŽ ˆ de petits syndicats urbains et artisanaux, est dominŽ par des courants socialistes souvent proches d'un simple radicalisme ou par l'anarcho-syndicalisme, important en Bolivie. Les partis communistes n'ont pas encore d'implantation profonde dans la sociŽtŽ (sauf au Chili, d'o est justement issue la Gauche communiste chilienne et le groupe de J.A. Gainsborg). En Bolivie, la proclamation du POR, loin d'tre un acte groupusculaire, prŽcde et de loin la formation d'un PC "classique" rŽellement existant qui sera trs long ˆ voir le jour.

Du point de vue de l'histoire bolivienne, le POR n'est donc pas, dans ses origines, une petite organisation d'extrme gauche ayant scissionnŽ de la gauche traditionnelle, il est lui-mme le plus vieux parti, plus imbu que tout autre de sa tradition, dont la proclamation et l'existence furent un facteur et une garantie de l'existence mme d'un mouvement ouvrier politiquement organisŽ en Bolivie. Et ˆ l'Žpoque de sa fondation, quand se termine la guerre du Chaco, il symbolise l'entrŽe dans une nouvelle Žpoque d'affrontements et d'organisation, celle de la rŽvolution.

 

Le fondateur officiel du parti, suite au choix de J.Aguirre Gainsborg lui-mme, est Gustavo Navarro connu sous le nom de Tristan Marof, Žcrivain national d'une grande notoriŽtŽ, dont le nom sert de drapeau mais produit vite une grande confusion, car il ne se considre ni comme trotskyste ni mme comme forcŽment rŽvolutionnaire et se voit volontiers ... prŽsident de la Bolivie, concevant le POR, sous ce nom ou un autre, comme l'amorce d'un front nationaliste de gauche devant assurer sa promotion.

Autant dans ses notes historiques Guillermo Lora s'attache ˆ la figure de JosŽ Aguirre, autant il rejette Tristan Marof, au point de donner de lui l'image d'un aventurier petit-bourgeois ambitieux. Cette image est incomplte -ce qui ne veut pas dire fausse- car Tristan Marof, Žcrivain social, a dans son Ïuvre exprimŽ une sorte d'aspiration au socialisme rŽsultant de la rŽalitŽ bolivienne avec une prŽoccupation pour le passŽ indien ; dans La justice de l'Inca, en 1926, il a lancŽ la formule "la terre au peuple, la mine ˆ l'Etat" qui peut se traduire par "rŽforme agraire et nationalisation des mines", et dans La tragŽdie de l'Altiplano, en 1934, il a fait une description de la sociŽtŽ des hauts plateaux que Lora lui-mme juge estimable et d'esprit marxiste, et que les admirateurs de Marof en Bolivie rapprochent des travaux du thŽoricien pŽruvien JosŽ Carlos Mariategui. La figure de Marof n'est donc pas nŽgligeable et sa prŽsence aux origines du POR a un intŽrt plus qu'anecdotique, d'autant que par la suite, l' "indigŽnisme" du vice-prŽsident de Evo Morales, Alvaro Garcia Linera, le rŽcupŽrera dans la liste des anctres du tristement cŽlbre "capitalisme andin".

Pour en revenir aux dŽbuts du POR, la rupture avec Marof Žtait inŽvitable, car il avait nouŽ des relations notoires avec ... le dictateur militaire "socialisant" Busch, puis avec ses successeurs, leur servant de secrŽtaire et de conseiller, de "coach" dirait-on aujourd'hui (il crŽŽ alors un ŽphŽmre PSOB, Parti Socialiste Ouvrier Bolivien ... qui se survivra de manire anecdotique mais surprenante comme on le verra plus loin ...). Marof, reprŽsentant de la gŽnŽration des intellectuels ayant refusŽ la guerre du Chaco (dans laquelle il est dŽjˆ un a”nŽ), pactise et fraternise avec les jeunes officiers pour lesquels la guerre du Chaco a ŽtŽ l'occasion de "dŽcouvrir le peuple" et la dŽfaite la motivation pour "reconstruire la Bolivie" : les colonels David Toro, qui nationalise les pŽtroles et crŽŽ la compagnie nationale YPFB, et German Busch, qui se serait suicidŽ (version officielle) par chagrin de ne pas arriver ˆ rendre le peuple heureux, inaugurent le nationalisme dont le MNR sera bient™t le grand parti. La guerre du Chaco n'a donc pas seulement produit la gŽnŽration des nouveaux cadres du mouvement ouvrier, mais aussi celle des nouveaux cadres de l'Etat bourgeois et de son armŽe. Entre les deux ... des passerelles : Tristan Marof est le premier ˆ les franchir, pas le dernier. Il sera par la suite proche du nationalisme bourgeois officiel, Žcrivant par exemple une biographie du prŽsident Paz Estenssoro.

En 1938 aprs cette rupture J.A. Gainsborg refonde le POR et en prŽcise les bases programmatiques en les arrimant solidement aux principes de la IVĦ Internationale ... juste avant de dispara”tre dans un accident de voiture ˆ La Paz.

 

Ainsi, une combinaison de circonstances fortuites (l'accident) et non fortuites (la facilitŽ des ascensions politiques et sociales dans une intelligentsia rŽduite dans le cadre d'un petit pays pauvre) a dŽcapitŽ le nouveau parti.

 

Les hommes de la seconde gŽnŽration.

 

Les trois annŽes qui suivent la mort de J.A. Gainsborg, celles de l'entrŽe du monde dans la seconde guerre mondiale mais en Bolivie celles de l'aprs-guerre du Chaco, sont importantes car elles voient plusieurs forces politiques se configurer durablement en une structure qui, dans ses grandes lignes, marquera la Bolivie jusqu'aux annŽes 1980.

 

Des militaires nationalistes sont au pouvoir, et tout en restant rŽpressifs ils tentent des mesures de dŽfiance envers les Etats-Unis et cherchent ˆ Žlargir leur base sociale. Dans ce cadre prend forme, autour du responsable du crŽdit public aux petites entreprises, Victor Paz Estenssoro, d'un petit "Parti Socialiste Etatique", et d'une loge maonnique d'officiers fascinŽs par Hitler, la Radepa (Razon de Patria), le MNR, Mouvement Nationaliste RŽvolutionnaire, ainsi dŽcrit par Franois et Catherine Chesnais :

Ç Le MNR, fondŽ en 1941, se dŽfinit au dŽpart, dans son propre langage, comme "un mouvement patriotique avec une orientation socialiste, dont le but est d'affirmer et de dŽfendre la nation bolivienne". Ses slogans tournent autour du problme de la souverainetŽ nationale et du contr™le de l'Etat sur l'Žconomie. Les campagnes menŽes par le Parti font appel ˆ la xŽnophobie et ˆ l'antisŽmitisme de la petite bourgeoisie paupŽrisŽe (...). È

 

Les cadres de l'ancien PC restŽs ou redevenus fidles ˆ Moscou, peu nombreux mais disposant d'une aide matŽrielle importante, commencent par prendre en main la coordination des syndicats boliviens, ˆ l'exception de ceux des mineurs, puis fondent un parti en 1940, le PIR (Parti de la Gauche RŽvolutionnaire, qui ne se prŽsente pas comme communiste) et, ˆ partir de 1941 (quand l'Allemagne nazie attaque l'URSS), s'opposent aux militaires nationalistes et au MNR au nom de l'alliance antifasciste avec la bourgeoisie libŽrale et, au plan international, avec les Etats-Unis : les PC de ce continent dans les annŽes quarante sont par excellence les partis de Yalta et du soutien ˆ Roosevelt, aux multinationales et aux banques US !

En Bolivie cela donne dans ces annŽes une alliance structurelle entre Ç communistes È et droite classique, que l'on aura aussi en Argentine face ˆ Peron. Or, si les aspects fascisants du MNR et du pŽronisme sont indŽniables et sont inscrits en eux dŽs leurs origines, il ne s'agit pas alors de forces visant dans l'immŽdiat ˆ Žcraser le mouvement ouvrier, mais ˆ engager des actions anti-impŽrialistes limitŽes, avec le soutien de la classe ouvrire encadrŽe et enrŽgimentŽe -ce que l'on a appelŽ le "populisme" latino-amŽricain.

 

Mais il y a une troisime force, celle de l'organisation et du combat rŽvolutionnaire indŽpendants de la classe ouvrire, qui va s'affirmer dans son secteur le plus exploitŽ et le plus concentrŽ, les mineurs du cuivre et de l'Žtain, gr‰ce ˆ la rŽorganisation du POR ˆ partir de 1941 : notons-le, dans ce dŽveloppement rŽel, c'est l'organisation politique d'un groupe -une avant-garde- qui entra”ne et permet l'indŽpendance syndicale et l'auto-organisation des mineurs, laquelle n'aurait pas pris le mme cours sans elle.

 

C'est ici qu'arrive Guillermo Lora, dans un POR "vidŽ" par la trahison de Marof et la mort de Gainsborg, et avec lui la deuxime gŽnŽration. Mais celle-ci n'aurait sans doute pas pu repartir sur une table rase, et Pierre BrouŽ attire l'attention sur le r™le clef d'un autre beau personnage :

"Les hommes de la deuxime gŽnŽration de Bolivie, Walter Asbun et Guillermo Lora, doivent sans doute plus qu'au POR leur formation de trotskystes ˆ un militant brŽsilien, Fulvio Abramo ..." (P.BrouŽ, Le mouvement trotskyste en AmŽrique latine jusqu'en 1940, Cahiers LŽon Trotsky nĦ 11 de septembre 1982).

Voici, de la mme source, le tŽmoignage de Fulvio Abramo lui-mme, militant brŽsilien en fuite (interview rŽalisŽe ˆ Sao Paulo le 22 avril 1979) :

   "Je suis parti en Bolivie en 1937 (...) A notre arrivŽe ˆ Puerto-Suˆrez, 40 jours de prison. On nous a menŽs en avion ˆ San JosŽ de Chiquito et lˆ, on nous a donnŽ un char ˆ bÏufs avec la place pour trois personnes. (...) On vivait de chasse et de pche. On a passŽ notre premire annŽe ˆ Santa Cruz. (...) J'ai connu quelques jeunes. Ma premire activitŽ politique a ŽtŽ la proposition de crŽer une Žcole d'agriculture de niveau universitaire dans la ville. Je l'ai crŽŽe et j'en suis devenu le directeur. (...) Puis j'ai connu, parmi les Žtudiants, un garon qui venait du Chili et avait vŽcu ˆ La Paz avec Tristan Marof et JosŽ Aguirre Gainsborg. Il m'a parlŽ de leur groupe, paralysŽ, devenu inactif. Puis est arrivŽ un deuxime Žtudiant, venant lui aussi du Chili, Walter Asbun. Lui Žtait en correspondance avec des gens de la IVĦ en AmŽrique du Nord (...). Il avait un copain commerant ˆ Santa Cruz, qui Žtait riche, et avait un cousin du nom de Juan Lechin. Asbun a convoquŽ le cousin, qui connaissait un jeune homme fort intelligent, qui s'appelait Guillermo Lora et qui Žtudiait ˆ La Paz. Nous Žtions de nouveau repartis.

   A Santa Cruz nous avions ŽtŽ aidŽs par le dŽputŽ local qui se disait socialiste de gauche et avait fait ses Žtudes en Argentine et en Uruguay. Il Žtait trs combatif et, aprs nous avoir rejoints, a fait de bonnes interventions au Parlement contre l'exploitation dans les mines. La police l'a assassinŽ, et a jetŽ son cadavre dans un ravin. Je n'arrive pas ˆ retrouver son nom. Aprs sa mort, le groupe de Santa Cruz a rejoint l'organisation internationale. (...) j'avais la liaison avec La Paz, et Lechin, Asbun et Lora furent les organisateurs. Asbun n'apparaissait pas, mais il finanait. On a vite progressŽ, on avait une base ˆ Oruro, Chalapata, Polobamba, Potosi, Tupiza. Ce sont nos camarades qui organisaient le syndicat des mineurs -des combattants formidables, toujours en train de prendre les armes, hŽro•ques ... (...)

   Tout a s'est terminŽ en 1946 avec mon expulsion de Bolivie par le gouvernement Villaroel."

 

L'organisation du prolŽtariat minier.

 

Avec ce magnifique tŽmoignage de Fulvio Abramo, nous entrons dans la phase vŽritable qui fera du POR le POR : celle de la rencontre avec le prolŽtariat minier.

L'Žtudiant en droit Lora, bient™t avocat, d'aprs divers rŽsumŽs biographiques aurait ŽtŽ recrutŽ ˆ Cochabamba en 1942 ou 1943, contactŽ par Juan Lechin selon les souvenirs de Fulvio Abramo. Dans une interview ˆ Los Tiempos en 2006 (son dernier tŽmoignage public, disponible sur divers sites) il explique qu'Žtudiant avide de lectures, il se considŽrait dŽjˆ comme communiste et favorable ˆ Trotsky et hostile ˆ Staline, et qu'un ami l'a invitŽ ˆ une rŽunion du POR o il s'est dŽcouvert ce qu'il Žtait dŽjˆ, trotskyste. Il devient semble t'il assez vite le principal coordinateur politique national du groupe, stimulŽ par Fulvio Abramo, assurant la liaison entre les cellules qui essaiment dans les villes : entre Santa Cruz et La Paz, puis de La Paz ˆ Oruro peut-tre dŽs 1942 avec une volontŽ de construction systŽmatique chez les mineurs, et qui parvient en 1943 ˆ rŽinstaller une direction nationale dans la capitale La Paz, ou disons plut™t ˆ l'installer pour la premire fois, tout en ayant plusieurs cellules dans les rŽgions minires. Des trois militants nommŽs dans ce tŽmoignage, Asbun, Lechin, Lora, un seul, Lora, deviendra le dirigeant public du parti : Asbun finance et ne s'affiche pas, et n'est plus mentionnŽ par la suite ; quand ˆ Juan Lechin, son cousin, comme lui d'origine partiellement libanaise, qui est alors machiniste dans l'industrie minire, il nous faudra revenir sur son "cas".

 

En novembre-dŽcembre 1942 les mineurs de Siglo XX et Catavi font ˆ nouveau grve pour le droit ˆ s'organiser en syndicats, sont ˆ nouveau massacrŽs par l'armŽe (plusieurs centaines de morts), mais si le travail reprend le feu couve : c'est l'histoire de 1923 ˆ Uncio qui recommence, mais ˆ un niveau supŽrieur.

En dŽcembre 1943 la sociŽtŽ des officiers Radepa organise un coup d'Etat qui porte au pouvoir le colonel Villaroel et de nombreux ministres MNR, qui engage une campagne de hausses des salaires, de nationalisations timides et de crŽation d'organisations paysannes puis ouvrires, mais sous son contr™le. Le PIR passe alliance avec la droite classique, conservatrice ou libŽrale, la Rosca (mot Žvoquant la spirale ou le serrage des Žcrous, qui dŽsigne la vieille oligarchie et les patrons des trusts miniers)-contre le "nationalisme" et le "fascisme", avec le soutien des vieux syndicats de La Paz (artisans, enseignants) : cĠest la coalition Rosca-PIR, qui aura pour effet de rejeter dans les rangs du MNR les secteurs non encore organisŽs, majoritaires, de la classe ouvrire, notamment les mineurs (c'est lˆ une situation similaire ˆ la configuration argentine, o le vieux mouvement ouvrier et les staliniens sont unis avec l'ambassadeur des Etats-Unis contre Peron et cherchent ˆ organiser contre lui des coups ˆ la manire de celui montŽ ... au Venezuela contre Chavez en 2002 ! ).

Le droit ˆ l'organisation syndicale des mineurs est enfin reconnu, mais dans l'intention d'infŽoder ˆ l'Etat nationaliste la toute nouvelle FSTMB, FŽdŽration Syndicale des Travailleurs des Mines de Bolivie, fondŽe au congrs de Huanuni en 1944 en prŽsence des reprŽsentants du gouvernement. Son secrŽtaire gŽnŽral est Juan Lechin. LĠidŽe dĠencadrer syndicalement les mineurs se dŽveloppe dans les milieux nationalistes, o lĠAltiplano est tenu pour lĠessence de la Ç bolivianitŽ È -dŽjˆ Tristan Marof et son PSOB avait proposŽ au gŽnŽral Busch dÔy encadrer un syndicat- mais il sĠagit surtout de prŽvenir leur organisation totalement indŽpendante par en bas ; en fait les deux phŽnomnes se rencontrent et vont vite se heurter.

La jonction entre Lora et l'organisation des mineurs se produit aussi en 1944. A la fin de sa vie, dans cette mme interview, Lora affirmera avoir ŽtŽ profondŽment marquŽ par une grve de cette annŽe lˆ et avoir tout appris, au point de vue pratique, du mouvement largement spontanŽ des mineurs. C'est un ami qui vient le chercher pour aller se joindre ˆ l'occupation de la mine de Siglo XX : Ç ... la mina es de nosostros È et c'est ˆ partir de lˆ qu'il apprend l'essentiel des mineurs eux-mmes : Ç Je n'ai pas Žcrit les thses de Pulacayo, ce sont les mineurs qui me les ont dictŽes. È Devenu de fait l'un des organisateurs de la grve, il est arrtŽ et dŽplacŽ suite au conflit : son milieu devient le syndicat des mineurs.

Il peut sembler Žtonnant, vu de France, que de jeunes intellectuels se retrouvent bombardŽs dirigeants syndicaux des mineurs sans tre eux-mmes descendus au fond de la mine. Mais ˆ l'Žvidence c'Žtaient les mineurs qui allaient les chercher. Beaucoup des noms des dirigeants du POR et de la FSTMB ne sont donc pas, au dŽpart, des noms de mineurs, mais de membres de l'intelligentsia happŽs par les mineurs, transfigurŽs par eux et leur apportant leur art oratoire et leur technique de l'Žcrit, ou plus encore : le trotskyste compagnon de Lora, Alandia Pantoja, dirigeant syndical de tout premier plan, fut d'abord, et est restŽ, le grand peintre muraliste bolivien, plusieurs de ses fresques, dans la tradition de Diego Rivera, concernant naturellement les grves des mineurs.

 

ÒGrve et massacreÓ – fresque dĠAlandia Pantoja

 

Au second congrs de la FSTMB, ˆ Llalagua-Catavi dŽbut 1946, Žclate lĠaffrontement, assez violent, entre partisans et adversaires de lĠindŽpendance du syndicat envers lĠEtat, et il oppose Guillermo Lora, dŽlŽguŽ de Llalagua, et avec lui les dŽlŽguŽs mineurs de Catavi, Siglo XX, cÏur du nouveau mouvement syndical, aux partisans du MNR et du ministre du travail. Contre la ligne de collaboration organique du syndicat avec le ministre, Lora dŽfend une plate-forme revendicative Žtendue : Žchelle mobile des salaires car les hausses gouvernementales sont annulŽes par l'inflation ; Žchelle mobile des heures de travail ; bloc ouvrier anticapitaliste opposŽ tant au front droite-PIR qu'au front gouvernemental nationaliste ; contr™le ouvrier sur les mines ; formation de milices ouvrires -la radicalitŽ de ces deux derniers points, sortis ˆ la fois du Programme de transition de Trotsky et de la bouche de certains mineurs relayŽe par Lora, montre que la conqute du droit syndical signifie la conqute du contr™le de l'ordre public par les mineurs eux-mmes, dans leurs mines et dans leurs localitŽs. Un vote oppose directement Lora au ministre du Travail Monroy Block, (on peut se demander ce que fait Lechin ˆ ce moment lˆ : il regarde ? ) et il triomphe, hissŽ sur les Žpaules des dŽlŽguŽs mineurs.

Selon une belle formule de Fernando Armas, du POR argentin, dans La herencia que reivindicamos de Guillermo Lora, le jeune Lora "se lance dans l'arne de la lutte des classes avec l'esprit don-quichotesque de qui puise dans l'adversitŽ la source de son Žnergie" (con el esp’ritu quijotesco de quien reconoce en la adversidad la causa de sus energ’as).

 

Quelques mois plus tard, en juillet 1946, se produit un nouveau coup d'Etat, montŽ cette fois-ci par les secteurs de l'armŽe liŽs ˆ la coalition Rosca-PIR ˆ l'occasion d'un meurtre d'Žtudiants par la police, coup soutenu par les syndicats de La Paz, instituteurs et cheminots Žtant en grve, et aussi par le patronat qui organise des lock-out. MŽcontentement populaire et lutte factionnelle violente dans l'Etat et les couches dominantes se conjuguent pour donner des allures de rŽvolution ˆ une crise dans laquelle les masses de la capitale interviennent vigoureusement, mais qui n'est ˆ la base qu'un coup d'Etat de partisans de l'ordre de Yalta contre des nationalistes populistes vellŽitaires et impuissants, dont le chef Villaroel finit pendu ˆ un rŽverbre de la place Murillo ˆ La Paz. Cette "rŽvolution" "antifasciste" et anti-nationaliste installe au pouvoir un gouvernement de droite, nanti de ministres staliniens ˆ l'IntŽrieur et au Travail !

Cependant les mineurs voient d'un mauvais Ïil cette arrivŽe au pouvoir de forces politiques qui se sont opposŽes ˆ leur droit ˆ l'organisation et envisagent de marcher sur La Paz.

Dans son article nŽcrologique sur Lora, Oswaldo Coggiola (Guillermo Lora, in Prensa Obrera 1084, Buenos Aires, 21 mai 2009), tout en Žtant trop rapide (car il situe les Thses de Pulacayo avant le coup d'Etat alors qu'elle datent d'aprs) considre que le mŽrite de l'orientation imprimŽe alors ˆ la FSTMB par Lora et le POR est d'avoir Ç marquŽ une position rŽvolutionnaire d'indŽpendance de classe face au nationalisme È, mais ajoute (en attribuant ceci aux Thses de Pulacayo) que comme il Žtait fait Ç abstraction de la lutte anti-impŽrialiste et des processus nationalistes È, alors Ç Le POR n'appela pas ˆ la mobilisation contre le coup d'Etat militaro-stalinien ... È

Aurait-il dž le faire ? Il faut se prononcer : non, le POR a bien fait de contenir les mineurs et de s'opposer ˆ une intervention de ceux-ci dans un conflit qui Žtait celui d'une bourgeoisie "dŽmocratique" et pro-amŽricaine, soutenue par les staliniens, et d'une bourgeoisie "nationaliste" ˆ relents fascisants, mme si le contexte particulier de l'histoire bolivienne et latino-amŽricaine explique que ce soit la premire et pas la seconde qui prŽsentait le plus de menaces immŽdiates pour les libertŽs ouvrires. S'il avait soutenu voire pris la tte d'une marche de mineurs armŽs de b‰tons de dynamite sur La Paz, ce n'est pas ˆ l'oligarchie qu'ils se seraient heurtŽs physiquement, mais aux syndicats des enseignants, des cheminots, des artisans et ˆ la jeunesse de la capitale, ce qui aurait ŽtŽ catastrophique.

Ceci dit, selon les Ç Thses fondamentales È de la principale organisation trotskyste actuelle en Bolivie en dehors du POR, la LOR-CI (Ligue Ouvrire RŽvolutionnaire-Cuarta Internacional), disponibles sur son site, il y a eu contradiction dans le POR ˆ ce moment lˆ, les uns reconnaissant l'importance du soulvement populaire ˆ La Paz contre Villaroel et son caractre prolŽtarien, les autres comme Lora le niant ce qui constituait dŽjˆ selon la LOR-CI Ç l'adoption du point de vue des secteurs syndicaux liŽs au MNR È, ce que nous n'avons pas les moyens de vŽrifier, mais qui indique au moins que le POR n'Žtait pas homogne et subissait les influences de ses milieux d'intervention.

C'est en fait peu aprs ces Žvnements, en novembre 1946, que Lora et le POR accŽlrent la convocation par la FSTMB d'un congrs extraordinaire qui, dŽveloppant les thses de Llalava-Catavi, adopte ce long texte fondateur qui entrera dans l'histoire sous le nom de "Thses de Pulacayo".

 

Les Thses de Pulacayo.

 

Ce texte cŽlbre, disponible en franais, outre le livre de F. et C.Chesnais, dans l'anthologie de Michael Lšwy Le marxisme en AmŽrique latine (MaspŽro, 1980), et sur le Net sur le site de Robert Paris (voir note finale), ignore, et apparemment les mineurs Žtaient de cet avis, toute muraille de Chine entre "syndical" et "politique".

 

Il donne d'abord une analyse de la sociŽtŽ bolivienne :

Ç La Bolivie est un pays capitaliste arriŽrŽ ; au sein de son Žconomie coexistent diffŽrents stades d'Žvolution et diffŽrents modes de production, mais c'est le mode de production capitaliste qui est qualitativement dominant, les autres formes Žconomico-sociales constituant un hŽritage de notre passŽ historique. L'hŽgŽmonie du prolŽtariat dans la politique nationale dŽcoule de cet Žtat de choses. È

Cette analyse s'oppose au discours de tous les PC selon lequel l'AmŽrique latine n'a pas encore effectuŽ sa rŽvolution bourgeoise, ce qui sert ˆ justifier une alliance avec la bourgeoisie. Lora s'inspire bien sžr ici de la thŽorie de la rŽvolution permanente bien dŽveloppŽe dans la deuxime partie des Thses, qui prŽcise que si le but n'est pas une rŽvolution socialiste immŽdiate, mais bien la rŽforme agraire et l'indŽpendance nationale, ce programme Ç dŽmocratique-bourgeois È ne peut tre rŽalisŽ que par la dictature du prolŽtariat, laquelle organisera et unira les masses paysannes, artisanales et petites-bourgeoises et sera engagŽe dans de premires mesures frappant directement la propriŽtŽ privŽe capitaliste, alors qu'un gouvernement d'union nationale avec la bourgeoisie nĠen fera rien et rŽprimera aussi la paysannerie et la petite-bourgeoisie -le texte aurait pu ajouter que c'est prŽcisŽment ce qui se passait sous le gouvernement Rosca-PIR.

La formulation de ce dŽveloppement permanent et continu de la rŽvolution est la suivante :

Ç  1- Nous, travailleurs mineurs, ne cherchons pas ˆ faire croire quĠon peut se passer de lĠŽtape dŽmocratico-bourgeoise, ˆ savoir la lutte pour les droits dŽmocratiques ŽlŽmentaires et pour la rŽforme agraire anti-impŽrialiste. Nous ne nions pas non plus lĠexistence de la petite bourgeoisie, surtout des paysans et des artisans. Nous disons que si on ne veut pas Žtouffer dans lĠÏuf la rŽvolution dŽmocratico-bourgeoise, on doit la considŽrer seulement comme une phase de la rŽvolution prolŽtarienne.

2- Ceux qui nous dŽnoncent comme dŽfenseurs dĠune rŽvolution socialiste immŽdiate en Bolivie mentent. En effet, nous savons bien que les conditions objectives ne sont pas encore rŽunies pour cela. Nous disons clairement que la rŽvolution sera dŽmocratico-bourgeoise par ses objectifs et quĠelle ne sera quĠun Žpisode de la rŽvolution prolŽtarienne, car elle aura le prolŽtariat ˆ sa tte. Parler de rŽvolution prolŽtarienne en Bolivie ne signifie pas quĠon exclue les autres couches exploitŽes du pays, mais implique au contraire lĠalliance rŽvolutionnaire du prolŽtariat avec les paysans, les artisans et les autres secteurs de la petite bourgeoisie urbaine.

3- La dictature du prolŽtariat est lĠexpression au niveau de lĠEtat de cette alliance. (...) È

Ces termes sont aujourdĠhui critiquŽs par la LOR-CI comme contenant des concessions ˆ la thŽorie de la rŽvolution par Žtape, et annonant l'opportunisme futur qui ferait l'essence de la politique du POR (Ç Thses fondamentales È de la LOR-CI). Une nuance critique analogue se trouve dans le texte de JosŽ Villa de 1992 (voir note finale). Bien que la phrase sur Ç les conditions objectives pas rŽunies È (dĠune rŽvolution socialiste) soit fausse, oubliant le caractre international du mode de production capitaliste et de sa domination, cette interprŽtation est forcŽe, cherchant ˆ remonter le plus loin possible dans le passŽ pour trouver les failles dans telle ou telle formulation. Bien sžr il est possible, et mme vraisemblable, que l'idŽe d'une rŽvolution se dŽveloppant d'abord dans le cadre national et devenant socialiste et internationale aprs la prise du pouvoir, que Lora exprimera plus tard, a prolongŽ dans sa pensŽe de telles formulations. Mais cela ne fait pas pour autant des Thses de Pulacayo la matrice d'un futur opportunisme.

Dans un autre sens, Guillermo Lora lui-mme, dans sa Contribucion a la Historia politica de Bolivia (citŽe dans les Ç Thses fondamentales È de la LOR-CI) a estimŽ plus tard que les Thses de Pulacayo ne dŽveloppaient pas assez le Ç front unique anti-impŽrialiste È garant de l'alliance ouvriers-paysans, autocritique qui correspond ˆ un emploi systŽmatique, voire fŽtichiste, de la formule Ç front unique anti-impŽrialiste È chez Lora aprŽs 1971. Remarquons qu'Oswaldo Coggiola dans la nŽcrologie citŽe ci-dessus semble partager au moins en partie cette critique lˆ quand il dit que les Thses faisaient une part trop faible aux aspects nationalistes et anti-impŽrialistes.

En fait, il me semble que sĠil manque quelque chose ici, cĠest justement dans le degrŽ de prŽcision de ce que sont les taches dŽmocratiques et anti-impŽrialistes : Lora, dans ce texte fondateur comme dans tous ses autres, tient celles-ci pour Ç dŽmocratiques-bourgeoises È, sans contenu socialiste et rŽvolutionnaire par elles-mmes, formant une Žtape nŽcessaire, et passe ˆ c™tŽ de la question de la construction de la Bolivie comme nation souveraine (assemblŽe constituante) autant que de la prŽsence en Bolivie de virtualitŽs nationales autres (autodŽtermination indienne, mais il est vrai quĠˆ la diffŽrence de lĠassemblŽe constituante, thme fortement prŽsent dans les Žcrits de Trotsky, cet autre aspect nĠŽtait indiquŽ ˆ Lora par aucune source politique).

 

L'idŽe, et la fiertŽ, d'une certaine exceptionnalitŽ du prolŽtariat minier bolivien s'ajoute ˆ la thŽorie de l'hŽgŽmonie du prolŽtariat dans la rŽvolution et la renforce :

Ç Ce qui caractŽrise le prolŽtariat, c'est qu'il est la seule classe dotŽe de la force suffisante pour rŽaliser non seulement ses propres objectifs mais Žgalement ceux des autres classes. Son Žnorme poids spŽcifique dans la vie politique est du ˆ la place qu'il occupe dans le processus de production et n'a rien ˆ voir avec sa faiblesse numŽrique. L'axe Žconomique de la vie nationale doit tre aussi l'axe politique de la future rŽvolution. Le mouvement mineur en Bolivie est l'un des plus avancŽs du mouvement ouvrier en AmŽrique latine. Les rŽformistes avancent la thse selon laquelle le mouvement social dans notre pays ne peut tre plus avancŽ que dans les pays techniquement plus ŽvoluŽs. Une telle conception mŽcaniste des relations entre la perfection des machines et la conscience politique des masses a ŽtŽ dŽmentie de nombreuses fois dans l'histoire. Si le prolŽtariat bolivien a pu devenir l'un des prolŽtariats les plus radicaux, c'est ˆ cause de son extrme jeunesse et de son incomparable vigueur, c'est parce qu'il n'a pas connu de tradition parlementariste et de collaboration de classes, et enfin c'est parce qu'il combat dans un pays o la lutte acquiert un caractre extrmement belliqueux.

Nous rŽpondrons aux rŽformistes et aux vendus ˆ la Rosca qu'un tel prolŽtariat ne peut que mettre en avant des exigences rŽvolutionnaires et faire preuve d'une audace extrme dans la lutte. È

Sur ces bases, sont affirmŽs le caractre total et irrŽconciliable de la lutte contre le patronat, contre l'Etat dont l'immixtion dans les conflits sociaux et le paternalisme doivent tre refusŽs -ce point vise aussi ˆ cette date le MNR, lĠarbitrage obligatoire et toute rŽglementation lŽgale des conflits du travail sont rejetŽs- et la lutte contre l'impŽrialisme yankee accusŽ de s'tre "fixŽ la tache d'orienter l'activitŽ policire des bourgeoisies semi-coloniales" -alors qu'est exprimŽe la solidaritŽ avec la classe ouvrire nord-amŽricaine- et la Ç lutte contre le fascisme È dŽfini de faon assez faible et limitŽe par la violence armŽe de l'Etat contre les ouvriers.

 

Quand Lora dit que ce sont les mineurs qui lui ont dictŽ les Thses de Pulacayo, il est sans nul doute sincre et la vigueur de ce texte, c'est en effet la vigueur des mineurs de l'Altiplano. Cependant, la Ç couleur locale È est bien peu prŽsente directement dans ces pages -le passage citŽ ci-dessus sur les mŽrites du prolŽtariat bolivien est celui qui la reflte le plus, en encore donne tĠil lÔimpression dÔun commentaire sur ce prolŽtariat plus quÔune expression Žmanant de lui.

Software: Microsoft OfficePar la suite, ce texte, considŽrŽ comme la charte du mouvement ouvrier bolivien et ayant en ce sens une portŽe "culturelle", sera critiquŽ pour avoir ignorŽ que les mineurs Žtaient des indiens Quechuas et Aymaras -mais ˆ eux-mmes, l'idŽe de proclamer ceci dans leur charte syndicale n'est certainement pas venue ˆ l'esprit. Il serait faux toutefois de reprocher aux Thses une Žcriture d'intellectuel rŽvolutionnaire plaquant un schŽma -celui de la rŽvolution permanente- sur la rŽalitŽ : il se trouve en effet que si schŽma il y a, celui-ci est beaucoup plus proche de cette rŽalitŽ que la Ç rŽvolution par Žtapes È des staliniens o l'on commence par interdire les revendications ouvrires excessives !

Mais d'autre part, il y a sans doute une autre raison au caractre quelque peu gŽnŽrique, programmatique, de ces thses, qui, Žcrira Pierre Scali (Pierre BrouŽ) dans sa brochure La rŽvolution bolivienne (1954), n'abordent pas Ç la question de la prŽparation pour la prise du pouvoir È : c'est le calcul politique de faire voter cette ligne gŽnŽrale par un grand nombre de dŽlŽguŽs confus politiquement, membres pour certains du MNR, cela sans non plus se couper compltement des secteurs influencŽs par ailleurs par les staliniens, ce qui donne un texte qui n'aborde pas les questions politiques prŽcises du moment : ainsi, la mention du gouvernement Rosca-PIR (les Ç vendus ˆ la Rosca È ) dans la citation ci-dessus est la seule du texte.

Ceci dit, la perspective stratŽgique gŽnŽrale de la dictature du prolŽtariat n'est pas ici une formule abstraite et cÔest lˆ lÔimmense valeur historique des Thses de Pulacayo : elle aide les mineurs eux-mmes, la FSTMB et l'ensemble de la classe ouvrire ˆ se considŽrer comme la force autonome susceptible de prendre la tte du pays, en balayant ˆ la fois les patrons des compagnies minires et les libŽraux pro-yankees alliŽs aux staliniens, et les nationalistes du MNR. C'est, ˆ cette date, une perspective seulement, mais c'est dŽjˆ une belle victoire que la plus importante organisation syndicale du pays qu'est devenue la FSTMB la fasse sienne.

 

Il y a autour des Thses de Pulacayo une aura, voire une lŽgende.

En Bolivie il est reconnu, je l'ai dit, qu'elles ont cristallisŽ une culture, celle du syndicalisme combatif par delˆ mme la dŽfaite de 1985.

Dans les courants trotskystes internationaux c'est le seul point de l'histoire du POR qui reoit un hommage unanime aux nuances prŽs ŽvoquŽes ci-dessus (et parfois en taisant le nom de leur auteur, comme dans la brochure de la Ligue communiste franaise, Leons de Bolivie, de 1971 ! ) -leur publication dans le recueil de Michael Lšwy, trs hostile aux Ç trotskystes orthodoxes È et fascinŽ par ailleurs par Guevara et la thŽologie dite de la libŽration, est significative ˆ cet Žgard, alors qu'il n'y voit qu'une exception locale dans un mouvement ouvrier continental dont il estime que c'est seulement Cuba qui le sortira de la domination de la Ç rŽvolution par Žtapes È des staliniens.

Et si les dirigeants de la FSTMB puis de la COB n'ont assurŽment pas ŽtŽ fidles aux Thses de Pulacayo, ils ne les ont jamais attaquŽes, prŽfŽrant les passer sous silence, comme une composante du patrimoine du mouvement ouvrier bolivien, ou leur dŽcerner un coup de chapeau rituel, un peu comme la Charte d'Amiens de la vieille CGT (1906) en France. Les Thses de Pulacayo ont d'ailleurs ceci de commun avec la Charte d'Amiens que leur adoption a cristallisŽ, non pas l'indŽpendance effective des organisations syndicales envers le patronat et l'Etat, qui n'est jamais dŽfinitivement acquise puisque la bureaucratie la met toujours en cause, mais au moins une garantie forte en faveur de cette indŽpendance. Cela, bien que ou parce que les Thses sont explicitement et vigoureusement marxistes dans leur formulation : pour un anarcho-syndicaliste dogmatique, ce serait lˆ un odieux document "guesdiste" voulant infŽoder le syndicat ! HŽ bien non, c'est justement son caractre marxiste -trotskyste- qui apporte un poids dŽcisif ˆ l'indŽpendance du syndicalisme, c'est-ˆ-dire son indŽpendance envers les patrons et l'Etat et sa dŽpendance envers la classe ouvrire, laquelle existe seulement comme classe rŽvolutionnaire.

 

Sous le talon du Sextenio.

 

Sextenio dŽsigne (aprs coup) les 6 annŽes qui vont de la pendaison de Villaroel ˆ la rŽvolution d'avril 1952. Des combinaisons diverses de l'alliance Rosca-PIR, cette coalition des Ç communistes È et de la CIA, se succdent au pouvoir.

Dans un premier temps, les staliniens sont le fer de lance de la rŽpression patronale et militaire : en janvier 1947 l'armŽe sur ordre des ministres PIR (ˆ l'IntŽrieur et au Travail rappelons-le) massacre des dizaines de mineurs ˆ Potosi, les militants du PIR sont envoyŽs en renfort pour se battre contre les mineurs.

En novembre de la mme annŽe c'est le "massacre blanc", c'est-ˆ-dire le licenciement de milliers de mineurs ˆ Catavi -dont une consŽquence non voulue sera le dŽbut d'une petite implantation du POR en milieu paysan, les mineurs chassŽs de la mine redevenant des paysans.

En 1949 un coup d'Etat manquŽ du MNR est suivi d'une rŽpression fŽroce, avec des combats et de nouveaux massacres ˆ Catavi et Siglo XX.

 

L'Žvolution politique qui s'achve durant ces annŽes est le dŽveloppement du MNR en parti de masse, d'abord et avant tout dans la petite-bourgeoisie et la paysannerie, mais aussi par ralliement de la plupart des travailleurs syndiquŽs de La Paz, dŽus et rŽvoltŽs par la politique anti-ouvrire de ce gouvernement pour lequel ils s'Žtaient battus. Ne pas tre compromis avec le pouvoir a ŽtŽ une situation infiniment plus favorable ˆ la construction du MNR que sous Villaroel !

Ainsi, la plupart des cadres syndicaux de formation stalinienne vont finalement rallier le MNR (certains sans doute par noyautage organisŽ), changeant de casquette et de discours sauf sur un point : l'antitrotskysme.

Dans un second temps, le stalinisme change de tactique. Le PIR se dissout, s'Žloigne du gouvernement et une partie de ses cadres -les mmes, d'ailleurs, qui avaient ŽtŽ ˆ la pointe de la rŽpression, avec les anciens ministres- fonde un Parti Communiste en 1950. Sans doute juste ˆ temps pour Žviter de perdre toute influence dans le mouvement ouvrier.

Ce tournant rŽpercute celui effectuŽ partout aprs le passage de l'entente de Yalta ˆ la guerre froide entre Etats-Unis et URSS, mais avec un retard significatif -en France et en Italie il date du printemps 1947-, retard auquel la crainte d'une percŽe trotskyste en Bolivie n'Žtait certainement pas Žtrangre.

 

 

Le cas Lechin.

 

Ce n'est donc pas, pour l'essentiel, le POR qui capitalise la dŽception des masses, mais bien le MNR (qui avait soutenu Villaroel mais sans s'identifier ˆ lui). Bien sžr petitesse et manque de moyens y sont pour beaucoup, mais il est cependant permis de s'interroger sur la politique du POR envers les dirigeants mineurs de la FSTMB en mme temps liŽs au MNR durant cette pŽriode : certes il ne pouvait pas devenir ˆ cette Žtape un parti de masse mais ne pouvait-il devenir "le parti des mineurs", ayant dŽjˆ donnŽ sa charte et sa ligne stratŽgique ˆ leur syndicat, un syndicat qui est dŽjˆ plus qu'un syndicat mais qui est un monde, en lequel s'incarne l'espoir des mineurs en un autre ordre des choses ?

Or, mme aprs l'adoption des Thses de Pulacayo, la direction de la FSTMB est majoritairement composŽe de membres ou de sympathisants du MNR. Il est temps d'aborder ici la question de Juan Lechin. Nous avons vu que le tŽmoignage de Fulvio Abramo en fait un membre du POR vers 1940, et mme celui par lequel Guillermo Lora a ŽtŽ contactŽ (est-ce lui, l'"ami" que Lora ne nomme pas dans son interview de 2006 et qui l'emmne au POR, sans doute en 1942 ? Est-ce lui qui l'emmne ˆ la mine en 1944 ? ).

Mais voici le jugement final de Lora sur Lechin :

Ç Le gouvernement Villaroel et particulirement son secteur MNR ... sortit le leader ouvrier de son anonymat et l'imposa comme dirigeant : les forces de l'histoire trouvrent en Lechin un instrument inconscient et aux capacitŽs forts limitŽes ... Les facteurs qui dŽterminrent l'ascension aux plus hauts sommets du sieur Lechin peuvent tre rŽsumŽs ainsi : 1Ħ) la banqueroute du stalinisme comme direction syndicale ; 2Ħ) l'absence d'un parti de la classe ouvrire ; 3Ħ) la propagande et l'appareil d'Etat mis au service du nouveau dirigeant ... aprs le coup d'Etat contre-rŽvolutionnaire du 21 juillet 1946 ... Lechin cherche un contact plus Žtroit avec le POR et s'inscrit en secret comme militant. De faon erronŽe la direction du POR prŽtendit par le moyen d'une fiction soumettre ˆ la discipline du parti quelqu'un qui ne s'Žtait pas assimilŽ son programme. A cette Žpoque, devint manifeste un des traits dominants dans toute la dŽmarche syndicale et politique de celui qui plus tard parvint ˆ tre le seigneur et ma”tre de la COB : hypocrisie dans les rapports avec les partis et les personnes ... plus tard, il se dit fier d'tre opportuniste ..., la tourmente des Žvnements aida l'opportuniste ˆ se dŽguiser en rŽvolutionnaire. È (G.Lora, La revolucion boliviana, La Paz, 1963, citŽ par F. et C.Chesnais).

Donc d'aprs Lora Lechin n'est pas au POR quand il devient dirigeant de la FSTMB en 1944, et il le devient plus par le soutien du MNR que par son r™le personnel dans la lutte des classes. Pourtant Fulvio Abramo a connu Juan Lechin et a, sinon recrutŽ au POR, mais en tout cas formŽ comme dirigeant, Guillermo Lora lui-mme par l'intermŽdiaire de Lechin. Il n'y a aucune raison de penser que qui que ce soit ment par omission ou non dans cette affaire : il est tout ˆ fait concevable que Lechin ait jouŽ le r™le que lui attribue le tŽmoignage d'Abramo, puis n'ait plus vraiment fait partie du POR dŽs lors que celui-ci commena vraiment ˆ fonctionner comme une petite organisation plus que comme un rŽseau de contacts et d'amis. Devenu quoi qu'en dise Lora qui a une grosse dent contre lui, un dirigeant ouvrier, sans quoi le MNR n'aurait pas misŽ sur lui, il se retrouve dans une sorte d'interface : car si ce n'est pas gr‰ce ˆ Lechin que la FSTMB a affirmŽ son indŽpendance syndicale et sa vocation rŽvolutionnaire, mais par la voix de Lora, Lechin ne s'y est pas opposŽ et a ainsi facilitŽ les choses ˆ Lora.

Juan Lechin a quant ˆ lui niŽ avec agacement avoir ŽtŽ membre du POR bien que ceci soit ressenti comme un secret de polichinelle ˆ c™tŽ duquel l'appartenance trotskyste d'un Lionel Jospin en France ou d'un Ken Livingstone en Grande-Bretagne furent des mystres beaucoup mieux gardŽs -la rumeur a mme servi ˆ Lechin ˆ passer pour rŽvolutionnaire. Cette comparaison est d'ailleurs limitŽe, car rien ne prouve que Lora ait "placŽ" Lechin dans le MNR. Tout laisse plut™t penser que Lechin volait de ses propres ailes malgrŽ ses "capacitŽs fort limitŽes". Lechin est le premier et le plus important militant du POR ˆ avoir ŽtŽ aspirŽ par le MNR, mais il ne semble pas y avoir eu de travail de fraction vŽritable du POR dans celui-ci.

 

Le Bloc ouvrier et mineur et la rŽpression.

 

Par contre, l' adhŽsion "secrte" de Lechin durant le Sextenio est liŽe ˆ la politique Žlectorale que tente le POR. La question est donc : est-ce que l'alliance avec Lechin fonde cette tactique ou bien est-elle simplement ˆ son service ?

Le POR forme pour les Žlections lŽgislatives de 1947 un "Bloc ouvrier mineur" ˆ deux composantes, le POR lui-mme et les dirigeants de la FSTMB connus comme membres du MNR. Il y a six dŽputŽ Žlus -au suffrage excluant les analphabtes, qui sont plus de 70% de la population, d'abord les locuteurs du Quechua et de l'Aymara ou dÔautres langues amŽrindiennes- Guillermo Lora, dŽputŽ de Bustillo prŽs de Potosi, Humberto Salamanca, Javier Aspiazu, du POR, et les mineurs Costa de la Torre, Anibal Vargas et Mario Torrez, et deux sŽnateurs, Lucio Mendivil du POR, et Juan Lechin (ma source est ici la revue Quatrime Internationale de mars-avril 1947 ; elle permet de rectifier les incertitudes sur le nombre et la rŽpartition des Žlus qui ressortent du travail de F. et C. Chesnais d'une part, et du chapitre de Robert J. Alexander d'autre part).

Le Bloc ouvrier et mineur tend ˆ tre assimilŽ par Robert J. Alexander ˆ une alliance POR-MNR. Tel que Lora lui-mme l'assume et le dŽfend dans ses Žcrits, ce n'est pas du tout le cas : les rŽvolutionnaires entra”nent ˆ leurs c™tŽs un groupe de dirigeants syndicalistes membres du MNR et cette politique s'inscrit dans la continuitŽ des Thses de Pulacayo -le combat pour l'indŽpendance de classe, la reprŽsentation politique des travailleurs et la construction du parti rŽvolutionnaire, ŽlŽments liŽs les uns aux autres.

Les articles de Juan Robles (pseudonyme) rŽŽditŽs par Revolutionnary History accusent le POR d'alliance totale avec les nationalistes du MNR prŽsentŽs, de mme que les pŽronistes argentins, comme des fascistes nŽonazis totalitaires, tout en l'accusant aussi de prŽconiser la rŽvolution dŽmocratique bourgeoise comme premire Žtape, ˆ l'instar des staliniens : en bref, il a tous les dŽfauts ! Ces articles Žtaient parus dans Labor Action, organe du courant schachmaniste aux Etats-Unis (du nom de Max Schachtman, en rupture avec la IVĦ Internationale proprement dite depuis 1940), qui dispose d'un petit groupe en Bolivie, le PSOB  : c'est, d'aprs Revolutionnary History, le vestige du parti crŽŽ par Tristan Marof et discrŽditŽ par les fonctions de secrŽtaire des dictateurs de celui-ci, petit groupe que l'internationale schachtmaniste aurait donc recyclŽ pendant quelque annŽes (ce point mŽriterait une recherche spŽcifique) ! Mais le caractre simpliste et l'agressivitŽ systŽmatique de ces articles envers le POR par ailleurs assez gŽnŽraux et superficiels, ne milite pas en faveur de leur fiabilitŽ.

Il serait en outre nŽcessaire de savoir si, dans les circonscriptions o se prŽsentaient les candidats du Bloc, POR ou membres du MNR, ce dernier prŽsentait ou non d'autres candidats ; si la rŽponse est non cela va dans le sens d'une sorte d'accord national avec le MNR, mais mme dans ce cas on ne peut pas parler sans plus d'examen d'une politique dŽpourvue de principes que ceux qui polŽmiquent contre le POR, se contentant souvent d'une documentation tŽnue, ont tendance ˆ lui attribuer le plus t™t possible.

Or deux prŽcisions notables sont fournies par le nĦde Quatrime Internationale de mars-avril 1947. Les candidats et les Žlus du Bloc non membres du POR, dont nous savons qu'ils sont membres du MNR, ne sont pas apparus comme tels mais simplement comme "mineurs", et sont dŽsignŽs ainsi dans la revue (dont les lecteurs et peut-tre le rŽdacteur ignorent donc leur affiliation).

Et, plus important, le Front ouvrier et mineur, dans son ensemble, a appelŽ ˆ l'abstention dans les Žlections ˆ la prŽsidence et la vice-prŽsidence, et pas au vote pour le MNR, fait qui va dans le sens de son indŽpendance rŽelle envers lui, mme s'il pouvait y avoir des ambigu•tŽs.

 

La tribune parlementaire est saisie par Lora, jusque lˆ orateur de grves, de manifestations et de congrs syndicaux, qui y dŽnonce ‰prement la rŽpression contre les mineurs et le r™le du PIR.

Mais aprs le coup de 1949 les biens de la FSTMB sont saisis par l'Etat et les dŽputŽs et sŽnateurs du Bloc ouvrier et mineur doivent fuir au Chili. A Oruro la maison du responsable du POR, Nelson Capellino, est prise d'assaut et dŽtruite et les militants sont torturŽs. Miguel Alandia Pantoja, responsable de la fraction syndicale au congrs des mineurs de Colquiri fin 1947, aprs y avoir victorieusement ripostŽ ˆ l'ingŽrence du ministre du travail PIR, est arrtŽ. Le journal du parti, Lucha Obrera, est interdit et une circulaire gouvernementale enjoint ˆ tous les imprimeurs l'interdiction d'imprimer de la "propagande trotstkyste". En 1950 Lora et d'autres dirigeants du POR rentrent clandestinement en Bolivie, mais sont capturŽs et internŽs.

La rŽvolution les saisira en prison ou en exil. Le POR, dans les annŽes qui suivent l'adoption des Thses de Pulacayo, a ŽtŽ disloquŽ comme parti organisŽ. Il ne peut plus tre dŽtruit car ses militants -sauf l'"adhŽrent secret" Lechin- lui sont fidles, mais il est totalement disloquŽ, sans appareil ni presse rŽgulire lorsque se produisent les Žvnements d'avril 1952.

 

 

Chapitre II.

1952, la premire rŽvolution prolŽtarienne d'AmŽrique latine.

 

La rŽvolution.

 

L'irruption des masses sur le terrain o se rgle leur propre destinŽe et le dŽbut de destruction de l'appareil d'Etat des classes dominantes : c'est bien la rŽvolution prolŽtarienne qui frappe ˆ la porte de la Bolivie en avril 1952, pour la premire fois dans le continent latino-amŽricain. Les commentateurs de la presse, peu nombreux, qui en parlent, le soulignent : on se croirait ici en Russie en 1917 avec des dŽtachements d'ouvriers en armes gardant b‰timents publics et entreprises, et la lutte dans les campagnes et avec les paramilitaires n'est pas sans Žvoquer parfois la guerre civile espagnole -la jeunesse dorŽe et les propriŽtaires fonciers s'organisent d'ailleurs bient™t dans la Phalange Socialiste Bolivienne, rŽplique du mouvement fasciste de JosŽ Antonio Primo de Rivera.

 

La rŽvolution bolivienne : Žvnement considŽrable, qui est ignorŽ des histoires officielles mais qui aura nŽanmoins une influence dŽterminante.

En Bolivie, elle fournit la forme des crises rŽvolutionnaires qui l'ont suivie -celles de 1971, 1985, 2003-2005- tout en ayant connu un niveau d'auto-activitŽ des masses supŽrieur.

En AmŽrique latine, avec le Guatemala en 1954, elle exerce une forte influence sur la rŽvolution cubaine de 1959, en particulier ˆ travers l'expŽrience de Che Guevara qui traverse Bolivie et Guatemala dans cette pŽriode et en tire la conclusion qu'il faut une rŽforme agraire radicale et une force rŽvolutionnaire prŽalablement armŽe. La Bolivie ouvre un processus qui se poursuit au Guatemala et ˆ Cuba.

A l'Žchelle mondiale, la rŽvolution bolivienne contredit tout l'ordre mondial qui vient de se consolider dans la guerre de CorŽe, reposant sur la domination de l'impŽrialisme amŽricain encerclant un bloc "soviŽtique", corsetŽ par les chars et la police staliniennes, et la Chine.

En ce sens, ce fut l'hirondelle qui annonait un possible printemps : en 1953 la grve gŽnŽrale franaise et le soulvement des travailleurs d'Allemagne de l'Est, bient™t l'insurrection algŽrienne, montraient qu'il Žtait possible de briser le carcan mondial.

 

Quelques mots ...

 

Il existe une tradition de trs grande sŽvŽritŽ envers le POR en 1952 parmi les courants trotskystes dont peu sont disposŽs ˆ admettre que l'un de leurs partis frres a eu une immense influence sur le mouvement ouvrier de son pays, en a dŽterminŽ certaines formes, sans pour autant avoir jamais ŽtŽ un parti de masse -car, ceci doit tre clair, le POR n'a jamais eu des milliers d'adhŽrents et n'a jamais ŽtŽ un parti de masse, tout en ayant eu une influence de masse.

 

Une grande confusion persiste sur cette annŽe 1952, d'abord quant aux faits. Que l'orientation du POR n'ait pas ŽtŽ "ˆ la hauteur", Lora sera le premier ˆ le reconna”tre. Il admet aussi y avoir une part de responsabilitŽ, mais celle-ci constitue ˆ elle seule une question complexe. Dans le chapitre de son livre de 1978 publiŽ par Revolutionnary History, il estime qu'il aurait dž exclure ceux qui, au POR, se tournaient vers le MNR et sa gauche lechiniste, se laissant aller ˆ la facilitŽ car effectivement, dans un premier temps c'Žtait cela le plus facile et le plus populaire. En fait, revenu aprs l'Žclatement de la rŽvolution, son r™le a certainement ŽtŽ essentiel pour assurer tout simplement le maintien de l'existence de son parti dont beaucoup d'indices montrent qu'il aurait pu se dissoudre purement et simplement, et s'il s'Žtait mis ˆ exclure tout ceux qui se laissaient aller ˆ la facilitŽ, comme il pensa plus vieux qu'il l'aurait dž, peut-tre bien qu'au lieu de prŽserver son parti il l'aurait achevŽ ...

 

Le POR et l'Internationale en 1952.

 

Dans ce chapitre, Guillermo Lora fait en outre Žtat d'une situation de crise du parti ˆ la veille de l'ouverture de la rŽvolution. La rŽpression et la dispersion de ses cadres, facteurs dont il faut tenir compte, ne sont donc pas seuls ˆ expliquer que le POR comme parti ait ŽtŽ pris au dŽpourvu par les Žvnements, bien que ses cadres et militants, ˆ titre "individuel" si l'on peut dire, aient souvent jouŽ les premiers r™les dans ces mmes Žvnements. Mais les termes des conflits internes au POR en 1950-1952 sont difficiles ˆ cerner. Une chose est sžre et a une grande importance : ils commencent ˆ interfŽrer avec la vie interne de la IVĦ Internationale.

Au fait, o Žtait-elle passŽe, celle-lˆ ?

 

Dans tout ce qui prŽcde, nous n'avons en effet pas eu affaire ˆ elle en tant qu'organisation rŽelle. RŽfŽrence politique identitaire du POR, elle l'a laissŽ voler de ses propres ailes et agir pas ses propres moyens de bout en bout. La combinaison d'une identitŽ internationaliste revendiquŽe et de son isolement national de fait ont donc marquŽ le POR depuis le dŽbut.

Pendant la seconde guerre mondiale et immŽdiatement aprs, il est comprŽhensible que les contacts avec une organisation elle-mme aux prises avec la pire rŽpression de tous nazis et staliniens en tte, aient ŽtŽ rŽduits voire impossibles. Le tŽmoignage de Fulvio Abramo indique que c'est avec le Socialist Workers Party (SWP) des Etats-Unis que les contacts furent repris (c'est le sens probable des contacts de Walter Asbun avec l'AmŽrique du Nord), ainsi que cela s'est souvent dŽroulŽ pour les groupes trotskystes de par le monde.

Un article de Jean Valverde paru dans les Žditions de langue anglaise et franaise de Quatrime Internationale en mars-avril 1947 donne des informations prŽcises et nombreuses sur la Bolivie et sur le POR, donc les contacts fonctionnent. Il manifeste de l'enthousiasme devant le r™le que le jeune parti s'est mis ˆ avoir chez les mineurs, tout en ne saisissant pas les raisons de la politique des staliniens d'alliance avec la droite oligarchique, expliquŽe par le fait que le MNR leur aurait refusŽ des cabinets ministŽriels et pas par la politique internationale du Kremlin, et en ayant tendance ˆ considŽrer le MNR et le gouvernement Villaroel comme ayant des tendances fascistes dominantes -ce qui, rŽpŽtons-le, est faux mme si des virtualitŽs fascistes sont bien prŽsentes-, et ˆ voir d'un bon Ïil le soulvement qui renversa Villaroel, tout en avouant comme trs regrettable ("Dans cet article, nous sommes obligŽs de dire toute la vŽritŽ et rien que la vŽritŽ." ...) le fait que les mineurs avaient failli intervenir en sa faveur, et en saluant l'action de la FSTMB pour qu'ils n'en fassent rien. L'Internationale n'a donc pas une analyse trs pointue de ce qui se passe en Bolivie, pour le moins.

A la confŽrence internationale de 1946 est Žlu un CEI (ComitŽ ExŽcutif International) avec un sige prŽvu pour l'AmŽrique latine, mais il reste inoccupŽ. Au "IIĦ congrs mondial" en 1948, on s'attendrait ˆ l'adoption de textes sur la Bolivie, il n'en est rien. Le rapport de Pierre Frank sur les pays coloniaux, mauvaise thse d'Žconomie, ignore compltement l'action concrte des camarades dans les trois pays o le trotskysme a une influence de masse : Ceylan, le Vietnam et la Bolivie ! Il n'y a qu'un seul reprŽsentant latino-amŽricain, l'uruguayen Ortiz (Alberto Sendic). Sur proposition de Michel Pablo une rŽsolution est adoptŽe pour la formation d'un SecrŽtariat Latino-AmŽricain de la IVĦ Internationale (SLA) qui s'organise peu aprs sous l'Žgide d'Alberto Sendic.

Au "IIIĦ Congrs mondial" d'aožt 1951, connu par ailleurs pour avoir ŽtŽ le point de dŽpart de la "crise pabliste" et de l'exclusion, un an aprs, de la majoritŽ de la section franaise, moment clef dans la dispersion des courants se rŽclamant du trotskysme, plusieurs pays d'AmŽrique latine sont reprŽsentŽs par un dŽlŽguŽ chacun, Uruguay, BrŽsil, Chili, et Bolivie, celle-ci par Hugo Gonzales Moscoso, G.Lora nԎtant pas lˆ. H.G. Moscoso est un enseignant, membre du POR semble t'il depuis 1940, engagŽ dans le travail syndical hors mineurs, arrtŽ et torturŽ avec d'autres militants, Edwin Moller, Villegas, Saravia, suite aux Žvnements de 1949, puis confinŽ ˆ Coati prŽs du lac Titicaca (o plusieurs opposants Žtaient noyŽs). Suite ˆ une grve de la faim, ce groupe est exilŽ au Chili et, de lˆ, Hugo Gonzales Moscoso se rend en France, auprs du SecrŽtariat International de la IVĦ Internationale dont Michel Raptis dit Pablo est alors le principal dirigeant. Le texte qui suit est donc adoptŽ avec sa participation :

 

"En Bolivie, l'insuffisance passŽ de dŽlimitation par rapport aux courants politiques du pays qui exploitent le mouvement des masses, parfois le manque de clartŽ dans nos objectifs et dans notre tactique, la structure organisationnelle l‰che, ainsi que l'absence de travail systŽmatique, patient, dans les milieux ouvriers, ont provoquŽ un certain recul de notre influence et une crise de l'organisation. Cependant les possibilitŽs existent pour que notre section, aux puissantes traditions rŽvolutionnaires, se dŽveloppe dans ce pays comme la vŽritable direction rŽvolutionnaire des masses. Nos forces rŽorganisŽes, rŽorientŽes, sauront remŽdier ˆ tous ces dŽfauts dŽcrits, sans tomber cependant dans le sectarisme ni s'isoler des masses et de leurs mouvements souvent idŽologiquement confus, ˆ direction petite-bourgeoise (MNR).

Notre section doit concentrer son travail avant tout dans les milieux ouvriers et leurs organisations, celle des ouvriers mineurs en particulier. Elle s'efforcera d'autre part d'influencer l'aile gauche du MNR qui est basŽe prŽcisŽment sur ces milieux.

Elle prŽconisera une tactique de front unique anti-impŽrialiste envers l'ensemble de cette organisation (le MNR), en des occasions prŽcises et sur un programme concret qui reprend dans l'essentiel, en les concrŽtisant davantage, les revendications contenues dans le programme de Pulacayo de 1946. Ces propositions de front unique au MNR auront un sens progressif ˆ des moments propices pour une mobilisation effective des masses, et en vue prŽcisŽment de rŽaliser cette mobilisation.

D'autre part, en cas de mobilisation des masses sous l'impulsion ou l'influence prŽpondŽrante du MNR, notre section doit soutenir de toutes ses forces le mouvement, ne pas s'abstenir mais au contraire y intervenir Žnergiquement en vue de le pousser aussi loin que possible, y compris jusqu'ˆ la prise du pouvoir par le MNR, sur la base du programme progressif du front unique anti-impŽrialiste. Par contre, si au cours de ces mobilisations des masses, notre section s'avre partager avec le MNR l'influence sur les masses rŽvolutionnaires, elle poussera en avant le mot d'ordre d'un gouvernement ouvrier et paysan commun des deux partis, toujours sur la base du mme programme, gouvernement appuyŽ sur les comitŽs d'ouvriers, de paysans et des ŽlŽments rŽvolutionnaires de la petite bourgeoisie citadine." (d'aprs Les congrs de la quatrime internationale, La Brche, tome 4, 1989).

 

Ce texte commence donc par une exŽcution en rgle, ramenant les difficultŽs du parti aux carences organisationnelles de ses dirigeants et de ses militants, Žvitant toute explication de ses problmes qui relverait de son orientation politique voire mme (n'y pensons pas ! ) de celle de l'Internationale, et ne mentionnant mme pas le r™le de la rŽpression. Il va jusqu'ˆ souligner son peu de travail systŽmatique dans la classe ouvrire, et ce sont les permanents parisiens du SecrŽtariat International qui Žcrivent cela ˆ l'encontre de la plus remarquable des victoires syndicales d'un courant trotskyste dans le monde !

Aprs quoi, sans transition, il annonce que tout ceci peut tre surmontŽ aisŽment pour peu qu'on veuille bien s'en donner la peine, de sorte que le POR peut et doit devenir, immŽdiatement, le parti rŽvolutionnaire dirigeant en Bolivie : et que a saute !

Pourtant, s'il devient le parti rŽvolutionnaire dirigeant, ce n'est pas pour prendre le pouvoir, ce n'est pas pour aider la classe ouvrire ˆ s'en emparer : non, c'est pour y mettre le MNR. Lequel MNR, plus ou moins peru comme fasciste quelques annŽes auparavant est prŽsentŽ comme le parti de la petite bourgeoisie avec laquelle s'impose le front unique anti-impŽrialiste. En gros, mais le texte n'explique mme pas cela, le POR dirigeant la classe ouvrire et le MNR dirigeant la petite bourgeoisie, doivent faire alliance, et dans le meilleur des cas cette alliance aboutira ˆ un gouvernement ouvrier et paysan du POR et du MNR.

Ces positions dŽlirantes supposent que le MNR n'est pas contr™lŽ par la bourgeoisie, oscille entre bourgeoisie et prolŽtariat comme le veut sa nature "petite bourgeoise". De tels partis n'ont pas existŽ souvent -sans doute certains populistes russes et les Paysans bulgares vers 1920 pourraient-ils tre analysŽs ainsi. Le MNR a toujours, cĠest une Žvidence, ŽtŽ sous contr™le non de la "petite bourgeoisie", mais de la bourgeoisie nationale, comme Peron en Argentine : une bourgeoisie nationale qui cherche parfois ˆ desserrer l'Žtau de l'impŽrialisme mais qui, structurellement, ne peut pas couper le cordon ombilical qui l'attache ˆ lui. Qui plus est, ˆ la date o est adoptŽ ce texte, il n'a pas encore encadrŽ la paysannerie. Un vŽritable "gouvernement ouvrier et paysan" en Bolivie tel que le texte du congrs mondial le dŽfinit, c'est-ˆ-dire un gouvernement dont l'existence mme traduit une premire rupture avec la bourgeoisie, ne saurait donc en aucun cas tre un gouvernement du MNR avec ou sans le POR, mais un gouvernement des partis et courants ouvriers (il n'y a pas ˆ cette date de partis paysans autonomes), le principal voire le seul Žtant le POR, et des secteurs MNR en rupture avec sa direction, dont les fameux "mineurs" de Lechin, et, trs improbablement, le PC.

D'autre part, il faut souligner l'extraordinaire dŽsinvolture de ce texte envers le POR, considŽrŽ comme capable de rŽpercuter les ordres donnŽs de l'extŽrieur tout en ayant virtuellement la direction de la rŽvolution entre ses mains, alors qu'il s'agit d'un groupe dŽsorganisŽ par la rŽpression de quelques dizaines de militants. Certes, les situations rŽvolutionnaires peuvent permettre ˆ de tels groupes une croissance rapide, mais l'orientation affichŽe ici, qui consiste ˆ ne pas combattre pour le pouvoir du prolŽtariat et de son parti le POR mais pour le pouvoir du MNR, risque de fortement gner cette croissance, car s'il s'agit de faire le jeu du MNR autant aller ... au MNR !

Ce serait pourtant une erreur de prendre la "direction internationale" groupŽe autour de Pablo, noyau europŽen (Pablo, Mandel, Frank, Maitan) pour de doux rŽveurs concernant la Bolivie. Leur orientation ˆ la fois triomphaliste -caramba, le POR va diriger la rŽvolution demain matin ! - et opportuniste -olŽ, il va la diriger pour mettre au pouvoir le MNR et la "petite-bourgeoisie" !- n'a de sens que dans une vision mondiale dŽterminŽe par l'idŽe que la guerre imminente Etats-Unis-URSS va embraser les masses du monde entier et conduire la bureaucratie stalinienne ˆ faire la rŽvolution ˆ sa manire (de mauvaises manires, hŽ oui, mais rŽvolutionnaires ! ). Cette combinaison spŽcifique de triomphalisme et d'opportunisme est la sauce spŽciale "Bolivie" d'une orientation gŽnŽrale que l'histoire, finalement, retiendra sous le nom, bon ou mauvais, de "pablisme" et qui produira la plus grande part de la dispersion des courants trotskystes.

On peut difficilement imaginer texte plus calamiteux, avec le label "rŽsolution du congrs mondial de la IVĦ Internationale" et une valeur supŽrieure, dans les conceptions ultra-centralistes de Pablo ˆ cette Žpoque, sur lesquelles s'aligne Moscoso, ˆ celle de n'importe quel congrs ou instance nationale du POR : il est bien censŽ prescrire au POR ce qu'il doit faire, ce qu'il doit dire, ce qu'il doit tre !

Mme si c'Žtait un texte excellent, ceci poserait un problme : jusque lˆ l'Internationale a surtout ŽtŽ le drapeau du POR, mais ne l'a pas aidŽ, et soudain elle se manifeste par une immixtion, une vŽritable tentative de prise en main car aprs le congrs mondial (fin aožt 1951) Hugo Gonzales Moscoso et ses camarades rentrent clandestinement en Bolivie avec mandat d'y rŽtablir l'organisation du POR pour appliquer cette orientation.

 

Lora et l'Internationale en 1952.

 

En mai 1951 le rŽgime de la Rosca, que les staliniens ne soutiennent plus et qui sent son Žrosion profonde, tente une transition pacifique et organise des Žlections prŽsidentielles qui sont un triomphe pour le MNR et qui, d'aprs la constitution thŽoriquement en vigueur, feraient de Victor Paz Estenssoro le prŽsident de la Bolivie. Le chef de l'Etat Mamerto Urriolagoitia rŽagit en suspendant le rŽsultat et en confiant le pouvoir ˆ la junte militaire du gŽnŽral Ballivian. Mais en fait, l'appareil d'Etat est plongŽ dans une crise profonde.

C'est sans doute ˆ la faveur de cette crise que Hugo Gonzales Moscoso et un peu plus tard Guillermo Lora sont libŽrŽs de leurs ge™les ou de leurs villages de relŽgation pour tre expulsŽs vers le Chili. Le congrs mondial d'aožt 1951 s'Žtait tenu sous la prŽsidence d'honneur de Guillermo Lora, symbolisant les emprisonnŽs trotskystes de par le monde (avec les militants vietnamiens Liu Jialang et Nguyen van Minh). Quelques temps plus tard il arrive ˆ son tour ˆ Paris. Le prŽsident d'honneur du congrs mondial y devient un opposant au "secrŽtaire gŽnŽral" Pablo.

Sur quoi portait cette opposition ? Les articles et prises de position de G.Lora dans la rŽvolution de 1952 peuvent, comme ceux de ses autres camarades du POR, se lire comme s'inscrivant dans l'orientation gŽnŽrale de la fameuse rŽsolution citŽe ci-dessus, avec sans doute plus de sobriŽtŽ, de modŽration et de rŽalisme, mais pas en opposition politique avec elle. L'on peut par contre tre certain que sur le plan organisationnel Lora est furieux du court-circuit menŽ ˆ bien par Pablo, Alberto Sendic et H.G. Moscoso envers le POR en gŽnŽral, sa direction Žlue en congrs, et envers lui-mme en particulier. Presque mŽcaniquement, Pablo a "fabriquŽ" un H.G. Moscoso appelŽ ˆ tre le rival de Lora comme "dirigeant bolivien de la IVĦ Internationale". Sur le plan de l'orientation politique, on peut souponner des divergences importantes de mŽthode. Les textes accessibles de Lora dans la pŽriode qui prŽcde et qui suit immŽdiatement la rŽvolution des 9-10 avril 1952 ˆ La Paz n'ont pas le triomphalisme des proclamations du IIIĦ congrs mondial et de H.G. Moscoso. JosŽ Villa en cite deux, qui sont pour lui des preuves ˆ charge du "menchevisme" de Lora.

Il cite le journal du courant Schachtmann aux Etats-Unis, source ˆ prendre, je lĠai dit, avec des pincettes sur ce sujet, Labor Action du 7 avril, selon qui le POR dans une lettre ouverte au gouvernement bolivien exige "que le pouvoir soit remis entre les mains du MNR nationaliste". Remis dans son contexte, cette position ne rŽpercute pas forcŽment le texte du "IIIĦ congrs mondial" mais la revendication dŽmocratique de respect du rŽsultat Žlectoral de mai 1951. JosŽ Villa cite ensuite une interview de Lora au Militant, journal du SWP, des 12 et 19 mai, dont le contenu a ŽtŽ le point de dŽpart des questions, critiques et analyses de la tendance Vern-Ryan du SWP ˆ Los Angeles ˆ propos de sa politique et du silence des dirigeants de lÔInternationale et du SWP ˆ son sujet. On y apprend que Lora met en avant 4 points centraux dans la bataille politique :

-restauration de la constitution du pays par la formation d'un gouvernement du MNR sur la base du rŽsultat des Žlections de mai 1951.

-hausse des salaires et amŽlioration des conditions de travail.

-dŽfense et extension des droits dŽmocratiques.

-mobilisation contre l'impŽrialisme, pour la nationalisation des mines et la rupture des traitŽs signŽs avec les Etats-Unis et les Nations unies (considŽrŽes alors fort justement en Bolivie, et pas que par le POR, comme officine impŽrialiste).

Il est surprenant que Lora "revendique" un gouvernement MNR ˆ une date ... o celui-ci est dŽjˆ en place. On peut donc supposer que cette interview a ŽtŽ rŽalisŽe alors qu'il n'Žtait pas encore rentrŽ en Bolivie et ne disposait que de peu d'informations (ou ne voulait pas rendre publiques toutes celles qu'il avait). De fait, ces quatre points sont valables pour la situation antŽrieure ˆ la rŽvolution des 9-10 avril, mais pas postŽrieure. Avec ces rŽserves, ils montrent l'importance pour Lora des revendications dŽmocratiques, voire mme lŽgalistes (dont celle plus que discutable de "respect de la constitution" ...). Il y a sans doute lˆ un fort contraste avec les proclamations triomphantes de Moscoso et du secteur de militants qui a dirigŽ plus ou moins le POR en son absence au moment dŽcisif. Nous supposerons donc que les dŽsaccords portent sur l'organisation, les mŽthodes de l'Internationale et une approche plus "dŽmocratique" et sobre de Lora qui ne remet cependant pas fondamentalement en cause l'orientation de Pablo et de Moscoso ˆ ce moment lˆ.

 

Quand la rŽvolution Žclate, Pablo ne paie pas le voyage ˆ Lora.

 

JosŽ Villa Žcrit que Lora resta ˆ Paris six mois aprs le "IIIĦ congrs mondial". Mais en fait il n'Žtait pas ˆ ce congrs mais est arrivŽ ˆ Paris aprs son dŽroulement, et ce sont huit mois et non pas six qui sŽparent la date du congrs de celle de la rŽvolution en Bolivie, o il ne se trouve pas. Il y a aussi erreur sur ce point dans les "Thses fondamentales" de la LOR-CI o il est Žcrit que Lora Žtait prŽsent au Ç IIIĦ congrs mondial È et donc qu'il aurait votŽ ses textes calamiteux.

En rŽalitŽ, dans ses souvenirs publiŽs dans Revolutionnary History, Lora insiste fortement sur le fait qu'il s'est trouvŽ bloquŽ ˆ Paris en avril 1952. Pablo, "secrŽtaire gŽnŽral", ne trouvait plus de quoi payer le retour en urgence dans son pays de l'ancien "prŽsident d'honneur (alors emprisonnŽ) du congrs mondial" ! Finalement, selon Lora, il a dž se payer lui-mme un retour interminable par la voie maritime et non pas en avion. Il prŽcise que Pablo n'a pas agi dŽlibŽremmment, mais que le rŽsultat a ŽtŽ que la tendance vers le soutien au MNR et la renonciation ˆ la lutte prolŽtarienne indŽpendante ont pris le dessus au moment dŽcisif dans le POR.

C'est bien plus qu'une anecdote, c'est le mode spŽcifique par lequel le SecrŽtariat International de Pablo joue un r™le "liquidateur" selon les termes adoptŽs par ses adversaires les uns aprs les autres. Sauf que lˆ le "liquidationisme" s'applique ˆ un terrain o il y a la rŽvolution.

Notons que cet Žpisode important, la "rŽtention" de Lora ˆ Paris, est ignorŽ du recueil sur Ç Les congrs de la IVĦ Internationale È paru ˆ la Brche en 1989 qui indique par erreur que Lora Žtait emprisonnŽ ˆ La Paz jusqu'au 9 avril 52 ... Voila un exploit de Pablo que personne n'avait remarquŽ en Europe, encore un aspect de ce fameux isolement du POR qui deviendra isolationnisme, mais qui n'est pas de son fait au dŽpart. Et pour Lora, en partie un alibi, en partie un traumatisme profond, constitutif de toute son histoire politique ultŽrieure.

 

A propos du parallle POR-bolcheviks (ou mencheviks ! ).

 

Finalement, Lora et ses critiques, depuis la tendance Vern-Ryan du SWP (1952) jusqu'ˆ JosŽ Villa (1992), sont d'accord pour dire que l'orientation du POR en 1952 n'a pas favorisŽ la victoire de la rŽvolution ni sa propre construction. Le dŽsaccord porte Žvidemment sur la responsabilitŽ de Lora lui-mme, mais quelle qu'en soit la dimension elle ne doit pas masquer celle de l'Internationale. Il faut d'autre part mesurer l'Žtendue exacte des consŽquences de cette politique.

ConsidŽrer qu'elle a directement empchŽ la premire grande victoire de la rŽvolution socialiste mondiale depuis 1917 repose souvent sur un parallle implicite ou explicite entre le POR et le Parti bolchevik. Il est explicite chez JosŽ Villa, qui commence par une comparaison systŽmatique : en 1952 le POR existait depuis 17 ans, en 1917 le courant bolchevik depuis 15 ans, etc. Comparaison formelle qui pourrait tre critiquŽe sur chaque point (sachant par exemple le flou politique initial du POR, pour comparer sa longŽvitŽ avec les bolcheviks ne devrait on pas remonter aux premiers groupes marxistes en Russie, ce qui donnerait 33 annŽes d'expŽrience et de construction avant la rŽvolution ˆ ces derniers et non pas 15 ? ...) et qui surtout ne tient pas compte de la situation mondiale, du fait que justement 1952 arrive aprs 1917 et aprs le stalinisme, etc. JosŽ Villa poursuit en expliquant que si les bolcheviks d'abord minoritaires ont dž combattre durement dans les soviets entre fŽvrier et octobre 1917, le POR, lui, dirigeait de fait la COB, Žquivalent des soviets, en avril 1952. Bref, les choses se prŽsentant aussi bien sinon mieux pour lui que pour les bolcheviks, il serait donc moins pardonnable encore de ne pas avoir eu une politique bolchevique.

Sauf que pour comparer ce qui est comparable, on doit encore rappeler que le POR n'a que quelques dizaines de militants en avril 1952 et n'en a jamais eu plus durant cette pŽriode ! Cela ne l'exonre pas de ses responsabilitŽs mais relativise quand mme les choses. Le parallle entre ce qu'ont fait les bolcheviks et ce que n'a pas fait le POR peut en effet se dŽvelopper comme suit : avril 52 ˆ La Paz, c'est fŽvrier 17 en Russie, et dans les deux cas les responsables locaux du parti, Parti bolchevik ou POR, commencent d'eux mme par apporter un soutien critique au gouvernement provisoire qui se met en place et se placer en quelque sorte comme son aile gauche externe, au nom de la vieille thŽorie de la rŽvolution par Žtape en Russie, d'une analyse erronŽe du MNR comme "parti petit-bourgeois" en Bolivie, l'erreur Žtant commise par l'Žquipe de Hugo Gonzales Moscoso, Edwin Moller, Alandia Pantoja en Bolivie, et par les prisonniers libŽrŽs en Russie qui prennent en main l'organisation de Petrograd, Kamenev et Staline. Mais lˆ, en avril, arrive LŽnine, aprs un voyage de retour bien compliquŽ, et ce sont les Thses d'avril : tout change, le cour rŽel de la rŽvolution et la politique du parti vont ˆ nouveau se rencontrer et mener ˆ Octobre. A La Paz, arrive lui aussi un peu tard Lora qui n'a pas eu ˆ affronter un wagon soi-disant plombŽ mais l'inertie de Pablo ... mais lui confirme l'orientation des Staline-Kamenev boliviens, au contraire de LŽnine : il n'y aura donc pas d'Octobre bolivien.

On voit ce que peut avoir de sŽduisant le parallle, on voit aussi ses failles bŽantes. Le POR n'a pas eu ses Thses d'avril, mais sans Lora il aurait peut-tre disparu purement et simplement et, progressivement, il s'est dŽtachŽ de son orientation de 1952. Une orientation correcte ne garantissait pas du tout la victoire d'un Octobre bolivien et Lora a tout du moins maintenu et mme renforcŽ ˆ terme l'acquis rŽvolutionnaire existant. On lui reproche ce qu'il n'a pas fait -changer le cour de l'histoire de l'humanitŽ- mais n'oublions pas ce qu'il a fait. Essayons de voir comment les choses se sont passŽes.

 

La rŽvolution d'avril 1952.

 

Le matin du 9 avril 1952, des groupes armŽs du MNR et la police (carabiniers) de La Paz tentent de prendre d'assaut les locaux gouvernementaux et contr™lent le centre de La Paz, mais l'armŽe les domine ˆ partir des hauteur de El Alto (qui n'est pas encore la grande banlieue prolŽtarienne et pauvre qu'elle est devenue depuis). Dans la soirŽe ce nouveau putsch semble battu ; le gŽnŽral Seleme, complice du coup, qui devait tre nommŽ "prŽsident" -remarquons au passage que les conspirateurs MNR ne projetaient mme pas d'installer au pouvoir leur propre chef supposŽ charismatique et vrai vainqueur des Žlections, Paz Estenssoro- se rŽfugie ˆ l'ambassade du Chili. C'est alors qu'intervient la classe ouvrire qui renverse radicalement la situation et ouvre une re nouvelle.

L'intervention de la classe ouvrire peut s'expliquer par les leons des putschs des annŽes prŽcŽdentes, celui de 1949 en particulier : on lui avait fait payer chacune des dŽfaites du MNR. Cette fois-ci un mouvement du type de celui des travailleurs de La Paz en 1946, ˆ l'Žpoque contre Villaroel et le MNR, et de ceux des mineurs, vont se conjuguer et vaincre : l'unitŽ des rangs ouvriers est faite et assure leur action indŽpendante.

IndŽpendante : contrairement ˆ certains rŽcits (entre autres celui repris sur le site de Robert Paris, par ailleurs excellent, du chroniqueur James M. Malloy qui Žcrit que l'insurrection ouvrire Žtait prŽvue ˆ l'avance, ce que le compte-rendu factuel qu'il donne lui-mme dŽment compltement), le MNR a perdu le contr™le des Žvnements. Le seul rŽsultat de son action Žtait la dŽfaite initiale. Ce sont la grve gŽnŽrale et la sortie des travailleurs de l'industrie textile, qui partent ˆ recherche d'armes, qui constituent le tournant dŽcisif ˆ La Paz, en mme temps que sur l'Altiplano les mineurs sortent des mines et marchent sur les garnisons, de faon ˆ les empcher d'aller rŽprimer La Paz, et envoient des groupes nombreux en direction de la capitale, armŽs de dynamites prises dans les mines.

Le comitŽ insurrectionnel du MNR ˆ La Paz, dirigŽ par Hernan Siles Suazo, fusionne avec les reprŽsentants ouvriers qui sont tous des militants du POR : Alandia Pantoja, le peintre muraliste du syndicat des mineurs qui se trouve alors ˆ La Paz, et les anciens compagnons de dŽtention de H.G. Moscoso, Edwin Moller et Villegas. Juan Lechin a certainement assurŽ la jonction, Žtant encore "membre secret" du POR et en mme temps en contact avec le comitŽ insurrectionnel MNR. La prŽsence de 3 POR, d'un "sympathisant" et d'un seul politicien bourgeois dans cet espce de "directoire des 5" -mais que dirige t'il exactement ? - que J.Villa mentionne d'aprs les mŽmoires d'un dirigeant du PC, lui fait dire que le POR Žtait de fait ˆ la tte de cette "rŽvolution de FŽvrier", ce qui le rendrait d'autant plus coupable de ne pas en avoir fait un "Octobre". Mais s'il est vrai que les militants du POR sont les principaux dirigeants ouvriers sur le terrain direct de l'action, cela ne fait forcŽment du POR ce "parti rŽvolutionnaire dirigeant" pour lequel on l'a parfois pris.

Le tournant dŽcisif de la lutte est accompli par le dŽtachement des mineurs de Milluni, le bassin minier le plus proche de La Paz, qui arrive t™t dans la journŽe du 10, prend l'aŽroport au dessus de El Alto et s'empare d'un train de munitions que l'Žtat-major destinait aux forces de rŽpression. Le 11 avril, les forces gouvernementales se rendent ; les soldats de l'armŽe rŽgulire sont systŽmatiquement dŽsarmŽs par les groupes ouvriers ; il y a eu environ 600 morts mais l'armŽe, cÏur de l'Etat, est fortement ŽbranlŽe et disloquŽe ˆ partir du dŽsarmement et de la dispersion de ses 6 principaux rŽgiments -non totalement dŽtruite cependant-, et les travailleurs, milices des mineurs et de l'industrie textile en tte, sont organisŽs en gardes prolŽtariennes armŽes, dont les effectifs varieront de 45 000 ˆ 110 000 membres.

 

La paradoxe -un bel exemple du fameux "paradoxe de la rŽvolution de fŽvrier" pour reprendre une expression marquante de LŽon Trotsky -est que ce que veulent les masses, la fin de toute dictature, la venue au pouvoir de Paz Estenssoro Žlu l'annŽe prŽcŽdente et du MNR- Žquivaut ˆ donner le pouvoir ˆ d'autres, ˆ ne pas le prendre, alors que leur action pour rŽaliser cet objectif consiste, elle, ˆ exercer le pouvoir, en commenant par s'emparer du moyen de pouvoir par excellence, les armes.

Le retour de Paz Estenssoro s'effectue les 15-16 avril. Il prend la prŽsidence, dans le cadre d'une constitution bien fictive pourtant, et annonce au nom du MNR un programme en trois points : suffrage universel, nationalisation des mines et rŽforme agraire. Il pouvait difficilement annoncer moins.

Le premier point est aussit™t promulguŽ : jusque lˆ le droit de vote Žtait rŽservŽ aux hommes alphabŽtisŽs, il est Žlargi aux hommes et aux femmes de 21 ans au moins, 18 ans pour les couples mariŽs.

Toutefois, mme la satisfaction de cette revendication dŽmocratique premire de toutes, le suffrage universel, sera biaisŽe car il n'y aura pas d'Žlections gŽnŽrales : les Žlections sont censŽes avoir eu lieu en 1951 et la rŽvolution s'tre effectuŽe pour leur respect. En relation notamment avec la rŽforme agraire, il aurait ŽtŽ sans doute possible et nŽcessaire ˆ ce stade d'au moins commencer ˆ diffuser l'exigence d'Žlection d'une assemblŽe constituante, qui, sous la protection et la pression des milices ouvrires, aurait pu tre rŽellement souveraine -ˆ la diffŽrence de bien des assemblŽes "constituantes" convoquŽes par des prŽsidents bonapartes de gauche et surveillŽes par l'appareil d'Etat, comme on le verra au PŽrou en 1978 puis au Venezuela, en Bolivie, en Equateur ces dernires annŽes. Lˆ, nous touchons ˆ un non dit de la politique du POR, non dit y compris de la part de ses critiques qui, sauf une mention, tardive, de la tendance Vern-Ryan (Bulletin IntŽrieur du SWP d'octobre 1954) et son probable Žcho dans le texte de JosŽ Villa, n'en parlent pas.

Entre les prŽoccupations dŽmocratiques et juridiques importantes alors chez Lora, et les mots d'ordre maximalistes du genre "le pouvoir aux travailleurs", "dictature du prolŽtariat", que l'on peut toujours ŽnumŽrer mme en collaborant avec un ministre, il n'y aura pas de formulations intermŽdiaires prenant en compte la question de la dŽmocratie au niveau de l'Etat, et cela est une constante de l'histoire du POR. Celui-ci, dans les annŽes suivantes, fera campagne pour que les illettrŽs soient Žligibles et pas seulement Žlecteurs -car on s'aperut quand des Žlections gŽnŽrales eurent ˆ nouveau lieu que ce point avait ŽtŽ "oubliŽ" dans l'euphorie d'avril 52 ...- et il lancera le mot dĠordre de vote prŽfŽrentiel pour les ouvriers, comme en Russie en 1918, idŽe ouvriŽriste censŽe exprimer le r™le dirigeant du prolŽtariat dans la rŽvolution ...

 

Ce mme 17 avril se tenait une confŽrence de dŽlŽguŽs de la FŽdŽration des mineurs, de l'industrie textile, des cheminots, des employŽs de banques, des employŽs du commerce et de l'industrie, de la maonnerie, de la boulangerie et des premires organisations de paysans. Sur proposition de Miguel Alandia Pantoja, du POR, est proclamŽ un syndicat unifiŽ de tous les travailleurs de Bolivie : ce sera la COB, la Centrale Ouvrire Bolivienne. Juan Lechin, secrŽtaire des mineurs, est Žlu prŽsident de la nouvelle centrale unifiŽe, German Butron secrŽtaire gŽnŽral et Mario Torres responsable aux "relations extŽrieures" : tous les trois sont membre du MNR, de ce que l'on commence ˆ appeler la "gauche ouvrire nationaliste". Edwin Moller (POR) est Žlu secrŽtaire ˆ l'organisation, JosŽ Zegada (POR) rŽdacteur des procs-verbaux et motions, Miguel Alandia Pantoja (POR) responsable de la presse, laquelle consistera dans le journal Rebellion -dont assez peu de numŽro paraitront en fait dans les deux annŽes qui suivent. La rŽdaction d'une plate-forme est confiŽe ˆ Hugo Gonzales Moscoso (POR). Le principe d'un congrs constitutif, avec des dŽlŽguŽs Žlus par les travailleurs eux-mmes, est adoptŽ, mais aucune date n'est fixŽe. En attendant, ce sont les responsables syndicaux prŽalablement dŽsignŽs qui dirigent la COB.

Il n'empche que celle-ci est bien entendu beaucoup plus qu'un syndicat. ImmŽdiatement les dizaines de milliers de travailleurs armŽs, formŽs en milice, deviennent les miliciens de la COB, premire force armŽe du pays. Une vague d'adhŽsion aux syndicats voit la quasi totalitŽ des salariŽs s'y inscrire dans les semaines qui suivent -et ils n'adhŽrent plus ˆ tel ou tel syndicat, mais "ˆ la COB", directement. De toute Žvidence, et tous les commentateurs s'accordent pour le dire, cette COB a quelque chose de "soviŽtique", bien que de manire partielle et inachevŽe.

 

C'est en mme temps ou dans les heures qui suivent que sont rondement menŽes les nŽgociations sur le gouvernement de Paz Estenssoro, puisque le lendemain 18 avril Lucha Obrera, le journal du POR, Žcrit (citŽ comme preuve ˆ charge de menchŽvisme par les textes de Vern-Ryan et de JosŽ Villa) que "dans la voie de la rŽalisation du programme annoncŽ, il soutient le gouvernement issu de l'insurrection du 9 avril. (...) Il y a deux ministres ouvriers dans le cabinet petit-bourgeois, mais il est entirement contr™lŽ et surveillŽ par la COB."

Ces deux ministres sont Juan Lechin, aux Mines et au PŽtrole, et German Butron, au Travail, et s'y adjoindra bient™t un troisime, Nuflo Chavez Ortiz, aux Affaires paysannes ; cette participation est dŽsignŽe du nom de "co-gouvernement", ou gouvernement par la classe ouvrire et la "classe moyenne" la main dans la main. Du coup la direction effective de la COB, dont les chefs officiels sont au gouvernement, revient aux trotskytes Moller, Zegada et Pantoja.

Paralllement ˆ cette organisation du gouvernement, Paz et Lechin rglent provisoirement, dans une remarquable complicitŽ, la question bržlante des forces armŽes : les milices ouvrires de la COB reoivent le statut de forces nationales de rŽservistes, avec Paz comme "commandant national" et Lechin comme "commandant en chef"', les commandants des secteurs et rŽgiments de milices devant tre dŽsignŽs par les Žchelons correspondant de la COB (ce qui pouvait convenir ou non selon le cas aux travailleurs, la dŽsignation par la COB n'Žtant pas la mme chose que l'Žlection par les miliciens). En mme temps le pouvoir ne compte nullement entŽriner la fin de l'ancienne armŽe mais fait mine, jusqu'en 1953, d'en admettre la disparition ; 80% des officiers sont mis ˆ la retraite -et pensionnŽs ! - mais les 20% restant, fidles au MNR, sont conservŽs et chargŽs pour certains d'entre eux de venir donner des formations aux miliciens, une mesure qui aurait pu aller dans le sens du renforcement de l'armŽe prolŽtarienne mais qui en rŽalitŽ, prise par un gouvernement bourgeois, va dans celui de leur neutralisation et de leur intŽgration ˆ l'Etat, bien que les gŽnŽraux prennent cela comme une grave humiliation.

Toute l'orientation du POR, qui n'a pas agi de manire centralisŽe dans les premiers jours mais par le biais des initiatives prises dans le feu de l'action par ses militants, est conforme ˆ la ligne du "IIIĦ congrs mondial" d'autant plus qu'il ne fait nul doute que cette politique Žtait la plus facile ˆ mettre en Ïuvre, la plus populaire et la plus en accord avec le sentiment et les illusions des masses (diverses sources Žvoquent, ce qui est fort possible, que le soutien des ouvriers du textile ˆ l'insurrection le 10 avril avait ŽtŽ donnŽ sous la condition qu'il y aurait des "ministres ouvriers") : "soutien critique" au gouvernement Paz Estenssoro, assez peu "critique" d'ailleurs ˆ cette date, l'essentiel tenant dans l'affirmation que les promesses doivent tre tenues. Le nĦ 1 de Rebellion, journal de la COB, le rŽsume ainsi :

"La dŽfaite de l'oligarchie et l'avnement du gouvernement MNR sont l'Ïuvre de la classe ouvrire, ils sont notre Ïuvre ... pour survivre l'actuel gouvernement a besoin des travailleurs, soyons vigilants pour qu'il aille jusqu'au bout"',

Cette orientation n'est pas mise en Ïuvre par Lora, retenu ˆ Paris puis en voyage, qui n'arrivera sans doute que courant mai, mais elle Žtait dans l'ensemble aussi celle de Lora. Cependant son retour va correspondre ˆ un inflŽchissement progressif vers un accent mis de plus en plus, dans "soutien critique", sur le c™tŽ "critique" plut™t que sur le c™tŽ "soutien", et, au plan organisationnel, dans une bataille sans doute assez difficile pour faire fonctionner le POR comme parti organisŽ et national, quasiment tous ses militants Žtant absorbŽs quotidiennement par la COB, les milices ouvrires, voire par des offices plus ou moins liŽs au gouvernement, et beaucoup d'entre eux se demandant logiquement si, pour tout cela, ils ne seraient pas plus efficaces en allant directement renforcer la gauche ouvrire du MNR.

 

La bataille perdue de la nationalisation des mines.

 

Le 13 mai le gouvernement Paz Estenssoro fait savoir comment il entend mener ˆ bien la seconde grande promesse : la nationalisation des mines. En fait, il annonce qu'une commission mixte, dans laquelle le patronat est prŽsent, est chargŽe d'Žtudier la manire de la rŽaliser. Lechin, ministre chargŽ de cette question, semble avoir ŽtŽ court-circuitŽ, avec ou sans son consentement : la veille encore il appelait ˆ la nationalisation immŽdiate.

La dŽclaration du 13 mai est le premier coup portŽ par le gouvernement au mouvement ouvrier. Lechin se plie et en sera l'exŽcutant. La presse du POR devient critique et dŽnonce le caractre pas assez "bolivien" du gouvernement. Selon JosŽ Villa, cette formulation prouve son adaptation au nationalisme et au chauvinisme. En fait elle amorce l'accusation faite au gouvernement de capituler devant l'impŽrialisme.

En effet le message contenu dans la dŽcision gouvernementale de prendre son temps et de consulter les patrons est trs clairement compris ˆ une Žchelle de masse : des garanties seront offertes ˆ l'impŽrialisme, et la rŽalisation de la vieille aspiration "... la mina es de nosostros" n'est pas dans ses intentions. Mais il y a aussi chez les travailleurs la conscience de ne pas pouvoir riposter immŽdiatement, de ne pas en avoir les moyens politiques : d'abord parce que tout le pays semble soutenir ce gouvernement qu' ˆ tort les mineurs, mŽcontents, considrent tout de mme toujours comme le leur, ensuite parce que les mineurs ne tiennent pas les mines, qui n'ont pas ŽtŽ occupŽes comme l'ont ŽtŽ les usines de La Paz. Cette faiblesse relative de l'action initiale des mineurs peut sans doute s'expliquer par le fait que leur intervention en avril 1952 comportait une dimension "pro-MNR" plus forte que celle des travailleurs de La Paz, dont les organisations s'Žtaient, difficilement, ŽmancipŽes les annŽe prŽcŽdentes de la tutelle du PIR stalinien, mais Žtaient moins influencŽes par le MNR -et commenaient ˆ l'tre aussi par le POR. A quoi il faut ajouter que s'Žtant formŽs en colonnes pour marcher sur La Paz, les mineurs sortant de leurs mines ne les ont pas occupŽes, attitude qui aurait conduit la rŽvolution du 9 avril ˆ l'Žchec. Mais ils ne s'en sont pas emparŽes non plus une fois de retour chez eux, sans doute par confiance excessive dans les Žvnements, dans leur force et dans le gouvernement.

Aucune force politique toutefois ne le leur a proposŽ ... or, sur ce point, Guillermo Lora sera explicite : si le POR y avait appelŽ, mme par dessus Lechin, ce mot dĠordre aurait ŽtŽ suivi. C'est une leon qu'il tire dans une brochure de 1960, Syndicats et RŽvolution, o il qualifie la non occupation des mines d' "erreur de l'avant-garde" et non pas de faiblesse des mineurs en gŽnŽral, seule la mine de Orrocoro ayant ŽtŽ saisie par les travailleurs en raison d'une menace de fermeture et de perte de leurs emplois. L'action spontanŽe des masses, aussi bien dans sa grandeur que dans ses limites, et le rapport de force qui s'ensuit, est donc trs fortement influencŽe par ce que fait ou ne fait pas "l'avant-garde" : la Bolivie en est un exemple Žloquent.

Les analyses ultŽrieures de Guillermo Lora placent au centre des dŽbuts du recul prolŽtarien cette question de la non occupation des mines (et il est frappant que JosŽ Villa, en s'opposant ˆ Lora et en le dŽnonant, reprend en fait les mmes arguments). Mais un mot dĠordre d'action n'a lui-mme de sens et d'importance que par les mots dĠordre montrant concrtement la perspective de la prise du pouvoir par le prolŽtariat qui lui donnent sa portŽe.

Selon les "Thses fondamentales" de la LOR-CI, le POR tient sa IXĦ confŽrence juste aprs le retour de Lora, je suppose vers la mi-mai ou la fin mai, cette confŽrence formalise la ligne d'appui au gouvernement contre l'impŽrialisme et la Rosca, de soutien ˆ ses mesures progressistes tout en en combattant les limites, et de soutien ˆ l'aile gauche du MNR contre l'aile droite.

A partir de mai 1952 les mots dĠordre du POR vont tourner autour des formules "il faut plus de ministres ouvriers au gouvernement" et "contr™le total du cabinet par la gauche", en demandant que ce soit la COB ou les travailleurs eux-mmes (ce qui n'est d'ailleurs pas la mme chose) qui dŽsignent les dits ministres, qui les imposent ˆ Paz Estenssoro. Il y a lˆ une curieuse symŽtrie inversŽe avec les mots dĠordre des bolcheviks au printemps 1917 en Russie : "Dehors les 10 ministres capitalistes" et "Tout le pouvoir aux soviets". Contrairement ˆ ce que Lora a pu Žcrire par la suite ou ˆ l'Žpoque, demander qu'il y ait plus de ministres ouvriers n'a pas la mme signification que le "Dehors les ministres capitalistes" des bolcheviks et n'implique pas cette position -surtout qu'au dessus des ministres, "ouvriers" comme capitalistes, il y a le prŽsident bonaparte Paz Estenssoro. C'est mme ˆ peu prŽs l'inverse !

Le mot dĠordre qu'imposait la situation Žtait, comme Lora l'Žcrira mais aprs la bataille : "Tout le pouvoir ˆ la COB" et il aurait dž dans ce cas se combiner ˆ la lutte pour la tenue du congrs de la COB, l'Žlection de ses dŽlŽguŽs par la base, la tenue systŽmatique de conseils de dŽlŽguŽs, son Žlargissement aux paysans sans terres et aux ch™meurs. Par contre, la transposition des mots dĠordre du POR en Russie au printemps 17, au lieu de "Dehors les ministres capitalistes" aurait ŽtŽ "plus de mencheviks et de s-r dans le gouvernement" !

 

Au moment o les masses boliviennes et le gouvernement commencent ˆ se heurter, le POR centre donc ses mots dĠordre, car dŽsormais il a des mots dĠordre centraux (ce qui n'Žtait pas le cas en avril, avant le retour de Lora) sur la nŽcessitŽ d'augmenter le nombre de ministres ouvriers, voire de constituer un gouvernement rien qu'avec eux -mais cette conclusion logique, il ne la tire mme pas ouvertement, n'allant pas de toute faon jusqu'ˆ mettre en cause, au delˆ de la composition du gouvernement, la prŽsidence Paz elle-mme. Cette position correspond ˆ un dŽbut d'opposition mais peut aussi tre interprŽtŽe comme la revendication d'entrer au gouvernement, et semble avoir ŽtŽ ainsi comprise par pas mal de militants.

Lucha Obrera du 1Ħ juin donne cette information : "Le pouvoir exŽcutif a invitŽ le peintre rŽvolutionnaire Alandia Pantoja ˆ prendre le poste de ministre de la culture ... Le POR autorise son camarade ˆ accepter cette invitation." Il y a d'ailleurs un curieux lapsus dans la version anglaise du texte de J.Villa (je n'ai pas vu la version espagnole), qui ˆ la suite de la tendance Vern-Ryan donne cette information, car il Žcrit que Pantoja "rejoignit" bel et bien le gouvernement, alors quÔil nÔy a pas eu de ministre POR.

J.Villa Žcrit d'ailleurs plus loin : "En 1952 le POR a eu une attitude ministŽrialiste. S'il a ŽchouŽ ˆ obtenir des portefeuilles gouvernementaux mais seulement des postes de secrŽtariats dans les ministres et les dŽpartements, c'est parce que le MNR ne le considŽrait pas comme indŽpendant de la fraction Lechin, et voulait l'utiliser pour calmer les masses. Il le prŽfŽrait pour cela en dehors du cabinet, mais subordonnŽ ˆ la bureaucratie syndicale." Si au moins un portefeuille a ŽtŽ proposŽ au POR (la Culture) il serait intŽressant de savoir si on ne le lui a pas accordŽ ou si c'est le POR qui a refusŽ au final. Toujours est-il qu'il n'y aura pas de "ministres trotskystes" alors que, notons-le, si tel avait ŽtŽ le cas, le SecrŽtariat International de la IVĦ Internationale, en toute logique, aurait dž s'en rŽjouir puisque cela aurait matŽrialisŽ le soi-disant "gouvernement ouvrier et paysan du POR et du MNR" ...

Plusieurs responsables du POR ont cependant eu des postes dans l'administration d'Etat, pour autant qu'on sache : Guillermo Lora lui-mme au Bureau de Stabilisation, un organe Žconomique, Edwin Moller comme directeur de la Caisse d'Epargne Ouvrire, et Ayala Mercado comme membre de la Commission agraire formŽe par le ministre de Nuflo Chavez Ortiz. Il faut tre trs prudent avant de parler ici de corruption ou d'intŽgration. Le fait que des exilŽs ou emprisonnŽs politiques de fra”che date soient employŽs dans des offices administratifs crŽŽs dans le cadre de la nouvelle situation politique ne serait pas forcŽment du ministŽrialisme. Ces trois postes semblent de nature diffŽrente : Lora est, si l'on comprend bien, employŽ, mais certainement avec des responsabilitŽs politiques ; Moller est dirigeant d'une structure de type mutualiste, mais sans doute liŽe au gouvernement dont les ministres de tendance Lechin ont dž proposer sa nomination ; et Mercado est reprŽsentant politique dans une structure censŽe s'occuper de la RŽforme agraire. Le problme posŽ est ˆ chaque fois diffŽrent et demanderait ˆ chaque fois plus d'informations. Le problme nĦ1 qui domine reste celui de l'orientation du POR (et de l'Internationale) dans la rŽvolution. Il est probablement exact de dire que cette orientation l'implique dans le processus rapide de bureaucratisation, qui dans certains cas -non mentionnŽs pour ce qui concerne le POR, mais notoires pour les hommes de Lechin- donnera lieu ˆ corruption, gros salaires et prŽbendes, qui affecte les secteurs de la COB que l'Etat en reconstruction cherche ˆ contr™ler, et dont il existe des dizaines d'Žcrits de Lora les dŽnonant vigoureusement. Processus qui cependant est encore faible en 1952 par rapport ˆ ce qu'il deviendra aprs la "nationalisation" des mines.

C'est certainement de cet ŽtŽ 1952 qu'il faut dater les faits que Lora rŽsume ainsi :

 "Un groupe de militants trotskystes -certains ayant une grande influence dans les syndicats, et mme de grands talents- entra dans le MNR sous le prŽtexte de rŽaliser un travail rŽvolutionnaire de l'intŽrieur d'un parti de masse." (La rŽvolution bolivienne, citŽ dans F. et C.Chesnais)

Le choix entre "monter" dans les organisations gouvernementales et syndicales ou accentuer l'opposition ˆ peine amorcŽe du POR s'est sans doute imposŽ aux cadres du parti ˆ ce moment lˆ, et beaucoup, pas forcŽment par soif de pouvoir ou corruption mais parce que tel leur semblait tre la meilleure voie, ont choisi la premire solution et sont passŽs sans difficultŽ du POR ˆ la gauche lechiniste MNR. Lora semble parler d'une tendance organisŽe qui aurait prŽconisŽ cette attitude et serait partie la mettre en pratique, mais nous n'avons pas assez d'informations ˆ ce sujet. Parmi les militants qui devinrent dŽs lors des "nationalistes de gauche", une cŽlŽbritŽ, Lidia Geiler, qui sera la premire femme prŽsidente de la Bolivie avant d'tre renversŽe par les militaires ˆ la fin des annŽes 1970 ...

 

Le 31 octobre 1952, en une mise en scne bien rŽglŽe que reprendra ˆ plusieurs reprises le prŽsident Evo Morales ces dernires annŽes, Paz Estenssoro cŽlbre le "jour de l'indŽpendance Žconomique" bolivienne, proclamant la nationalisation des mines sur le site des grands combats, ˆ Catavi. Les trois trusts du cuivre et de l'Žtain sont nationalisŽs avec indemnisation au profit d'une sociŽtŽ ˆ capital mixte public et privŽ, la COMIBOL (Corporation Minire Bolivienne), dans laquelle les banques US vont investir, augmentant mme leurs parts par rapport ˆ celles qu'elles avaient dans les anciens trusts dont les familles propriŽtaires, au bord de la faillite suite ˆ leurs emprunts et aux grves rŽpŽtŽes, n'espŽraient pas s'en tirer ˆ si bon compte ! Officiellement la COMIBOL est sous "contr™le ouvrier", ce qui ne consiste pas du tout dans une gestion ouvrire rŽelle, mais dans la dŽsignation d'administrateurs par la COB ayant un droit de veto.

Le POR suscite alors une lettre ouverte de la direction de la COB au prŽsident Paz protestant contre l'indemnisation des compagnies. Peu avant, selon un article paru dans l'organe schachtmanien Labor Action du 27 novembre, les membres du POR Žtaient majoritaires dans la direction de la COB, suivis des lechinistes et en troisime position des staliniens nantis de seulement 5 voix. Mais cette information est dŽjˆ caduque, car une vŽritable purge s'est produite suite ˆ cette amorce d'utilisation frontale de ses positions syndicales par le POR contre le gouvernement, et c'est Lechin, le soi-disant faux frre, qui la conduit : beaucoup de ces responsables COB poristas avaient le statut de "dŽlŽguŽs permanents", mandatŽs par des sections de tout le pays car rŽsidant ˆ La Paz, statut qu'ils perdent pour la plupart d'entre eux. Le POR perd le contr™le de l'appareil de la COB en formation. A sa dŽcharge, on doit reconna”tre que la bureaucratisation, via cette mine ˆ prŽbendes que sera la COMIBOL, va s'accŽlŽrer prŽcisŽment ˆ partir de son Žviction, et pas avant, comme si elle lui avait ouvert les vannes. Selon l'expression de Robert J.Alexander, c'est alors un ch‰teau de carte qui s'effondre : Lucha Obrera, journal du POR, rŽsume sobrement et amrement l'affaire ainsi ˆ la date du 29 octobre : "au lieu de prolŽtariser le cabinet gouvernemental, ces ministres ont seulement rŽussi ˆ ministŽrialiser la COB."

Aucune rŽtribution pour services rendus, Žvidemment ... Est-ce le commencement effectif de la rupture avec le MNR, gauche lechiniste comprise ?

 

La rŽforme agraire et le reflux.

 

Mme s'il est probable que certains militants du POR et peut-tre Lora lui-mme se posent alors la question de "tourner" sur une ligne d'opposition frontale au gouvernement et au prŽsident, la chose est beaucoup plus difficile ˆ faire ˆ cette date qu'elle ne l'aurait ŽtŽ quelques mois plus t™t. La remise en cause de son orientation, qui a eu le temps d'tre assimilŽe, thŽorisŽe, de prendre la force d'une certaine habitude, est plus difficile ˆ assumer, et d'autre part la classe ouvrire, qui reflue peu ˆ peu, si elle est dŽue, n'en devient pas forcŽment plus accessible ˆ un mot dĠordre rŽvolutionnaire  : en clair, "Tout le pouvoir ˆ la COB" est une formule ˆ laquelle pensent de plus en plus de militants du POR prŽcisŽment au moment o elle colle de moins en moins au mouvement rŽel des masses. Il n'est pas impossible, en plus, qu'un tournant ˆ gauche serait apparu comme le complŽment de l'opportunisme antŽrieur, semblant provoquŽ par la perte de postes dans la COB. Mais surtout la rŽvolution avance inŽgalement et les masses paysannes, avec un dŽcalage par rapport aux villes, entrent en mouvement et le font de la mme manire que les ouvriers en avril : en exprimant une confiance spontanŽe trs forte envers le pouvoir, tout en n'attendant pas pour agir par elles-mmes.

Aujourd'hui o il est de bon ton de souligner les origines paysanne et indienne de l'actuel prŽsident bolivien, il est important de rappeler que le plus grand mouvement paysan, et donc le plus grand mouvement indien, de l'histoire de la Bolivie, s'est produit sous l'impulsion de la classe ouvrire et pas autrement, en 1952-1953. Les terres des grands propriŽtaires sont saisies, les administrations locales et les polices ˆ leur solde liquidŽes, les communautŽs paysannes s'organisent souvent en vue du travail et de la gestion communes de la terre et des eaux, les formes de travail tributaire issues du passŽ inca -soit dit en passant pour l' "indianitŽ"- mŽlangŽ au passŽ fŽodal espagnol, abolies sans aucune contreparties. Le ministre "lechiniste" de la RŽforme agraire, issu de la COB, Chavez Ortiz, chevauche ce mouvement en crŽant des organisations paysannes sous le label "COB", qui suscite l'adhŽsion massive de la population, tout en plaant des agents gouvernementaux directs ˆ tous les postes clefs. Selon Lora (dĠaprs F. et C. Chesnais) les formes paysannes d'organisation sont bien plus "soviŽtiques", c'est-ˆ-dire fondŽes sur une dŽmocratie directe associant tout le monde, que la COB : une apprŽciation qu'il vaut le coup de souligner puisque Lora est censŽ incarner l'ouvriŽrisme ŽloignŽ des paysans.

Dans ce dŽcha”nement de la lutte des classes ˆ la campagne, les classes dominantes combattent elles aussi. Groupes armŽs des grands propriŽtaires et milices diverses se multiplient et passent ˆ l'action, et alors que la paysannerie s'organise en rŽfŽrence ˆ la COB, les propriŽtaires se rŽfrent aux groupes d' "hommes d'honneur" du MNR et c'est donc l'aile droite du MNR, dont bien des ŽlŽments rallieront bient™t la Phalange Socialiste Bolivienne, mouvement agrarien fascisant, crŽŽ en 1937 sur le modle de son homonyme la Phalange espagnole, qui servent de cadre d'organisation aux latifundiaires, aux gangsters et ˆ la jeunesse dorŽe.

Ils dŽcident, prŽmaturŽment, car ils mŽprisent la capacitŽ d'organisation des paysans et surŽvaluent le reflux des ouvriers, de tenter un coup de force : le 6 janvier 1953 un commando d'hommes de main de l'aile droite du MNR kidnappe le ministre Chavez Ortiz, rŽpand le faux bruit de l'enlvement de Paz Estenssoro, tente sans succs de s'emparer d'une garnison ˆ Sucre. La rŽaction des masses, ouvrires et paysanne, est immŽdiate : grve gŽnŽrale, manifestations de masse, regroupement des milices ouvrires dont le sige est Žtabli dans les locaux du ministre du travail Butron. A La Paz, devant un rassemblement de centaines de milliers de personnes (dans un pays de 3 millions d'habitants ˆ l'Žpoque) deux des cinq principaux orateurs sont le prŽsident Paz et Edwin Moller, du POR, en tant que dirigeant de la COB (o la masse des travailleurs ignore que les poristes sont dŽsormais minoritaires) : tel Kerensky, chef de lĠEtat russe en 1917, appelant soudain les bolcheviks au secours contre Kornilov, putschiste de droite, on a appelŽ Moller.

Sauf qu'ˆ la diffŽrence de LŽnine, qui avait combattu Kornilov mais sans exprimer aucun soutien politique ˆ Kerensky, tout ce que Moller trouve ˆ dire c'est : Ç Nous voulons, camarade Paz Estensoro, un gouvernement par les Boliviens pour les Boliviens ! È. Une dŽclaration qui ne peut que fort difficilement tre tenue pour la prŽparation directe ˆ la prise du pouvoir quÔavait ŽtŽ lÔappel des bolcheviks ˆ dŽfaire Kornilov ...

La crise de janvier aurait pu tre le moment o les cartes Žtaient rebattues et la rŽvolution relancŽe. Lˆ, beaucoup plus qu'en avril prŽcŽdent, car il existait tout de mme comme un parti, et un parti certes petit, mais connu des masses, le POR avait la possibilitŽ, dans un climat momentanŽment ˆ nouveau rŽvolutionnaire, de lancer le mot dĠordre "tout le pouvoir ˆ la COB" et de prendre la tte du combat contre la rŽaction, dans une dynamique qui aurait pu dŽboucher sur la prise du pouvoir, non par le POR seul mais, comme rŽsultat de son action politique, par une COB ressaisie par les masses, avec l'intervention paysanne qui, ˆ cette date, se fait sous le drapeau de la COB alors que celui du MNR sert ˆ la rŽsistance des possŽdants. La presse dŽnonce alors le "trotskysme galopant" des paysans ; ˆ Cochabamba, dŽbut fŽvrier, ceux-ci librent et rŽtablissent ˆ la tte de leur organisation la direction locale que la police avait kidnappŽe. Le 7 janvier le ComitŽ central du POR -on remarque qu'il diffuse sa dŽclaration aprs qu'Edwin Moller ait apportŽ son soutien au gouvernement- appelle ˆ la dissolution de l'armŽe officielle et ˆ son remplacement par les milices.

A partir de mars 1953 Lucha Obrera aborde, comme un sujet de discussion, la question du mot dĠordre "tout le pouvoir ˆ la COB" en indiquant qu'il aurait fallu le lancer l'annŽe prŽcŽdente ... Un texte du comitŽ central du POR para”t dans IVĦ Internationale d'avril 1953, qui frise mais sans le formuler, le mot dĠordre de "Tout le pouvoir ˆ la COB", affirmant qu'il faut dŽvelopper son caractre soviŽtique pour en faire "l'ŽlŽment essentiel de la dualitŽ de pouvoir dans la pŽriode transitoire caractŽrisŽe par la lutte entre le gouvernement petit-bourgeois bonapartiste et le prolŽtariat."

Mais quand l'occasion de lancer ce mot dĠordre ˆ une Žchelle de masse s'Žtait produite en janvier, elle n'avait pas ŽtŽ saisie. Difficile de savoir ce qu'en pensait Lora, qui souffre de toute faon, du fait de son absence en avril 52, d'un "dŽficit de notoriŽtŽ" par rapport ˆ l'Žquipe des dirigeants poristes de la COB, laquelle ne lui a vraisemblablement pas demandŽ son avis, s'il en avait un, pour se dŽterminer dans les Žvnements de janvier.

 

Chavez Ortiz est libŽrŽ et Paz Estenssoro, qui aurait pu conna”tre le commencement de sa fin, sort de cet Žpisode renforcŽ aux yeux des masses. Tenant un discours gauche et affirmant le caractre "national et populaire" de la rŽvolution bolivienne, reposant sur l'union de la "classe ouvrire" et de la "classe moyenne", il annonce qu'il va mettre en Ïuvre la troisime grande promesse, la rŽforme agraire.

Mais celle-ci reste un sujet explosif. ElaborŽe par une commission mixte selon la mme mŽthode que pour la nationalisation des mines, prŽsidŽe par un dirigeant du petit PC, Arturo Urquidi Morales, la rŽforme agraire entŽrine l'abolition des formes anciennes de servitude et de dŽpendance mais, en gŽnŽralisant la petite propriŽtŽ parcellaire et en ne dŽmantelant que trs partiellement les grands domaines, tout en ignorant les formes communautaires de propriŽtŽ indienne, elle laisse le champ libre ˆ l'appauvrissement de la masse paysanne. De plus son application sera hŽsitante, contradictoire et marquŽe par les attentats des groupes anti-paysans. Sa promulgation le 2 aožt 1953, de concert avec un plan de rŽalisation de l'Žcole primaire obligatoire, produit une crise ministŽrielle qui Žbranle le gouvernement sur la question de la division des propriŽtŽs foncires, dans laquelle la COB intervient d'abord, sous la pression de sa base et des militants du POR, en se prononant pour la nationalisation de toute la terre et sa remise en usufruit aux organisations paysannes qui en organiseraient l'exploitation et l'allotissement Žventuel, une position en continuitŽ avec les revendications de l'annŽe prŽcŽdente. Mais la coalition des responsables MNR, PC et de certains membres du POR o l'on retrouve Edwin Moller, fait adopter par la direction de la COB un nouveau document apportant son soutien au dŽcret du 2 aožt prŽsentŽ comme "rŽvolutionnaire".

La crise d'aožt 1953 fournissait, estime la tendance Vern-Ryan du SWP, judicieusement me semble tĠil, l'occasion pour le POR de mettre en avant, plut™t que "Tout le pouvoir ˆ la COB", l'exigence d'Žlections gŽnŽrales. En fait (Lucha Obrera du 23 aožt 1953) il exigea cette fois-ci un gouvernement composŽ exclusivement de membre de la gauche du MNR, donc un gouvernement de fait de dirigeants de la COB, mais encore sous la prŽsidence de Paz Estenssoro puisqu'il ne la remet toujours pas en question, ce que l'exigence d'Žlections gŽnŽrales aurait permis.

 

C'est aussi en aožt 1953 que Paz Estenssoro met en place une AcadŽmie militaire, Žcole d'officiers destinŽe ˆ former les cadres d'une armŽe reconstituŽe, tache essentielle ˆ laquelle vont se consacrer les conseillers envoyŽs des Etats-Unis, en application d'un dŽcret du 23 juillet 1953 qui donne le cadre de la reconstruction de l'armŽe de l'Etat bourgeois. Le mme nĦde Lucha Obrera dŽnonce ˆ juste titre cette initiative comme visant ˆ former les fusilleurs d'ouvriers et de paysans et prŽconise la construction d'une armŽe rŽvolutionnaire, tout en renvoyant sa rŽalisation ˆ un gouvernement des ouvriers et des paysans eux-mmes, reconnaissant donc que ce n'est absolument pas lˆ le gouvernement prŽsent, tout en appelant ˆ renforcer les milices syndicales. Mais il n'est pas en mesure d'appeler ˆ des actions concrtes interdisant la mise en place de cette Žcole d'officiers, car cela aurait impliquŽ un affrontement frontal avec Paz Estenssoro. Le directeur de l'AcadŽmie sera le gŽnŽral Barrientos, membre du MNR et futur dictateur contre-rŽvolutionnaire.

 

A ce stade, le reflux de la rŽvolution est largement engagŽ, bien qu'il s'agisse d'une Žvolution lente, ce qui s'explique par la possession d'armes par les milices syndicales et la fragilitŽ initiale de l'opŽration de reconstruction de l'armŽe : la contre-rŽvolution est obligŽe de prendre son temps, mais elle en a la possibilitŽ. Fin 1953 l'hebdomadaire Lucha Obrera est interdit, sans que le POR ne tente vraiment de mener une campagne de masse de protestation -difficile de savoir s'il en avait la possibilitŽ.

 

 

Chapitre III.

DigŽrer les leons d'une rŽvolution tronquŽe.

 

Gense du "lorisme".

 

Le courant "loriste", en tant que phŽnomne politique particulier, de mme que l'on parle de courants "pabliste", "lambertiste", etc.,  va rŽsulter des leons tirŽes (ou non) de la pŽriode rŽvolutionnaire de 1952-1953. Il repose bien entendu sur les acquis de la pŽriode antŽrieure, ses rŽfŽrences historiques clefs Žtant JosŽ Aguirre Gainsborg et les Thses de Pulacayo, et il reprŽsente la continuitŽ du POR "historique" -ceci est une apprŽciation politique sur laquelle je reviendrai- mais comme courant se situant d'une manire prŽcise par rapport ˆ la mŽthode de construction du parti rŽvolutionnaire en Bolivie et par rapport ˆ la Quatrime Internationale, il prend ses caractres dŽcisifs dans les annŽes 1953-1956, suite ˆ la rŽvolution manquŽe.

Certes, si l'on considre que le POR a "trahi" parce qu'il "n'a pas pris le pouvoir en 1952"', ou mme si, de faon plus nuancŽe, on considre qu'il a ratŽ le test de la rŽvolution et que 1952 a fourni la "preuve dŽcisive" de son incapacitŽ foncire ˆ se construire comme parti rŽvolutionnaire, alors il ne vaudrait plus la peine ici de continuer cette histoire en tant que destinŽe ˆ aider ˆ l'action rŽvolutionnaire, mais simplement ˆ titre documentaire. Tel est par exemple l'avis d'Eduardo Molina, Fallecio Guillermo Lora, article nŽcrologique disponible sur divers sites internet, reprŽsentant le point de vue de la LOR-CI qui dit avoir pris ses distances envers le point de vue sommaire, "superficiel mais impuissant" selon lequel le POR aurait pu prendre le pouvoir (c'est Nahuel Moreno quĠil vise), mais qui estime qu'il a manquŽ le "test suprme".

Ici se pose une question historique gŽnŽrale : y a tĠil des "tests suprmes" au delˆ desquels les courants et organisations ainsi que ceux tenus pour responsables de leur ligne politique comme Lora, doivent tre considŽrŽs comme dŽfinitivement "faillis" ? On sait que LŽnine a rŽpondu Oui ˆ cette question concernant la trahison qu'Žtait le ralliement ˆ l'union sacrŽe des dirigeants rŽformistes en 1914 (le "4 aožt 14"), et Trotsky concernant le refus du front unique ouvrier contre la menace nazie en Allemagne par l'Internationale Communiste en 1933 ("l'IC a eu son 4 aožt"). Ces grands exemples montrent aussi que bien d'autres problmes s'Žtaient posŽs avant ces "4 aožt" et qu'en un sens LŽnine et Trotsky ont pas mal attendu avant de trancher. La rŽvolution bolivienne de 1952 est-elle comparable ˆ de tels Žvnements ? Et dans ce cas pourquoi ne signerait-elle que la faillite du POR et pas celle de la IVĦ Internationale dans son ensemble ? Les courants trotskystes qui estiment qu'il y a eu dans une certaine mesure trahison par le centre de la IVĦ Internationale au dŽbut des annŽes 1950 n'en ont pas tirŽ la conclusion qu'il en fallait une Cinquime, mais qu'il fallait la continuer, puis la "reconstruire", la "rŽorganiser", ou la "refonder" en renouant avec ses fondements, admettant donc au moins implicitement que la IVĦ n'avait pas ŽtŽ vraiment construite. Or, c'est cela mme que Lora fait, avec sans doute des limites, mais il le fait, envers le POR en 1953-1956 : il continue, il reconstruit, il rŽorganise et il refonde le POR, tentant de renouer avec le Programme de transition par dessus la dŽrive de 1952, et c'est donc cela qui identifie le "lorisme" comme courant.

Lora a mis en Ïuvre la politique "menchŽvique" de soutien au MNR mme si ce fut avec des nuances par rapport ˆ la forme brute que lui avait donnŽ le texte du "IIIĦ Congrs mondial", c'est entendu ; et cette politique a conduit ˆ l'absorption d'une partie des cadres du POR par la bureaucratie syndicale, le parti nationaliste et l'appareil d'Etat. Mais la prŽservation de l'existence mme du POR et le rŽtablissement de son indŽpendance politique dans les annŽes qui suivent et par la suite, indiquent que Lora n'est pas restŽ dŽfinitivement sous l'emprise des liens nouŽs avec la bourgeoisie nationale et des pressions exercŽes par elle pendant les annŽes 1952-1953.

En dehors du Parti bolchevik en 1917 -et mme ici il a fallu les Thses d'avril et la mise ˆ l'Žcart des "vieux bolcheviks" ˆ tendance opportuniste pendant la pŽriode rŽvolutionnaire- les exemples abondent entre 1917 et 1952, de partis et de courants politiques sincrement rŽvolutionnaires qui ont ratŽ leurs rŽvolutions : les variations des spartakistes, communistes de gauche et socio-dŽmocrates indŽpendants puis des communistes unifiŽs allemands entre 1918 et 1923, des poumistes, anarchistes et socialistes de gauche en Espagne en 1936-1937, des deux organisations trotskystes ayant une influence de masse ˆ Sa•gon en 1945 ... sont autant de prŽcŽdents. Et par rapport ˆ tous ces exemples, et aux autres que l'on pourrait trouver, le POR est celui de la formation la plus faible aux points de vue numŽrique et organisationnel. Quand ˆ des exemples de courant rŽvolutionnaires qui n'aient pas vacillŽ dans la rŽvolution, il n'y en a pas.

Ces rappels Žtaient indispensables eu Žgard ˆ la vaste cohorte des procureurs du POR dont on ignore ce qu'ils auraient fait dans la mme situation -en gros tous les autres courants se rŽclamant du trotskysme ont un jour ou l'autre, et parfois plut™t deux fois qu'une, apportŽ leur pierre ˆ l'Ždifice monotone de la dŽnonciation de "l'opportunisme" de Lora en se gardant bien en gŽnŽral d'y aller voir de plus prŽs. S'il n 'est pas question de prendre pour modle la politique du POR en 1952, utiliser cet Žchec pour Žriger un fŽtiche "opportuniste" dŽfinitif qu'il convient de dŽnoncer ne relverait pas de la politique rŽvolutionnaire concrte, mais de la dŽmonologie abstraite.

 

Nouvelle Žtape.

 

En juin 1953 se tient ˆ La Paz le XĦ congrs ou confŽrence nationale du POR (la numŽrotation de ses congrs et confŽrence nationale semble la mme), qui adopte un texte important dont Lora est le rŽdacteur, mais qui intgre des amendements et des passages qui sont des compromis entre diffŽrentes apprŽciations : La rŽvolution nationale et la rŽvolution permanente. Tirant le bilan et brossant les perspectives ˆ la suite de l'annŽe rŽvolutionnaire, c'est ce texte qui est le vrai point de dŽpart du "lorisme" comme courant trotskyste spŽcifique.

Quoi que cela ne soit pas dŽveloppŽ longuement, il commence par une affirmation trs claire : la rŽvolution du 9 avril faite par les ouvriers leur a ŽtŽ confisquŽe, parce qu'ils ont eux-mmes remis le pouvoir ˆ "la direction petite-bourgeoise du "mouvement", c'est-ˆ-dire ˆ une direction qui n'Žtait pas la leur" ; ils s'en mŽfiaient pourtant, mais c'est "la faiblesse que l'avant-garde du prolŽtariat (POR) manifesta dans la premire Žtape" qui explique cette confiscation. Sans trop approfondir le POR dans ce texte assume donc le fait que la rŽvolution a ŽchouŽ pour l'heure, en un sens par sa faute. Cela pour situer les perspectives : "Les mois que nous avons vŽcus si intensŽment constituent l'Žcole aux rangs de laquelle notre parti s'est vŽritablement construit" -et l'esprit gŽnŽral du texte est mme plut™t : l'Žcole sur la base de laquelle il doit dŽsormais se construire vŽritablement.

Quand ˆ la gauche ouvrire du MNR, agissant d'abord, dans la rŽvolution d'avril, comme courroie de transmission de la pression des masses sur le gouvernement, elle s'est convertie en courroie de transmission de la politique du gouvernement, Žtrangre ˆ la classe ouvrire.

Le gouvernement Paz Estenssoro est qualifiŽ de "bonapartiste", mais il y a une ambigu•tŽ dans l'emploi de ce terme. "Bonapartisme" signifie toujours en effet rŽgime bourgeois en dernire analyse, agissant au compte des intŽrts gŽnŽraux de la bourgeoisie quitte ˆ brimer telle ou telle couche ou mme les intŽrts immŽdiats de la bourgeoisie. Reprenant une formulation de Trotsky faite en 1938 ˆ propos de Cardenas au Mexique, qui en donnait une description concrte comme rŽgime tentant de s'Žriger en arbitre, en Žquilibre instable au dessus de l'impŽrialisme d'un c™tŽ, de la classe ouvrire et de la paysannerie insurgŽe de l'autre, les formulations de Lora et du POR envisagent le bonapartisme de type MNR comme oscillant entre impŽrialisme et prolŽtariat -ˆ la limite, entre l'ambassade US et le POR- tout en paraissant "oublier" qu'en fin de compte ce rŽgime est et reste bourgeois et que son bonapartisme par delˆ sa forme concrte immŽdiate tombe toujours d'un seul c™tŽ. On ne trouvera pas dans le texte de la confŽrence nationale du POR de caractŽrisation du gouvernement Paz comme simplement "bourgeois", ce qu'il est pourtant en fin de compte, et pleinement, et de mme la dŽnomination du MNR n'y est pas "parti nationaliste bourgeois" ou 'parti de la bourgeoisie nationale", mais bien "nationalisme petit-bourgeois", ce qui n'est pas sans consŽquences. L'analyse concrte de la situation concrte doit certes prendre en compte le fait rŽel d'oscillations entre les pressions de l'impŽrialisme et de la classe ouvrire, et cette rŽalitŽ est dialectique, pas mŽcanique -notons que la caractŽrisation du gouvernement MNR de 1952 dans la brochure franaise de Pierre Scali-BrouŽ en 1954 emploie les mmes termes, repris de Trotsky sur Cardenas, que le POR ; mais on ne doit ne pas oublier qu'elles sont le fait non d'une direction "petite-bourgeoise" dŽtachŽe de toute base matŽrielle, mais de la bourgeoisie nationale elle-mme.

L'issue politique serait un autre gouvernement, un "gouvernement ouvrier et paysan". Celui-ci matŽrialiserait l'alliance de la classe ouvrire, minoritaire mais dŽcisive, avec la paysannerie et la petite-bourgeoisie pauvre, dans laquelle "La masse paysanne joue un r™le de piston et le prolŽtariat un r™le de direction", mme si les organisations paysannes de masse alors encore en plein essor sont considŽrŽes comme trs proches d'authentiques "conseils", en fait plus que ne le sont les organisations syndicales ouvrires et leurs milices ˆ la mme date. Un tel gouvernement ouvrirait la voie ˆ la dictature du prolŽtariat, condition nŽcessaire et prŽalable pour que les masses boliviennes connaissent "la dŽmocratie". Point important : l'ŽventualitŽ qu'un tel gouvernement soit rŽalisŽ par la gauche du MNR est signalŽe comme en principe possible, dans une paraphrase du chapitre du Programme de transition de la IVĦ Internationale sur les gouvernements ouvriers et paysans, mais comme Žtant l'ŽventualitŽ "la moins probable".

Cependant, poursuit le texte, au moment actuel de reflux relatif, o les masses n'ont pas fait toute l'expŽrience du gouvernement bonapartiste et nationaliste, la perspective du gouvernement ouvrier et paysan ne saurait tre immŽdiate et le mot dĠordre "A bas le gouvernement ! " est exclu. Le dŽveloppement de l'expŽrience des masses, la dŽfense du gouvernement lorsque l'impŽrialisme et la Rosca l'attaquent, la lutte contre lui pour les revendications des paysans et des ouvriers et la revendication de contr™le et d'exercice direct du pouvoir d'Etat -dont le texte dit au passage qu'elle est "plus facile pour les organisations paysannes" en se rŽfŽrant ˆ l'action des militants poristes dans le secteur de Cochabamba-, doivent pour le moment guider la politique du parti et conduire ˆ une autre Žtape ˆ exiger la conqute de tout le pouvoir par les organisations ouvrires et paysannes.

SymŽtriquement, pour ainsi dire, ˆ cette confiance croissante dans l'Žmergence d'organisations de la paysannerie elle-mme, monte la dŽfiance envers l' "aile gauche" -les guillemets sont dans le texte- du MNR, dont il est dit qu'elle en est au stade de construire une bureaucratie ouvrire payŽe et rŽtribuŽe par l'Etat, et que dŽsormais la tolŽrance envers son action et "l'erreur de croire qu'elle peut Žvoluer vers des positions rŽvolutionnaires correctes" doivent "faire place" -je souligne- "ˆ une attitude critique", qui certes n'a pas besoin d'tre "acerbe" et peut tre de forme "amicale et fraternelle" dans la mesure o elle s'adresse aux ouvriers et aux paysans de base. En effet, est-il dit plus loin, les ouvriers, les mineurs lechinistes et formant la gauche du MNR le sont sur la base d'un malentendu, car ils attribuent au MNR des possibilitŽs "qui Žtaient en fait celles de leur propre avant-garde", comme de croire, ajouterais-je, que le gouvernement MNR un peu "aidŽ" appliquerait le programme-Žtendard de Pulacayo ...

Avec quelques grosses faiblesses -la grave ambigu•tŽ sur la notion de "bonapartisme" appliquŽe aux pays latino-amŽricains et quelques passages transposant des formules du IIIĦ Congrs mondial sur le "camp" anti-impŽrialiste mondial (dont font partie Moscou et PŽkin)-, ce texte tire donc, certes souvent entre les lignes (les dŽbats oraux ont dž tre plus explicites), un bilan nŽgatif de toute la pŽriode du "soutien critique" et est orientŽ sur une conclusion centrale : la construction du POR, le recrutement, le fait d'aller "aux masses", et sur le terrain de leurs aspirations d'y combattre, et non plus d'y courtiser, la gauche du MNR. Mme si des ambigu•tŽs subsistent, se construire rŽellement est en effet incompatible avec le fait de confier ˆ d'autres forces les taches de la rŽvolution prolŽtarienne. Avec quelques limites et confusions, c'est un texte qui marque une volontŽ de rŽarmement politique fondamentale, Žmanant du POR en tant que collectif, marquant donc l'Žmergence d'une rŽelle vie de parti.

 

Crise et scission.

 

Or, cette affirmation et cette volontŽ nouvelles vont produire un clash, quelques mois aprs leur adoption semble tĠil largement majoritaire sinon unanime.

En dŽcembre 1953 se tient ˆ Buenos Aires la premire confŽrence latino-amŽricaine de la IVĦ Internationale, organisŽe par le Bureau ou SecrŽtariat latino-amŽricain (SLA ou BLA) voulu par Pablo, coordonnŽ par Alberto Sendic et Juan Posadas (Homero Cristalli). Posadas, dirigeant de l'une des deux organisations trotskystes argentines, s'affirme comme principal dirigeant du SLA ˆ cette rŽunion, o il prŽsente le rapport politique, et c'est le procs du POR qui figure comme le principal point ˆ son ordre du jour, le POR qui n'y est pas reprŽsentŽ, mais o H.G. Moscoso, Žlu membre du SLA par le "'IIIĦ Congrs mondial", va tre chargŽ de "redresser" le parti.

Le sentiment que le POR avait ratŽ le coche en 1952 est alors gŽnŽral dans les rangs se rŽclamant du trotskysme. Mais le corpus de positions mises en avant par le BLA et par Moscoso est remarquable en ce qu'il forme un vŽritable patchwork d'affirmations gauchistes et opportunistes susceptible de rallier ˆ lui une grande partie des militants, car se prŽsentant comme critiquant radicalement le passŽ proche, rŽpondant immŽdiatement aux problme posŽs par de vŽritable perspectives d'action, et avec, facteur non nŽgligeable, la caution de l' "Internationale". Le texte du congrs de juin 1953 est qualifiŽ de pessimiste et opportuniste et une autre orientation est proposŽe, qui tient en quelques points dont il faut bien saisir l'ajustement.

Premirement, la situation en Bolivie est toujours immŽdiatement rŽvolutionnaire et la renonciation aux mots dĠordre de renversement du gouvernement est une dŽviation rŽformiste. Deuximement le mot dĠordre de l'heure est "Tout le pouvoir ˆ la COB". Troisimement le POR n'a pas le temps de se construire comme parti de masse compte tenu de la guerre mondiale imminente, de la montŽe impŽtueuse de la "rŽvolution coloniale", et de la radicalisation des masses boliviennes. Quatrimement la victoire de la rŽvolution peut se produire sous l'Žgide des secteurs qui dirigent la COB, donc la gauche du MNR, et un gouvernement formŽ par eux, avec si possible participation du POR, doit tre mis en avant. Cinquimement, l'heure n'est donc pas au travail pour dŽtacher les masses de la gauche du MNR mais ˆ l'aide ˆ son gauchissement, avec le recours ˆ l'entrisme en son sein. Siximement : le centralisme dŽmocratique international exige que mme si c'est une autre orientation qu'a adoptŽ le POR ˆ son XĦ congrs, il tourne rapidement pour appliquer celle-ci.

Posadas aurait dit quelque chose comme : "Dans le centralisme dŽmocratique, c'est le centralisme qui prime ! ".

Remarquable construction, qui semble rechercher la confusion maximum : les deux premiers points tournent par la gauche l'orientation du POR, et rŽpondent, avec une agressivitŽ qui peut sembler, faussement, compenser le retard pris, ˆ la prise de conscience du besoin de mots dĠordre posant la question du pouvoir et de la rupture avec la bourgeoisie que le POR n'a pas lancŽs en 1952. Il est proposŽ de les lancer maintenant qu'ils ne correspondent plus ni ˆ la rŽalitŽ du mouvement des masses, ni ˆ ce qu'est en train de devenir la COB -de moins en moins "soviŽtique" et de plus en plus bureaucratique. Mais ce feu de Bengale gauchiste a pour fonction d'ouvrir la piste ˆ l'alignement sur le nationalisme de gauche, et surtout au refus de construire le parti rŽvolutionnaire, puisque "nous n'avons pas le temps". Au nom de mots dĠordre gauchistes anti-gouvernementaux, il est proposŽ de faire le jeu des forces gouvernementales. L'argument d'autoritŽ - le "centralisme dŽmocratique international"- arrivant pour river le clou.

Difficile de dire quelle est la part de na•vetŽ enthousiaste, par exemple chez Juan Posadas dont on sait que Pablo Žtait le premier ˆ ne pas avoir une grande estime pour ses capacitŽs intellectuelles, et d'esprit manÏuvrier dans cet Žcheveau. Ce n'est pas la premire fois qu'une direction internationale qui s'est opposŽe ˆ l'action rŽvolutionnaire rŽelle au moment clef arrive aprs la bataille en faisant le procs de ceux qui ont mis en Ïuvre ses prŽconisations et, alors que l'heure n'est plus ˆ l'assaut, appelle les bons petits soldats au combat et dŽnonce les dirigeants nationaux comme coupables des Žchecs et des dŽceptions dont on promet qu'ils seront vite oubliŽs. L'Internationale communiste en cours de stalinisation a fait ce coup fumeux aux dirigeants du PC allemand aprs l'Žchec de l'Octobre allemand en 1923, ˆ ceux du PC chinois aprs la victoire de Chang Ka•chek en 1927 ... L'histoire bŽgaie.

Le rideau de fumŽe a bien marchŽ. Dans les versions distillŽes au compte-goutte sur l'histoire du trotskysme bolivien aux militants franais, ceux du SecrŽtariat International puis du SecrŽtariat UnifiŽ (la LCR) ont appris que Lora voulait toujours faire risette ˆ Lechin, un peu comme Lambert dans FO, et que le POR avait suivi Moscoso -sous une forme moins caricaturale, c'est toujours ce qu'explique Michael Lšwy dans La Quatrime Internationale en AmŽrique latine : les annŽes 50, texte disponible sur le site d' "Europe Solidaire Sans Frontires" ; on y verra quÔil a lu dans le texte du congrs du POR de juin 1953 quÔil fallait apporter un soutien critique ˆ la gauche MNR alors quÔil y Žcrit ˆ lÔinverse quÔil fallait mettre fin ˆ un tel soutien É Quant ˆ ceux de l'OCI, (en dehors des gerbes d'informations des annŽes 1970-1972), ils ont appris que Pablo, Posadas et Moscoso voulaient dissoudre le POR en lui faisant faire de l'entrisme dans le MNR. Ceux qui se renseignaient aux deux sources voyaient donc des accusations symŽtriques et similaires, sans pouvoir rien vŽrifier, et vogue la galre ...

H.G. Moscoso saisit l'opportunitŽ : les positions du BLA sont tout ˆ fait ˆ mme de gagner une majoritŽ de membres du POR qui se posent plein de questions et qu'elles dispensent de la longue pŽriode de patient travail de construction et d'organisation que leur promet Lora, et en tre le champion fait de lui un personnage clef dans l'appareil de Pablo et de Posadas. Il forme, avec le syndicaliste enseignant Fernando Bravo, la Fraction ProlŽtarienne Internationaliste du POR qui exige l'application immŽdiate de la ligne du BLA. En rŽaction, Guillermo Lora proclame, avec Edwin Moller, une Fraction Ouvrire LŽniniste. Dans l'intitulŽ du premier courant, "Internationaliste" signifie fidle au SecrŽtariat International et au BLA. Dans l'intitulŽ du second, "LŽniniste" signifie fidle ˆ la pratique dŽmocratique opposŽe ˆ la discipline aveugle, Lora dŽnonant l'influence des conceptions staliniennes dans les mŽthodes de ses adversaires.

 

Un coup dur lui est portŽ d'un autre c™tŽ dŽbut 1954 -coup dur, mais bonne nouvelle en rŽalitŽ pour son courant politique : Edwin Moller, sans doute le plus connu des dirigeants ouvriers trotskystes (nous avons vu son r™le de protection du gouvernement en janvier 1953 et son ralliement ˆ la dŽfense de la rŽforme agraire gouvernementale en aožt 53) rompt ˆ la fois avec la fraction de Lora et avec le POR en ralliant Lechin dont il est en fait le bras droit, avec d'autres cadres syndicaux, dont, probablement, Ayala Mercado qui sera par la suite ambassadeur au Mexique. Mais ainsi, ce sont les vrais opportunistes qui s'en vont, et la clarification qui se prŽcise. L'image de Lora dans beaucoup de courants trotskystes extŽrieurs vaudrait en fait pour Moller. Dans la fraction Lora, les vrais droitiers, qui Žtaient contre tout mot dĠordre anti-gouvernementaux parce qu'ils Žtaient, eux, pro-gouvernementaux, se trouvaient donc au dŽpart -et nous n'avons pas les ŽlŽments permettant de juger s'il Žtait judicieux ou Žvitable de tenter de faire un bloc avec eux ou non-, mais ils n'ont pas voulu combattre ˆ ses c™tŽs pour maintenir et redresser le POR.

Il est probable qu'ˆ ce stade, Lora est minoritaire dans le POR.

 

Lora et Moscoso, reprŽsentant les deux fractions, vont au "IVĦ Congrs mondial de la IVĦ Internationale" en juillet 1954 ˆ Paris.

Depuis le prŽcŽdent "congrs mondial" beaucoup de choses se sont passŽes dans l'Internationale. Au nom de la "guerre imminente" appelŽe ˆ transformer les staliniens en agents de la rŽvolution, Pablo a exclu la majoritŽ de la section franaise qui refusait d'envoyer au PCF ses cadres syndicaux avec autocritique pour pouvoir "entrer", ˆ l'ŽtŽ 1952. A l'ŽtŽ 1953 le SecrŽtariat International lors du soulvement du prolŽtariat est-allemand contre la bureaucratie stalinienne, refuse de combattre pour le retrait des chars russes. Le SWP nord-amŽricain, dŽcouvrant un travail de fraction en son sein en liaison avec Pablo, passe brusquement de la passivitŽ complice ˆ la dŽnonciation globale du "pablisme". Ceci permet au PCI franais exclu de sortir de son isolement ; avec le SWP, ainsi qu'avec le groupe anglais de Gerry Healy fort pabliste peu de temps avant, la section suisse et l'un des deux groupes chinois, il forme un "ComitŽ International de la IVĦ Internationale" : c'est la scission internationale du mouvement (notons que divers livres et articles parlent de la "section nŽo-zŽlandaise" du ComitŽ International : c'est un pseudonyme du SWP auquel la loi interdisait une affiliation internationale). La convocation du "IVĦ Congrs mondial" par le CEI rŽuni en dŽcembre 1953 est une riposte du centre "pabliste" ˆ cette scission, paralllement au renforcement du BLA ˆ Buenos Aires et ˆ l'offensive liquidatrice dans le POR. A travers diverses tractations Žpistolaires entre ses fondateurs et la section ceylanaise, le ComitŽ International renonce ˆ organiser un congrs ou une confŽrence ou mme ˆ aller interpeller le "IVĦ Congrs mondial", ce qui Žquivaut ˆ laisser le champ libre au centre de Pablo, Mandel, Frank et Posadas. Congrs curieux et complexe, plein de sous-entendus sur les contacts des uns et des autres avec le ComitŽ international, qu'il ne s'agit pas d'examiner ici, qui voit les positions "pablistes" reculer sur le fond, tout en prŽservant le cadre mis en place depuis le "IIIĦ Congrs mondial", bien que la guerre mondiale ne soit plus tenue pour "imminente" ...

De sorte que le seul opposant "antipabliste" dŽclarŽ ˆ l'ensemble de l'orientation, rŽsumŽe dans le texte MontŽe et dŽclin du stalinisme (Žcrit par Ernest Mandel) y est Guillermo Lora (il y a par ailleurs des "ultrapablistes" dŽus par Pablo, Michle Mestre, John Lawrence ... mais c'est une autre histoire). Il en revient trs amer et rŽdige une brochure, En defensa del POR, qui Žtablit que c'est la direction internationale qui veut carrŽment dŽtruire le POR. Il la qualifie de ramassis de bureaucrates incompŽtents s'autoproclamant hŽritiers exclusifs de Trotsky. Les dŽcisions adoptŽes contre lui sur la Bolivie, par une commission composŽe des 11 latino-amŽricains plus Michel Pablo et Pierre Frank, enjoignent le POR d'appliquer "la discipline" et exigent la dissolution des fractions, ce qui veut dire en fait capitulation unilatŽrale de la fraction de Lora. Ce n'est Žvidemment pas son intention.

 

Ce qui veut dire qu'il est contraint ˆ aller ˆ la scission. En novembre 1954, il fonde son journal, distinct de Lucha Obrera qui ne lui donne plus la parole : Masas. La direction Moscoso l'interprte Žvidemment comme un acte scissionniste valant exclusion ˆ ses participants. Il y a donc deux POR. Le seul atout du POR Masas, outre sa volontŽ de rŽarmement politique dans la ligne du texte de juin 1953, c'est Guillermo Lora lui-mme, l'ancien dirigeant de tout le parti (de 1944 ˆ son arrestation en 1949) et l'auteur des Thses de Pulacayo sans lesquelles il ne serait qu'un banal groupuscule.

La scission a tĠelle ŽtŽ claire, nette et prŽcise de haut en bas ? N'y a tĠil pas eu des militants qui n'ont pas choisi ou qui se sont rŽclamŽs du "POR" sans plus de prŽcision, au moins jusqu'aux alentours de 1958 voire jusque vers 1967 ? Dans l'incertitude, cette hypothse me semble vraisemblable. La revue Quatrime Internationale de mars 1955 rend compte, de manire triomphaliste et mentant par omission, de la 12Ħ confŽrence nationale du POR les 30 janvier-1Ħ fŽvrier o fut rŽŽlu "secrŽtaire gŽnŽral" H.G. Moscoso, sans Žvoquer ni divergences d'aucune sorte ni autres courants, et d'autre part elle rend compte du 1Ħ congrs de la COB qui a enfin eu lieu, en dŽnonce le bureaucratisme, les heurts entre des dŽlŽguŽs mineurs et la direction de Lechin et de Moller, et annonce comme un succs important la prŽsence d'une cinquantaine de dŽlŽguŽs du POR sur 300 dŽlŽguŽs en tout, l'opposition ayant jusqu'ˆ 136 voix en faveur du refus que soit indemnisŽ un journal rŽactionnaire confisquŽ ˆ un groupe minier. Le PC reste la troisime force dans la COB, et la direction lechiniste assimile trotskystes et staliniens, ces "marxistes" ignorant des "rŽalitŽs latino-amŽricaines" et ne comprenant pas le caractre "national et populaire" de la rŽvolution. Nul doute que ces dŽlŽguŽs poristes sont, indistinctement, des membres du POR "majoritaire", du POR Masas, de ni l'un ni l'autre ou des deux ˆ la fois ; leur fraction appara”t encore unie, au moins lorsqu'ils sont attaquŽs.

 

Arrivent les Žlections prŽsidentielles de 1956. Paz se retire en faveur de Siles Suazo : ce choix annonce une Žvolution ˆ droite, prŽvisible, du rŽgime, mais les masses voient en Siles le successeur de Paz et l'homme de l'insurrection du 9 avril. Oscar Unzaga de la Vega, candidat de la Phalange Socialiste Bolivienne alliŽe ˆ la vieille Rosca, ˆ l'Žglise et ˆ la DŽmocratie chrŽtienne, et qui a absorbŽ les milices MNR les plus rŽactionnaires notamment ˆ la campagne, fera 15% des voix. Sur la gauche seuls le PC et le POR "majoritaire" prŽsentent un candidat contre Paz Estenssoro -H.G. Moscoso lui-mme au nom du POR. Le POR Masas a sans doute estimŽ que cette bataille n'en valait pas la peine, et va compter les points. Le rŽsultat est clair : Siles Suazo obtient 786 729 voix, le PC 12 273 et H.G. Moscoso 2239, soit un pourcentage infinitŽsimal : les masses, en plein recul, ne comprennent rien aux appels ˆ la prise du pouvoir par une COB qui leur Žchappe assortis de discours sur une rŽvolution que ferait la gauche du MNR qui soutient Siles, et cette ligne politique place, pour la premire fois, les trotskystes nettement derrire les staliniens en termes d'influence politique en Bolivie.

De son c™tŽ, le journal Masas a appelŽ ˆ un congrs de "reconstitution du POR" qui se tient ˆ Oruro le 3 mai 1956. Lora a donc passŽ un an et demi ˆ "travailler" les partisans de Moscoso, les hŽsitants, les dŽus et les dispersŽs avant de structurer ˆ nouveau un "parti" dirigŽ par lui.

 

Le POR et "les deux "Quatrime Internationale" ".

 

Le POR Masas qui a rompu avec le SecrŽtariat International et son BLA, ne s'affiliera pas au ComitŽ International. Dans sa brochure faisant suite au "IVĦ Congrs mondial", Lora a prŽsentŽ comme suit la situation de l'Internationale :

"Ces divergences sur le problme de la politique bolivienne se sont recoupŽes avec les divergences au sein de la IVĦ Internationale qui ont donnŽ lieu ˆ l'une des crises les plus aigu‘s de son histoire. La rupture de la section nord-amŽricaine avec le SecrŽtariat international a abouti ˆ la formation de deux "Quatrime Internationale". La rŽpercussion de ces Žvnements est parvenue jusqu'aux militants non pas de faon directe mais ˆ travers la conduite maladroite et nŽfaste de l'agence pabliste qui s'appelle le Bureau latino-amŽricain. Face ˆ la crise de la IVĦInternationale, la fraction prolŽtarienne internationaliste n'a pas eu d'autre attitude que celle de suivre les ordres du SecrŽtariat international. Ses votes et ses dŽcisions ont ŽtŽ adoptŽs comme accomplissement des instructions et non comme consŽquence d'une connaissance des problmes. La fraction lŽniniste a placŽ au dessus de toute considŽration la nŽcessitŽ de sauver l'unitŽ de l'Internationale et sa structure bolchevique, face aux dŽviations staliniennes du pablisme." (citŽ par F.  et C. Chesnais).

Lora dŽnonce le "pablisme" en lequel il voit une dŽviation stalinienne, sans doute d'abord par ses mŽthodes, abordant ˆ partir de lˆ les problmes d'orientation politique gŽnŽrale ; il se prononce pour l'unitŽ des deux "Quatrime Internationale" qu'il ne semble pas tenir en haute estime ni l'une, ni l'autre. Mais l'adversaire principal ayant ŽtŽ pour lui le pablisme, il ežt ŽtŽ logique qu'il cherche les relations avec le ComitŽ International. En fait, il reste cantonnŽ ˆ la Bolivie.

 

Un autre facteur a pu jouer en ce sens : les organisations du ComitŽ International ne lui sont pas a priori favorables. D'une faon gŽnŽrale, elles ont cautionnŽ ou gardŽ le silence, tout en se posant des questions, sur le cours suivi par le POR en 1952, mais s'accordent ˆ le juger opportuniste, et il leur est difficile de voir qui, entre Moscoso et Lora, l'est le moins. Lora passe pour liŽ ˆ l'appareil de la COB : il a longtemps ŽtŽ proche de Lechin et pour qui ne connait pas la situation bolivienne rŽelle, ses positions sont Žvidemment beaucoup moins verbalement "rŽvolutionnaires" que celles de Moscoso.

Donc les membres du ComitŽ International, SWP et PCI notamment, ne sont pas trs bien placŽs pour analyser et comprendre la situation exceptionnelle du POR. Dans les critiques portŽes contre Pablo, une Žventuelle "capitulation devant le nationalisme bourgeois" en Bolivie n'a pas fait, initialement, partie de leur arsenal, et l'introduire ensuite suppose une autocritique de leur part, concernant les propres limites de leur bataille politique contre Pablo et le SecrŽtariat International, pour le SWP plus encore que pour le PCI qui Žtudie la question avec une brochure de P.Scali (BrouŽ) en 1954. Nous l'avons vu, un groupe minoritaire du SWP s'est fait une spŽcialitŽ de dŽcortiquer l'activitŽ du POR et nous est utile comme source de documentation historique et de rŽflexion politique : la Vern-Ryan tendency de Los Angeles. Ce groupe n'a plus existŽ comme tendance aprs 1954. Ses critiques n'ont pas ŽtŽ perdues, elles seront reprises dans les annŽes 1960 par les Spartacists (nŽs d'une scission du SWP en 1965), puis par la Workers League de Tim Wolhforth en 1971, et par JosŽ Villa en 1992. La thse politique globale de la Vern-Ryan tendency Žtait assez particulire : elle accusait Pablo d'opportunisme envers le stalinisme, et Cannon et la direction du SWP d'en avoir fait autant jusqu'en 1953 et de ne pas avoir analysŽ leur propre parcours, mais tout cela en expliquant Žgalement que la source de ces erreurs Žtait de n'avoir pas compris que les pays d'Europe centrale Žtaient forcŽment des "Etats ouvriers" dŽs que l'armŽe rouge, porteuse par essence de la rŽvolution, les avaient occupŽs en 1945. Cet ajustement d'ŽlŽments d'analyse, qu'en France on retrouve au mme moment opposŽes les uns aux autres et qui sont ici combinŽs, annonce les positions des Spartacists ˆ partir des annŽes 1960, combinant paradoxalement "antipablisme" et "philostalinisme", pour le dire vite.

 

Enfin, du c™tŽ du ComitŽ International, on peut penser que les rapports pour le moins froids entre le POR bolivien et son homonyme (jusqu'en 1954) argentin ont ŽtŽ un obstacle de taille.

Fin 1953 le POR argentin de Nahuel Moreno (Hugo Bressano) entre en contact avec le ComitŽ international, courant 1954 le responsable du POR chilien Luis Vitale appelle ˆ former une structure latino-amŽricaine travaillant avec le ComitŽ, qui verra le jour, sous l'Žgide du groupe de Moreno (entrŽ dans l'intervalle dans la gauche pŽroniste dans le cadre du PSRN, Parti Socialiste de la RŽvolution Nationale) en septembre 1956 ˆ Buenos Aires : c'est le SLATO, "SecrŽtariat Latino-AmŽricain du Trotskysme Orthodoxe", rival du SLA, qui comprend des sections en Argentine, au Chili, au PŽrou (o il vient d'envoyer Hugo Blanco). Le POR Masas n'a pas ŽtŽ invitŽ et n'est pas prŽsent ; la confŽrence brosse, dans le texte adoptŽ, une description des deux fractions boliviennes en prŽcisant que celle de Moscoso "suit le pablisme avec une orientation politique indŽpendante. En gŽnŽral, elle a une orientation plus correcte." (rapport en anglais de la confŽrence, citŽ par Michael Lšwy dans l'article dŽjˆ mentionnŽ) -apprŽciation probablement fondŽe, car Moscoso conna”t le terrain et sait que la place politique de sa propre fraction dŽpend de ses militants syndicaux.

En fait Nahuel Moreno considre que le courant le plus opportuniste en Bolivie est celui de Lora. Dans la reprŽsentation de l'histoire que s'est progressivement forgŽe son courant, qui commence ˆ prendre forme ˆ cette Žpoque, la Bolivie en 1952 occupe une place centrale, comme trahison historique d'une rŽvolution par le pablisme et la direction du POR, totalement assimilŽs l'un ˆ l'autre. Pourtant, le POR argentin a lui aussi sŽrieusement hŽsitŽ sur la Bolivie, commenant, en 1952, par reprendre les formules et mots dĠordre de l'Internationale et du POR bolivien en les durcissant lŽgrement -affirmant l'existence, le 15 mai 1952, d'une "aile bourgeoise" et d'une "aile prolŽtarienne" dans le MNR, Žcrivant qu'il faudrait en Bolivie un gouvernement composŽ uniquement de ministres "ouvriers" (mais sans rien dire, semble tĠil, du prŽsident Paz, lˆ non plus), aboutissant seulement ˆ l'ŽtŽ 1953 ˆ prŽconiser le mot dĠordre "Tout le pouvoir ˆ la COB" et saluant son adoption par le POR-Moscoso. Moreno, bien que ses nombreux amendements aient ŽtŽ repoussŽs, avait d'ailleurs votŽ au final la rŽsolution AmŽrique latine du "IIIĦ Congrs mondial", passage sur la Bolivie inclus.

Le POR argentin, qui est beaucoup plus structurŽ que le POR bolivien, mieux formŽ au plan thŽorique, et qui est le support du ComitŽ International en AmŽrique latine, occupe donc la premire place dans la vaste cohorte des procureurs du POR dont on ne peut vraiment rien affirmer sur ce qu'ils auraient fait ˆ sa place (JosŽ Villa prend un certain plaisir ˆ citer des articles argentins tout aussi "mencheviks", aux mmes dates, que les articles boliviens ; l'Žvolution du courant de Moreno sur la Bolivie en 1952-1953 est bien rŽsumŽe par ce courant lui-mme dans El trotskismo obrero e internacionalista en la Argentina, coordonnŽ par Ernesto Gonzalez, Antidoto, Buenos Aires, tome 1,1995).

 

Le dŽbut des annŽes 1950 n'a donc pas seulement vu dans le mouvement trotskyste mondial s'affirmer une orientation pro-stalinienne qui le disloque, mais aussi s'accumuler une lourde sŽrie de malentendus, mŽfiances et sectarismes rŽciproques qui aboutissent ˆ l'isolement national des trotskystes de l'Altiplano, qui sont d'ailleurs tout ˆ fait portŽs ˆ faire de nŽcessitŽ vertu.

 

Les annŽes 1956-1964.

 

La classe ouvrire et la paysannerie boliviennes n'ont pas subi de dŽfaite dŽcisive aprs 1952. Leur reflux est progressif et irrŽgulier. L'ŽtrangetŽ de la situation bolivienne dans ces annŽes consiste dans le maintien d'un Žquilibre relatif et prŽcaire entre les classes, rŽsultant de leur incapacitŽ rŽciproque ˆ trancher le nÏud de la situation : ˆ la faiblesse de la bourgeoisie nationale rŽpond l'enlisement de la classe ouvrire dont les trois grandes tendances sont le nationalisme lechiniste, devenu une bureaucratie qui l'encadre, le stalinisme qui dans l'ensemble se renforce lentement, et le trotskysme qui a ŽtŽ trs affaibli et poussŽ ˆ la confusion par son r™le faux en 1952-1953 et la crise qui a suivi, mais dont nous allons voir qu'il se renforce ˆ nouveau. Dans ces conditions l'Žmergence d'organisations paysannes indŽpendantes combattant aux c™tŽs du prolŽtariat, qui avait commencŽ fortement en 1953, ne s'est pas poursuivie et certaines milices de paysans devenus propriŽtaires risquent mme d'tre utilisŽes contre les ouvriers. Dans cet apparent Žquilibre instable mais qui dure, c'est quand mme la bourgeoisie qui ˆ la longue marque le plus de points, parce qu'elle a gardŽ la ma”trise de l'appareil d'Etat et que derrire elle il y a l'impŽrialisme nord-amŽricain, de plus en plus prŽsent. La question clef est en fin de compte celle des forces armŽes, et la tendance dominante est au renforcement d'une armŽe professionnelle encadrŽe par les conseillers US et ˆ l'affaiblissement progressif des milices ouvrires qui se rŽduisent en fait, dŽs la fin des annŽes 1950, aux bastions miniers, lesquels cependant semblent encore inexpugnables. Les principaux stocks de munition leur Žchappent et sont sous contr™le gouvernemental.

Il y a donc des ŽlŽments de situation rŽvolutionnaire, de "double pouvoir", qui persistent pendant plus d'une dŽcennie en Bolivie. En fait on ne peut pas dire qu'il y ait "en permanence" situation rŽvolutionnaire ou prŽ-rŽvolutionnaire. Les milices ouvrires, au mme titre que les syndicats avec lesquels elles font corps, sont un acquis de la rŽvolution qui perdure dans cette situation, mais ne la rend pas "rŽvolutionnaire" ˆ tout instant (par contre, en cas d'affrontement de classe ou de passage ˆ une situation rŽvolutionnaire, cet acquis peut bien sžr s'avŽrer vraiment prŽcieux ! ). L'idŽe d'une situation rŽvolutionnaire permanente, entretenue par la rŽsistance de mines lŽgendaires, Siglo XX, Catavi, Huanuni ..., avec leurs locaux syndicaux, leurs gardes armŽes et leurs stations de radio, s'est sans doute imprimŽe alors dans la conscience de Guillermo Lora et de bien d'autres militants comme un ŽlŽment confirmant et entretenant une "exceptionnalitŽ bolivienne" parfois dŽnommŽe "miracle de l'Altiplano", une sorte de Commune permanente. Cette vision illusoire a en fait affaibli le POR dans la polŽmique avec le courant de Moscoso qui invoquait justement cette situation "toujours rŽvolutionnaire" et surtout elle a contribuŽ ˆ faonner le "national-trotskysme", l'idŽe d'tre l'”lot, le bastion, auquel finalement le reste du continent, voire le monde, le moment venu se rallieraient.

 

L'Žlection de Siles Suazo avec une percŽe de la droite restructurŽe autour de la Phalange ˆ laquelle une grande partie du MNR tend la main, ouvre une phase d'offensive impŽrialiste marquŽe par l'intervention du Fonds MonŽtaires International avec l'adoption du plan Eder de restructuration Žconomique et de stabilisation monŽtaire, au dŽtriment des travailleurs. A cette offensive gouvernementale globale, qui se complte et se renforce bient™t, envers la COMIBOL et le secteur minier, du projet dit "'triangulaire" de restructuration (Etats-Unis, RŽpublique FŽdŽrale Allemande et Banque inter-amŽricaine de dŽveloppement), s'ajoutent et se combinent l'offensive extŽrieure des agressions multiples phalangistes et autres, et l'offensive menŽe de l'intŽrieur de la COB par les "restructurateurs", un courant nouvellement affirmŽ ˆ partir de cadres syndicaux issus de l'ancien PIR et du stalinisme et soutenu par Siles, mais qui n'avaient pas pris part ˆ la formation du PC, qui rŽclament l'apolitisme et l'autonomie des fŽdŽrations, conduisant en fait au dŽmantlement de la COB, avec la complicitŽ, la rŽsistance trs molle ou la neutralitŽ de son appareil dirigeant. Les mineurs se trouvent ˆ la fin des annŽes 1950 dans une situation difficile, avec des tentatives parfois rŽussies de licenciements, de dŽplacements voire d'enlvements et d'assassinats contre les responsables syndicaux rŽvolutionnaires, et le dŽmantlement de plusieurs de leurs conqutes sociales qui permettaient de rŽduire leur misre, comme les magasins spŽciaux ˆ prix bloquŽs attachŽs aux mines et les caisses de sŽcuritŽ sociale.

Le coeur de l'offensive rŽactionnaire est la prŽsidence, Siles Suazo, qui dans plusieurs discours, s'en prend au danger trotskyste, en particulier le 7 juin 1958, o il fait peur au peuple en expliquant qu'une "expŽrience trotskyste" en Bolivie produirait l'isolement du pays et une intervention militaire impŽrialiste avec un bain de sang. Il est remarquable qu'alors qu'aucun des deux POR n'a en rŽalitŽ menŽ de combat politique visant rŽellement ˆ la conqute du pouvoir, et alors que le rŽsultat de H.G. Moscoso ˆ la prŽsidentielle deux ans avant Žtait insignifiant, le prŽsident lui-mme juge opportun de mettre le "trotskysme" au centre de ses prŽoccupations officielles. On peut penser qu'il vise non seulement les deux POR, mais l'Žtat dĠesprit des mineurs et de la classe ouvrire, chez lesquelles "trotskysme" signifie "les ouvriers au pouvoir" et cela d'une faon qui n'est ni mythique, ni millŽnariste (mme si elle rŽveille un chaud enthousiasme), mais qui se conforte de l'expŽrience concrte des milices ouvrires, des amorces de gestion ouvrire, etc. Si un parti arrive ˆ cristalliser cet Žtat dĠesprit il peut prendre le pouvoir. Le POR -sans qu'il soit clair ˆ cette date de quel POR il s'agit- est reconnu par le prŽsident comme incarnant l'Žtat dĠesprit dangereux des travailleurs de son pays : en ce sens il est bien le "parti de la classe ouvrire bolivienne" et son nom de Parti Ouvrier RŽvolutionnaire n'est pas usurpŽ. D'autre part il est probable que le discours de Siles est un appel au secours ˆ l'impŽrialisme : si vous ne nous aidez pas - y compris en finanant des concessions provisoires aux masses- voila ce qui menace en Bolivie, une Commune trotskyste. Ajoutons que dans la propagande de droite ce danger est gŽnŽralement amalgamŽ ˆ celui d'une mainmise Žtrangre "communiste", les trotskystes Žtant alors prŽsentŽs comme faux nez de l'expansionnisme soviŽtique.

 L'offensive rŽactionnaire sera cependant en partie neutralisŽe par la rŽsistance des mineurs et l'action du POR sur lesquelles je vais revenir, d'une part, et d'autre part par une offensive prŽmaturŽe des Phalangistes qui prŽparent un coup d'Etat qui tourne mal, en 1959, leur chef Unzaga de la Vega Žtant liquidŽ par les services de sŽcuritŽ du MNR. Dans cette affaire, est apparu un phŽnomne qui sera dŽsormais rŽcurrent en Bolivie : la tendance autonomiste des provinces orientales, en fort ou en savane et qui dŽcouvrent peu ˆ peu leurs richesses minires et ŽnergŽtiques, avec la montŽe d'une bourgeoisie pionnire ˆ Santa Cruz de la Sierra, qui va se poser en bastion de la rŽaction par opposition aux centres miniers de l'Altiplano.

Ces Žvolutions conduisent le MNR ˆ une reconsidŽration plus "gauche" en apparence de son dispositif politique pour les Žlections prŽsidentielles de 1960, avec le retour de Paz Estenssoro comme candidat ˆ la prŽsidence, et avec l'accession de Juan Lechin au poste de vice-prŽsident, assorti selon la rumeur de la promesse qu'il serait candidat ˆ la prŽsidence pour 1964. Le tandem est Žlu, et un nouveau "plan dŽcennal de dŽveloppement", que Lechin et la direction de la COB prŽsentent comme leur oeuvre, et qui est censŽ tre plus "dŽveloppementaliste" et moins libŽral (comme on dirait aujourd'hui) que les deux plans prŽcŽdents, bien que n'en diffŽrant pas fondamentalement, est lancŽ ˆ partir de 1962.

Mais en rŽalitŽ la polarisation entre les classes, un temps masquŽe par la tentative de rŽsurrection du bonapartisme de Paz ŽtayŽ par Lechin, reprend, et l'approche des Žlections prŽsidentielles de 1964 plonge le MNR dans une crise sŽvre. Paz fait modifier la constitution pour pouvoir se reprŽsenter, mais il ne prend pas Lechin comme vice-prŽsident, mais le gŽnŽral Barrientos, l'homme de l'armŽe reconstituŽe. Lechin, exclu du MNR, avec une Žquipe largement animŽe par les anciens du POR Lidia Geiler, Edwin Moller, Ayala Mercado, forme son propre parti, toujours sur le terrain du nationalisme bourgeois, le PRIN, Parti RŽvolutionnaire de la Gauche Nationaliste. Siles Suazo se dŽclarant inquiet des tendances caudillistes du tandem Paz-Barrientos scissionne aussi et fonde son propre MNR, dit "de gauche". Plusieurs pouvoirs rŽgionaux Žchappent au contr™le du centre et la paysannerie s'agite. L'Žlection de Paz ne met pas fin, au contraire, ˆ ce processus de dŽcomposition de l'Etat-MNR qui en annonce la fin imminente.

 

Lora en 1960

 

Le renforcement du POR-Masas.

 

Le POR Masas ˆ partir de 1958 intervient de faon beaucoup plus centralisŽe et organisŽe, de manire systŽmatique dans les syndicats. Face aux "restructurateurs" et au plan Eder, il appelle au front unique en dŽfense des acquis de 1952, et cette politique a une efficacitŽ certaine. Le 13 juillet 1958, suite aux assemblŽes de mineurs de Caracols, Viloco, Santa FŽ qui l'ont adoptŽ, les dŽlŽguŽs au congrs de la FSTMB rŽunis ˆ Colquiri adoptent une rŽsolution en 7 points qui provient du POR Masas : affirmation que la classe ouvrire reprend l'offensive et que les mineurs doivent se placer ˆ la tte de la nation ; condamnation de l'apolitisme que les restructurateurs veulent imposer ˆ la FŽdŽration et ˆ la COB, dŽnoncŽ comme le contraire de l'indŽpendance de classe ; indŽpendance totale envers les plans gouvernementaux et la restructuration de la COMIBOL, point important qui signifie que la FSTMB est en train de se dŽfaire de son enlisement dans la gestion et la corruption de la sociŽtŽ nationale ; affirmation que la seule armŽe lŽgitime est celle des milices ouvrires et paysannes et exigence de dissolution des milices MNR -le texte toutefois ne dit rien sur l'armŽe bolivienne- ; revendications de hausse des salaires, d'Žchelle mobile et d'extension de la COMIBOL ˆ tout le secteur minier et ŽnergŽtique, alternative au dŽveloppement capitaliste des rŽgions comme celle de Santa Cruz (ce point sera bient™t prŽcisŽ avec l'exigence de reprise des secteurs pŽtroliers concŽdŽs aux prtes-noms de la Gulf Oil Company) ; appel ˆ une confŽrence nationale des travailleurs pour reprendre en main et rŽtablir les caisses de sŽcuritŽ sociale ; solidaritŽ internationale avec le mouvement ouvrier et rŽvolutionnaire et les mouvements de libŽration nationale.

Cette orientation est rŽaffirmŽe et prŽcisŽe au congrs de la FSTMB qui se tient ˆ Catavi fin octobre, et Žlargie en une lutte dans la COB avec la formation d'un ComitŽ national de Regroupement chargŽ de coordonner les grves et appelant ˆ un 3Ħ congrs de la COB pour reconquŽrir celle-ci et la rendre aux travailleurs, ˆ Catavi : ce congrs de la base n'aura pas lieu mais il fixe une ligne gŽnŽrale de rupture avec l'appareil de la COB. Ce regroupement comporte, aprs le texte adoptŽ fin octobre et reproduit dans le livre de F. et C.Chesnais, outre la FSTMB, les cheminots de Uyuni-Machacamarca, la ConfŽdŽration des b‰tisseurs (maons), la ConfŽdŽration des meuniers et la Centrale ouvrire dŽpartementale de La Paz -c'est-ˆ-dire des forces assez faibles en dehors des deux composantes dŽcisives que sont les mineurs et l'union locale de la capitale, par lesquelles on peut dire que c'est bien le coeur de la classe ouvrire et de la COB auquel le POR Masas a permis de se regrouper.

Software: Microsoft OfficeLe fait le plus nouveau ici, c'est la conqute effective de la direction de la FSTMB par des militants poristes : lors des Thses de Pulacayo ce n'Žtait pas le cas (ˆ ceci prŽs que Lechin Žtait "membre secret" ...) et dans l'intervalle Lechin est devenu prŽsident inamovible de la COB, puis vice-prŽsident et, croit-il, futur prŽsident de la RŽpublique, et la FSTMB a ŽtŽ associŽe ˆ la cogestion de la COMIBOL. Le combat contre la politique de la COMIBOL dans ces annŽes la dŽtache de cette cogestion sans qu'il soit possible de prŽciser la portŽe exacte et les limites possibles de cette rupture. Sans doute s'Žloigne t'elle de la gestion proprement dite de l'entreprise en se concentrant sur celle des oeuvres et acquis sociaux comme les magasins ouvriers et la sŽcuritŽ sociale, menacŽs. Dans un texte d'histoire de la FŽdŽration des Mineurs publiŽ par elle-mme, datant des annŽes 1990 (http://es.geocities.com/fstmb2003/), c'est le congrs de Colquiri de dŽcembre 1963 qui est prŽsentŽ comme historique, ayant reconstituŽ l'indŽpendance du syndicat envers la COMIBOL, l'Etat et le MNR. A cette date, ses dirigeants sont deux membres connus du POR Masas : CŽsar Lora, le petit frre de Guillermo, et Isaac Camacho. Ce congrs fait suite ˆ des affrontements violents ˆ Siglo XX durant l'ŽtŽ, qui appara”t comme la citadelle des mineurs, et o les trois courants du mouvement ouvrier -POR y compris partisans de Moscoso, lechinistes et PC- semblent agir ensemble dans la direction du syndicat local qui organise en fait toute la population.

Les Thses de Colquiri de ce XIIĦcongrs des mineurs sont un peu comme le complŽment et la suite des Thses de Pulacayo. Leur rŽputation est moindre mais chez les mineurs, leur Žvocation va avec Pulacayo. C'est en mme temps un texte frappant de "sŽcession", de "rupture" de la classe ouvrire comme classe, pour employer les termes de Georges Sorel devant la jeune CGT. Bien plus encore que par rapport aux Thses de Pulacayo qui pouvaient dŽjˆ les Žvoquer, ouvriŽrisme et autonomisme prolŽtarien sont les termes qui viennent ˆ l'esprit devant les Thses de Colquiri, car cette fois-ci on a une dŽnonciation frontale du gouvernement et de l'ensemble des partis non ouvriers, l'ignorance totale des ŽchŽances Žlectorales (les Žlections prŽsidentielles sont dans six mois, il n'en est pas question ici) et la seule perspective de "l'action directe" associŽe au "front unique de classe", la FSTMB affirmant sa volontŽ de dŽmocratiser et reconquŽrir la COB, dŽmocratiser et reconquŽrir par un vŽritable contr™le ouvrier sans bureaucrates la COMIBOL, et finalement, par l'armement du prolŽtariat et "l'action directe des masses", dŽfaire le gouvernement anti-ouvrier.

La perspective de la prise du pouvoir n'est pas explicite, mais implicite : ceci n'est pas forcŽment un indice de faiblesse ou d'opportunisme du POR Masas, car il est classique que les forces prolŽtarienne se posent la question du pouvoir pour se dŽfendre et la formulent en termes de dŽfense (l' Histoire de la rŽvolution russe de Trotsky en donne de beaux exemples).

Les forces armŽes sont dŽsignŽes comme l'ennemi et le danger -il Žtait temps-, Siles Žtant accusŽ d'avoir effectuŽ les premiers pas de leur reconstitution -ce qui exonre de manire fausse Paz, qui a maintenu de faon dŽcisive le cadre de l'armŽe mme quand c'Žtait un cadre vide- et le risque d'un r™le politique de l'armŽe, nouvel avatar meurtrier du bonapartisme semblant se hisser au dessus des classes et des factions, est dŽnoncŽ.

L'affirmation de l'indŽpendance du syndicat des mineurs envers le pouvoir ˆ Colquiri n'a pas dž plaire ˆ celui-ci : aprs le congrs, les deux dŽlŽguŽs de la plus grande mine du pays, Siglo XX, sont kidnappŽs par la police ˆ Caracollo, et une grve gŽnŽrale des mines, avec la prise d'otage de 19 cadres dont 4 conseillers nord-amŽricains ˆ Siglo XX, obtient leur libŽration, mais l'occupation des districts miniers par des rŽgiments de l'armŽe rŽgulire commence, annonant la situation de la deuxime partie des annŽes 1960, et Paz Estenssoro, en conflit avec son vice-prŽsident Lechin, prend un dŽcret de dissolution de la COB dans son ensemble, inapplicable dans l'immŽdiat, mais qui donne une direction. Guillermo Lora est emprisonnŽ et exilŽ en Argentine en 1963, sous la vice-prŽsidence de son ex-camarade Lechin.

 

Le POR Masas a donc pris la direction de la FŽdŽration des Mineurs et reconquis une influence syndicale importante. A cela s'ajoute, plus faibles mais trs significatifs, les progrs dans la paysannerie. Le texte qui en atteste, ce sont les Thses de Caranavi, troisime grand texte qui devrait tre associŽ aux Thses de Pulacayo et de Colquiri, qui est adoptŽ par le congrs rŽgional paysan de Caranavi et du Haut Beni les 22-23 aožt 1964, juste aprs les Žlections prŽsidentielles du 6 aožt. Comme l'explique Guillermo Lora dans sa prŽsentation, les cadres de ce mouvement paysan sont d'anciens mineurs, devenus paysans depuis le "massacre blanc" de Catavi en 1947, ce qui veut dire qu'il a conservŽ ou regagnŽ les militants du POR devenus paysans ˆ cette Žpoque.

Les Thses de Caranavi affirment l'unitŽ de la paysannerie contre les latifundistes et pour une rŽforme agraire rŽelle et non pas tronquŽe comme celle de 1953 ; minufundistes (tout petits propriŽtaires), colons des terres vierges, membres de coopŽratives et communautŽs indiennes ont les mmes intŽrts et ne doivent pas se laisser diviser ni dresser contre les ouvriers. Les communautŽs indiennes sont prŽsentŽes comme lŽgitimes et devant pouvoir vivre avec des moyens techniques corrects. La destruction totale des latifundia et le rejet de l'imp™t foncier que le pouvoir veut mettre en place, sans vraiment y parvenir, sur la base de la dŽlimitation des propriŽtŽs pour financer le "plan dŽcennal", sont les deux principales revendications. Alliance ouvriers-paysans, lutte armŽe contre les oppresseurs, gouvernement ouvrier et paysan, donnent ensuite la ligne gŽnŽrale du texte qui se conclut sur une liste de revendications immŽdiates portant sur la santŽ, la scolarisation, l'Žlectrification, le crŽdit, le retrait des forces armŽes, le droit syndical paysan et les milices paysannes liŽes aux milices ouvrires.

 

Cellule du POR en 1961

 

Conqute ou reconqute de positions clefs dans le coeur du prolŽtariat, dŽbut d'un vŽritable travail paysan : le POR Masas effectue des progrs indŽniables comme parti. Ces annŽes sont aussi des annŽes d'armement thŽorique et historique, pratiquement le seul Žducateur du parti Žtant ici Guillermo Lora en personne, en dehors de quelques cosignataires de brochures et d'une brochure d'Alberto Saenz sur Rosa Luxembourg. Lora en signe beaucoup entre 1959 et 1964 -Ce qu'est et ce que veut le POR, Syndicats et RŽvolution, L'imposture de la stabilisation, Le massacre de Huanuni, JosŽ Aguirre Gainsborg, Le cas Pasternak, Remarques sur l'organisation, Sur la rŽvolution permanente, Le contr™le ouvrier, Vers le gouvernement ouvrier-paysan, RŽponse ouvrire au plan de la COMIBOL, La bureaucratie syndicale et le massacre de Siglo XX, Les guŽrillas (conception marxiste contre putschisme aventuriste), Le stalinisme et les syndicats, L'essentiel du marxisme, ˆ quoi s'ajoutent des oeuvres de longue haleine : La rŽvolution bolivienne (1963) et le dŽbut de la rŽdaction d'une grande Histoire du mouvement ouvrier bolivien qui para”tra en plusieurs tomes ˆ partir de 1967 et qui fait rŽfŽrence.

 

Le parti historique du prolŽtariat bolivien.

 

Selon F. et C. Chesnais, qui Žcrivent en 1971, "jamais le POR n'aura ŽtŽ aussi fort qu'il ne l'est ˆ cette Žpoque", ce qui est en partie paradoxal car "cette situation n'est pas en rapport avec l'Žtat exact des relations internes du prolŽtariat et de ses rapports de force avec la bourgeoisie." Faible lors de la rŽvolution, voici un POR plus fort dans une situation plus difficile pour la classe ouvrire. C'est que le bilan, quoi que partiel, des annŽes 1952-1953, et le travail cette fois-ci patient et systŽmatique de construction, passŽ la crise de 1954-1956, ont portŽ leurs fruits.

Certes, on peut trouver bien des faiblesses politiques ˆ ce parti -notamment une sorte d'isolationnisme ouvriŽriste fier et altier, l'ignorance ˆ peu prŽs totale de mots dĠordre dŽmocratiques politiques gŽnŽraux tels que l'assemblŽe constituante (et l'indiffŽrence totale envers toute ŽchŽance ou campagne Žlectorale, mme si l'appel ˆ l'abstention active en 1964 Žtait probablement justifiŽ) -ˆ cet Žgard la prŽsence de tels thmes chez Lora au dŽbut des annŽes 1950 a fait place ˆ une sorte d'abstentionnisme mŽprisant envers la politique bolivienne officielle, qui n'est pas sans rappeler l'attitude des syndicalistes rŽvolutionnaires franais il y a un sicle, et qui peut se justifier de la situation bolivienne "exceptionnelle".

Combien sont-ils ? Probablement quelques centaines, pas possible d'tre plus prŽcis. Ceci Žtant, le type de rapports entre ce parti et les secteurs clefs et les plus combatifs de la classe ouvrire, combinŽs ˆ son histoire, en font effectivement le parti historique de la classe ouvrire bolivienne, dans un rapport assez spŽcial puisqu'il ne l'organise pas rŽellement dans sa masse, mais que, ˆ la faon lˆ encore des "minoritŽs d'initiative" syndicalistes rŽvolutionnaires, il l'a influencŽe, ŽduquŽe, il lui a apportŽe -autant qu'il en a reu- ses images fortes, ses mythes au sens sorŽlien.

 

Devenir du POR "Moscoso".

 

 C'est aussi dans ces annŽes, pour toutes les raisons qui viennent d'tre exposŽes, que "LE" POR, c'est de plus en plus le POR Masas plut™t que le POR "Moscoso", bien qu'au dŽpart le POR Masas n'ait ŽtŽ qu'une fraction de l'ancien POR pris en main par Hugo Gonzales Moscoso. Celui-ci n'a pas nouŽ ou renouŽ le type de liens avec la classe ouvrire que le POR Masas a Žtabli, il a simplement maintenu ceux qu'il avait, ayant lui aussi sa fraction de mineurs et son intervention syndicale qui se situent probablement dans le sillage ou le voisinage de celle du POR Masas, sans en tre bien facile ˆ distinguer aux yeux du travailleur de base ou de l'observateur Žtranger.

Jusqu'ˆ ce que l'OCI franaise se mette ˆ parler vraiment de Guillermo Lora, fin 1967, les principales informations sur le trotskysme bolivien en franais et en anglais se trouvent dans la presse du SecrŽtariat UnifiŽ, et elles ne connaissent qu'un seul POR, celui de Moscoso, traitant la rŽunification temporaire de 1965-1967 comme ralliement ˆ celui-ci et au SU, ce qui, nous le verrons, ne semble pas avoir ŽtŽ du tout la rŽalitŽ. Les militants syndicaux du POR Masas sont souvent mentionnŽs dans cette presse comme "trotskystes du POR", laissant entendre qu'il n'y en a qu'un -le sien. Dans la mme veine, ŽnumŽrant les militants morts pour la cause dans sa petite histoire de la IVĦ en Cahier rouge de la Ligue communiste (1973), Pierre Frank chante le martyr CŽsar Lora sans donner son affiliation politique prŽcise ni dire qui Žtait son frre a”nŽ. Donc pour les militant de base de la Ligue, CŽsar Lora Žtait un combattant de leur tendance, n'ayant rien ˆ voir avec les mŽchants "lambertistes" !

Le POR "Moscoso" a sans doute ŽtŽ en proie ˆ des problmes fractionnels provenant de ce qui avait au dŽpart fait sa force, la caution de l' "Internationale". En 1961 le BLA suit presque en bloc Juan Posadas dans une scission envers le SecrŽtariat International, aussi bien ˆ l'encontre de Michel Pablo que des "europŽens", Ernest Mandel, Pierre Frank, Livio Maitan. En 1963 le SecrŽtariat International se rŽunifie avec le SWP dans le SecrŽtariat UnifiŽ de la Quatrime Internationale (SU), le "groupe La VŽritŽ" ou "groupe Lambert" franais, future OCI, et la Socialist Labour League britannique, refusant d'y prendre part et reconstituant un ComitŽ International maintenu. En 1964 le SLATO dirigŽ par Nahuel Moreno dŽcide de participer lui aussi ˆ la rŽunification et de se rallier au SU, pendant que Michel Pablo, principal conseiller politique du premier prŽsident de l'AlgŽrie indŽpendante Ahmed Ben Bella, rompt avec le SU et organise son propre courant international.

Autant le POR Masas fut hermŽtique ˆ ces reclassements, autant le POR "Moscoso" devait logiquement en subir les retombŽes, en particulier celles de la formation de l'Internationale "posadiste" d'autant que le dirigeant international le plus proche jusque lˆ de H.G. Moscoso et Fernando Bravo, l'uruguayen Alberto Sendic, qui avait vŽcu et militŽ en Bolivie de 1956 ˆ 1958 avant de se rendre ˆ Cuba puis en France ˆ partir de 1961, a suivi Posadas (il Žtait le frre a”nŽ de Raoul Sendic, le fondateur des Tupamaros). Une scission, conduite par Amadeo Vargas, que l'Žtude de Robert J.Alexander ne permet pas de dater avec prŽcision mais qui doit tre antŽrieure ˆ 1965, affecte le POR "Moscoso" et donne naissance ˆ un troisime POR, le POR "Trotskyste", en fait posadiste, qui aura peu d'influence mais qui a donc affaibli le POR "Moscoso".

Nous verrons qu'une rŽunification des deux partis s'est produite en 1965-1967. La diffŽrenciation radicale ne se fera qu'un peu plus tard, lorsque le POR "Moscoso" dŽcide de relayer la guŽrilla du Che et de devenir le POR-Combate, ainsi dŽsignŽ du nom de son journal, le vieux Lucha Obrera, qu'il a changŽ en 1967, le sigle exact du parti Žtant le POR Combatiente. Ce changement d'orientation en fait un autre type de parti, de sorte que c'est ˆ partir de lˆ plus encore, que le POR Masas, c'est le POR tout court, mais ceci rŽsulte de sa construction dans les annŽes qui prŽcdent 1964, au temps de CŽsar Lora et d'Isaac Camacho.

 

Village gaulois.

 

En conclusion de sa brochure de 1960 sur JosŽ Aguirre Gainsborg, Lora Žcrit ceci :

"A la fondation du POR en 1934, la IVĦ Internationale n'Žtait pas encore organisŽe. A la suite de ses conflits internes et de la profonde scission de 1938 [Lora parle ici de la rupture initiale avec Marof], le parti trotskyste bolivien vŽcut totalement isolŽ de l'Internationale.

Aprs 1947, lorsque les rŽvolutionnaires boliviens rŽussissent ˆ pŽnŽtrer dans les masses, suivant en cela les enseignements de J.Aguirre, les organismes de la IVĦInternationale ont dŽcouvert le miracle de l'Altiplano et se sont efforcŽs d'exploiter ˆ leur compte son prestige international. L'acte le plus positif du POR a ŽtŽ de se libŽrer de cette tutelle insupportable lors de la scission entre les pablistes et les partisans de Cannon [dirigeant du SWP nord-amŽricain], sectes qui renient l'oeuvre du grand LŽon Trotsky.

Nous sommes conscients de la nŽcessitŽ de relier la rŽvolution bolivienne au processus international de libŽration de la tutelle impŽrialiste. L'internationalisme rŽvolutionnaire se construit sur notre propre expŽrience, et au moment opportun, nous deviendrons le noyau de base d'un vaste mouvement latino-amŽricain."

Renvoi dos-ˆ-dos des pablistes et de leurs adversaires qui pour Lora sont essentiellement les partisans de James Patrick Cannon du SWP nord-amŽricain ; choix de se construire avant tout en Bolivie sur l'Altiplano ; espoir que le moment venu (lors de la prise du pouvoir en Bolivie ?) le POR formera autour de lui une Internationale de type continental, latino-amŽricain : telles sont les conceptions auxquelles son propre isolement non voulu au dŽpart ont conduit Lora, et qui fondamentalement ne varieront pas et reviendront renforcŽes au delˆ de l'Žpisode de son alliance internationale avec l'OCI franaise peu aprs 1968.

 

 

Chapitre IV.

Une tentative d'Žcrasement.

 

Le rŽgime militaire.

 

Entre la rŽŽlection et la chute de Paz Estenssoro, les affrontements sociaux se multiplient, avec l'irruption de la jeunesse estudiantine, phŽnomne mondial qui s'affirme en Bolivie cette annŽe lˆ. Les zones minires sont dŽjˆ dŽcrŽtŽes "zones militaires" et des assassinats collectifs se produisent, comme ˆ Sorasora, o tombent plusieurs militants du POR qui, selon certaines sources, auraient repoussŽ l'armŽe. La direction lechiniste de la COB, prŽsentant Paz comme un "tra”tre", reprend en partie la main en passant pour ˆ nouveau combative.

Les 4-5 novembre 1964 les gŽnŽraux font un coup d'Etat et annoncent que le vice-prŽsident Barrientos s'est emparŽ de la prŽsidence, en se posant en arbitre entre les "factions en lutte", annonant une rŽconciliation nationale retournant aux vraies valeurs du nationalisme bolivien. Dans un premier temps, dans la plus totale confusion, beaucoup de gens ne sont pas mŽcontents de voir Paz Estenssoro se faire sortir et Juan Lechin et des secteurs du MNR apportent leur soutien au coup d'Etat, bien qu'il soit tout de suite clair sur le terrain que les militaires c'est avant tout la rŽpression, et notoire que le Pentagone est derrire. Trs vite un terme nouveau arrive dans le vocabulaire, venu du BrŽsil o le coup d'Etat de 1964 pse lourd dans le rapport de force bolivien, terme qui prend ici la suite de celui de "mamertisme" (dĠaprs le prŽnom de Mamerto Urruilagoitia, le militaire qui avait suspendu les Žlections de 1951 ; Mamerto voulant aussi dire Ç gros abruti È) : "gorillisme", le rŽgime politique du gorille, de la grosse brute. C'est, ˆ l'Žchelle de l'histoire, l'ombre de Pinochet qui pointe.

Une confŽrence extraordinaire des syndicats miniers se tient ˆ La Paz dŽbut dŽcembre. L'apparent retour de combativitŽ des lechinistes suivi de la compromission de Lechin avec Barrientos ont introduit une profonde confusion, aussi les responsables mineurs du POR ˆ cette confŽrence, CŽsar Lora, Julio Garcia, Demetrio Nava, Pastor Penaranda et Eusebio Guzman (Isaac Camacho n'y Žtait pas, semble tĠil) prŽsentent-ils d'abord leur propre texte. Ils rappellent que le but est d'imposer le gouvernement des travailleurs eux-mmes, ouvrier et paysan, affirment que le nouveau pouvoir est celui du "gorillisme" et que "Seuls l'aveuglement et la servilitŽ peuvent amener ˆ prŽtendre que la Junte militaire est en rupture avec le MNR" et que les gorilles seront en fait plus ˆ droite, employant au passage et sans dŽvelopper le terme de "fasciste" ˆ son sujet, et ils avancent les mots dĠordre de dŽfense et d'unification des milices ouvrires sous un commandement unique indŽpendant de l'Etat, de refus de rendre les armes (qu'armŽe et police rŽcuprent mŽticuleusement depuis plusieurs annŽes), de prŽservation du "contr™le ouvrier avec droit de veto"-c'est-ˆ-dire droit de veto aux dirigeants syndicaux dans la gestion de la COMIBOL : le systme qui ˆ Colquiri Žtait tenu pour bureaucratique et corrupteur mais qui est maintenant menacŽ en tant qu'acquis dŽformŽ des travailleurs.

Deux points peuvent sembler assez singuliers dans ce texte. D'une part, sur le suffrage universel, les dŽlŽguŽs poristes affirment qu'"On ne peut pas nous endormir avec des promesses d'Žlections dŽmocratiques et rŽgulires. Le suffrage universel et Žgalitaire nous est dŽfavorable et rŽduit ˆ zŽro notre influence politique. Nous devons lutter pour obtenir un statut Žlectoral favorable au prolŽtariat, de faon ˆ ce que nos idŽes aient un poids au parlement." La dŽfense du vote prolŽtarien prŽfŽrentiel, comme dans le systme de la rŽpublique soviŽtique russe de 1918, est donc opposŽe aux revendications dŽmocratiques É au moment prŽcis o la dictature militaire les menace.

D'autre part, en direction justement des militaires, appel est lancŽ aux soldats ˆ la dŽsobŽissance, non seulement en tant que travailleurs sous l'uniforme, mais aussi en faisant appel aux sentiments "anti-impŽrialistes" des "jeunes officiers".

La plate-forme de lutte votŽe ensuite ˆ l'unanimitŽ par la confŽrence des mineurs, donc votŽe par les dŽlŽguŽs poristes, ne reprend pas ces dernires formulations. Au contraire, en ce qui concerne le suffrage universel, tout en prŽcisant que les mineurs "ne se font pas d'illusions" sur les Žlections, elle fait de la tenue d'Žlections gŽnŽrales (lŽgislatives et prŽsidentielles) dans les plus brefs dŽlais sa revendication centrale, en prŽsentant ceci comme le respect des promesses effectivement faites par l'armŽe qui doit se comporter, est-il Žcrit dans un passage sans doute proposŽ par les lŽchinistes mais lui aussi votŽ ˆ l'unanimitŽ comme le reste du texte, "en simple mŽdiateur".

Les poristes, tout en affirmant certaines positions gauchistes et ouvriŽristes assez dŽcalŽes, pratiquent donc un front unique dŽfensif qui leur fait aussi accepter des formulations ambigu‘s, ressentant bien le fait que le plus important est l'unitŽ de la classe ouvrire pour la dŽfense de ses libertŽs et de ses droits.

Les militaires avaient promis des Žlections pour mai et ne tiendront pas leur promesse. Par contre, ils ont pris d'assaut la radio "Continental" liŽe ˆ la COB ˆ La Paz, puis arrtŽ et exilŽ toute la direction de la COB Lechin en tte (il se base ˆ Lima, au PŽrou), au prŽtexte d'un "complot communiste" que prouverait une correspondance entre Lechin et le dirigeant du PC italien Luigi Longo, et entamŽ un processus dit de "reconstitution" des syndicats, consistant ˆ renommer tous les responsables syndicaux, bref ˆ Žtatiser les syndicats, tout en prŽparant la prise d'assaut des centres miniers par l'armŽe. Dans ce contexte, le POR a pesŽ sans doute de manire dŽterminante pour que la COB appelle ˆ la grve gŽnŽrale. L'appel lancŽ le 19 mai 1965 se situe sur le terrain des libertŽs dŽmocratiques, du rassemblement de tout le peuple bolivien, de la dŽfense de la constitution, en qualifiant systŽmatiquement le rŽgime en train de na”tre de "fascisme", ce qui en toute rigueur n'est pas vrai car il n'a pas mobilisŽ la petite-bourgeoisie contre les organisations ouvrires, et en faisant appel aux "jeunes officiers" contre les gŽnŽraux gorillistes.

Cette grve gŽnŽrale, effective le 25 mai, se disloque ˆ partir du 26 o une aile des militaires, reprŽsentŽe par le gŽnŽral Ovando, signe une sorte de cessez-le-feu avec les centres miniers (ˆ Atocha, prŽs de la frontire argentine, la milice ouvrire tient prisonniers 70 soldats et officiers), des affrontements dispersŽs se continuant pendant plusieurs semaines ; mais la trve prŽserve momentanŽment les bastions miniers. Nul doute que les dirigeants du POR savaient que la victoire n'Žtait pas possible -l'appel de la COB ne donnait d'ailleurs aucune perspective politique et affirmait faussement que ch™mage et baisse des salaires pourraient tre ŽvitŽs par la grve gŽnŽrale. Le POR a prŽfŽrŽ faire en sorte que la classe ouvrire combatte -d'autant qu'elle aurait combattue de toute faon, mais dans des conditions bien pires, sans cet appel- et soit vaincue debout, plut™t qu'ŽcrasŽe sans rŽsistance -et, soyons nets, en cela ils ont eu raison et ont de la sorte prŽservŽ l'avenir. Leur stratŽgie gŽnŽrale a donc ŽtŽ juste et elle a ŽtŽ le fait de combattants qui raisonnent en fonction de la volontŽ et des intŽrts ˆ long terme de leur classe, tout en comportant de sŽrieuses "bizarreries" gauchistes, par ouvriŽrisme, ou nationalistes, par "anti-impŽrialisme".

 

Les martyrs de la classe ouvrire.

 

C'est ce rŽgime qui va attaquer systŽmatiquement les centres miniers en ayant rŽussi ˆ les isoler du reste de la nation.

Aprs l'Žchec de la grve gŽnŽrale, CŽsar Lora et Isaac Camacho, dirigeants poristes de la FSTMB, estiment qu'il est prudent de quitter Siglo XX, leur bastion, y compris pour protŽger la population : la dŽcision est prise lors d'un meeting o, si l'on interprte bien l'article bien informŽ de l'Internationale, journal du PCI franais (SecrŽtariat UnifiŽ) de septembre 1965, les militants des deux POR auraient, contre ceux du PC et les lechinistes, prŽconisŽ l'affrontement armŽ de masse, puis, n'Žtant pas suivis, auraient en accord avec les participants dŽcidŽ de partir car Žtant la cible de l'armŽe il fallait protŽger la population. Ils se cachent quelques temps ˆ Sucre. Le 26 juillet 1965, se sachant repŽrŽs, ils repartent en secret pour Siglo XX. Le 29 ils sont dŽnoncŽs et arrtŽs, CŽsar Lora est abattu probablement sur ordre des conseillers de la CIA prŽsents dans l'armŽe, Isaac Camacho parvient ˆ s'Žchapper et ˆ regagner Siglo XX o il reste clandestinement. Un meeting s'y tient le 4 aožt ˆ la mŽmoire de CŽsar Lora, population et armŽe s'y font face sans affrontement, une motion est acclamŽe qui rappelle les revendications salariales et exige que la dŽpouille de CŽsar Lora soit ramenŽe ˆ Siglo XX et ses assassins punis.

 

CŽsar Lora

 

Guillermo Lora sort brusquement de sa clandestinitŽ totale pour tenir une confŽrence de presse et une rŽunion publique accusant le rŽgime du meurtre de son frre, et redispara”t -nous verrons qu'il s'est rendu ˆ Cuba dŽbut 1966. En septembre, des manifestations sont violemment rŽprimŽes ˆ Oruro et La Paz et 200 mineurs et habitants sont tuŽs dans la rŽgion de Catavi. Le 4 septembre 1965 Hugo Gonzales Moscoso est arrtŽ, puis libŽrŽ suite ˆ une manifestation d'Žtudiants et de professeurs devant les locaux de la police.

En septembre 1966, Barrientos se fait Žlire prŽsident dans des Žlections truquŽes, mais avec les voix rŽelles de larges couches de la sociŽtŽ bolivienne : bourgeoisie et petite-bourgeoisie aspirant ˆ pouvoir enfin "travailler en paix", mais aussi paysannerie de plusieurs rŽgions, qu'il organise en milices de petits propriŽtaires et veut enr™ler dans le "pacte militaire-paysan" -s'orientant vers une vŽritable forme spŽcifique de fascisme-, et quelques secteurs intellectuels voire ouvriers dŽmoralisŽs voulant croire en sa rhŽtorique nationaliste.

La peine de mort est officiellement abolie en Bolivie le 26 janvier 1967, du moins sous sa forme judiciaire, le permis de tuer aux forces dites de sŽcuritŽ Žtant sans limites. Pour les militants arrtŽs, la dŽportation en zone forestire insalubre est une sorte de peine de mort diffŽrŽe. Quelques jours auparavant, le 18 janvier, des manifestations d'enseignants et d'Žtudiants protestent contre une loi autorisant les Žtablissements privŽs, notamment religieux, ˆ dŽlivrer des dipl™mes d'Etat. Politiquement, ces manifestations significatives de la mobilisation de la jeunesse et de ce que l'on appellerait aujourd'hui les "classes moyennes urbaines" contre le rŽgime, sont organisŽes surtout par trois partis : le PRIN, le PC-ml (ou PCBMC) pro-chinois nŽ d'une scission de la jeunesse du PC accusant ˆ juste titre ses dirigeant d'tre une "camarilla" compromise avec l'Etat, et orientŽ sur une ligne pro-chinoise par Oscar Zamora, jusque lˆ reprŽsentant bolivien au sige de l'Union Internationale Etudiante ˆ Prague, et le POR. Leurs dirigeants sont repŽrŽs et arrtŽs quelques semaines plus tard, dŽbut mars, et c'est ainsi que Guillermo Lora est envoyŽ dans un Goulag Žquatorial, un village de relŽgation dŽnommŽ Pekin, en pleine jungle, dans des conditions d'insalubritŽ extrme (les gardiens sont remplacŽs chaque semaine, par hŽlicoptre) -d'autres dirigeants du POR et de la COB sont ainsi dŽportŽs, parmi lesquels Edwin Moller.

A partir d'avril 1967 la rŽpression est en partie liŽe ˆ la peur suscitŽe dans l'appareil d'Etat par la dŽcouverte de la guŽrilla de Che Guevara. La presse du SecrŽtariat UnifiŽ considre immŽdiatement que tel est le mobile principal d'une rŽpression pourtant commencŽe bien avant, et explique ainsi l'arrestation de Lora dŽbut mars et celle de Moscoso le 14 avril, intervenues semble tĠil sŽparŽment mais au mme moment, annonant ensuite leur libŽration (Quatrime Internationale, septembre 1967).

Le plus cŽlbre des massacres, chantŽ dans la mŽmoire populaire, fut le massacre de la Saint-Jean 1967 (24 juin), ˆ Siglo XX. Il a ŽtŽ montŽ en secret de peur que la population n'aille au secours des mineurs, ˆ l'occasion d'une grande fte populaire et indienne des hauts plateaux qui servait aussi de couverture ˆ une rencontre entre dŽlŽguŽs syndicaux, o il fut question de la collecte dĠun jour de salaire en solidaritŽ avec la guerilla du Che. Pendant la nuit de la Saint Jean, pŽtards et dynamites de la fte populaire ont soudain ŽtŽ relayŽs par le crŽpitement des mitraillettes venant non seulement des rŽgiments basŽs ˆ terre, mais de l'aviation. Rosendo Garcia Maisman, militant du POR, meurt les armes ˆ la main en dŽfendant la radio du syndicat. Federico Escobar Zapata, secrŽtaire sans parti du syndicat de Siglo XX, est abattu. Isaac Camacho est dŽbusquŽ dans sa cachette quelques jours plus tard et mourra sous la torture sans avoir donnŽ personne, ˆ une date inconnue. Il y a officiellement 26 morts.

 

Le massacre de la Saint Jean

 

La liste des morts du POR s'allonge : HŽctor S‡nchez, Octavio Montenegro, Julio C. Aguilar, dirigeant syndical des Typographes, Agar Pe–aranda, Julio Garc’a, Benigno Ojeda, Hern‡n PŽrez ... Le parti rŽvolutionnaire de la classe ouvrire bolivienne devient le parti des combattants tuŽs ou morts au combat.

 

Isaac Camacho

 

La guŽrilla du Che.

 

Pendant que se dŽroulaient ces combats principaux, le monde entier entendait parler exclusivement du combat en rŽalitŽ assez surrŽaliste et extraordinairement dŽconnectŽ des luttes rŽelles, notamment de celles du prolŽtariat bolivien, que menait Che Guevara avec ses 26 guerilleros dans un secteur dŽshŽritŽ du Sud du pays, peuplŽ d'indiens Guaranis trs peu nombreux, jusqu'ˆ son assassinat par l'armŽe dŽcidŽ aprs consultation du pouvoir nord-amŽricain, le 9 octobre 1967 dans le village de La Higuera.

 

Sans trop dŽvelopper ici ce chapitre d'histoire, rappelons que Che Guevara, bohme argentin puis rŽvolutionnaire parcourant l'AmŽrique latine, aprs avoir voyagŽ et observŽ la Bolivie en 1953 et le Guatemala en 1954, rejoint en 1955 un groupe d'aventuriers dŽmocrates nationalistes cubains conduit par Fidel Castro, qui dŽbarque ˆ Cuba et se rŽfugie dans la Sierra Maestra o la paysannerie locale les soutient, formant une importante guŽrilla. En combinaison avec le soulvement rŽvolutionnaire des ouvriers et de la jeunesse ˆ la Havane, leur mouvement prend le pouvoir en janvier 1959, confisquant au nom de sa prioritŽ dans la lutte armŽe tout espace pour des organes rŽels de pouvoir populaire et tentant l'alliance avec la bourgeoisie. Mais le programme nationaliste initial est dŽpassŽ dans le cours de l'annŽe 1959, car l'impŽrialisme nord-amŽricain les rejette et les pousse ˆ des mesures extrmes. Avec le soutien des masses, le capital Žtranger, et du mme coup le capital national qui Žtait sous sa dŽpendance, sont expropriŽs. La direction cubaine dŽcide de s'allier ˆ l'URSS et devient sans l'avoir voulu un pion de la guerre froide, ce qu'elle rŽalise ˆ ses dŽpends lorsqu'il est trop tard, dans la crise des fusŽes en 1962. Che Guevara, qui se considre comme marxiste et qui dŽfend une conception de l'Etat-parti de type stalinien, dans une variante ascŽtique et moralisatrice, a jouŽ un r™le clef dans cette Žvolution. En 1965, aprs un discours ˆ Alger qui critique le camp soviŽtique pour son empressement insuffisant ˆ faire la guerre aux Etats-Unis, il dispara”t de la scne publique. En accord avec Castro, mais tacitement parce que cela permet de l'Žloigner de Cuba, il s'occupe d'allumer des guŽrilla dans le monde entier, la direction cubaine espŽrant ainsi desserrer l'Žtau et le blocus qui l'enserre et se dŽgager un peu de sa dŽpendance envers Moscou. Guevara se trouve ˆ la limite du Congo et de la Tanzanie pour une premire tentative pas concluante du tout, puis en rŽcupŽration dans un h™pital de Prague o il manque rester sans l'intervention de Castro (Franois MaspŽro, prŽface au Journal de Bolivie, 1995). En 1966 il est clandestinement ˆ Cuba, y prŽparant une grande opŽration de guŽrilla latino-amŽricaine.

La pŽriode d' "occultation" du Che a donnŽ cours ˆ beaucoup de rumeurs, la principale Žtant que Castro se serait dŽbarrassŽ de lui. On Žtait en droit de se poser la question mme si CIA et KGB furent intŽressŽs ˆ propager ce genre de bruits. La presse du SecrŽtariat UnifiŽ fut celle qui poussa le plus de hauts cris ˆ l'encontre de telles interrogations, dignes selon elles des ragots de l'extrme droite. Observant attentivement depuis le dŽbut l'Žvolution du rŽgime cubain et ces guŽrilla latino-amŽricaines de plus en plus nombreuses qui se forment en faisant rŽfŽrence ˆ lui et en recrutant de jeunes combattants dans les rang des Partis communistes, socialistes, des mouvements nationalistes, populistes ou chrŽtiens, le SecrŽtariat UnifiŽ et en son sein plus particulirement Livio Maitan, commence ˆ envisager la possibilitŽ de miser ˆ fond sur ces tentatives cubaines, espŽrant que le rŽgime cubain impulserait partout la rŽvolution et faisant peu ˆ peu sien le discours guerillŽriste.

 

Les dirigeants cubains, pendant que se prŽpare la guŽrilla du Che, multiplient les critiques ˆ l'encontre de la politique de coexistence pacifique du Kremlin, ciblant la politique de tel ou tel PC, le PC venezuelien notamment, qui trahissent les mouvements de guŽrilla. Paralllement ˆ ces pointes dirigŽes sans le dire contre le Kremlin, est dŽveloppŽe une thŽmatique antitrotskyste, comme s'il leur fallait se dŽmarquer sur deux fronts tout en donnant ˆ Moscou la caution nŽcessaire. Les principales attaques sont portŽes par Castro dans son discours final de la confŽrence tricontinentale de la Havane, en janvier 1966. Dans la tradition stalinienne inspirŽe de la dŽmonologie antisŽmite, il proclame que le trotskysme est un ennemi sournois qui "ressurgit aujourd'hui de divers c™tŽs" et qui est "partout et nulle part". Le prŽtexte en fut les articles de l'intellectuel et historien mexicain Adolfo Gilly, alors liŽ au courant posadiste et emprisonnŽ, qui avait affirmŽ l'existence de divergences entre Castro et Guevara (la "ligne de dŽfense" du SecrŽtariat UnifiŽ consista d'ailleurs en grande partie ˆ dire ˆ Castro dans sa presse : "c'est pas nous, c'est les posadistes ! "). Outre le besoin de rŽaffirmer l'unitŽ de la direction cubaine certainement plus prŽcaire qu'elle ne voulait le laisser para”tre, et de donner des gages ˆ Moscou, cette attaque de Castro visait aussi ˆ dŽblayer le terrain pour les guŽrilla telles qu'il les concevait (ou tel qu'il concevait que Guevara devait partir les fomenter), car les deux principales guŽrilla de masse en AmŽrique latine, issues du mouvement ouvrier (ˆ la diffŽrence des nombreuses guŽrilla nationalistes, "libŽrales" ou purement paysannes, qui existent depuis fort longtemps) avaient ŽtŽ construites par des militants se rŽclamant du trotskysme -indŽpendamment de leurs grandes diffŽrences, il s'agissait de l'insurrection paysanne conduite par Hugo Blanco au PŽrou en 1962, et du Mouvement du 13 novembre de Yon Sosa au Guatemala, d'origine posadiste et qui se prŽsenta comme de type mao•ste. Cela, sans compter la plus grande expŽrience de lutte armŽe rŽelle, mais non guerillŽriste, qui est la Bolivie.

En janvier 1967 paraissait ˆ la Havane ˆ 200 000 exemplaires un livre adoubŽ par Castro, RŽvolution dans la rŽvolution ? lutte armŽe et lutte politique en AmŽrique latine, de l'intellectuel franais RŽgis Debray. C'est l'exposŽ systŽmatique de la thŽorie des foyers de guŽrilla, les focos : un groupe de jeunes combattants, issus de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie, prend l'initiative des combats. Selon Debray sans cette armŽe prŽalablement formŽe, et totalement indŽpendante des masses, ce que doit garantir la pŽriode de "nomadisme absolu" (sic) par laquelle commence son action, la victoire de la rŽvolution est improbable et les masses sont exposŽes ˆ la rŽpression alors que les offensives et les attentats guerillŽriste les en protgent (sic ! ). Il s'agit en fait de substituer ˆ la lutte rŽvolutionnaire des travailleurs eux-mmes l'action de virils sauveurs suprmes en treillis. Cela le conduit ˆ polŽmiquer contre les deux autres conceptions de la rŽvolution armŽe, celle, classique, de l'insurrection prolŽtarienne type 1917, et celle de la guerre populaire prolongŽe des mao•stes, ainsi que les mŽthodes de l'armŽe vietnamienne. Mais en fait la polŽmique contre ces dernires a assez peu d'importance alors que la critique de la rŽvolution "classique" est centrale, formant le sujet du second chapitre (le premier n'Žtant qu'introductif), et ce sont, explicitement, le trotskysme et la Bolivie qu'il s'agit de dŽmythifier pour Debray. Le trotskysme bolivien, assimilŽ au passage, de faon historiquement inexacte, aux traditions anarcho-syndicalistes, est pour lui une sorte de rŽformisme ou d'attentisme armŽ : les mineurs sont retranchŽs et attendent l'arme au pied de se faire massacrer. "trotskysme et rŽformisme se donnent la main pour condamner la guerre de guŽrilla, la freiner ou la saboter." La guŽrilla doit tre "clandestine pour deux", envers l'Etat et envers les masses et le mouvement ouvrier : elle sera, sans lui, son armŽe qui assurera sa sŽcuritŽ, les masses sous contr™le Žtant ˆ la rigueur autorisŽe ˆ intervenir comme force d'appoint dans les dernires phases de la lutte. En outre, la guerilla remplace le parti : des militants de toutes tendances -nationalistes et courants bourgeois compris- se fondent dans la lutte armŽe, sous un commandement unique appelŽ Žvidemment ˆ garder le pouvoir par la suite.

Visant, sans le dire, ˆ dŽblayer au plan de la propagande et de la thŽorie la voie ˆ la guŽrilla bolivienne du Che, ce livre voulu par le rŽgime cubain, on le voit, considre que le "trotskysme bolivien" est l'obstacle principal au rŽalignement de tout le mouvement rŽvolutionnaire latino-amŽricain.

 

Au plan technico-organisationnel et logistique la guŽrilla du Che fut une vŽritable catastrophe se terminant en tragŽdie - et frisant parfois la comŽdie-, mais les raisons en sont politiques. Tant RŽgis Debray (La guŽrilla du Che, Žcrit aprs sa libŽration des prisons boliviennes en 1971) que Franois MaspŽro dans son introduction au Journal de Bolivie donnent deux explications partielles qui sont elles-mmes admises ˆ Cuba. Premirement le choix du terrain Žtait mauvais : il est en effet invraisemblable d'aller s'imaginer que l'on va dŽclencher une insurrection de masse dans un secteur presque totalement dŽpeuplŽ ! Deuximement les liaisons et le vivier de recrutement Žtaient sous la dŽpendance de la direction du PC bolivien, dirigŽe par le "rŽformiste" Monje (en fait un vieux stalinien qui prit sa retraite en URSS) qui fit de l'obstruction et fut peru dŽs 1967 ˆ la Havane comme un "tra”tre". Mais comme c'est le PC bolivien qui avait au dernier moment aiguillŽ le Che sur la base amŽnagŽe ˆ Nancahuazu, et non sur les deux autres secteurs proposŽs par RŽgis Debray, ˆ savoir en premier lieu la rŽgion de Caranavi -celle du congrs paysan et des Thses rŽdigŽes par le POR en 1964- et en second lieu celle du Chapare (rŽgion d'origine d'Evo Morales), les deux explications partielles se ramnent finalement ˆ une seule : le mŽchant Monje. Sauf que Monje, c'est Moscou.

Reste que le Che aurait pu s'opposer aux dŽcisions qui lui Žtaient imposŽes par la direction du PC bolivien qu'il mŽprisait ouvertement et ˆ laquelle il s'Žtait dŽjˆ affrontŽe durant son sŽjour clandestin prŽalable. Il y a une autre raison qui lui fait accepter la rŽgion de Nancahuazu. Il n'est ni fou ni aveugle et comprend trs bien qu'il ne refera pas la Sierra Maestra ˆ partir de Nancahuazu. En fait il n'a pas l'intention de construire une armŽe paysanne en Bolivie, mais une plaque tournante, centre d'entra”nement, de formation, de rayonnement vers toute la cordillre des Andes, avec un systme Žtendu de pistes et de bases arrires, censŽ essaimer d'autres focos et imposer ˆ l'impŽrialisme nord-amŽricain un enlisement militaire conduisant ˆ un grand "second Vietnam". Aprs avoir songŽ au PŽrou, fin 1966 le Che se serait dŽcidŽ de localiser cette zone en Bolivie, et la prŽfŽrence pour le secteur Sud s'expliquerait par la (relative) proximitŽ de la frontire argentine. On notera que dans le monde rŽel, la Bolivie Žtait prŽcisŽment le seul pays d'AmŽrique latine o le foquisme n'existait toujours pas, et en mme temps, ceci Žtant liŽ ˆ cela, celui o la classe ouvrire avait la plus grande tradition en matire de lutte armŽe !

L'idŽe du foyer guerillera argentino-bolivien Žtait dŽjˆ au coeur de la tentative de guŽrilla d'un proche ami de Guevara, le nationaliste de gauche Jorge Ricardo Masetti, tuŽ prŽs de la frontire c™tŽ argentin fin 1964 ; et on la retrouvera dans les projets du dŽbut des annŽes 1970 avec le fils de Jorge Ricardo, Jorge Masetti, agent cubain et dirigeant du PRT-ERP -section argentine du SecrŽtariat UnifiŽ de 1968 ˆ 1973- et par la suite dissident en exil du rŽgime cubain.

Le groupe formŽ par le Che comprend des soldats militants cubains, des rescapŽs de cette guŽrilla argentine de 1963-1964 et d'une guŽrilla pŽruvienne, elle aussi totalement contr™lŽe par les services cubains, de 1963. Le recrutement de volontaires boliviens se fait dans trois courants politiques : le PC et ses Jeunesses, avec les frres Peredo, Monje imposant aux volontaires de choisir entre lui ou le Che, qui sont donc exclus de leur parti, le PC-ml d'Oscar Zamora, et un groupe dissident de celui-ci autour de Mo•ses Guevara, qui avait militŽ au syndicat des mineurs, groupe dont certains membres s'avŽreront assez nŽfastes ˆ la guŽrilla, ayant comportŽ deux fuyards dont un indic. Debray dans La guŽrilla du Che dŽplore que le recrutement n'ait pas ŽtŽ plus large, allant du POR Lora au MNR, puisque tout les militants changent de peau une fois qu'ils sont dans la guŽrilla. Mais pour l'essentiel le Che Žtait "ligotŽ" par la direction du PC, et la raison qu'il en donne n'est vraiment pas convaincante : le Che aurait ŽtŽ moralement contraint de rŽchauffer ainsi le coeur des jeunes communistes qui l'avaient rejoint ...

 

Lora, Cuba et le SU.

 

RŽgis Debray englobe le POR, en prŽcisant bien "Lora", dans les forces qui auraient džes tre appelŽes ˆ la guŽrilla :

"En janvier 1966, une dŽlŽgation bolivienne composŽe du PRIN, du POR-Lora et du PC-ml, reprŽsentŽs respectivement par Lidia Geiler, Lora et Ruis Gonzales, arriva ˆ la Havane sans y tre invitŽe mais ne fut pas admise ˆ participer aux travaux de la Tricontinentale et dut rebrousser chemin. Cette dŽcision malencontreuse (et, ˆ notre avis du moins, regrettable -mais notre avis importe peu) faisait apparemment partie du prix ˆ payer pour cette collaboration dŽjˆ engagŽe avec des camarades militants du parti communiste dirigŽ par Monje. Que cela plut ou non, ces organisations Žtaient tout autant -sinon plus- reprŽsentatives des forces populaires rŽellement existantes que le PCB." (R.Debray, La guŽrilla du Che).

Remarquons que ces trois directions, POR "Lora", PRIN et PC-ml, sont celles que l'on retrouve plus tard dans les manifestations universitaires du 18 janvier 1967 et que vise la rŽpression consŽcutive. Se rendre ˆ Cuba sans y avoir ŽtŽ invitŽs prŽsentait un certain risque, surtout pour Lora : c'est ˆ la fin de cette confŽrence ˆ l'entrŽe de laquelle il fut refoulŽ que Castro fit sa diatribe antitrotskyste.

 

Le plus intŽressant ici, du point de vue de l'histoire de Lora et du POR, est qu'ils cherchent ˆ sortir de leur isolement national. Contrairement ˆ  l'idŽe qui s'est imposŽe par la suite, ils ne sont pas foncirement hostiles et mŽprisants envers la guŽrilla comme forme de lutte, ce que Lora a expliquŽ dans une brochure rejetant le "putschisme aventuriste", mais n'excluant pas la guŽrilla rurale, prŽconisŽe d'ailleurs comme mŽthode occasionnelle dans des textes du syndicat des mineurs et tout ˆ fait connue en Bolivie comme mŽthode ancienne de lutte paysanne. Il ne confond pas cette mŽthode avec le foquisme dont le trait nĦ 1 n'est pas la lutte armŽe, mais l'interdiction faite aux travailleurs de rŽaliser eux-mmes leur propre Žmancipation. Debray dans l'ouvrage citŽ ci-dessus dit que le POR Lora a manifestŽ, dans une mesure un peu moindre que les autres, solidaritŽ verbale et pratique envers la guŽrilla du Che, et en effet le POR a appelŽ ˆ la solidaritŽ envers lui. Envers Cuba Lora n'a pas de thŽorie prŽcise sur la nature de l'Etat cubain mais soutien et solidaritŽ ne lui posent pas de problmes. Dans la situation de rŽpression alors qu'il y a toujours des milices de mineurs armŽs, il tente donc le voyage de la Havane -et se fait Žconduire.

 

A partir de 1965, en dŽpit de ses affirmations ˆ la fin de sa brochure de 1960 sur J.A. Gainsborg, il songe aussi ˆ se rŽaffilier ˆ une organisation trotskyste internationale. Il est vrai que cette prŽoccupation vient sans doute aprs celle de se renforcer dans une situation de rŽpression par la rŽunification avec le POR "Moscoso". C'est lˆ un fait peu connu, car ni les "lambertistes" ni le SU n'en ont parlŽ aprs coup, le livre de F. et C. Chesnais l'ignorant. Ses traces s'en trouvent dans la presse du SU des annŽes 1965-1967, disponibles sur le site http://asmsfqi.org/, sont tŽnues mais affirmatives. CŽsar Lora lors de lĠannonce de sa mort est prŽsentŽ comme un partisan de la fusion des deux POR, qui agissent ensemble ˆ Siglo XX. La fusion est annoncŽe -sans aucune explication sur ses modalitŽs et son contenu politique- dans le nĦ de juillet-aožt 1966 de Quatrime Internationale. A tĠelle ŽtŽ une rŽalitŽ ?

Les seuls renseignements prŽcis en langue franaise sur cet Žpisode se trouvent dans la traduction d'un article hostile du Tim Wohlforth donnŽ (et pas du tout commentŽ sur ce point) dans La Correspondance internationale, bulletin du CORQI, de mars 1972 : Lora ayant refusŽ de "combattre internationalement" bien qu'ayant fait "l'amre expŽrience du pablisme", il y est dit que "C'est ce qui rendit possible, le 15 juin 1965, la rŽunification du POR avec le groupe croupion dirigŽ par Moscoso qui Žtait affiliŽ au SecrŽtariat UnifiŽ pabliste. Il est significatif que cette rŽunification eut lieu sur les seuls problmes boliviens et que le parti rŽunifiŽ Žtait indŽpendant de toute affiliation internationale."

Qu'il n'y avait pas d'affiliation internationale, les rŽdacteurs de la presse franaise du SU se sont bien gardŽs de le faire savoir ˆ leurs lecteurs et militants. Il est ceci dit certain que H.G. Moscoso reste l'homme du SU en Bolivie. Il y a deux faon d'interprŽter ces faits. Celle de Wolhforth y voir l'Žternelle capitulation de Lora devant la question de l'Internationale, bref son "national-trotskysme". Mais on peut aussi estimer que le POR "Masas" s'est suffisamment construit et a acquis l'influence que nous avons vue dans le mouvement ouvrier et mme paysan, de sorte que l'unitŽ s'imposait ˆ Moscoso -aprs tout, celui-ci semble bien avoir acceptŽ le principe d'une "fusion" ˆ ŽgalitŽ des parties alors qu'en 1954-1956 il avait traitŽ Lora en dissident indisciplinŽ et avait affirmŽ qu'il n'y avait qu'un seul POR, celui de toujours, le sien. Cette fusion pourrait donc se lire comme un succs politique de Lora. Ce qui y a mis fin, c'est le tournant guerillŽriste de Moscoso s'alignant ˆ nouveau sur un "centre international", en l'occurrence sur le SU ; mais ce tournant n'aura lieu que lors de la guŽrilla du Che.

 

Sur le terrain, on peut penser que les militants du POR "Moscoso" marchent avec ceux du POR "Lora" dans les mines, ce qui n'est pas nouveau, et qu'ailleurs la clandestinitŽ et la rŽpression ne permettent de toute faon pas de fusionner rŽellement les organisations. Et cette "fusion" est si fugitive dans les sources, et l'existence de deux organisations si Žvidente et dŽfinitive peu aprs, quand reprend l'action de masse lŽgale en 1970, que l'on peut tre sžr que les deux directions se sont prŽservŽes, distinctes. On ne peut nŽanmoins pas affirmer ce qui se serait passŽ si le POR "Moscoso" n'Žtait pas devenu le POR Combate, pice centrale du projet guerillŽriste andin : autrement dit, si le SU n'avait pas thŽorisŽ la "lutte armŽe pour toute une pŽriode historique" en AmŽrique latine et au delˆ ...

 

De la guŽrilla du Che ˆ la guŽrilla selon le SU.

 

La guŽrilla du Che dŽmarre le 1Ħ fŽvrier 1967. Le 1Ħ mars le gouvernement bolivien fait Žtat de l'existence de guŽrilla dans l'Oriente. Le 6 mars la colonne est dŽcouverte et dŽnoncŽe. Lorsque, le 1Ħ avril, comme prŽvu par la direction cubaine, le message de Guevara est lu ˆ la confŽrence tricontinentale, qui contient le fameux slogan "CrŽer un, deux, trois, de nombreux Vietnam.", sa prŽsence en Bolivie est dŽjˆ ŽventŽe, probablement connue de la CIA depuis le dŽbut. RŽgis Debray, agent de liaison essentiel, est arrtŽ dŽbut avril et, chose effarante, le Che dans son ŽquipŽe n'aura plus de contacts avec Cuba, n'ayant qu'une radio rŽceptrice et pas Žmettrice.

Courant mars-avril se propage donc la nouvelle de sa prŽsence dans les gorges du Nancahuazu. C'est un Žlectrochoc dans l'opinion publique bolivienne et de larges secteurs du mouvement ouvrier et de la jeunesse se dŽclarent solidaires, sans pouvoir rien faire de concret. Son assassinat sera ressenti comme une honte nationale.

Au delˆ de cet Žcho comprŽhensif, le mouvement ouvrier bolivien ne pouvait rien faire pour un commando plongŽ dans le pŽtrin le plus complet alors que sa doctrine consistait ˆ ne rien demander aux travailleurs, mais ˆ prŽtendre se substituer ˆ eux et leur donner ses ordres.

 

En mai 1967, est diffusŽe en Bolivie et bient™t ˆ l'Žtranger par le SU une dŽclaration faite au nom "du POR" par Hugo Gonzales Moscoso, qui est la seule dŽclaration d'une organisation bolivienne soutenant ouvertement et appelant ˆ imiter la guŽrilla de Nancahuazu. Le tournant de la lutte armŽe fondŽe sur les milices de mineurs ˆ la lutte armŽe de guerilleros professionnels dans les zones rurales n'y est pas explicite, mais le texte y conduit. La Bolivie est comparŽe au Sud-Vietnam et le "programme" est la gŽnŽralisation des luttes armŽes dans tout le pays.

Le message nĦ 38 reu par Guevara aux alentours de juin ou juillet 1967 depuis Cuba annonce des contacts positifs avec le POR "branche Moscoso", en mme temps que, ple-mle, des projets de recrutement dans le MNR et parmi les Žtudiants communistes boursiers dans les pays d'Europe de l'Est. Ce document confirme ce que l'on pouvait souponner : la ligne de guŽrilla n'engage que la fraction Moscoso et de fait, il y a ˆ nouveau (ˆ supposer qu'elles aient vraiment fusionnŽes pour un temps) clairement deux organisations du nom de POR (sans parler des posadistes) en Bolivie.

Dans les mmes semaines, le SU et, en France, les JCR diffusent le message de Guevara ˆ la Tricontinentale et en font pratiquement leur programme : ˆ la lutte mondiale des classes est substituŽe la formation de groupes armŽs dans les pays pauvres pour y faire la guerre aux Etats-Unis, auxquels tout "l'impŽrialisme" est rŽduit.

Sans qu'il s'en soit forcŽment rendu compte, car la ligne de "lutte armŽe" semblait lui tre familire depuis des annŽes, c'est un tournant profond pour lequel Moscoso a optŽ, en relation avec le SU. Nous avons vu que, sur indication de la direction cubaine, RŽgis Debray construit toute la thŽorie foquiste sur la base de la rupture et de l'opposition avec "1917", le "mouvement ouvrier traditionnel" et le "trotskysme", la formule "trotskysme bolivien" synthŽtisant tout cela. Moscoso et le SU parlent justement au nom du "trotskysme bolivien", sans lui avoir demandŽ son avis, ils font savoir au monde qu'ils ont pris le chemin de Damas : les plus guŽvaristes d'entre les guŽvaristes, c'est eux !

 

Et c'est un axe stratŽgique : tout au long de l'annŽe 1968 Livio Maitan dŽveloppe la thse selon laquelle "la IVĦ Internationale va maintenant se construire autour de la Bolivie". H.G. Moscoso en contact Žtroit avec Maitan Žcrit en juin 1968 que tout dŽveloppement pacifique, avec reconqute des libertŽs dŽmocratique, est exclu en Bolivie (Intercontinental Press, 10 juin 1968). Maitan prŽcise :

"En fait nous devons partir de la rŽalitŽ : une situation de guerre civile existe en Bolivie.

Cela signifie, plus concrtement, que la mŽthode de guerre de guŽrilla commenant dans les rŽgions rurales est encore la mŽthode correcte. Une fois que la guerre de guŽrilla est engagŽe, mme dans des conditions qui sont ˆ plus d'un titre moins favorables que l'an dernier, les possibilitŽs pour des initiatives politico-militaires cro”tront rapidement." (ExpŽriences et perspectives de la lutte armŽe en Bolivie, Intercontinental Press, 2 septembre 1968).

Remarquons comment c'est Maitan et le SU qui prŽcise et achve l'inflexion de Moscoso : chez Moscoso, le terme "guŽrilla" dŽsigne gŽnŽralement ˆ la fois la lutte armŽe des milices ouvrires et la guŽrilla version Che. Moscoso a un long passŽ de militant ouvrier et soit il ne comprend pas bien dans quoi il met les pieds tout en croyant continuer sur la base de la ligne des milices ouvrires, soit il accepte le choix fait mais garde des rŽserves. Maitan tient ˆ mettre fin ˆ l'ambigu•tŽ : il s'agit de la guŽrilla de professionnels basŽs ˆ la campagne, comme le Che, et ce mme si les conditions sont encore moins favorables, qu'on se le dise !

 

Au IXĦ Congrs mondial de la IVĦ Internationale (SecrŽtariat UnifiŽ) tenu dans une clandestinitŽ illusoire ˆ Rimini en Italie, en avril 1969, sont adoptŽes des Thses sur l'AmŽrique latine qui, au milieu de dŽveloppements gŽnŽraux dans un langage marxiste, comportent l'essentiel de la ligne de Maitan et Moscoso, ˆ savoir le ralliement au foquisme, un foquisme un peu plus souple que celui de RŽgis Debray, qui dit combiner "colonnes mobiles", "zones libŽrŽes" et insurrections populaires en fonction des situations, et prŽserver l'existence de partis rŽvolutionnaires, mais qui maintient l'idŽe clef de l'initiative de groupes de l'intelligentsia formant les cadres autoproclamŽs d'armŽes formŽes dans les campagnes, et se prŽparant ˆ la lutte armŽe "pour une longue durŽe", le tout devant se faire dans le cadre de l'OLAS, l'Organisation Latino-AmŽricaine de SolidaritŽ proclamŽe ˆ la Havane ˆ la confŽrence tricontinentale de janvier 1966, qui n'a tenu qu'une seule confŽrence internationale ˆ l'ŽtŽ 1967 et que le rŽgime cubain est en rŽalitŽ en train de mettre petit ˆ petit en veilleuse.

Au congrs la naissance prochaine d'une rŽŽdition "trotskyste" de la guŽrilla du Che est annoncŽe aux dŽlŽguŽs. La "ligne de la lutte armŽe", rejetŽe par le SWP nord-amŽricain et Nahuel Moreno, ainsi que par le plus grand guerilleros trotskyste rŽel qu'est le pŽruvien Hugo Blanco depuis sa prison, est adoptŽe avec une majoritŽ d'un peu plus des deux tiers, la Ligue communiste franaise ayant fait de cette adoption la condition de son affiliation ˆ l'organisation.

 

En Bolivie le POR Combate est entrŽ en relation avec Inti Peredo, qui avait conduit les 10 puis 6 survivants de l'ŽquipŽe du Che jusqu'ˆ la frontire chilienne o le sŽnateur socialiste Salvador Allende les avait rŽcupŽrŽs (fŽvrier 1968), et qui est rentrŽ clandestinement ˆ La Paz en mai 1969, couvrant de son autoritŽ de "successeur du Che" la fondation d'une organisation guŽvariste, l'ELN (ArmŽe de LibŽration Nationale). Inti Peredo, dŽnoncŽ, est traquŽ et massacrŽ par la police en septembre. DĠaprs le texte "Bolivie" du XĦ congrs mondial de la IVĦ Internationale-SU (1974) les rapports avec Inti Peredo Žtaient bons -la rencontre "au sommet" des deux organisations s'est faite ˆ Cuba-, mais des "prŽjugŽs de type stalinien" les freinaient avec ses camarades et le "dŽpassement du foquisme" ne s'est pas produit. C'est avec Chato Peredo, le dernier des frres Peredo (le premier, Coco, a ŽtŽ tuŽ avant le Che), que s'organise la deuxime Ždition de la guŽrilla du Che, sans le Che, avec une colonne de 67 militants de nationalitŽs diverses, ˆ dominante ELN avec une proportion significative de chrŽtiens : la guŽrilla de Teoponte. CensŽe ne pas reproduire l'"erreur de lieu" en choisissant comme focos la zone rurale agitŽe du haut Beni, traquŽe par mille soldats bien plus ŽquipŽs, et paralysŽe par les maladies tropicales, elle n'aura que 11 survivants au bout de deux mois, sauvŽs par l'arrivŽe au pouvoir du gŽnŽral Torres et la reconqute des libertŽs dŽmocratiques dont Moscoso avait annoncŽ qu'elle ne se produirait jamais. Un fiasco plus grave encore que celui de 1967 ...

Le POR-Combate, impliquŽ dans sa prŽparation, semble ne pas y avoir pris part en tant que tel, et le texte du congrs mondial de 1974 la qualifie d' "expŽrience funeste". N'empche que la mise en oeuvre de la ligne du IXĦ Congrs mondial du SU aurait ŽtŽ de s'y joindre. Outre les "prŽjugŽs" signalŽs chez certains guŽvaristes contre la rŽfŽrence trotskyste, on peut se demander si Moscoso tout en signant les communiquŽs de Maitan et de Mandel n'a pas tout simplement en mme temps protŽgŽ la vie de ses militants ...

 

Comme le reconna”t Daniel Bensa•d plus de trois dŽcennies aprs la bataille, la thŽorie du IXĦ congrs mondial sur la lutte armŽe "venait ˆ contretemps. Les expŽriences de guŽrilla rurales subissaient dŽfaites sur dŽfaites" (Les trotskysmes, coll. Que sais-je, 2002) et les thŽoriciens europŽens de la seconde vague des focos envoyaient les jeunes militants latinos au casse pipe avec un aveuglement sans faille. Cela n'empche pas Bensa•d de persister en indiquant la teneur rŽelle du projet de Maitan et de Moscoso :

"Mme s'il s'est avŽrŽ erronŽ, le projet de Santucho [il s'agit d'un dirigeant guerillŽriste argentin du PRT-ERP ou PRT-Combatiente] comportait un noyau rationnel. Il s'agissait de reprendre en charge celui du Che Guevara qui n'aurait gure de sens s'il s'Žtait agi de rŽpŽter en Bolivie l'expŽrience cubaine. L'idŽe plus ambitieuse Žtait de crŽer un foyer de lutte continental au carrefour de l'Argentine, du PŽrou, du BrŽsil, du Chili. D'o la composition bolivarienne de la guŽrilla du Che et le lieu choisi pour sa prŽparation. Dans ce contexte, le PRT-Combatiente et la section bolivienne, dont les militants bŽnŽficiaient, non sans pression, d'une prŽparation militaire ˆ Cuba, pouvaient jouer un r™le d'autant plus actif que Tucuman [berceau des activitŽs de Santucho] est proche de la frontire avec la Bolivie."

C'est donc entendu : le projet fou, certes marquŽ de la conscience "bolivarienne" de l'unitŽ des pays concernŽs, mais Žtranger ˆ tout mouvement rŽel de la classe ouvrire et de la paysannerie, nŽ probablement dans le cerveau du Che et de Jorge Ricardo Masetti au dŽbut des annŽes 1960, est celui-lˆ mme que poursuivaient Livio Maitan depuis l'Europe et, sur le terrain, Hugo Gonzales Moscoso (Bolivie, sans doute avec le plus de nuances) et Mario Santucho (Argentine). Au passage, admirons les mots de D.Bensa•d : les militants allaient s'entra”ner ˆ Cuba, "non sans pressions". Que veut-il dire ? Le seul sens possible, ce sont des pressions pour entrer dans les services secrets cubains, voire ˆ l'intŽrieur de ceux-ci dans les services soviŽtiques. Ce projet continuera au delˆ mme du coup d'Etat chilien, en dehors du temps et de l'espace et plus ou moins l‰chŽ par les Cubains, mais conduisant des dizaines de jeunes gens courageux au sacrifice, dans la Junte de coordination rŽvolutionnaire formŽe en 1972 entre le MIR chilien, le PRT-ERP argentin (qui dŽclare "quitter la IVĦ Internationale" en 1973 : c'est alors que le SU fait mine d'apprendre qu'en ... 1968 il avait applaudi l'invasion des chars russes en TchŽcoslovaquie ! ) et les Tupamaros uruguayens, ralliŽe par les restes de l'ELN bolivienne.

 

Pendant ce temps la lutte des classes, la vraie, la "classique", celle des travailleurs eux-mmes, a repris le dessus en Bolivie.

 

Chapitre V.

Nous y voila : les soviets, l'armement, la prise du pouvoir ...

 

De la crise de l'Etat ˆ l'irruption des masses, premier temps.

 

La dictature de Barrientos malgrŽ les flots de sang qu'elle a fait couler n'est pas parvenue ˆ briser la rŽsistance ouvrire et sociale. Tout au long de l'annŽe 1968, en Žcho ˆ ce qui se passe dans le monde entier, la jeunesse Žtudiante, les enseignants, et aussi les secteurs industriels ˆ la fin de l'annŽe, rŽalisent grves et manifestations. Paralllement le pouvoir d'Etat entre dans une crise profonde pour laquelle l'affaire de la liquidation de Che Guevara a ŽtŽ, sinon un dŽtonateur, du moins un accŽlŽrateur. Le choix de l'assassinat extralŽgal (dans un pays o la peine de mort est soi-disant abolie ! ) avec ses implications internationales et, aspect auquel le rŽgime n'avait pas dž penser, ses effets sur l' "image" de la Bolivie, ont ŽtalŽ au grand jour la servilitŽ des groupes armŽs de l'appareil d'Etat envers les Etats-Unis. A rebours de ses dŽclarations nationalistes, de ses rŽfŽrences aux "bonnes traditions " du vieux MNR, et de ses promesses aux paysans et ˆ une partie de la petite-bourgeoisie, le rŽgime de Barrientos para”t s'orienter vers un statut de semi-colonie ouverte de l'AmŽrique du Nord, et ceci plonge bourgeoisie nationale et appareil d'Etat dans une crise sŽvre. Le Che n'est pas parvenu ˆ faire de la Bolivie un second Vietnam mais le sentiment de glisser vers un statut du type de celui du Sud-Vietnam angoisse bourgeoisie nationale et appareil d'Etat.

La fuite du ministre de l'IntŽrieur Antonio Arguedas, l'homme qui a transmis les ordres du Pentagone d'assassiner le Che mais aussi CŽsar Lora, vers le Chili en juillet 1968, parce que cet agent dŽclarŽ de la CIA avait envoyŽ ... ˆ Castro le Journal du Che est un Žpisode marquant et occulte de cette crise des sommets de l'Etat (deux ans aprs il fera rŽcupŽrer par un ami les mains du Che, qu'il avait fait couper et qu'il conservait dans du formol dans une cache sous son lit, pour les faire envoyer aussi ˆ Castro ! ). O l'on apprend d'ailleurs que ce fameux ministre assassin est un ancien membre ... du PIR puis du PC qui l'aurait infiltrŽ dans le MNR ˆ partir duquel il fit carrire ... N'Žtait-il agent que de la CIA ? Abattu en 1973, il n'aura pas le loisir de tout dire !

Fin 1968 la volontŽ de mettre en place l'imp™t agraire unique, sorte de "poll tax" sur les paysans, dont il est question depuis 1963, revient au devant de la scne sous les conseils d'envoyŽs nord-amŽricains, et produit les premiers craquements dans les organisations paysannes intŽgrŽes ˆ l'Etat, avec la formation d'une ConfŽdŽration ou Bloc Paysan IndŽpendant (BIC, Bloque Campesino Independente).

En avril 1969 Barrientos meurt dans un accident d'avion, dans des circonstances louches. Son vice-prŽsident, Salinas, le remplace, mais la crise ne fait que s'aggraver.

 

Par un coup d'Etat (septembre 1969) le commandant en chef Ovando tente d'y mettre un terme par un changement de cap : se sortir de la dŽpendance rŽelle et apparente la plus totale envers Washington est devenu la condition du renforcement de l'Etat bourgeois. Ovando annonce sĠtre dotŽ dĠun Ç Mandat rŽvolutionnaire È au refrain connu : ni capitalisme, ni socialisme, Bolivie dĠabord É

Le 17 octobre il annonce la nationalisation de la Gulf Oil Company, dans le but d'augmenter la part des profits pŽtroliers revenant ˆ la bourgeoisie nationale, comme cela se passe au mme moment en Irak, Libye, etc. Il organise pour ce faire un grand rassemblement, bien encadrŽ, mais o les participants commencent ˆ lancer des mots-d'ordres indŽpendants. Les propres appuis d'Ovando dans l'appareil d'Etat et la bourgeoisie nationale partent en roue libre : le ministre de l'Energie Quiroga, universitaire dŽmocrate, doit dŽmissionner car il voulait aller plus loin dans les nationalisations, et les milieux chrŽtiens dŽmocrates se divisent avec la formation de courants se rŽclamant de la thŽologie dite de la libŽration.

Le besoin de recouvrir un appui populaire et la pression du mouvement ouvrier aboutissent dans les mois qui suivent ˆ la reconqute progressive des libertŽs dŽmocratiques et syndicales, le pas dŽcisif Žtant franchi en dŽcembre avec la rŽintŽgration des mineurs licenciŽs pour leur combat depuis 1964.

 

C'est un processus de plus en plus actif, dans lequel les militants reviennent chez eux et sur leurs lieux de travail -ceux qui ont survŽcu-, les sections syndicales se reconstituent et, sans attendre les autorisations administratives, vont reprendre leurs locaux. Le POR est trs prŽsent dans cette activitŽ de la classe ouvrire reconstituant ses forces et instaurant elle-mme les libertŽs dŽmocratiques, qui aboutit au congrs de reconstitution publique de la FSTMB en mars, ˆ Siglo XX, symbole vivant, et ˆ celui de la COB fin avril.

L'influence du POR, en particulier dans le congrs de la COB, est visible dans les textes adoptŽs. En fait, la capacitŽ des forces politiques organisŽes intervenant dans la classe ouvrire d'imposer leur orientation les rŽpartit en trois groupes : une grande force molassone, deux partis structurŽs, et des courants extŽriorisŽs.

La grande force toute apparente, mollassonne, est la direction lechiniste qui suit le mouvement, en profite, chevauche, mais dont la perte de crŽdibilitŽ et les coups qu'elle aussi a reus de la rŽpression la placent dans une situation assez confuse.

Les deux forces organisŽes sont le POR et le PCB.

Les lechinistes ont cette fois-ci absolument besoin du PCB pour faire passer la politique de soutien ˆ la bourgeoisie nationale et d'infŽodation ˆ Ovando. Cependant, de nombreux membres du PCB, qui est devenu malgrŽ tout et ˆ la longue un parti comportant de nombreux militants ouvriers dans ses rangs, agissent purement et simplement sur la base de leurs sentiments de classe. Aprs les souffrances subies et dans le cadre de la reconqute pied ˆ pied des droits et libertŽs, la volontŽ d'unitŽ est trs forte et la direction du PCB en tient compte : pas de campagne antitrotskyste, collaboration avec les militants du POR pour reconstituer les syndicats et mme une sorte de course pour ceux qui feront le mieux dans ce sens et reprendront le plus de positions. De plus, les chefs du PCB ont probablement un prestige assez faible envers ses militants : les souvenirs de l'alliance totale avec la droite au temps du PIR, les polŽmiques sur l'assassinat du Che et plusieurs crises rŽcentes ont affaibli le PCB en tant qu'appareil. Cela n'en fait pas un parti stalinien d'un genre "exceptionnel" mais cela explique en partie les Žpisodes, nombreux, de quasi alliance en duo avec le POR qui vont se produire dans la prochaine pŽriode.

Le POR a perdu CŽsar Lora, dont subsiste une vŽritable lŽgende, avec des chansons populaires appelant ˆ le venger : peut-tre aurait il pu, avec cette figure qui a conquis, animŽ de l'intŽrieur la FŽdŽration des mineurs pendant les annŽes difficiles, et qui, ˆ la diffŽrence de son a”nŽ, Žtait mineur lui-mme, avoir quelqu'un ˆ prŽsenter comme dirigeant de la FSTMB -ceci aurait ŽtŽ difficile ˆ empcher- voire mme comme dirigeant de la COB contre Lechin ˆ un moment donnŽ. Ce n'est pas pour rien qu'il a ŽtŽ assassinŽ. Mais le fait d'tre "le parti de CŽsar Lora" apporte un bŽnŽfice au POR auprs des ouvriers.

Les courants extŽriorisŽs sont ceux qui ont misŽ sur la guŽrilla, peu ou prou. Leur aire de recrutement sera surtout l'universitŽ, qui a son importance, mais n'est pas le cÏur de la classe ouvrire. Niant la diffŽrence entre la dictature "fasciste" et le rŽgime militaro-bonapartiste dans lequel les libertŽs dŽmocratiques sont reconquises, les plus obstinŽs d'entre eux s'isolent dramatiquement, nous l'avons vu, avec la guŽrilla de Teonponte. Le POR Combate malgrŽ le fait que H.G.Moscoso se soit tenu ˆ l'Žcart de cette ŽquipŽe suicidaire et ait gardŽ un rŽseau de militants ouvriers, est cette fois-ci absent des processus politiques rŽels qui marquent la classe en tant que classe. Les mao•stes et les "chrŽtiens rŽvolutionnaires" sont nettement moins "extŽriorisŽs" que les prŽcŽdents bien qu'ils subissent partiellement le mme phŽnomne.

 

Au congrs de Siglo XX est adoptŽ un texte curieux, car c'est en grande partie un patchwork de passages rŽdigŽs par le POR et de passages rŽdigŽs par le PCB, souvent contradictoires. Le POR a votŽ contre tel ou tel passage lors des votes par sections du texte, puis pour l'ensemble du texte. Il sert de base au document adoptŽ par le IVĦ congrs de la COB. Il comporte cependant un passage qui constitue une avancŽe importante sur un point essentiel. AvancŽe pour le POR aussi, qui implicitement dŽs 1953 et explicitement au moins depuis 1963 dans les Žcrits historiques de Guillermo Lora a reconnu que le soutien critique au gouvernement en 1952 avait ŽtŽ une grave erreur, mais qui cette fois, alors que de nouveaux grands moments de la lutte des classes s'annoncent, fait passer ce bilan au niveau de la COB, ce qui est important pour le proche avenir. Certes, d'autres passages le contredisent plus ou moins, mais ils sont beaucoup moins clairs. Le voici :

Ç L'expŽrience de 1952-1964 nous enseigne qu'une rŽvolution, pour tre victorieuse, ne doit pas s'arrter, mais se poursuivre jusqu'ˆ la fin, et que le problme dŽcisif est de savoir quelle classe sociale contr™le le pouvoir. Le soulvement insurrectionnel des masses ne suffit pas, il faut dŽfinir qui assume la direction de ce soulvement. La participation hŽro•que de la classe ouvrire aux Žvnements du pays est en soi insuffisante, ce qui importe, c'est la forme que prend cette participation et si elle s'effectue derrire ses propres dirigeants et au compte de ses propres objectifs. Il est nŽcessaire enfin que la classe ouvrire conquire l'hŽgŽmonie dans le cours de la lutte, attirant ˆ ses c™tŽs les masses des campagnes et de larges secteurs populaires et urbains.

Le problme qui se pose au prolŽtariat bolivien est de se constituer en une puissante force sociale et politique indŽpendante et d'intervenir dans la brche ouverte par les expŽriences nationalistes et dŽmocratiques pour conquŽrir le pouvoir. En ce sens, les travailleurs rejettent toute possibilitŽ de retour au "co-gouvernement", expŽrience nŽgative qui a fermŽ ˆ la classe ouvrire la voie de la conqute du pouvoir, et qui, en permettant ˆ la petite-bourgeoisie de contr™ler et de freiner la classe ouvrire, a perdu tout prestige auprs des travailleurs dans la mesure o il signifiait la trahison et le rejet du r™le historique du prolŽtariat. È

 

Le paradoxe de ce congrs est que tout en votant une telle motion il a rŽŽlu Lechin ˆ sa tte. Les informations donnŽes dans la thse de Jean-Baptiste Thomas permettent de se reprŽsenter la faon dont les choses se sont passŽes. Lechin s'est livrŽ prŽalablement, dŽs le discours d'ouverture et prenant tout le monde de court, ˆ un extraordinaire mea culpa, illustration flagrante de cette "hypocrisie" inconsistante que lui incrimine Guillermo Lora, confessant la main sur le cÏur qu'il avait eu tort de participer aux gouvernements MNR, tort d'accepter que la nationalisation des mines en 1952 se fasse avec indemnisation, tort d'avoir soutenu les plans de stabilisation Žconomique des annŽes 1950 et 1960. S'ensuivent onze heures de feu continu sur Lechin, de la part de toutes les forces politiques autres que le PRIN et pas toujours de faon bien sincre : AndrŽs Solis Rada du syndicat des Travailleurs de la presse qui se montre trs sŽvre -mais son syndicat vient seulement de rejoindre la COB et de dŽclarer rallier le mouvement ouvrier, ce qui pouvait laisser sceptique des dŽlŽguŽs-, Cirlo Jimenez du PC-ml, qui attaque probablement Lechin sur un de ses exploits les plus fumeux -une rŽception officielle ˆ Taiwan par son "ami" Tchang Ka•chek ! -, le dirigeant de la fraction des mineurs reconstituŽe du POR Filemon Escobar, et le mineur membre du PCB Simon Reyes. La salle en a marre, les dŽlŽguŽs bavardent, tout ces chefs engueulent Lechin sans proposer personne contre lui, et finalement il est rŽŽlu de manire inespŽrŽe : aprs la crucifixion, la rŽsurrection !

Beaucoup commentent : "ah ... si nous avions eu CŽsar Lora." De l'avis gŽnŽral, seul CŽsar Lora pouvait prendre la place de Juan Lechin Oquendo. Dans ses meurtres, la bourgeoisie sait viser. CŽsar Lora et Isaac Camacho ont manquŽ au POR, ˆ la classe ouvrire et ˆ la rŽvolution en 1969-1971 comme Rosa Luxembourg et Karl Liebknecht en Allemagne en 1919-1923.

 

Paralllement au congrs de la COB ˆ La Paz s'est tenu un "congrs de la jeunesse universitaire" ˆ Oruro. Une Žquipe de militants du POR avec Victor Sosa, Benigno Ojeda et Alfredo Rojas y obtient la majoritŽ. Fondant la CUB, ConfŽdŽration Universitaire Bolivienne, le congrs reprend ˆ son compte les Thses du IVĦ congrs de la COB en y ajoutant une rŽsolution finale comportant un appel aux "Etats-Unis socialistes d'AmŽrique latine".

A propos de ce dernier thme, le congrs de la COB a adoptŽ une rŽsolution internationale ˆ part qui reprend aussi l'expression d' "Etats-Unis socialistes d'AmŽrique latine" comme forme de "l'unitŽ latino-amŽricaine", et qui explique, de manire trs schŽmatique, que c'est dans le cadre national que se fera la rŽvolution, mais au niveau mondial que se fera le passage au socialisme. Position confuse qui laisse entendre que la victoire rŽvolutionnaire dans un seul pays est possible, et qui peut cohabiter avec la conception "stalinienne de gauche" de la formation et de l'augmentation graduelle du nombre d' "Etats ouvriers" dans le monde.

 

A l'universitŽ de La Paz ˆ partir de la facultŽ de Droit se dŽploie depuis mars un vaste mouvement Žtudiant, qui s'oriente vers la prise de contr™le de l'universitŽ. Il ne s'agit pas du tout -mme si certains l'ont prŽsentŽ et peut-tre vŽcu ainsi- de la formation d'une "base rouge" ou d'un "focos" Žtudiant, comme le voulait la mode gaucho-guŽvariste, mais d'une forme de contr™le visant ˆ dŽloger les reprŽsentants de l'Etat bourgeois, des intŽrts privŽs et de l'Eglise, qui annonce ce que la classe ouvrire entreprendra l'annŽe suivante. Les directions dŽmocrates-chrŽtiennes des instances professorales et estudiantines sont les unes aprs les autres destituŽes par des assemblŽes gŽnŽrales d'enseignants et d'Žtudiants -ces derniers Žtant la force motrice- qui Žlisent ˆ leur place un "ComitŽ Central RŽvolutionnaire" appelŽ ˆ gŽrer l'universitŽ.

 

De la crise de l'Etat ˆ l'irruption des masses, second temps.

 

Le 6 octobre 1970 un triumvirat militaire, mŽcontent de ce dŽveloppement indŽpendant du mouvement ouvrier et Žtudiant qui n'Žtait pas voulu, renverse Ovando, qui cherchait pourtant lui mme depuis quelques semaines ˆ rŽaffirmer "l'autoritŽ de l'Etat et de l'armŽe" -et de l'Eglise- devant la menace d'anarchie montante (ˆ cette pŽriode de rŽaction finale d'Ovando correspond, chronologiquement, le fiasco meurtrier de la guŽrilla de Teoponte). Contre le triumvirat quelques dizaines d'officiers issus du MNR se regroupent autour d'un gŽnŽral hors cadre, Juan Torres, et s'emparent de la base aŽrienne de El Alto, o les militaires les plus compŽtents et instruits que sont les aviateurs se sont ralliŽs ˆ eux. Des combats semblent ˆ l'ordre-du-jour entre cette aile trs minoritaire de l'armŽe et ceux qui ont pris le pouvoir.

Pendant ce temps, alertŽs, les reprŽsentants de huit organisations politiques "de gauche", les unes relevant du mouvement ouvrier, les autres du nationalisme bourgeois radical, se rŽunissent ˆ l'universitŽ barricadŽe de La Paz, la UMA, et se constituent en "Commandement politique de la classe ouvrire et du peuple"'. Ces partis sont :

-le POR, avec Lora.

-le PCB,

-le PRIN lechiniste,

-le PC-ml,

-la "dŽmocratie chrŽtienne rŽvolutionnaire" (ou PDCR, "Parti DŽmocrate ChrŽtien RŽvolutionnaire") dont certains ŽlŽments viennent de prendre part ˆ la guŽrilla de Teoponte, qui reprŽsente le courant chrŽtien fascinŽ par le castro-guŽvarime.

-le groupe Espartaco, proche des prŽcŽdents, issu du MNR : dŽbut juillet 1971 dans l'AssemblŽe populaire ils fusionneront pour crŽer le MIR, Mouvement de la Gauche RŽvolutionnaire, inspirŽ du MIR chilien mais moins large.

-le FARO, scission apparemment de gauche du PRIN, se rŽclamant du marxisme et qui a des contacts avec l'Internationale socialiste.

-et ce qui reste du MNR, ˆ savoir sa direction locale de La Paz, en conflit avec la direction officielle de Paz Estenssoro, qui est restŽe ˆ Lima.

Le Commandement politique est prŽsentŽ dans la plupart des sources et des Žtudes sur cette pŽriode, comme ne comportant que des partis et pas de syndicats, tout en se situant dans le cadre des textes du IVĦ Congrs de la COB qui sont considŽrŽs comme unifiant tout le monde. Jean-Baptiste Thomas parle toutefois de la prŽsence de syndicats ˆ sa crŽation, du r™le des universitaires et des Žtudiants, et du Syndicat des travailleurs de la presse. On notera l'absence de ceux qui ont dŽcidŽ que tout passerait par un focos : ELN ... et POR Combate.

Dans le rŽcit de Lora (Bolivie : de l'AssemblŽe populaire au coup d'Etat fasciste, premiers chapitres traduits dans F. et C. Chesnais), il en donne la description initiale que voici : Ç En rŽalitŽ, ce commandement agissait comme un parlement populaire et personne ne pensait alors qu'il pouvait prendre des dŽcisions et encore moins les appliquer. È Les responsables prŽsents sont peu confiants dans leurs propres forces. Ils dŽcident de lancer un appel ˆ la grve gŽnŽrale pour la dŽmission du triumvirat militaire -un Ç saut dans le vide È, personne n'escomptant la victoire -pas plus Lora que les autres, mais il sait qu'il faut parfois appeler au combat sans espoir de vaincre ...

 

Sauf que cette fois-ci ... c'est la victoire. La grve est bien gŽnŽrale et les manifestations massives, la petite-bourgeoisie urbaine qui ne veut plus de dictature s'y joignant elle aussi. Le gŽnŽral Torres alors se proclame prŽsident et se fait ovationner au balcon de la place Murillo. Cependant les ovations se transforment progressivement en slogans, et les slogans sont : "Les ouvriers au pouvoir, les militaires dans les casernes, les gorilles au poteau" (dĠaprs Jean-Baptiste Thomas qui cite les mŽmoires du ministre de l'IntŽrieur de Torres, Gallarda Lozada). Torres en mme temps nŽgocie la reddition des putschistes -et leur garantit l'impunitŽ totale, et la prŽservation intŽgrale de l'armŽe putschiste et gorilliste. Ce "militaire de gauche" se retrouve au pouvoir, essentiellement par un effet induit de l'action des masses urbaines, qui sont repassŽes ˆ l'action, et n'ont ˆ aucun moment agi en coordination avec le secteur de l'armŽe qui l'a promu.

 

Le "Commandement politique de la classe ouvrire et du peuple" responsable de cette situation sans l'avoir espŽrŽ, se rŽunit pour discuter de son attitude envers le gŽnŽral Torres et le gouvernement qu'il s'apprte ˆ constituer.

PCB et MNR appellent au soutien inconditionnel ˆ Torres. Tout le monde, dans le "Commandement politique", y compris Lora, avait d'abord envisagŽ sŽrieusement que Torres ou les aviateurs se trouvant en pŽril distribueraient des armes, mais ils n'en ont rien fait.

Par contre Torres propose le quart des ministres au "Commandement politique" -ce qui indique que le pouvoir considre celui-ci comme la reprŽsentation politique de la classe ouvrire et de la petite bourgeoisie radicale et qu'il faut l'intŽgrer, comme les "ministres ouvriers" en 1952. Le PCB flanquŽ du MNR dit qu'il faut accepter, Lechin intervient dans ce sens aprs une rencontre avec Torres le 7 octobre ˆ 18h, en compagnie du dirigeant PC Simon Reyes, mais ils hŽsitent ˆ y aller seuls de peur de se discrŽditer.

Torres propose alors carrŽment plus de la moitiŽ des ministres. Il semble probable, en recoupant la lecture des diffŽrents rŽcits auxquels j'ai pu accŽder, mais pas absolument certain, que le POR a d'abord dŽfendu le rejet pur et simple de la proposition en se rŽfŽrant au mandat du IVĦ congrs de la COB, mais est restŽ isolŽ sur sa position.

Il choisit alors de prendre part au dŽbat sur les conditions d'une Žventuelle participation gouvernementale et contribue ˆ une surenchre de conditions : ministres choisis en commun par le Commandement politique et pas par le prŽsident, ayant un mandat impŽratif et rŽvocables ˆ tout instant, flanquŽs de commissaires politiques, propositions d'une liste de 24 personnalitŽs "secondaires" comme ministres, les leaders connus en Žtant exclus. Les conciliabules durent 20 heures d'affilŽe.

Que se serait-il passŽ si Torres avait acceptŽ toutes ces conditions ? Mais il retire son offre en expliquant que les gŽnŽraux feraient un nouveau putsch en l'accusant de s'tre livrŽ au communisme, tout en ayant expliquŽ simultanŽment aux dits gŽnŽraux que s'ils ne s'alignaient pas derrire lui, il formerait un gouvernement rouge ...

De l'avis gŽnŽral, c'est la manire dont le POR ˆ "manÏuvrŽ" qui a interdit cette fois-ci la rŽŽdition d'un "co-gouvernement". Selon une analyse rapportŽe par J.B. Thomas, (Eduardo Fioravanti, L'esperianza della Assemblea Popolare in Bolivia, Jaca Books, Milan, 1973) la pression des masses n'aurait pas suffi, car il y avait vacillation et tentation devant les propositions faites. Remarquons pourtant que la manÏuvre victorieuse du POR a consistŽ ˆ multiplier les conditions pour aller au gouvernement, et pas au fait de refuser tout net d'y aller. Par la suite, staliniens, lŽchinistes, dŽmocrates et nationalistes de gauche le lui reprocheront violemment, affirmant qu'ainsi il affaiblissait le gouvernement et aidait la rŽaction fasciste. Mais commence alors, jusqu'au 23 aožt, une phase o le POR est ˆ l'initiative de toutes les innovations politiques ˆ l'Žchelle nationale.

Il n'y aura donc pas, cette fois-ci, de "co-gouvernement" (seul l'un des partis du "Commandement" en brise l'unitŽ pour rejoindre le gouvernement, le FARO, ce qui a pour effet de lui saper toute base sous les pieds). Par contre le Commandement politique, Žtant donnŽ la place que lui ont donnŽ les masses et, d'une certaine faon, Torres lui-mme, ne peut plus se disperser et doit se maintenir. Le POR lui propose l'adoption d'une plate-forme revendicative en 17 points -dont je n'ai pas trouvŽ le texte- qui est adoptŽe.

Le sous-titre de Masas du 20 octobre est : "Le gouvernement Torres n'est pas celui des travailleurs." La bataille politique commence.

 

Le moment de prendre l'initiative.

 

Le 10 janvier 1971, Torres appelle les masses ˆ l'aide : il y aurait un complot fasciste et gorilliste. De manire prŽcise sur ce coup lˆ, ce n'est pas trs clair. Lora Žcrit : "Droite et gorilles n'ont pas cessŽ de conspirer mais il arrivait aussi que le gouvernement annonce la dŽcouverte de complots trs anodins pour obliger certains syndicats ˆ l'appuyer." En occurrence l'annonce produit une grande mobilisation, et la FSTMB sur impulsion du POR a fait descendre environ 3000 mineurs ˆ La Paz, brandissant vieux fusils et b‰tons de dynamite. Torres tente de les haranguer mais il est couvert de huŽes. Selon Masas du 18 janvier les mots dĠordre des mineurs sont : "Le socialisme et non le rŽformisme bourgeois ! Oui au gouvernement ouvrier et paysan ! Non au Front populaire capitulard et tra”tre ! " Dans son rŽcit ˆ la fois trs politique et trs vivant, Lora donne des mots dĠordre plus courts et plus simples : "Gouvernement ouvrier ! Vive le socialisme ! Fusillez les gorilles ! DŽsarmement de l'armŽe ! ". J.B Thomas cite encore ce mot dĠordre mentionnŽ dans Masas  : "Assez de promesses, des armes ! " Le compte-rendu des faits est toujours un enjeu : Lora peste contre les reportages des "chrŽtiens de gauche" qui taisent l'exigence d'un gouvernement ouvrier par les manifestants !

Le lendemain, une manifestation sans doute beaucoup plus nombreuse des ouvriers des usines de La Paz reprend certains mots dĠordre des mineurs, Torres s'adresse ˆ eux et leur dit "Si c'est le socialisme que vous voulez, alors nous ferons le socialisme !", il est sifflŽ et couvert.

Quelques jours plus tard, le 14 janvier, Torres prend un dŽcret instaurant la "co-participation ouvrire paritaire" dans les deux sociŽtŽs nationales, la COMIBOL (mines) et la YPFB (pŽtrole). Les compagnies sont gŽrŽes paritairement par les reprŽsentants syndicaux et les techniciens et administrateurs, le tout avec un droit de veto au reprŽsentant de l'Etat qui prŽside les conseils d'administration. C'est sans doute cela, le "socialisme" annoncŽ !

Ce dŽcret est bien accueilli par les travailleurs du pŽtrole qui n'ont jamais connu de cogestion ni de contr™le ouvrier comme les mineurs. En outre il semble que leurs syndicats, fondŽs et dominŽs par les ingŽnieurs, techniciens et cadres, aient ŽtŽ tout disposŽs ˆ gŽrer la YPFB. Par rapport aux syndicats des mineurs, ils ont une image de "bourgeois" qui rappelle un peu celle des syndicats "de droite" de la sociŽtŽ vŽnŽzuelienne des pŽtroles qui s'Žtaient opposŽs au rŽgime de Chavez au dŽbut des annŽes 2000.

Par contre le dŽcret est rejetŽ dans les centres miniers, avec un sžr instinct de classe, comme un pige visant ˆ associer les syndicats ˆ la gestion et ˆ leur en faire retomber la responsabilitŽ sur le dos, dans un cadre qui reste contr™lŽ par le marchŽ mondial dominŽ par l'impŽrialisme et cadrŽ par l'Etat du capital. Commence alors le mouvement qui va revendiquer la "co-participation ouvrire majoritaire ˆ la COMIBOL".

 

Le rapport entre les masses et ce gouvernement en est-il au stade o il faudrait appeler ˆ son renversement, ce qu'une avant-garde des travailleurs et des couches impatientes envisagent ouvertement ?

Non, pas tout ˆ fait -tout est dans ce "pas tout ˆ fait" ! - car, premirement les travailleurs ne savent pas encore quoi mettre ˆ la place, deuximement la question de la menace gorilliste est prŽsente et dans ces conditions elle fait sans arrt pression pour soutenir, ou du moins chercher une entente, avec Torres, et troisimement parce que les rythmes sont diffŽrents entre secteurs de la population, comme le montre le dŽcalage entre syndicats du pŽtrole et des mines, et surtout le fait majeur que la paysannerie, majoritaire, est encore peu fort peu mobilisŽe.

Mais la situation nŽcessite d'avancer, et le POR dŽcide de proposer au Commandement politique de se transformer en un organe plus affirmŽ et plus Žtendu ˆ la base, qui sera de fait l'expression du front unique ouvrier, "noyau du front unique anti-impŽrialiste" mais non identique ˆ lui (c'est lˆ l'interprŽtation de l'OCI, elle me para”t juste, nous verrons plus loin que l'idŽe que s'en faisait le POR Žtait un peu diffŽrente). Cette proposition est d'abord combattue par le PCB et le PRIN d'une part, qui disent que cela risque d'aller ˆ l'encontre du soutien nŽcessaire ˆ Torres, et par le PC-ml mao•ste d'autre part selon lequel au contraire ce serait une Žtape trop longue, entretenant les illusions, et empchant le passage ˆ l'insurrection gŽnŽralisŽe immŽdiate -dont il n'est pas trs clair si elle doit aboutir ˆ la prise du pouvoir ou ˆ la "guerre populaire prolongŽe". DŽcision est cependant prise, le PCB s'y ralliant, de transformer le Commandement politique en une structure plus large qui se rŽunirait le 1Ħ mai.

L'idŽe centrale est que l'organisme ainsi crŽŽ apparaisse comme la base possible de la formation d'un vŽritable gouvernement ouvrier et paysan. Ce qui signifie donc crŽer les conditions, non encore rŽunies, d'un double affrontement futur dont il est encore impossible de dire dans quel ordre et combinaison il va se prŽsenter : le renversement du gouvernement et la destruction de l'armŽe. Masas du 8 mars explique que "le dŽveloppement de l'AssemblŽe populaire en tant que pouvoir ouvrier ne signifie rien moins que la destruction de son gouvernement [de Torres]."

 

L'AssemblŽe populaire.

 

Le texte distribuŽ en tract et diffusŽ dans la presse qui rŽsulte du dŽbat dans le Commandement politique est un texte de compromis, mais o les passages rŽdigŽs par le POR dominent trs largement. L'appellation "assemblŽe populaire" elle-mme ne semble pas avoir ŽtŽ voulue par le POR, qui dans Masas du 15 fŽvrier parle d'un "organisme ˆ caractŽristiques soviŽtiques dŽfectueusement appelŽ assemblŽe populaire." On ne sait pas si le POR a proposŽ ou non un autre nom -peut-tre "assemblŽe-soviet". Dans ce texte le Commandement politique, d'une manire un peu confuse, annonce qu'il se transforme en AssemblŽe populaire et en mme temps que l'AssemblŽe populaire est convoquŽe pour le 1Ħ mai ˆ La Paz :

" ... ni ˆ ses c™tŽs, ni au dessus, n'existeront des organisations ayant plus de pouvoir qu'elle sur les masses boliviennes." Elle est dŽfinie comme "un front anti-impŽrialiste rŽvolutionnaire dirigŽ par la classe ouvrire, laquelle contr™le 60% des dŽlŽguŽs."

 

Deux autres documents, moins diffusŽs, sont adoptŽs pour organiser la chose.

La Charte constitutive explique que pour exercer le pouvoir des masses populaires, la rŽfŽrence pour la manire de s'organiser doit tre l'expŽrience de la COB ˆ ses tout dŽbuts, en avril 1952. L'AssemblŽe populaire cependant, est-il Žcrit, ne dŽtient pas le pouvoir lŽgislatif, l'assimiler ˆ un parlement serait faire croire aux masses qu'elles sont dŽjˆ au pouvoir, ce qui n'est pas le cas. L'autre raison pour laquelle il ne faut pas l'assimiler ˆ un parlement tient ˆ la nature du parlementarisme bourgeois, ˆ savoir que "La rŽalitŽ dŽmontre que l'unique pouvoir effectif est l'ExŽcutif" et que le parlementarisme n'est toujours qu'une "scne de thމtre".

Par contre, est-il dit dans le projet de Statuts, "Toutes les dŽcisions de l'AssemblŽe populaire ont un caractre exŽcutif et leur exŽcution est impŽrative de la part des organisations qui en sont membres : celle-ci se fait par les mŽthodes propres de la classe ouvrire." idŽe que l'on retrouve dans la Charte : "L'AssemblŽe populaire exŽcutera ses dŽcisions, en ayant recours aux mŽthodes propres de la classe ouvrire, et au premier chef ˆ la mobilisation et ˆ l'action directe des masses." Ou encore : elle a pour but " ... de trouver une solution aux problmes nationaux et d'utiliser ses forces pour exŽcuter ses dŽcisions."

 

Tout en se dŽfendant d'tre un parlement, il est ˆ noter que l'AssemblŽe populaire va se rŽunir dans les locaux du parlement, qui n'a jamais jouŽ de r™le important depuis des dŽcennies et qu'Ovando a dissous (dŽjˆ le IVĦ congrs de la COB s'Žtait rŽuni dans ces locaux).

Le PRIN, soutenu par le MNR avant son Žviction, avait proposŽ contre le projet proposŽ par le POR une transformation -assez Žnigmatique dans ses modalitŽs- du Commandement politique en "Parlement", et que l'AssemblŽe populaire ait pour r™le de rŽdiger une constitution qui serait ensuite soumise ˆ rŽfŽrendum.

Le PCB de son c™tŽ dŽfendait une conception de l'AssemblŽe populaire comme une sorte de chambre consultative devant conseiller, aider et pressionner le gouvernement.

Au niveau des appareils politiques, la position du POR n'Žtait en rŽalitŽ pas majoritaire, mais elle avait l'appui de la masse et de tous ceux, dans tous les partis, pour qui tout simplement l'AssemblŽe populaire devait tre un instrument de mobilisation, de lutte et de pouvoir populaire, et l'absence de coalition entre PRIN et PCB a facilitŽ sa percŽe, la direction du PCB dŽcidant en dernire extrŽmitŽ de soutenir le projet du POR.

 

Le 23 avril Torres fait savoir que l'AssemblŽe populaire est illŽgale, ce qui lui vaut une dŽclaration affirmant que celle-ci n'a pas besoin d'tre lŽgalisŽe par lui, Žtant elle-mme source de pouvoir.

La prŽtention ˆ exercer le pouvoir, prendre des dŽcisions et les appliquer est clairement affirmŽe. LĠambigu•tŽ voulue consiste ˆ dire que l'AssemblŽe populaire va exercer un pouvoir, sans dire qu'elle veut prendre le pouvoir. Pour le POR c'est l'Žtape suivante que les autres composantes politiques chercheront ˆ combattre. Par contre il est dit explicitement que c'est dans la mesure o les masses s'organiseront dans son cadre et se mobiliseront que l'AssemblŽe populaire exercera ou non un pouvoir effectif, dans une "dualitŽ de pouvoir".

Cette formule sort de l'histoire de la rŽvolution russe de 1917 : la dualitŽ de pouvoir c'est la cohabitation agitŽe des soviets d'ouvriers, de paysans et de soldats et du gouvernement provisoire, qui a ŽtŽ tranchŽe en octobre par l'Žlimination de ce dernier, consŽquence de la conqute de l'hŽgŽmonie politique par les bolcheviks dans les soviets. En Bolivie en 1971 elle signifie qu'il va y avoir deux pouvoirs : le gouvernement Torres et l'AssemblŽe populaire. Naturellement il pourrait arriver, selon les orientations politiques des diffŽrents courants prŽsents dans l'AssemblŽe, les rŽsultats de leurs luttes et de leurs compromis, et la mobilisation des masses, qu'elle se retrouve ˆ la remorque de Torres ou qu'elle rŽŽdite avec lui une autre forme de "co-gouvernement". C'est d'ailleurs ainsi que l'entendent les lechinistes et le PCB. Mais ce n'est pas ce qu'annoncent les textes qui l'impulsent sur proposition du POR. Ils disent en fait trs peu de choses du gouvernement : juste que l'AssemblŽe sera indŽpendante, ne demandera pas de "prŽsŽance", mais ne sera pas neutre, soutenant les mesures rŽvolutionnaires, agissant avec l'ExŽcutif contre fascisme et impŽrialisme, s'opposant ˆ lui sur ses mesures antipopulaires. On peut voir lˆ du "soutien critique", mais on peut aussi y voir l'affirmation d'un organisme prt ˆ devenir le pouvoir, car se constituant en tant que pouvoir.

 

Enfin, vŽritable verrouillage politique proposŽ par le POR et approuvŽ lui aussi, ce qui surprit pas mal de monde, par le PCB, suite ˆ quoi le Commandement politique ne pouvait que l'adopter quelles que soit les arrires pensŽes des uns et des autres, l'AssemblŽe fait sienne les Thses du IVĦCongrs de la COB (qui comprennent le refus du co-gouvernement et donc de toute participation ministŽrielle) et les organisations membres doivent les faire leurs, avec une ratification Žcrite dans le cas des partis politiques, dont l'admission, sur la base de textes entirement publics, doit tre approuvŽe par les deux tiers des membres.

Cette dŽcision entra”ne l'exclusion prŽalable de l'AssemblŽe populaire du FARO, qui avait dŽjˆ quittŽ le Commandement politique, et surtout du parti symbole du nationalisme bourgeois, le MNR, et elle ferme la porte ˆ la Gauche phalangiste (a existe ! ). L'exclusion du MNR se produit le 19 avril. Le secteur ouvrier du MNR ˆ La Paz, quittant ce parti, est tolŽrŽ sous le nom de "Commandement ouvrier" (Comando laboral). De fait les partis bourgeois sont exclus.

 

L'AssemblŽe populaire convoquŽe pour une sŽance publique ˆ partir du 1Ħ mai au sige du Parlement ˆ La Paz aurait en principe 218 membres rŽpartis en 3 et en fait en 4 groupes.

Les syndicats ouvriers dŽlŽgueront 19 membres pour la COB : 7 pour la direction nationale, 4 pour l'union locale de La Paz, 8 pour les unions dŽpartementale de provinces. Les fŽdŽrations syndicales ouvrires (qui constituent la COB par ailleurs mais qui sont directement reprŽsentŽes ˆ l'AssemblŽe populaire) dŽlguent 4 membres chacune : FSTMB, Industrie, Transports-Energie-Communications, B‰timent, Meunerie-Boulangerie, Imprimerie, PŽtrole. Ce sont lˆ des reprŽsentants choisis par les organisations syndicales, au nombre de 47.

Mais s'y ajoute, pour chacune des fŽdŽrations, un certain nombre de dŽlŽguŽs Žlus en assemblŽes gŽnŽrales directement : 1 dans l'Imprimerie, 8 dans le PŽtrole, 9 dans le B‰timent, 13 dans les Transports-Energie-Communication, 20 dans l'industrie et 34 chez les Mineurs, soit 85 dŽlŽguŽs d'assemblŽes gŽnŽrales ou, dans le cas des professions nationales peu concentrŽes, d'assemblŽes de dŽlŽguŽs de bureaux, sections ou chantiers.

Un point n'est pas trs clair : ˆ savoir si ces assemblŽes gŽnŽrales rŽunissent tous les travailleurs ou seulement les syndiquŽs. Au moins dans le cas des mineurs, nous savons que cela revient au mme et que leurs assemblŽes ont tendance, par le biais des femmes et des professions connexes ˆ la mine, ˆ s'Žtendre ˆ toute la population de leur centres.

Ces deux groupes forment la premire catŽgorie statutaire de dŽlŽguŽs, celle des "organisations ouvrires".

La seconde catŽgorie (52 membres) est celle des "organisations de la classe moyenne" dont une majoritŽ sont des reprŽsentants de syndicats de salariŽs dans le fonctionnariat ou l'aristocratie ouvrire : 8 chauffeurs, 5 universitaires -sans doute Žlus directement par les assemblŽes de professeurs-, 4 instituteurs urbains, 3 employŽs de banques, 2 instituteurs ruraux et 2 journalistes, et 1 reprŽsentant pour chacune des catŽgories suivantes : tŽlŽcommunications, santŽ, agents des universitŽs, employŽs de l'Etat, du commerce, des municipalitŽs, de l'h™tellerie, de la radio-tŽlŽvision, des instituts de formation professionnelle.

S'y ajoutent les Žtudiants : 14 reprŽsentants de leur "ComitŽ Central RŽvolutionnaire" qui seront Žlus directement par les assemblŽes gŽnŽrales, 4 reprŽsentants de la CUB, un lycŽen reprŽsentant une "ConfŽdŽration Nationale des Etudiants du Secondaire".

Les professions libŽrales : 3 artisans, 1 reprŽsentant des artistes et Žcrivains -c'est Alandia Pantoja, le vieux peintre muraliste membre du POR-, 1 des cinŽastes, 2 pour les autres professions libŽrales. Et 4 dŽlŽguŽs des coopŽratives minires.

La troisime catŽgorie est celle des organisations paysannes (23 membres seulement) : 18 paysans de la confŽdŽration indŽpendante, mais minoritaire, le BIC, et 3 reprŽsentants des coopŽratives, 1 reprŽsentant d'une FŽdŽration indŽpendante des colons rŽcemment crŽŽe, 1 vŽtŽrinaire.

Restent les 11 dŽlŽguŽs porte-paroles des partis politiques : deux chacun pour le PRIN, le POR, le PCB, le PC-ml et les "DŽmocrates chrŽtiens rŽvolutionnaires" et 1 pour le groupe Espartaco. Naturellement les partis peuvent aussi tre prŽsents indirectement par le biais de dŽlŽguŽs syndicaux et autres.

 

La bataille pour la rŽalisation effective de l'AssemblŽe populaire commence dans les syndicats en mars-avril.

Le congrs des travailleurs de la restauration les 19-22 mars adopte les thses du IVĦ congrs de la COB en y ajoutant une motion de dŽfiance envers le gouvernement Torres.

Une fŽdŽration des "mŽtiers", groupant petits commerants et artisans, se forme et atteint vite les 120 000 adhŽrents ; ˆ son congrs les reprŽsentants du gouvernement et le PRIN s'opposent ˆ l'alignement sur les thses de la COB et l'affrontement est virulent. 3 dŽlŽguŽs sont Žlus pour l'AssemblŽe populaire : un MNR, un PRIN et un sympathisant dŽclarŽ du POR, Alejandro Grover, soutenu par les fŽdŽrations des Tailleurs, des Chapeliers, des Photographes et la fŽdŽration rŽgionale de Tarija (notons que ce nombre de 3 dŽlŽguŽs ne cadre pas avec les quotas accordŽs ci-dessus aux "organisations de la classe moyenne") (tout ces renseignements proviennent de la thse de J.B. Thomas).

 

Le jour fixŽ pour la rŽunion, le 1Ħ mai, tout cet Žchafaudage est loin d'tre au point ; Lora laisse percer un certain dŽsapointement dans son rŽcit-analyse, supposant qu'un excs de confiance des masses les avaient conduit ˆ laisser agir les appareils syndicaux qui, justement, n'avaient pas trop agi, pour former l'AssemblŽe populaire dont l'idŽe avait acquis une grande ... popularitŽ.

Lechin appelle ˆ diffŽrer la formation de l'AssemblŽe et ˆ ne pas s'installer au sige du Parlement que le gouvernement dŽclare avoir interdit d'accs. Une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes se forme ˆ laquelle Lechin est mis de force en tte, ˆ laquelle Torres vient rendre visite mais ne s'attarde pas, et les manifestants dŽcouvrent que le sige du Parlement est libre et non gardŽ et en prennent symboliquement possession. L'ouverture effective de l'AssemblŽe est bel et bien reportŽe, mais pas sine die comme l'avait tentŽ Lechin : au 24 juin, jour anniversaire du massacre de la Saint Jean. En fait, jusqu'ˆ cet appel du 1Ħ mai, la crŽation de l'AssemblŽe populaire n'Žtait pas acquise ; c'est ˆ partir du 1Ħ mai que son existence ne peut plus tre ŽvitŽe par les forces politiques autres que le POR qui, toutes, s'en seraient bien passŽes

Fin mai, le PCB reoit la visite du dirigeant du PC chilien Volodia Teitelbaum pour son congrs, en tant que reprŽsentant tutŽlaire du "mouvement communiste international". Le chef du PC chilien appelle les Boliviens ˆ faire comme au Chili, une UnitŽ populaire qui va jusqu'ˆ la droite dŽmocrate-chrŽtienne et est appelŽe ˆ aller jusqu'ˆ l'armŽe (en 1973 Pinochet entrera au gouvernement Allende quelques mois avant le coup d'Etat, sur les instances du PC). Au mme moment le ministre de l'IntŽrieur de Torres dŽnonce Masas pour avoir, en janvier, publiŽ un article de soutien aux conseils ouvriers de Stettin, en Pologne, menaant ainsi les relations extŽrieures de la Bolivie avec le "camp socialiste" !

De haut en bas du PCB, les mises en garde pleuvent contre l'alignement sur "les trotskystes". Il semble qu'une rupture avec l'AssemblŽe populaire ait ŽtŽ discutŽe, mais que le PCB ait estimŽ la chose ˆ cette Žtape impossible. Sur le terrain, selon Lora, toute une frange de militants se donnent ˆ fond dans sa construction et sont d'accord pour marcher avec le POR.

C'est la volontŽ de ces militants et celle, systŽmatique, du POR, qui surmonte encore dans la premire quinzaine de juin les accs de rŽticence et le manque d'empressement de pas mal de responsables syndicaux ˆ organiser les Žlections de dŽlŽguŽs. Pour les fŽdŽrations de la COB la dŽsignation se fait par Žlection dans des congrs syndicaux, et pas par dŽcision des seules instances.

Au congrs des mŽtallurgistes de la rŽgion de Potosi, qui regroupe prŽs de 900 dŽlŽguŽs -ce qui signifie un trs haut niveau d'organisation des travailleurs compte tenu de leurs effectifs : aucun syndicat europŽen ne ferait aujourd'hui de tels congrs de base ! - la direction est renouvelŽe au profit d'un autre sympathisant dŽclarŽ du POR, Julio Garcia, Žgalement secrŽtaire de l'union dŽpartementale de la COB.

Durant les mmes semaines, le gouvernement prend des mesures "anti-impŽrialistes" consistant ˆ expulser un certain nombre d'agents du Pentagone, ce qui est jugŽ insuffisant par la COB. Le 13 juin en rŽaction ˆ ces mesures, un rassemblement ˆ Siglo XX, est lancŽ et approuve le mot dĠordre de "co-participation ouvrire majoritaire de la COMIBOL" et des revendications de contr™le ouvrier sur les secteurs clefs et les principales entreprises, comme Žtant les vŽritables mesures "anti-impŽrialistes" vraiment dŽcisives.

Finalement les dŽlŽguŽs arrivent, au nombre final de 222. Cette lŽgre augmentation du nombre de dŽlŽguŽs s'explique d'une part par l'admission de deux reprŽsentants du groupe ouvrier ayant quittŽ le MNR, le Comando laboral, d'autre part -c'est une supposition- par l'augmentation du nombre de dŽlŽguŽs des commerants et artisans qui sont en train de s'organiser en masse -signe de la mise en mouvement des profondeurs de la sociŽtŽ. Ces dŽlŽguŽs souvent ne sont pas tout seuls mais sont suivis d'autres reprŽsentants et militants, de collgues, de parents, d'observateurs, de sorte que cette rŽunion, publique, capte toute l'attention de la nation, qu'elle revt de fait un caractre national

Soudain se rŽpand, encore, la rumeur d'un coup d'Etat. De nombreuses rumeurs disent -car les dirigeants qui les propagent ne se mettent pas en avant- qu'il faut ˆ nouveau ajourner, ou mieux encore, il faut renoncer "pour ne pas provoquer la rŽaction" : dernire manÏuvre pour empcher la rŽunion du "soviet suprme", comme l'a surnommŽ la presse de droite ...

Mais, ce 22 juin 1971, l'AssemblŽe populaire commence ses travaux.

 

Le dŽbut des travaux de l'AssemblŽe populaire.

 

L'ouverture de l'AssemblŽe populaire achoppe tout de suite sur le problme de la "prŽsidence" ˆ laquelle Lechin comme prŽsident de la COB se propose. Trois jours de palabres rŽptent alors, en mieux ou en pire, le IVĦ congrs de la COB pour aboutir au mme rŽsultat. Plusieurs candidats sont prŽsentŽs contre lui : Victor Lopez, dirigeant, sans parti, du syndicat de Siglo XX, Humberto Pabon, ouvrier de l'agro-alimentaire, membre du PCB et secrŽtaire de la fŽdŽration de l'Industrie, et Francisco Mercado, du Comando laboral issu du MNR dont on dŽcouvre qu'il a une forte "fraction" dans la salle -53 dŽlŽguŽs dĠaprs Fioravanti, citŽ par J.B. Thomas. Filemon Escobar dŽnonce lui aussi Lechin, sans se prŽsenter contre lui -jÔen reparlerai plus loin-, et Lechin est finalement Žlu.

 

A gauche : A. Lechin

 

Le 23 juin est mis en place une sorte de directoire devant diriger les dŽbats, sous la prŽsidence de Lechin. Filemon Escobar (POR) est Žlu porte-parole de l'AssemblŽe et une commission politico-militaire est formŽe, confiŽe ˆ Alandia Pantoja (POR). La veille, dŽs l'ouverture, a ŽtŽ adoptŽe ˆ l'unanimitŽ une rŽsolution "Grve gŽnŽrale contre la conspiration", indiquant, sans plus de prŽcisions, qu'en cas de coup d'Etat l'AssemblŽe populaire se transformera en "Direction politique et militaire des masses en lutte et combattra pour expulser du pays dŽfinitivement la droite, le fascisme et l'impŽrialisme." La commission politico-militaire doit s'occuper des conditions ˆ mettre en Ïuvre pour que cette ŽventualitŽ rŽussisse le cas ŽchŽant, c'est-ˆ-dire concrtement, et en dehors des sŽances publiques, d'Žtudier la reconstitution des milices ouvrires et les pistes pour se procurer des armes.

La question des armes et du danger militaire est bien prŽsente ˆ l'esprit des dŽlŽguŽs puisqu'elle est abordŽe tout de suite, interrompant les palabres sur la "prŽsidence" de l'AssemblŽe. La seule dŽcision prise officiellement est la formation de cette commission. Guillermo Lora insiste beaucoup sur cet aspect : nous savions, Žcrit-il souvent, qu'il allait falloir se battre, mais quand les masses dŽcident de s'armer, elles s'arment, et rien ne sert de crŽer des commandos par avance comme le voulaient les guŽvaristes, les mao•stes et les "pablistes'" (le POR Combate), tous ces "petardistos" -ces adeptes de la "pŽtarade". Il ajoute que des plans d'armement Žtaient en marche, dont il ne peut pas dire plus pour des raisons de sŽcuritŽ.

Le fait de confier cette tache ˆ une commission prŽsidŽe par Alandia Pantoja a une grande portŽe symbolique : il incarne la continuitŽ avec la naissance de la COB et la faon dont la classe ouvrire a su s'armer et dŽfaire l'armŽe de l'Etat bourgeois en avril 1952. D'un autre c™tŽ, ne traduit-elle pas un certain "quiŽtisme" ? Alandia Pantoja est un fidle de Guillermo Lora, mais aussi une figure de la vieille COB et un ami de la plupart de ses dirigeants, il est au cÏur de tout le mouvement ouvrier bolivien, saura tĠil impulser l' "audace" "quand vient l'heure de l'action" ? Ce sont lˆ des questions que l'on peut se poser, auxquelles nous n'avons pas la rŽponse et qui demandent d'autres investigations.

 

Une autre dŽcision prise dŽs le dŽbut des travaux est la formation de commissions d'enqute sur les crimes des militaires, tout spŽcialement sur les meurtres de CŽsar Lora et de Che Guevara, et de faire condamner les coupables par une justice du peuple lui-mme. Ces dŽcisions dŽmocratiques sont donc en mme temps une dŽclaration de guerre aux gorilles ...

 

Les courants extŽriorisŽs par rapport ˆ l'AssemblŽe populaire.

 

La mise en route des dŽbats suscite le dŽsir d'en tre es qualitŽ pour les organisations qui n'ont pas contribuŽ ˆ crŽer l'AssemblŽe populaire. L'ELN guŽvariste a de loin l'attitude la plus folklorique : elle fait solennellement savoir qu'elle prend en charge les affaires militaires et place l'AssemblŽe sous sa protection ... et sa surveillance. On comprend Guillermo Lora : "Et ces petits bourgeois, qui va les surveiller ? " En fait l'ELN est, de toutes les organisations, la plus absente et extŽrieure aux travaux de l'AssemblŽe et son expertise militaire ne servira strictement ˆ rien quand viendra le putsch. Ses charges d'explosifs posŽes a et lˆ servent par contre la provocation militaire.

 

Le POR Combate demande ˆ tre intŽgrŽ comme tel dans l'AssemblŽe mais n'obtient pas le vote nŽcessaire des deux tiers, le PCB et le POR s'y Žtant opposŽs tous deux. Inutile de dire que cet Žpisode a nourri la haine fractionnelle de Moscoso et du SU envers les "rŽformistes" du POR qui se sont alliŽs aux "rŽformistes" du PC ! Outre des raisons Žgalement "fractionnelles", l'attitude du POR envers son homonyme dŽclassŽ peut se dŽfendre : seuls les partis ayant participŽ et adhŽrŽ formellement au processus qui va du IVĦ congrs de la COB ˆ l'AssemblŽe populaire, mme si ce sont des appareils bureaucratiques qui ont dž le faire parce qu'ils organisent encore les masses, y ont ˆ son avis leur place, d'autant qu'il est dŽjˆ assez compliquŽ d'y manÏuvrer avec les appareils prŽsents pour ne pas se compliquer un peu plus les choses ...

Ceci Žtant, le POR Combate est prŽsent dans l'AssemblŽe populaire par l'intermŽdiaire de dŽlŽguŽs paysans, Tomas Chambi, responsable des groupes d'autodŽfense du BIC, et Casanio Amurrio, Žlu vice-prŽsident de l'AssemblŽe populaire, en tant que paysan, le 25 juin (selon la brochure de la Ligue communiste Bolivie les leons dÔaožt 71 Ç Lora È et le PC sÔy seraient opposŽs). Ce sont lˆ des positions importantes conquises dans la petite organisation paysanne indŽpendante. DĠaprs le texte "Bolivie" du XĦ congrs mondial de la IVĦ Internationale-SU (1974), le POR Combate est aussi prŽsent dans le syndicat de la farine (agro-alimentaire) et participe ˆ des occupations de terres ˆ Santa Cruz de la Sierra. Se confirme ici l'impression que le POR Combate a prŽservŽ des ŽlŽments d'une politique ouvrire, malgrŽ le guŽrillŽrisme du SU, et que ses flirts guŽvaristes, pris au sŽrieux par lui, l'ont incitŽ ˆ un vrai travail paysan par lui-mme Žtranger au guŽvarisme. On ne saurait l'amalgamer purement et simplement ˆ l'ELN. Mais pour le SU ˆ cette date, la Bolivie a ŽtŽ remplacŽe comme "Žpicentre" par l'Argentine et sa section fort stalinisante, le PRT-ERP : les actions de terrorisme urbain de ces derniers sont bien plus allŽchantes pour les journalistes de Rouge que le mouvement de toute la classe ouvrire bolivienne !

Le POR Combate a fortement ŽvoluŽ et oscillŽ ˆ propos de l'AssemblŽe populaire : absent du processus de sa formation, il commence par la mŽpriser, dŽclare ensuite qu'elle n'est pour lui qu'une tribune et rien de plus, puis va finir par appeler ˆ ce qu'elle devienne "le gouvernement ouvrier et paysan", tout en expliquant qu'elle a absolument besoin d'un "'instrument politico-militaire" organisŽ ˆ part et en dehors d'elle, manire de se raccrocher encore ˆ la ligne du "IXĦ Congrs mondial", et en agissant pour lԎlection directe des dŽlŽguŽs et la concrŽtisation des tendances Ç soviŽtiques È. Une partie du discours de ce parti consistait ˆ annoncer un coup d'Etat -ce qui n'Žtait pas bien difficile, tout le monde en parlait- et ˆ annoncer que la rŽpression serait terrible ce qui permettrait ˆ la lutte armŽe de longue durŽe de commencer ˆ ce moment lˆ : "les mecs, on va se faire battre, et lˆ la vraie lutte pourra commencer ! ".

 

Le POR posadiste se rŽveille lui aussi et est Žgalement Žconduit, d'autant qu'il ne pse gure (il thŽorise le fait que Torres va transformer la Bolivie en "Etat ouvrier", ce qu'il avait d'ailleurs dŽjˆ attendu d'Ovando ! ).

 

L'AssemblŽe populaire, les mines, l'UniversitŽ et les paysans.

 

Les questions prŽalables Žtant rŽglŽes, les deux grands sujets de dŽbat, et de dŽcisions, de l'AssemblŽe populaire, jusqu'ˆ la fin de sa premire session le 7 juillet, sont la "co-participation ouvrire majoritaire dans la COMIBOL" et "l'UniversitŽ unique".

Les critiques gauchisants sur place, mao•stes, chrŽtiens, guŽvaristes et "pablistes", et beaucoup de commentateurs se sont ŽtonnŽs de cet intŽrt pour des questions qui, vues de loin, peuvent sembler techniques et secondes et qui, selon certains, prouveraient le caractre "bureaucratique" de l'AssemblŽe. Dans la brochure de la Ligue communiste franaise sur Ç les leons È de la Bolivie, ce point est une sorte dĠabcs de fixation : Ç La prise du pouvoir ne passe pas par la cogestion de la COMIBOL, mais par lĠarmement du prolŽtariat et des paysans. È

Les rŽponses de Guillermo Lora ˆ ce sujet sont assez convaincantes, bien qu'il s'y ajoute des arguments qui le sont moins. Tout d'abord, fait-il remarquer, le fait que des questions apparemment "petites", quotidiennes, mais touchant justement ˆ l'organisation concrte de la vie sociale, soient abordŽes, et pas abordŽes pour en parler dans le vide ˆ la manire parlementaire ou ˆ la manire gauchiste, mais pour prendre des dŽcisions et les mettre en Ïuvre que cela plaise ou non ˆ la classe dominante et au gouvernement, est le signe que les plus larges masses commencent ˆ intervenir pour ma”triser leur propre destinŽe. Ensuite, ces deux questions ne sont pas marginales et secondaires si l'on conna”t la rŽalitŽ bolivienne, mais elles concrŽtisent la montŽe de la perspective de la prise du pouvoir par la classe ouvrire.

 

En ce qui concerne la COMIBOL, cette revendication lancŽe par l'assemblŽe rŽunie ˆ Siglo XX le 13 juin vise, ce que sa formulation ne fait pas immŽdiatement deviner, ˆ faire de l'assemblŽe syndicale l'autoritŽ supŽrieure dans l'entreprise, ce qui dans le contexte bolivien de 1971 veut dire impuissanter compltement le gouvernement en matire Žconomique et pose aussi, en relation avec l'exigence d'intŽgration verticale de l'industrie minire, la question du pouvoir politique de la classe ouvrire ˆ laquelle elle ouvre la voie. Le mouvement lancŽ le 13 juin et amplifiŽ par l'AssemblŽe populaire va se diriger vers un dŽbut de vŽritables "soviets" dans les rŽgions minires. Ceci dit, on a aussi chez Lora l'idŽe que la nationalisation, dans un pays dominŽ et ˆ la diffŽrence des pays impŽrialistes, est une mesure par essence progressiste.

 

En ce qui concerne l'universitŽ, la formule "UniversitŽ unique" recouvre l'idŽe d'un contr™le ouvrier et syndical de l'universitŽ, conu comme nŽcessaire pour la rendre rŽellement indŽpendante des entreprises, de l'Etat et de l'Eglise, et y mettre fin aux pratiques de mandarinat, de caciquisme et de clientŽlisme. L'impulsion vient aussi des rŽgions minires, o un "co-gouvernement ouvrier majoritaire" est imposŽ ˆ l'universitŽ Tomas Frias de Potosi, avec un conseil qui dirige l'universitŽ composŽ pour moitiŽ de 19 reprŽsentants des syndicats ouvriers, pour un quart de 8 Žlus enseignants et un quart de 8 Žlus Žtudiants, liquidant lˆ aussi toute reprŽsentation de l'Etat bourgeois. Sans doute cette volontŽ de dŽvelopper l'universitŽ sur le plateau minier est-elle liŽe ˆ l'aspiration ˆ l'alphabŽtisation et ˆ l'Žducation populaire. C'est Filemon Escobar qui rapporte sur cette proposition.

Elle rencontre cependant de fortes rŽsistances. D'abord elle constitue, consciemment, un dŽpassement des vieux combats historiques pour l'Autonomie universitaire, ceux du jeune JosŽ Aguirre Gainsborg par exemple, car cette "universitŽ de demain" n'est plus autonome, mais sous le pouvoir de la classe ouvrire. Ensuite, trs explicitement chez Guillermo Lora, il y a, ˆ c™tŽ d'un coup de chapeau ˆ la mobilisation des Žtudiants, une mŽfiance reposant sur l'idŽe que les tendances foquistes et autres auraient un vivier naturel chez eux ˆ cause de leur caractre "petit-bourgeois". L'UniversitŽ unique de la FSTMB et du POR, c'est en ce sens un peu la rŽplique ouvriŽriste ˆ la thŽmatique gauchiste des "zones libŽrŽes" et autres "zones autonomes" fictives, avec un c™tŽ revanchard et vexatoire qui a ŽtŽ peru comme tel. Une grande partie des Žtudiants sont pour contr™ler eux-mmes l'universitŽ, pas pour passer sous un contr™le extŽrieur fut-il ouvrier. Deux courants mnent la bataille dans l'AssemblŽe populaire contre la proposition de Filemon Escobar : le MIR et les mao•stes. Une fois le vote acquis, ces derniers dŽclarent ne pas l'accepter et distribuent des tracts ˆ l'entrŽe de l'AssemblŽe la qualifiant de colloque de bureaucrates rŽformistes, tout en continuant d'y siŽger.

 

Un autre point sur lequel chrŽtiens et mao•stes, et certains partisans du MNR, prennent l'offensive est l'exigence d'une reprŽsentation paysanne beaucoup plus forte dans l'AssemblŽe populaire, les uns dŽfendant la reprŽsentativitŽ du BIC, illusoire par rapport ˆ la masse de la paysannerie, d'autres annonant la venue prochaine d'importants bataillons paysans, d'autres encore proposant que l'AssemblŽe populaire appelle la masse des paysans ˆ lui envoyer des reprŽsentants. Lora et Escobar sont intraitables sur ce point (peut-tre le second s'est-il posŽ des questions qui vont germer lentement dans son esprit) : d'abord ils considrent que l'idŽe de l'alliance ouvriers-paysans sous la conduite des ouvriers implique une prŽŽminence effective de ces derniers dans les organes du pouvoir populaire, ensuite ils estiment que la mobilisation de la paysannerie bolivienne n'en est qu'ˆ ses dŽbuts.

Sur ce point, la thse de J.B. Thomas inflŽchit cette analyse : la mobilisation paysanne est d'ores et dŽjˆ plus importante que ne le pense la totalitŽ des partis reprŽsentŽs directement ou indirectement ˆ l'AssemblŽe populaire (sauf peut-tre, ajouterais-je, le POR Combate), mais pour s'en rendre compte il leur aurait fallu ne pas sous-estimer la paysannerie d'une faon gŽnŽrale, et comprendre que certaines de ces mobilisations se faisaient soit dans le cadre de la centrale paysanne ŽtatisŽe, soit dans celui d'institutions indiennes traditionnelles. Guillermo Lora, dans De l'AssemblŽe populaire au coup d'Etat fasciste, remarque la montŽe soudaine, courant 1971, des discours indigŽnistes. Ce fait attire notre attention connaissant la suite de l'histoire bolivienne. Lora affirme que ces thmes sont lancŽs par les agents gouvernementaux dans les organisations paysannes officielles pour faire pice au prestige naissant de l'AssemblŽe populaire : ˆ l'hŽgŽmonie de la classe ouvrire serait ainsi opposŽe une suprŽmatie raciale de la majoritŽ numŽrique indienne du pays. Il n'y a pas de raisons de mettre en doute ce qu'Žcrit Lora sur ce dŽbut de manipulation du sentiment indigne, rŽel, par l'appareil d'Etat. Mais c'est aussi dans ces semaines qu'ˆ l'universitŽ de La Paz des Žtudiants aymaras crŽent, le 12 aožt, le mouvement Tupac Katari appelŽ ˆ prendre, plus tard, une certaine importance et ˆ servir d'incubateur ˆ l'idŽologie indigŽniste qui prospŽrera en Bolivie ˆ partir de la fin des annŽes 1990.

 

L'AssemblŽe se sŽpare le 7 juillet, aprs avoir dŽcidŽ la restauration de plusieurs fresques d'Alandia Pantoja dŽtruites sous Barrientos, convoque sa nouvelle session pour le 7 septembre, et dŽcide de s'Žlargir ˆ des centaines, voire des milliers de dŽlŽguŽs en appelant ˆ des Žlections et ˆ des assemblŽes populaires rŽgionales dans tout le pays. Sur proposition du POR, est votŽ ˆ l'unanimitŽ l'exigence que les dŽlŽguŽs soient payŽs par leur employeur durant la pŽriode des sessions.

Quelques jours plut t™t, le prŽsident Torres a renoncŽ ˆ son discours sur l' "illŽgalitŽ" de l'AssemblŽe et a dŽclarŽ qu'il espŽrait qu'elle serait une prŽfiguration de la future "grande assemblŽe nationale" dont le pays a besoin. Mais l'initiative politique lui a ŽchappŽ : le pays va s'engager peu ˆ peu dans la construction des structures du pouvoir ouvrier et paysan, pendant que l'armŽe discrtement et efficacement prŽpare le coup dŽcisif pour en finir avec cette montŽe.

 

Quelques semaines ...

 

Entre le 7 juillet et le 19 aožt, le pays est de plus en plus occupŽ par la prŽparation de la seconde AssemblŽe populaire qui s'annonce comme beaucoup plus puissante. Le mouvement qui se produit peut se rŽpartir dans les trois secteurs clefs des mines, des universitŽs et de la paysannerie.

 

La montagne du Potosi

 

Des AssemblŽes populaires rŽgionales se tiennent ˆ Riberalta, Tupiza, Camiri, Oruro, Cochabamba, Uyuni, Potosi nord (Llalagua), le reste du secteur de Potosi, et le "bastion de la rŽaction" Santa Cruz de la Sierra o na”t un mouvement paysan Žnergique. Quelques traits saillants les caractŽrisent. La question de plus en plus posŽe est celle des armes. Les dŽlŽguŽs sont massivement renouvelŽs, et il semble que tout en produisant le remplacement d'une partie de ses propres dŽlŽguŽs, ceci favorise fortement la reprŽsentativitŽ du POR. Au delˆ de ce renforcement du POR l'ensemble des dŽlŽguŽs, quels que soient les apparentements politiques dont ils se rŽclament ou non, semblent beaucoup plus radicaux. Et, dans les centres miniers, l'objet des assemblŽes qui se tiennent ne consiste pas seulement ˆ entendre le compte-rendu des dŽcisions de l'AssemblŽe populaire nationale sur la COMIBOL, mais ˆ mettre en pratique localement celles-ci.

Dans les universitŽs, un congrs Žtudiant national se tient ˆ Trinidad fin juillet, lui aussi tournŽ vers la dŽsignation de ses dŽlŽguŽs ˆ la prochaine AssemblŽe populaire. Les "partis universitaires" chrŽtiens de gauche et mao•stes semblent marquer des points sur la base de l'opposition ˆ l' "UniversitŽ unique" et la direction poriste subir un isolement relatif.

Dans les campagnes, le congrs de la fŽdŽration officielle des paysans, le 2 aožt, voit les brches Žclater : le "pacte paysan-militaires" est rejetŽ, Žvnement important mme si bien des choses restent confuses.

 

Selon J.B. Thomas, il y avait une certaine distance initiale entre l'AssemblŽe populaire, formŽe par des Žtats-majors, et le mouvement d'en bas, en particulier la grande vague d'occupations sauvages -de terres, d'entreprises, de locaux administratifs et bancaires- que conna”t tout le pays, ˆ laquelle le PCB et le PRIN s'opposent vainement -et dans laquelle certains militants populistes ou gauchistes, chrŽtiens, mao•stes, sont "comme des poissons dans l'eau". C'est selon lui lˆ que rŽsidait une faiblesse structurelle du "premier soviet d'AmŽrique latine", en relation Žtroite avec la sous-reprŽsentation des paysans et l'"ouvriŽro-centrisme" du POR et de beaucoup de responsables de la COB. Or il appara”t que c'est prŽcisŽment ce hiatus qui commence ˆ tre surmontŽ ˆ partir du retour des dŽlŽguŽs dans leurs mines, bureaux, chantiers, localitŽs ... La Bolivie est sur la voie qui la couvrira de soviets.

De soviets dŽsarmŽs.

 

Quatre journŽes.

 

Le rŽsumŽ des faits qui suit repose sur la thse de Jean-Baptiste Thomas, et sur l'article de Guillermo Lora, La contre-rŽvolution d'aožt 1971, traduit dans La correspondance internationale de mars 1972.

 

Le jeudi 18 aožt, ˆ Santa Cruz une manifestation phalangiste et de la droite du MNR appelŽe pour protester contre l'arrestation de gros propriŽtaires et d'officiers Žcrase avec l'aide de la police et de l'armŽe la milice de l'AssemblŽe populaire locale, incendiant la radio de la COB. Banzer, qui sera le dictateur du pays dans quelques jours, fait partie des arrtŽs libŽrŽs de force. Ces arrestation Žtaient intervenues quelques jours avant, suite ˆ une manifestation provocation le 15 aožt, ˆ l'occasion de ... l'Assomption de la vierge Marie.

Ce jeudi 18, le pays entier comprend qu'il se passe quelque chose de grave mais souffre de la dŽsinformation. L'AssemblŽe populaire de Oruro dŽcrte la mobilisation gŽnŽrale et les centres miniers commencent ˆ rŽagir.

 

Le vendredi 19 aožt, le gouvernement reconna”t qu'il y a un coup d'Etat, le minimise considŽrablement et dŽcrte l'Žtat d'urgence. Le Commandement politique de l'AssemblŽe populaire se rŽunit et est d'abord paralysŽ par l'offensive des partisans de la lŽgalitŽ ˆ tout prix, PC en tte, s'opposant a priori ˆ la saisie d'armes. Mais le commandement militaire d'Alandia Pantoja Žlargi ˆ des reprŽsentants des partis prŽsents es qualitŽ ˆ l'AssemblŽe populaire se base au local de la COB. Les mineurs de Siglo XX entreprennent de s'armer. Les "Rangers" (militaires) ˆ Santa Cruz prennent d'assaut le dernier bastion de rŽsistance, l'universitŽ, et font un carnage. Dans les premires heures de la nuit la majoritŽ des rŽgiments se prononcent pour les golpistes, dont Banzer, qui vient d'Žchapper ˆ un attentat ˆ Santa Cruz, se prŽsente comme le chef. A 23 heures le Commandement politique lance un appel ˆ la grve gŽnŽrale dont le communiquŽ accuse au passage le gouvernement Torres d'avoir fait le jeu des golpistes.

 

Le samedi 20 aožt une puissante manifestation ˆ La Paz se dŽroule, trop confiante car les masses ont le souvenir de leur victoire des 6 et 7 octobre 1970. Lechin y est sifflŽ et appara”t compltement harassŽ. Alors qu'il avait dŽcrŽtŽ que la manifestation se rendrait devant le sige du gouvernement pour lui apporter son soutien, elle s'en dŽtourne et se rend devant les locaux o devait se rŽunir l'AssemblŽe populaire le 7 septembre. Pendant ce temps les dŽtachements ouvriers en camion se rendant ˆ Oruro constatent que la ville a ŽtŽ prise par les Rangers pendant la nuit, ils dŽcident de se regrouper autour des usines et des mines et d'envoyer une dŽlŽgation ˆ La Paz.

 A 20 heures une dŽlŽgation composŽe de Lechin, Guillermo Lora, Mercado du Comando laboral, Reyes (PCB), Eid, nouveau recteur Žlu de l'universitŽ, Lopez, dŽlŽguŽ de Siglo XX, va exiger des armes de Torres. Celui-ci refuse, arguant que les rŽgiments constitutionnels sont ˆ mme de reprendre Oruro. Selon Lora, le mandat de la dŽlŽgation Žtait de dire ˆ Torres "que s'il ne respectait pas sa promesse de distribuer des armes l'AssemblŽe populaire suivrait son propre chemin" autrement dit chercherait ˆ s'armer directement. On ne voit pas bien quelles sont ces promesses de Torres : peut-tre ses propos tenus face aux manifestants la veille ? On peut supposer que pour Lora le sens de cette dŽlŽgation est d'ouvrir la voie ˆ la recherche d'armes par la masse des travailleurs en levant les illusions sur Torres, mais ce n'est pas absolument clair car la possibilitŽ de voir des armes distribuŽes ne saurait tre exclue, et cela s'est effectivement produit de la part de militaires totalement engagŽs aux c™tŽs de Torres et se sachant condamnŽs en cas de victoire de Banzer. Le ministre de l'IntŽrieur Gallardo effectue une distribution de fusils aux militants du MIR qui en redispatchent une partie. On ne saurait reprocher aux militants du POR d'avoir tentŽ ˆ fond d'obtenir des armes par cette voie ; la question est celle de leur action, ou non, pour inciter le plus rapidement possible les masses ˆ s'armer, avant et pendant le putsch.

Or, les dŽlŽguŽs de Oruro parvenus ˆ La Paz acceptent de croire aux propositions de Torres de reprise de leur ville par les rŽgiments "fidles", opŽration au nom de code tristement poŽtique Cien piŽs-Aquilida Voladora, Ç Cent pieds -Petit aigle vole È. Arrivent ensuite les dŽlŽguŽs de Siglo XX et de Huanuni, qui sont au POR, qui expliquent ce qui s'est passŽ dans la montagne, mais dŽcident de remonter pour faire sortir les bataillons ouvriers de leurs bases dans l'espoir de faire la jonction avec ces rŽgiments fidles. Lesquels ont rejoint les rebelles ... DŽsinformation maximale : la radio gouvernementale les trompe en leur cachant le fait.

 

Sur la base de ces fausses nouvelles, les dŽlŽguŽs des milices ˆ Siglo XX dŽcident l'attaque de Oruro, mais les premires rencontres entre l'armŽe et les dŽtachements de mineurs, au petit matin du dimanche 21 aožt, mettent ceux-ci en dŽroute, avec des morts, devant la supŽrioritŽ technique de la troupe. Les militants du POR des hauts plateaux, ne pouvant faire autrement, dŽcident alors le repli stratŽgique systŽmatique en vue d'Žviter les combats et de prŽserver autant que possible les forces de la classe ouvrire. Leur dŽcision est essentielle : malgrŽ tout en agissant ainsi, ils prŽservent les syndicats, Žvitent une occupation des centres miniers du type de ce qui s'Žtait passŽ sous Barrientos, et prŽservent les positions pour la rŽsistance ouvrire de toute la dŽcennie 1970.

A La Paz, le gouvernement est en train d'exploser, la majoritŽ se ralliant aux golpistes et suppliant Torres de capituler, les ministres de l'IntŽrieur et de la SantŽ allant se mettre sous la protection de la COB et permettant sans doute quelques distributions supplŽmentaires d'armes. Quelques milliers de manifestants, appelŽs en vue de participer ˆ des combats armŽs, se rassemblent et reoivent des fusils Mauser et des stocks d'armes abondantes mais dŽfectueuses, datant de la guerre du Chaco, pris aprs l'assaut des locaux de l'Intendance de guerre que les soldats qui la gardaient n'ont pas dŽfendue. Le ministre de la DŽfense, ralliŽ aux golpistes, fait mitrailler la foule. Le ralliement des principales casernes ˆ Banzer et l'apparition de francs tireurs phalangistes -on dirait aujourd'hui des snippers- sur les toits sment panique et confusion. Torres s'enfuit dans la soirŽe ˆ l'ambassade du PŽrou, mais la colline de Laika, position stratŽgique, est reprise pendant quelques heures par des groupes ouvriers et l'appareil militaire clandestin du MIR, qui avait bŽnŽficiŽ le premier des armes l‰chŽes par le ministre de l'IntŽrieur. Lora fait l'Žloge de ces groupes d'ouvriers et d'Žtudiants qui parviennent ˆ s'emparer des positions de mitrailleuses qui avaient fait feu sur le peuple. Mais le soir les chars attaquent, semant "terreur et dŽsolation". Lora veut reconstituer le "Commandement politique" pour reformer l'unitŽ des rangs, il retrouve Lechin et Pantoja et les rŽunit, mais ce qui reste du "Commandement" ignore la situation de chaque quartier. Ils tentent de se replier sur les locaux de la FSTMB mais l'armŽe assige ceux-ci, ralentie par les charges de dynamites de mineurs de Milluni descendus ˆ la rescousse. Ils entrent dans la clandestinitŽ pendant la nuit, pour se retrouver bient™t rŽfugiŽs au Chili.

 

Le lundi 22 aožt les combattants de la colline Laika sont dŽfaits par l'aviation. L'autre poche de rŽsistance de La Paz, l'universitŽ, est prise d'assaut dans la journŽe, avec de nombreux morts, bien que l'armŽe "se retienne" du fait de la prŽsence de camŽras et d'observateurs internationaux ; les b‰timents centraux rŽsistent encore. Les Phalangistes s'emparent des locaux du syndicat lycŽen, la ConfŽdŽration des Etudiants du Secondaire, et s'y installent.

Dans l'aprs-midi, Banzer vient parler au peuple. Une foule Žnorme, silencieuse jusque lˆ, de petits bourgeois, fonctionnaires, patrons, retraitŽs, domestiques, militaires, coquettes et lumpens vient l'acclamer.

A La Paz et dans tout le pays, des commandos en jeeps de militaires, pistoleros, phalangistes et membres d'un MNR "rŽnovŽ" dont on apprend bient™t que le vieux chef, l'ancien bonaparte de 1952, Paz Estenssoro, est de retour, munis de listes noires, vont enlever les militants et les conduire dans des prisons privŽes et des centres de torture.

Cependant, dŽfiant l'Žtat de sige, les mineurs et la population de Catavi, Siglo XX, et le jeudi 25 encore de Llalagua, se rassemblent rapidement et adoptent des dŽclarations qui disent que le syndicat n'est pas mort, le syndicat vivra, le syndicat sera toujours lˆ. Les militants du POR qui sont ici ˆ l'initiative compltent par ces actions le "repli en bon ordre" qu'ils ont opŽrŽ in extremis.

 

Le mardi 23 une commission formŽe par la Croix Rouge, l'archevque et des diplomates nŽgocie la sortie des occupants du centre de l'universitŽ, qui votent avant de se sŽparer une rŽsolution de fidŽlitŽ aux principes de la rŽvolution universitaire de 1970 et de l'autonomie universitaire (notons au passage qu'ils ne parlent pas d' "universitŽ unique"). Les universitŽs seront ˆ nouveau, de faon plus discrte (moins de camŽras et de photographes) et plus violente, prises d'assaut par l'armŽe en janvier et fŽvrier 1972.

 

Il y eut entre 4000 et 6000 morts.

Notons que le parti qui paye le plus lourd tribut en morts au combat par rapport ˆ ses effectifs est certainement le POR Combate : il en dŽclare une quarantaine. Une colonne de paysans conduite par Tomas Chambi tombe les armes ˆ la main, 15 morts, et d'autres tombent par ailleurs ; sans doute ce parti est-il celui qui, ayant une doctrine guŽvariste extŽrieure au mouvement rŽel, mais portant une expŽrience de lutte armŽe des mineurs et des paysans, a tentŽ de mettre en Ïuvre sa doctrine au moyen de son expŽrience pratique diffŽrente.

 

MalgrŽ l'ampleur du carnage, l'impression Žtrange d'un rŽgime toujours instable et d'une classe ouvrire qui s'est retirŽe en bon ordre et qui thŽoriquement reprendra bient™t le combat au point o il s'est arrtŽ, c'est-ˆ-dire au seuil de la bataille pour le pouvoir, est gŽnŽrale. Les dŽclarations du POR en sont une bonne illustration, mais elle sont loin, dans cette tonalitŽ, d'tre isolŽes.

Nous savons que la suite de l'histoire sera autre, que la tragŽdie d'aožt 1971 marque une vraie cŽsure, mais avant de voir pourquoi cela ne fut pas peru ainsi et pourquoi cela fut finalement ainsi, il nous faut reparcourir les mmes annŽes, sous un autre angle : celui de l'apparition du POR sur la scne de la "reconstruction de la IVĦ Internationale".

 

Chapitre VI.

DŽbats et enjeux autour de l'AssemblŽe populaire et du coup d'aožt 1971.

 

 

Le POR, l'OCI et le CORQI.

 

L'OCI franaise, issue de la majoritŽ de la section de la IVĦInternationale bureaucratiquement exclue par Pablo en 1952, a certainement toujours "gardŽ un oeil" sur la Bolivie. La brochure de Pierre Scali (BrouŽ) de 1954 Žtait bien documentŽe. Mais, nous l'avons dit, le ComitŽ International en AmŽrique latine Žtait politiquement dominŽ par le courant "morŽniste" argentin, qui rejoint le SU en 1964, suivant la voie choisie un an auparavant par le SWP nord-amŽricain. L'OCI maintient le ComitŽ international, ou en reconstitue un autre, comme on voudra, avec la SLL britannique. L'une et l'autre ont, sur l'AmŽrique du Sud, le point commun de ne pas avoir cŽlŽbrŽ Cuba "Etat ouvrier", ˆ l'instar du SU, du SWP et du courant de Moreno. Le scepticisme sur la nature de Cuba se retrouve avec le POR bolivien, bien que lui soit disposŽ et intŽressŽ ˆ s'appuyer sur une Žventuelle volontŽ cubaine d'organiser des mouvements rŽvolutionnaires. Comme nous l'avons vu, il est vaccinŽ ˆ cet Žgard lors de l'Žpisode Che Guevara, en 1967. C'est aussi cet Žpisode qui coule la rŽunification avec le courant de Moscoso qui, en relation avec le SU, choisit de chanter la geste du Che et d'en prŽconiser la poursuite.

L'OCI a publiŽ des documents du POR et fait para”tre un article soulignant l'importance de cette organisation dans sa revue La VŽritŽ  de juillet-septembre 1966. Une telle publication signifie qu'il y a contacts ou recherche de contacts. En outre, elle intervient en mme temps que le compte-rendu de la confŽrence du ComitŽ International ˆ Londres en avril 1966, qui a fait ressortir les diffŽrences entre OCI et SLL et probablement brisŽ les possibilitŽs de collaboration vraiment confiante entre "lambertistes" et "healystes". La traduction et l'Ždition en franais du livre de Lora de 1963 sur La rŽvolution bolivienne est annoncŽe -elle ne verra pas le jour. Deux critiques sont faites aux analyses de Lora : celle d'identifier "gouvernement ouvrier et paysan" et "dictature du prolŽtariat" et donc de sous-estimer la place de la paysannerie dans la rŽvolution dans les pays dominŽs, et celle de ne pas intŽgrer le caractre international de la lutte des classes et de la pression du stalinisme dans ses explications sur le fait que la classe ouvrire bolivienne est obligŽe de passer par l'Žtape du nationalisme petit-bourgeois et des dŽceptions qu'il engendre, alors que la force du nationalisme ne peut pas se comprendre sans le r™le mondial du stalinisme (et de la social-dŽmocratie).

 

La VŽritŽ d'aožt-septembre 1967 lance un appel ˆ la libŽration de prisonniers politique boliviens, reproduisant un message diffusŽ par la revue nord-amŽricaine de gauche Monthly Review, insistant particulirement sur Guillermo Lora en tant que combattant trotskyste n'ayant pas dissous le POR dans le MNR comme le voulaient "les Pablo, Mandel, Frank, Hansen et compagnie", et mettant en opposition cette campagne ouvrire avec le battage mŽdiatique sur le cas RŽgis Debray, le tout prŽcŽdŽ d'un ample article d'Etienne Laurent -Franois Chesnais- sur La politique internationale du castrisme : mirage et rŽalitŽ.

Cette attention particulire manifestŽe publiquement par l'OCI pour Lora produit les foudres de Michel Lequenne dans le bulletin Quatrime Internationale de novembre 1967. Michel Lequenne, alors membre du PCI de Pierre Frank, petit groupe mentor des jeunes des JCR (Jeunesses Communistes RŽvolutionnaires, anctre de la LCR) rŽcemment formŽes aprs leur exclusion de l'Union des Etudiants Communistes, est un militant qui avait fait partie de la majoritŽ du PCI exclue par Pablo et en avait lui-mme ŽtŽ exclu par Lambert en 1955, puis qui s'Žtait rapprochŽ du mme Pablo ; une agressivitŽ particulire ˆ l'Žgard des "lambertistes", dont il passe pour un spŽcialiste puisqu'il les a frŽquentŽs, lui confre une place de polŽmiste attitrŽ dŽs qu'ils sont dans les parages. Or le sujet est grave : Cuba et le Che sont en cause, la place que la IVĦ Internationale-SU espre conquŽrir en AmŽrique latine aussi, et le prestige que l'on peut tirer d'avoir comme "section" ou pas "le POR bolivien".

Lequenne dans cet article trs violent accuse l'OCI de mensonge pour avoir prŽtendu que personne ne dŽfendait Guillermo Lora -ˆ la lettre une telle affirmation ne se trouve pas dans La VŽritŽ mais il est vrai que c'est ce que sa lecture laisse entendre- alors que la presse du SU en franais avait informŽ, la premire, de son arrestation avec celle d'autres militants dont H.G. Moscoso, et mme de leur libŽration que les nullitŽs de l'OCI, entend-il dŽmontrer, ignorent (la date de parution du nĦd'aožt-septembre de La VŽritŽ peut cependant expliquer qu'elle n'ait pas informŽ d'une libŽration signalŽe, elle, dans le nĦde septembre de Quatrime Internationale). Il accuse l'OCI de mensonge par omission en taisant le fait que Lora et Moscoso se sont rŽunifiŽs dans ce qu'il prŽsente comme la "section de la IVĦ Internationale" -or nous avons vu que selon d'autres sources l'organisation unifiŽe n'Žtait pas affiliŽe- et il prŽsente les positions de soutien au Che comme celles de tout "le POR", implicitement de Lora lui-mme, alors qu'ils viennent de rompre dŽfinitivement. Bref, cet article qui ne brille pas par la sŽrŽnitŽ, titrŽ Les roquets de l'OCI en flagrant dŽlit, cherche ˆ conforter les jeunes des JCR dans la certitude qu'en Bolivie, pays ou vient de tomber le Che, il n'y a naturellement rien qui puisse ressembler, oh doux JŽsus, ˆ un "lambertiste" ! En fait, le seul point qui pourrait vraiment tre dŽmontrŽ comme factuellement faux dans le nĦde La VŽritŽ incriminŽ, c'est l'affirmation selon laquelle les "pablistes" en gŽnŽral (y compris ce pauvre Hansen qui dans les annŽes cinquante Žtait, avec le SWP, au ComitŽ International) voulaient que le POR se dissolve dans le MNR : nous avons vu que les choses allaient sans doute dans cette direction, mais Žtaient un peu plus compliquŽes tout de mme ; Lequenne n'en parle pas.

Si j'insiste ici sur cet article trs illustratif des rapports sectaires et hostiles entre les deux rameaux issus de l'internationalisme trotskyste en France, c'est qu'il ne para”t pas dans n'importe quel nĦ du journal du PCI lu par les jeunes des JCR, mais dans celui qui annonce la mort du Che. En premire page, il y a la photo du martyr. En deuxime page, il y a le martlement de Lequenne : OCI-roquets, OCI-roquets. Nous avons lˆ un vŽritable rŽsumŽ d'images mentales en train de se cristalliser dans les cerveaux des futurs cadres de la Ligue, ˆ un de ces moments -six mois avant "68"- o se forment des gŽnŽrations, o se faonnent des cultures militantes, o se constituent les mythes symŽtriquement opposŽs des uns et des autres.

 

Guillermo Lora se rend en France, fin 1969, et, dans une confŽrence organisŽe par l'OCI (qui s'appelle alors Organisation Trotskyste suite aux poursuites engagŽes aprs mai 68) et l'AJS (Alliance des Jeunes pour le Socialisme) en dŽcembre, il annonce sous les applaudissements l'adhŽsion du POR au ComitŽ International de la IVĦInternationale, officialisŽe dans Masas du 25 fŽvrier 1970. L'article d'Etienne Laurent (F.Chesnais) qui l'annonce dans La VŽritŽ de mars 1970 accentue la ligne anti-guŽvariste en affirmant qu' "Il para”t faire peu de doute que l'un des objectifs que Guevara se fixait en ouvrant le maquis de Nancahuazu Žtait la destruction de la seule -qui devait, dans l'esprit des castristes, tre la dernire- organisation trotskyste, c'est-ˆ-dire marxiste, en AmŽrique latine.", ce qui n'est pas dŽmontrable sur la base des donnŽes historiques et factuelles.

Le POR est donc membre du ComitŽ International. Au moment mme o il pse le plus dans la lutte des classes dans son pays, il semble se mettre en marche pour "reconstruire la IVĦ Internationale" et avoir une activitŽ internationale de parti.

De plus son adhŽsion n'est pas la seule en AmŽrique latine, o d'autres groupes se rapprochent puis adhrent. En dehors de la LOM (Ligue Ouvrire Marxiste) du Mexique, fondŽe par des Žtudiants recrutŽs en France par l'OCI, ce sont des courants d'origine locale ayant chacun leur histoire et leur culture. Politica Obrera en Argentine est un groupe trotskyste nŽ indŽpendamment, aprs les scissions entre morŽnistes et posadistes, marquŽ par l'Ïuvre d'un auteur marxiste latino-amŽricain, Silvio Frondizi, influence que l'on retrouve aussi chez des militants issus d'une assez importante organisation pŽruvienne des annŽes 1960, Vanguardia Revolucionaria, qui ont ŽtudiŽ ˆ la fois Trotsky, Castro-Guevara et Mao et dont une partie, autour du plus notoire d'entre eux, Ricardo Napuri, vŽtŽran de l'extrme gauche nationaliste d'autrefois, qui a combattu dŽs la fin des annŽes quarante les armes ˆ la main et a collaborŽ avec le Che, Žvolue vers le trotskysme tout en tirant le bilan de l'Žchec du foquisme, ce qui les dŽtourne du SU et les attire vers le POR et le ComitŽ International. Ces militants (Ricardo Napuri, Hernan Cuentas, Jorge Villaran, Narrea, Magda Benavides) fondent un petit parti appelŽ ˆ jouer un r™le important au PŽrou dans les annŽes 1970, le PORM ou POMR (Parti Ouvrier Marxiste RŽvolutionnaire). Il se produit donc une vŽritable "percŽe" du ComitŽ International en AmŽrique latine, o il n'existait plus depuis la dissolution du SLATO dans le SU. Une confŽrence de militants latino-amŽricains ˆ Paris l'officialise  en fŽvrier 1971. Mais elle est le fait de relations et de discussions avec l'OCI franaise, pas avec la SLL britannique, qui a actŽ l'adhŽsion du POR mais qui est en train de prŽparer sa rupture avec l'OCI.

 

Or, c'est quelques jours seulement aprs la victoire de Banzer en Bolivie que The Bulletin, organe de la Workers League nord-amŽricaine, section du ComitŽ International, publie un article de Tim Wohlforth, alors lĠun des dirigeants de ce groupe alliŽ ˆ la SLL britannique, Les leons amres de la dŽfaite, qui est le parfait abrŽgŽ des reproches faits au POR d'un point de vue "orthodoxe". Rappelant l' "attitude tra”tre" de 1952 sur la base d'une documentation qui est celle de l'ancienne tendance Vern-Ryan, affirmant aussi que Lora qui fut "pabliste" Žtait prt ˆ le redevenir lors de la rŽunification temporaire avec Moscoso, l'article lui attribue une ligne de soutien critique ˆ Torres, rŽpŽtant probablement en pire la trahison de 1952, s'opposant aux mots dĠordre "Tout le pouvoir ˆ l'AssemblŽe populaire" et "Dehors le gouvernement Torres", s'opposant enfin ˆ l'armement des masses et crŽant les conditions de la dŽfaite. Dans cette polŽmique, les spectres du menchŽvisme et du POUM seront bien sžr ŽvoquŽs, ainsi que celui, oubliŽ aujourd'hui, du LSSP ceylanais (Lanka Sama Samaya Party, ancien parti trotskyste), mention qui, en 1971, a un sens prŽcis, car des ministres LSSP ont siŽgŽ dans un gouvernement qui vient de rŽprimer dans le sang un mouvement insurrectionnel d'idŽologie plus ou moins guŽvariste. Autant dire que Lora est un agent de la contre-rŽvolution. Plus prŽcisŽment, il est un agent Žternel de la contre-rŽvolution, refaisant toujours la mme chose, car porteur des mmes caractŽristiques : une incarnation du menchevo-pablo-opportunisme de toujours.

Cette attaque force l'OCI ˆ rŽagir, ce qu'elle fait d'une manire certes trs polŽmique bien dans l'esprit du temps, mais aussi trs argumentŽe, de sorte que les analyses, documents et traductions de l'OCI concernant le POR et la Bolivie dans cette pŽriode sont pour nous une source capitale. Je reviendrai ci-aprs sur les arguments nuancŽs et rŽflŽchis par lesquels la ligne gŽnŽrale du POR en 1971 est confortŽe et dŽfendue par l'OCI, non sans quelques restrictions.

Guillermo Lora gagne la France ; le 22 octobre 1971, un meeting mŽmorable ˆ la MutualitŽ le cŽlbre, appelŽ par une affiche avec une photo de mineurs en armes, sous la prŽsidence de StŽphane Just en tant que secrŽtaire du ComitŽ International (dŽsignŽ par la confŽrence de 1966), avec comme orateurs ˆ ses c™tŽs Charles Berg et Balacz Nagy. Un meeting qui se place sous le signe de la rŽvolution en marche alors qu'elle vient d'essuyer une grave dŽfaite en Bolivie ...

Le 5 novembre 1971 Workers Press, organe de la SLL britannique, annonce que s'est tenue, le 24 octobre prŽcŽdent, une confŽrence du ComitŽ International avec la Workers League amŽricaine, les groupes ceylanais, irlandais et grec, en l'absence de l'OCI, du POR et des groupes latino-amŽricains, ainsi que de la LSRH (Ligue des RŽvolutionnaires Socialistes Hongrois) de Balacz Nagy. C'est la scission du ComitŽ International, qui se produit sur la Bolivie, en tous cas au motif de la Bolivie, car on peut tenir pour acquis que Gerry Healy, petit autocrate de la SLL britannique, ne voulait plus de l'alliance avec l'OCI franaise depuis au moins quelques mois dŽjˆ. Le courant healyste n'a pas de "correspondants" en AmŽrique latine, pour autant que je sache, ˆ l'exception d'un petit groupe de jeunes du POMR pŽruvien qui attaquent le POR bolivien pour sa "trahison" et sont exclus par Ricardo Napuri et Jorge Villaran.

C'est ˆ partir d'un appel du POR, de l'OCI et de la LSRH que se formera, en juillet 1972, le ComitŽ d'Organisation pour la Reconstruction de la IVĦ Internationale (CORQI), un nom choisi pour signifier qu'il s'agit de rŽellement s'atteler ˆ des taches d'organisation et pas seulement de proclamation. La prŽsence du POR est tout ˆ fait dŽterminante dans la naissance du CORQI car sans elle celui-ci ne serait qu'un rassemblement dŽfensif entirement dominŽ par la seule OCI, bien que cette prŽsence soit tout de suite devenue plus formelle que rŽelle, comme nous le verrons plus loin.

 

LŽgendes noires et rŽalitŽ du POR en 1971.

 

Le POR est l'un des partis, dans l'histoire, que pratiquement tout le monde soit condamne, soit enterre sous le mur du silence, soit se livre ˆ l'un et l'autre de ces exercices envers lui. Cette unanimitŽ intrigue, elle est de cette sorte de phŽnomne qui peut vouloir dire qu'on nous cache quelque chose. Ce qui est cachŽ, ce qui ne doit pas tre connu, ce qui ne doit pas tre appropriŽ, c'est surtout cette expŽrience du trienno 1969-1971 et des 6 mois qui le terminent avec l'AssemblŽe populaire.

 

Pour la rŽaction, la bourgeoisie, le patronat ... la menace Žtait de nature "soviŽtique "ou "extrŽmiste" avec des "manipulations trotskystes" amalgamŽes aux "terroristes" et autres.

 

Pour le stalinisme et les courants qui soutenaient ou auraient voulu imposer plus de soutien au gouvernement Torres, "extrŽmisme" et "soviŽtisme" ont fait le jeu du coup d'Etat et desservi le gouvernement :

"Le crime est certes pour l'essentiel celui des rŽactionnaires, fascistes et autres et son bŽnŽficiaire est l'impŽrialisme US ; mais il y a d'autres responsabilitŽs ; en fait, si la paysannerie n'a que dans une trs faible mesure soutenu le rŽgime nationaliste de Torres, et moins encore les classes moyennes en gŽnŽral, n'est-ce pas ˆ cause des impatiences, des stridences, des gesticulations ultra-rŽvolutionnaires et de l'agitation entretenue par les dirigeants syndicaux trotskystes, par les petites bandes mao•stes et mme par les gauchistes de la "dŽmocratie chrŽtienne" ?  ...

L'AssemblŽe Populaire installŽe ˆ La Paz, sans pouvoir rŽel mais imposŽe au gŽnŽral Torres par les dirigeants trotskystes de la Centrale Ouvrire Bolivienne entourŽe de "Gardes Rouges" spectaculaires et lŽgifŽrants, n'a t'elle pas nourri des illusions d'une part sur le "pouvoir ouvrier" et d'autre part les campagnes rŽactionnaires alors aisŽment dŽcha”nŽes sur le "Soviet suprme de La Paz" ?" (Georges Fournial, France nouvelle  du 31 aožt 1971).

Le son de cloche de Georges Fournial est centralisŽ, martelŽ, organisŽ : c'est celui de l'appareil stalinien. Il comporte une part d'amalgame, d'obscuritŽ et d'images lŽgendaires qui n'ont rien ˆ envier ˆ celles de la rŽaction de toujours dŽnonant le "bolchevik au couteau entre les dents" : les lecteurs du monde entier peuvent savoir qu'il y a en Bolivie d'obscurs et redoutables "chefs syndicaux trotskystes" flanquŽs de "gardes rouges" ˆ la chinoise, mais il ne convient pas de leur expliquer fut-ce de manire documentaire quels sont les partis, ce qu'est la COB, ce qu'est le POR, Žvidemment. Il faut juste qu'ils sachent que "les gauchistes", en nommant cependant le danger rŽel de son vrai nom -trotskysme- sont anormalement forts en Bolivie ... et que c'est pour cela qu'il y a la dictature !

Ce refrain trouve un terrain immŽdiat d'application : le Chili. Aux travailleurs chiliens, il convient d'expliquer que pour ne pas faire peur aux "classes moyennes" ils ne doivent pas prendre les terres, occuper les usines et s'armer, mais tendre la main ˆ la dŽmocratie chrŽtienne -la bonne, pas la "gauchiste" ! -,au patronat "national" et aux officiers qui aiment le peuple, comme ce bon gŽnŽral Pinochet qui sera nommŽ au gouvernement Allende, ˆ la demande expresse du PC, en juillet 1973 ...

 

Changement de ton, inversion apparente de la critique, de la part des courants "gauchistes" justement, guŽvaristes, chrŽtiens de gauche, mao•stes et courants se rŽclamant du trotskysme dans la majoritŽ du SU, en Bolivie le POR Combate ou Combatiente : eux classent le POR parmi les rŽformistes, les bureaucrates qui ont fait de l'AssemblŽe populaire une instance bureaucratique et ont dŽsarmŽ les travailleurs devant Banzer.

Sous-jacent ˆ ce type d'accusations, le discours initiŽ par le livre de Debray ˆ l'encontre du prolŽtariat bolivien et reliŽ depuis ˆ l'Žchec du Che : ne sont-ce pas justement ces fameux "chefs syndicaux trotskystes" qui ont laissŽ seul le Che ? On sait que ce reproche a lourdement pesŽ sur la direction du PC bolivien, avec de bonnes raisons dans son cas ; mais la manire de parler du POR "Lora" -quand on en parle, car ici aussi l'omerta prŽvaut sur son influence et son r™le rŽels- est justement trs proche du discours hostile aux "traitres rŽformistes" de la direction du PCB qui ont trahi le Che. Sous sa forme la plus simple, ce discours se rŽduit ˆ ceci : Lora et tous ces mineurs en arme ? ... des froussards !

"Quand au groupuscule de Lora, qui est un instrument de provocation depuis des annŽes, il s'emploie comme il l'a fait par le passŽ ˆ rabaisser le prestige des guŽrillas. Pendant la rŽpression qui a dŽbutŽ en juillet dernier, ce bourgeois poltron s'offrait le luxe de se promener en condamnant les guŽrillŽros dans de petits communiquŽs que publiait la presse, et donnait des confŽrences o il ridiculisait l'hŽro•que et vaillante conduite des combattants de l'ELN. Objectivement, la conduite de ce jaune, ex-rŽvolutionnaire, est au gožt des contre-rŽvolutionnaires ..."

Cette prose qui s'identifie ˆ l'ELN guŽvariste n'est pas de l'ELN, mais figure dans une rŽsolution du POR "Moscoso" ou POR "Gonzales", publiŽe en France dans une brochure de la Ligue communiste (Cahier Rouge nĦ2, 1971), et a continue plus loin : "Depuis le dŽbut de la guŽrilla en 1967, ces groupuscules [il s'agit des POR "Lora" et posadiste] ont perdu tout r™le historique pour devenir des crožtes du mouvement ouvrier qu'il faut nettoyer."

Comme on le voit, nous sommes ici dans une violence verbale qui est un appel ˆ la violence physique : ces bourgeois poltrons, ces provocateurs, ces crožtes, doivent tre nettoyŽs. La phrasŽologie stalinienne est trs proche. Et c'est le SU qui s'en charge ...

Encore le POR Combate fait-il remonter ˆ 1967 la transformation du courant Lora en "crožte". Le texte "Bolivie" du XĦ Congrs mondial du SU, en 1974, remonte plus loin, expliquant que Lora avec Moller ont dŽsertŽ les rangs trotskystes en 1954 ... Nous sommes ici, carrŽment, dans la dŽsinformation dŽlibŽrŽe.

 

Enfin, les courants les plus proches du POR, trotskystes "orthodoxes" et non guerillŽriste, sont ˆ leur tour trs critiques. Dans l'ensemble, ils taxent le POR de "menchevisme" ou de "poumisme", que ce soit, sous une forme brutale pour des raisons de lutte fractionnelle, le courant healyste juste aprs le coup d'Etat, ou que ce soit la Tendance puis Fraction LŽnine-Trotsky qui s'organise au mme moment dans le SU autour du SWP nord-amŽricain, du PRT-La Verdad de Nahuel Moreno, et du plus grand leader de paysans en armes du continent latino-amŽricain, le pŽruvien Hugo Blanco. Les questions que le grand alliŽ international du POR en 1971, l'OCI, lui pose de faon fraternelle mais insistante recoupent ces critiques. Ce sont sur elles qu'il nous faudra surtout revenir.

 

Mais auparavant, peut-on se faire une idŽe de la force rŽelle du POR en 1971 ? Nous n'avons pas d'indication sur ses effectifs ni de dŽcompte de ses mandats syndicaux, de sa place dans la jeunesse, dans la paysannerie, etc. Mais tout le rŽcit qui prŽcde ne saurait concerner un "groupuscule" ni un refuge de "bourgeois poltrons" ni non plus un petit cŽnacle de "dirigeants syndicaux trotskystes". On peut tourner et retourner tout cela comme on veut, on a affaire ˆ un parti qui a une influence de masse et qui oriente les Žvnements pendant les mois allant du 6 octobre 1970 au 20 aožt 1971. Ce n'est pas "le" parti rŽvolutionnaire dirigeant, mais il semble en passe de diriger bient™t effectivement, observation qui ne comporte nul automatisme.

Ces six mois dŽcisifs offrent le paradoxe d'une combinaison remarquable de force et de faiblesse, dont il faut souligner que ce sont les forces et faiblesses non seulement du POR, mais du prolŽtariat bolivien, comme s'il y avait osmose entre eux. Force du POR : c'est lui qui empche la participation gouvernementale des partis ouvriers et nationalistes petits-bourgeois en octobre, qui oriente le mouvement des masses vers l'AssemblŽe populaire dont il est, sauf l'intitulŽ, l' "auteur" reconnu, puis qui produit un dŽploiement ˆ partir de l'AssemblŽe populaire avec notamment la saisie de l'administration des mines, la formation d'AssemblŽes rŽgionales aux traits plus "soviŽtiques" que l'AP nationale, et un dŽbut de rupture entre la paysannerie et l'Etat. Faiblesse : durant tout le trienno, ce sont les coups d'Etat qui rythment les Žvnements, donc la crise de l'Etat bourgeois, pas les initiatives venues d'en bas. Cela commence ˆ changer seulement ˆ partir de janvier 1971 -o le tournant est cependant encore dž ˆ une rumeur de coup d'Etat- mais quand cette initiative d'en bas commence vraiment ˆ monter, se produit le coup final d'en haut.

Parmi les nombreux articles sur la Bolivie qui Žgratignent au passage le POR "Lora" en se refusant ˆ aborder son r™le, bon ou mauvais, mais central, une contribution du dirigeant "morŽniste" argentin Anibal Lorenzo, Leons de Bolivie, diffusŽe par la Tendance LŽnine-Trotsky du SU, Žcrite peu aprs les Žvnements, se distingue par son ton mesurŽ, et l'affirmation de la camaraderie, de l'honntetŽ des militants du POR "Lora" qu'A. Lorenzo classe parmi les "rŽvolutionnaires" -un ton qui ne se retrouve pas dans d'autres textes de la TLT ou de Moreno, beaucoup plus agressifs. L'auteur a sŽjournŽ ˆ La Paz peu avant le coup d'Etat et rencontrŽ des militants des diffŽrents courants. Il donne une image qui minimalise fortement le POR "Lora", fort petit groupe comme tous les autres, ni plus ni moins, dit-il, et pas trs bien organisŽ pour faire face ˆ la rŽvolution -il remarque trs justement que Masas para”t toutes les deux semaines seulement, ce qui signifie que le POR n'a pas de matŽriel quotidien d'agitation systŽmatique et suivie (on peut en effet supposer qu'il diffuse des tracts, etc., mais la production d'analyses et d'informations quotidiennes dans une situation rŽvolutionnaire semble tre obligatoire).

A.Lorenzo a rencontrŽ des militants dŽvouŽs, qui, questionnŽs sur l'armement du prolŽtariat, semblent avoir fait montre de confiance dans le registre "les masses sauront s'armer le moment venu" et "on s'en occupe mais on peut pas tout dire" et lui ont expliquŽ que les soldats ne sont pas en tant que tels reprŽsentŽs ˆ l'AssemblŽe populaire mais que par le biais des reprŽsentants ouvriers et paysans ils le sont indirectement et que cela suffit pour l'instant ... quelques jours avant le coup d'Etat.

Cependant, il est permis de se demander ce qu'A. Lorenzo a compris de ce qu'il a vu ou de ce qu'on a bien voulu lui dire lorsqu'il dŽcrit le POR comme un parti prŽsent surtout ˆ l'UniversitŽ en dehors d'un dirigeant mineur nommŽ Filemon Escobar. Manifestement il n'a vu qu'un petit Žtat-major ˆ La Paz et il n'a pas parcouru l'intŽrieur du pays et surtout les rŽgions minires. Cela dit, ses impressions expriment certainement la contradiction rŽelle d'un parti de toute faon de petite taille et se trouvant dans des positions que, par contre, A.Lorenzo prŽoccupŽ avant tout des dŽbats internes au SU, n'a pas vu ou pas jugŽ opportun de rapporter.

Le plus intŽressant dans son texte est la difficultŽ implicite que l'on y peroit pour classer le POR "Lora" dans le tableau des organisations intervenant en Bolivie dans la classe ouvrire. Le schŽma suivi est "rŽformistes" versus "rŽvolutionnaires", ces derniers dŽfinis de manire soixante-huitarde en rŽfŽrence aux idŽologies trotskyste, guŽvariste ou mao•ste. Les "rŽformistes" sont le PRIN et le PCB (et le POR posadiste rencontrŽ au passage), ceux qui soutiennent et distillent des illusions sur le gouvernement. Le POR "Lora" n'est pas rangŽ dans cette catŽgorie, mais avec les "rŽvolutionnaires" : POR Combate, ELN, PC-ml, et il est signalŽ pour avoir, comme eux, combattu hŽro•quement les armes ˆ la main lors du putsch. Sauf que la critique de la "ligne de la lutte armŽe" coupŽe et opposŽe au mouvement rŽel des masses (y compris ˆ leur armement) qui est l'objet principal de l'article (et de la bataille de la TLT dans le SU) ne concerne pas le POR "Lora". Il se trouve donc ˆ l'intersection des deux groupes, "rŽformistes" et "rŽvolutionnaires", en fait rŽtif ˆ ce classement idŽologique. Ce qui est une faon de reconna”tre, en creux, sa position charnire et son r™le clef tout en s'interdisant de pouvoir l'exprimer et peut-tre mme de la voir ...

 

Analyse de l'orientation du POR en 1971.

 

Les questions relatives ˆ l'orientation du POR en 1971 ne sont pas des questions abstraites pour savoir s'il Žtait dans le "vrai" ou dans le "faux", elles retentissent directement sur la victoire ou la dŽfaite -et en occurrence, une fois de plus, la dŽfaite- d'une rŽvolution rŽelle, vivante avec son "classicisme" et avec ses spŽcificitŽs, indissociables. On peut les classer en quatre groupes : le type de rapport du POR avec les directions des autres secteurs du mouvement ouvrier ; la nature de l'AssemblŽe populaire ; les mots d'ordre ˆ avoir (ou pas) par rapport au gouvernement Torres ; et la question de l'armement du prolŽtariat. Cependant, l'ensemble de ces quatre groupes de questions renvoie aussi ˆ des positions sur le r™le de la bourgeoisie nationale et sur ce en quoi consiste le caractre international de la lutte des classes et de son unitŽ mondiale. Ce dernier dŽveloppement, ne peut tre fait quĠen intŽgrant la politique du POR juste aprs la dŽfaite et jusqu'ˆ fin 1973. Revenons ˆ 1971.

 

Le POR a ŽtŽ accusŽ de "collusion avec le PCB" en 1970-1971, et l'OCI lui a adressŽ directement une sŽrie de questions ˆ propos des congrs de la FSTMB et de la COB en 1970. De l'examen de sa politique et des rŽponses faites qui expliquaient les circonstances concrtes de ces congrs et le fait que les paragraphes avaient ŽtŽ votŽs en pour ou contre avant l'adoption des textes dans leur ensemble, il ressort qu'on ne peut pas parler de compromission avec le PCB, qui se trouvait dans une situation particulire comme je l'ai dŽjˆ expliquŽ -et l'un des ŽlŽments, non le moindre, de cette situation particulire Žtait l'existence du POR lui-mme.

Le vrai problme, ce n'est pas le PCB, c'est Lechin et la bureaucratie syndicale. MalgrŽ tout le mal que Lora a pu en Žcrire, demeure l'impression de liens privilŽgiŽs que l'histoire commune des uns et des autres explique d'ailleurs fort bien (qui se retrouve sous les balles ˆ essayer de reconstituer un "commandement ouvrier" dŽjˆ dispersŽ en fait, dans La Paz, alors que Torres a fuit ? Lora, Pantoja et Lechin, trois veilles connaissances de toute leur vie). Tant aux congrs de la COB en 1970 qu'ˆ la session d'ouverture de l'AssemblŽe populaire en 1971, Filemon Escobar attaque Lechin, mais il ne se prŽsente pas contre lui pour autant qu'on sache. La justification pourrait tre la suivante : une direction alternative du prolŽtariat, avec l'autoritŽ politique et morale nŽcessaire, Žtait possible avec CŽsar Lora et Isaac Camacho, assassinŽs ; en leur absence, mieux valait, tout en tapant de temps en temps sur Lechin, "s'en servir" et se placer derrire lui, car, affaibli lui-mme et de moins en moins reconnu par les travailleurs, il gardait sa place par dŽfaut, les autres forces politiques s'Žquilibrant -et si l'une avait pris sa place, ce pouvait tre aussi bien le PCB que le POR. Donc, pas de combat pour prŽsenter quelquĠun contre Lechin.

Le combat pour chasser vraiment les bureaucrates des directions politiques et syndicales du prolŽtariat n'Žtant lui mme pas un combat bureaucratique pour conquŽrir des places, mais Žtant reliŽ au mouvement rŽel de la lutte pour le pouvoir, c'est dans les Žlections de dŽlŽguŽs aux AssemblŽes populaires locales, entre le 7 juillet et le 19 aožt, qu'avait vraiment commencŽ l'Žviction des anciens chefs ˆ tous les niveaux et pas seulement au niveau de "la prŽsidence" (de la COB, de l'AP), laquelle aurait d'ailleurs au final pu fort bien tre purement et simplement supprimŽe. Je ne sais pas si le POR a argumentŽ ainsi -et ce serait un problme, fort vraisemblable, qu'il ne l'ait pas fait, donc que sa tactique ait relevŽe de considŽrants implicites et non pas d'explications claires- mais s'il l'a fait toute cette argumentation aurait tenu la route.

 

Quand ˆ l'AssemblŽe populaire, Žtait-ce bien un soviet ? Observons d'abord ce que cette question a d'abstrait. La nature de l'AssemblŽe populaire est rendue par le rŽcit de sa formation, de son r™le, de sa dynamique, que j'espre avoir bien rŽsumŽs ci-dessus. L'Žtiquette que l'on y met a son importance, elle permet de caractŽriser et de dŽterminer le contenu politique de ce ˆ quoi on a affaire, mais elle ne devrait pas tre accolŽe a priori dans le but de pouvoir dire s'il y a eu "trahison" ou pas. L'AssemblŽe populaire a fixŽ toute l'attention du pays pendant trois mois, et n'aurait pas existŽ sans le POR, qui est son auteur. Le POR est aussi la seule force politique bolivienne qui l'ait appelŽ "soviet". Sur sa droite staliniens et lechinistes la voulaient tre une sorte de proto-assemblŽe parlementaire ou un appendice du gouvernement bourgeois, sur sa gauche les divers gauchistes la traitait d'organisme bureaucratique.

Par rapport ˆ l'idŽe d'un bel et beau "soviet", l'AssemblŽe populaire a ce dŽfaut d'avoir ŽtŽ construite par le haut. Ce sont des chefs de partis, non Žlus directement par les travailleurs, qui s'autoproclament leur direction et les convient ˆ leur adjoindre des reprŽsentants Žlus. Mais il n'est Žcrit nulle part que la forme soviŽtique d'organisation du prolŽtariat doive obligatoirement suivre le schŽma idŽal "assemblŽe gŽnŽrale-conseils de dŽlŽguŽs Žlus et rŽvocables". En fait, si les premiers soviets russes ont ŽtŽ ainsi, le plus important d'entre eux, le soviet de Petrograd, tant en 1905 qu'en fŽvrier-mars 1917, est nŽ d'une autoproclamation de sommets o dominaient les mencheviks. La forme bolivienne de 1971 ressemble aussi quelque peu aux juntes et commandements miliciens espagnols et catalans de 1936 qui Žtaient composŽs de reprŽsentants des syndicats et partis, souvent au dŽbut de socialistes et d'anarchistes ˆ paritŽ.

Ce n'est pas le degrŽ de "dŽmocratie directe" en soi, ni le fait qu'il pose ouvertement ou pas la question de la prise du pouvoir, qui dŽfinit, du point de vue marxiste, un "soviet". Selon Trotsky le soviet est "la forme supŽrieure du front unique ouvrier", qui regroupe toute la classe ouvrire au plan politique, de mme qu'ˆ l'autre extrŽmitŽ de son dŽveloppement comme classe organisŽe pour soi, le syndicat est la "forme ŽlŽmentaire du front unique" sur le terrain Žconomique. La naissance de soviets signifie, certes, que le prolŽtariat s'affirme comme classe ayant vocation ˆ prendre le pouvoir, mais pas forcŽment encore que ceci est conscient, volontaire et organisŽ, mme si cela sĠannonce : en particulier, ce dŽveloppement des soviets est liŽ ˆ l'intervention du parti rŽvolutionnaire en leur sein.

Si l'on comprend ainsi ce qu'est un "soviet", alors oui, l'AssemblŽe populaire mŽritait son surnom louangeur ou dŽnonciateur de "premier soviet d'AmŽrique latine" et la fascination qu'elle a exercŽe pendant quelques semaines sur tout le continent, Žveillant un sentiment que l'on n'avait pas connu depuis la victoire de la rŽvolution cubaine, et, ajouterai-je, ˆ un degrŽ supŽrieur car ˆ Cuba la prise du pouvoir par le prolŽtariat n'a jamais eu lieu, alors que c'est elle qui ˆ travers l'AssemblŽe se dessinait en Bolivie. Et le fait que ce "soviet" ait ŽtŽ initiŽ ˆ l'Žchelle nationale et par les sommets, et pas comme le couronnement d'une pyramide de conseils locaux dŽjˆ constituŽs, consŽquence de la rŽalisation du front unique ouvrier depuis 1970, contraignant les bureaucraties ˆ le suivre, en liaison avec l'intervention du POR, n'est pas un dŽfaut, une carence de dŽmocratie directe, mais bien plut™t, s'il est correctement utilisŽ bien sžr, un avantage qui pouvait permettre au prolŽtariat bolivien d'aller plus vite en bŽnŽficiant de l'expŽrience des rŽvolutions passŽes concentrŽe dans le programme et la politique du POR.

Ce qui ne veut pas dire qu'il faille idŽaliser et l'AssemblŽe populaire et la politique du POR. Nous avons vu que l'AP, surtout lors de sa premire session, offre un spectacle par moment assez dŽcevant. Surtout, la sous-reprŽsentation des paysans en son sein est un vrai problme, que le POR nie par ses positions ouvriŽristes, selon lesquelles le fait d'tre d'origine ouvrire vous donne une plus grande fiabilitŽ politique a priori. Cette dŽformation est le rŽsultat de toute l'histoire du POR mais elle peut tre contre-productive le moment venu, comme on l'a vu Žgalement avec la faon dont le POR abordait le thme de l' "UniversitŽ unique" -sans se prononcer ici sur la valeur en soi de ce mot dĠordre. Mais de telles remarques sont des nuances, des amendements, des prŽcisions ˆ une politique gŽnŽrale qui mŽrite d'tre connue, assumŽe et ŽtudiŽe comme ayant ŽtŽ une vraie politique rŽvolutionnaire. Ajoutons qu'il va de soi qu'elles ne donnent pas raison aux adversaires gauchistes du POR qui dŽfendaient la reprŽsentation paysanne pour leurs motifs ˆ eux. Et rappelons que ces limites, concernant la paysannerie et concernant la dŽmocratie directe, les deux Žtant souvent liŽes d'ailleurs, Žtaient justement en voie d'tre surmontŽes en juillet-aožt 1971.

Du point de vue de la politique rŽvolutionnaire, des enseignements fondamentaux qu'apporte l'expŽrience de l'AssemblŽe populaire, il en est un que le POR va finalement occulter, mais qui est pourtant un fait incontournable de la formation et de l'existence de l'AssemblŽe, c'est l'Žviction des courants politiques issus de partis bourgeois (ˆ diffŽrencier des courants ouvriers partie prenante ˆ tel ou tel moment du MNR mais ayant rompu avec lui comme parti) dans le Commandement politique au moment o il s'oriente vers l'AssemblŽe populaire. Certes il n'est thŽoriquement pas exclu que des composantes bourgeoises s'immiscent dans des soviets (ˆ titre anecdotique, rappelons que le futur chancelier allemand Adenauer a participŽ en 1918 ˆ un conseil en RhŽnanie, en y prŽconisant l'autonomie rŽgionale ! ), mais c'est un fait que la possibilitŽ mme de l'AssemblŽe populaire en Bolivie est passŽe pour se rŽaliser par l'expulsion du MNR.

 

Fallait-il lancer les mots dĠordre "A bas le gouvernement Torres ! " et "Tout le pouvoir ˆ l'AssemblŽe populaire ! ", et ˆ quel moment ?

Voila une question formulŽe trs abstraitement. On voudrait avoir le titre, le tract, l'affiche, qui permettrait de se rassurer, parce qu'il comporterait les mots dĠordre qui, ˆ dŽfaut de faire gagner effectivement les masses, donnent de l' "avant-garde" l'image qu'elle veut se faire d'elle-mme. Nous avons vu que la presse du POR et ses interventions disent souvent que ce gouvernement n'est pas celui des travailleurs et que viendra un moment o il faudra le chasser. Concrtement, l'AssemblŽe populaire est censŽe mettre en application ses dŽcisions. Elle n'est justement pas "sans pouvoir", comme l'Žcrit dŽlibŽrŽment le stalinien Fournial pour marteler dans la tte des communistes qu'un soviet, c'est forcŽment un fantasme et jamais une rŽalitŽ. Quand les mineurs ˆ Potosi mettent la COMIBOL sous l'autoritŽ de l'assemblŽe syndicale et expulsent les reprŽsentants de l'Etat de l'universitŽ pour y installer leurs propres reprŽsentants, que font-ils si ce n'est prendre le pouvoir ? Ceci dit, le pouvoir c'est le pouvoir central. Au delˆ mme, c'est le pouvoir international du capital et de l'organisation mondiale des Etats, conditions rŽelles dont on ne saurait s'abstraire, et en 1971 les choses Žtaient en rŽalitŽ aussi "mondialisŽes" qu'aujourd'hui en la matire. La question de la prise du pouvoir central se posait, ou plus prŽcisŽment tout le monde voyait qu'elle allait se poser. Ce n'est pas par des affiches avec les "bons" mots dĠordre qu'elle pouvait tre rŽsolue, et que l'on pouvait faire en sorte que les masses s'en emparent, seul moyen de la rŽsoudre, mais en saisissant concrtement la voie par laquelle elle Žtait posŽe.

Cette voie n'Žtait pas "chassons Torres" mais "prenons nous-mme en main la lutte contre le danger gorilliste". Ceci est d'ailleurs plus proche qu'on ne pourrait le croire de la stratŽgie bolchevik en 1917 dont la forme a presque toujours ŽtŽ dŽfensive et rassembleuse. Ce n'est pas au degrŽ d'indignation manifestŽ envers Torres que l'on doit juger la politique du POR en 1971 (et pour ce qui est de piquer des colres tout rouge contre Torres, Lechin Žtait champion ! ), mais ˆ sa capacitŽ ˆ orienter les masses vers l'affrontement dŽcisif qu'elles pensaient et qui se prŽsentait de plus en plus comme un affrontement entre elles et les gorilles et l'impŽrialisme, dans lequel Torres allait dispara”tre ou devenir un obstacle ˆ Žcarter. Cela dit sans exclure que ce dŽveloppement conduise ˆ une insurrection dirigŽe contre Torres ; on ignore les formes prŽcises qu'il aurait prise.

 

Car la question est Žvidemment celle du coup de Banzer. Dire, comme le POR, que la Bolivie Žtait en somme de manire naturelle en marche vers le gouvernement ouvrier et paysan et la dictature du prolŽtariat, mais que le coup d'Etat a interrompu ce dŽveloppement, pose un sŽrieux problme car justement, il fallait vaincre le coup d'Etat. Disons tout de suite que ce que le POR a fait devant le coup d'Etat est le plus grand service qu'un parti ait rendu ˆ sa classe dans ces circonstances : il a permis le "repli en bon ordre" de ses bataillons les plus importants et ainsi il a ŽvitŽ que la dŽfaite prenne l'ampleur de ce quĠelle sera deux ans aprs au Chili. De leur c™tŽ les stratges de la lutte armŽe, s'ils ont souvent combattu courageusement, n'ont servi ˆ rien politiquement et militairement. Mais assurer le repli en bon ordre, ce n'est pas vaincre !

Soit l'on pense que, faute d'armement suffisant du prolŽtariat, cette issue Žtait inŽvitable et ˆ ce moment lˆ la stratŽgie et la tactique pour la contre-offensive ˆ l'Žtape suivante deviennent essentielles, les facteurs internationaux prenant ici encore plus dĠimportance directe -et lˆ nous verrons que le POR n'a pas jouŽ son r™le. Soit l'on pense quand mme qu'une autre issue Žtait possible.

Le principal argument "pessimiste" rŽside dans ce qu'Žtait l'armŽe gorilliste, mais justement cette comprŽhension Žtait peu prŽsente dans les masses et peu portŽe par les militants du POR comme Alandia Pantoja qui Žtait l'un des artisans de la victoire des masses sur l'armŽe en 1952. L'armŽe de 1952 Žtait plus petite, moins bien payŽe, et surtout moins directement encadrŽe par l'impŽrialisme, que celle de 1971. Le terme "fasciste" Žtait alors employŽ par tout le monde pour dŽsigner ce type d'armŽe, sans que l'on rŽflŽchisse bien ˆ son sens. On disait "fasciste" en fait comme synonyme de sadique. La masse de la petite-bourgeoisie n'a pas ŽtŽ mobilisŽe par les gorilles en sections spŽciales -celles-ci ont existŽ, nous l'avons vu, notamment ˆ Santa Cruz de la Sierra, mais pas du tout ˆ l'Žchelle de masse de l'Allemagne et de l'Italie nazie et fasciste. Par contre, dans une certaine mesure, les soldats et les officiers de l'armŽe gorilliste Žtaient des "fascistes", individus d'origine petite-bourgeoise ayant trouvŽ une vocation, une (relativement) bonne paye, une idŽologie et ayant ŽtŽ formŽs au mŽpris des masses et ˆ la haine des rouges par un conditionnement systŽmatique. Sans que cela doive tre dŽcrŽtŽ impossible -nous avons vu par exemple que les soldats qui gardaient l'Intendance du ministre ne se sont pas opposŽs aux masses venues s'armer- le retournement collectif de ces soldats Žtait un vrai problme, sans aucun doute bien plus difficile que dans les rŽvolutions prŽcŽdentes comme celle de 1952, pour ne rien dire des paysans russes sous l'uniforme de 1917.

 Mais cette question -gagnera, gagnera pas- elle-mme est abstraite. La vraie question est : pouvait-on mobiliser les masses et par quels mots dĠordre pour qu'une autre issue soit effectivement possible ?

Oui, en affichant explicitement la couleur : Ç  le coup d'Etat menace, le coup d'Etat est lˆ, aux armes È, ce qui ne signifie pas "rŽclamons des armes" mais "armons-nous", pour empcher le coup nous-mmes, car ce n'est pas Torres qui l'empchera - Ç que ceux de ses ministres et de ses officiers qui voudraient sincrement empcher le coup d'Etat s'il y en a viennent avec nous avec leurs armes È . Les forces qui peuvent et doivent vaincre les gorilles et lĠimpŽrialisme sont uniquement les ouvriers, les paysans, les Žtudiants, et les soldats ralliŽs ˆ eux, uniquement l'AssemblŽe populaire, dont la commission politico-militaire ne doit donc pas dispara”tre dans la semi-clandestinitŽ (certes des mesures telles que fournitures d'armes, quadrillage des quartiers É sont clandestines en raison de leur caractre technique, mais c'est la semi-clandestinitŽ politique de la commission qui est inadmissible) mais doit au contraire, comme le ComitŽ militaire rŽvolutionnaire du soviet de Petrograd ˆ Smolny en 1917, appeler au grand jour les masses ˆ le rallier, et s'adresser partout aux soldats pour qu'ils se mettent, collectivement, de leur c™tŽ.

L'argument selon lequel de telles dŽclarations auraient "fait le jeu" du coup d'Etat ne tient absolument pas, puisque celui-ci se prŽparait dŽjˆ et a justement pris tout le monde de court alors que tout le monde y pensait.

Notons que l'Žlection de cette commission politico-militaire de l'AssemblŽe populaire confiŽe au vŽnŽrable et respectable Alandia Pantoja s'est faite ˆ l'unanimitŽ : les guerrillŽristes et les soi-disant spŽcialistes de "l'instrument" politico-militaire, qui par ailleurs "ne reconnaissaient pas" l'AssemblŽe populaire, ont "reconnu" sa commission et l'attitude par trop quiŽtiste et attentiste des uns s'est parfaitement conjuguŽe ici avec les fantasmes d' "instrument" militaire ˆ part des masses des autres, puisque les uns et les autres passaient ˆ c™tŽ du fait de s'adresser ouvertement aux plus larges masses non pour leur parler de leur armement en soi -cela, plusieurs lĠont fait, et notamment les deux POR chacun ˆ sa faon- mais pour les orienter activement vers la prise du pouvoir.

 

Par une telle politique, les masses confortŽes seraient vite allŽes de l'avant sur le plan de la lutte pour le pouvoir et de leur armement, simultanŽment. Elles auraient, d'une part, trouvŽ des armes (on a vu qu'elles en ont trouvŽes malgrŽ tout dans les conditions bien plus dŽfavorables o le putsch s'est passŽ), et d'autre part elles auraient ŽbranlŽ une partie des soldats et sous-officiers, car ces derniers hŽsitent seulement quand ils sentent qu'en face, on ne fait pas que des manifs de protestation, mais qu'on devient soi-mme une armŽe qui va prendre le pouvoir, et lˆ ils ne dŽsertent pas, ils ne lvent pas le fusil, ils le retournent contre leurs chefs.

Naturellement les choses n'Žtaient pas jouŽes d'avance. Mais ce que l'on peut dire aussi, c'est que cette politique lˆ aurait Žgalement amŽliorŽ le rapport de force, la situation du prolŽtariat et son expŽrience en cas de dŽfaite et de "repli en bon ordre". Que l'on s'attende ˆ une victoire ou ˆ une dŽfaite, elle aurait dž tre mise en Ïuvre. Elle ne l'a pas ŽtŽ.

 

La brochure de la Ligue communiste franaise sur les Ç leons de Bolivie È donne des citations du nĦ400 de septembre 1971 de Masas qui rŽsonnent comme une vŽritable autocritique du POR -sous toute rŽserve cependant de leur contexte- et sont tenues par la Ligue, qui exige que lĠautocritique soit Ç publique È -hors, elle lĠest ! - comme des Ç preuves È accablantes du Ç rŽformisme È de Ç Lora È :

Ç Personne nĠa pris au sŽrieux lĠarmement du prolŽtariat É Il y a eu un abandon total en ce domaine particulirement de la part des organisations des mineurs et des usines. Les dirigeants rŽvolutionnaires qui sont des dirigeants ouvriers nĠont pas orientŽ les syndicats de base vers ce travail fondamental. Ce qui prouve que les partis de gauche nĠont pas considŽrŽ devoir prendre une part active ˆ lĠarmement et ˆ lĠorganisation des milices dans chaque mine, dans chaque usine. La rŽsolution de lĠAssemblŽe populaire, rŽsolution trs tardive (juin 71) envisageant la constitution de milices ne fut pas mise en pratique. LĠerreur de toute la gauche est ainsi mise en Žvidence. È. Et :

Ç LĠidŽe gŽnŽrale qui sĠŽtait rŽpandue -et que nous marxiste avons y compris partagŽe- cĠest que les armes seraient cŽdŽes par lĠŽquipe militaire au pouvoir, car nous considŽrions que ce nĠŽtait quĠen sĠappuyant sur les masses et en les dotant dĠune puissance de feu appropriŽe que le gouvernement pourrait au moins neutraliser la droite. Cette conclusion se rŽvŽla compltement fausse : on nĠa pas tenu compte du fait que Torres prŽfŽrerait sĠallier ˆ ses camarades gŽnŽraux, capituler devant eux plut™t que dĠarmer les masses qui avaient donnŽ des preuves Žvidentes quĠelles sĠacheminaient vers le socialisme et que leur mobilisation mettait en danger lĠarmŽe comme institution. È

Ce passage, avec les rŽserves sur son isolement du reste de la presse du POR, que nous nĠavons pas, indique une capacitŽ remarquable ˆ se mettre en cause. Il va mme plus loin que les critiques que lĠon peut faire ˆ sa politique au vu des donnŽes prŽcŽdemment exposŽes. Car il appara”t bel et bien que malgrŽ la critique quĠil se fait ici ˆ lui-mme, le POR a tout de mme au moins abordŽ ouvertement les questions du renversement de Torres et de lĠarmement du prolŽtariat. CĠest pourquoi cette Ç autocritique È me semble confirmer lĠexistence dĠune tendance que jĠai appelŽe Ç quiŽtiste È et plus ou moins spontanŽiste en son sein si ce nĠest ˆ sa direction -  Ç les masses sauront sĠarmer È, idŽe juste en elle-mme, mais qui devient fausse quand elle empche de passer ˆ lĠacte ˆ temps, mais Žtat dĠesprit, il faut le comprendre, quĠavait faonnŽ lĠhistoire (en 1952 les masses ont en effet rŽglŽ Ç facilement È la question É) ainsi que la tendance ˆ prendre le contre-pied des discours guerillŽristes. Etat dĠesprit qui pourrait avoir animŽ le Ç responsable militaire È Pantoja (dŽcŽdŽ en 1975, membre du POR jusquÔau bout) et sa commission.

Mais il y a autre chose. Cet article, comme dĠautres allusions de Lora dans diffŽrents textes, Ç confesse È que lĠidŽe que Torres Ç donnerait les armes È Žtait une illusion gŽnŽrale partagŽe au fond aussi par le POR, bien quĠil ait Žcrit pendant la pŽriode rŽvolutionnaire quĠil fallait sĠarmer, que cĠŽtait ˆ Torres de choisir, etc., sauf que sous-tendues par une telle illusion de telles prises de position devenaient des phrases vides.

Un effort de Ç plongŽe dans le contexte È est nŽanmoins nŽcessaire : Žtait-il si absurde de penser que Torres allait devoir donner les armes ? Comprendre quĠil prŽfŽrerait permettre sa chute, son Žventuel assassinat et celui de bon nombre de ses partisans, amis et parents ne contredisait-il pas ce qui semblait tre logique, ˆ savoir que si les officiers engagŽs bon grŽ mal grŽ dans cette aventure voulaient sauver leur peau ils devraient distribuer des armes aux ouvriers et aux paysans ? Remarquons que les thŽoriciens de lĠimpŽratif de la lutte armŽe nĠont pas ŽtŽ plus efficaces contre de telles illusions É et que certains officiers Ç progressistes È ont rŽellement essayŽ de distribuer des armes !

Nous avons ici affaire, concrtement, aux deux c™tŽs du marxisme, qui sont les deux c™tŽs du rŽel : la dŽtermination par les causes sociales gŽnŽrales et le r™le des choix politiques concrets et circonstanciels, individuels. Les forces sociales dŽterminaient lĠŽquation voulant nŽcessairement que les composantes de lĠarmŽe de lĠEtat bourgeois mme ŽclatŽes nĠallaient pas faire le jeu du prolŽtariat, fut-ce au prix de leur propre suicide. Mais les hommes rŽels qui sont les variables de lĠŽquation font leur propre histoire en dehors de tout dŽterminisme, ils peuvent varier et changer de camp ou faire le jeu dĠun camp autre que celui qui est, gŽnŽriquement, Ç le leur È, surtout sÔil sÔagit de sauver leur peau dans lÔimmŽdiat. Torres lui-mme, qui a refusŽ les armes aux travailleurs, sera sauvagement assassinŽ en 1976 ˆ Buenos Aires, dans le cadre du Ç plan Condor È.

Le problme est quĠˆ miser uniquement sur le c™tŽ gŽnŽriquement juste, dŽterministe et social, on ne voit pas comment la rŽvolution peut gagner, puisque si tout se rŽsumait ˆ lui, jamais un Etat, une armŽe, ne serait ŽbranlŽ, ŽbrŽchŽ, disloquŽ, et les hommes seraient les automates des forces sociales, alors quĠils en sont les auteurs involontaires, ce qui nĠest pas la mme chose. Et rŽciproquement, miser uniquement sur le c™tŽ circonstanciel, le concret remarquable -  Ç exceptionnalitŽ bolivienne È ou dŽrive effective dĠofficiers entra”nŽs plus loin quĠils nĠauraient voulu aller- comporte une part effrayante de risque, de pari, de quitte ou double, roulette russe qui sĠest toujours avŽrŽe compltement illusoire.

La politique marxiste, action consciente, cĠest-ˆ-dire organisŽe, des individus associŽs pour faire lĠhistoire par eux-mmes, tient compte de ces deux c™tŽs en nĠen niant aucun et en ne se laissant dominer par aucun. Elle rŽsout, ou disons plus modestement quĠelle cherche ˆ rŽsoudre, le problme de la dialectique entre nŽcessitŽ et contingence dans lĠŽquation dŽterministe aux variables alŽatoires, le problme de lĠaction, du moment opportun et de la faon de le susciter. De quelle faon ?

En saisissant le biais concret qui, partant des prŽoccupations rŽelles des masses, les conduit ˆ vouloir rŽgler la question du pouvoir. A lĠŽtŽ 1971 elles sĠorientaient sur la prise du pouvoir, mais la question concrte pour elles Žtait le danger gorilliste : la prise du pouvoir et lĠarmement se posaient ensemble, pour dŽfaire ce danger. LĠarticle de Masas souligne que la rŽsolution sur la commission Ç militaire È de lĠAssemblŽe populaire Žtait trop tardive, ce qui est non une autocritique, mais une accusation implicite contre Lechin et ceux qui ont retardŽ sa rŽunion du 1Ħ mai au 24 juin. Certes, mais ˆ cette date il Žtait encore possible de parler ouvertement de la nŽcessitŽ et de la possibilitŽ dĠŽviter le coup en prŽparation en prenant les devants, en appelant les masses ˆ sÔarmer, en appelant les soldats, en sommant les officiers de tendance Ç Torres È ˆ choisir et en les combattant chaque fois quĠils feraient obstacle ˆ cette politique. RŽpŽtons-le, un tel langage ˆ la fois dŽfensif (sans feinte aucune) dans sa forme et offensif dans son contenu, nĠaurait en rien fait le jeu du coup dĠEtat dont tout le monde parlait. Rappelons lĠexemple des bolcheviks qui ˆ un moment donnŽ ont abordŽ ouvertement (et se sont mme divisŽs ouvertement ˆ son sujet ! ) ˆ la prŽparation dĠune insurrection Ç pour sauver la rŽvolution È : cette manire ouverte typique de LŽnine contraste justement avec la tendance ˆ la discrŽtion non seulement technique, mais politique, de la commission Pantoja. Les faiblesses dans la manire dĠaborder la question des armes dŽcoulent de celles dans la manire de poser la question de lĠinsurrection et du pouvoir - et aussi vive soit-elle lĠautocritique implicite de lĠarticle de Masas passe ˆ c™tŽ de ce nÏud.

 

En outre, lĠarticle de Masas parle de manire confuse, mais caractŽristique de cette pŽriode, de Ç la gauche È en gŽnŽral, et assume ses Ç erreurs È comme des erreurs communes. Ce qui laisse ˆ penser que, contrairement ˆ lĠutilisation que veut en faire la brochure de la Ligue, il ne sĠagit pas exactement dĠune Ç autocritique de Lora È mais dĠun discours du POR ˆ lĠadresse des autres courants politiques qui lĠont plus ou moins Ç suivi È dans le Commandement politique et lĠAssemblŽe populaire. Cette mentalitŽ unitaire ˆ tout crin, produite par la rŽalisation du cadre de front unique ouvrier dans la COB, puis dans le Commandement politique, puis dans lĠAssemblŽe populaire, associŽe ˆ lĠimpression de diriger le mouvement, et qui conduit ˆ ne pas parler au nom de son parti mais au nom des forces unies, va se prolonger, nous allons le voir, ˆ contretemps, dans un cadre diffŽrent o la pression des masses ne permettra plus de donner au cadre unitaire la mme direction -jusquĠen 1973, aprs quoi le POR ne sera pratiquement jamais plus Çunitaire È É

 

 

Comment ne pas tirer les leons d'une dŽfaite partielle.

 

En novembre 1971 les directions des forces politiques boliviennes, en exil au Chili, maintiennent formellement la structure du Commandement politique, car elle a auprs des masses le prestige de ce dont est nŽ l'AssemblŽe populaire, mais la modifient en lui donnant un nouveau nom, en Žlargissant sa composition et en modifiant son programme.

Le nouveau nom est Front RŽvolutionnaire Anti-impŽrialiste (FRA). Les nouveaux adhŽrents sont ceux qui ont ŽtŽ au combat dans la rue aux c™tŽs des forces de l'AssemblŽe populaire les 19-22 aožt, du moins est-ce la raison avancŽe. Elle lŽgitime l'entrŽe, es qualitŽ, cette fois-ci de l'ELN et du POR Combate, avec l'approbation du POR. Mais pas seulement : outre le Parti Socialiste bolivien, rŽcemment formŽ ˆ partir des dŽbris du FARO autour de l'ancien ministre dŽmissionnaire des nationalisations d'Ovando, Marcelo Quiroga, adhŽrent ˆ l'Internationale Socialiste, il y a des groupes en provenance du MNR, ˆ nouveau, et plus encore ... le gŽnŽral Torres lui-mme au dŽbut, et un groupe de militaires, Avant-Garde Militaire du Peuple, autour du major Ruben Sanchez, chef de la garde personnelle de Torres -Ç le major Ruben Sanchez est apparu au cours de cette Žpreuve comme une figure symbolique du ralliement de certains ŽlŽments des Forces ArmŽes au camp de la rŽvolution È, peut-on lire dans la brochure de la Ligue communiste franaise Bolivie les leons dĠaožt 71.

Mme si le gŽnŽral Torres ne participera que peu de temps au FRA, les choses devraient tre claires : des forces reprŽsentant des secteurs, non de la "petite bourgeoisie radicalisŽe", mais bien de la bourgeoisie nationale, sont prŽsentes es qualitŽ dans le FRA. Cela se rŽpercute au niveau de son programme adoptŽ en dŽcembre 1971 : prise du pouvoir et construction du socialisme -cette phrasŽologie est ˆ l'Žpoque celle de beaucoup de monde- par la voie d'un "gouvernement national". Les rŽfŽrences aux thses du IVĦ Congrs de la COB, permanentes dans le Commandement politique et l'AssemblŽe populaire, passent au second plan, saluŽes d'un coup de chapeau. Par contre, le FRA adopte des statuts contraignants instaurant une vŽritable discipline organisationnelle et programmatique en son sein.

Bien que le secteur des forces armŽes qui s'y trouve soit minoritaire, en exil et pour ainsi dire dŽracinŽ de son Etat, la signification politique de sa prŽsence, renforcŽe par celle des Žternels rŽsidus renaissant du MNR (sans parler du PS rŽcemment crŽŽ, qui relve en grande partie du nationalisme bourgeois lui aussi), ne fait nul doute : le FRA n'est pas une expression du front unique du prolŽtariat et de la petite bourgeoisie comme l'Žtait le Commandement politique, ni l'organe de front unique de la classe ouvrire commenant ˆ poser pratiquement la question du pouvoir, comme l'Žtait l'AssemblŽe populaire, mais il est une structure d'alliance avec la bourgeoisie nationale qui ne diffre pas fondamentalement, en ce qui concerne le fond politique, de l'UnitŽ populaire chilienne, comme ne se privent pas de le dire les dirigeants du PC qui, eux, font la diffŽrence avec l'AssemblŽe populaire : le prestige de celle-ci peut servir ˆ lŽgitimer le FRA, mais le FRA n'est pas la mme chose, il est, dans l'exil, le type de structure que staliniens et lechinistes auraient aimŽ monter auparavant en collaboration avec le gouvernement Torres.

Le FRA reoit officiellement le soutien de Fidel Castro et ses reprŽsentants sont reus ˆ Cuba, avec Filemon Escobar parmi eux. Dans les "reproches" adressŽs alors par l'OCI au POR, on trouve celui d'avoir dissociŽ critique du foquisme et critique de la direction de l'Etat cubain. Le FRA et la politique qu'il porte ont pu pousser ˆ une reprise des contacts avec Cuba, qui soutient au mme moment l'UnitŽ populaire chilienne. En somme -sous rŽserve de vŽrification plus poussŽe- le POR aurait vu d'un bon oeil l'Žloignement de Cuba par rapport au foquisme, sans voir que ceci correspondait au soutien ˆ des formes d'alliances avec la bourgeoisie.

 

Pour Guillermo Lora et la direction du POR il y a, de faon tout ˆ fait sincre, continuitŽ entre le Commandement politique, l'AssemblŽe populaire et le FRA. Dans leur perception de leur propre combat, et dans la mŽmoire qu'ils en construisent, le FRA n'est pas l'antithse, mais bien la prolongation de l'AssemblŽe populaire. Comment expliquer cela, et quelles en sont les consŽquences ?

La dŽfinition que donne Lora du FRA reprend la mme formule pour les trois institutions, formule par laquelle lĠAssemblŽe populaire sĠŽtait dŽsignŽe, ceux qui la voyaient comme un soviet aussi bien que ceux qui nĠen voulaient pas lĠayant employŽe : "front anti-impŽrialiste rŽvolutionnaire dirigŽ par la classe ouvrire", ce qui, pour lui, est antinomique au "Front populaire" placŽ, lui, sous la direction de la bourgeoisie, comme l'UnitŽ populaire chilienne. L'AssemblŽe populaire formŽe sur la base de l'exclusion du MNR et contre la volontŽ du gouvernement "progressiste" Žtait, certes, tout ˆ fait anti-impŽrialiste, mais elle l'Žtait en tant que et parce que rŽalisation du front unique ouvrier, et uniquement du front unique ouvrier. Le Commandement politique qui l'avait prŽcŽdŽe Žtait plus large, il avait ce caractre dŽfensif de "front anti-impŽrialiste", mais lui aussi Žtait avant tout une expression de la classe ouvrire. Expression du front unique ouvrier et par lˆ noyau du front unique anti-impŽrialiste -formule de l'OCI franaise pour caractŽriser l'AssemblŽe populaire bolivienne- ou front unique anti-impŽrialiste de manire immŽdiate, dirigŽ par la classe ouvrire, formule du POR ; derrire ces diffŽrences de dŽsignation qui peuvent sembler byzantines, il y a deux manires diffŽrentes d'envisager le r™le possible de la bourgeoisie nationale ou de certains de ses secteurs.

Soit le front unique est "immŽdiatement" anti-impŽrialiste, national et dŽmocratique, et, surtout, dans ce cadre la bourgeoisie nationale ou tel de ses secteurs joue un r™le progressiste rŽel, rŽvolutionnaire, et doit tre alliŽ au prolŽtariat voire gouverner ˆ ses c™tŽs. C'est lˆ l'interprŽtation du POR, ˆ partir d'une gŽnŽralisation thŽorique de cette fausse continuitŽ Commandement politique-AssemblŽe populaire-FRA, interprŽtation qui va plus loin vers l'alliance avec la bourgeoisie, en tout cas de manire plus franche, que les formules ambigu‘s de 1952 qui ne parlaient pas de "nationalisme bourgeois", mais "petit-bourgeois". Nous avons vu que les vertus de la bourgeoisie nationale des pays dominŽs ont ŽtŽ par exemple soulignŽes par Lora ˆ propos des nationalisations dans ces pays, "de qualitŽ supŽrieure" aux nationalisations dans les pays impŽrialistes.

Soit il s'agit du front unique ouvrier, qui sur la base de sa rŽalisation et de son hŽgŽmonie, avec des objectifs non pas seulement nationaux et dŽmocratiques mais bien transitoires et socialistes -et, je vais y revenir, par lˆ mme pleinement, effectivement dŽmocratiques-, associe ˆ son combat les courants petits-bourgeois ou ayant rompu avec la bourgeoisie sur la base de leur volontŽ d'arracher leurs revendications et aspirations nationales et dŽmocratiques.

Ou encore il s'agit d'alliance ponctuelle et dŽfinie avec tel ou tel secteur bourgeois sur une question de dŽfense des libertŽs dŽmocratiques voire lors d'une guerre coloniale ou d'agression impŽrialiste : cela peut arriver, mais ne justifie pas un "front" permanent pour soi-disant aller ensemble au socialisme !

La conception qui se fixe alors comme celle du POR combine deux idŽes : un secteur de la bourgeoisie nationale peut tre un alliŽ dans la rŽvolution prolŽtarienne ; mais il doit, cĠest dĠailleurs logique, l'tre sous la direction du prolŽtariat, et il doit donc accepter cette direction, et cĠest ainsi que le front unique anti-impŽrialiste est ou tend ˆ tre "dirigŽ par la classe ouvrire". Le "sentiment de puissance" que les Žvnements ont pu confŽrer ˆ la direction du POR aboutit ici ˆ une illusion sŽvre, s'imaginer que des secteurs bourgeois peuvent se placer sous la direction du prolŽtariat, en somme qu'un gŽnŽral Torres peut se placer sous le commandement du POR !

Les taches concrtes que se donne le FRA n'ont pourtant rien ˆ voir avec la fiction d'un front anti-impŽrialiste dirigŽ par la classe ouvrire et qui fait de grandes dŽclarations sur la perspective du socialisme dans la rŽvolution bolivienne. Concrtement, dans la mesure o il mne avec ses composantes un vŽritable travail en Bolivie, c'est un combat clandestin de dŽfense des libertŽs, de maintien des structures syndicales, de lutte contre la rŽpression et d'information ˆ l'extŽrieur sur ce qui se passe en Bolivie. Sur des revendications dŽmocratiques dŽfensives, l'unitŽ est bien entendu tout ˆ fait possible avec des secteurs bourgeois voire, ˆ l'occasion, rŽactionnaires ( religieux par exemple), mais, rŽpŽtons-le, c'est lˆ tout autre chose que de prŽtendre que cette unitŽ se situe dans un cadre qui prolonge le "premier soviet d'AmŽrique latine" et intgre un secteur de la bourgeoisie au combat pour le socialisme !

Notons que, de son c™tŽ, le POR Combate prŽsente le FRA -et H.G. Moscoso le dit encore ainsi dans une interview rŽcente (La hoja de vida de Hugo Gonzales Moscoso, disponible sur le Net) comme ayant eu vocation ˆ prŽparer l'infiltration massive de guŽrillŽros ! Par une certaine symŽtrie, notons que le SU critique la participation du POR Combate au FRA dŽbut 1972 -mais nous avons vu que telle ne fut pas la rŽaction premire de la Ligue communiste, qui, dans la brochure dŽjˆ citŽ, parle du ralliement de certains ŽlŽments des Forces ArmŽes au camp de la rŽvolution avec des accents qui annoncent ce que lĠon va entendre ˆ propos du Portugal ˆ partir de 1974 É

 

Est-ce ˆ dire que tout Ç front unique anti-impŽrialiste È soit un front populaire dĠalliance avec la bourgeoisie et de soumission ˆ celle-ci ? Le POR et PO dĠArgentine sĠappuient dans leur argumentation sur les Thses sur la question dĠOrient du IVĦ Congrs de lĠInternationale Communiste (dŽcembre 1922) et jugent sectaire lĠassimilation faite par lĠOCI franaise entre le FRA et lĠUnitŽ populaire chilienne, vrai Front populaire et mme modle classique du Front populaire ayant, comme dans les annŽes 1930 en France et en Espagne, conduit directement ˆ la victoire du fascisme au moyen de lĠalliance antifasciste avec la bourgeoisie contre la rŽvolution. Le FRA, estiment tĠils, ne se situait pas sur ce plan ; son contenu anti-impŽrialiste, contre la rŽduction de la Bolivie au statut de semi-colonie par la dictature militaire, Žtait dŽterminant, et de plus le poids spŽcifique du prolŽtariat aprs lĠŽpisode de lĠAssemblŽe populaire y restait dŽterminant.

Effectivement, le front unique anti-impŽrialiste avec, non seulement la paysannerie, la petite bourgeoisie urbaine, la masse des pauvres et lĠintelligentisia, mais des secteurs de la bourgeoisie nationale, est concevable, mais sur quel terrain ?

Sur le terrain de revendications constituant bel et bien le programme de construction dĠune nation indŽpendante, dŽmocratiques, nationales, agraires, la•ques É que lÔInternationale Communiste en 1922 envisageait comme devant servir ˆ dŽmasquer les bourgeoisies nationales des pays tels que la Chine ou lÔIran, de manire parallle ˆ la faon dont la lutte pour le front unique ouvrier devait servir ˆ dŽmasquer les dirigeants rŽformistes É Or le FRA, dĠun c™tŽ, ˆ la faon des Ç officiers progressistes È portugais, Žthiopiens ou malgaches que lĠon verra quelques annŽes plus tard encamisoler et rŽprimer le mouvement autonome du prolŽtariat, prŽtend, dÔun c™tŽ, combattre "pour le socialisme", mais en mme temps il passe ˆ c™tŽ de ces revendications dŽmocratiques sŽrieuses et gŽnŽrales : Žlections libres, assemblŽe constituante, droit des indiens, rŽforme agraire en finissant rŽellement avec les latifundia, sŽparation de l'Eglise et de l'Etat ...

Sur de telles revendication dŽmocratiques gŽnŽrales, le combat pour un front commun menŽ par la classe ouvrire et dont elle serait la force motrice et dirigeante est assurŽment tout ˆ fait concevable, et cette mŽthode peut, tout autant que celle du POR dans le FRA, se recommander des Thses sur la question dÔOrient. Mais telles ne sont pas les revendications dŽmocratiques dont parle selon Guillermo Lora pour le FRA. La formulation qu'il en donne est la suivante :

"Le coup d'Etat contre-rŽvolutionnaire triomphant, la suspension des libertŽs dŽmocratiques, ainsi que la rŽpression sans frein, nous imposent de prŽsenter comme tactique immŽdiate la dŽfense intransigeante des garanties dŽmocratiques, la dŽfense de la Constitution, de l'application des lois, de l'autonomie universitaire, de la libertŽ sans restriction de la presse, du respect du droit syndical et du droit d'association, etc." (texte prŽsentŽ par le POR ˆ la ConfŽrence latino-amŽricaine d'avril 1972 dans La VŽritŽ de juillet 1972, et constituant la seconde partie du texte de G.Lora De l'AssemblŽe populaire au coup d'Etat fasciste).

Dans cette liste, on ne voit pas bien ce que viennent faire la "dŽfense de la Constitution" et "l'application des lois" (une chose est d'utiliser des textes constitutionnels, des normes lŽgales et des procŽdures juridiques, autre chose est d'en faire un programme politique). Pourquoi ne pas s'en tenir tout simplement ˆ la dŽfense des droits et libertŽ, ˆ l'indŽpendance des syndicats envers l'Etat, ˆ la lutte contre la rŽpression ? On se rappelle avoir dŽjˆ rencontrŽ cette formule, "dŽfense de la constitution", dans l'interview donnŽe par G.Lora au Militant en mai 1952. Il semblerait donc que dans les situations de rŽpression (rŽserve faite ici du problme de la date exacte de sa position de 1952 sur ce sujet, dont jĠai parlŽ plus haut) G.Lora met en avant la "dŽfense de la constitution". C'est comme s'il admettait que devant la rŽpression momentanŽment victorieuse il faut en revenir ˆ des revendications non seulement dŽmocratiques, mais bourgeoises. Ce qu'indique aussi, de son point de vue, lĠabandon sans phrases du mot dĠordre de l' "UniversitŽ unique" et le retour ˆ la dŽfense de la simple autonomie universitaire, tout ˆ fait justifiŽ dĠailleurs.

Pour rŽsumer, nous voyons se cristalliser la conception suivante : la rŽvolution bolivienne est plus nationale et dŽmocratique que socialiste, en tout cas dans sa premire phase qui se dŽroule sur l'arne nationale (la phase socialiste Žtant internationale : cf. la rŽsolution internationale du IVĦ congrs de la COB), mais elle nŽcessite -c'est la "rŽvolution permanente"- la direction du prolŽtariat, tout en pouvant associer, sous cette direction, un secteur de la bourgeoisie nationale. DŽs lors, le FRA, tout en ayant des militants dont le combat concret est la lutte contre la rŽpression et la dŽfense des libertŽs les plus ŽlŽmentaires (impossible de faire autrement) et en servant de cadre ˆ ce combat, peut s'affirmer socialiste et passer pour la "projection de l'AssemblŽe populaire" et en mme temps ne pas avoir de programme dŽmocratique rŽvolutionnaire rŽel avec assemblŽe constituante, rŽforme agraire, etc. La rhŽtorique socialisante, voire guŽrillŽriste, et aussi nationaliste et anti-Žtatsunienne, des Ç officiers progressistes È masque lĠabsence de ces perspectives nationales anti-impŽrialistes rŽelles, et donc lĠabsence de rupture rŽelle avec lĠimpŽrialisme dans le programme des Ç anti-impŽrialistes È : cĠest prŽcisŽment le manque de ce programme dŽmocratique national consŽquent qui signe la soumission politique ˆ la bourgeoisie dĠun tel front.

Notons que, de faon parfaitement logique et consŽquente par rapport ˆ cette orientation, le POR considre dŽs lors qu'il peut y avoir dans l'armŽe et le corps des officiers un secteur progressiste avec lequel s'allier contre lÔimpŽrialisme (ce qui n'est pas la mme chose, bien qu'il fasse souvent la confusion, que de diviser l'armŽe par la pression des masses mobilisŽes), et c'est justement ce qui se passe avec le FRA.

 

Le FRA n'a pas ŽtŽ une coalition durable et solide. Au bout d'un peu plus d'un an le PCB, le PC-ml et le PRIN, avec les courants MNR, le quittent pour faire leur propre coalition ˆ leur yeux plus efficace sur la ligne d'UnitŽ populaire, laissant tomber une grande partie de la phrasŽologie rŽvolutionnaire du premier FRA. En fait ils peuvent se permettre au bout d'un certain temps de laisser tomber les "rŽvolutionnaires". La dŽsintŽgration du FRA co•ncide avec le moment o il perd son utilitŽ pour tromper les masses, c'est-ˆ-dire avec la dŽfaite chilienne. A ce stade, le POR est le dernier parti ˆ en dŽfendre la nŽcessitŽ ...

Les masses abusŽes par le r™le qu'a jouŽ l'existence du FRA, autant ou plus que les masses boliviennes, ont ŽtŽ les masses chiliennes, car il Žtait de la plus haute importance que, dans le processus rŽvolutionnaire chilien, les leons de la Bolivie puissent tre tirŽes, en relation avec son Žmancipation de lĠUnitŽ populaire, condition indispensable pour Žviter lĠissue Pinochet, la voie pour ce faire Žtant que la classe ouvrire, la paysannerie et la jeunesse chiliennes se dotent d'un parti politique qui combatte pour la rupture avec la bourgeoisie et la prŽparation ˆ l'affrontement avec les militaires. Loin d'attŽnuer les risques de cet affrontement, l'UnitŽ populaire les a maximisŽs en dŽsarmant les masses ˆ tous les sens du terme -militaire, politique, moral. Combattre pour la rupture avec la bourgeoisie au Chili, pour l'unitŽ de la classe ouvrire, de la paysannerie et de la jeunesse contre l'impŽrialisme et la bourgeoisie nationale, n'aurait ŽtŽ possible pour le POR, qui avait lˆ une place clef ˆ tenir, qu'ˆ la condition de ne pas tre lui-mme engluŽ dans un front pouvant passer pour une sorte d'UnitŽ populaire ˆ la bolivienne, bien que lui mme affirmait que ce n'Žtait pas la mme chose. C'est sans doute cela, plus que les prŽcautions ˆ prendre pour prŽserver les liaisons clandestines avec le pays et les contraintes du statut de rŽfugiŽ, qui explique le relatif absentŽisme du POR bolivien dans la rŽvolution chilienne. Non pas un simple isolationnisme voire un Žgo•sme national qui lui sera parfois reprochŽ, et quĠil sĠil existe est plus un effet quĠune cause, mais une orientation politique Žquivalant pour lui ˆ un nÏud coulant l'empchant de jouer son r™le.

Il faut bien comprendre que cette Žvolution politique et idŽologique se produit en toute sincŽritŽ et honntetŽ. Aucune "trahison" perfide ni aucune "nature centriste" ou "opportuniste" du "lorisme" ne sont prŽalablement ˆ l'Ïuvre, mme si les bilans incomplets et incompltement digŽrŽs du passŽ jouent lˆ un grand r™le -et leur responsabilitŽ ne met pas en cause que Lora mais toute lÔhistoire manquŽe de la IVĦInternationale dans et aprs la seconde guerre mondiale.

 

La faiblesse politique du POR aprs aožt 1971 est pour lui Žquivalente ˆ la force qu'il avait eu juste avant, et en cela mme rŽside le principal de cette faiblesse : il nĠest pas en train de vivre une parenthse, pense tĠil -et il n'est pas le seul, c'est le cas de la quasi totalitŽ des militant boliviens de toutes les tendances- Ç la contre-offensive va venir et nous reprendrons la lutte pour le pouvoir au point o elle sԎtait arrtŽeÇ . Sauf qu'ˆ l'Žvidence l'avenir de la Bolivie, et au delˆ, se jouait maintenant au Chili.

La dŽfaite chilienne est, avec celle d'IndonŽsie en 1965, la plus grave, la plus complte, que le mouvement ouvrier ait connu quelque part aprs 1945. Le mouvement ouvrier et, par la mme occasion, les libertŽs dŽmocratiques les plus ŽlŽmentaires, et le respect primaire de qu'est un tre humain, ont ŽtŽ liquidŽs au Chili. Banzer avait ŽtŽ le premier modle, mais il devient l'Žlve avec Pinochet (le comparaison vaut ce quĠelle vaut mais cĠest le mme rapport ambigŸe quĠentre Hitler et Mussolini). La privatisation totale de toute l'Žconomie et la fin de tout secteur public compltent l'opŽration en ouvrant la phase nŽo-libŽrale comme rŽponse ˆ la crise Žconomique mondiale, o lˆ aussi le Chili est le modle.

La dŽfaite bolivienne d'aožt 1971 Žtait incomplte, mais elle devient beaucoup plus grave : la possibilitŽ d'un retournement de situation avec la reconstitution rapide d'une capacitŽ de combat de la classe ouvrire maintenue, sans doute pas irrŽaliste avant le 11 septembre 1973, est enterrŽe. La Bolivie a perdu sa fentre.

 

OCI et POR : gel d'une alliance.

 

L'OCI avait posŽ de nombreuses questions au POR, d'une manire s'efforant d'tre fraternelle et nuancŽe, pratiquement sur tous les sujets -sauf un, central- essentiels de la pŽriode 1969-1971, tout en ayant dŽfendu globalement sa politique au moment fatidique.

Les questions posŽes par l'OCI au POR sur le moment du coup d'Etat et les jours qui l'ont prŽcŽdŽ, dĠaprs La Correspondance Internationale nĦ 2-3 de mars 1972, sont certes nombreuses. "Le parti a tĠil menŽ avec la rigueur nŽcessaire une action centralisŽe pour rŽduire les inŽgalitŽs de rythme dans la mobilisation du prolŽtariat ?" En a tĠil fait assez pour grouper la paysannerie autour de l'AssemblŽe populaire ? PossŽdait-il les structures d'organisation lui permettant d'armer ses militants dans une situation trs mouvante ? S'y ajoute une rŽserve sur l'opportunitŽ de la campagne centrŽe sur la "participation ouvrire majoritaire dans la COMIBOL".

Mais l'idŽe selon laquelle le coup d'aožt 1971 a vu une retraite en bon ordre, et n'a installŽ qu'un rŽgime instable qui n'en a pas pour longtemps, est partagŽe par l'OCI. En relation avec cette conception en partie illusoire, il n'y a, ˆ la diffŽrence des autres aspects de la politique du POR, pas de questionnement de l'OCI sur l'armement du prolŽtariat au moment crucial.

La ligne politique ŽvoquŽe plus haut -expliquer aux masses que c'Žtait ˆ elles, maintenant, ˆ dŽfaire l'armŽe gorilliste et donc ˆ s'en donner les moyens sans rien faire dŽpendre de Torres- n'est pas envisagŽe dans les textes abondants de l'OCI (par ailleurs, elle est dessinŽe dans un document de la TLT, Argentine et Bolivie : le bilan, par Hugo Blanco, Peter Camejo, Joseph Hansen, Anibal Lorenzo, Nahuel Moreno, mais pas en relation avec les faits et actes du POR, mais sous la forme de considŽrants gŽnŽraux qui, s'ils ont une cible, visent le SU et le POR Combate).

 

Les choses changent avec le FRA. Alliance avec un secteur de la bourgeoisie nationale ; confirmation, donc, des critiques et doutes exprimŽs concernant la comprŽhension tronquŽe de l'unitŽ mondiale de la lutte des classes par le POR, expliquŽe par son isolement prolongŽ et les pressions du pablisme depuis deux dŽcennies : surestimation de la capacitŽ des bourgeoisies nationales ˆ avancer contre l'impŽrialisme, sous-estimation du besoin vital de la rŽvolution bolivienne que la rŽvolution mondiale et latino-amŽricaine la dŽgage du carcan dans lequel elle risque d'tre ŽtouffŽe, mŽcomprŽhension du r™le du stalinisme et dans son sillage du castrisme en tant que forces internationales agissant en fonction d'intŽrts sociaux et stratŽgiques internationaux et non pas seulement en raison des thŽories erronŽes qu'elles invoquent, la rŽvolution par Žtape des staliniens, ou le foquisme des castristes.

Nul doute que la direction de l'OCI se sent investie d'une sorte de mission "pŽdagogique" envers le POR consistant ˆ lui expliquer ce que c'est que l'internationalisme ...

Mais elle va le faire de faon dŽconnectŽe de la discussion concrte sur la manire dĠaller ˆ la prise du pouvoir, et ˆ partir de lˆ sur la mobilisation, l'auto-organisation et l'armement des masses en 1971. DŽs lors, la chose ne pouvait qu'appara”tre comme une leon professorale toute thŽorique sur lĠunitŽ mondiale de la lutte des classes, le contenu international contre-rŽvolutionnaire du stalinisme, la vraie nature des thses de lĠInternationale communiste sur le front unique anti-impŽrialiste É par un parti certes sympathique a priori, mais installŽ dans le confort relatif d'une grande dŽmocratie impŽrialiste, leon distillŽe ˆ des militants harcelŽs par les responsabilitŽs et la rŽpression, et faire la plus mauvaise impression ˆ Guillermo Lora, celle de courir le risque de voir ressurgir les "ingŽrences" de Pablo et Posadas, bien que les "pressions" exercŽes par l'OCI ne soient pas du mme ordre.

 

La direction du POR n'est pas contre un travail de reconstruction de la IVĦ Internationale, mais elle tente de le dŽfinir sur la base de l'approbation totale de toute sa politique, FRA compris, et mme alors principalement sur la base du FRA qui concentre pour elle, tout autant au niveau du symbole et de la psychologie que dans ses analyses, la place quĠelle a tenue dans la pŽriode de lĠAssemblŽe populaire.

En avril 1972 le POR, conformŽment aux dŽcisions prises en commun avec l'OCI l'annŽe prŽcŽdente, et dans le processus qui va conduire ˆ la constitution du CORQI, organise une ConfŽrence latino-amŽricaine (dont le lieu n'est pas prŽcisŽ dans les sources ; probablement Santiago du Chili), avec Politica Obrera d'Argentine et le POMR du PŽrou, et des groupes et militants d'autres pays, en prŽsence d'une dŽlŽgation de l'OCI.

Le POR et PO auraient voulu soumettre au vote la seconde partie du texte de Lora, De l'AssemblŽe populaire au coup d'Etat fasciste, qui comporte notamment la prŽsentation, dŽfense et illustration du FRA. Ceci revenait ˆ constituer la branche latino-amŽricaine du CORQI sur la base de lĠorientation du POR et de PO dĠArgentine et contre celle de lĠOCI. Cette dernire s'oppose donc ˆ ce vote -elle n'aurait pu que rejeter le texte- au nom de la nŽcessitŽ de poursuivre la discussion "sur le stalinisme, le castrisme, et le r™le des organisations nationalistes petites-bourgeoises dans le cadre des pays Žconomiquement arriŽrŽs." Le refus de voter sur ce texte conduit le POR et Politica Obrera ˆ faire une dŽclaration reprochant "aux dŽlŽguŽs du CI et de l'OCI" d'avoir "en dŽfinitive suspendu une ŽpŽe de Damocls au dessus de la tte des rŽvolutionnaire boliviens", car selon la tournure que prendront les Žvnements ils pourront dire que leurs avertissements Žtaient juste, en cas d'Žchec rŽvolutionnaire, ou que leurs conseils ont ŽtŽ ŽcoutŽs, en cas de succs Ce qui montre que l'OCI est perue par le POR et PO comme une direction auto-proclamŽe et donneuse de leons.

A cette rŽunion s'est produit la confrontation Guillermo Lora-StŽphane Just. Ce dernier, secrŽtaire du comitŽ international depuis 1966, est le thŽoricien de l'OCI. Des extraits du rapport de StŽphane Just au comitŽ central de l'OCI sur la confŽrence sont donnŽs dans le bulletin intŽrieur sur "l'affaire Varga", dont il va tre question bient™t, fin 1972. On y apprend que Lora a critiquŽ le "sectarisme OCI". Just, de son c™tŽ, estime que "les problmes ŽvoquŽs dans le rapport [sans doute le rapport politique qu'il a prŽsentŽ] ont ŽtŽ ŽvitŽs." : r™le international du stalinisme et du castrisme, reconstruction de la IVĦ Internationale en AmŽrique latine, lien entre "GOP" et "EUSAL" ("gouvernement ouvrier et paysan" et "Etats-Unis socialistes d'AmŽrique latine"), "IRJ" ("Internationale RŽvolutionnaire de la Jeunesse") et campagnes contre la rŽpression en URSS, TchŽcoslovaquie, Pologne. En gros, tous les sujet importants pour l'OCI, "ŽvitŽs" de l'avis de StŽphane Just, seule l'activitŽ de dŽfense de la rŽvolution bolivienne, c'est-ˆ-dire la solidaritŽ contre la rŽpression, ayant vraiment ŽtŽ traitŽe, et encore pas de faon satisfaisante ˆ son sens puisque coupŽe des points prŽcŽdents. En creux, on peut imaginer l'entreprise de prise de tte et la tentative de prise en main sur tous les sujets qui a pu tre ressentie par Lora. Mme si, prŽcisons-le, formellement et sur le plan des principes et de la thŽorie, la plupart des remarques de S.Just sont valables, mais elles semblent dŽconnectŽes des aspects les plus cruciaux de l'approche de la lutte pour le pouvoir en 1971 et peut-tre, ˆ leur suite, de la critique du contenu concret de la politique du FRA, et emmenŽes comme une ŽnumŽration de devoirs ˆ faire ne tenant pas compte des situations effectives.

 

A partir de lˆ, le POR sera systŽmatiquement absent de la plupart des rŽunions internationales du CORQI, ˆ commencer par celle o na”t le CORQI, ˆ Paris en juillet. Il est en fait reprŽsentŽ politiquement ou semble l'tre, par Politica Obrera et son dirigeant Jorge Altamira (JosŽ Saul Wermus).

Il est pourtant fortement question du POR ˆ la confŽrence de juillet 1972 (qui porte le nom laborieux de "deuxime session de la prŽ-confŽrence du comitŽ international", en rŽfŽrence ˆ la dernire rŽunion du CI tenue avec la SLL britannique en 1969, mais que l'on peut dŽsigner plus simplement comme la confŽrence de crŽation du CORQI).

D'une part parce que, comme on pouvait s'y attendre, les dŽbats de la confŽrence latino-amŽricaine s'y poursuivent. Le passage de la rŽsolution politique gŽnŽrale, ensuite votŽe ˆ l'unanimitŽ, sur le FRA, donne  lieu au prŽalable ˆ un vote dissociŽ o Politica Obrera d'Argentine vote contre, avec la cellule italienne -il s'agit de la cellule animŽe par Marco Ferrando, qui dirigera plus tard le principal courant trotskyste italien actuel, alliŽ internationalement avec le Partido Obrero argentin, hŽritier de Politica Obrera : leur convergence a ici ses racines. En outre les deux groupes confrontŽs ˆ la question nationale, celui d'Irlande et celui d'Isra‘l (notons que le groupe israŽlien est isolŽ sur sa position favorable ˆ deux Etats, juif et palestinien, contre le mot dĠordre majoritairement adoptŽ de Constituante palestinienne arabe et juive), s'abstiennent sur ce passage, les autres dŽlŽguŽs votant pour.

D'autre part un nouveau clivage Žclate, d'un autre ordre, entre la Ligue des RŽvolutionnaires Socialistes Hongrois et le ComitŽ d'organisation des communistes-trotskystes d'Europe de l'Est (Pologne, TchŽcoslovaquie, Yougoslavie), l'un et l'autre dirigŽs par Balacz Nagy dit Michel Varga, suivis partiellement par le groupe espagnol et parfois par d'autres dŽlŽguŽs, d'une part, et l'OCI d'autre part, suivie par la majoritŽ mais avec parfois des hŽsitations. Ce clivage porte sur l'opportunitŽ de proclamer une structure nouvelle, le CORQI, le courant de Varga se prononant pour le maintien du CI, sans renoncer ˆ regagner la SLL, CI qu'il dŽfinit comme une "fraction trotskyste" reprŽsentant la continuitŽ de la IVĦ Internationale, fraction dont ne font partie que les organisations qui avaient adhŽrŽ au ComitŽ International, donc pas Politica Obrera (mais bien le POR). Ceux que l'on va bient™t appeler les "v