COURRIERS
Manoeuvres à gauche:
danger pour le mouvement social
Patrick MIGNARD
Un spectre hante le mouvement social, le spectre de la
récupération politique. Désavoués par leur pratique gestionnaires, débordés par
un mouvement social de plus en plus offensif, et en panne de programme
alternatif pour leur retour au gouvernement, les partis «de gauche» tentent
désespérément de se refaire une virginité politique aux travers d’initiatives
qui leurs sont, dans le principe et dans leurs objectifs, totalement
étrangères.
La lamentable tentative de participation du PS aux manifestations
d’Evian contre la tenue du G8, montre, même si la forme est contestable et
l’action minoritaire, que l’illusion entretenue parle PS de vouloir «être du
mouvement social» ne marche plus. Plutôt que de condamner la forme, il
s’agirait d’examiner le fond, c'est-à-dire se poser désormais, et sérieusement,
la question de savoir si cette gauche «gestionnaire» qui n’a qu‚une seule
ambition, revenir au pouvoir, à place parmi nous. Cette question, si nous n’y
répondons pas clairement «plombera» dans l’avenir tout mouvement, toute
initiative et ce de manière d’autant plus importante que les élections se
rapprocheront.
Manoeuvres tous azimut
Cette question nous gêne car elle remet en question bien des
acquis des luttes politiques en France, et ailleurs, en particulier, le
fait que la Gauche a été depuis des décennies au côté des mouvement sociaux et
a représenté une soit disante alternative politique. Les faits nous ont montré
le contraire quant à «l’alternative».
La mondialisation marchande aidant et la gestion du système
marchand par cette même gauche qui s’est parfaitement, et sans état d’âme,
coulé dans les habits du gestionnaire, nous obligent à revoir ce qui pour
nombre d’entre nous était une évidence : la crédibilité de la Gauche pour ce
qui est du «changement» et donc, par voie de conséquence, notre attitude à son
égard dans les mobilisations.
Si nous ne réagissons pas rapidement nous allons être pris de
court, car les grandes manoeuvres ont commencé. Le PS et les Verts préparent
les prochaines échéances électorales en se rencontrant régulièrement avec
l’objectif avoué de «reconstruire une alternative à gauche», autrement dit la
mise en place d’un «programme de gouvernement» suffisamment séduisant pour
capturer l’électeur(trice). Dans cette optique un «forum» est prévu en octobre
et devrait être consacré aux «relations entre les partis politiques et les
mouvements et associations». Ca a au moins le mérite d‚être clair. Côté Verts,
M. Lemaire reconnaît d’ailleurs, sans complexe, qu’il a «deux fers au feux», un
vers le PS, l’autre «vers la gauche plus radicale». Ben voyons !!! Le rythme de
ces forums sera alors régulier et y sont invités «toutes les familles
politiques de la gauche qui souhaitent participer à l’alternative
politique» : il va être intéressant d’observer qui va se bousculer au
portillon d’entrée!
Côté PCF c’est encore plus croustillant : à l‚occasion du
Conseil National du 24 mai il appelle de ses voeux une «construction politique
à la hauteur» et précise «celle-ci ne peut plus se faire dans le jardin secret
des formations politiques mais sur la place publique» : quel aveu !!! Il
parait même qu’à cette occasion, le représentant de la LCR a été acclamé (la
LCR est donc invitée à ce genre de truc et y va?) et le PS sifflé (Le Monde du
6/06/03) : quand on sait comment M.G. Buffet a remis aux postes
stratégiques les vieux bureaucrates «Marchaiistes», on peut craindre quant à la
qualité politique de ce nouveau souffle. La LCR feraient bien de se méfier et
de ne pas être obnubilée par les déclarations d’amour des vieux chevaux de
retour staliniens (même si la plupart se sont coupé les moustaches) et son
obsession à rafler son électorat au PC.
Bref, tout cela pour dire qu‚on a intérêt à faire gaffe.
Le mouvement social est une chose trop sérieuse pour être
laissé à la gauche.
Il est évident que la Gauche va nous refaire le coup classique de
«en dehors de nous point de salut» : que pourrait-elle d‚ailleurs faire
d’autre?
Allons nous une nième fois tomber dans le piège et/ou nous
démerder de telle sorte que l’on soit obligé de voter pour elle, voire pour la
droite pour éviter le FN ? Ce petit jeu ne va certainement pas fonctionner
indéfiniment. Le problème de l’alternative politique ne se pose pas «avec la
Gauche», mais bien «en dehors d’elle» sinon contre elle. Pourquoi? Parce qu’il
est de notoriété publique, et l’expérience l’a montré, la Gauche (PC, PS,
Verts, MRG) n’a rien à proposer d’alternatif : ses composantes ne sont que
des gestionnaires du système marchand et ils se débrouillent pas mal dans cette
fonction (au regard des principes de ce système évidemment !). La seule problématique
qu’ils proposent est une démarche électorale d’alternance au pouvoir, comme si
le changement des rapports sociaux était le changement de majorité à l’
Assemblée Nationale (???).
Notre radicalité dans l’analyse des contradictions et des limites
du système marchand, ne peut pas faire aujourd‚hui l’économie d’une radicalité
à l’égard des faux amis et autres récupérateurs de tout poils qui tournent
autour du mouvement social pour en capter sa dynamique et la dévoyer dans des
aventures sans lendemains (qui déchantent). Il ne s’agit pas ici d’ostracisme
ou de sectarisme, il s’agit tout simplement de tirer les conséquences de ce que
nous avons vécu.
Débattre avec ces gens représente un triple handicap:
- on se fatigue inutilement et on perd son temps
- on leur sert de caution aux yeux de l’opinion publique
- on entretien la confusion dans l’esprit de celles et ceux qui
observent.
Ils ont le droit d’exister mais on a le devoir de les
ignorer : je dirais même plus il faut les isoler et les réduire finalement
à ce qu’ils sont, des gestionnaires d’un système qui nous conduit à notre
perte. Il vaut mieux pêcher par prudence plutôt que par confiance, à
l’égard de bureaucrates qui nous ont trahis depuis plus d’un demi siècle.
Nous n’avons à avoir aucun contact avec les politiciens
professionnels de ces partis, nous n’avons pas à les inviter à nos
manifestations, pas plus que nous ne devons aller aux leurs. On ne joue pas
dans le même champ. D’ailleurs une telle attitude permettra à leurs militants
de base de prendre la mesure de leur erreur et de déserter ces organisations
(les réduisant à quelques notables et bureaucrates) qui ne leur apporteront
rien, sinon l’illusion de faire quelque chose en collant des affiches... et
encore !!!
Il est par exemple ahurissant qu’ATTAC accepte de dialoguer, à
Evian, dans un forum PS (qui ne s’est finalement pas tenu pour les raisons que
l’on sait) : ceci montre le degrés de l’entrisme dont les organisations du
mouvement social sont victimes de la part de la Gauche. Dans le même sens, mais
à contrario, le refus par ces mêmes organisations de condamner formellement les
incidents dont a fait les frais le PS à Evian, montre l’ambivalence, la gêne
qui s’installent peu à peu quant à l’attitude à adopter vis-à-vis des partis de
Gauche. Ne pas trancher sérieusement cette question (des rapports entre Gauche
et mouvement social) aboutira inéluctablement à un assombrissement des
objectifs du mouvement social, à sa stérilisation, son piétinement et à une
cassure irrémédiable en son sein.
Croire que l’on fera évoluer ces partis c’est se bercer
d’illusion. La croûte de bureaucratie qui les protège les met à l’abri de toute
contamination progressiste. Ils représentent d’ailleurs une des solutions de
rechange que ressort régulièrement le système marchand quand il est
menacé ; en ce sens leur existence est parfaitement logique au même titre
d’ailleurs que la plupart des syndicats qui ne sont là que pour «canaliser la
colère des salariés» (ils le reconnaissent au demeurant) et éviter le pire pour
le système marchand (voir le dernier mouvement social mai-juin 2003).
Et alors?
Une fois dit tout cela, le plus dur reste à faire : présenter et
préparer une alternative en dehors des canaux traditionnels de la politique
politicienne.
D’abord s’entendre sur ce que l’on appelle le «changement». Il ne
s’agit pas d’un changement de majorité au parlement, mais d’un changement de
«rapports sociaux», autrement dit de la manière de produire et de distribuer
les richesses. Ceci est généralement laissé dans le flou des exposés et
discussions au profit d’une analyse sommaire de la situation politico-sociale
et d’un discours sur les alliances politiques (?) en ce sens la plupart des
«Forums» n’ont aucun intérêt stratégique et sont plus des«défilés de mode» pour
les organisations qui s’y produisent que de réels lieux d’élaboration.
Ensuite initier, développer, soutenir, populariser les initiatives
qui vont dans le sens du changement des rapports sociaux. De multiples
initiatives existent, locales, nationalement et internationalement, inconnues
pour la plupart et pourtant fort intéressantes, impliquants des citoyens-nes de
base. Qui soutien ce genre d’initiatives? Personne. Qui en parle? Quasiment
personne. C’est vrai que ce n’est pas médiatique, ce sont pourtant ces actions
qui peuvent constituer le socle d’une prise de conscience et le matériau à un
changement des rapports sociaux.
Il est urgent enfin de fédérer les luttes, les luttes où l‚on se
bat «contre» mais aussi où l‚on se bat «pour» (voir point précédent). Or
l’organisation des luttes est laissée aux organisations syndicales
traditionnelles dont on sait ce qu’elles en font. Mais que foutent encore des
gens qui sont pour le changement dans des organisations comme la CFDT, FO ou la
CGT ? vieux fantasmes de l’entrisme dont on peut aujourd‚hui apprécier
l’efficacité, vieux relents d’ouvriérisme du siècle passé dont il est difficile
de se débarrasser ? faut pas confondre «fidélité» avec «routine».
C’est dans cette problématique, et dans celle-ci seulement, que
l’on peut parler d’une organisation (au sens large) politique du mouvement
social. Si c’est pour construire une organisation politique avec quelques
leaders d’organisations d‚extrême gauche qui «savent tout» (pléonasme), au côté
de quelques bureaucrates de partis de gauche en manque de reconnaissance et de
popularité ça n’a aucun intérêt.
C’est dans cette problématique que les «Forums» (c’est la mode
aujourd’hui) prendront leur véritable sens et susciteront un intérêt autre que
de curiosité ou de volontarisme militant, sympathique mais pas forcément
efficace.
C’est tout pour cette fois. La lutte actuelle n’est pas encore
terminée, consacrons nous y : mais il va être intéressant de voir comment
elle va être habilement sabotée par les bureaucraties. L’été arrive profitons
en pour faire le point et réfléchir.