SUR LA QUESTION DES "SANS"

Normal titi 2 1 2003-04-11T14:00:00Z 2003-04-11T14:00:00Z 3 1512 8621 titi 71 17 10587 9.2511 0 6 pt 6 pt 0 0 Je vous remercie pour le soutien que vous avez apporté à l'Appel pour une nouvelle régularisation des sans-papiers et pour votre courrier, dont la générosité et la combativité font chaud au coeur. La situation dans laquelle vous vous trouvez ressemble, malheureusement, à celle de nombreux lecteurs et amis de la Voie Populaire. Mais je tiens surtout à vous remercier pour le contenu de votre contribution, qui n'élude pas les questions d'orientation mais exprime avec franchise et sans arrière-pensée des divergences. Nous voyons dans ce genre de contribution et dans les échanges qu'elle suscite une des raisons d'être d'un bulletin comme la Voie Populaire. D'autant que les questions que vous abordez sont d'après moi au centre des désaccords que nous pouvons avoir avec ce qu'il est convenu d'appeler le mouvement social.

Le choix fait par le Rassemblement des collectifs de sans-papiers des foyers de faire référence à la situation sociale des gens est un choix très fort. Il s'agit de dépasser les strictes apparences, où chacun se situe de manière ethniciste, pour se situer réellement, c'est-à-dire en terme de position par rapport à la production. Le fait que le collectif de "Saint Bernard" ait jadis fait le choix de remplacer le mot de "clandestin" par celui de "sans-papiers" était déjà un pas en avant considérable. Un deuxième pas important est fait maintenant avec la mise en avant du terme d'ouvrier. Il précise que les gens en question font pleinement partie de la société française, dans laquelle ils occupent une place au sein d'une catégorie bien particulière, même si délibérément occultée par les mass média et les politiciens jusqu'au lendemain des dernières élection. Ce ne sont pas des gens transparents, ce sont des gens qui travaillent, ce sont des ouvriers. Or, "ouvrier ça compte" et "le travail ça compte, le travail ça doit ouvrir des droits", pour reprendre les slogans du Rassemblement. Ce mouvement ne se construit donc pas sur un appel à la charité mais sur un appel à la reconnaissance d'un fait social : il y a en France des ouvriers qui doivent être reconnus pour ce qu'ils sont, une partie pleine et entière de la société.

Bien sûr, comme vous le faîtes remarquer, s'il y a des ouvriers sans-papiers, "il y a aussi des sans-papiers tout court". Mais il y a quand même un fait social qui mérite qu'on s'y attarde sérieusement : plus de 70 % des Algériens et des Tunisiens, plus de 80 % des Marocains sont des ouvriers dans le sens le plus étroit du terme (1). Si une catégorie de la population peut être considérée comme faire partie intégrante de la classe ouvrière de France, au sens le plus restreint du terme, c'est bien celle des travailleurs immigrés... Et les sans-papiers ne dérogent pas à la règle, même si leur situation les cantonne dans des secteurs bien particuliers comme le bâtiment. En tout état de cause, ils sont tous des salariés, qu'ils disposent d'un emploi ou non (2). La question n'est pas anodine dans la mesure où il y a un rapport direct entre cette appartenance sociale et leur situation administrative. S'ils ne devaient pas venir en France coûte que coûte dans l'espoir d'y trouver un emploi salarié, ils ne seraient pas dans la situation dramatique qui est la leur. Rappelons par exemple que les accords d'Evian prévoient l'octroi automatique de la carte de résident aux Algériens créant une société commerciale en France. C'est parcequ'ils appartiennent à la classe travailleuse que les "sans-papiers" sont venus en France et c'est parcequ'ils appartiennent à la classe travailleuse que l'Etat ne veut pas d'eux. Tout ce qui va dans le sens d'une meilleure compréhension de ce fait par les "sans-papiers" comme par le reste de la population du pays contribue à avancer dans la solution de leur problème qui est aussi un problème de tout le salariat, toutes considérations morales laissées de côté.

L'idée qu'il existe dans la société une catégorie particulière, les "sans-droits" ou les "exclus" pose de multiples problèmes. Il s'agit là d'une construction intellectuelle récente qui accompagne et alimente le recul de la conscience de classe. Comme le note fort à propos un journaliste "plusieurs glissements de sens ont été lourds de conséquences. Dans le rôle du deshérité, l'immigré a pris la place de l'ouvrier d'autant plus facilement qu'une large fraction de la population ouvrière est maintenant d'origine étrangère. Le pauvre est par ailleurs devenu un "exclu". Les sociologues qui, comme François Dubet, ont inventé le terme d'exclusion entendaient mettre l'accent sur le processus par lequel certaines personnes basculent dans la pauvreté. Mais l'expression a paradoxalement fini par enfermer les blessés de la crise dans une sorte de ghetto mental." (3)

Notre société n'est pas seulement une société d'exploitation : c'est aussi une société d'oppression. La majorité des gens subissent une ou plusieurs oppressions spécifiques qui s'ajoutent aux problèmes "classiques" que sont les salaires, les conditions de travail, la précarité, etc. La plus importante de ces catégories opprimées est bien sûr représentée par les femmes qui, malgré d'importantes avancées, sont loin d'avoir gagné l'égalité avec les hommes dans tous les domaines. On pourrait également ajouter à titre d'exemple les personnes étrangères ou "de couleur", les jeunes, les handicapés, etc. Mais ces oppressions ne déterminent pas d'appartenance à une catégorie précise. En fait, une personne peut être "inclue" par certains aspects et "exclue" par d'autres. Il y a des "sans-papiers" qui travaillent et des citoyens qui sont au chômage. Il y a des personnes en bonne santé qui touchent le RMI et des handicapés qui gagnent bien leur vie. Il y a des ouvrières émancipées et des femmes de bourgeois qui subissent des violences conjugales, etc. On ne peut donc pas réduire la société à une opposition entre deux groupes qui seraient les "inclus" et les "exclus". C'est créer des catégories qui n'ont aucun contenu objectivement vérifiable et c'est faire l'impasse sur l'existence d'une classe patronale avec laquelle les supposés "inclus" n'ont que des antagonismes. C'est mentir sur la communauté d'intérêt qui existe entre tous les salariés, quelques soient leurs situations au regard de l'emploi et les discriminations dont ils peuvent souffrir par ailleurs. La caricature des dérives d'une telle position avait été donnée jadis par l'Abbé Pierre quand il fustigeait les fonctionnaires en les traitant de "nantis" sans dire un seul mot contre la droite et contre le système économique et social dans son ensemble.

On voit bien que les seuls à pouvoir tirer bénéfice de ces glissements sémantiques aux effets idéologiques dévastateurs sont les tenants du système. Vous même ne semblez pas totalement échapper à une certaine confusion puisque dans le même paragraphe vous proposez "de prendre Chirac au mot" (et le supposez capable d'agir "au mieux de nos intérêts") puis vous citez le massacre commis par le psychopate de Nanterre comme un signe possible d'une radicalisation des luttes. Même si je me doute bien que vous n'avez aucune illusion dans Chirac, le fait d'envisager à son encontre une tactique de "mise au pied du mur" me paraît terriblement dangereuse dans la mesure où elle est susceptible de renforcer les illusions que certaines personnes pourraient avoir en lui. Il me semble au contraire que le devoir minimum de défenseurs des déshérités consiste à expliquer clairement que les partis de droite et d'extrême-droite sont leurs ennemis mortels et ne peuvent mener comme politique que celle que leur souffle leurs inspirateurs du MEDEF ou autres. Si les querelles politiques entre la droite et la gauche gouvernementale ont pu apparaître non sans raison "fumeuses", pour reprendre votre expression, cela ne veut pas dire qu'il faille être indifférent aux débats politiques de fond.

Paradoxalement, vous semblez passer quasiment sans transition d'une attitude ambigüe à l'égard des gouvernants à un radicalisme extrême. Cette versatilité est généralement le fait de personnes ou de couches sociales désemparées et n'ayant aucune confiance dans les capacités émancipatrices de la classe travailleuse. Pourtant, le changement social ne viendra pas uniquement des actions de groupes marginalisés qui, au mieux, peuvent "foutre le bordel, faire des émeutes, se bagarrer avec les flics, créer une situation de tension et de crise dans la société" . En effet, "faire une révolution, ce n'est pas faire des barricades dans la rue (...). C'est changer les bases du monde, changer les lois qui régissent l'organisation de la société". (4)

C'est pourquoi, si l'affaire de Nanterre avait un réel aspect politique - ce qu'à mon avis elle n'a pas - (5) sa signification ne pourrait être que totalement négative. Les assassinats aveugles ne sont en général que le signe d'un profond recul des luttes sociales et d'une totale absence de perspectives. L'ascension du terrorisme islamiste suicidaire en Palestine est un très bon exemple de ce genre de processus. Fort heureusement, nous n'en sommes pas arrivés là en France ! Au contraire, les signes d'une remontée des mouvements sociaux sont très nombreux et le vrai sens de la présidentielle (je parle du premier tour) a été de montrer une aspiration - s'exprimant certes de manière fragmentée - à reconstruire ce que Bourdieu nommait une "gauche de gauche". Bien entendu, nous sommes encore loin du compte tant concernant la forme que le contenu. Mais il s'agit d'avancer et de ne pas se laisser piéger dans les catégories de pensée des années 1980-90, pour la plupart crées par des "intellectuels" peu ou prou liés au social-libéralisme pour justifier la capitulation des gouvernements de gauche (mais aussi de la CFDT, des associations etc) face à la dictature des marchés financiers. Ce qu'appelle la situation actuelle c'est la reconstruction de la conscience d'une condition partagée.

Raymond Debord

20/09/2002

(1) Maryse Tripier, l'immigration dans la classe ouvrière de France, L'Harmattan

(2) cf Praxis n°4

(3) Quand la classe ouvrière devient invisible, Le Monde 01/06/02

(4) Anonyme : le prolétariat c'est nous http://perso.respublica.fr/lasociale/PROL1.html

(5) Elle n'en a que de manière indirecte, le malade mental ayant exécuté huit conseillers municipaux de toutes tendance étant un précaire déçu de ne pas avoir réussi à s'intégrer dans une bureaucratie municipale qu'il s'est alors mis à haïr.