SUR LA QUESTION
DES "SANS"
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Je vous remercie pour le soutien que vous avez apporté à l'Appel pour une nouvelle
régularisation des sans-papiers et pour votre
courrier, dont la générosité et la combativité font chaud au coeur. La
situation dans laquelle vous vous trouvez ressemble, malheureusement, à celle
de nombreux lecteurs et amis de la Voie Populaire. Mais je tiens surtout à vous
remercier pour le contenu de votre contribution, qui n'élude pas les questions
d'orientation mais exprime avec franchise et sans arrière-pensée des
divergences. Nous voyons dans ce genre de contribution et dans les échanges
qu'elle suscite une des raisons d'être d'un bulletin comme la Voie Populaire.
D'autant que les questions que vous abordez sont d'après moi au centre des
désaccords que nous pouvons avoir avec ce qu'il est convenu d'appeler le
mouvement social.
Le choix fait par le Rassemblement
des collectifs de sans-papiers des foyers de faire référence à la situation
sociale des gens est un choix très fort. Il s'agit de dépasser les strictes
apparences, où chacun se situe de manière ethniciste, pour se situer
réellement, c'est-à-dire en terme de position par rapport à la production. Le
fait que le collectif de "Saint Bernard" ait jadis fait le choix de
remplacer le mot de "clandestin" par celui de
"sans-papiers" était déjà un pas en avant considérable. Un deuxième
pas important est fait maintenant avec la mise en avant du terme d'ouvrier. Il
précise que les gens en question font pleinement partie de la société
française, dans laquelle ils occupent une place au sein d'une catégorie bien
particulière, même si délibérément occultée par les mass média et les politiciens
jusqu'au lendemain des dernières élection. Ce ne sont pas des gens
transparents, ce sont des gens qui travaillent, ce sont des ouvriers. Or,
"ouvrier ça compte" et "le travail ça compte, le travail ça doit
ouvrir des droits", pour reprendre les slogans du Rassemblement. Ce
mouvement ne se construit donc pas sur un appel à la charité mais sur un appel
à la reconnaissance d'un fait social : il y a en France des ouvriers qui
doivent être reconnus pour ce qu'ils sont, une partie pleine et entière de la
société.
Bien sûr, comme vous le faîtes remarquer, s'il
y a des ouvriers sans-papiers, "il y a aussi des sans-papiers tout
court". Mais il y a quand même un fait social qui mérite qu'on s'y attarde
sérieusement : plus de 70 % des Algériens et des Tunisiens, plus de 80 % des
Marocains sont des ouvriers dans le sens le plus étroit du terme (1). Si une
catégorie de la population peut être considérée comme faire partie intégrante
de la classe ouvrière de France, au sens le plus restreint du terme, c'est bien
celle des travailleurs immigrés... Et les sans-papiers ne dérogent pas à la
règle, même si leur situation les cantonne dans des secteurs bien particuliers
comme le bâtiment. En tout état de cause, ils sont tous des salariés, qu'ils
disposent d'un emploi ou non (2). La question n'est pas anodine dans la mesure
où il y a un rapport direct entre cette appartenance sociale et leur situation
administrative. S'ils ne devaient pas venir en France coûte que coûte dans
l'espoir d'y trouver un emploi salarié, ils ne seraient pas dans la situation
dramatique qui est la leur. Rappelons par exemple que les accords d'Evian
prévoient l'octroi automatique de la carte de résident aux Algériens créant une
société commerciale en France. C'est parcequ'ils appartiennent à la classe
travailleuse que les "sans-papiers" sont venus en France et c'est
parcequ'ils appartiennent à la classe travailleuse que l'Etat ne veut pas
d'eux. Tout ce qui va dans le sens d'une meilleure compréhension de ce fait par
les "sans-papiers" comme par le reste de la population du pays
contribue à avancer dans la solution de leur problème qui est aussi un problème
de tout le salariat, toutes considérations morales laissées de côté.
L'idée qu'il existe dans la société une
catégorie particulière, les "sans-droits" ou les "exclus"
pose de multiples problèmes. Il s'agit là d'une construction intellectuelle
récente qui accompagne et alimente le recul de la conscience de classe. Comme
le note fort à propos un journaliste "plusieurs glissements de sens ont
été lourds de conséquences. Dans le rôle du deshérité, l'immigré a pris la
place de l'ouvrier d'autant plus facilement qu'une large fraction de la
population ouvrière est maintenant d'origine étrangère. Le pauvre est par
ailleurs devenu un "exclu". Les sociologues qui, comme François
Dubet, ont inventé le terme d'exclusion entendaient mettre l'accent sur le
processus par lequel certaines personnes basculent dans la pauvreté. Mais
l'expression a paradoxalement fini par enfermer les blessés de la crise dans
une sorte de ghetto mental." (3)
Notre société n'est pas seulement une société
d'exploitation : c'est aussi une société d'oppression. La majorité des gens
subissent une ou plusieurs oppressions spécifiques qui s'ajoutent aux problèmes
"classiques" que sont les salaires, les conditions de travail, la
précarité, etc. La plus importante de ces catégories opprimées est bien sûr
représentée par les femmes qui, malgré d'importantes avancées, sont loin
d'avoir gagné l'égalité avec les hommes dans tous les domaines. On pourrait
également ajouter à titre d'exemple les personnes étrangères ou "de
couleur", les jeunes, les handicapés, etc. Mais ces oppressions ne
déterminent pas d'appartenance à une catégorie précise. En fait, une personne
peut être "inclue" par certains aspects et "exclue" par
d'autres. Il y a des "sans-papiers" qui travaillent et des citoyens
qui sont au chômage. Il y a des personnes en bonne santé qui touchent le RMI et
des handicapés qui gagnent bien leur vie. Il y a des ouvrières émancipées et
des femmes de bourgeois qui subissent des violences conjugales, etc. On ne peut
donc pas réduire la société à une opposition entre deux groupes qui seraient
les "inclus" et les "exclus". C'est créer des catégories
qui n'ont aucun contenu objectivement vérifiable et c'est faire l'impasse sur
l'existence d'une classe patronale avec laquelle les supposés
"inclus" n'ont que des antagonismes. C'est mentir sur la communauté
d'intérêt qui existe entre tous les salariés, quelques soient leurs situations
au regard de l'emploi et les discriminations dont ils peuvent souffrir par
ailleurs. La caricature des dérives d'une telle position avait été donnée jadis
par l'Abbé Pierre quand il fustigeait les fonctionnaires en les traitant de
"nantis" sans dire un seul mot contre la droite et contre le système
économique et social dans son ensemble.
On voit bien que les seuls à pouvoir tirer
bénéfice de ces glissements sémantiques aux effets idéologiques dévastateurs
sont les tenants du système. Vous même ne semblez pas totalement échapper à une
certaine confusion puisque dans le même paragraphe vous proposez "de
prendre Chirac au mot" (et le supposez capable d'agir "au mieux de
nos intérêts") puis vous citez le massacre commis par le psychopate de
Nanterre comme un signe possible d'une radicalisation des luttes. Même si je me
doute bien que vous n'avez aucune illusion dans Chirac, le fait d'envisager à
son encontre une tactique de "mise au pied du mur" me paraît
terriblement dangereuse dans la mesure où elle est susceptible de renforcer les
illusions que certaines personnes pourraient avoir en lui. Il me semble au
contraire que le devoir minimum de défenseurs des déshérités consiste à
expliquer clairement que les partis de droite et d'extrême-droite sont leurs
ennemis mortels et ne peuvent mener comme politique que celle que leur souffle
leurs inspirateurs du MEDEF ou autres. Si les querelles politiques entre la
droite et la gauche gouvernementale ont pu apparaître non sans raison
"fumeuses", pour reprendre votre expression, cela ne veut pas dire
qu'il faille être indifférent aux débats politiques de fond.
Paradoxalement, vous semblez passer quasiment
sans transition d'une attitude ambigüe à l'égard des gouvernants à un
radicalisme extrême. Cette versatilité est généralement le fait de personnes ou
de couches sociales désemparées et n'ayant aucune confiance dans les capacités
émancipatrices de la classe travailleuse. Pourtant, le changement social ne
viendra pas uniquement des actions de groupes marginalisés qui, au mieux,
peuvent "foutre le bordel, faire des émeutes, se bagarrer avec les flics,
créer une situation de tension et de crise dans la société" . En effet,
"faire une révolution, ce n'est pas faire des barricades dans la rue
(...). C'est changer les bases du monde, changer les lois qui régissent
l'organisation de la société". (4)
C'est pourquoi, si l'affaire de Nanterre avait
un réel aspect politique - ce qu'à mon avis elle n'a pas - (5) sa signification
ne pourrait être que totalement négative. Les assassinats aveugles ne sont en
général que le signe d'un profond recul des luttes sociales et d'une totale
absence de perspectives. L'ascension du terrorisme islamiste suicidaire en
Palestine est un très bon exemple de ce genre de processus. Fort heureusement,
nous n'en sommes pas arrivés là en France ! Au contraire, les signes d'une
remontée des mouvements sociaux sont très nombreux et le vrai sens de la
présidentielle (je parle du premier tour) a été de montrer une aspiration -
s'exprimant certes de manière fragmentée - à reconstruire ce que Bourdieu
nommait une "gauche de gauche". Bien entendu, nous sommes encore loin
du compte tant concernant la forme que le contenu. Mais il s'agit d'avancer et
de ne pas se laisser piéger dans les catégories de pensée des années 1980-90,
pour la plupart crées par des "intellectuels" peu ou prou liés au
social-libéralisme pour justifier la capitulation des gouvernements de gauche
(mais aussi de la CFDT, des associations etc) face à la dictature des marchés
financiers. Ce qu'appelle la situation actuelle c'est la reconstruction de la
conscience d'une condition partagée.
Raymond Debord
20/09/2002
(1)
Maryse Tripier, l'immigration dans la classe ouvrière de France, L'Harmattan
(2) cf Praxis n°4
(3) Quand la classe ouvrière devient invisible, Le Monde
01/06/02
(4) Anonyme : le prolétariat c'est nous
http://perso.respublica.fr/lasociale/PROL1.html
(5) Elle n'en a que de manière indirecte, le malade mental
ayant exécuté huit conseillers municipaux de toutes tendance étant un précaire
déçu de ne pas avoir réussi à s'intégrer dans une bureaucratie municipale qu'il
s'est alors mis à haïr.
