Dominique Cornet (26/02/2005)
La réforme Fillon accroît les inégalités. En allant vers le contrôle continu, il est inévitable que le bac sera associé à l’établissement d’où provient l’élève. Pour le comprendre, il suffit de se mettre dans la peau de quelqu’un qui veut recruter un jeune (dans un établissement d’enseignement supérieur ou pour un emploi). Dire que l’on a eu le bac au lycée Henri IV ou Louis le Grand (de Paris) fait meilleur effet que de dire qu’on l’a obtenu dans un lycée situé dans un quartier sensible.
L’argument de certains est que la discrimination existe déjà. Les élèves qui demandent à entrer en classe préparatoire aux grandes écoles le font en déposant un dossier qui est accepté ou refusé avant même le passage du bac. Le contrôle continu existe déjà en partie à travers la note d’éducation physique et sportive ou la note de TPE (travaux personnels encadrés). C’est vrai. Mais ce n’est pas une raison pour étendre ce processus. Ce n’est pas parce qu’il y a déjà des inégalités qu’il doit y en avoir davantage encore. Au contraire, il faut stopper ce mouvement et si possible l’inverser.
Mais le but du gouvernement semble être d’accroître les inégalités. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cette volonté.
1° Un objectif du gouvernement est de réduire les impôts des riches et cela suppose, entre autres, de réduire les dépenses publiques. L’Europe libérale impose d’ailleurs des contraintes à ce niveau. Accentue les inégalités entre établissements risque de favoriser la sortie d’élèves de l’école publique en direction de l’école privée. Et l’école privée ne garantira aux enfants des milieux modestes, dans le projet du ministre, que le minimum de savoirs : le SMIC culturel comme on dit. Pour en savoir plus, il faudra aller dans les établissements privés ou les établissements publics d’élite.
2° Le classement des établissements (de la meilleure réputation à la plus mauvaise) s’inscrit dans une logique libérale de concurrence où chacun selon sa richesse suit son parcours propre contre les autres. Il est possible que le gouvernement aille dans ce sens par choix idéologique. Mais c’est aussi un avantage pour les classes aisées qui, dans la course au diplôme, peuvent se protéger contre les classes populaires. Pourquoi ? Parce que si la sélection se fait en fonction du quartier où on habite, cela évite aux enfants de la bourgeoisie d’être en compétition à l’école avec les enfants les plus brillants des classes travailleuses. Cette sélection par l’argent a commencé. Les meilleurs lycées sont situés en centre ville dans les quartiers où les logements sont les plus chers.
3° Cette mise en concurrence prépare peut-être à terme une privatisation de l’école. Ce n’est pas sûr, mais c’est à craindre. Le projet de constitution européenne réclame une concurrence sans entraves. Dans ce cadre, l’aide de l’Etat à l’école est mise en cause par les dirigeants européens (qui n’ont pas obtenu le pouvoir par voie démocratique).
Bref, les raisons de lutter ne manquent pas. Et les lycéens ont raison de s’opposer au projet. Mais on le voit le combat est plus vaste que la question scolaire. Il déborde immédiatement sur les plans politique et européen. Plus largement encore, on peut s’interroger sur le fonctionnement de notre société. Pourquoi l’école est-elle un point si sensible ? Simplement parce que le devenir professionnel d’un individu dépend pour une bonne part de sa réussite scolaire. Les ouvriers ou les employés qui ont un travail pénible demandant beaucoup d’efforts gagnent nettement moins que les cadres qui ne peinent certainement pas autant au travail. Ces inégalités sont-elles souhaitables ? Il faudrait aussi parler des inégalités entre ceux qui font des efforts pour apprendre et exercer un métier et ceux qui, grâce à leur patrimoine, peuvent vivre tranquillement grâce aux bénéfices des entreprises et aux revenus financiers.