Un mouvement lycéen déterminé qui ouvre les portes de l'avenir

 

Dominique CORNET

Enseignant à Paris (27/04/2005)

 

Une observation même très locale et peu approfondie des actions lycéennes permet néanmoins de discerner quelques traits saillants de ce mouvement social.

 

1)    ce qui frappe en premier lieu, c'est la détermination des lycéens

 

Par rapport aux mouvements antérieurs des années 1990, les lycéens manifestent une volonté très ferme d'en découdre avec le pouvoir. Leur mouvement s'étale sur plusieurs mois. Et, ni les vacances, ni les casseurs (manipulés par le pouvoir ?), ni les violences des forces dites de sécurité (qui laissaient les lycéens se faire dépouiller sous leur nez), ni les arrestations et comparutions devant la justice, ni les insinuations perverses et démotivantes des médias n'en sont venues à bout à ce jour. Des élèves de seconde, relativement jeunes donc, ont participé à l'occupation de lycées ou même de rectorat. Ce genre d'action est plutôt novateur dans ce groupe social.

Cette détermination transparaît aussi dans les fins de manif où des centaines de jeunes restent à défier le forces dites de l'ordre (par exemple le jeudi 14 avril 2005 place de la nation). C'est certes une minorité qui demeure mais pas seulement quelques excités. Jouer au chat et à la souris avec les CRS ou le gendarmes peut paraître absurde vu de loin. Mais il semble que plus ou moins consciemment ces jeunes recherchent l'incident pour donner plus de force à leur mouvement (et non pour tenter de le maintenir, car de fait il perdure).

Ni manipulé par des groupes politiques (minoritaires parmi les jeunes), ni en proie à une crise d'extrémisme inconsidéré, le mouvement lycéen doit sa force à sa détermination. <<Je défends mes convictions jusqu'au bout>> affirmait un lycéen interrogé par des journalistes télé.

Les institutions ne cessent de répéter, explicitement ou implicitement, aux jeunes qu'il faut faire face aux difficultés de la vie (pour trouver un emploi et se faire une place dans la société), qu'il faut agir pour s'en sortir. Leur mouvement fait écho à ces incantations.

 

2)    une détermination qui s'ancre dans la volonté de résistance

 

<<A ceux qui veulent détruire l'éducation, les lycéens répondent RESISTANCE>> clament fréquemment les cortèges lycéens. Ce terme de résistance est peut-être une des clés du mouvement. Il est certainement à mettre en rapport avec une inquiétude sur l'avenir. <<Nous sommes la première génération qui vivra moins bien que ses parents>> annonçait un tract lycéen. L'idée qui les taraude semble être celle d'un recul du bien-être, une dégradation de la vie sociale.

Durant les années 1990 fleurissaient les discours panégyriques sur le triomphe du capitalisme face aux autres systèmes socio-économiques. La thèse selon laquelle le capitalisme est la seule voie de développement de l'humanité n'a aucune prise sur les lycéens. Ils ne parlent ni ne pensent en termes de système. Simplement, ils mettent en cause la réalité et affirment leur volonté d'y résister. De ce fait, ils contestent généralement les avancées libérales observables dans les politiques menées. Quelques rares élèves élaborent un autre projet éducatif pour dire qu'ils ne se contentent pas de contester mais qu'ils proposent aussi d'autres façons de faire.

 

3)    une résistance résultant d'abord d'une volonté individuelle

 

Il est certainement impossible de distinguer dans une action collective ce qui relève de l'effet de groupe et ce qui est dû à la volonté individuelle. Mais les lycéens actuels ont un comportement qui semble plus individualiste que celui de leurs prédécesseurs. Les réunions, AG, débats rassemblent peu de monde. Chacun participe au mouvement à sa façon :

-       en allant chercher des barrières de chantier, plots en plastic, poubelles ... pour bloquer l'entrée

-       en rapportant des cartons pour les couvrir de slogans

-       en placardant des citations sur les grilles d'entrée

-       en prenant contact avec les établissements voisins et en y intervenant, etc.

 

Les élèves qui continuent d'aller en cours ne sont pas brutalisés mais ils sont généralement sifflés ou hués, et plus rarement ils risquent de recevoir des œufs.

De nombreux élèves profitent de l'agitation pour rentrer chez eux ou même ne pas venir du tout au lycée après s'être informés auprès de leurs amis, au moyen de leur portable, de la poursuite du mouvement. Et c'est ce comportement fuyant et opportuniste qui suscite des tensions fortes avec les élèves agissant (du même type que les affrontements entre grévistes et non grévistes parmi les salariés).

Quelques rares élèves motivés impriment la loi, la lisent méticuleusement et surlignent les passages importants. Certains se sont réunis un mercredi après-midi pour analyser le texte. La plupart crient les slogans avec les autres sans chercher à connaître les détails. Bref, le mouvement semble se dérouler dans un joyeux bazar (même s'il est empreint de gravité) où chacun fait ce que bon lui semble sans guère se soucier des éventuelles décisions collectives. Les professeurs les plus impliqués se laissent parfois aller à leur conseiller de s'organiser, de faire des assemblées générales, de discuter pour savoir ce qu'ils veulent exactement. Aux yeux des militants, ce manque de cohésion dans le mouvement est une faiblesse qu'il faut absolument corriger.

C'est probable. Ce mouvement ressemble beaucoup à un agrégat d'atomes agités chacun de leur dynamique propre, ce qui est cause d'un certain nombre de handicaps :

-       Le mouvement s'affaiblit dans certaines régions au moment même où il monte ailleurs.

-       Il y a rarement de mobilisations vraiment globales et majoritaires.

-       L'information passe mal. Les rumeurs circulent comme l'annonce du coma et de la mort d'un lycéen lillois, annonce jamais confirmée.

-       Le manque de débat parmi les lycéens les empêche d'avoir une action réfléchie vis-à-vis des médias. Dans les manifestations la vue d'une caméra provoque une agitation sensible à travers laquelle les lycéens visent certainement à montrer leur volonté, leur enthousiasme, leur force (et trahissent peut-être leur envie d'être vus). Mais cette spontanéité favorable à l'égard des médias disparaît instantanément lorsqu'ils y découvrent le traitement réservé à leur intervention personnelle et à leur mouvement.

-       Lorsqu'une action locale se met en place, elle ne repose pas forcément sur une décision préalable large. Mais comme la contestation est assez générale, cela ne pose pas vraiment de problèmes.

 

Pourtant cette façon de fonctionner n'est pas entièrement négative, contrairement à ce que pourraient penser a priori les anciennes générations militantes.

 

4)    un mouvement difficilement contrôlable

 

L'individualisme n'est pas une force en soi mais il évite de tomber dans les travers qui paralysent les salariés. Ayant une faible concertation collective, le mouvement lycéen est difficilement récupérable et contrôlable.

En 2003, les militants combatifs pleuraient de rage devant l'absence d'appel à la grève générale des grandes centrales syndicales. (Ce n'était pourtant pas une surprise. Si le mouvement social est trop fort et incontrôlé, ces organisations n'ont plus de raison d'être. Elles n'ont plus d'atout à faire valoir pour négocier avec les pouvoirs économique et politique. Or, c'est la médiation entre le pouvoir en place et les salariés qui justifie leur existence.)

Ce type de problème ne risque guère de survenir dans le mouvement lycéen. D'une part, leur jeunesse ne leur a pas accordé le temps de connaître les syndicats lycéens autoproclamés qui sont finalement peu implantés. (Syndicat est-il d'ailleurs le bon terme dans ce cas de figure ?) D'autre part, leur éventuel individualisme ne les porte pas à entrer dans un cadre collectif.

Les lycéens ne sont pas affiliés à un collectif de référence. Cela devrait réjouir tous ceux qui se lamentent sur le dévoiement des luttes des salariés opéré par les syndicats et les partis politiques.

Pour ne prendre que l'exemple des enseignants, l'absence de mot d'ordre de grève (de la part des syndicats) génère la paralysie car chacun attend cette injonction pour se lancer dans l'action. Même les plus radicaux d'entre eux ont l'œil rivé sur le syndicat majoritaire espérant un appel à la lutte car ils pensent être seuls sinon. Et finalement aucune lutte conséquente ne démarre en 2005. (En 2003, la situation était un peu différente.) Rien de tel chez les lycéens donc. Décision individuelle et contagion sont pour eux les maîtres mots.

Bien sûr, l'engagement étant individuel est plus ou moins fort. Certains plus impliqués jouent un rôle plus important que d'autres et sont moteurs des mobilisations. Mais ils ne sont la courroie de transmission d'aucun groupe institué. De fait la FIDL et l'UNL n'étaient que quelques dizaines le jeudi 14 avril à Paris pendant que le cortège lycéen se comptait en milliers. Et au petit jeu des coordinations, la coordination lycéenne a vu peu à peu les jeunes converger vers elle pendant que dans le même temps la FIDL et l'UNL (dont beaucoup d'élèves ignorent jusqu'à l'existence) perdaient leur influence. Le jeunes qui voulaient développer une action collective (ce qui ne les préoccupe pas tous) ont rejoint ce qui leur semblait être l'émanation du mouvement et ont déserté les groupes structurés indépendants du mouvement. Telle lycéenne mobilisée fustigeait, par exemple, les positions de l'UNL et de la FIDL qui, à la veille de sa rencontre avec le ministre, orientaient leurs revendications sur des points jugés secondaires.

Pour le dire de façon un peu caricatural les lycéens ne mènent pas une guerre. Ils ne se regroupent pas collectivement derrière des généraux stratèges qui décideraient des mouvements de troupes. Leur lutte s'apparente beaucoup plus à une guérilla où chacun apporte sa contribution personnelle selon ses capacités et ses choix. L'éparpillement est une faiblesse. Mais simultanément, cela évite que des généraux véreux ne désarment l'armée entière. Chaque groupe ou individu peut plus ou moins poursuivre, arrêter ou reprendre la guérilla dans sa région en étant vaguement informé de ce qui se passe ailleurs. Bien sûr, en dessous d'un certain seuil de lutte globale, le poches de résistance ont peu de chances de se maintenir face à la répression. Et les arrestations et assignations au tribunal de lycéens en lutte ressemblent fort à la traduction concrète de cette idée.

Il reste que, quelle que soit l'issue du mouvement, celui-ci est intrinsèquement un acquis pour le futur.

 

5)    un mouvement porteur d'espoir

 

Les lycéens demandent des comptes sur le monde qui leur est préparé, au niveau qui les intéressent : celui de l'éducation.

Les arguments du type <<cépanou>> ou <<yapamieu>> dont usent les dirigeants politiques (<<c'est pas nous, c'est l'Europe>>, <<c'est pas nous, c'est la mondialisation>>, <<y a pas mieux que le capitalisme et le marché>>) n'ont guère de prise sur les lycéens.

On peut parier qu'une partie de cette génération a été gagnée à la lutte. Qui plus est, ce sont des jeunes vraiment jeunes (15 ou 16 ans en seconde) qui se sont engagés dans le combat.

Les questionnements et prise de conscience s'accélèrent dans les mouvements sociaux. Pourtant la pensée des jeunes n'a pas pris une dimension politique tranchée. C'est d'abord le projet sur l'école qui est critiqué, plus que le gouvernement, le président, la droite ou le capitalisme (bien que des critiques soient aussi parfois formulés à ces différents niveaux). Même si l'entêtement du ministre de l'éducation génère chez les jeunes la volonté de prendre des mesures de rétorsion électorale à l'avenir, le mouvement reste prioritairement social. Autre symptôme, la question du référendum sur le projet de traité constitutionnel ne fait pas l'unanimité. Certains (venant probablement de groupes politiques) avancent qu'il faut user du <<non>> comme d'un moyen de pression contre le ministre. Mais cet avis n'est guère partagé. Et mi-avril, les autocollants <<non à Fillon et au traité européen>> restaient sporadiques parmi les jeunes manifestants.

Cette volonté combative traduit peut-être une reprise de la lutte du côté des classes populaires : lutte qui transparaît dans divers conflits aujourd'hui (à Carrefour par exemple). Il est vrai que les raisons d'exercer une résistance collective ne manquent pas.

On peut se demander si ces jeunes seront récupérés dans les années à venir par un système socio-économique qui tente soit de les exclure, soit de les intégrer en les contrôlant (<<joue le jeu et tais-toi>>). De toutes façons leur mouvement apporte une lueur d'espoir aux aînés menacés par la résignation, le fatalisme ou la paralysie dus à la violence des relations employeurs - employés (surtout dans le privé) et à la précarité de l'emploi.

Pour finir, un dernier mot réconfortant. L'individualisme et la solidarité ne sont pas forcément antagoniques. Etre soucieux de choisir son chemin dans la vie n'empêche aucunement d'avoir le souci du devenir des autres et de la société (ce qui est aussi une façon de prendre soin de sa propre existence). Et il faut souligner la solidarité dont fait preuve cette génération lycéenne. Car les élèves de terminale sont fortement impliqués dans le mouvement alors qu'ils ne subiront pas personnellement la destruction Fillon (réforme n'est pas le mot qui convient car une réforme vise à améliorer les conditions de vie de la population). De plus l'impératif de préparer le bac limite les marges de manœuvre de ces élèves en dernière année au lycée. Pourtant ils se battent pour les générations à venir.

 

 

 

Voir aussi :

Les lycéens crient leur révolte, les profs restent sans voix ! (SUD-Education Paris, 15/04/2005)