Le prolétariat met une claque aux libéraux… et à la direction du PS
Raymond Debord (02/06/2005)
Au lendemain des résultats du référendum, un journaliste demandait à Roland Cayrol, dirigeant de l’institut de sondages CSA, si le non des français sonnait comme un m….. Et celui-ci de répondre : « Les Français ont voulu renverser la table. Les choses vont mal dans ce pays. Il y a le chômage, les délocalisations. Les Français ont envie d’être consultés. Il y a aussi un espèce de Mai 68 dans les urnes : un côté jubilatoire dans le non, un aspect de fête contre le côté raisonnable que représenterait le oui à la construction européenne. Une façon de dire joyeusement m… »
Jusqu’à présent le peuple français était réputé indifférent aux questions européennes. Avec 59 % des électeurs ayant déclaré « penser d’abord à la construction de l’Europe » en mettant leur bulletin dans l’urne, cette époque est révolue. Non seulement le traité constitutionnel a été adressé à tous les électeurs, mais ils l’ont lu ! Depuis plusieurs mois, les ouvrages l’analysant sont d’impressionnants succès de librairie, des auteurs confidentiels se mettant à vendre à des centaines de milliers d’exemplaires. Le débat a fait rage sur internet, avec une explosion de la fréquentation des forums de discussion et des blogs. Et surtout le débat a eu lieu entre citoyens, au travail comme dans le cercle familial. On a vu des familles se déchirer, avec une atmosphère rappelant celle de grandes passions françaises comme l’affaire Dreyfus ou l’opposition entre enseignement public et privé. L’essentiel du débat a porté sur deux questions, déclinées à l’infini. La première est celle de la méthode choisie pour élaborer la constitution : une « convention » autoproclamée au lieu d’une assemblée constituante. La seconde est la codification des politiques libérales, gravées dans le marbre du titre III du traité. La Constitution allait elle permettre de faire face à la concurrence des pays émergents ou au contraire aligner les droits sociaux par le bas au sein de l’union ? De fait, plus la campagne s’est développée et plus le nombre d’abstentionniste a diminué, au profit du « non ».
Pour beaucoup de partisans du « oui », ce vote a été un vote de soumission plus que d’adhésion. « De toutes manières il y aura quand même des problèmes et des délocalisations sans la constitution, alors je vote oui ». A l’opposé, le vote « non » est un vote de défiance. 44 % de ceux qui se sont prononcés pour le « non » l’ont fait parce qu’ils considéraient que la constitution allait aggraver le chômage, 40 % parce qu’ils voulaient exprimer leur ras l’bol de la situation actuelle, 35 % pour renégocier le traité et 34 % parce qu’ils trouvaient le traité trop libéral.
Le rôle de l’extrême - droite a été minime dans la campagne, même si son électorat s’est naturellement mobilisé pour le vote « non ». Le Front National n’a quasiment pas fait campagne. Le seul leader de droite à faire une campagne de masse a été Philippe de Villiers, un catholique traditionaliste. Il a mis en avant la question de la Turquie, mais de manière modérée et en reprenant le plus souvent les arguments du « non » de gauche : contre les délocalisations, le caractère anti-démocratique de la constitution, etc. Au final seuls 19 % des gens qui ont voté « non » (10 % de l’électorat total) l’ont fait pour défendre l’identité de la France et 18 % (9, 9 % de l’électorat total) contre l’entrée de la Turquie. Les personnes de gauche qui ont choisi le « oui » pour ne pas mêler leurs voix à celles de la droite extrême ont clairement été bernées.
Le « non » est clairement un vote de révolte mais aussi d’espoir, d’ouverture. C’est un vote populaire et un vote de gauche. C’est aussi clairement un vote d’indiscipline par rapport au choix effectué par les dirigeants du PS et des Verts. C’est parce qu’ils ont senti ce mouvement de fond que plusieurs figures socialistes de premier plan ont choisi de défier ouvertement François Hollande.
La campagne de la gauche a été organisée de manière très unitaire par un front incluant le Parti communiste, des syndicalistes, la mouvance « altermondialiste », une partie de l’extrême gauche et des dissidents socialistes. Environ 2000 comités unitaires ont été constitués dans les villes, villages, entreprises, etc. Le PCF a été au cœur de la campagne, ouvrant la tribune de ses meetings et cédant une partie de son temps d’antenne à la télévision à ses partenaires : LCR, dissidents socialistes, etc. Sans tenir de meeting, l’ancien premier ministre socialiste Laurent Fabius a fait plusieurs apparitions remarquées lors des journaux télévisés.
Un petit réseau de militants, principalement issus de la gauche socialiste, a également fait campagne avec les partisans du site « www.le-militant.org » pour exprimer le mouvement de fond en cours en liant le rejet de la constitution à l’exigence de la démission de Chirac.
Le référendum a recréé le clivage droite-gauche malgré la collusion entre le Parti socialiste, les Verts et les deux grands partis de droite UDF et UMP : 67 % des sympathisants de la gauche ont voté « non » et 74 % des sympathisants de la droite ont voté « oui ». 55 % des électeurs ayant voté Jospin à la présidentielle et 52 % de ceux ayant voté Mamère (Verts) ont choisi le « non ».
Le vote « non » a clairement été un vote de classe : 71 % des ouvriers et 66 % des employés ont fait ce choix. Le « oui » n’a été majoritaire que chez les cadres, professions libérales et retraités. Fait très important, on notera aussi que le « non » a été le plus fort chez les jeunes de 18 à 29 ans (62 %) alors qu’ils étaient jusqu’ici les plus « européens » des électeurs.
Contrairement à la tradition gaulliste, Chirac a refusé de démissionner après avoir perdu le référendum. Il a constitué un nouveau gouvernement incluant De Villepin (le porte-parole de la France quand elle s’est opposée aux USA à propos de la guerre contre l’Irak) mais aussi Sarkozy, un libéral qui est aussi son principal rival à droite. Chirac a promis un « tournant social » qui risque fort de se traduire par de nouvelles mesures d’allègement des charges sociales et de précarisation de l’emploi. Dans tous les cas il est extrêmement faible et la gauche est donnée gagnante aux élections de 2007.
Le fait marquant est que la « gauche de gauche » vient de battre très nettement les dirigeants droitiers du Parti socialiste. L’enjeu maintenant se situe au sein du PS : les partisans du « non » vont-ils réussir à s’entendre et à renverser la direction actuelle ? Si c’est le cas, la voie est ouverte pour une nouvelle union de la gauche sur un programme anti-libéral et l’avènement de Fabius comme président de la République en 2007.
Naturellement, cette option risque de rencontrer de nombreuses difficultés : démagogie « sociale » de Chirac et guerre totale menée par l’actuelle direction du PS. Mais l’histoire va incontestablement dans le sens d’un développement de l’hostilité au libéralisme sous toutes ses formes. L’expérience nous apprend que le mouvement des masses est plus fort que les appareils bureaucratiques : dans ce sens tous les espoirs sont permis.
Voir aussi :
- Tous ensemble pour le non à Chirac, le non à la constitution européenne (Liaisons, Militant, République sociale 05/01/2005)