l pouvez vous m'indiquer clairement quels sont les idéologues dont vous vous inspirez ? (Anne P.)

 

Contre le prêt-à-porter idéologique

Raymond DEBORD

 

Les commentateurs (de droite) qui ont acclamé la "mort des idéologies" se sont visiblement fourvoyés. Leur point de vue était d'ailleurs assez grossier tant il est vrai que "seule une conception idéologique du monde a pu imaginer un monde sans idéologies" (Louis Althusser). Donc, non seulement les idéologies sont bien là mais les gens sont enclin à juger de manière idéologique comme à exiger que vous annonciez votre propre idéologie afin de pouvoir vous juger.

Ainsi, les visiteurs du site web www.le-militant.org disposent de dizaines et de dizaines de textes exposant sous des formes générales ou conjoncturelles les idées et les positions du Militant. Ils peuvent également juger de la pratique de ses animateurs à travers des récits d'actions de l'Association populaire d'entraide, des ouvriers sans-papiers, des syndicalistes... Ceci devrait raisonnablement suffir à permettre à tout un chacun de se forger son opinion. Mais non, il est toujours des visiteurs qui restent sur leur faim car ils ne parviennent pas à coller une étiquette, à faire entrer un courant dans une catégorie qu'ils connaissent : communiste, trotskyste, maoïste, freiriste... Comme si c'est la réalisation de cette classification qui allait permettre, enfin, de juger de ce que nous faisons.

Il y a là une forme de paresse intellectuelle mais aussi un conformisme qui est totalement étranger à la démarche des animateurs de ce site comme de leurs prédécesseurs dans la lutte contre les inégalités sociales. Si l'on prend le cas de Marx, celui-ci n'a jamais cherché à fonder une doctrine achevée et encore moins à proposer une nouvelle société "clefs en mains" (pardon pour l'anachronisme). Indépendamment des critiques qu'on peut faire sur tel ou tel aspect de son oeuvre, il est absolument certain que son seul objectif était d'analyser la société de son temps. Il  a par contre cherché à être conséquent en tirant les conclusions pratiques, en terme d'action pour changer les choses, de ses analyses générales.

Il en a été de même pour la quasi-totalité des grands révolutionnaires des XIXe et XXe, encore une fois en laissant de côté tout jugement sur le contenu et les résultats de leur action. En général ceux-ci ne se sont jamais prétendus des idéologues et au contraire ont toujours entretenu la plus grande méfiance envers l'idéologie (suivant ainsi l'exemple du jeune Marx pour qui l'idéologie était une manière déformée de voir la réalité, une "fausse conscience").

Se proclamer idéologue c'est donc classiquement adopter une démarche sectaire (au sens des sectes religieuses). Ceux des courants de gauche qui s'y sont risqués l'ont généralement fait (par exemple sous la bannière du "marxisme-léninisme") pour masquer d'un vernis philosophique des pratiques totalitaires.

En tout état de cause, si l'on pense que le but de l'action militante est d'aider à l'émancipation du genre humain, cela implique obligatoirement qu'il doit s'agir d'un acte conscient et volontaire. Il conviendra donc de se méfier avec assiduité des "ismes" en tous genres, surtout s'ils sont accolés à des noms de personnes...

S'il convient de se défier des idéologues, faut-il bannir pour autant toute idéologie ? Rien n'est moins sûr. Une idéologie c'est un ensemble d'idées et de représentations mentales sur le monde et sur les relations entre les hommes. Non seulement la société ne fonctionnerait pas sans idéologie, mais on ne peut remplacer une idéologie que par une autre. Le problème est que dans la plupart des sociétés, l'idéologie dominante est en temps normal l'idéologie de la classe dominante (pour être tout à fait précis, on dira même : de la fraction dominante de la classe dominante).

Cette idéologie peut être plus ou moins rationnelle et recueillir l'assentiment des gens pour des raisons qu'ils considèrent comme bonnes. En tout état de cause elle est diffusée dans toute la société par les institutions et les organismes publics comme privés. Des publications comme Le Monde Diplomatique ou PLPL démontent ainsi de manière tout à fait pertinente les mécanisme de diffusion de la pensée néo-libérale au travers des média, de l'école, etc.

Dans sa lutte contre les inégalités sociales, et par conséquent contre les idéologies de la classe dominante, le peuple a besoin d'un système cohérent de représentations du monde qui peuvent servir de base à l'action.

Est-ce à dire qu'il faille retomber dans les ornières précédemment critiquées en se raccrochant quand même à des systèmes de pensée caducs ? Certainement pas. Un système de représentations conçu à une époque précise ne saurait en aucun cas être valable pour une période totalement différente. Karl Mannheim distinguait ainsi l'idéologie (tournée vers le passé et investie par conséquent d'une fonction de conservation sociale) et l'utopie (tournée vers l'avenir et investie d'une fonction révolutionnaire). Certains courants progressistes, autogestionnaires ou issus de la théologie de la libération, parlent ainsi d'"Utopie Critique". Pour ma part j'ai peur que cette formule pose davantage de problèmes qu'elle n'apporte de solutions, compte-tenu de l'ambiguïté de la notion d'utopie.

On peut donc conserver le terme d'idéologie, pour autant qu'on entende pas qu'il s'agisse d'un système figé ou essentiellement irrationnel. Car si l'idéologie, même prolétarienne, ne saurait prétendre relever de la science, il est souhaitable qu'elle cherche à être "scientifiquement compatible" et parvienne à vérifier ses hypothèses au travers de la pratique et des actions qu'elle sous tend. Une idéologie libératrice n'a pas d'autre promesse à tenir que de fonctionner au regard des objectifs qu'elle s'est assignée.

Si les idéologies adoptées par la classe dominée dans ses luttes passées (socialisme, anarchisme, syndicalisme-révolutionnaire, communisme...) s'avèrent pour partie fausses et pour partie dépassées, il n'est pas question de les balayer d'un revers de main. Elles ne se cantonnaient pas à un utopisme irrationnel et parfois meurtrier et contenaient un noyau de vérité qui doit être réinjecté dans un projet pour le XXIe siècle. La gauche populaire et sociale se trouve placée devant une tâche théorique considérable qui revêt quatre aspects : 1° abandonner ce qui est dépassé - 2° corriger ce qui est faux - 3° conserver ce qui est juste - 4° analyser ce qui est nouveau.

Tous les penseurs et tous les scientifiques font partie du patrimoine commun à ceux qui veulent lutter contre les injustices : en nous aidant à mieux comprendre le monde, ils nous aident à mieux le changer. Il y a dans les sciences économiques et sociales un certain nombre de chercheurs qui ont été capables de produire des connaissances nouvelles. De toute évidence ces connaissances doivent être incorporées dans la théorie du prolétariat, indépendamment des positions politiques conjoncturelles de leurs auteurs.

Les fondateurs du mouvement ouvrier se sont appuyés sur les idées économiques de Smith et de Ricardo, sur la philosophie de Spinoza ou de Hegel, sur toutes les découvertes dans les sciences de la nature. Aujourd'hui encore, nous avons à chercher dans toutes les sources, sans aucun esprit dogmatique, les éléments de vérité qui peuvent nous aider à aller de l'avant.

Pour s'en tenir à la question de l'idéologie, comment réfléchir à ce propos sans prendre en compte les réflexions du sociologue Raymond Boudon (*), qui n'est pourtant pas un homme de gauche mais se définit comme "libéral".

Loin de nous l'idée d'être agnostiques dans les disputes qui ont pu exister entre personnes et courants sociaux. Mais nous sommes prêts à ré-examiner chacune d'entre elles sans à-priori, pour peu qu'elles nous aident à y voir clair.

En ce qui concerne les animateurs du Militant, nous n'en sommes qu'aux balbutiements de notre réflexion sur l'idéologie et ne prétendons avoir ni la capacité intellectuelle ni l'impact social permettant de nous atteler aux tâches qui relèvent de l'ensemble des personnes se reconnaissant dans le combat contre l'exploitation et la domination. Par ailleurs, nous ne sommes pas vierges d'influences diverses et fonctionnons comme tout un chacun sous celles d'un certain nombre d'idées qui nous paraissent justes mais que nous n'avons pas eu le loisir ni la possibilité de vérifier.

Nous ne prétendons nullement à une unité de pensée qui serait parfaitement illusoire et chacun s'engage avec sa vision du monde mais aussi ses goûts et ses priorités personnelles. Ce qui nous unit c'est une manière d'agir dans le présent et une certaine vision de ce qu'il serait souhaitable que soit l'avenir. Ceci implique par conséquent un certain nombre de valeurs et de représentations communes faute desquelles la rencontre n'aurait pas eu lieu. Mais pour le reste, chacun puise dans sa "boite noire" idéologique en fonction des besoins.

Naturellement, il n'est pas question de considérer que tout se vaut et qu'il soit satisfaisant d'en rester là. Nous cherchons en permanence à approfondir les questions qui nous sont posées par la pratique militante. Mais nous le faisons de manière partielle, en nous interrogeant plutôt sur la concordance de ce que nous observons avec les théories qui nous guident de manière individuelle ou collective plutôt qu'en les vérifiant de manière systématique comme pourrait le faire un scientifique.

Nous avons donc procédé à une série d'approximations sur des sujets qui nous paraissaient importants dans le développement de notre action et ouvert des champs de réflexion, au travers du site www.le-militant.org comme du bulletin Praxis. Parmi les chantiers sur lesquels nous avons travaillé, on notera l'étude de la conscience, la place de l'immigration dans le mouvement populaire, l'Islam, etc.

Ce travail, nous le faisons de manière qui assume sans complexe ses effets de disposition. Nous avons choisi une perspective pour regarder le monde et nous le faisons sur la base de ce que nous sommes et avec une volonté particulière. Nous considérons en effet que seule l'émancipation des plus exploités pourra permettre l'émancipation de tous. Par conséquent, nous souhaitons travailler à leur indépendance politique et donc à la reconstruction de représentations collectives adaptées au monde contemporain.

C'est le sens du chantier ambitieux ouvert avec l'Université populaire libératrice dont un des objets est la restauration d'une figure ouvrière comme élément nécessaire à coaguler une auto-représentation du prolétariat. Il s'agit donc ici non pas d'adhérer à un système existant mais directement de produire de l'idéologie.

Telle est la proposition que nous avons à faire à nos amis et sympathisants, peu rassurante pour qui souhaite rejoindre un mouvement offrant du "prêt à penser" mais combien exaltante pour ceux qui apprécient le risque délicieux qu'offre le "sur mesure".

Août 2003

 

(*) Raymond Boudon : L'idéologie, ou l'origine des idées reçues (Fayard, 1986 - réédité dans la collection Points-Essais).