MILITANT LABOUR ET LE COMMITTE FOR A WORKERS INTERNATIONAL : UNE OCCASION MANQUEE
(Août 2003)
Qui
connait aujourd'hui le Parti Socialiste de Grande Bretagne et le Comité pour
une internationale ouvrière ? Presque personne de ce côté ci du channel et de
moins en moins de monde de l'autre côté. Les choses étaient pourtant fort
différentes au milieu des années 1980, quand ce qu'on nommait alors le
"Militant", du nom de son journal hebdomadaire, tenait tête à
Margaret Thatcher et impulsait un mouvement de désobéissance civile de masse
contre la "poll tax".
Ce
n'est certes pas la première fois qu'un groupe révolutionnaire s'effondre après
avoir été quelques temps à la "une" de l'actualité. Mais ce groupe là
nous intéresse tout particulièrement dans la mesure où il avait des traits tout
à fait singuliers tranchant par rapport à ce que l'on connait
traditionnellement de l'extrême-gauche.
Au
début des années 1980, la tendance Militant est devenue le plus important
groupe révolutionnaire en Grande Bretagne. Ce résultat est le produit de
décennies d'efforts patients, Militant se tenant soigneusement à l'écart des
milieux d'extrême gauche estudiantins pour concentrer son travail dans les
syndicats et le Parti travailliste. Cet "entrisme" de longue durée
dans le travaillisme est la marque de fabrique du Militant, qui considère que
le reste du mouvement a complêtement failli et dégénéré en "sectes à la
frange du mouvement ouvrier".

Pour
autant, Militant ne néglige pas la jeunesse, bien au contraire : il dispose de
la majorité dans les jeunesses travaillistes (Labour Party Young Socialists) et
s'en sert pour développer son influence dans tous les milieux. Par le même
canal, un travail international est fait dans les milieux socialistes et permet
de recruter de nombreux jeunes radicalisés. Ceux-ci permettront de créer un
certain nombre de groupes plus ou moins significatifs dans des pays comme
l'Espagne, l'Italie, la Suède, l'Irlande... A partir de 1974 est constitué le
Committee for a workers international qui jete des têtes de pont en Afrique du
Sud, au Nigeria, au Pakistan, reçoit l'adhésion d'un parti relativement
significatif du Sri-Lanka etc.
Même
si les partisans de Militant pensaient sans doute être les authentiques
continuateurs de la IVème internationale, leur approche générale était bien
plus ouverte comme l'indique le sigle qu'ils avaient choisi : Comité pour une internationale des travailleurs.
Militant
se distingue par son sérieux organisationnel mais aussi par l'importance
accordée à la formation théorique de ses membres. Son principal dirigeant, Ted
Grant, a fait partie du tout petit nombre de militants capables d'analyser
correctement les processus en oeuvre à l'issue de la seconde guerre mondiale.
Alors que la quasi totalité du mouvement révolutionnaire attendait une
révolution imminente (suivant en celà les pronostics de Trotsky), Grant et ses
co-penseurs ont rapidement compris que le stalinisme étaient en train de se
renforcer considérablement et que la croissance économique allait également
renforcer pour toute une période historique le poids des partis réformistes.
Plus
tard, Grant et la tendance Militant ont été les seuls capables de produire une
grille d'analyse permettant de comprendre pourquoi et comment des régimes
nationalistes petits-bourgeois des anciennes colonies, pourtant fortement
hostiles au mouvement ouvrier, allaient être capables d'exproprier le
capitalisme et de construire des Etats sur le modèle de l'URSS ou de la Chine. C'est
ce qui se produisit à Cuba, mais aussi en Syrie et en Irak, au Yémen, en Angola
et au Mozambique, en Birmanie...
A
l'époque où les principaux courants révolutionnaires se réclamant du trotskysme
avaient le vent en poupe (les effectifs de la Quatrième internationale ont été
multipliés par 10 entre 1968 et 1975) il fallait pas mal de culot ainsi que
beaucoup de culot à un petit groupe pour considérer qu'ils étaient en faillite
politique. C'est pourtant ce qu'a fait la Tendance Militant, avec des arguments
qui se sont malheureusement tous vérifiés depuis.
Après
avoir été marginalisée pendant toutes les années 60 et 70, au plus fort de
l'expansion de la vague "gauchiste", essentiellement basée sur les
milieux étudiants, la Tendance Militant devenait la principale force
révolutionnaire en Grande Bretagne.Le choix fait par Militant de s'enraciner
dans le Parti travailliste portait enfin ses fruits. Trois de ses membres
étaient élus députés - affichant clairement leur qualité de supporters du
journal. Sur le plan syndical, Militant obtenait le contrôle du CPSA, le plus
important syndicat d'employés des services publics.
Les
partisans de Militant ont toujours prétendu abusivement avoir construit la plus
importe force trotskyste depuis la révolution russe et l'Opposition de gauche.
C'est naturellement faux et le trotskysme avait déjà réussit des percées
significatives dans la classe ouvrière de pays comme la Bolivie ou Sri Lanka.
Mais il est indéniable que les forces accumulées par la Tendance Militant avaient
un poids social sans commune mesure avec celui des groupes comparables dans le
reste de l'Europe.
D'ordinaire,
les défenseurs comme les détracteurs de Militant mettent en avant des points
d'analyse politique conjoncturelle ou des questions théoriques générales. Mais
finalement le succès de Militant comme plus tard l'échec de son successeur le
Socialist Party ont été bien davantage liés à des questions de méthodologie
politique, tant dans la capacité à se lier au mouvement ouvrier qu'à celle de s'orienter
en pratique vers les couches les
plus défavorisées du salariat.
Après
une décennie de grossissement quasi linéaire, la Tendance Militant s'est
trouvée confrontée au début des années 1980 au retournement de la conjoncture
économique et sociale, dont une traduction a été l'évolution droitière de la
direction travailliste. Celle ci a alors décidé d'en finir avec des trublions
qui prenaient trop d'importance. En 1983, les membres du comité de rédaction de
Militant ont été exclus du Parti travailliste. Par la suite, des centaines de
membres de base l'ont été également.

Ted Grant plaide contre son exclusion au congrès du Parti travailliste
Dans
l'immédiat, cette situation nouvelle n'allait pas modifier sensiblement
l'orientation générale de la tendance. En 1984-85, Militant intervenait
énergiquement dans la grande grève des mineurs et recrutait plusieurs centaines
d'entre eux.

Tony Benn, leader de la gauche travailliste intervient lors d’un meeting de soutien aux mineurs
Surtout,
au milieu des années 1980, Militant animait une équipe de la gauche
travailliste remportant la majorité à la mairie de Liverpool. Cette victoire
sans précédent (et inédite depuis dans toute l'Europe) allait permettre une
série de réalisations sociales considérables pour une municipalité. Thatcher
réagit avec une brutalité totale, engageant un bras de fer de cinq ans avec le
conseil municipal, ponctué de grèves générales dirigées par Militant et
impliquant plus de 30.000 salariés de la ville. Le gouvernement central, qui
pensa un temps envoyer l'armée, dut utiliser de tous les artifices juridiques
pour se débarrasser des conseillers municipaux de Liverpool et en finir avec cet
affront.
Mais
finalement, c'est Militant qui remportera la guerre avec Thatcher. La lutte
contre la Poll Tax est resté le plus haut fait d'armes de la tendance, celle-ci
ayant eu l'idée particulièrement audacieuse d'impulser une campagne de
désobéissance civile, incitant les gens à refuser de payer ce nouvel impôt. En
Ecosse, la campagne prenait un tour massif, le rôle central étant joué par
Tommy Sheridan, un militant particulièrement charismatique et combatif qui fut
jeté en prison pour avoir refusé de payer la Poll Tax. Il fut loin d'être le
seul : alors que 18 millions de britanniques suivaient les consignes de
non-paiement, les supporters du Militant étaient emprisonnés par dizaines. La
Fédération nationale contre la Poll Tax, qu'ils dirigeaient, appela à une
manifestation de masse qui rassembla plus de 250.000 personnes à Londres.
Finalement, la campagne contre la Poll Tax obtient totale satisfaction après
deux ans de lutte : l'impôt était retiré et Margaret Thatcher, la figure
emblématique de la droite la plus réactionnaire sur le plan international,
devait quitter le pouvoir.

A
partir de ce moment, Militant était installé durablement à la "une"
des média comme de celle des dangers à traiter par la droite et la bureaucratie
du Parti travailliste. Cette dernière lança une chasse aux sorcières hystérique
contre Militant et exclut les députés qui n'avaient pas payé leur Poll Tax. A
Liverpool, des manoeuvres de grande ampleur eurent lieu pour empêcher la
candidature à l'élection législative de Leslie Mahmood, supporter notoire du
Militant qui avait reçu l'investiture des adhérents à une écrasante majorité.
La direction de Militant pris la décision de maintenir la candidature de
Mahmood sous l'étiquette "vrai travaillisme" avec le soutien de la
"Gauche large" locale. Un score tout à fait honorable de 11 % fut
obtenu mais la polémique se déplaçait maintenant au sein de la tendance.
La
campagne contre la Poll Tax avait d'une part provoqué un choc très violent avec
la direction travailliste mais aussi amené à la tendance un nombre considérable
de sympathisants qui ne se reconnaissaient pas dans le parti. C'était
particulièrement épineux en Ecosse, où les supporters de Militant avaient une
audience de masse dans certains secteurs de la jeunesse radicalisée influencée
par les idées nationalistes. Il fut alors décidé d'opérer le lancement d'une
organisation publique : Scottish Militant.
C'en
était trop pour une partie de la direction de la tendance - en particulier Ted
Grant et Alan Woods - qui s'opposait à toute sortie du Parti travailliste.
Comme souvent dans ce genre de situation le débat fut assez faible, davantage
tourné sur un exercice d'exégèse trotskyste sur l'entrisme que sur une analyse
concrète de la situation concrète. Il se combina également avec d'autres
éléments, en particulier concernant la situation en URSS et l'analyse des
événements internationaux.
Par
bien des aspects, la scission avec Ted Grant s'est opérée de manière confuse.
Si l'on considère l'ensemble des points évoqués alors, on peut aisément
constater que Grant avait raison sur la question de l'URSS (il refusait tout
soutien à Boris Eltsine) et faisait un certain nombre de pronostics qui se sont
avérés exacts sur le tour pris par la suite par le "tournant écossais".
Par contre, il a maintenu de manière "auto-dogmatique" une vision de
l'entrisme comme seul et unique moyen de construire un parti révolutionnaire.
Cette
scission n'aurait pas dû avoir lieu. Pourtant non seulement elle a pris place
en Grande Bretagne mais aussi sur le plan international, de manière encore fort
confuse : nombre de sections "publiques" soutenaient l'aile Grant
alors que des groupes entristes soutenaient la majorité...
En
Grande Bretagne, le tournant était étendu à tout le pays et Militant se
transformait en Militant Labour (Travaillisme militant). La nouvelle
organisation semblait vouloir s'ouvrir en grand sur la société, tout en
maintenant ses liens avec le mouvement ouvrier, Militant Labour ne s'est pas
seulement adressé à un public extérieur au Parti travailliste : il a également
modifié de manière substancielle ses positions sur la place à donner à la lutte
contre l'extrême droite et contre les oppressions spécifiques (racisme,
sexisme, homophobie...).
Militant
Labour a lancé à ce moment un mouvement particulièrement audacieux : la
Campaign Against Domestic Violence (CADV, Campagne contre la violence
conjugale). Ce faisant se lançait dans une activité féministe tout en y
injectant le meilleur de ses traditions, à savoir la volonté de prendre à bras
le coeur un drame tout à fait concret frappant des milliers de femmes.
Le
Committee for a workers international (CWI) décidait lui de prendre une
initiative publique de grande ampleur en lançant un mouvement international de
jeunes : Youth Against Racism in Europe (Jeunes contre le racisme en
Europe/JRE). Celui-ci convoque une manifestation à Bruxelles en 1992,
rassemblant près de 10.000 jeunes. Les participants, dont 90 français des
Jeunesses communistes révolutionnaires, sont enthousiasmés.
La
nouvelle politique "ouverte" de Militant Labour et du CWI lui
permettent de recruter un nombre significatif de cadres provenant d'autres
horizons politiques. Les Jeunesses communistes révolutionnaires/Gauche
révolutionnaire de France rejoignent le Comité pour une internationale
ouvrière. Dirigeant des JCR, je suis coopté au Comité exécutif international du
CWI ainsi que Murray Smith (alias David Cameron). D'autres militants aguerris
plus ou moins proches de nous adoptent la même démarche, comme Luciano Dondero
en Italie ou Guy Van Sinoy en Belgique. En Grande Bretagne, un petit groupe
conduit par Phil Hearst (alias Clarke), dirigeant de premier plan du
Secrétariat Unifié de la Quatrième internationale fait de même.
Pour
qui découvrait Militant Labour, le fonctionnement de cette organisation
représentait un véritable choc. Malgré une baisse sensible des effectifs due au
retournement de la conjoncture en Grande Bretagne (montée à 8.000 membres au
moment de la lutte contre la Poll Tax puisse baisse à 5.000 au moment de la
scission avec Grant) elle comptait encore largement plus de 3.000 adhérents et
95 permanents s'affairaient dans l'immense local central qui disposait même
d'une cantine. La composition sociale était très largement ouvrière et le
public de Militant Labour tout à fait différent de celui qu'on pouvait
rencontrer dans les meetings de l'extrême-gauche française. Les dirigeants eux
mêmes étaient des gens d'un style très différent de ce qu'on pouvait connaître
en Europe continentale : rien à voir entre Peter Taafe, le secrétaire général
de Militant Labour, et un Krivine ou un Gérard Filoche par exemple.
Malgré
le traumatisme causé par la scission avec Grant, les débats au sein du CWI
avaient un caractère fraternel et consensuel tout à fait différent de ce qu'on
peut rencontrer dans les sectes d'extrême-gauche, dont la tendance à couper les
cheveux en quatre et à rompre pour un oui ou pour un nom est bien connue. Le
CWI donnait l'impression de chercher réellement à obtenir une compréhension
commune des événements par ses membres, n'hésitant pas à laisser murir des
débats dont des conclusions trop rapides auraient risqué d'entraîner des
oppositions fortes.
Ce
que posaient le nouveau profil "ouvert" de Militant et du Comité pour
une internationale ouvrière, c'était la possibilité de sortir des ornières
sectaires ou opportunistes du "trotskysme" tel qu'on le connait pour
aller vers la constitution d'un réel mouvement à la fois numériquement
significatif et disposant d'un vrai ancrage dans le mouvement ouvrier réel.
Pourtant,
en dehors de l'Ecosse, l'implantation de Militant Labour ne progressait que peu
voire pas du tout et le nombre d'adhérents continuait à décliner lentement.
Cette situation n'avait rien d'extraordinaire à un moment où le mouvement
ouvrier et révolutionnaire reculait dans tous les pays du Monde et d'Europe en
particulier.
Au
lieu d'essayer de réévaluer la situation de manière prudente, la direction de
Militant Labour maintint un cours triomphaliste et principalement axé sur
l'agitation de masse. Elle demeurait pourtant ouverte à des recompositions au
sein du mouvement ouvrier.
Une
occasion se présenta en 1995-96 avec la scission du Parti travailliste conduite
par Arthur Scargill. Ce dernier était un personnage de premier plan, connu pour
avoir été le principal dirigeant du syndicat des mineurs pendant la grande
grève du milieu des années 80 et pour sa combativité. La rupture eut lieu sur
l'affaire de la "clause IV", c'est à dire de l'article des statuts du
Parti travailliste préconisant la nationalisation des grands moyens et
d'échange. Celui-ci étant retiré des statuts par la nouvelle direction du
parti, Scargill rompit et décida de fonder le Socialist Labour Party (SLP,
Parti socialiste travailliste). La rupture de Scargill était sans doute
prématurée, étant liée à un point hautement symbolique mais sans lien avec des
développements politiques et sociaux concrets. Elle offrait néanmoins
l'opportunité de construire une alternative au travaillisme disposant d'une
base sociale sérieuse et de forts relais dans les syndicats. Militant Labour
accueillit chaleureusement la fondation du SLP et fit immédiatement une
proposition de fusion. La réunion des forces soutenant Scargill et du Militant
aurait incontestablement changé la face de la gauche britannique. Elle n'eut
malheureusement pas lieu. La responsabilité première revint à Scargill qui
balaya l'offre de Militant Labour d'un revers de la main et choisit de
"bétonner" son parti en refusant qu'il ait un caractère fédératif. De
son côté, la direction de Militant Labour manqua singulièrement d'audace et
pêcha par conservatisme d'appareil face à l'importance de l'enjeu. Qui aurait
pu empêcher ses 3.000 membres de rejoindre individuellement le SLP, quitte à y
former ultérieurement une tendance interne ?
Alors
que le SLP allait dégénérer en secte et perdre peu à peu de son audience,
Militant Labour se retrouva sans perspectives, coincé entre ce rival plus
puissant et le SWP, principale force de l'extrême-gauche britannique. Or tout
au long des années 1990, le SWP, groupe propagandiste-sectaire, grossissait
dans la jeunesse et parmi les "cols blancs", dépassant probablement
les 8.000 membres vers 1995. Ayant visiblement tiré un trait (sans doute à
tort) sur des possibilités de nouveaux développements au sein du Parti
travailliste, Militant Labour décida d'être un de ses trois rivaux officiels.
Finalement, la direction imposa brutalement un changement de nom très
symbolique de sa nouvelle orientation. Militant Labour ("Travaillisme
militant") se transforma donc en Socialist Party ("Parti
socialiste") et le journal Militant - au titre hautement emblématique
après 40 ans d'existence - devint "the Socialist".
L'évolution
des scores de Dave Nellist à Coventry est parfaitement symptomatique de celle
de l'organisation. Au début des années 1980, Nellist - supporter affiché de
Militant - est élu haut la main député travailliste. Au début des années 1990,
il se présente sous les couleurs de Militant Labour et obtient plus de 25 % des
voix. Le score est considérable, mais Nellist est juste derrière le
travailliste et c'est celui-ci qui est élu. Cinq ans après quand Nellist se
présente une troisième fois sous le sigle "Socialist Party" il n'obtient
cette fois qu'un peu plus de 4 % des voix...
La
généralisation du "tournant écossais" ressemblait de plus en plus à
une fuite en avant. Il est certain que jusqu'à la scission avec Ted Grant,
Militant avait manifesté une indifférence obtuse à tout ce qui ne relevait pas
des conflits sociaux dans l'entreprise (un peu comme Lutte ouvrière en France).
Désormais, la recherche désordonnée de moyens de stopper le recul du nombre
d'adhérents conduisait Militant Labour puis le Socialist Party à abandonner de
plus en plus ce terrain pour des campagnes supposées immédiatement rentables.
Alors que le contexte était totalement différent, la direction tentait
désespérément de refaire "le coup de la Poll tax" en appelant à la
désobéïssance civile sur diverses questions comme la TVA sur le fuel ou en
tentant de surfer sur le mouvement homosexuel, l'antifascisme, la défense des
animaux...
Ce
faisant, le Socialist Party se plaçait dans la plus mauvaise situation
possible, ayant dans la jeunesse universitaire et dans les classes moyennes des
compétiteurs avec lesquels il n'était pas en moyen de rivaliser, à commencer
par le SWP. Il reproduisait les plus mauvais schémas d'une extrême-gauche à
laquelle il avait tourné le dos 35 ans auparavant pour s'orienter résolument
vers la classe ouvrière. Le recul de la conscience de classe et la
quasi-rupture du Nouveau Parti Travaillisme avec le monde du travail et les
syndicats posaient certes les problèmes de manière compliquée et entièrement
nouvelle, mais ce n'était certainement pas une raison pour changer à ce point
de posture.
Sur
le plan international, le CWI agit selon une ligne parallèle. Les premiers
signaux négatifs vinrent dès 1995-96, alors que 60 % de la direction française,
pourtant supposés plus proches des positions de l'internationale, démissionnait
dans l'indifférence générale. La désinvolture avec laquelle cette affaire avait
été traitée donnait l'impression fâcheuse que le "centre
international" de Londres se préoccupait davantage d'avoir des petits
drapeaux à planter sur sa carte du monde que des questions politiques
fondamentales.
De
fait, le CWI n'a jamais réussi à devenir autre chose qu'une internationale
"made in London" envoyant des missi dominici aux quatre coins du monde pour évangéliser les masses
ou remettre de l'ordre dans des sections trop remuantes. Le CWI n'ayant jamais
réussi à tisser de liens durables avec des courants politiques ayant une forte
tradition nationale, ses groupes locaux n'ont nulle part acquis la force de la
Tendance Militant. Bien que faisant de la propagande pour les méthodes
éprouvées en Grande Bretagne (et pas nécessairement exportables) ils n'ont que
rarement dépassé le stade de groupes de jeunes sans beaucoup d'influence.
C'est
ce qu'il fit aux USA en excluant la minorité puis en excluant la section
pakistanaise, pourtant une des plus importantes numériquement. Depuis, les
Pakistanais ont constitué le Labour Party Pakistan qui connait un succès
croissant. Le ménage fut également fait au sein du centre international
lui-même, des permanents étant exclus. On fit de même avec un grand nombre de
responsables britanniques, en particulier ceux s'opposant au changement de nom
en Socialist Party.
Le
noyau dur des membres de Liverpool, le bastion du Militant, fut exclut, ainsi
que toute une série de dirigeants de premier plan comme Margaret Creear, Nick
Wrack, Dave Cotterrill... Beaucoup d'autres s'en allèrent, comme Phil Hearst ou
Roger Silvermann, un des membres fondateurs de Militant.
Dans
un contexte de recul et de désorientation, la direction de la branche
écossaise a eu visiblement de plus
en plus de difficultés à supporter les oukases de Londres. Partant d'une réelle
implantation de terrain, y compris électorale avec de nombreux conseillers
municipaux et du prestige de ses leaders (Tommy Sheridan, principal dirigeant
du mouvement contre la Poll Tax, figure charismatique emprisonnée pour son
action) Scottish Militant Labour entrepris de constituer un parti
"large" absorbant le reste de l'extrême gauche écossaise. Londres
traina des pieds et la situation alla jusqu'à la rupture. Depuis, le Scottish
Socialist Party (SSP), s’appuyant sur les meilleures traditions de Militant,
connait un succès croissant : il vient d'avoir 8 élus aux élections au
Parlement écossais en 2003. Le SSP est aujourd'hui un modèle pour toute une
partie du mouvement révolutionnaire international.
Malgré
d'indéniables faiblesses politiques, le SSP a réussit jusqu'à maintenant à se
distinguer de toutes les autres tentatives de fronts de l'extrême-gauche et à
acquérir une véritable influence de masse. La différence essentielle réside
dans l'apport de la tradition de la tendance Militant qui en est la colonne
vertébrale. Elle a garantit jusqu'ici une orientation vers la grande masse des
salariés Ecossais, en particulier les plus démunis et une capacité à se mettre
réellement à l'écoute de leurs aspirations.
Par
bien des aspects, le Socialist Party et son Committee for a workers
international ressemblent plus aux "sectes" qu'ils dénonçaient
autrefois qu'à la tendance Militant à son apogée. Il n'est guère qu'en Irlande
du Sud que le CWI dispose d'une section ayant su préserver une influence
populaire (le Socialist Party irlandais a un député). Mais on est en droit de
s'interroger sérieusement sur l'avenir d'un mouvement qui n'est plus que
l'ombre de lui-même et qui est moins capable que jamais de s'ouvrir à des
courants provenant d'autres traditions.
Il
ne s'agit naturellement pas de repeindre a posteriori en rose la Tendance Militant qui n'était pas au dessus
des critiques ni exemptes de déformations politiques. Mais force est de
constater qu'une fantastique occasion a été manquée : celle de la rencontre
entre un des rares courants révolutionnaires occidentaux disposant d'une
audience importante et du mouvement pour un renouveau socialiste. Bien sûr, il
n'est pas question de reprendre l'histoire là où elle s'est arrêtée ni de
reproduire des vielles méthodes dans un contexte totalement différent et
inédit. Mais nous avons bien des choses à apprendre de la tendance Militant et
pour ceux qui en ont été membres bien des choses à défendre dans la part de ses
acquis dont ils sont dépositaires.