Au
moment où Bayrou et consorts fait diversion à la crise de
régime et aux “affaires” qui ébranlent le
gouvernement en lançant une campagne tapageuse contre le “foulard
islamique”, Lutte Ouvrière approuve et encourage l’exclusion
des jeunes filles portant le foulard... au nom de la lutte contre
l’oppression de la femme. Que vont devenir les jeunes filles exclues? Le
dilemme, nous dit Arlette Laguiller, se résoudra en construisant
consciemment un autre destin à l’humanité. Mais que faire
en attendant cette société sans classes et sans oppression?
Demain,
on verra. Mais aujourd’hui les choses sont claires et celà doit
être dit sans hypocrisie : exclure des écoles laïques les
jeunes filles les plus opprimées par la religion, c’est les
condamner. C’est le contraire de la lutte pour leur liberté.
C’est aider à les enfermer dans les murs étroits de la
cuisine et de la chambre à coucher, c’es les offrir en sacrifice
aux intégristes et préparer leur renvoi “dans leur
pays” avec l’avenir qu’on imagine!
Nous
ne cherchons pas à convaincre les Bayrou et les Pasqua. Que leur importe
l’oppression de la femme, par le foulard ou par la croix, par les
curés ou les imams? Ils détournent légalement des
milliards de francs au profit de l’école du Vatican - un
modèle haut de gamme en matière de libération de la femme!
- et voudraient nous fairent avaler leurs préhis-préchas
laïques : quel culot! Pour savoir le fond de la pensée de ces
Messieurs, posons leur plutôt les bonnes questions. A messieurs
Longuet, Léotard et Madelin : “Si
l’enquête sur le financement du PR aboutit, combien risquez-vous
d’années de prison? - euh... parlons plutôt du
“foulard islamique”.
A Balladur : “Combien de
temps croyez-vous que les travailleurs vont accepter le chômage, la
précarité, l’attaque contre la sécu, contre les
services publics? - ...parlons foulard, vous dis-je!” Et, à Chirac, Balladur, Giscard,
Pasqua, de Villiers : “Quel
sera votre candidat aux présidentielles? - parlons foulards, foulards,
et encore foulards!”
Mais
à force de parler foulards en ayant en tête d’autres
chiffons qui les chiffonnent, il arrivera bien qu’un de ces Messieurs,
dans un beau lapsus révélateur, lâche le morceau en
s’écriant : “parlons dollars... euh foulards, voulais-je
dire”. Non vraiment, il n’y a pas besoin de sortir de l’ENA
ni de la dernière école de trotskisme pour comprendre que la
campagne raciste du gouvernement et de son ministre de l’éducation
n’a rien à voir avec la défense des femmes mais constitue
une vulgaire et sordide campagne de diversion : ils préfèrent
qu’on parle tissu et qu’on oublie les affaires...
La
presse en folie se déchaîne contre le mouvement JRE (Jeunes contre
le racisme en Europe) qui se permet d’être en pointe sur le terrain
pour refuser l’isolement et l’exclusion. Mais JRE n’est
pas un mouvement islamiste et les
journaux qui ont suggéré le contraire le savent fort bien.
C’est du reste ce qui les gêne, ces diviseurs! Que le FIS
défende ses affaires et profite de la circulaire Bayrou pour recruter,
quoi de plus normal : je te tiens, tu me tiens par la barbichette! Et merci
pour le coup de main... Mais que des défenseurs acharnés de
l’école laïque et adversaires résolus du capitalisme
dénoncent ses sous-produits idéologiques racistes, fascistes et
religieux en luttant contre
l’exclusion des jeunes filles portant le foulard, c’est trop. Que
JRE casse ainsi le consensus des “blancs libéraux de droite et de
gauche” contre les “arabes intolérants et
extrémistes” c’est trop! Et vous pouvez compter sur nous :
avec JRE, au lendemain des 27 000 contrôles sécuritaires de Pasqua
cet été, nous continuerons à “en faire
trop” pour barrer la voie
à ces bons apôtres pour qui la seule couleur de la peau constitue
un “signe ostentatoire” de terrorisme présumé.
Il
y a heureusement des gens à gauche (et même au-delà...) qui
l’ont compris. La FSU, bien que timidement, a refusé de se laisser
embarquer aux côtés des autres syndicats enseignants
touchés par la très soudaine et invraissemblable grâce
laïque de Monsieur Bayrou. Et la Jeunesse Communiste (MJCF) mérite
d’être applaudie quand elle écrit sans ambiguïté
dans un communiqué : “(...) de fait il ne s’agit pas de
se prononcer pour ou contre le port du foulard, mais de refuser qu’il puisse
être un motif d’exclusion du lycée”
(l’Humanité du 8/10/1994). Juste et correct! Même des gens de droite comme le
président de l’Assemblée nationale Philippe Séguin,
peu suspect d’être un “provocateur trotskyste
d’extrême-gauche”, se montre plus correct que certains
parleurs de gauche patentés quand il s’insurge contre la campagne
Villiers-le Pen-Pasqua pour la peine de mort et déclare en substance que
“ce n’est pas en laissant les jeunes filles en foulard aux
portes des écoles qu’on leur donnera accès à
l’instruction et aux valeurs laïques” (Libération du 7/10/1994). Par
ailleurs, il suffit de voir le traitement discriminatoire et humiliant
infligé par nos ministres prétendus “laïques”
à l’écrivain Taslima Nasreen condamnée à mort
par les intégristes pour juger du sérieux de leurs motivations :
ils ne la voulaient pas plus de 24 heures en France, gageons que Bayrou ne
l’aurait pas acceptée une heure avec son sari, signe ostentatoire
d’étrangeté, au très laïque lycée de
Mantes-la-Jolie!
Dans
ce climat d’intolérance et d’exclusion provoqué, le
mouvement Lutte Ouvrière choisit son moment pour manifester à
Lille contre le voile islamique au nom du droit des femmes! Et Lutte
ouvrière affiche sur une demi-page en couverture de son numéro du
7 octobre une de ces photos d’arabes en prière sorties tout droit
de l’arsenal médiatique de la presse raciste pour faire peur aux
petits enfants. Cela au nom de la lutte contre l’obscurantisme religieux!
Pour Arlette Laguiller, il y a un “autre choix” que de lutter
contre l’exclusion des jeunes files portant le voile : “Ce choix
c’est de construire pour l’humanité un avenir qui ne se
trouverait - on ne sait où - dans les cieux. Mais sur la terre. Avec les
femmes et les hommes qui se battent pour construire collectivement, et
consciemment leur destin” (LO du 7/10/1994). Mais les militants de LO admettent que leur
“paradis communiste sur terre” n’est pas pour demain, eux qui
se font si volontiers les champions de la “patience” et du
“combat au nom des générations à venir” :
“Luttons, disent-ils, pour
nos idées même si nous ne devons jamais nous-même en voir
les fruits...” En attendant,
les camarades de Lutte Ouvrière préfèrent “choisir
le camp de ceux qui contestent le port du voile dans les établissements
scolaires publiques, et se battent pour cela” (Arlette Laguiller). Mais le racisme, l’intolérence,
l’exclusion, l’oppression, le renvoi, c’est
aujourd’hui! Le dilemme, le faux choix dans lequel veut nous enfermer la
bourgeoisie n’est pas une dissertation de concours général
de philo du style “peut-on imaginer une société sans
oppression?”
L’oppression vécue par les jeunes filles tiraillées entre
l’école, leur famille et leurs convictions n’est pas
imaginaire. Elle ne se confine pas au royaume des idées où se
résolvent -mais sur le papier!- toutes les contradictions bien
réelles du monde d’aujourd’hui. Le “paradis de
LO”, fût-il athée, matérialiste et terrestre (et de
ce fait bien plus sympathique que les paradis des religieux) reste une utopie
à construire. Maigre consolation décidément que les beaux
discours sur l’avenir radieux que nous promettent les curés
laïques : il faut ramer dans un monde bien réel où
l’oppression n’est pas qu’un dilemme théorique,
où les contradictions sont à résoudre dans les faits, au
jour le jour par celles et ceux qui, justement, entendent construire un monde
nouveau et ne se contentent pas d’en rêver. Le rêve
n’est beau que quand il stimule et nourrit l’action. Le paradis
socialiste toujours remis aux calendes n’est qu’un fantasme
neurasthénique. Prions pour nos sœurs et nos frères de Lutte
Ouvrière. Et pour l’instant luttons!