LA REVOLTE DES
FOULARDS
(Mantes la Jolie
– Lille 1994)
En
1992, les Jeunesses communistes révolutionnaires, organisation liée à la Ligue
communiste révolutionnaire d'Alain Krivine, étaient déjà sérieusement en
délicatesse avec la maison mère. Entre de multiples divergences, on trouvait un
sérieux désaccord sur la guerre des puissances coalisées contre l'Irak, en
1991. La LCR prônait alors les "négociations", le "retrait des troupes françaises" et le "retrait de l'Irak du Koweït". Au lieu d'amender comme à l'accoutumé les positions
de la tendance la plus radicale, la direction des JCR fit cette fois un effort.
Elle alla se livrer à des recherches sur les positions du PCF des années 1920
par rapport la Guerre du Rif, sur l'histoire du Moyen Orient, etc. Le résultat
allait être détonnant. S'approchant du point du rupture avec la direction de la
Ligue, les JCR tissaient des liens avec des gens dans un milieu jusqu'ici
inconnu : celui des nationalistes arabes.
L'époque
de la Guerre contre l'Irak était aussi celle de l'agonie d'SOS Racisme. L'hostilité
de cette organisation envers le mouvement autonome des beurs et ses positions
philo-sionistes lui avaient largement aliéné la sympathie de la jeunesse
populaire. La stratégie exclusivement médiatique impulsée par la direction
d'SOS Racisme au détriment de la construction des comités locaux allait lui
porter le coup de grâce. Selon des militants de la LCR participant à SOS
Racisme, l'association en tait alors réduite un peu plus que son comité
national, avec une centaine de cartes payées... En tout état de cause il
devenait évident que le terrain se libérait pour l'émergence d'une force
nouvelle s'orientant vers la jeunesse des cités et tenant un discours radical.
En
novembre 1992, les JCR décidaient de se joindre une manifestation européenne
anti-fasciste à Bruxelles et y emmenaient 90 jeunes français. Ils firent
cortège commun avec la Jeune Garde Socialiste (lie la section belge de la IVe
Internationale) mais leur attirance allait bien sûr davantage aux organisateurs
de l'initiative : le Comité pour une internationale ouvrire (CIO) dont la
section phare, Militant, venait de rompre avec le parti travailliste de Grande
Bretagne. Après le succès de la manifestation qui avait rassemblé plus de
10.000 jeunes venus de toute l'Europe, le CIO décidait de prendre une
initiative audacieuse en appelant à la constitution d'un mouvement
international : Jeunes contre le racisme en Europe. Le succès allait être
fulgurant en Allemagne, au moment même où les agressions nazies contre les
réfugiés se multipliaient. En France, les JCR lançaient JRE en s'appuyant sur
la sortie du film de Spike Lee sur Malcolm X et en organisant une dizaine de
meetings avec un représentant des Panthers de Grande Bretagne (1). A la
différence de ses homonymes européens, davantage préoccupés d'anti-fascisme,
JRE-France allait axer essentiellement sa lutte contre le racisme d'Etat et
chercher capter la révolte de la jeunesse populaire d'origine immigrée.
Son
approche souple des courants islamistes allait placer la Gauche révolutionnaire
en situation de pouvoir collaborer avec certains d'entre eux sur des questions
ponctuelles : initiatives communes avec la FNMF (Fédération nationale des
musulmans de France) et le Conseil des Imams en défense des prisonniers
palestiniens et pour la levée de l'embargo contre l'Irak, collaboration avec
les chiites d'El Beit et du Conseil islamique de Palestine toujours sur la
question palestinienne mais aussi contre le régime saoudien, etc. En 1994
L'Egalité interviewait sur un pleine page Mohamed Al Masari, le dirigeant en
exil du Comité de défense des droits légitimes, principale force d'opposition
saoudienne. De ces expériences, la Gauche révolutionnaire allait retirer
quelques contacts mais surtout une connaissance des milieux et tendances
islamistes qui allait se révéler déterminante pour la suite (2).
La
défense de la communauté arabe en France est le seul point pour lequel la
Gauche révolutionnaire/JCR et JRE se soient réellement fait remarquer du grand
public et aient inquiété un tant soit peu le bourgeois. Ainsi, le numéro 3.083
de l'hebdomadaire patronal Valeur Actuelles en date
du 30 décembre 1995 résumait leur orientation :
"En
1993, les JRE (Jeunes contre le racisme en Europe) - un mouvement venu de
Grande Bretagne - s'implantaient dans plusieurs villes de France, l'initiative
de Raymond Debord, trente trois ans. Ce courant français, dont Debord est
toujours le chef de file, essaie de développer en France les méthodes de
Malcolm X, en exploitant les tensions lies l'islamisme. Il s'est notamment
illustré dans le soutien aux élèves voilées"
Toujours
dans le même journal, quand un rédacteur faisait état d'émeutes à Mantes la
Jolie en octobre 1995 opposant beurs et forces de l'ordre, il concluait en
précisant :
"Les
renseignements généraux assurent aussi que les JRE étaient présents lors des
échauffourées"
Comme
dirait l'autre, on ne prête qu'aux riches... Et, bien qu'absents cette fois l
(3), les membres de JRE ont semble t-il laissé un souvenir impérissable aux
autorités de Mantes...
Entre
temps, la Gauche révolutionnaire/JCR avait modifié considérablement son
discours sur la question arabe et immigrée (liant dans une même condamnation le
soutien la Libye et aux jeunes filles portant le hidjeb), sous la double pression de ses militants kabyles et
des milieux post-gauchistes dans lesquels elle évoluait. Aussi, en décembre
1995, Debord quittait cette organisation, ainsi que la totalité des militants
Marocains. Ce dernier point n'est pas un hasard, bien entendu. L'approche de
questions comme l'islamisme est, pour les maghrébins, largement connectée à
leur sentiment national arabe et leur anti-impérialisme. Et force est de
constater que la gauche marocaine est, sur ce plan, dans un meilleur état
idéologique que la gauche algérienne.
Après
la démission de ses principaux leaders Salima Jamili et Raymond Debord, JRE a
connu une crise puis s’est refait une santé sous la houlette d’Armand
Zvenigorodsky en participant au mouvement des sans-papiers de Saint Bernard et
à des actions dans les aéroports contre les expulsions de clandestins. Son
centre de gravité s’est néanmoins sensiblement déplacé de la jeunesse immigrée
vers le monde lycéen et étudiant. Finalement, JRE-France ne survivra pas au
départ d’Armand (jugé trop radical par la majorité de la Gauche révolutionnaire).
JRE-Europe a également disparu, victime de la crise de ses mentors du Committee
for a worker’s international.
Les
documents qui suivent reprennent la majeure partie des articles écrits dans
L'Egalité au moment de l'affaire de la circulaire Bayrou. Ils sont publiés tels
quels, c'est dire dans l'ordre de parution et de mise en page au sein des
numéros 34 et 35 de L'Egalité. Ils sont complétés par un échange paru alors
dans le Bulletin intérieur d'information de la Gauche révolutionnaire/JCR avec
un militant démissionnaire (aujourd’hui membre du courant Coordination
des militants communistes du PCF) et un texte de Debord resté inédit
écrit à chaud quelques temps avant sa démission de la Gauche
révolutionnaire.
NOTES
(1) Organisation noire inspirée des Black Panthers américains des
années 60 lancée par Militant.
Après avoir rencontré un certain succès, les Panthers ont scissionné entre une
aile "socialiste" contrôlée par Militant et les nationalistes noirs
authentiques.
(2) Pour s'y retrouver, voir le livre de Gilles Kepel "les
banlieues de l'islam" (éditions Seuil, collection Points), aussi léger
politiquement qu'incontournable quant la qualité des informations données.
(3) La manifestation en question a été uniquement organisée par le
Groupe trotskyste / Révolte Jeune et son Comité des Beurs de Banlieue.
Nous
sommes du camp des révoltés