Inédit, 1995

Nous sommes du camp des révoltés

Raymond Debord

1995. Soir de meeting à l'AGECA. Ici on condamne le plan Vigipirate, mis en place par Jean Louis Debré après les attentats imputés au GIA. Une militante s'approche de la tribune pour prendre la parole au nom de l'association Pluri-Elles Algérie. Je la connais et nous avons été près de la convaincre de nos positions à l'époque où elle militait au PST (Parti socialiste des travailleurs) algérien. Elle dit en substance : "Nous, femmes algériennes, avons fait tous les efforts nécessaires pour nous intégrer ; nous avons mis des minijupes et des vêtements décolletés ; mais le gouvernement français ne veut pas de nous". Je jette un coup d'oeil à Salima (1) qui est livide et je pense à Zahia Gonon (2) quand elle vitupérait les "poufiasses de l'occident". En sortant, que croise une camarade qui me dit que finalement les JCR/JRE et la LCR n'ont pas tant de points de divergence que ça. Je l'approuve mollement, mais je me dis que décidément nous n'avons plus RIEN à voir avec ces gens.

Au delà des divergences théoriques et par conséquent des orientations pratiques différentes, je crois qu'il y a un abîme entre la sensibilité de ceux qui se rangèrent aux côtés des jeunes filles portant le foulard islamique et le reste de la gauche. A relire les documents publiés à l’époque, je me dits que non, nous n'avons pas été opportunistes envers l'islamisme et que nous n'aurions pas grand chose à changer aux écrits d'alors. Mais oui, il y a bien cette différence et faut-il s'en cacher ? Nous ne sommes pas du camp des architectes de la révolution prolétarienne parfaite et du maniement de la politique avec des pincettes. Nous sommes du camp des révoltés. Nous sommes ceux qui ont eu les larmes aux yeux en voyant Sawsan Merazga monter sur une voiture pour haranguer la foule des lycéens de Mantes-la-Jolie. Nous sommes celles qui ont elles aussi un jour où le dégoût face à l'avilissement de la gauche française et arabe était trop grand, ont pensé à le mettre, ce hidjeb. Face au racisme, au colonialisme, à l'eurocentrisme, il est grand temps que quelqu'un se lève et dise : ça suffit.

Ceux qui ne comprennent pas la montée de l'islamisme et ne sont pas sensibles à la révolte des jeunes issus de l'immigration sont pour une large part les mêmes qui hier vitupéraient l'intervention soviétique en Afghanistan ou appelaient à soutenir coûte que coûte le gouvernement de Sarajevo contre les "fascistes Serbes". Le fond des choses, c'est qu'ils ont tellement intégré leur train train "middle class" qu'ils absorbent peu à peu les valeurs d'une société qui a su leur faire une (petite) place malgré leur passé gauchiste autour de 1968... Quant aux couches les plus opprimées de la société, celles qui votent Front National ou se tournent vers la Mecque en fin d'après-midi, elles leurs sont totalement étrangères. Au mieux fait-on une "réquisition" de logement avec Monseigneur Gaillot ou un "jeune de solidarité" de 24 h avec les Africains sans papiers (3)... Quelle foutaise ! Ce n'est plus une extrême gauche qu'on a, c'est une association catholique pour les bonnes oeuvres.

Comment expliquer qu'après la mort de Khaled Kelkal, terroriste du GIA responsable de la mort de plusieurs civils innocents, 90 % des lycées de banlieues l'aient élu à titre posthume délégué de classe ? Parce que cette image à la télévision et ces mots "finis-le !" prononcés quasiment en direct par un flic ont donné envie de vomir à toute la jeunesse des quartiers populaires, et bien au delà des beurs.

Ceux qui sont vraiment révoltés, ceux qui veulent vraiment la révolution, iront au devant de la jeunesse d'origine immigrée et commenceront par la défendre. Pour tordre du nez sur tout ce qui n'est pas "politiquement correct", on verra après. Tout ceci ne plaira pas aux "orthodoxes" en chambre ? Ni aux féministes ? Ni aux démocrates ? Ni aux laïcs patentés ? Ni à la gauche CFDT ? Ni à Robert Hue ? RIEN A CIRER. On n'a qu'une vie et pas beaucoup d'occasions pour servir le peuple.

 

 

NOTES

(1) Ex-membre de la direction de la Gauche révolutionnaire et présidente de Jeunes contre le racisme en Europe au moment de la lutte en défense des jeunes filles portant le hidjeb  ; membre fondatrice de l’Association populaire d’entraide.

(2) Vétérante du FLN algérien, veuve d’un héros de la résistance. Zahia Gonon a soutenu de bout en bout l’action de Jeunes contre le racisme en Europe au moment de l’affaire des foulards.

(3) Quelques jours avant, la gauche révolutionnaire turque (d'affreux "staliniens" un tantinet "maos", bref l'horreur...) avait laissé plus de 15 morts dans une grève de la faim destinée à améliorer les conditions de détention des prisonniers politiques. DHKP, MLKP, TIKB, voilà des sigles d'organisations qui méritent qu'on les retienne.