Les revenchards de lĠhistoire

Rosa Moussaoui

Article paru dans lĠŽdition du 03/12/2005 du journal LĠHumanitŽ

 

Le 23 fŽvrier 2005, lĠAssemblŽe nationale votait une loi portant reconnaissance de la nation aux rapatriŽs et aux harkis. Son article 4, fruit de sous-amendements subrepticement glissŽs ds le 11 juin 2004 par deux ultras de la droite parlementaire, Christian Kert (Bouches-du-Rh™ne) et Christian Vanneste (Nord), salue le Ç r™le positif de la prŽsence franaise È notamment Ç en Afrique du Nord È et stipule que Ç les programmes scolaires et les programmes de recherche universitaire accordent ˆ lĠhistoire de la prŽsence franaise outre-mer, notamment en Afrique du Nord, la place quĠelle mŽrite È. Un paragraphe court, mais chargŽ de symboles, qui soulvera lĠindignation dĠenseignants et dĠhistoriens refusant de se laisser dicter une histoire officielle. Un dŽsastre pour ceux qui ont subi le colonialisme et vivent aujourdĠhui en France, et pour leurs descendants, franais. Et une provocation lourde de consŽquences sur le plan diplomatique, qui menace de rŽduire ˆ nŽant les efforts entrepris pour sceller la rŽconciliation entre la France et lĠAlgŽrie et compromet la signature dĠun traitŽ dĠamitiŽ entre les deux pays.

Ç une tragŽdie inexcusable È

Et pourtant... Quelques jours seulement aprs ce vote, lĠamphithމtre de lĠuniversitŽ Ferhat-Abbas de SŽtif rŽsonnait dĠun discours inattendu, celui dĠHubert Colin de Verdire, ambassadeur de France en AlgŽrie. Par sa voix, la France reconnaissait pour la premire fois sa responsabilitŽ dans lĠeffroyable massacre perpŽtrŽ par lĠarmŽe franaise ˆ SŽtif le 8 mai 1945. Le diplomate Žvoqua, ˆ propos de ce crime du colonialisme, Ç une tragŽdie inexcusable È, Ç un drame qui a marquŽ profondŽment les AlgŽriens qui, ds cette Žpoque, rvaient de libertŽ È et Ç des mŽmoires longtemps ˆ vif, cicatrices exacerbŽes par trop dĠannŽes de guerre È. Ç Les jeunes gŽnŽrations dĠAlgŽrie et de France nĠont aucune responsabilitŽ dans les affrontements que nous avons connus, concluait-il. Cela ne doit pas conduire ˆ lĠoubli ou ˆ la nŽgation de lĠhistoire. Mieux vaut se charger lucidement du poids des bruits et des fureurs, des violences des ŽvŽnements et des acteurs de cette histoire, en Žvitant si possible les certitudes mal ŽtayŽes. È Six mois plus tard, le prŽsident de la RŽpublique, lors dĠune visite ˆ Madagascar, Žvoquait le souvenir du massacre de la rŽbellion malgache par la puissance coloniale franaise en 1947. Une premire pour un chef dĠƒtat franais. Las... En refusant, mardi dernier, dĠabroger lĠarticle 4 de la loi du 23 fŽvrier 2005, en durcissant des positions dŽjˆ passablement extrŽmistes, en dressant sans vergogne, et au mŽpris de lĠhistoire, lĠŽloge de prŽtendus bienfaits du colonialisme, les dŽputŽs UMP ont rŽduit ˆ nŽant lĠespoir dĠune reconnaissance et dĠune condamnation officielle de crimes commis au nom de la France. Ils ont pris la lourde responsabilitŽ de jeter du sel sur des blessures encore vives, pour ne pas dire bŽantes. Pas seulement dans les pays nommŽs encore aujourdĠhui les Ç ex-colonies È, mais au coeur mme de la sociŽtŽ franaise. Lorsque le discours haineux et revanchard des nostalgiques de la chicote et des ratonnades quitte le murmure de cercles obscurs pour gagner lĠenceinte du Palais Bourbon, cĠest la cohŽsion mme de la nation franaise qui est menacŽe.

des populations asservies

Ç Supprimer cet article reviendrait ˆ nier la contribution de la France au dŽveloppement de ces pays ! È, sĠest exclamŽ le dŽputŽ UMP du Vaucluse Thierry Mariani. Mais quel dŽveloppement, quand la France, aprs avoir confisquŽ les terres, pillŽ les ressources naturelles, asservi des populations rŽduites ˆ la faim et ˆ la misre, a laissŽ des pays exsangues ? Quel dŽveloppement, quand la Franafrique, aprs les indŽpendances, a continuŽ ˆ organiser, avec le pire des cynismes, le pillage nŽocolonial et la domination politique ? Ç La France coloniale a permis dĠŽradiquer des ŽpidŽmies, gr‰ce aux traitements dispensŽs par les mŽdecins militaires. Les Franais dĠoutre-mer ont permis la fertilisation de terres incultes et marŽcageuses ! È, claironnait de son c™tŽ la dŽputŽe (UMP) des Alpes-Maritimes, Michle Tabarot. EffacŽ, les terres arrachŽes aux paysans algŽriens. GommŽ, les famines dŽvastatrices qui rŽsultrent directement de cet accaparement, comme celle de 1857. OubliŽ, les misŽrables baraquements qui tenaient lieu dĠinfirmeries dans les exploitations de Cochinchine, o des paysans famŽliques croupissaient sans soins. DŽtail, les corps de ces hommes que la Seine a charriŽs aprs la sanglante rŽpression du 17 octobre 1961.

Aprs des dŽcennies dĠoubli officiel, de silence et dĠamnŽsie, de blessures et de non-dit, dĠamnisties et de plaintes closes par des non-lieux, voilˆ que le parti majoritaire prŽtend rŽŽcrire lĠhistoire et rŽhabiliter Ç lĠoeuvre civilisatrice È et effacer des livres dĠhistoire des crimes qui cožtrent la vie ˆ des centaines de milliers dĠhommes, de femmes et dĠenfants.

un dangereux engrenage

Mus tout autant par des prŽoccupations Žlectoralistes que par ce racisme ordinaire qui ronge la France ou par le sentiment de revanche de ceux qui nĠont jamais encaissŽ les indŽpendances, ces dŽputŽs, avec lĠassentiment discret de ministres de la RŽpublique, enclenchent lˆ un dangereux engrenage. Dans un pays qui se fracture de toutes parts, dans le cadre dĠune crise sociale sans prŽcŽdent, ils attisent la haine et les divisions. Ils donnent, pour longtemps, du grain ˆ moudre au racisme, au repli, aux communautarismes. La droite dŽmolit une ˆ une toutes les solidaritŽs sociales. Mais a ne suffit pas. Il faut encore quĠelle pousse ce pays ˆ tourner dŽfinitivement le dos ˆ ses valeurs et principes fondateurs. Ceux-lˆ mmes au nom desquels des hommes et des femmes sĠŽlevrent, dans Ç les colonies È comme en Ç mŽtropole È, contre la barbarie coloniale. Et cela, quitte ˆ laisser le pays se fissurer de toutes parts.

Ç Je voudrais dire aux enfants des quartiers difficiles, quelles que soient leurs origines, quĠils sont tous les filles et les fils de la RŽpublique È, affirmait solennellement Jacques Chirac lors de son allocution aprs les violences dans les banlieues. Comment pourraient-ils se sentir tels, quand ceux qui prŽtendent incarner cette mme RŽpublique se vautrent dans la haine et le mŽpris de leur mŽmoire, et dĠun passŽ qui fut celui de leurs a•eux, de leurs parents ? Comment peuvent-ils se sentir tels quand les allusions racistes, directes ou implicites, sont dŽsormais quotidiennes parmi les reprŽsentants du parti qui gouverne le pays ? Ç Le colonialisme porte en lui la terreur, il est vrai, Žcrivait AimŽ CŽsaire en 1954, dans la Nouvelle Critique. Mais il porte aussi en lui, plus nŽfaste encore que la chicote des exploiteurs, le mŽpris de lĠhomme, la haine de lĠhomme, bref le racisme. Que lĠon sĠy prenne comme on voudra, on arrive toujours ˆ la mme conclusion. Il nĠy a pas de colonialisme sans racisme. È Un racisme qui prŽtend aujourdĠhui, par le dŽni du passŽ, empcher la France, telle quĠelle est, diverse, plurielle, colorŽe, de se construire un avenir.

 

 

Voir aussi :

- Moktar : chaque fois quĠon avance dans la libŽration du peuple arabe, on avance aussi dans la rŽvolution franaise (1971)