Chirac et les Arabes
L'ennemi déguisé en ami
Grâce à sa posture antiguerre, Chirac s'est
attiré la sympathie d'une partie des Arabes, en France comme à
l'étranger. L'auteur revient ici sur ce phénomène.
Chirac est très populaire parmi les Arabes et les musulmans
à l'étranger et en France. Il a été
ovationné à Gaza, dans les quartiers populaires de Bab-El-Oued
à Alger. Les youyous des femmes d'origine maghrébine l'ont
accueilli sur la place de la République, le 5 mai 2002. De nombreux
jeunes Français d'origine maghrébine, Arabes et musulmans plus
âgés, le considèrent comme le héros de la lutte
contre l'humiliation, contre l'arbitraire de la puissance impérialiste
étatsunienne. Chirac est bien déguisé.
Avec les Palestiniens ?
Voici comment les chef du parti chiraquien s'adressent aujourd'hui
au "boucher de Sabra et Chatila", au massacreur des Palestiniens :
"L'UMP félicite le Premier ministre israélien Ariel Sharon
pour sa victoire lors des élections législatives" (communiqué
du 30 janvier 2003).
La France est le troisième partenaire d'Israël pour la
coopération scientifique et technique. Dans le cadre de l'Union
européenne, elle maintient l'accord Euromed et en particulier l'accord
spécifique signé en 1996 avec Israël, qui font de l'Etat sioniste
un partenaire économique et commercial privilégié. Toutes
les protestations contre cet accord ne font pas bouger Chirac d'un pouce. Le
gouvernement israélien peut massacrer les personnes et nier les
"droits de l'Homme" quant il s'agit des Palestiniens, Chirac lorgne
sur les profits avant tout.
Chirac a toujours approuvé la guerre contre l'Irak, en
1991, qui a fait plus de 150 000 morts civils et a rejeté ce pays dans
une ère préindustrielle. L'Elysée a aussi toujours soutenu
le programme onusien "Pétrole contre nourriture" et les
sanctions infligées par l'ONU, responsables de la mort de plus de 500
000 enfant irakiens.
Le chef de l'Etat reste l'allié des Etats-Unis et de la
Grande-Bretagne. Il a toujours envisagé un nouveau recours à la
guerre contre l'Irak comme dernière solution. Il autorise le survol du
territoire français par les avions bombardiers qui vont semer la terreur
en Irak. Alors que les troupes britanniques massacraient la population de
Bassora en Irak, début avril, il adressait un message de regret et de
solidarité... à la reine d'Angleterre : "Je peux vous dire
qu'au moment où vos soldats sont engagés au combat, les
pensées des Français leur sont naturellement
consacrées."
La divergence entre la France et la coalition
anglo-étatsunienne est due à de sordides intérêts
pétroliers et financiers. En 2001, Total et Elf (désormais
TotalFinaElf) avait signé, pour après la levée des
sanctions, un accord d'exploitation des énormes champs
pétrolifères de Majnoun et Nahr Omar dans le Sud de l'Irak.
L'intervention anglo-étatsunienne remet tout en cause, en particulier ce
qu'un expert du pétrole appelait "le boum qui nous attend". Et
puis, le chef de l'Etat a l'oeil rivé sur les contrats dont les
capitalistes français pourraient bénéficier pour la
reconstruction d'un pays dévasté. C'est pourquoi il
préfère que cela se fasse sous la houlette de l'ONU et non au
seul profit de l'impérialisme étatsunien.
Contre le racisme ?
Pendant la campagne présidentielle est apparu le mythe d'un
Chirac antiraciste, mythe qu'il tente de réanimer aujourd'hui à
des fins diplomatiques (voir les nouveaux contrats français avec la
Libye). Il n'a pourtant jamais hésité à utiliser le
racisme pour servir sa politique. Le 19 juin 1991, il déclarait :
"Notre problème, ce n'est pas les étrangers, c'est qu'il y a
overdose. C'est peut-être vrai qu'il n'y a pas plus d'étrangers
qu'avant la guerre, mais ce n'est pas les mêmes et ça fait une
différence. Il est certain que d'avoir des Espagnols, des Polonais et
des Portugais travaillant chez nous, ça pose moins de problèmes
que d'avoir des musulmans et des Noirs. [...] Comment voulez-vous que le
travailleur français qui travaille avec sa femme et qui, ensemble,
gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à
côté de son HLM, entassée, une famille avec un père
de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui
gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler...
si vous ajoutez le bruit et l'odeur, hé bien le travailleur
français sur le palier devient fou."
Chirac a rencontré à deux reprises Le Pen, par
l'entremise de son bras droit de l'époque, Pasqua. Il voulait
récupérer une partie de l'électorat raciste du chef
fasciste. Aujourd'hui, son ministre de l'Intérieur, Sarkozy,
procède à l'expulsion d'immigrés par centaines, au moyens
de "vols groupés" hebdomadaires (les fameux
"charters" racistes de Pasqua). Chirac et Sarkozy font du Le Pen sans
Le Pen.
Pour la première fois, semble-t-il, la communauté
musulmane, au même titre que les autres communautés religieuses,
est reconnue officiellement. Un Conseil national du culte musulman (CNCM) sera
mis en place à la suite des scrutins des 6 et 13 avril 2003. Est-ce la
fin d'une discrimination historique ? L'objectif est bien différent. Le
CNCM est une structure antidémocratique. Presque aucune de ses instances
dirigeantes n'est élue. Le bureau est désigné pour un
mandat de deux ans. Le Conseil est composé par accord et non par les
résultats du suffrage. Les lieux de culte sont représentés
en fonction de leur surface et non de leur fréquentation, prime aux
notables et bourgeois musulmans. Les électeurs sont
désignés par les mosquées. Au terme du processus
électoral, ils n'auront été que quelques milliers. Chirac
veut donner rapidement une voix à une bourgeoisie et à une petite
bourgeoisie musulmanes qui lui servent de relais idéologiques dans les
milieux bourgeois et les quartiers populaires musulmans.
Abattre le masque
Chirac est un des représentants historiques de la
bourgeoisie française, conscient de sa force très relative.
Puissance mondiale mais de seconde zone, l'Etat français est
dépendant de parts de marchés anciens (Afrique, Moyen-Orient)
plus que de marchés émergents. S'il était
marginalisé au Moyen-Orient, le coup serait très rude. C'est ici
que sa rhétorique "pro-arabe" trouve ses racines.
De nombreux jeunes beurs, enfants de prolos les plus
opprimés, se politisent. C'est une chance historique. Mais ils sont
souvent influencés par les versions occidentale et musulmane de
l'idéologie chiraquienne. C'est la faillite historique de la gauche
réformiste française, son anti-impérialisme et son
antiracisme de pacotille qui expliquent le succès d'un tel personnage.
C'est à la gauche révolutionnaire de relever le défi et de
lever bien haut le drapeau de la lutte contre toutes les oppressions, quelles
qu'elles soient, y compris religieuses. Chirac est l'ennemi des salariés
et des pauvres, arabes et musulmans compris, à Gaza comme à
Paris, en Côte-d'Ivoire comme lors des sommets européens, dans les
entreprises, les rues comme dans les urnes.
Hassan Berber.
Rouge 2012 10/04/2003
Publié avec l'aimable autorisation du site anticapitalisme.org.