UN MOUVEMENT AVENTURISTE ET MANIPULE
Alors que les forces de gauche soutenant la Coordination nationale des sans-papiers avaient laissé le mouvement s'éteindre de lui-même et boycottaient ouvertement celui lancé par le Rassemblement des collectifs d'ouvriers sans-papiers des foyers, l'arrivée d'un gouvernement de droite semble avoir donné la volonté de relancer quelque chose.
La méthode choisie a été de soutenir (de susciter ?) à grands renforts médiatiques l' "occupation" de la basilique de Saint Denis par 120 sans-papiers de la Coordination nationale le 17 août dernier.
Ce lieu a servi d'abcès de fixation, une opération de type Saint Bernard étant visiblement dans la tête des principaux "soutiens" du mouvement : PCF, LCR, Droits Devant etc.
Immédiatement, les média se sont précipités et ont fait une publicité extraordinaire au mouvement : "unes" du Monde, de Libération, de L'Humanité, reportages télé quasi-quotidiens, etc. Une telle complaisance soudaine ne peut que susciter des interrogations alors que les manifestations de milliers d'ouvriers sans-papiers n'ont jamais donné lieu à une ligne dans la presse. Comme on pouvait s'y attendre, les classiques problèmes de méthodes sont réapparus dans la mesure : 1) Où c'est le choix d'une "occupation" d'un lieu de culte qui était faite 2) Où les "soutiens" ont accaparé la parole 3) Où l'on a établi une liste close de dossiers à défendre.
A la différence de Saint Bernard, les sans papiers n'ont pas de réels leaders capables de garantir l'autonomie du mouvement et de laisser les "soutiens" au second plan. Autre nuance, qui n'est pas sans importance ni signification : à la différence de Saint Bernard également, il est apparu rapidement que l'"occupation de la Basilique de Saint-Denis" n'en était pas une mais que l'opération avait été montée (par qui exactement ?) en concertation avec la hiérarchie catholique. Comme le signale Le Monde "les sans-papiers ne veulent pas mettre en péril le patrimoine de la basilique, où ils sont hébergés en toute bienveillance par le père Berger" (21/08/02). Nous voilà donc rassurés... D'ailleurs les sans-papiers se réfugient rapidement dans une simple salle paroissiale, une décision "prévue dans les accords passés avec les autorités ecclésiastiques" (idem).
Mais tout a très rapidement dégénéré, l'overdose médiatique suscitant des effets visiblement inattendus par les inspirateurs de la soi-disant "occupation" : des milliers de sans-papiers venant de toute l'Ile de France ont convergé vers Saint Denis.
La réalité est que le niveau de conscience et d'engagement des sans-papiers est beaucoup plus faible aujourd'hui qu'au moment de Saint Bernard (à l'exception de ceux des foyers qui se sont radicalisés). Du coup la seule chose qui intéresse réellement les gens c'est l'inscription sur des listes dans l'illusion totale d'une régularisation globale de la part de Chirac et Sarkozy ! Ils se sont donc précipités par milliers à Saint Denis, sur la base de rumeurs complètement folles. La Coordination 93 et les "soutiens" se sont donc retrouvés totalement débordés par les résultats de leur opération médiatique. La situation est devenue tellement catastrophique qu'ils ont dû... appeler les CRS pour se protéger des milliers de misérables qui assiégeaient la basilique. Finalement, les problèmes étaient tels que l'Eglise a fait pression pour que les sans-papiers quittent les lieux. La Coordination 93 s'est exécutée, quitte à saborder le mouvement.
Comme il fallait le faire en douceur mais en fanfare, on a donc réalisé... un rassemblement sur le parvis des droits de l'homme au Trocadéro. L'éloignement de Saint Denis et le choix d'un lieu excentré devaient pouvoir limiter le nombre de participants qui ne furent effectivement que 1.500, très nombreux militants de gauche inclus. Le choix du Trocadéro n'était pas non plus anodin politiquement. On quittait le terrain de la lutte et de la revendication pour se placer sur celui de l'incantation aux "droits de l'homme", sans désigner aucun centre de pouvoir comme adversaire. Voila qui convenait parfaitement aux "soutiens" qui se précipitèrent : le communiste droitier Jack Ralite (qui refuse d'inscrire les enfants de squatters à l'école dans sa commune), l'écrivain Didier Daeninckx, l'homme de circonstance, en l’occurrence Michel Tubiana de la Ligue des droits de l'homme, Mouloud Aounit du MRAP (qui milite aussi pour la libération anticipée de Maurice Papon) et bien sûr l'inévitable Olivier Besancenot dans le rôle de la mouche du coche. On entendit aussi l'inusable professeur Léon Schwarzenberg qui demanda au gouvernement Raffarin "d'avoir le courage de régulariser". Oubliés les phrases de Chirac sur "le bruit et les odeurs", ses accointances passées avec Le Pen et le coup de hache de ses flics dans la porte de l'église Saint Bernard. Tout n'est qu'une question de "courage" et donc finalement de bonne volonté. L'heure était donc venue d'en appeler au consensus national et de chanter la Marseillaise. Ce fut fait, les pauvres sans-papiers présents reprenant en choeur...
Restait maintenant à liquider les trublions qui assistaient aux manifestations et étaient présents à Saint Denis sans vouloir donner pour autant dans l'oeucuménisme : les représentants du Rassemblement des collectifs d'ouvriers sans-papiers des foyers et de l'Organisation politique. Le mardi 3 septembre, le journal Le Monde titrait donc "les sans-papiers poursuivent leur mouvement entre tentatives de récupération et souci de l'unité". La récupération en question n'était pas celle des "soutiens" mais comme le précisait le sous-titre, celle "de l'Organisation politique, un mouvement maoïste qui incitait les étrangers à réoccuper la basilique de Saint Denis". Ainsi donc, alors que le journal Le Monde n'a jamais écrit une seule ligne sur les actions du Rassemblement, qui lutte depuis 1997 et qui avait encore mis 3.000 sans-papiers dans la rue le 23 mars (cf. la Voie Populaire n°32) et 1.500 dans la rue le 07 juillet, les "maoïstes" étaient subitement en haut de l'affiche.
Laissons simplement parler les faits, tels qu'ils ont été rapportés par Le Monde. "Les sans-papiers, rassemblés devant la basilique à leur retour de Paris, hésitent. Doivent-ils écouter ces gens qui les exhortent à les rejoindre pour "continuer la lutte" sans la Coordination 93 qui ne "leur a pas donné ce qu'elle leur avait promis", ou bien faire confiance au père Berger, qui les a accueilli pendant douze jours dans sa basilique et leur demande de "ne pas tout gâcher" ? Le curé promet (...) de rencontrer le ministre de l'intérieur qui lui a demandé une entrevue : "Je ne savais pas si je devais y aller, mais maintenant je sais. J'irais pour défendre votre cause".
On a ici un concentré des divergences entre les deux tendances qui s'affrontent régulièrement au sein du mouvement social : Il y a d'un côté la tendance qui se prononce pour l'organisation des gens par eux-mêmes et pour le respect du mandat. Il y a de l'autre la tendance qui favorise la délégation de pouvoir auprès de représentants institutionnels et qui spécule sur l'éventuelle générosité des adversaires du mouvement. A chaque occasion, qu'il s'agisse des sans-papiers mais aussi des luttes sur le logement ou des mouvements revendicatifs dans l'entreprise ces deux orientations et les organisations qui les portent s'affrontent.
mentir ouvertement
Mais pour bien faire passer le message des "soutiens", à savoir qu'il faut suivre les "personnalités" auto-proclamées, les curés etc., le Monde va aller très loin puisqu'il va mentir ouvertement en faisant allusion à des violences physiques causées par le Rassemblement qui aurait tenté de ré-occuper la Basilique. Or, non seulement les ouvriers sans-papiers des foyers ont toujours condamné les occupations d'édifices publics, à fortiori religieux, mais aucun incident n'a eu lieu, ni devant la Basilique ni au Trocadéro. Les "soutiens" n'ont certes pas apprécié que le Rassemblement et l'Organisation politique diffusent au Trocadéro un tract exprimant leur désaccord complet avec l'orientation suivie, mais pas la moindre bousculade n'a eu lieu. Il fallait donc l'inventer pour immuniser l'opinion publique, voire la base du PCF, de la LCR ou de Droits Devant contre les "maoïstes" semeurs de trouble. La manoeuvre étant particulièrement grossière, on chercha donc un lampiste, en l’occurrence une "stagiaire" remplaçant la journaliste en titre (Sylvia Zappi, ex-LCR et "ex"-Verts) opportunément occupée ailleurs...
En réalité, si les membres les plus connus de l'Organisation politique (Lazarus, Badiou etc) furent maoïstes dans les années 70 (qui ne l'était pas ?) c'était sous le sigle de l'Union des communistes de France. Mais en ce qui concerne l'Organisation politique, fondée en 1985, elle a totalement largué les amarres non seulement avec le Grand Timonier mais avec le marxisme en général et se prononce simplement pour la démocratie et une France où l'Etat reconnaîtrait "chacun pour ce qu'il est"... Tout le monde peut en penser ce qu'il veut et il est même permis de soupçonner que l'Organisation politique a été un peu trop loin dans les ruptures théoriques... Ceci n'est en tout état de cause le problème du Monde qui a besoin d'agiter le spectre de la violence des rouges et du "maoïsme" pour discréditer ses adversaires.
Ce vrai-faux incident étant clos, les militants de la Coordination se sont donc déplacés à la Bourse du travail de Paris. Mais ils y ont été rapidement rejoints par des milliers de nouveaux sans-papiers, contrairement à ce qu'ils souhaitaient. "La Coordination avait demandé aux sans-papiers, parisiens uniquement, de venir s'inscrire sur des listes" (Le Parisien, 04/09/02). Autrement dit, elle espérait en quittant Saint Denis qu'elle réussirait à se débarrasser des banlieusards... Peine perdue : "Malgré cela ils ont afflué de toute la région parisienne, par milliers" (idem). "Mon idée était de libérer Saint Denis. Je pensais que seuls 200 à 300 sans-papiers parisiens viendraient. Je n'ai pas mesuré" avoue Romain Binaizon, porte-parole de la Coordination nationale (Le Monde 4 septembre). La dislocation ayant échoué, plus de 2.700 personnes se sont massées devant la Bourse du travail, les "soutiens" devant une nouvelle fois... appeler les CRS pour remettre un peu d'ordre. "Seul membre de la coordination nationale des sans-papiers présent tout au long de la journée, Romain Binaizon a tenté de convaincre les sans-papiers de rentrer chez eux, sans succès" (Le Parisien, 04/09).
liquidation
Faire rentrer les gens chez eux, voilà donc l'alpha et l'oméga de l'orientation de la Coordination. Bien sûr ça prendra du temps, d'autant que les gens, eux, ne veulent pas y retourner. Et puis il y a les opposants. "Ces fouteurs de merde vont tout gâcher" disait Ali Mansouri, porte-parole de la Coordination 93 en parlant du Rassemblement (Le Monde du 03/09). Il voulait dire : ces fouteurs de merde vont nous empêcher de liquider le mouvement.
Mais même après avoir évacué la question du Rassemblement, les choses ne sont pas si simples. Un élément tout à fait significatif de l'état d'esprit de la masse des sans-papiers est qu'ils ont refusé d'aller manifester mardi 3 septembre, de peur de perdre leur place dans les files d'attente pour s'inscrire sur les listes bidons tenues par la Coordination nationale avec l'aide de la CGT et de SUD. Comme le savent bien les militants populaires, qui travaillent avec dévouement depuis des années, on ne constitue pas un dossier en quelques minutes. Partant pour un coup médiatique, ni la Coordination nationale ni les "soutiens" ne souhaitaient se donner les moyens d'organiser un réel mouvement de masse, d'autant que le succès involontaire de leur opération auprès des sans-papiers reposait sur une rumeur mensongère de régularisation en masse alimentée par une approche désastreusement opportuniste du gouvernement Chirac. On a même vu à la télévision des sans-papiers de Saint Denis appeler le président et Raffarin... à soutenir le mouvement ! En réalité, le refus obstiné de poser les questions sociales en terme de classe, combiné avec une nette orientation à renvoyer droite et gauche dos à dos et finalement l'appel à voter Chirac ont produit un désastre idéologique. Des milliers de gens, y compris chez les sans-papiers eux-mêmes, en sont arrivés à penser que l'alternance politique ouvrait peut-être la possibilité de mesures en leur faveur ! Au lieu de faire souffler le vent de la révolte, tout le travail des "soutiens" (PCF, LCR, CGT, FSU, SUD, Droits Devant etc) a consisté depuis Saint Bernard à tirer vers le bas le niveau de conscience politique des sans-papiers.
Une fois de plus, le mouvement des sans-papiers est donc manipulé par des forces qui agissent de manière politicienne, mais aussi incompétente et irresponsable. Non seulement le type d'actions impulsé ne contribue nullement à l'organisation des gens par eux-mêmes, mais il sème la confusion. La vérité est pourtant simple : le gouvernement ne lâchera rien sur la question des sans-papiers, se contentant de faire du baratin sur le thème d'un examen "humain" et naturellement "au cas par cas" des dossiers. Une grande partie de la gauche, y compris chez les "soutiens" auto-proclamés est d'ailleurs sur la même position de fond que Sarkozy. Comment interpréter autrement l'attitude de Marie George Buffet, secrétaire nationale du PCF, qui s'est rendue à Saint Denis pour se faire prendre en photo avec les sans-papiers tout en déclarant qu'elle appelait à "étudier tous les cas positivement" (L'Humanité 21 août). Pour qu'on comprenne bien sa pensée, le journaliste de l'Huma a précisé que "militant pour une étude au cas par cas de tous les sans-papiers, Marie-George Buffet a insisté sur le fait qu'il fallait régler les problèmes immédiats de manière positive, sans omettre de réfléchir aux moyens politiques de les éviter".
N'ayant ni vocation à s'agiter superficiellement comme le font les petits groupes sans travail de terrain ni à servir de supplétif par rapport aux manoeuvres politiques de la "gauche de la gauche", l'Association populaire d'entraide ne s'est pas précipitée à Saint Denis ni à la Bourse du travail. Grand bien lui en a fait au vu du chaos déclenché par l'irresponsabilité de ceux qui ont joué avec le feu. En tout état de cause, les amis du peuple auront à coeur de maintenir une orientation dont la justesse se trouve démontrée en creux par les errements de la Coordination nationale. Il est impardonnable de jouer avec les espoirs des gens, à fortiori s'ils sont dans des situations aussi dramatiques que l'est celle des sans-papiers. La mobilisation, pour nécessaire qu'elle soit, n'a de sens que si elle exprime un acte conscient de la part des gens concernés. Faute de quoi on retombera dans les mêmes travers politiciens où quelques chefs rivalisent pour s'exprimer au nom des déshérités. Mais n'est-ce pas ce qui est déjà en train de se passer ?
Nous notions dans la Voie Populaire que le principal pour le gouvernement serait d'aborder la question de l'immigration "sous l'angle de la soi-disant "guerre contre le terrorisme" et par conséquent de l'agitation nauséabonde contre la "menace intégriste" dans les banlieues" (n°32, p.6). Sarkozy a donc très rapidement compris qu'il n'avait pas intérêt à ouvrir un deuxième front avec les sans-papiers et qu'il pourrait compter sur les appendices associatifs de la gauche parlementaire pour l'y aider. Il s'est donc empressé de recevoir dès le 5 septembre les inusables Michel Tubiana (Ligue des droits de l'homme), Mouloud Aounit (MRAP) Guy Bedos (!) ainsi que les écrivains Dan Franck et M. Stareslki (!!), désignés par lui comme porte-paroles des sans-papiers.
Sarkozy a profité de l'occasion pour annoncer la ratification de deux accords franco-algérien et franco-tunisien légèrement plus favorables aux "sans-papiers" ce qui ne mangeait pas de pain, tout accord entre des gouvernements ayant vocation à être ratifié. Il a promis une "commission" d'étude des cas de personnes "ni régularisables, ni expulsables", ce qui ne mange pas de pain non plus. Pour le reste, il a annoncé avoir donné des instructions aux préfets pour tenir compte "du caractère particulier de certaines situations", ce qui ne veut rien dire du tout. Peu importe, l'essentiel de l'objectif était atteint.
La Coordination n'avait plus qu'à aller faire une occupation/pèlerinage de quelques heures à l'église Saint Ambroise qui ressemblait à un enterrement de première classe pour un mouvement mort-né.
Raymond Debord
Militant n°1 (avril 2003)