Faut-il revendiquer « l’ouverture des frontières » ?
Raymond Debord
Alors
que l'Association populaire d'entraide va tenir sa sixième assemblée générale
et que notre mouvement existe depuis plus de huit ans un certain nombre de ses
animateurs ont souhaité qu'on précise à nouveau ses "fondamentaux" en
matière de revendications concernant l'immigration. C'est tout à fait
nécessaire compte-tenu du fait qu'un tel débat n'avait pas eu lieu depuis très
longtemps et que l'orientation exprimée reflétait davantage des traditions
implicites que des positions réfléchies. Une première réunion du conseil
d'administration s'est donc tenue sur ce sujet le 22 février 2004, à l'issue de
laquelle il a été décidé d'ouvrir un débat écrit.
Cette
première discussion s'est focalisée sur un point qui ne concerne pas une
analyse considérée comme erronée ou une revendication jugée incorrecte mais sur
une absence : celle de la demande
d'ouverture des frontières. Si celle-ci ne figure pas non plus sur la liste des
exigences du mouvement des sans-papiers (Coordination nationale, Rassemblement,
etc.) elle est par contre régulièrement avancée par divers groupes politiques
se réclamant plus ou moins du gauchisme et/ou de l'anarchie ("No
Borders" etc).
Cette
différence illustre assez bien selon moi les différences d'approche entre d'une
part ceux qui essaient d'appliquer une ligne de masse ou simplement à mobiliser
largement (dans lesquels nous pouvons nous reconnaître) et ceux qui se
cantonnent dans une posture ultimatiste dont le ressort profond est, je crois,
le moralisme "petit bourgeois".
Prise
comme une demande générale, de principe en quelque sorte, l'ouverture des frontières
n'est pas seulement irréaliste : elle pose de sérieux problèmes. Un de ceux ci,
et pas le moindre, est qu'elle peut dans certains cas s'opposer au droit des
peuples à l'auto-détermination. On peut citer des exemples historiques précis
dans lesquels c'est effectivement ce qui s'est passé : l'immigration massive de
sionistes en Palestine après la seconde guerre mondiale, l'immigration de Hans
(Chinois) au Tibet depuis l'annexion de ce pays ou encore l'immigration de
Français en Nouvelle Calédonie. Dans chacun de ces cas, ces mouvements
migratoires ont aboutit à des changements démographiques tels qu'ils font
obstacle à l'exercice de la souveraineté nationale des autochtones. En
cherchant un peu, on pourrait sans doute trouver bien d'autres exemples.
On
ne peut donc pas demander l'ouverture des frontières "en général" et
l'ériger comme un principe absolu qui serait au dessus de tous les autres. Or
il ne peut pas y avoir de droit à l'autodétermination sans droit à la maîtrise
des frontières nationales. Et qui dit maîtrise des frontières nationales dit
nécessairement définition d'une politique relative à l'immigration. Celle-ci
peut être accueillante ou fermée, mais c'est une autre question.
Si
nous sommes à priori pour le droit de n'importe quel individu à émigrer d'un
endroit du monde à un autre, nous n'en faisons donc pas quelque chose d'absolu
et d'irréversible indépendamment des conditions historiques concrètes. Pour en
revenir à la question Palestinienne, si un état palestinien devait voir le jour
(ce qui semble une perspective bien peu probable), nous ne serions certainement
pas favorables à ce que n'importe quel sioniste du monde puisse continuer à
venir s'y établir. En tout état de cause, ce serait au peuple Arabe de
Palestine d'en décider.
Certains
apologistes de l'ouverture des frontières considèrent que la question de
l'autodétermination des nation n'a pas d'importance quand elle s'applique à des
pays impérialistes. S'ils sont d'accord pour défendre les droits nationaux des
peuples historiquement opprimés, ils refusent de le faire pour ceux des Etats
ayant un passé colonial ou disposant d'un pouvoir de subordination économique
sur d'autres. Ce faisant, ils confondent les peuples et les classes dominantes,
les nations et leurs superstructures étatiques. Finalement, cette position
revient à rendre les individus collectivement responsables de ce que font leurs
dirigeants. Cela revient à considérer le peuple Juif collectivement responsable
de la mort du Christ (comme le fait le film antisémite de Mel Gibson), le
peuple Allemand collectivement responsable de la barbarie nazie et, pourquoi
pas, le peuple Français collectivement responsable des millions de morts de la
colonisation ou des exactions des paras en Algérie. C'est tout bonnement
intenable et fondamentalement démobilisateur : si les gens n'ont que les chefs
qu'ils méritent, à quoi bon lutter pour changer le monde ? Derrière le
radicalisme de façade, on ne trouve finalement qu'un complexe à l'égard des peuples du Tiers Monde et une nouvelle
fois une posture moraliste. A l'opposé, nous dirons que si le droit à
l'auto-détermination ne saurait être (loin s'en faut) l'alpha et l'oméga d'une
politique progressiste, on ne saurait le nier à aucun peuple au nom d'une
"faute originelle".
De
ce point de vue, il sera nécessaire de ré-évaluer un certain nombre de prises
de positions passées concernant la seconde guerre mondiale par exemple. A
l'époque, les forces de gauche se sont divisées entre d'un côté le PCF et le PS
ralliés au chauvinisme outrancier et à l'union sacrée avec les
"démocraties" et la bourgeoisie nationaliste et de l'autre des
groupuscules "communistes libertaires" ou
"internationalistes" ancêtres de l'actuelle
"extrême-gauche" refusant de s'impliquer dans le conflit au nom de
l'hostilité à tous les impérialismes. Divers courants minoritaires issus du
trotskysme ont alors tenté de définir une troisième voie, prenant en compte la
réalité de l'oppression nationale subie par les peuples des Etats impérialistes
vaincus (France, Belgique, Hollande...). Il est cohérent avec ce qui vient
d'être énoncé plus haut de leur donner a posteriori raison.
Dans
certains cas, on peut imaginer nécessaire de revendiquer l'ouverture des
frontières comme une mesure immédiate. Il s'agit là d'une réponse à une
question précise et d'une mesure ciblée dans le temps et/ou dans la population
concernée. Pour prendre un exemple, au plus fort moment de la guerre civile en
Algérie, l'Association populaire d'entraide a revendiqué l'ouverture des
frontières françaises aux réfugiés algériens et l'accueil temporaire de toutes
les personnes qui en faisaient la demande. Si nous avions obtenu gain de cause,
on aurait pu imaginer voir arriver d'un coup 100 ou 200.000 Algériens en
France. C'était une décision lourde, mais importante et juste compte-tenu de la
gravité de la situation là bas.
Depuis
la fondation de notre mouvement, nous avons toujours défendu la régularisation
totale et sans conditions de l'ensemble des sans-papiers se trouvant en France.
C'est une mesure juste et même indispensable non seulement pour les concernés
mais pour l'ensemble du prolétariat. Mais demander la régularisation des
ouvriers sans-papiers qui sont ici,
ce n'est pas la même chose que de demander l'ouverture des frontières à tous
ceux qui seraient susceptibles de venir.
Chacun
sait que la baisse de la démographie en Europe met plus ou moins à l'ordre du
jour le recours à la main d'oeuvre étrangère (onze millions de personnes
seraient nécessaires à l'échelle de l'Union). Mais chacun peut également
constater qu'il y a un déficit en terme de formation professionnelle et que se
sont des métiers comme médecin (ce qui est déjà le cas), ingénieur ou
informaticien qui sont demandeurs de main d'oeuvre. L'afflux de centaines de
milliers de nouveaux immigrants non qualifiés ne leur permettrait pas d'accéder au marché du
travail et ne ferait qu'accroître la misère sociale. En période de stagnation
économique, de délocalisation des industries de main d'oeuvre et de recul de
l'emploi ouvrier, l'immigration n'est une bonne solution pour personne. Si les
frontières étaient ouvertes, on imagine pourtant que se seraient davantage
d'ex-paysans du Maroc ou d'Afrique sub-saharienne qui se présenteraient, plutôt
que des informaticiens Indous.
S'il
est exact de dire comme l'ont fait des camarades "que voir le travail
comme un gâteau qu'on se partage est une idée fausse", il serait également faux de considérer que l'afflux
de n'importe quelle catégorie de population aurait un impact positif sur
l'économie car il contribuerait à créer des richesses. On a beaucoup critiqué
Rocard, alors premier ministre, quand il a déclaré que "la France ne
peut pas accueillir toute la misère du monde". Cette phrase était une démission par rapport au
devoir moral de la France vis à vis des plus démunis en général et des
ressortissants de ses ex-colonies en particulier. Elle semblait intérioriser le
racisme ambiant pour justifier une politique plus répressive à l'égard des
immigrés. Pour autant, elle reflétait aussi une certaine réalité du moment.
La
réponse aux inégalités crées par l'impérialisme et aux politiques de démolition
économique et sociale menées par le FMI n'est certainement pas l'immigration de
masse. Elle réside dans la création d'un nouvel ordre international. La tâche
de ceux qui ont la compréhension de ce fait n'est donc pas d'accompagner le
mouvement de la globalisation capitaliste mais de résister et d'ouvrir une
perspective alternative.
Les
avocats de la revendication d'ouverture des frontières avancent souvent
l'argument selon lequel puisque la mondialisation permet la libre circulation
des capitaux, alors il n'y aurait pas de raison pour que la libre circulation
de la main d'oeuvre ne soit pas également possible. On voit très clairement ici
comment une idée moraliste / utopiste généreuse prend concrètement un contenu
de soumission à l'ordre établi.
Dans
99 % des cas, quand une personne prend la décision d'abandonner son pays
d'origine et souvent sa famille, ce n'est pas par volonté de voir du pays mais
parce qu'elle y est contrainte par
sa situation matérielle. Pour les centaines de millions de personnes qui vivent
l'exode rural et qui vont s'entasser dans les bidonvilles des mégapoles comme
Le Caire, Bombay, Mexico, ou Lagos, comme pour celles qui iront jusqu'à
franchir les océans dans l'espoir souvent déçu d'une vie meilleure,
l'immigration est avant tout une souffrance.
N'a
t-on donc rien d'autre à dire à ces gens que la simple affirmation d'une
volonté d'améliorer leurs possibilités de déplacement ? Comme si la
"liberté" d'accéder à l'exploitation sur le marché international du
travail était la quintessence de ce que des "socialistes" voire des
"révolutionnaires" avaient à proposer ?
S'il
est correct de refuser aux classes dirigeantes de chaque pays le droit de
décider où les salariés peuvent ou ne peuvent pas vivre, cela ne signifie
nullement qu'il faille considérer que le "laisser faire et laisser
passer" appliqué également aux hommes (autrement dit, le libéralisme à
l'état pur) constitue une alternative satisfaisante. Car dans cette hypothèse
ce ne seraient toujours pas les hommes qui choisiraient leur destin, y compris
leur lieu de vie, mais toujours les "forces obscures du marché".
Lors
du débat oral au sein de l'Association populaire d'entraide, un camarade a noté
de manière très perspicace que la demande d'ouverture était "une
référence libérale". S'estimant
a priori de sensibilité "plutôt No Border", il s'est demandé si cette référence libérale n'était
pas finalement plus souhaitable que les "logiques
communautariennes" et s'il ne fallait
pas donner la primeur "à l'individu plutôt qu'au groupe ou à la
communauté", entendant par
groupe "une religion, un clan, une nation". Il s'agit là d'un questionnement de fond. La
question de l'autonomie de l'individu est en effet d'une importance essentielle
pour nous. Pourtant elle est loin d'aller de soi non seulement au sein des
groupes cités mais aussi de civilisations entières. Il est évident par exemple
que l'on attache pas de tout le même prix au libre destin de l'individu dans la
société arabo-musulmane, dans la société malienne ou dans la société chinoise.
Dans ces sociétés c'est le destin collectif du groupe qui prend le pas sur
l'autonomie de l'individu. Chaque militant ayant pu fréquenter les milieux
immigrés de certains pays (les Maliens encore, les Chinois...) a pu constater
que bien souvent c'était le groupe clanique, villageois ou familial qui déléguait un de ses membres, choisi selon des critères
collectifs, pour aller tenter de trouver un travail en France. Dans le même
temps, c'est bien l'autonomie de l'individu par rapport au contrôle social de
son groupe d'origine qui détermine sa capacité à prendre son destin en main et
de s'engager dans une pratique militante conscientisante. Or s'il y a bien une
société qui désagrège les anciennes solidarités religieuses, claniques,
nationales et même familiales, c'est le capitalisme. En allant au bout du
raisonnement, on pourrait presque dire que plus le capitalisme est libéral,
"sauvage", mondialisé, plus il désagrège ces anciennes solidarités et
active la production d'un nouveau groupe social : le prolétariat. Partant de
là, certains internationalistes vont jusqu'à adopter une position de neutralité
vis à vis de phénomènes comme la globalisation et peut-être même à souhaiter
secrètement qu'elle se réalise le plus rapidement possible.
L'inconvénient
d'une telle perspective est non seulement qu'elle repousse toute perspective de
changement à des horizons encore plus lointains que ceux qu'on pourrait
envisager, mais qu'elle ignore la manière concrète dont ceux-ci peuvent
survenir. Or si l'on écarte l'idée absurde du "grand soir mondial"
(la révolution générale simultanée !) on ne peut envisager que l'hypothèse du détachement d'un ou plusieurs pays (c'est-à-dire d'une ou
plusieurs nations) par rapport au marché mondial tel qu'il est (dés)organisé.
De plus, la persistance de l'oppression nationale va faire du sentiment
national - quoi qu'on en pense - une
donnée durable qu'il faudra prendre en compte d'une manière ou d'une autre.
Cette contradiction doit être résolue de manière dialectique en proposant au
groupe ascendant (le prolétariat) une représentation collective comme groupe
capable de libérer l'humanité et d'affranchir l'individu tout en défendant
systématiquement la liberté d'exister et de s'auto-déterminer à tous les
groupes opprimés, sans endosser les idéologies qui les soudent.
On
peut avoir plus que des doutes sur la capacité du capitalisme à dépasser
totalement le cadre des Etats nationaux existants. Mais à supposer que cette
hypothèse se vérifie, ce qui serait quelque chose de totalement inédit en
régime capitaliste, elle n'aboutirait pas à la disparition des frontières.
C'est la constitution d'un super-Etat encore plus large qui serait à l'ordre du
jour. En tout état de cause, l'abaissement des frontières ne saurait être qu'un
acte conscient et maîtrisé des classes dominantes, en fonction de leurs
intérêts propres. La maîtrise de l'Etat - donc du contrôle du territoire
national - est bien la dernière chose qu'elles seront prêtes à lâcher ! Il est
donc tout aussi utopique (et méséducatif) de le demander que d'exiger par
exemple l'abolition de l'armée...
Certaines
petites forces ont avancé un argument assez sophistiqué selon lequel
l'immigration serait un phénomène progressiste qui briserait les différences
nationales et les préjugés. Elle aurait ainsi pour mérite d'unir la classe
travailleuse du pays d'accueil avec celles du reste du monde. Il est tout à
fait exact de les immigrés ont souvent été, de part leur situation de
déracinés, moins conservateurs et plus ouverts aux idées de changement que les
"nationaux". Ils ont ainsi joué un rôle fondamental dans la
construction du mouvement socialiste et révolutionnaire tant dans les pays
d'accueil que dans leurs pays d'origines. Il n'est qu'à voir la place prise par
les juifs d'Europe de l'Est dans le développement des organisations ouvrières
aux XIXe et XXe siècle, celle des Polonais ou des Italiens dans le syndicalisme
français etc, pour s'en convaincre. A supposer que cette situation perdure (ce
qui est sans doute plus complexe qu'il n'y paraît) compte-tenu de l'ostracisme
des organisations "de gauche" envers les immigrés maghrébins et y
compris leurs enfants, elle ne serait en tout état de cause que la conséquence
positive d'un phénomène fondamentalement négatif. Car le processus essentiel
n'est pas l'adhésion d'immigrés à telle organisation se voulant révolutionnaire
(y compris notre mouvement) ni la constitution de tel ou tel groupuscule
radical en Algérie ou au Maroc : c'est l'expulsion économique, la misère et
parfois la mort de milliers et de millions de déracinés jetés en pâture à
l'exploitation dans les pays "développés".
Certains
militants reconnaissent que la demande d'ouverture des frontières n'est pas
opérante mais permet selon eux de faire avancer les mentalités. Il y a là une
confusion totale sur ce qu'est une revendication et sur la manière de la faire
avancer. Si la simple répétition d'une idée suffisait à la faire adopter par la
majorité des gens, çà ferait longtemps que le socialisme régnerait sur la
planète ! De ce point de vue d'ailleurs, il serait tout à fait insuffisant de
ne réclamer que l'ouverture des frontières : c'est la République universelle
qu'il faudrait exiger. Mais les choses ne se passent pas comme cela. En fait,
il y a confusion entre deux choses : ce qu'on souhaite dans une société idéale
qui ne saurait exister que dans un futur indéterminé (mais lointain !) et ce
qu'on assigne comme objectif au mouvement des masses ici et maintenant. Bien
sûr, il n'y a aucune garantie pour qu'une revendication soit satisfaite et
chacun sait qu'elle ne pourra l'être que par une lutte de grande ampleur.
Néanmoins, elle désigne un possible
dans la situation présente. C'est une demande et non un voeu ni un principe général.
Mettre en avant des demandes irréalistes dans le sens où elles ne correspondent
pas à ce que souhaite la majorité des gens est une méthode gauchiste qui ne conduit qu'à marginaliser ceux qui l'émettent.
Est-ce ce que nous voulons ? Non, sur la question de l'immigration comme sur
toutes les questions, nous voulons gagner la majorité de la population laborieuse à nos vues.
Il
est incontestable que nos idées sont minoritaires et qu'elles vont le rester
encore longtemps. Mais la question est de savoir si nous voulons intégrer cette
situation ou si nous voulons la dépasser. Dans la seconde hypothèse, nous
devons apprendre à décrypter la situation objective, tant en ce qui concerne
les relations entre les groupes sociaux qu'en ce qui concerne l'état d'esprit
du peuple. C'est à partir de çà que nous parviendrons à définir une ligne de
masse qui avance des revendications
susceptibles de rencontrer la mobilisation réelle des gens et de faire
progresser le niveau de conscience général.
Dans
une société comme la nôtre, il n'y a aucun groupe qui aspire et qui revendique
concrètement l'ouverture des frontières. Comme nous l'avons dit, c'est une
posture et non une demande. Dès lors on est en droit de s'interroger sur le
sens qu'elle peut prendre dans une situation de persistance des idées chauvines
voire xénophobes : contribue t-elle à éveiller les consciences ou à couper les
secteurs les plus arriérés de la population des justes revendications qui
peuvent être formulées par les ouvriers sans-papiers ? Car si nous parlons de
revendication, nous parlons bien de quelque chose qui est exprimé à travers une
agitation de masse, sous forme de tracts d'affiches etc. Quand quelqu'un voit
passer une manifestation d'ouvriers sans-papiers et reçoit un tract qui lui
explique que ces ouvriers sont ici et qu'ils doivent être reconnus
administrativement parce qu'ils participent par leur travail au fonctionnement
de toute la société, l'argument peut porter. Par contre, recevoir un tract
appelant à l' "ouverture des frontières" ne peut que conforter le commun des mortels dans ses
préjugés. On notera au passage que cela vaut aussi pour un public immigré qui
peut se solidariser avec ses frères et voisins de chantier ou de quartier mais
ne voit sans doute pas d'un bon oeil l'arrivée potentielle d'une population
supplémentaire. Purement idéologique et déconnectée de toute lutte concrète, la
revendication d'ouverture des frontières
devient donc contre-productive.
La
difficulté des groupes se voulant "orthodoxes" à appréhender la
méthode de la ligne de masse et à formuler des revendications opérantes les a
conduit à condamner les courants comme la "Militant tendancy" (1) qui se sont toujours opposés à la mise en avant
de la revendication de l'ouverture des frontières car elle ne serait pas
comprise par les gens. Cela a toujours été pris comme une capitulation devant
l'état d'esprit des couches les plus arriérées du salariat et un manque de
courage politique, un refus de nager à contre-courant par rapport à l'opinion
publique et de briser le consensus forgé par la classe dominante. On y a même
vu la concrétisation d'appétits électoralistes. Ces accusations demeurent
pourtant à démontrer. En attendant on ne peut que constater qu'il y a
effectivement deux traditions distinctes : une qui semble considérer que le programme
maximum des "révolutionnaires" doit s'appliquer de la même manière en
tous temps et en tous lieux et une autre qui prend en compte les conditions
objectives. Parmi celles-ci figurent naturellement les rapports entre les
classes sociales à un moment donné mais également l'état d'esprit des masses.
A
l'opposé d'une quelconque concession au chauvinisme, notre approche implicite a
été jusqu'ici de défendre le droit de tout ouvrier se trouvant sur le
territoire français à s'y maintenir.
Nous l'avons combinée avec celle de l'octroi des pleins droits de citoyenneté
pour tous les immigrés. Il y a ici une autre différence qui illustre aussi les
divergences méthodologiques : nous avons toujours adopté une optique classiste et internationaliste en insistant sur la communauté d'intérêt de tous les
salariés et en défendant uniquement ceux-ci. Pas d'asile ni de frontières
ouvertes pour Duvallier ou les dictateurs Africains venus se réfugier chez
leurs mentors après une destitution bien méritée !
Si
nous souhaitons à priori un monde sans frontières où règnerait la fraternité
entre les hommes, nous savons aussi qu'il n'existera pas sans le préalable que
constitue la maîtrise de leur destin pour toutes les nations. Pour souhaitable
qu'elle soit (2) la dissolution des prérogatives des Etats nationaux ne sera
possible qu'après un processus de révolutions sociales et nationales permettant
de supprimer la domination impérialiste et de garantir l'égalité réelle
(juridique, culturelle et
économique) entre les peuples. C'est la réorganisation de toute la vie sociale
sur des bases non-capitalistes qui fournira la base objective pour la
suppression des antagonismes nationaux et permettra d'avancer vers une union volontaire entre les peuples. Le triste exemple donné par
l'explosion dans une orgie chauvine de la Yougoslavie socialiste montre à la
fois le rôle de poison que joue la restauration, même partielle, de rapports
basés sur le marché et le maintien des défiances entre les peuples au delà de
l'établissement de l'égalité formelle entre eux.
La
question de fond que nous avons à régler n'est donc pas celle du contrôle ou
non des frontières nationales nationales mais de savoir qui contrôle, c'est-à-dire qui dirige. Ne pas réclamer l' "ouverture des
frontières" ne signifie nullement
se satisfaire de la situation présente et encore moins de donner un blanc-seing
aux Etats capitalistes pour gérer les flux de population à leur guise et en
fonction de leurs intérêts en terme de main d'oeuvre. C'est pourquoi nous
exigeons des gouvernements qu'ils assument pleinement la responsabilité de
leurs actes et des logiques qu'ils soutiennent. C'est par exemple ce que nous
faisons quand nous nous prononçons pour la régularisation sans conditions de tous les sans-papiers. Mais, que ce soit en France
comme dans n'importe quel pays du monde, nous ne voulons pas laisser la
direction des affaires à la classe dominante, qu'elle agisse au travers d'un
Etat fort ou d'un Etat minimal laissant le libre-échange s'exprimer au maximum.
Nous voulons que le prolétariat, la classe salariée consciente, prenne son
destin et celui de toute la société entre ses mains. Notre combat quotidien
pour les revendications immédiates des plus démunis s'articule donc avec une
action pour la conscientisation et l'organisation de la population laborieuse
dans une perspective de prise de pouvoir politique et de révolution dans les
rapports sociaux.
Dans cette voie, nous pouvons et nous devons exiger des partis de gauche qu'ils gouvernent au service des intérêts populaires et, en l'espèce, qu'ils appliquent une politique de l'immigration correspondant aux revendications que nous portons. Celle-ci devrait comprendre des mesures immédiates comme la régularisation des ouvriers sans-papiers mais aussi l'abrogation de toutes les lois discriminatoires, la refonte complète du code de la nationalité et l'établissement de nouvelles relations égalitaires avec tous les pays. On devrait trouver au coeur de cette politique des mesures sans précédent d'aide économiques aux pays d'émigration et un appui diplomatique sans faille à leurs demandes face aux institutions internationales.
23/03/2004
(1)
R. Debord : Militant
Labour et le Committee for a worker's international, une occasion manquée
(2) Dans ce sens, nous ne soutenons pas l'opposition aux relents nationalistes d'une partie du mouvement communiste au processus d'intégration européenne, même sous direction de la bourgeoisie et encore moins celle à la fusion des organisations de la gauche européenne.