Décembre 2003

 

« OCCUPER RESISTER PRODUIRE »

 

Didier LANDY

 

 

Le mot d'ordre résonne comme une clameur que tous les travailleurs pourraient lancer partout où des usines ferment où on licencie en masse, où l'avenir d'une région et de ses habitants est suspendu aux caprices de l'actionnariat.

 

Comment, avec un tel slogan ne pas entendre l'écho des LIP, qui résumaient leur pratique autogestionnaire avec ces trois énoncés, désormais gravés dans la mémoire des luttes ouvrières : "on travaille, on vend, on se paie".

 

Trois décennies plus tard, dans l'hémisphère sud, les travailleurs argentins licencient les patrons qui licencient, occupent les usines pour empêcher leur fermeture, résistent à la répression et aux tentatives d'expulsion, produisent pour assurer la subsistance de leur famille et de la collectivité.

 

C'est cette singulière et paradigmatique expression du mouvement social argentin que nous nous proposons d'éclairer.

L'indigence de l'information, rend indispensable non seulement une mise en lumière mais surtout un décryptage de ce processus social, dont la portée, encore mal appréciée, constitue sans doute un des faits majeur de l'Histoire argentine, au même titre que la résistance des mères et grand mères de la Place de mai.

 

Si aujourd'hui le mouvement social argentin n'a pas donné lieu à une nouvelle force politique au sens traditionnel des modes de représentation, les décideurs n'ignorent pas qu'ils ne peuvent plus appréhender la question sociale avec des recettes économiques désormais massivement rejetées par le peuple.

Les convergences qui se créent entre les "piqueteros", les assemblées populaires et les travailleurs des entreprises récupérées ont fait naître un nouveau sujet social, marquant ainsi une repolitisation de l'espace public.

 

Là réside peut être le caractère historique majeur de ce mouvement social, qui pose un acte de résistance radicale. Résistance contre un modèle économique qui depuis des décennies ne voit en l'Homme que sa dimension d'homo-économicus. Résistance contre un modèle enraciné dans la société par la dictature et ses pratiques génocidaires, lesquelles ont créé les conditions d'une dépolitisation de la res-publique en réduisant au silence les forces de progrès par le terrorisme d'état.

 

Pour rendre intelligible le mouvement social argentin nous avons choisi d'y entrer par la transformation en coopératives autogérées des entreprises en faillite. Les récupérations des usines par les ouvriers sont paradigmatiques des nouvelles formes de luttes qui se développent en Argentine. Les dimensions symboliques et politiques de ces luttes leur confèrent une valeur euristique qui permet d'appréhender la singularité et la radicalité des expériences de ce mouvement social.

 

DESINTEGRATION DU MODELE SALARIAL ET EMERGENCE D’UN NOUVEAU SUJET SOCIAL

 

La récupération des entreprises s'enracine dans un processus historique marqué par l'émergence de nouvelles formes de luttes sociales.

Ces dernières commencent se développent et prennent une ampleur significative dans le courant des années 90, caractérisées par l'imposition brutale des contre réformes libérales.

L'Argentine présente un profil socio-économique atypique au sein des pays latino-américains. Traditionnellement dans les sociétés latino-américaines, les individus dépendent davantage de réseaux et de stratégies de survie que des mécanismes d'intégration systémiques.

Dans ce sens, la société argentine apparaît comme étant une des rares sociétés latino-américaines dans laquelle la "société salariale" a connu un développement considérable. Même si elle est loin d'incarner un modèle de justice sociale, l'Argentine fut, néanmoins, durant des décennies une société relativement bien intégrée. Intégration qui se réalisa dans un contexte de plein emploi, grâce notamment à un ensemble d'institutions qui favorisèrent l'incorporation d'une large frange des travailleurs urbains, par l'accès aux droits sociaux, la protection sociale et la stabilité salariale.

C'est précisément ce modèle, que les politiques néolibérales mises en œuvre depuis près de trente ans, s'attachèrent à démanteler.

 

Ce processus clairement marqué par l'appauvrissement, l'exclusion, le chômage de masse et l'insécurité sociale généralisée, commence dans les années 70 avec la dictature militaire. Cette véritable arme de destruction massive des forces sociales qui aspiraient à une société plus juste aura permis à l'oligarchie d'assurer la permanence d'un modèle économique de dilapidation des ressources nationales au profit de la finance et des trusts multinationaux.

De ce point de vue, la présidence de Carlos Menem entre 1991 et 1999 marqua sans doute un point de non-retour. En effet, les plans d'ajustement et de restructuration de l'économie et des appareils d'état se sont traduit par une débauche de privatisations et de liquidations des actifs de l'état.

 

Enfin la paupérisation de la société argentine connaît une forte accélération après 1995 avec l'approfondissement de la crise économique.

 

L'apparition des "piqueteros", le développement de soulèvements populaires spontanés et sporadiques, les barricades sur les routes, les pillages de supermarchés, la multiplication des assemblées populaires et la récupération des entreprises en faillite, sont les différentes facettes des nouvelles formes de luttes sociales qui s'enracinent dans la société comme un mouvement social à part entière. Elles constituent autant de ripostes des classes sociales dont les intérêts sont directement affectés par l'effritement des mécanismes d'affiliation et l'accélération de la désindustrialisation.

Cependant le mouvement social argentin au travers de ses luttes présente également des ébauches de réponses ou, en tout cas une aspiration collective pour construire une autre société, plus juste, plus solidaire, plus démocratique.

La montée en puissance du mouvement social argentin, au-delà de son hétérogénéité et de ses difficultés sur le plan national, culminera en décembre 2001 avec les journées insurrectionnelles qui conduiront le Président Fernando De La Rua à la démission. Le blocage des avoirs des petits épargnants et la dévaluation du Peso précipitèrent les classes moyennes dans les rues et donnèrent à ces journées révolutionnaires un caractère massif.

 

Depuis le modèle néolibérale a perdu sa légitimité auprès d'une large partie du corps social. La faillite du modèle s'apparente à une rupture du "pacte social" qui cimentait la société, la crise ayant détruit une partie des bases matérielles du modèle économique : fin brutale de la parité peso dollar, faillite des fonds de pension argentins, spoliation des petits épargnant…

L'apparition des "piqueteros" n'est pas fortuite. La figure du "piquetero" émergea précisément là où les processus de démantèlement de la société salariale se produisirent brutalement, où le chômage devint massif et regroupa dans un aggloméré hétérogène une grande diversité de catégories sociales. Le creuset "piquetero" se situe dans ces lointaines villes pétrolifères où la vie était structurée autour d'entreprises productives nationales telles que YPF (Yacimiento Petroliferos Fiscales). Les "piqueteros" sont les travailleurs privés d’emploi de ces entreprises et dont le statut social, plutôt supérieur à la moyenne des ouvriers, était entièrement conditionné par un mode de relation salariale de stabilité, d'avantages et de droits sociaux qui avait socialisé des familles et des générations entières.

 

Certains ont pu voir en l'Argentine une sorte de laboratoire social des politiques néolibérales.

Comment ne pas résister à la tentation d'attribuer à ces processus sociaux une valeur paradigmatique qui donnerait à interroger en retour notre propre réalité sociale ?

Le raccourci est aisé mais les similitudes n'en sont pas moins grandes entre la destruction de l'appareil productif argentin et les délocalisations qui déciment l'emploi industriel dans nos régions. Sans même parler de la décentralisation qui sied si bien à la technocratie internationales pour démanteler méthodiquement les institutions des états nations.

 

LES NOUVELLES COOPERATIVES : UNE RIPOSTE OUVRIERE A LA DILAPIDATION CAPITALISTE.

 

Le coopérativisme argentin s'inscrit dans une longue tradition. Il existe plusieurs organisations qui fédèrent des coopératives ouvrières et offrent une représentation institutionnelle fragmentée de ces dernières.

Les récupérations d'entreprises par les travailleurs correspondent à de nouvelles pratiques économiques qui fonctionnent comme palliatifs à la crise et à la perte de l'emploi.

 

La désindustrialisation et le chômage de masse ont provoqué un déplacement du centre de gravité des luttes en les sortant de l'orbite de la problématique redistributive pour les placer sur le plan des relations de production avec pour corollaire logique la remise en question du sacro-saint principe de propriété privé. De ce point de vue, les nouvelles coopératives ne partagent pas nécessairement la même philosophie que le coopératisme traditionnel. D'une part parce que leur émergence se produit dans un contexte de faillite de la petite et moyenne industrie nationale et que ce fait elles résultent d'une lutte des travailleurs pour préserver leur outil de travail et leurs revenus. D'autre part parce qu'elles donnent lieu à des pratiques de gestions spécifiques qui traduisent concrètement un rejet de tout ce qui peut être associé au modèle économique dominant.

 

Actuellement, en fonction des sources, on dénombre entre 100 et 160 entreprises récupérées, ce qui représenterait environs 10000 ouvriers.

Certes la portée du phénomène reste limitée, les multinationales ne sont pas directement concernées, mais on trouve des entreprises récupérées dans tous les secteurs d'activités.

 

Le mouvement de récupération des entreprises ne présente pas un profil unifié. Cette hétérogénéité s'explique à la fois par la représentation éclatée du coopérativisme, mais surtout, en dernière instance par les conditions de développement du conflit propre à chaque entreprise.

Le rôle des syndicats n'a pas été univoque. Ils ont tantôt clairement soutenu les travailleurs, tantôt ils ont adopté une attitude totalement passive et dans certains cas ils se sont même ouvertement placés dans le camp du patronat.

Pour chaque récupération d'entreprise, on trouve à l'origine un conflit entre les travailleurs et le patronat. Il s'agit le plus souvent de conflits en réaction aux pratiques patronales telles que la compression de la masse salariale les pressions visant à réduire le coup du travail. Le dépôt de bilan constitue également un événement déclencheur qui motive les travailleurs à la prise de l'entreprise.

 

Malgré un impact économique restreint sur la structure productive du pays, les récupérations n'en traduisent pas moins l'instauration d'un nouveau rapport de force qui cette fois joue en faveur des travailleurs et qui de surcroît se trouve fortement légitimé par la société.

Aussi quand un patron menace de mettre la clef sous la porte, la réponse des travailleurs est univoque : toute usine qui ferme doit être occupée est remise en état de produire !

 

Cette lutte parce qu'elle révèle au grand jour la nature mystificatrice des relations sociales du mode de production capitaliste, est intrinsèquement porteuse d'une solution de classe face à la crise du capitalisme national.

 

La lutte pour la récupération des entreprises se joue sur plusieurs terrains :

L'occupation de l'usine constitue une phase durant laquelle les travailleurs vont empêcher la liquidation de l'appareil de production, que celle-ci ait lieu par la voie légale du processus de déclaration de faillite ou qu'elle se produise dans des circonstances frauduleuses.

Pendant cette phase décisive, le rapport de force engagé avec le patronat et les autorités judiciaires, va cimenter la solidarité des travailleurs. Cependant, leur victoire reste déterminée par leur capacité à susciter et développer un réseau de solidarité au niveau du quartier, avec les assemblées populaires, avec des forces politiques. Il leur faut également regagner la confiance des fournisseurs pour pouvoir recommencer à produire.

 

Dans le même temps, c'est sur le terrain juridique que se joue le sort de l'entreprise.

A partir de la déclaration de faillite de l'entreprise, le propriétaire, les associés ou les actionnaires perdent la jouissance de leurs biens et les créanciers ne pourront récupérer que 20% des dettes. La justice peut alors initier le processus d'expropriation en mobilisant la figure de l'intérêt public qui permet à l'Etat de réquisitionner l'entreprise.

Le processus judiciaire est long, l'Etat disposant d'un délai de 2 ans pour indemniser les anciens propriétaires de l'entreprise. De ce fait les coopératives issues de la récupération de l'entreprise, se trouvent dans une situation particulièrement précaire. L'avenir de la coopérative restant incertain pour une période de deux ans.

 

La précarité qui pèse sur la coopérative dans l'attente d'une résolution de sa situation légale, maintien en alerte les travailleurs, bien que cette période puisse être néanmoins vécue comme une trêve. La dynamique de lutte est consolidée par l'encrage territorial de la coopérative, à partir duquel s'organisent des réseaux de solidarité. Ainsi ces derniers contribuent à redéfinir le rôle de la coopérative dans le tissu social local et donnent tout son sens à la notion d'intérêt public qui légitime le processus d'expropriation.

 

Nous l'avons souligné la récupération des entreprises fonctionne comme un palliatif de l'état d'urgence sociale, la dilapidation de l'appareil de production ayant atteint les paroxysmes de l'absurdité et de l'illégitimité. En maintenant l'emploi, les coopératives assurent un maintien des revenus pour les ouvriers et leur famille.

 

Les difficultés auxquelles les travailleurs doivent faire face, ne se limitent pas aux rapports de force avec le patronat et les autorités ni à l'espace juridique. Le manque de capitaux, les difficultés voir même l'impossibilité d'accéder au crédit, le manque d'assistance technique et comptable, le déficit de formation dans les domaines de la commercialisation et du suivi qualité, les litiges liés aux obligations fiscales de la coopérative, constituent autant d'épreuves à surmonter.

Pour dépasser ces obstacles, relancer la production, rendre viable le projet coopératif, là encore, la capacité des travailleurs pour mobiliser des réseaux de solidarité est déterminante. De ce fait, ils sont amenés à développer des stratégies de survie qui impliquent souvent des fonctionnements en marge de la légalité. Cela se traduit par la vente et l'achat au noir, l'absence de registre comptable… Dans certains cas les assemblées populaires, d'autres coopératives ou bien des organisations politiques servent de support pour récolter des financements.

En émettant des bons contributifs, en constituant des fonds solidaires ou en organisant des initiatives de soutien, les travailleurs disposent d'un apport complémentaire de liquidités qui permet notamment l'achat des matières premières.

 

D'une manière générale, toutes les entreprises récupérées connaissent une baisse de leur productivité, qui n'est d'ailleurs pas nécessairement imputable à leur collectivisation dans la mesure où elles étaient déjà condamnées par la gestion capitaliste. En revanche, les difficultés que doivent surmonter les coopératives induisent des pratiques de production au jour le jour, c'est à dire, une sorte de "just in time" primitif, pour éviter l'accumulation de stocks et assurer la vente de toute la production. Il est évident que ces pratiques limitent la capacité d'accumulation permettant l'investissement productif des bénéfices, elles assurent néanmoins le versement d'un salaire de survie.

Néanmoins le développement de cette nouvelle économie sociale et solidaire ne doit pas nous faire perdre de vue sa nature fondamentalement contradictoire.

 

Certes, l'efficacité économique des coopératives ne saurait être évaluée à l'aune des critères d'un "capitalisme orthodoxe", mais celles-ci n'en sont pas moins soumises aux logiques de la valeur d'échange, du capital et de l'exploitation. En concurrence avec d'autres capitalistes dans le cadre d'une économie de marché, les coopératives sont contraintes à l'accumulation au même titre que n'importe quel propriétaire privé. Cependant la coopérative fait disparaître le support matériel de l’exploitation, c’est à dire la relation vente achat de la force de travail et dans certaines limites, les travailleurs sont responsables de l’utilisation de la valeur produite.

 

Les nouvelles coopératives présentent des caractéristiques significatives de la profondeur et de la radicalité du mouvement social argentin.

La décision de récupérer l’entreprise et de concevoir à partir de la pratique la nécessité d’une autogestion ouvrière en rupture avec les rapports sociaux du mode de production capitaliste constitue sans nulle doute le changement le plus saillant dans le comportement des ouvriers. A partir du moment où les travailleurs s’approprient l’entreprise, les revendications afférentes aux pertes de salaire, s’estompent au profit d’une remise en cause de la légitimité de la propriété des actifs productifs aux mains du patron ou des responsables juridiques de la faillite.

Ces processus de conscientisation témoignent d’une politisation qui s’impose dans la praxis et à partir de la praxis.

La dynamique des luttes pour la récupération des entreprises, dans le même temps qu’elles redéfinissent l’identité ouvrière de manière plus positive, celles-ci marquent une rupture radicale avec les processus d’atomisation caractéristiques du capitalisme post-fordiste.

 

SOCIALISER LES MOYENS DE PRODUCTION, ROMPRE AVEC LES PRATIQUES ALIENANTES, REINVENTER LES RELATIONS SOCIALES.

 

Au-delà des difficultés auxquelles se trouvent confrontées les nouvelles coopératives, la mise en pratique de nouvelles formes d’organisation économique et sociale représente pour les travailleurs la conquête la plus significative.

 

Voyons maintenant les principales caractéristiques de cette praxis ouvrière :

 

En premier lieu, le mode de gestion retenu par les ouvriers dans les nouvelles coopératives repose majoritairement sur les assemblées générales qui constituent l’instance privilégiée pour les prises de décisions.

Ainsi dans l’organisation générale du travail on remarque l’adoption de systèmes originaux qui se caractérisent par une horizontalisation des processus décisionnels.

Par exemple la formation de commissions thématiques qui traitent les différents problèmes tels que les aspects liés à la production, la vente … Autant de pratiques qui participent d’une « organisation politique du travail », permettent une démocratisation de l’entreprise en supplantant les relations de domination et de subordination par l’exercice d’un contrôle ascendant sur la gestion de la coopérative. Dans ce sens, les règles caractéristiques de la vielle forme d’encadrement et d’organisation du travail : Contrôle / supervision sont remplacées dans le procès de production et de gestion par le couple coordination / soutien.

 

Le processus d’appropriation de l’espace dans l’entreprise joue un rôle central dans le mouvement de démocratisation qui la traverse. On assiste à une redéfinition des rôles à l’intérieur de l’entreprise qui passe par une plus grande polyvalence et flexibilité dans l’exécution des tâches. Mais les rôles ne se cantonnent plus uniquement aux différentes fonctions du procès de travail, la journée de travail inclus des activités «militantes et politiques » nécessaires à la vie de la coopérative.

La redéfinition de l’utilisation des espaces s’articule logiquement avec les nouvelles formes d’organisation du travail. Ainsi les travailleurs éliminent les restrictions d’accès aux différents secteurs et attribuent des lieux spécifiques qui répondent aux nouvelles fonctions et pratiques sociales en vigueur dans la coopérative. Par exemple des espaces qui permettent le développement des liens et des échanges avec les partenaires de la coopérative, comme l’implantation de centres culturels ou l’installation de club de troque.

Cette ouverture sur la société, le quartier ou d’autres acteurs sociaux tels que les étudiants ou le monde artistique renforce les liens solidaires de même que la capacité de mobilisation contre les tentatives d’expulsion.

 

La nouvelle organisation du travail se traduit également par une redéfinition des mécanismes de rémunération. Notons que la rémunération s’était déjà considérablement dégradées avant la récupération de l’entreprise, pulvérisant la structure salariale traditionnelle avec la substitution des salaires par des bons ou leur paiement à la semaine ou à la journée.

Ces changements drastiques ont facilité l’adaptation aux nouvelles pratiques de rémunération mises en œuvre avec la collectivisation de l’entreprise : les travailleurs adoptent des retraits hebdomadaires dont les montants sont variables et parfois indexés aux résultats de la coopérative.

Dans ce nouveau contexte, la flexibilité des rémunérations correspond à un choix stratégique que les travailleurs assument pour assurer la viabilité du projet et préserver l’outil de travail.

La plupart des coopératives adoptent l’égalité des rémunérations sans distinction du poste de travail occupé. Cette option prévaut également dans les entreprises qui ne sont pas légalement constituées en coopérative ou qui ne se sont pas nécessairement favorable à un projet coopératif.

 

La redistribution égalitaire des bénéfices produit un nivellement des revenus des travailleurs. Dans le contexte coopératif la variabilité des mécanismes de rémunération n’est plus vécue comme une régression. En effet la lutte pour la récupération de l’entreprise s’accompagnant d’un déplacement des revendications, la problématique salariale se trouve reléguée à l’arrière plan, au profit d’une focalisation sur la propriété de l’outil de production et les différents aspects de l’autogestion ouvrière.

 

Les entreprises autogérées par les travailleurs introduisent incontestablement un autre rapport au travail et transforme la nature du rapport social dans le travail. Les coopératives ainsi formées deviennent des espaces de socialisation émancipateurs, où les pratiques de la démocratie directe marquent une rupture avec le modèle d’organisation capitaliste de l’entreprise qui se traduisait fondamentalement par des rapports de domination / aliénation.

 

APRES LES ENTREPRISES, C’EST L’ETAT QUE LES TRAVAILLEURS DEVRONT RECUPERER !

Le poids symbolique de la récupération des entreprises contient une double dimension, collective et individuelle.

Le résultat de ces luttes et l’impact que cela suppose sur la société dans son ensemble transcende l’individualité des travailleurs engagés dans le processus et marque l’émergence d’un nouveau sujet collectif. La sauvegarde de l’emploi a également un impact direct sur la subjectivité des travailleurs directement concernés, qui peuvent se reconnaître comme individus capables d’incarner ce processus et d’infléchir une réalité qui paraissait inéluctable.

 

L’expérience des entreprises récupérées ouvre des perspectives au-delà des frontières argentines. Parce qu’elle trace les contours d’une société plus juste et plus démocratique, parce qu’elle est intrinsèquement porteuse d’une solution de classe, elle peut contribuer, même dans des sociétés de capitalisme avancé, à réintroduire dans le débat syndical, la question de la possession des moyens de production et nous inviter à sortir des logiques de collaboration de classe et d’accompagnement des travailleurs dans la misère qui caractérise l’action des appareils syndicaux européens.

 

La récupération des entreprises ne s’inscrit pas dans le cadre d’une stratégie pré élaborée de lutte anticapitaliste. C’est bien plus une réaction des travailleurs qui ne voient plus aucune autre issue pour assurer leur survie et qui par ailleurs constitue une des formes singulières d’expression du mouvement social argentin.

 

La précarité légale et économique des coopératives pose in fine la question de l’Etat et de son rôle à l’égard des antagonismes sociaux. Il serait naïf d’éluder cette problématique qui participe pleinement de la mise en lumière des enjeux politiques du mouvement social argentin. Quel intérêt peut-il y avoir pour l’Etat d’une société capitaliste, donc «une société à intérêts économiques divergents », de laisser perdurer, de légitimer voir même de soutenir des pratiques qui bousculent les rapports du mode de production capitaliste ?

 

Dans l’agitation qui s’est emparée de la classe politique et des appareils d’Etat qui, tantôt soutiennent, accompagnent, encadrent ou répriment le mouvement social, Il convient de distinguer deux niveaux d’analyse complémentaires :

Ainsi peut être faut-il y voir un des effets de « l’autonomie relative»[1], spécifique de l’Etat d’une société capitaliste. Et sur un plan moins théorique, dans le contexte actuel, l’ensemble de la classe politique argentine est acculé par une grave crise de gouvernance comme conséquence de la débâcle économique et de la corruption des institutions. De ce point de vue il y a un véritable enjeu de pacification sociale face au mouvement social argentin, même si on constate une sorte de normalisation depuis l’élection à la présidence de la république du péroniste Nestor KIRCHNER.

 

La sauvegarde de la gouvernance, autrement dit de l’Etat capitaliste, de ses appareils d’Etat et des intérêts économiques des classes dominantes, se paie par des concessions à la marge, un cocktail de traitement social et de répression qui permet de gagner du temps tout en donnant l’illusion d’un virage à gauche mais sans jamais froisser les exigences du FMI et de la Banque Mondiale.

 

Enfin si le mouvement des entreprises autogérées par les travailleurs est paradigmatique du mouvement social argentin, il l’est également du point de vue des contradictions de la politique économique menée par le gouvernement argentin actuel.

 

 

 

 

Bibliographie :

 

M. SVAMPA / S. PEREYRA «Entre la ruta y el barrio / la experiencia de las organizaciones piqueteras ». Editorial Biblos, Buenos Aires 2003.

 

Revue « Cuadernos del Sur » n° 32, 33, contact mail :

cdsel@arnet.com.ar

 

Revue « Nuevo rumbo » novembre 2002, contact mail : nuevo_rumbo@yahoo.com.ar

 

H. PALOMINO « El movimiento de trabajadores de empresas recuperadas » Département des relations de travail / Faculté de Sciences Sociales – Université de Buenos Aires. Décembre 2002.

L. SAAVEDRA et S. CAPUTO « las empresas autogestionadas por los trabajadores / una nueva forma de organizacion economica y social ? » , in revue Observatorio Social n°11 décembre mars 2003.

Graciela DI MARCO « las asambleas / la politizacion de la sociedad civil » , in revue Observatorio Social n°11 décembre mars 2003.

Nicos POLANTZAS « Pouvoir politique et classes sociales », volume 2, éditions François Maspéro, Paris, 1980.

Georges LABICA et Gérard BENSUSSAN « Dictionnaire critique du marxisme », PUF Quadrige, 1999. 

Robert CASTEL « Les métamorphoses de la question sociale » Folio essais, 1995

 

Sur le web :

 

www.observatoriosocial.com.ar (ONG spécialisée dans l’étude des politiques sociales)

www.mnerweb.com.ar (site du Mouvement National des Entreprises Récupérées)

www.fabricasrecuperadas.org.ar (site du Mouvement National des Fabriques Récupérées )

www.impa-lafabrica.com.ar

www.obrerosdezanon.org

www.mundodeltrabajo.org.ar (ONG spécialisée dans l’étude des problématiques de l’emploi, version en anglais également)

www.mst.org.ar (site mouvement socialiste des travailleurs, organisation politique de la quatrième internationale)

www.po.org.ar (site du Partido Obrero, organisation politique de la quatrième internationale)

 

 

Voir aussi :

-       Solidarité avec Ruben « Pollo » Sobreno et les cheminots argentins (pétition internationale, décembre 2003)

-       Rencontre Debord / Altamira (décembre 2003)



[1] Nicos POULANTZAS « Pouvoir politique et classes sociales », volume 2, éditions François Maspéro, Paris, 1980.

A propos du concept d’autonomie relative de l’Etat Nicos POULANTZAS défini le rôle politique de l’Etat à l’égard des classes sociales en ces termes : «  A l’égard des classes dominées, la fonction de l’Etat capitaliste est d’empêcher leur organisation politique qui surmonterait leur isolement économique, en les maintenant dans cet isolement qui est en partie son propre effet. » […] « En revanche, à l’égard des classes dominantes, l’Etat capitaliste travaille en permanence à leur organisation politique, en annulant leur isolement économique qui est, ici aussi, son propre effet ainsi que celui de l’idéologique. »