N° 4 – mars 2004
Roger Paturaud
L'immigration malienne, est un sujet sensible Les maliens de France sont 42.000 en situation régulière, sur environ 80 000 vivant en France. Ils sont à la pointe de la lutte pour l'intégration des ouvriers sans papiers.
Avec le discours musclé en février dernier de Sarkozy, de plus en plus de clandestins ne croient plus en la régularisation et préfèrent se contenter de faux papiers ou d'un travail au noir.
La question sensible de l'immigration a tourné au dialogue de sourds, entre les deux présidents malien et français. Le premier, Chirac, a parlé de lutte contre l'immigration clandestine.
La question des immigrés dits clandestins pose un problème humanitaire que l’on ne peut résoudre par des expulsions. Le durcissement de la politique d'immigration de la France est très mal perçu au Mali, où les reconduites à la frontière manu militari sont des plus humiliantes et dégradantes.
Ces mesures, bien qu'assorties d'un système d’aide au retour (la France a doublé la prime de départ allouée aux immigrés maliens qui souhaitent rentrer chez eux ), l'an passé, seule une quarantaine de Maliens avait sollicité cette aide. La France espère, qu'avec une rallonge, passé de 3 600 euros ( 2,3 millions de F CFA ) à 7 000 euros ( 4,6 millions de F CFA ), inciter un plus grand nombre au retour. La nouveauté, est que cette subvention au départ est également valable pour les Maliens en situation irrégulière, estimés à 40 000, ou ceux ayant reçu un arrêté de reconduite à la frontière. Mais son octroi est soumis à la présentation d'un projet viable et utile pour le Mali.
Amadou Toumani Touré a insisté sur le fait que ses immigrés maliens en France sont une véritable "oeuvre sociale" ambulante et font office de premier bailleur de fonds du pays, avec 70 millions d'euros par an.
Les contradictions entre une politique d'immigration restrictive et les besoins de coopération sont de plus en plus criantes. Le montant de l’Aide publique au développement (APE) que la France accorde 11,6 million d'euros, alors que L'aide des Maliens "de France" s'élève à près de 42 milliards de F CFA et dépasse largement le montant de "l'aide au développement" que la France octroie à Bamako. Il faut admettre que la politique publique de coopération avec le Mali, est meilleure avec la contribution des Maliens de France en tant qu’acteurs de cette coopération.
associations de village
Leur apport économique, social et culturel est à prendre en compte en France comme au Mali pour valoriser leur statut d’immigrés, en contraste avec la représentation sociale négative dont ils sont l’objet actuellement en France.
L’accord de co-développement signé il y a cinq ans entre la France et le Mali n'est pas une solution pour le Mali car l'immigration est un vecteur de développement. Les 60 millions de francs français transférés chaque année pèsent plus lourd que le total des crédits internationaux de coopération. Les Maliens de France ont monté des associations de village chargées de récolter une partie de leurs salaires pour financer des projets sociaux. Entre le soutien direct à la famille et l'aide au développement un immigré malien peut ainsi verser jusqu'à un quart ou un tiers de son salaire à son pays. La région de Kayes, à la jonction du Sahel et du Sahara, dont provient la grande majorité de l'immigration malienne en France, reçoit beaucoup de la région parisienne, à forte immigration malienne.
Une solution : "Une plus grande flexibilité sur les visas, qui serait comme une aide indirecte au Mali, tout en répondant aux besoins économiques de la France". Une mesure plus adaptée que les sommes d'aides au retour volontaire actuellement proposées, d'autant qu'"une bonne partie des Maliens ne veut pas s'établir en France". Au départ, ils sont venus travailler pour des périodes de deux ou trois ans, puis ils rentraient chez eux. Mais avec l'apparition des cartes de séjour, ils ont commencé à s'établir pour ne pas risquer de perdre leurs droits. Bloqués loin des leurs, ils ont fait jouer le regroupement familial, leurs enfants sont nés en France, et ils se sont peu à peu établis, contre leur souhait. Chirac encore une fois ignore ce paradoxe : la lutte contre l'immigration génère l'enracinement et menace le développement.
suspendre la dette
Seul élément positif, Chirac s'est engagé à Niamey sur le déblocage par la France d'une aide de 10 millions d'euros pour un projet d'amélioration de la gestion des ressources hydrauliques du fleuve Niger, qui traverse neuf pays riverains. Mais d'autres chantiers nigériens jugés aussi urgents par les milieux progressistes et intellectuels de ces pays, comme l'échec scolaire (73 % des enfants du pays ne finissent pas le cycle primaire), l'analphabétisme (83 %) et la malnutrition (36 %), n'ont quasiment pas été abordés.
À Bamako, Chirac a fait un geste politique en suspendant pendant quatre ans la dette extérieure malienne.
Avec le versement d'une subvention d'ajustement de 11,6 millions d'euros, Chirac s'est aussi engagé sur un soutien actif à un plan régional "d'amélioration de la compétitivité des filières cotonnières" et à la définition "par l'Union européenne" d'une nouvelle approche ne créant pas de "distorsion des prix déstabilisatrice". Les agriculteurs maliens entendent bien faire du président français un avocat qui pourrait avoir un poids sur la scène internationale. Le Mali qui se place à la huitième place mondiale de la production de coton ne compte pas se laisser étouffer par des grands pays comme les Etats-Unis qui ont voulu ignorer les pays africains en visant une réduction des aides.
La coopération décentralisée ne doit donc pas être appréhendée comme une sorte de "plus" humanitaire marginal, mais contribuer au projet de coopération décentralisée, comme projet élaboré avec les populations elles-mêmes.
Elle doit comprendre le volet sanitaire, la construction des écoles, le développement économique. Le thème de l'eau rejoint celui du développement. Les populations maliennes et nigériennes attendent le soutien de Chirac sur le projet d'aménagement du fleuve Niger long de 4200 kilomètres et partagé par 9 pays. L'ensablement et la prolifération de la jacinthe d'eau nécessitent des travaux qui ne peuvent être réalisés en raison de manque de financement.
A la section unifiée de la France, l’espoir d’une régularisation massive a toujours cours. Tout comme celui de l’ouverture prochaine des frontières européennes à de nouveaux immigrants du fait du vieillissement de sa population. A l’instar de la circulation des biens et des marchandises, car nous sommes plus que des marchandises, nous les produisons et nous exigeons la libre circulation des personnes n
Voir aussi :
- La révolte des femmes de chambre (Militant, août 2002)
- L’immigration, un élément essentiel pour une stratégie de changement (Raymond Debord, 2001)