Conférence internationale à Donegal : un début prometteur

 

Samedi 24 et dimanche 25 octobre 2004 s’est tenue une importante conférence internationale à Donegal (Irlande). Etaient présents des groupes et invidus provenant de cinq pays : supporters du site Movements for socialism[1], anciens cadres dirigeants de la tendance Militant[2] et syndicalistes animant la revue Solidarity (Grande Bretagne), ex-membre du Scottish socialist party[3] (Ecosse), supporters de la revue Labors militant voice[4] (USA), membres et ex-membres du Socialist Party[5], membre du Labour Party[6] et du Congrès des syndicats[7], ex-membre du Workers party[8] (Irlande), membre de l’Association populaire d’entraide (France).

 

La particularité des présents, quelles que soient leurs origines et leur situation présente était d’être des militants chevronnés disposant généralement d’une longue expérience au sein du mouvement et ayant exercé les plus hautes responsabilités. Si la moyenne d’âge était relativement élevée, on notera la jeunesse d’une partie de la délégation américaine, par ailleurs composée d’éléments éminament prolétariens : une travailleuse sociale, un mécanicien, un charpentier, un marin au long cours.

 

La conférence visait à renouer les liens entre des militants partageant l’idée de la nécessité de construire une internationale des travailleurs.

 

Elle a abordé trois points principaux : 1° la situation politique internationale ; 2° la perspective de nouveaux partis indépendants ; 3° l’état de la conscience de classe et l’attitude des révolutionnaires vis-à-vis des masses.

 

Le présent compte-rendu, très sommaire, sera complêté ultérieurement en fonction des documents équivalents reçus d’autres participants. Il comprend un résumé des interventions du participant français sur les différents points.

 

1°) La situation internationale

 

L’intitulé était sans doute beaucoup trop vaste pour une discussion approfondie. Le rapporteur n’a pas hésité à questionner l’avenir du capitalisme, celui-ci semblant dans une phase ascendante. Les intervenants ont approuvé cette manière franche et non-dogmatique de poser les problèmes, loin de tout déterminisme. Force à été de constater le dynamisme du capitalisme et l’agressivité des USA, principale puissance. Certains ont souligné les difficultés immenses que le tarissement de certaines ressources naturelles, à commencer par le pétrole, vont provoquer dans les 10 ou 20 ans à venir. A également été évoqués la caractérisation de l’évolution actuelle de la Chine, son degré d’intégration dans le marché capitaliste et ses perspectives comme grande puissance potentiellement concurrente des USA. Parallèlement s’est développé un débat méthodologique sur la portée des analyses et des pronostics et des échanges sur la montée du fondamentalisme islamique.

 

Intervention de R. Debord (Association populaire d’entraide) sur le point 1 

« L’insistance sur les « perspectives » est une préoccupation très liée à la tradition de la tendance Militant et j’ai toujours eu un peu de mal avec çà. J’entends bien l’intérêt qu’il y a à essayer d’envisager les possibles développements socio-économiques, mais il me semble en tout état de cause qu’il faut se garder de conclusions tactiques trop rapides sur cette base. Je voudrais à ce sujet attirer votre attention sur les réflexions issues de l’école de la régulation et selon lesquelles nous serions dans une phase où le mode de régulation du capitalisme est en train de changer, ayant abandonné le mode « fordiste » (grande concentrations ouvrières) auquel était relié l’Etat providence pour aller vers la définition d’un nouveau mode de régulation. Quelques mots aussi sur la montée du fondamentalisme islamique, évoquée par plusieurs personnes. Avant les attentats du 11 septembre, le courant dominant parmi les islamologues français considérait que l’Islam politique était en recul ou au moins en voie d’intégration dans le jeu politique traditionnel. Ces thèses mériteraient d’être revérifiées aujourd’hui mais l’activisme d’Al Quaeda ou du Hamas n’implique pas nécessairement un mouvement de fond dans les populations. »

 

2°) Les perspectives de développement de nouveaux partis des travailleurs

 

Cette discussion a été introduite par des militants irlandais participant à la campagne unitaire contre la « bin tax »[9] et souhaitant regrouper de manière permanente les militants ouvriers les plus combattifs. Il est en particulier envisagé d’engager une campagne de propagande pour un nouveau parti des travailleurs, en rupture avec le Parti travailliste. Cette problématique est très présente chez les camarades britanniques qui sont fortement influencés par l’expérience du Scottish Socialist Party (SSP, Parti socialiste Ecossais) qui a été fondé par divers petits groupes de gauche autour de figures locales comme Tommy Sheridan[10] et qui a obtenu 6 députés au Parlement régional. En Grande Bretagne, certains camarades espèrent que la désaffiliation de plusieurs syndicats du Parti travailliste permettrait d’aller dans ce sens. D’assez fortes réserves ont été émises par plusieures personnes toujours favorables au combat au sein des partis traditionnels, en particulier travaillistes.

 

Intervention de R. Debord (Association populaire d’entraide) sur le point 2 

«  Pour ce qui me concerne, j’ai de sérieux doutes sur l’avenir de « nouveaux partis ouvriers » ou plus exactement je souhaiterais préciser quelque peu les choses. De nouveaux partis de masse basés sur les syndicats et les organisations communautaires ont récemment émergé dans des pays comme les Philippines[11], la Corée du Sud[12] ou Hong Kong[13]. C’est naturellement un phénomène positif et j’ai pour ma part le plus grand respect pour les militants philippins[14]. Par contre j’ai de sérieux doutes sur l’avenir de nouveaux partis qui seraient la résultante de l’union des forces d’extrême-gauche. Je voudrais à ce sujet vous faire part de l’expérience française. Car si les camarades irlandais ou britanniques connaissent le début du film[15], j’ai malheureusement l’impression que nous en connaissons la fin. L’extrême-gauche française a réussi entre 1995 et 2001 une percée électorale historique, ses candidats recevant 10 % des voix à l’élection présidentielle, ce qui représente environ trois millions d’électeurs. Ce capital, accumulé en réaction à la politique de Jospin, a été totalement dilapidé et aux dernières élections régionales et européennes les gens se sont à nouveau tournés vers les socialistes qui ont reçu 30 % des voix, l’alliance LO-LCR retrouvant son score de 1979 ! Je crois donc qu’il ne faut pas trop se faire d’illusions dans l’unité des petits groupes mais se tourner vers les organisations de masse. C’est là que peut éventuellement résider l’avenir pour de nouveaux partis, comme le montre l’état de quasi scission du SPD allemand en ce moment, confronté à une vague de contestation sociale ».

 

3°) L’état de la conscience de classe des travailleurs

 

Le dernier point à l’ordre du jour a été introduit par un militant issu de la tradition communiste « stalinienne ». Il a abordé les causes et les effets du recul de la conscience de classe au niveau international et plaidé pour une re-construction de celle-ci à partir de la base. Dans le même temps le camarade a assez fermement critiqué les errements anti-démocratiques des forces se voulant « communistes » ou « révolutionnaires » et pour une remise à plat des méthodes d’organisation. L’ensemble des interventions sont allées dans le même sens.

 

Intervention de R. Debord (Association populaire d’entraide) sur le point 3 

« La question du rôle des révolutionnaires en relation à la conscience de classe est pour nous un point fondamental. C’est une des principales raison qui nous a conduit à tourner le dos au gros de l’extrême-gauche il y a une dizaine d’années maintenant. Pour résumer les choses – en forçant le trait – nos conceptions quant aux relations entre le parti et la classe sont assez proches de celles exprimées jadis par Rosa Luxembourg. Nous avons écrit énormément sur la question de la conscience de classe, sur l’enquête ouvrière, etc (malheureusement en français !). Je suis en total agrément avec le rapporteur quand il disait que nous devions « apprendre des gens ». Cette idée est très présente chez de nombreux théoriciens latino-américains comme Paolo Freire qui sont une grande source d’inspiration pour nous. En relation avec notre débat d’hier j’ajouterais qu’ils sont à l’origine de grands partis de masse comme le Parti des travailleurs du Brésil. Dans le même registre, nous sommes ouverts à toutes sortes de réflexions, y compris venant de gens qui ne sont pas socialistes comme le celèbre organisateur communautaire américain Saül Alinsky. Pour nous apprendre des gens c’est aussi partir du point de vue que les gens pensent et que c’est à partir de leur pensée qu’il est possible de dégager des possibles. C’est ce que nous essayons de faire quand nous avançons des slogans comme « notre vie est ici » en relation à la lutte des sans-papiers ou quand nous réhabilitons le mot « ouvrier » dont vous savez qu’il a une connotation forte en français et en espagnol, l’anglais ne connaissant que le terme général de « travailleur ». Les méthodes que cherchons à développer valent naturellement de la même manière sur le plan interne. Nous avons un bulletin libre où chacun s’exprime en son nom. Nous avons un site internet ouvert à des contributions extérieures. Nous ne cloturons pas de manière précipitée les débats internes (par exemple sur la laïcité ou sur le slogan d’ouverture des frontières) et enfin nous définissons nos règles de fonctionnement en fonction des besoins réels. »

 

L’ensemble des participants a été enthousiasmé par la tonalité comme le contenu de la réunion. Ceci n’allait pas de soi compte-tenu de l’appartenance à différentes organisations, aux divergences et aux oppositions personnelles ayant pu exister entre certaines personnes dans le passé. Chacun à semblé considérer que le résultat valait la peine de poursuivre tous ensemble et d’élargir le nombre comme la provenance des gens investis. Pour les initiateurs de la réunion, la perspective est clairement d’établir une sensibilité internationale. Celle-ci n’a reçu aucune opposition même si tous les participants souhaitent éviter toute auto-proclamation sectaire et se donner le temps d’appronfondir les débats.

 

Il a été décidé qu’une prochaine réunion aurait lieu au printemps, à nouveau en Irlande. Sa base de convocation est la suivante : 1° une claire volonté de militer au sein de la classe travailleuse ; 2° être prêt à aborder sans tabou toutes les erreurs du passé. Ceux qui, invidus ou groupes, acceptent cette base, sont invités à rejoindre le processus en cours et à se manifester en adressant un message à : militant@le-militant.org.

 

 

 

 


[1] http://www.movementsforsocialism.com/

[2] http://www.le-militant.org/faq/militantlabour.htm

[3] http://www.scottishsocialistparty.org/

[4] http://www.laborsmilitantvoice.com/

[5] http://www.socialistparty.net/

[6] http://www.labour.ie/

[7] http://www.ictu.ie/

[8] http://www.workers-party.org/

[9] Il s’agit d’une campagne de désobéïssance civile à propos du paiement d’une taxe sur les ordures ménagères. Certains camarades ont été emprisonnés pour cela.

[10] Ancien membre de la tendance Militant et leader de la grande lutte contre la Poll Tax de Thatcher, dont l’épicentre était l’Ecosse. Emprisonné, Tommy Sheridan avait été élu conseiller municipal.

[11] http://www.manggagawa.cjb.net/

[12] http://www.pangari.net/

[13] http://www.geocities.com/the_trotskyist/pm.htm

[14] http://www.geocities.com/manggagawa2001/popoyworks.htm

[15] L’Irlande est dirigée par un gouvernement de droite soutenu par les travaillistes. Concernant la Grande Bretagne on ne présente plus Blair et son « New Labour ».

 

 

Voir aussi :

- Contribution au débat international