Un tmoignage sur le
vote non au rfrendum franais sur la constitution europenne
Raymond Debord
16/07/2005
Eh
bien chers camarades, je voudrais commencer par vous prsenter mes excuses Je
vous prsente mes excuses parce que je sais que je madresse un parterre dՎminent
syndicalistes et que je dois vous faire un aveu : mes cotisations
syndicales ne sont pas jour (rires). Je parlerais donc en tant quun des initiateurs de lappel Non
Chirac, non la Constitution europenne lanc par des groupes gravitant
dans lorbite du Parti communiste et surtout du Parti socialiste. La figure la
plus connue de ses signataires est Marc Dolez, dput du PS et secrtaire de la
fdration du nord de ce parti. Le but de la dmarche que nous avons impulse tait
de tenter dexprimer consciemment le mouvement inconscient des masses en menant
une campagne pour le non liant le refus de la constitution et lexigence
den finir avec Chirac et le rgime.
Votre
tract dappel la runion de ce jour a trs correctement point les grands lments
danalyse retenir du non franais : le fait que ce soit un
vote populaire et en particulier un vote ouvrier ; le fait que ce soit un
vote jeune ; le fait que ce soit un vote de gauche, le non
ayant t majoritaire mme chez les sympathisants des Verts et du PS, partis
soutenant le oui .
Les
principales raisons invoques par les lecteurs taient les suivantes :
permettre de rengocier le trait, refuser une Europe trop librale et exprimer
un ras lbol gnral par rapport la situation politique et sociale.
Madressant
des syndicalistes, je dois vous prciser que si le non a t
majoritaire chez les ouvriers et les employs ce nՎtait certainement pas grce
aux organisations syndicales Comme vous le savez, nous avons en France plthore
dorganisations, aussi faibles que nombreuses. Les principales sont les confdrations
CGT, CFDT, FO auxquelles on peut ajouter la FSU dans lՎducation nationale et
les syndicats SUD. Nos trois confdrations sont membres de la CES (confdration
europenne des syndicats) qui a apport son soutien au projet de trait
constitutionnel.
Rsumons
maintenant la position de chaque organisation. La CFDT a fait campagne pour le oui .
FO sest prononce contre le trait mais a refus de donner une consigne de
vote au nom de la soi-disant indpendance syndicale . La FSU sest
prononce contre le trait mais na pas donn de consigne de vote car il aura
fallu runir 75 % des voix dans les instances de direction, ce qui na pas t
le cas. Le Groupe des 10 dont font partie les syndicats SUD sest
prononc contre le trait mais na pas donn de consigne de vote en raison du
veto du syndicat des journalistes
En
ce qui concerne la CGT, les choses se sont passes en deux temps. Tout dabord
la direction a refus de prendre position au prtexte quil fallait laisser
du temps au dbat . En ralit, une partie dentre elle tait pour ne pas
prendre position du tout et une autre compose de membres de lentourage de
Bernard Thibault, le secrtaire confdral, militait pour le oui
travers diverses tribunes libres dans la presse. Ensuite, un
basculement sest produit lors du Comit confdral national (la direction
large incluant les responsables de fdrations et de dpartements) du 3 fvrier.
Au dtour dune rsolution a t soumis un amendement stipulant que le
CCN se prononce pour le rejet du trait constitutionnel . Celui-ci a
reu 74 votes pour, 34 contre et 4 abstentions.
Il
sagissait dun vnement doublement important : dune part compte-tenu du
poids de la CGT dans le monde du travail et dautre part parce quil rompait
avec lunanimisme traditionnel de la direction. Cet amendement et ce vote ont
exprim un puissant mouvement la base incarn dans une rvolte des
bureaucrates intermdiaires au niveau des fdrations professionnelles et des
organisations dpartementales.
Sa
porte pratique est toutefois nuancer dans la mesure o aucune campagne
nationale na t impulse, le feu vert tant seulement donn aux
organismes de branches ou locaux pour mener campagne sils le souhaitaient.
La
bataille pour le vote non a donc t principalement mene par des
comits ad-hoc, crs sur la base dun appel de 200 personnalits linitiative
de la Fondation Copernic, un think-thank anti-libral proche du PCF et de la LCR.
Ce
processus a t renforc par lengagement de ces organisations, mais aussi
celui de dissidents des Verts et du leader paysan Jos Bov. Sy ajoutent lentre
en campagne des degrs divers de responsables socialistes comme Laurent
Fabius, Henri Emmanuelli ou Jean-Luc Mlenchon et enfin celui de lassociation
ATTAC qui donnait une consigne de vote pour la premire fois dans son histoire.
De
fait toutes les initiatives se sont croises et additionnes. Tout le monde tait
invit prendre la parole aux meetings des autres ; le PCF a abandonn
une partie de son temps dantenne la tlvision la LCR et la gauche du PS ;
Fabius a accord pour la premire fois une interview lHumanit, etc.
Ceci
tant dit, voyons maintenant quel tait le contenu de la campagne unitaire au
del de lappel au vote non . En fait celui-ci tait donn trs
clairement ds la premire phrase de lappel des 200 personnalits. Je cite :
Face la mondialisation librale et aux firmes transnationales, nous
avons besoin dEurope .
Comment lire cette phrase autrement que comme une acceptation du cadre de lUnion
europenne telle quelle existe ? Comment ne pas voir ici largument
classique sur le rle de lEurope comme contrepoids face aux USA, au Japon etc ?
Nous avons l une orientation implicitement protectionniste qui est finalement
trs proche de celle de la direction du Parti socialiste dont laffiche de
campagne disait lEurope sociale a besoin dune constitution . La divergence ne porte que sur lapprciation
du cadre institutionnel propos et lapprciation du contenu du trait.
Les
comits construits sur cette base taient limage de la gauche franaise :
principalement composs de cadres et de salaris de la fonction publique.
Sociologiquement, ils taient en dcalage avec les principaux groupes sociaux
ayant vot non : les ouvriers, les travailleurs du secteur
priv, les jeunes des quartiers populaires.
Aujourdhui,
ils sont agits par un dbat sur leur avenir. Certaines forces souhaitent les
maintenir comme groupes de pression sur la question europenne ; dautres
en faire un cadre permanent dunit daction et de dbat ; dautres enfin
lembryon dune nouvelle force politique. En ce qui me concerne, je ne
donnerais pas cher de leur avenir dans la mesure o leur objectif est rempli et
o les partis politiques commencent se diviser dans la perspective de lՎlection
prsidentielle de 2007.
La
situation actuelle est marque par la crise du rgime et lexplosion des
rivalits et des ambitions droite. Paralllement, elle est marque par une
radicalisation progressive dont le vote non majoritaire vient dՐtre
une expression.
En
ce qui concerne les luttes sociales, elles prsentent un aspect contrast. Nous
avons dune part une forte pousse en 2005 avec les mouvements dans la fonction
publique en dfense de la semaine de 35h. Et surtout nous avons eu un
extraordinaire mouvement lycen qui tmoigne de lampleur des processus molculaires
luvre dans les couches les plus profondes du peuple. Mais dans le mme
temps nous avons une grande faiblesse des luttes dans le secteur priv, avec
une baisse continue depuis 2001. Cest une question essentielle pour moi, qui
surdtermine le tout si lon se place dans une perspective proltarienne. Si lon
observe les choses avec un peu de recul, le mouvement gnral est nanmoins
la combativit. Depuis la grande grve des transports de 1995, la part des
salaires dans la valeur ajoute connat une remonte rgulire, ce qui est un
indicateur important.
Ces
processus connaissent naturellement une rfraction politique quon a pu
observer tant sur le plan des rsultats lectoraux que de la vie des partis.
Pour commencer il faut signaler que la gauche a gagn les lections rgionales
et cantonales, puis quelle a gagn les lections europennes et maintenant quune
majorit populaire sest exprime pour le non au projet de trait
constitutionnel. Ensuite il y a la crise du Parti socialiste et les enjeux
fondamentaux de son congrs qui aura lieu en novembre 2005.
Je
dirais que pour avoir une bonne apprciation de lensemble de ce mouvement, il
convient den comprendre les limites dans lՎtape actuelle. Pour moi elles rsident
dans labsence dune expression autonome du proltariat. La conscience
politique de toutes les couches populaires est aujourdhui limite ce que
nous nommons le citoyennisme cest dire une forme de dmocratisme
radical.
Il
en rsulte deux enjeux essentiels. Le premier est laffirmation dun ple classiste
dans la gauche. Le second est laffirmation dun courant proltarien
dans les syndicats. Cest dans ce sens que je salue votre initiative de crer
un Forum en Irlande, exemple qui gagnerait tre suivi.