CAMPAGNE ELECTORALE SUR FOND DE
REPRESSION
Par Raymond DEBORD
Marrakech. 28 aot 2007.
Spots
lectoraux la tlvision, diffusion de tracts dans les rues : la
campagne lectorale pour les lections lgislatives du 27 septembre bat son
plein. Quant aux plages estivales, elles sont parcourues par des
Ç caravanes de la citoyennet È incitant au vote. Si aucun parti
nĠest donn favori, lĠenjeu officiel est lĠtablissement du rapport de forces
entre la gauche[1], les
islamistes[2]
et un Ç centre È dispos sĠallier avec les uns ou les autres en
fonction des rsultats. Lors des lections prcdentes le pouvoir avoir exerc
des pressions sur le PJD pour quĠil ne se prsente que dans la moiti des
circonscriptions, mais il avait rafl la quasi-totalit des siges concerns.
En sera t-il de mme une plus large chelle encore ? Le consensus rgne
dans les mdia o on se flicite des progrs raliss en terme de
dmocratisation du pays et o on annonce un grand intrt pour la campagne,
visible en particulier par lĠaugmentation spectaculaire du tirage de la
presse : plus 50 % pour les journaux arabophones et plus 30 % pour les
journaux francophones[3].
Se
cachant derrire cet enthousiasme lectoral, le pouvoir a dcid de donner un
srieux tour de vis aux liberts publiques. Depuis le 1er mai 2007,
neuf militants syndicaux et des droits de lĠhomme membres de la Voie
Dmocratique[4] ont t
condamns des peines de prison ferme pour Ç atteinte au sacr È. En
lĠoccurrence le Ç sacr È serait la monarchie contre laquelle auraient
t profrs des slogans hostiles durant les manifestations de la journe de
lutte des travailleurs. De toute vidence, cette notion de Ç sacr È
sĠlargit mesure que se multiplient les attaques directes contre le droit de
manifester mais aussi la libert de la presse. Alors que le pouvoir prtend
avoir tourn la page des Ç annes de plomb È[5],
la ralit dment chaque jour davantage le discours officiel.
CĠest
dans ce contexte bien particulier que la Voie Dmocratique a dcid dĠappeler
au boycott des lections. Une consigne trs ferme a t donne dans ce sens,
mais les modalits dĠapplication laisses lĠapprciation des organismes de
bases. Les militants qui le souhaitent ont galement la possibilit de
sĠinvestir dans les associations contrlant la rgularit du scrutin[6].
Ahmed[7],
militant Ç marxiste-lniniste È est inquiet : Ç nous nĠavons pas les moyens de nous
confronter au Ç makhzen È[8]
et nous sommes isols, y compris au sein de la gauche È. La tactique lectorale a provoqu une profonde
rupture au sein de la gauche radicale marocaine, unie jusquĠici au sein du
Rassemblement de la Gauche Dmocratique[9].
Toutes les composantes ont en effet dcid de se prsenter aux lections
lgislatives, lĠexception de la Voie Dmocratique.
La
situation est paradoxale car le peuple a une absence totale de confiance dans
la classe politique, celle-ci tant foncirement compose par arrivistes. Et
encore faut-il comprendre dans ce terme non seulement comme la volont
dĠoccuper des postes institutionnels mais aussi souvent dĠobtenir des bnfices
personnels au sens strict du terme. Sur le plan du programme des partis,
ceux-ci sont strictement interchangeables et tous en conformit avec celui
dict par les autorits.
Un
lment important pour comprendre la stagnation de la situation est
lĠimplication directe et croissante du roi et de son entourage dans le champs
conomique. Ceci perturbe fortement la concurrence et vient pour le moins
contrecarrer le discours officiel emprunt de libralisme.
Dans
lĠtat actuel des choses, le vrai support de la Voie Dmocratique est la
socit civile, principalement via le combat pour lĠlargissement du champs des
liberts publiques et lĠimplication dans des structures comme lĠAssociation
marocaine des droits de lĠhomme (AMDH).
Un
des enjeux fondamentaux pour les rvolutionnaires marocains dans les mois et
les annes qui viennent sera Ç de briser les murs qui les isolent du
peuple È, comme lĠnonce Ahmed.
Historiquement, la gauche radicale marocaine est largement compose dĠenseignants
et de membres des professions librales[10].
Les tentatives de bloc de la gauche ayant chou, les rvolutionnaires vont
devoir utiliser tout leur esprit cratif pour travailler directement avec le
peuple. Pour cela, ils pourront sĠappuyer sur les lments existant dans leur
programme concernant lĠautodfense populaire, les cellules de quartier, etc.
Reste maintenant donner vie ces structures.
Quant
aux points dĠappui pour engager des luttes ils ne manquent malheureusement pas,
quĠil sĠagisse de la situation des ouvriers industriels ou agricoles ou de
questions vitales comme la hausse des prix. A Marrakech, les gens font face aux
succdans de la misre (drogue, pdotourismeÉ) ou lĠexpulsion des rsidents
du centre vers des villes priphriques. Plusieurs dizaines de militants
animent les associations et structures de rsistance, ainsi que lĠ association
culturelle de jeunes Ç Abaade È[11].
La
Voie Dmocratique a annonc un sit-in incitant au boycott des lections le 1er
septembre Rabat, devant le parlement. Ce sera un premier test.

Militantes du PJD Marrakech (photo R. D.)
[1] La Ç koutla È, alliance entre les trois
formations parlementaires animant le gouvernement sortant : USFP (Union
socialiste des forces populaires, socialiste), le PPS (Parti du progrs et du
socialisme, ex-communiste) et Istiqlal (Parti de lĠIndpendance, nationaliste)
[2] PJD (Parti de la justice et du dveloppement), parti
Ç modr È contrl par la monarchie, comparable lĠAKP turc.
[3] La plus forte vente de la presse quotidienne
arabophone est dĠenviron 200 000 exemplaires. Le Maroc est un pays o une large
fraction de la population demeure analphabte. LĠenseignement est en arabe
jusquĠau bac, puis en franais lĠuniversit.
[4] Annahj Addimocrati, formation lgale ayant succd au
mythique mouvement maoste des annes 1970 Il Al Aman (Ç En Avant È)
[5] Rgne du roi Hassan II, marques par dĠpouvantables
exactions contre tous les opposants, rels ou supposs.
[6] Les scrutins marocains sont traditionnellement marqus
par des fraudes, de lĠachat de voix, des pressions claniques sur les lecteurs,
etc.
[7] Le prnom a t chang
[8] al-Makhzen dsignait autrefois au Maroc l'appareil tatique. Le terme est toujours utilis
pour dsigner les aspects les plus traditionnels du fonctionnement de l'tat au
Maroc.
[9] Parti socialiste unifi (ex-maostes et dissidents
socialistes), Parti de lĠavant-garde dmocratique socialiste (dissidents
socialistes), Gauche Ittihadie (dissidents socialistes proches des milieux
syndicaux) et Voie Dmocratique.
[10] La gauche parlementaire recrute quant elle dans
lĠlite de la socit, y compris le patronat.
[11] Ç Dimensions È