Militant n°3 – novembre 2003

L'état de la Palestine

Marie-Lise Mullen

Jeudi 9 octobre : un kamikaze se fait exploser à un point de contrôle de l’armée israélienne près de Tulkarem, blessant trois soldats ; vendredi 10 octobre : cinq Palestiniens sont tués -dont un enfant de 12 ans- et vingt autres blessés lors d’une incursion de l’armée israélienne dans le camp de réfugiés de Rafah…

  Chaque jour les médias nous apportent les images terribles d’une guerre toujours ouverte entre Israël et les Palestiniens et, chaque jour, ces mêmes médias lancent de nouvelles polémiques sur le meilleur moyen d’enrayer la violence au Proche-Orient…

Pourtant la situation de la Palestine n’a jamais semblé aussi désespérée.

Installés sous la pression Occidentale  -qui se targue d’apporter la Démocratie aux peuples comme, en d’autres temps, et avec des effets aussi dévastateurs, la Civilisation - Mahmoud Abbas, premier ministre du gouvernement palestinien, a jeté l’éponge. Son successeur, Ahmed Qoreï, n’en est pas loin. On ne peut gouverner un Etat aussi peu souverain !

En dernier lieu, les menaces d’expulsion, puis de mort, proférées par les dirigeants d’Israël à l’encontre du chef de l’Autorité Palestinienne, Yasser Arafat, qui s’est pourtant plié à toutes les négociations et qui demeure avec son parti, le Fatah, le symbole d’une histoire et d’un combat pour le droit1, semblent démontrer qu’il n’y a plus de négociation possible avec Israël et rejettent tout accord de paix dans les limbes.

            Les manifestations internationales du 27 septembre, qui commémoraient l’entrée de l’Intifada dans sa quatrième année, n’ont pas eu la mobilisation attendue. Celle de Paris, réclamant justice pour tout le Proche Orient, liait avec raison le sort du peuple irakien et celui du peuple palestinien. Très impressionnante, avec son mur humain dénonçant la prison qu’Israël veut construire autour des Palestiniens, elle rassembla un large éventail d’organisations  mais peu de militants. Même si les Comités Palestine partout en France continuent de lutter et de lancer des initiatives2, le soutien international à la cause des Palestiniens ne paraît pas assez puissant pour influer sur le cours de l’histoire.

Sans justice, pas de paix

            Quand le 28 septembre 2000, Ariel Sharon, chef du Likoud -parti politique israélien de droite- se rend sur l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, cette provocation déclenche la  deuxième Intifada contre les sionistes. Contrairement à la première Intifada, qui éclata en décembre 87, réel soulèvement du peuple, massif et auto-organisé - aussi appelée « la révolution des pierres »- cette offensive palestinienne se déroule dans les conditions d’un rapport de forces extrêmement défavorable. La révolte populaire a vite cédé la place à des actions armées, impliquant un nombre limité de miliciens, puis à des attaques suicides qui ne concernent plus que quelques fanatiques désespérés. L’immense majorité de la population se contente de subir la misère qu’apporte l’état de guerre et la répression féroce d’Israël.

            Le bilan de cette deuxième Intifada  est catastrophique : 3500 morts -75 % de Palestiniens-, plus de 25000 blessés -même proportion de Palestiniens- , des milliers de prisonniers -Palestiniens s’entend-  des maisons détruites par centaines, des familles ne pouvant plus se rejoindre, des paysans coupés de leur champs,  des champs dévastés, des arbres fruitiers arrachés…

La situation économique palestinienne est proche de l’effondrement : le taux de chômage dépasse les 30 %, la majorité des ménages a vu ses revenus divisés par deux entre 1999 et fin 2002 et, aujourd’hui, plus de la moitié des Palestiniens vivent au-dessous du seuil de pauvreté.

Bien qu’incomparablement mieux lotie, la situation économique d’Israël commence à accuser le coup de ce conflit. En septembre 2003, le gouvernement a adopté un budget d’austérité en baisse de 2,5 milliards d’euros qui taille drastiquement dans les allocations chômage -alors que le taux des chômeurs atteint les 11%- et familiales et impose des coupes claires à tous les ministères, particulièrement ceux de la santé et de l’éducation. Sacrifiés sur l’autel de la défense, de la colonisation et de la construction du mur, les Israéliens les plus pauvres -1 famille sur 5 ne mange pas à sa faim- commencent à s’organiser -par exemple sous forme de « camping des chômeurs » installés dans les beaux quartiers- et à interpeller la gauche israélienne. Car cette politique, camouflée sous l’effort de guerre, est avant tout une politique de droite dure.

            Mais la détresse humaine, en Israël pas plus qu’en Palestine,  ne semble être en mesure d’infléchir le gouvernement, qui poursuit sa politique coloniale, hors la loi, et se moque résolument de tout accord de paix.

Après l’échec de la mise en œuvre des accords d’Oslo  (qui mirent fin officiellement à la première Intifada en septembre 1993), celui des négociations de Camp David (en juillet 2000), c’est au tour de « la feuille de route » de devenir lettre morte. Etablie en juin 2002, à l’instigation de Georges Bush junior et  sous les auspices du  Quatuor -oui, oui, c’est eux-mêmes qui se sont désignés ainsi ! : les Etats-Unis, l’Union Européenne, l’Organisation des Nations-Unies et la Russie - elle se destinait à « un règlement définitif et général du conflit israélo-palestinien d’ici à 2005 ». On nous annonce ce mercredi 15 octobre un nouveau plan de paix, « de Genève » cette fois, au terme de nouvelles « négociations secrètes »…

            A courir  après le mirage d’un partage équitable, toutes les bonnes -et moins bonnes- volontés se sont cassées les dents. C’est peut-être le partage même, en deux nations plus ou moins souveraines selon le rapport de force, qui doit être remis en cause. Décidé par l’ONU en 1947, cette vision nationaliste a divisé les peuples : d’un côté Israël, menacé par la colère arabe, qui ne peut survivre sans en appeler aux puissances occidentales impérialistes ; de l’autre des régimes arabes réactionnaires qui se servent  de « la guerre sainte pour libérer  la Palestine » comme soupape pour museler leur population.

Quel avenir pour la Palestine ?

            Tant qu’il existera des Palestiniens assez désespérés pour s’offrir en martyre à leur cause, la sécurité des Israéliens ne pourra être assurée. Aucun mur ne saurait les protéger. A moins d’éradiquer complètement son peuplement et son identité, la Palestine vivra, c'est-à-dire résistera.

Tant que l’on mettra en avant, là-bas au Proche-Orient aussi bien qu’ici, parmi les intellectuels et les militants français, la seule cause ethnique, sans prendre en compte les enjeux économiques internationaux de ce conflit, on ne pourra ni comprendre la situation du Proche-Orient, ni en envisager une issue.

De gré ou de force, Israël est devenue au Proche-Orient « le chien de garde de l’impérialisme occidental ».  La guerre en Irak est une autre sanglante tentative de cette ingérence. En exacerbant l’intégrisme juif aussi bien qu’islamique, elle n’offre  d’autre issue au peuple Palestinien que la défaite. La gauche israélienne, qui a démontré en d’autres temps sa lucidité3,  est happée par le discours sécuritaire. La jeunesse Palestinienne, à l’instar de toute la population arabe, est menacée par les forces islamiques réactionnaires   

            Un seul état pour deux nations ? Une seule nation laïque et démocratique pour la terre de Palestine ? C’est la lutte de tous les travailleurs arabes du Proche-Orient pour mettre en place des gouvernements respectueux du droit des peuples qui pourra apporter une réponse n

 

1  Praxis Printemps 2003

2 Voir site web de la coordination Ile de France des comités Palestine http://palestineidf.lautre.net/

3 Cf La nature de classe d’Israël Moshe Machover et Akiva Orr (1969, reproduit dans Socialisme International Automne 2002)