Le pire dans cette affaire, ce sont les interrogations de la presse bien-pensante : comment se fait-il qu'il y ait de telles révélations, n'est-ce pas cruel, etc. Mais la même presse bien-pensante a pourtant fait ce qu'il fallait pour que la réputation du bonhomme, une fois que le Canard avait dit ce qu'il y avait à en dire, soit définitivement faite.
Pour nous, elle n'était pas à faire : une famille de cathos intégristes fort riches, politiciens bourgeois propulsés par Chirac, d'un genre particulièrement réactionnaire. Mais Gaymard n'a pas été aidé... par lui-même. La manière dont il s'est enfoncé, par son numéro obscène de pôvre fils de cordonnier, qui ne loue aucun appartement et n'est vraiment pas un grand bourgeois, a à son tour suscité les interrogations de la presse bien-pensante : comment se fait-il qu'il n'ait pas été coaché comme il convient par ses conseillers en com' ?
Bref, pour la presse bien-pensante, ce qu'il y a de scandaleux dans cette histoire, c'est surtout qu'ait été révélé l'emploi de l'argent public et que Gaymard ait mal géré son plan média. Le successeur, Thierry Breton, est un aventurier de la finance : au chrétien de l'immobilier succède un représentant d'une autre variante du même monde, de la même classe. A ces deux énigmes, celle des fuites et celle de la "faute de com", s'en ajoute donc une troisième : pourquoi la même presse bien-pensante, à partir du mercredi 23 février où le Canard a tiré sa deuxième salve -qui exposait la turpitude du clan Gaymard, certes, mais aussi celle de Copé et de Matignon dans et autour de cette affaire- a exécuté le bonhomme définitivement, rendant inéluctable sa démission annoncée deux jours plus tard une fois que Raffarin et Chirac l'y ont contraint (car le bougre ne voulait pas, sûr de son bon droit à recevoir les deniers publics) ?
La réponse à ces trois petites énigmes porte un nom, plus exactement deux. Le polichinelle de ce secret s'appelle Sarkozy, tout le monde aura compris. Deuxième édition d'ailleurs, l'exploit analogue dans le même registre de la République des copains et des coquins avait été la capture par des pandores curieusement zélés d'un porte-malette de Raffarin en compagnie d'une jeune prostituée roumaine. Dans les deux cas, on a le même polichinelle en faction. L'affaire Gaymard tape cependant plus fort et va plus loin.
Car la vraie question est : pourquoi maintenant un tel coup au gouvernement, et directement, en fait, à Chirac ? Il n'y a pas de hasards dans les "affaires" sous la cinquième République. Dans ce régime, le terrain clapoteux et crapoteux est toujours là pour les fournir. La question politiquement intéressante, c'est pourquoi lui et pourquoi maintenant ? Pourquoi des propres contradictions de la droite et de l'appareil d'Etat est sortie cette affaire, dans les jours précédents la réunion de l'Assemblée et du Sénat en congrès pour ratifier la soi-disant "constitution" "européenne" ?
Le message est le suivant : le gouvernement Chirac-Raffarin risque de ne pas être capable de franchir les prochaines semaines, de les faire franchir au "pays", à la bourgeoisie, entre mobilisation des travailleurs et germination du vote Non au référendum. Il risque de perdre le référendum. Ce qui rouvrirait à la crise de régime à plein feu, au point ou le sauvetage de ce même régime après le 21 avril dans l'union sacrée autour de Chirac l'avait laissée, ou plus exactement à un stade encore un petit peu plus avancé. Ne vaudrait-il pas mieux revoir tout le dispositif avant même le référendum ?
Voir aussi :
- Imposante manifestation des travailleurs sociaux pour le droit au logement (Militant, mars 2004)