La Voie Populaire n°32 (août 2002)
HYPOCRISIE
REPUBLICAINE
Sabrina Amara
«SEISME politique», «cataclysme», la présence du Front national au second tour des présidentielles a sonné comme un coup de théâtre du plus mauvais goût.
Il est vrai que personne n’avait prévu Le Pen au second tour ; d’autant plus que depuis 1997, tout le monde fait comme si l’extrême droite n’existait plus en France.
La scission du Front national en 1998 avait encore confirmé cette impression. Le parti paraissait exsangue, déchiré par les luttes internes.
Et tout d’un coup , le 21 avril a sonné le retour triomphant de l’ennemi de la République. Pourtant, à y regarder de plus près, le FN montait déjà à 15% en 1995, à 14,8% aux législatives de 1997 et détenait même 35 députés à l’Assemblée Nationale en 1986 !
Bien sûr le FN a beaucoup grimpé. Au premier tour, il totalisait 16,95% des suffrages et en gagnait encore 675 000 au second avec un score de 18,04%. Quand on se souvient des 0 ,7% du FN en 1974, il y a de quoi être impressionné.
Cependant, on est en droit de se poser une question : Qu’y-a-t- il de plus choquant : que l’extrême droite trouve un tel écho dans la population ou que des partis clairement racistes existent légalement dans une République dont les principes rejettent les discriminations ?
Si des électeurs, floués par les élites, méprisés par la classe politique, inquiets face à l’insécurité, à l’Europe et à la mondialisation, sont séduits par un discours nationaliste et sécuritaire, rien de surprenant.
L’Histoire ne manque pas d’exemple où crise sociale et institutions vieillies deviennent un terreau pour les extrêmes.
Par contre que la classe politique s’émeuve, jusqu’à l’hystérie en ce qui concerne la Gauche, il y a de quoi s’étouffer de rire !
Le Front National, aidé par Mitterrand en 1981 par le biais de la proportionnelle, allié à la droite dans certaines circonscriptions et détenant même des mairies dans le sud de la France de façon tout à fait légale, «attend depuis 50 ans la condamnation qui le priverait de son droit de se présenter aux élections». Pour une fois Le Pen n’aura pas dit de bêtise !
Car si on répète que toutes les méthodes ont échoué avec Le Pen (l’aveuglement volontaire, l’agressivité et même le suivisme n’ont rien donné, les gens préférant « l’original à la photocopie»), pourtant, l’interdiction n’a jamais été tentée.
Si le caractère fasciste du Front National comme d’aucun le répète est reconnu pourquoi ne pas l’avoir interdit quand il était temps ?
Apparemment il était trop commode pour se donner une image anti-raciste et gagner des élections après des triangulaires douteuses.
La démocratie se mord la queue
Pourtant si demain Le Pen passait le laissera-t-on gouverner comme le droit constitutionnel l’exige ou verra-t-on le processus électoral interrompu comme en Algérie lors de la victoire du FIS à la présidentielle de 1992 ?
La question est cruciale. Elle appelle une réflexion sur les jeux dangereux prisés par les partis politiques dits respectables et relève les contradictions de notre système démocratique.
Mettre à plat ces contradictions et réfléchir sur leurs causes à un niveau institutionnel font partie des moyens qui peuvent éviter un jour un vrai séisme.