Listes autonomes du PCF : les raisons d'un succès
Si nous ne sommes pas sortis de la période de recul et de désarroi
ouverte par les désillusions suite aux gouvernements de la "gauche
plurielle" (38 % d'abstention et droite encore majoritaire), le vote aux
élections régionales et cantonales montre clairement une volonté de sanctionner
le gouvernement Chirac-Raffarin. Bien que nous ne disposons pas de chiffres
très détaillés, l'enquête "sortie d'urnes" pratiquée par Louis Harris
pour Libération (23/03/2004) indique très clairement la tendance générale : une
remontée de la gauche dans les couches populaires. Elle est majoritaire chez
les cadres, les professions intermédiaires et les ouvriers. Concernant ces
derniers, 8 % ont voté pour l'extrême-gauche (qui confirme son ancrage dans
cette catégorie) et 45 % pour la gauche. La gauche n'est minoritaire que chez
les employés (de peu) et chez les inactifs. Vote de sanction, le vote du 21
mars a aussi été implicitement un vote de classe.
Le PCF n'est pas mort
Dans 16 régions sur 22, les militants communistes ont cru bon de
se présenter en bloc avec le PS dès le premier tour. Cette démarche était basée
sur une peur bleue de voir le désastre de la présidentielle prolongé par une
débâcle aux régionales. C'était une posture électoraliste et suicidaire quant à
l'avenir qui impliquait "la satellisation définitive du Parti communiste
et son cantonnement au rôle de petite force d'appoint comme le sont le Parti
radical de gauche, le Mouvement républicain et citoyen et pour partie les
Verts" (1). Plus
fondamentalement, cette position témoignait de la part de ses défenseurs (au premier
rang desquels Robert Hue) d'une incrédulité quant à l'avenir d'une force
communiste dans notre pays.
Or les élections régionales ont fourni d'excellents scores à
toutes les listes autonomes présentées par le PCF : 12, 3 % en Picardie, 10, 9
% dans le Nord-Pas-de-Calais, 8, 5 % en Auvergne, 7, 5 % en Ile de France et 6
% en Aquitaine. Tête de liste en Picardie, Maxime Gremetz constate que "tout
le monde est frappé que l'on fasse quatre fois plus de voix qu'à la
présidentielle et deux fois plus qu'aux législatives" (L'Humanité, 23/03/2004).
Il y a quelques semaines, nous disions dans un précédent texte que
"malgré la crise profonde dans laquelle il est plongé, le PCF est le
seul parti disposant d'une assise solide dans la société (mais aussi à être vêcu
comme "le parti de la classe ouvrière" dans l'inconscient
collectif)" à
pouvoir prétendre fournir une représentation politique au monde du travail. Ce
faisant, nous allions à l'encontre des analyse de nombre de militants et de
certains de nos proches amis et camarades de combat qui semblaient prêts à
jeter l'éponge en appelant à soutenir LO-LCR (2).
Nous avions vu juste et non seulement le PCF a montré sa capacité
de résistance, mais aussi (et là on pouvait avoir de sérieux doutes) sa
capacité à conquérir de nouveaux électeurs. Il s'agit maintenant de tirer les
conclusions jusqu'au bout, en faisant en sorte que la ligne de l'autonomie
devienne très clairement la ligne nationale du parti, ce qui n'est pas encore
le cas. On ne peut que souhaiter que les adhérents du Parti communiste
s’emparent du débat et, forts du bilan des régionales, imposent les
clarifications nécessaires.
Le sectarisme est une impasse
La stagnation des listes LO-LCR n'est en rien réjouissante, tout
comme l'élimination de ces organisations des conseils régionaux puisqu'elles
perdent leurs 23 sortants (20 LO, 3 LCR). Les militants et sympathisants de ces
mouvements sont en effet, chacun le sait, parmi les plus combatifs et
conséquents dans les luttes sociales. Ils comptent aussi parmi les rares
partisans d'un changement radical et global de société. Ce n'est pas rien.
Par contre, les résultats électoraux LO-LCR montrent bien, au delà
de ce qu'on pouvait prévoir, l'impasse que constitue la combinaison mortifère
entre le radicalisme verbal et l'incapacité à comprendre les mécanismes
profonds de la formation de la conscience de classe.
Loin de toute orthodoxie marxiste, les dirigeants LO-LCR ont donné
l’impression de privilégier leur intérêts boutiquiers en se mettant en porte à
faux avec mouvement global, qui était la volonté de sanctionner
Chirac-Raffarin. Non seulement ils ont annoncé à l’avance qu’ils ne voteraient
pas à gauche au second tour mais ils se sont présentés de manière
auto-proclamatoire comme "la seule opposition au gouvernement" (affiche officielle de campagne). S'ils
ont agit ainsi, c'est parce qu'ils confondaient leurs rêves et la réalité, se
voyant dans la position de confirmer leur succès de la présidentielle en
dépassant les 10 % et en déclenchant des triangulaires (voire des
quadrangulaires) dans une série de régions. Ce faisant, ils ont montré qu'ils
ne comprenaient rien à ce qui se passait dans l'électorat et ont réuni
eux-mêmes les conditions nécessaires à ne pas pouvoir passer les fameux 10 %.
La tactique électorale kamikaze du Front national basée sur le " ni
droite ni gauche " n'est pas une tactique juste pour le mouvement
révolutionnaire. La tactique juste c'est de mettre en avant les intérêts
généraux du prolétariat et d'attaquer les autres partis de gauche quand ils ne
veulent pas les prendre en compte. Penser qu’un ouvrier abstentionniste en
rupture avec tous les partis est plus avancé politiquement que l’électeur d’un
parti réformiste représente une grosse bévue qui est à l’origine de la tactique
contre-productive de l’extrême-gauche. C'est donc en ouvrant une issue à la
gauche, en désignant la voie pour aller de l'avant et ne pas recommencer les
erreurs du passé (mais donc nécessairement en gagnant électoralement contre la
droite) qu'on pourra faire progresser les consciences.
Second tour : voter à gauche
Les militants qui ont fait de la question du désistement l'alpha
et l'oméga de la politique révolutionnaire ont commis une très importante
erreur d'analyse. Alors que montait la volonté de sanctionner la droite, cela
revenait à considérer que les électeurs allaient reprocher une unité de second
tour aux dirigeants des partis. C'était finalement confondre dans le bilan de
la gauche plurielle le fond (la mauvaise politique) avec la forme (l'union de
la gauche). Mais les électeurs ne sont pas contre l'unité : ils sont pour
l'unité sur un bon programme. Et, à la différence des commentateurs et des
théoriciens, les gens agissent sur la situation ici et maintenant. En avril
2002 leurs déceptions les ont détachés de la gauche. En mars 2004 leur volonté
de battre la droite les fait revenir vers la gauche.
Le hic, c'est qu'entre temps le PS n'a pas changé et qu'il entend
visiblement se présenter à toutes les prochaines échéances électorales sur le
même programme que celui qui a failli. C'est plus qu'un problème, mais on ne le
résoudra pas en s'enfermant dans la tour d'ivoire des "purs et durs".
Il est déplorable que les dirigeants du PCF n'aient pas cherché à exploiter
davantage les contradictions au sein du PS en optant pour une tactique de
désistement conditionnel, même si Alain Boquet et Maxime Gremetz ont
adopté entre les deux tours une posture apparemment plus offensive que celle de
Marie-George Buffet. On notera avec satisfaction qu’en Picardie la négociation
s‚est opérée sous le regard vigilant de l’assemblée générale des communistes.
Mais il est certain que si le PCF ne s'était pas placé dans une perspective de
victoire pour toute la gauche il n'aurait pas progressé comme il l'a fait.
La position la plus claire de celles exprimées publiquement est
celle des communistes du Pas de Calais qui ont souhaité que le PCF ne participe
pas à l’exécutif régional, ne s’opposant donc pas à la volonté des masses
(battre la droite) mais n’endossant pas non plus la politique du Parti
socialiste.
En tout état de cause, à la veille du second tour, l’opportunisme
de la direction du PCF et le gauchisme de LO-LCR ont contribué à refermer le
piège, plaçant les électeurs devant le choix de voter pour l'UMP ou pour un PS
qui refuse tout bilan auto-critique. Nous sommes donc dans la pire situation
possible pour peser sur le cours des choses. Sauf à choisir de se couper du
peuple en ouvrant pas le feu en priorité sur la bourgeoisie, d'autant que c'est
elle qui tient les rênes du pouvoir, il n'y a plus qu'une solution : voter
massivement et sans ambiguïté pour les listes de gauche. C'est encore en
lui offrant la victoire la plus évidente possible que nous nous prémunirons au
mieux des trahisons futures du Parti socialiste.
Fermeté et ouverture
Au sein des gauches du PCF, certains ont cru bon opposer les
listes autonomes "pures" et la liste Gauche populaire et citoyenne
conduite par Marie-George Buffet et Claire Villiers (dans des conditions très
difficiles) en Ile de France. Outre le fait que les listes communistes étaient toutes ouvertes à des personnalités syndicales
ou associatives, le succès de l'ensemble des démarches autonomes montre qu'il
est faux d'opposer les choses. Oui, il est correct et nécessaire de réaffirmer
un profil haut pour le Parti communiste français et de travailler à développer
son audience. Mais oui aussi, il est correct et nécessaire pour le Parti
communiste de chercher à être le fédérateur de l'ensemble de la gauche
populaire. Il faudra poursuivre dans cette voie, en associant à chaque fois que
possible l'ensemble des acteurs du mouvement social et en laissant la porte
ouverte à toute éventualité d'accord avec l'extrême-gauche.
Battre la droite, peser sur les contradictions du PS, donner une
expression électorale au mouvement social, " redonner ses couleurs
" au PCF, regrouper
un courant révolutionnaire dans sa mouvance : aucun de ces objectifs n’est
contradictoire. Au contraire, ils sont tous liés et chaque avancée dans la
réalisation de l’un permettra de progresser dans celle de tous les autres.
24/03/2004
(1) D. Cornet, R. Debord, B. Guérard : pourquoi nous
soutenons les listes autonomes du PCF et la liste de Marie-George Buffet et
Claire Villiers en Ile de France
(2) Jean-Michel Edwin : réponse à trois
militants qui soutiennent les listes autonomes du PCF et la liste de
Marie-George Buffet et Claire Villiers en Ile de France