Pour un <<non>> de gauche à la constitution européenne

 

Dominique CORNET

Janvier 2005

 

Face aux enjeux du référendum il peut être tentant pour faire triompher le <<non>> de rechercher toutes les alliances possibles, du moins avec les forces politiques fréquentables, c'est-à-dire républicaines[1]. C'est contre cette perspective que veut s'inscrire le présent texte. Il s'agit ici de défendre la thèse inverse : celle d'un nécessaire non de gauche à la constitution européenne, sans aucun compromis avec la droite.

 

 

En préalable, quelques questionnements d'ordre empirique méritent d'être évoqués.

 

·         Quel est le bilan du vote Chirac par les forces de gauche ?

Un des arguments de l'époque consistait à dire que plus le vote en faveur de Chirac serait massif moins ce dernier pourrait mener une politique de droite. On mesure aujourd'hui combien cet argument était erroné. Même si la situation européenne n'est pas comparable. L'expérience du vote Chirac devrait amener à se montrer extrêmement prudent vis-à-vis du front républicain.

 

·         L'échec du vote contre Maastricht est-il dû à l'absence d'alliance avec le droite ?

Il semble difficile de pouvoir étayer cette affirmation. Et sa démonstration se fait attendre.

 

·         La contestation par les milieux populaires de l'Europe libérale sera-t-elle plus forte en cas d'alliance avec la droite ?

A priori, on ne voit pas en quoi ce type d'accord convaincrait davantage les travailleurs de s'opposer à la constitution ou de ne pas rester abstentionnistes. Pour ceux d'entre eux qui considèrent que les hommes politiques sont tous des pourris ou qu'il ne sert à rien de voter, il est peu probable que l'union de la gauche et de la droite contribue à les faire changer d'avis.

 

 

Mais surtout, un certain nombre d'arguments théoriques commandent d'exprimer une opposition de gauche à la constitution européenne proposée.

 

·         Un accord politique se réalise toujours autour du plus petit dénominateur commun.

S'allier avec la droite c'est se priver de pouvoir avancer des arguments de gauche. Or cette expression est nécessaire.

 

·         L'opposition à la constitution européenne n'est pas de nature souverainiste mais anti-capitaliste.

La pensée de gauche n'est pas par nature défenseur d'un point de vue nationaliste. Il est entendu que les peuples doivent disposer du droit à l'autodétermination. Mais le mouvement ouvrier a une vocation mondialiste : celle de l'unité des travailleurs à l'échelle de l'humanité. S'il s'agit de s'opposer à la constitution européenne c'est parce que celle-ci est libérale et s'oppose au bien-être des travailleurs. Les explications sur ce point doivent donc leur être données. Ils sont à considérer à travers leur appartenance de classe et non leur intégration dans une nation. Si la gauche ne défend pas ses propres arguments, personne ne le fera à sa place. Si elle ne soutient pas les intérêts des travailleurs, personne d'autre ne le fera.

 

·         Les élections doivent contribuer à étendre et approfondir la conscience de classe.

Il est compréhensible que certains pensent que seul le résultat des élections compte. Dans cette optique, il s'agit d'être efficace et non pas de chercher à se faire plaisir avec des discours. L'important pour les tenants de cette option, c'est de gagner le suffrage. Mais s'il n'est pas certain que l'efficacité électorale sera plus grande en taisant les arguments de gauche, il est en revanche assuré que les messages transmis aux travailleurs seront ambigus. Reprenons le cas du vote Chirac, lourd d'enseignements. Après l'élection de ce dernier, certaines forces du mouvement social se sont adressées au président ou à son épouse pour leur demander de prendre en considération le sort de telle ou telle catégorie de la population, celui des sans papier par exemple. Donner aux travailleurs l'illusion que la droite peut défendre leurs intérêts les détournent des combats nécessaires. Comment combattre la politique anti-travailleurs du gouvernement et de la majorité parlementaire si on s'allie avec une partie des hommes politiques soutenant cette politique ?

Car une campagne électorale véhicule des idées. Et le message résultant d'un accord gauche-droite risque fort de charrier des conceptions qui n'aident pas la classe ouvrière à se situer (même s'il ne s'agit que d'une partie de la gauche et de fragments de la droite). Au pire, c'est même une propagande nationaliste qui sera instillée dans les rangs des travailleurs. Une campagne électorale, c'est aussi une occasion de faire de la politique et de permettre aux classes laborieuses de discerner les forces politiques qui les accompagnent dans leur lutte.

 

·         Tenir à la classe ouvrière un discours clair sur les enjeux c'est lui offrir la possibilité de devenir un acteur politique.

Bien sûr, les enjeux électoraux ont de l'importance. Bien sûr la victoire du <<oui>> marquerait un recul politique pour les travailleurs et un renforcement du capitalisme en Europe. Mais quel regard portons-nous sur l'ensemble des travailleurs, qui généralement ne sont ni politisés ni syndiqués ? Les voyons-nous comme des petits soldats qui n'attendent que les déclarations des généraux avisés pour rentrer dans les rangs et mener le combat sans comprendre les manœuvres en cours, la confiance dans leurs dirigeants suffisant à leur insuffler le dévouement ? Non. Les travailleurs sont en mesure de peser les argumentaires sur la bataille politique du moment (même si une grille de lecture d'origine familiale ou autre peut parfois faire obstacle à une claire compréhension des données socio-économiques et politiques). Et le rôle d'une organisation voulant défendre les intérêts des classes populaires c'est de leur tenir un discours vrai qui porte sur la réalités des enjeux et qui ne se contente pas d'un vague discours à relent nationaliste (ce qui se passerait pratiquement à coup sûr si un compromis était passé avec la droite). Ce n'est pas en renonçant à discuter le fond des problèmes politiques que nous aiderons les travailleurs à devenir collectivement acteur de la vie politique. C'est au contraire en leur proposant de réfléchir et de débattre sur la nature des évolutions de la société que nous les aiderons à construire leur expérience et à repérer le forces politiques qui mènent le véritable combat à leurs côtés. C'est dans la confrontation entre leur vécu, les discours politiques et l'évolution de la société que les travailleurs construisent peu à peu leur conscience de classe. S'abstenir de débattre du fond des enjeux politiques c'est renoncer à faire progresser la conscience de classe.

 

·         Se situer à gauche permet de mettre en évidence les forces de gauche qui dévoient le mouvement ouvrier et celles qui le renforcent.

Ce n'est pas en s'alliant avec la droite qu'il est possible d'aider les travailleurs à abandonner les forces de gauche compromises avec le capital. Pour battre le PS il faut proposer une orientation qui défende les travailleurs mieux que ne le fait ce parti. Se rapprocher de la droite c'est se priver de cette possibilité. C'est aussi renoncer à sortir le PC de l'ornière nationaliste dans laquelle il s'est souvent embourbé. Inversement c'est en refusant tout compromis avec la droite qu'il devient possible de dénoncer l'accord tacite qui relie la droite à une partie des forces de gauche sur l'accompagnement de la dynamique capitaliste.

Cela ne signifie nullement qu'il faut rester isolé. Il est vital de s'allier avec toutes les forces de gauche prêtes à se battre aux côtés des travailleurs. Il faut savoir coopérer avec les tendances du PS et les forces du PC disposées à défendre les travailleurs contre les méfaits du capitalisme. Les travailleurs ne comprendraient pas, à juste titre, que les courants politiques allant dans le même sens ne s'unissent pas pour empêcher le libéralisme de continuer ses ravages en Europe ou ailleurs.

(Il faut savoir raison garder. A ceux qui nous reprocherait de nous allier avec des forces réformistes, nous répondons que nous ne souhaitons pas demeurer groupusculaires. Nous savons aussi défendre les positionnements élémentaires. Pour faire advenir un projet autogestionnaire, il faut être capable de montrer que l'on peut, mieux que les socio-démocrates, défendre les intérêts des travailleurs. Avant de permettre l'émergence d'une société meilleure, il faut déjà savoir éviter les reculs grâce à l'union (de circonstance) avec tous les alliés possibles. Il est difficile de ne pas évoquer une dernière fois de façon sarcastique la tragi-comédie de l'élection Chirac. Refuser de s'allier avec la gauche pour finir par appeler à voter pour la droite est un retournement de situation qui, s'il n'apparaît guère conséquent, devrait toutefois inciter à la circonspection ceux qui seraient enclins à jeter un peu trop rapidement l'anathème sur les alliances entre forces de gauche.)

 

 

Pour finir, rappelons que l'opposition à la construction européenne porte sur l'actuelle projet de constitution qui est d'essence capitaliste et anti-travailleurs. Mais le courant Militant n'est pas hostile à tout projet de construction européen ou mondial. Pour éviter toute incompréhension, précisons que nous sommes même favorables à une Europe autogestionnaire où le pouvoir serait détenu par l'ensemble des travailleurs.



[1] Voir le commentaire de Fxb au texte Non à la constitution européenne, non à Chirac, non au capitalisme