Sur la place du Parti
socialiste dans la situation actuelle
François Ferrette (septembre 2005)
Article initialement publié dans
la revue Prométhée et
reproduit avec son aimable autorisation
Au dernier congrès du PS
(mai 2003), 4 tendances situées à la gauche de la direction nationale s’étaient
exprimées en présentant des motions alternatives distinctes. Depuis la victoire
du 29 mai 2005, plus rien ne peut être comme avant, n’en déplaise à ceux qui
veulent rassembler les partisans du OUI et du NON. La synthèse est non
seulement impossible mais, plus encore, une décantation s’est faite au sein du
PS qui crée un clivage entre ceux qui ont mené la campagne du NON et ceux qui
ont refusé de la mener. La mouvance de la gauche du PS subit donc une recomposition interne
dont la création d’une nouvelle tendance est la manifestation la plus visible.
N’oublions pas Jean Luc Mélenchon dont les positions l’ont conduits à forger
son propre courant en mai 2004 : Pour la République Sociale[1], ni Marc Dolez, animateur de Forces Militantes, dont
les positions sont les plus avancées[2].
La crise du PS a incité
sa direction à provoquer un congrès à l’automne 2005. Du résultat de ces
assises peut ressortir un rapport de forces dont devront tenir compte les
stratèges pour l’édification du parti révolutionnaire. Des militants
socialistes qui ont bagarré pour le NON à la Constitution européenne se sont d’ores
et déjà réunis pour un « projet alternatif socialiste » à la
direction du PS avec un document de 25 pages.
Un
nouveau courant issu de la lutte contre la Constitution européenne
Le texte est contresigné par des
militants issus des 4 tendances mais aussi par des militants qui avaient
soutenu la motion Hollande au congrès de Dijon. Remarquons d’emblée que ce
texte signé par Henri Emmanuelli, Marc Dolez, Gérard Filoche, est un texte de
compromis, comme toujours en pareil cas où l’on veut contrebalancer le poids de
la majorité. Ceci dit, cette initiative est le fruit de la désorientation de
certaines tendances comme NPS (Nouveau Parti Socialiste) qui se refuse
d’affronter réellement la direction. Gérard Filoche accuse les dirigeants de
cette tendance de ne pas vouloir créer une réelle opposition à
Hollande/Strauss-Kahn et surtout d’avoir condamné ceux qui ont fait campagne
publiquement pour le NON. Cette situation a entraîné la création d’un nouveau
courant de gauche, Alternative socialiste[3], autour de
Henri Emmanuelli, Gérard Filoche et Marc Dolez.
Mais entre les signataires du
« projet pour une alternative socialiste » des divergences nettes
existent. Ainsi Marc Dolez s’est-il prononcé pour le départ immédiat de Chirac
et de son premier Ministre.
Il serait tentant de procéder à une
analyse critique de leur texte, de démontrer qu’une fois de plus les
socialistes sont bien loin du marxisme, bien loin des fondateurs du socialisme.
Le choix qui a été retenu met d’abord en avant l’élément dynamique supérieur à des
écrits qui pourront évoluer. Car il y a bien une dynamique se traduisant par
une opposition frontale à la direction du PS et par un engagement dans la
campagne du NON. On se contentera sobrement de dire schématiquement que leur
texte a trop tendance à décrire la situation économique et sociale en lieu et
place d’une analyse pour modifier le rapport de forces entre les classes
sociales, pour détrôner Villepin-Chirac.
Il reste le bilan des années
gouvernementales du parti socialiste non établi réellement, qui risque
d’hypothéquer les perspectives politiques auxquelles ils veulent apporter une
pierre décisive. Ainsi, comment réclamer l’abrogation des réformes libérales
tout en épargnant la LOLF (loi qui régit les deniers publics), adoptée sous
Jospin en 2001, dont la logique comptable est inspirée du privé ?
Leur contribution contient des bonnes
choses comme l’abrogation des réformes sur la protection sociale,
l’augmentation des salaires, l’arrêt du processus de privatisation… La base de
leur regroupement est leur opposition au projet de Constitution européenne tout
en s’impliquant physiquement dans cette campagne. Ils font là preuve d’un
certain courage qu’il faut saluer et encourager pour la suite des événements.
Ce nouveau courant porte en lui des
éléments qui, s’ils parviennent à emporter la majorité, pourraient infléchir le
PS dans une opposition encore plus résolue à la droite. Pour y parvenir, il
leur est nécessaire d’approfondir leur programme qui comporte des points
positifs pour l’amélioration de la situation immédiate mais qui sera compromis
par l’acceptation des logiques capitalistes générales.
La
question immédiate d’un autre gouvernement
La seule perspective
après le 29 mai est-elle d’attendre tranquillement les échéances de 2007 au
lieu de les précipiter ? Alternative socialiste n’apporte pas de mot
d’ordre immédiat pour éloigner la droite du pouvoir, alors que l’UMP est au
plus mal et qu’il n’existe pas de raison objective que le gouvernement tienne
encore.
Il faut toute l’attitude
bienveillante de la direction du PS (d’une partie dominante de sa gauche) pour
permettre à la droite d’avoir l’affront de dire que, quoi qu’il arrive,
Chirac-Villepin continueront les réformes. Cette attitude est largement
partagée dans la gauche car la réponse se situe sur le terrain parlementaire
sans tenir compte de la valeur créatrice des masses en mouvement. Ne
pourrait-on pas imaginer une démission immédiate de Chirac-Villepin avec un
investissement de l’ensemble des militants de gauche dans une recherche programmatique
à la base sous forme de comités, à l’image de ceux du NON au référendum ?
La question cruciale du renversement du gouvernement et du Président de la
République se heurte au choix du candidat socialiste. Ici, les spécialistes de
la politique verront comme un signe positif le choix d’un militant de la gauche
du PS. Ceci dit, ces choix internes ne seront pas pris en compte par les masses
qui, quel que soit le candidat socialiste, voteront pour celui qui se
présentera afin de ralentir la politique de privatisation, de « Contrat
Nouvelle Embauche », de démantèlement du Code du Travail, de suppression
de postes dans le service public et les licenciements dans le privé…
On se fixe comme objectif ce qui paraît accessible
Les masses ont les yeux
rivés sur le PS et dans une bien moindre mesure, sur le PCF. Même lorsque
l’extrême gauche a eu des scores importants aux présidentielles de 2002, les
masses envoyaient un message de mécontentement à la gauche plurielle d’alors
(PS, PCF, Verts). C’est ce qui explique la fluidité du vote d’extrême
gauche : aujourd’hui le vote LO-LCR, demain le vote PS. Mais c’est le PS
qui reste le bâton à mettre dans les roues de la droite. Ceci doit interroger
tous ceux qui souhaitent un changement politique profond. Quelque soit la date
de départ de la droite, le vote PS est le passage obligé dans la création d’un
rapport de force qui affaiblisse les projets de la droite. En contrepartie, la
victoire du PS ne sera pas un chèque en blanc pour le nouveau gouvernement de
gauche. En fonction des conditions politiques actuelles, sa victoire
démoraliserait très fortement la bourgeoisie, lèverait un obstacle dans la
dynamique de reconquête des acquis et accentuerait le processus de
politisation. Il y a un lien entre la combativité sociale dans le pays et le
vote PS. Pour se battre, les outils syndicaux sont utilisés sur le terrain
social et professionnel et sur le terrain politique (électoral), le PS est
investi d’un pouvoir de déstabilisation que n’ont ni l’extrême gauche ni le
PCF. Il faudra donc passer par une étape « socialiste » dans la
montée en charge de la trajectoire de classe.
On
s’aperçoit, en définitive, que les formations réformistes ont encore une grande
popularité et sont les seuls recours crédibles dans l’immédiat pour la classe
ouvrière. L’extrême gauche, tel un ballon de baudruche, se gonfle et se
dégonfle au gré des échéances électorales sans parvenir à s’imposer.
Au
regard d’un siècle d’histoire du mouvement ouvrier, quel est le bilan de
l’ensemble de scissions au PS et au PCF ? Des groupes plus ou moins à
l’ombre de ces deux grands partis n’ont jamais réussi à disputer leur
leadership. L’approche « gauchiste » de l’histoire veut que le poids
du passé compte peu et que, à chaque instant ou presque, « l’histoire qui
nous mord la nuque » et qu’il est possible de désarçonner les grands
partis faillis. On cherche alors dans l’actualité les signes qui vont nous
convaincre de ce présupposé. Cette approche « présentiste » (le passé
ne pèserait pas sur les choix, c’est la négation de l’histoire[4]), est cause de déception à venir puisque les
adversaires que l’on croyait voir mourir à nos pieds réapparaissent, comme… par
enchantement ! Mais c’est oublier les liens qui se sont noués depuis très
longtemps entre les partis et leur base sociale, dont le refus conjoncturel de
voter pour eux à certains moments, n’est pas un signe de rupture total.
Le PS est-il contournable ?
Si
l’idée d’un pôle radical autour d’un PCF qui agrégerait des forces d’extrême
gauche est à appuyer, cela ne peut être pour équilibrer la gauche ou pour s’en
contenter. Même un front englobant l’ensemble de l’extrême gauche et le PCF
devrait se préoccuper du PS.
Les
résultats des dernières élections montrent que le PS reste une solution de
rechange à défaut d’autres. Aux régionales de 2004, la repolitisation s’est
exprimée par l’augmentation de 7% de participation des électeurs qui a d’abord
profité au PS. Les militants de toute obédience ne peuvent être indifférents
aux mouvements en cours au PS car ils peuvent conditionner un renforcement de
la combativité des masses, créer une dynamique pour ouvrir des perspectives. On
sait bien que c’est dans l’action que les questions se posent, que les
consciences s’aiguisent. La proposition par le courant Alternative
socialiste des Etats Généraux de la
gauche pour le printemps 2006 devra faire l’objet d’un intérêt soutenu.
C’est
par la liaison avec tous ces militants socialistes que l’on augmentera
l’influence révolutionnaire, par un travail de conviction à partir de la
situation réelle. Mais il faut une politique d’ouverture, de front unique, en
direction du PS. Quel espoir offre-t-on quand on commence par dire que l’unité
avec le parti pour lequel des millions de personnes votent n’est pas
fréquentable ? Il n’y a à peu près rien à espérer d’une telle attitude qui
conforte le réformisme au lieu de le fragiliser. On en conclura donc que
l’attitude sectaire vis à vis du PS aboutit au résultat contraire à celui
escompté.
Le PS
peut englober des courants de gauche dont le développement n’est pas limité par
avance, seulement par la place qu’occupent ceux qui sont décidés à aller le
plus loin dans la rupture avec le capitalisme. Cette idée de rupture est partie
intégrante de toute l’histoire du socialisme dont François Hollande ne peut se
défaire facilement. C’est ce qu’évoque avec un certain énervement Michel Rocard :
« Il faut régler ce débat centenaire entre pseudo-marxistes et vrais
réformistes. Entre les héritiers de Jaurès et les continuateurs de Guesde, cet
idéologue marxiste qui n’avait sans doute même pas lu le Capital... Le PS
comprend des néo-guesdistes, qui croient aux changements décrétés et aux
protestations impuissantes, et des jaurésiens, qui savent qu’on ne peut avancer
que dans le compromis concret. Nous vivons depuis 1905 dans cette confusion.
Elle est devenue intenable depuis l’échec du référendum européen[5]. »
Ces propos qui font remonter les
vieux démons à 1905 illustrent très bien que le passé dure longtemps et que
dans la profondeur du PS, des idées continuent à être véhiculées remontant aux
années de formation du socialisme dans notre pays avec toutes ses ramifications
dans le mouvement ouvrier. Il serait sans doute abusif d’estampiller tel ou tel
de guesdiste mais des modèles de comportements politiques perdurent qui font
immanquablement penser aux fondateurs du socialisme français.
Les
militants soucieux d’un travail efficace auront à cœur de nouer des liens avec
les milieux socialistes, à proposer des actions concrètes en vue de transformer
la situation immédiate. On éveillerait alors des forces jusqu’ici plus ou moins
endormies, on élargirait les zones de d’influence et on pourrait enfin espérer
se donner une base de masse en vue de la création d’un parti révolutionnaire.
[2] le site de Forces Militantes : http://www.forces-militantes.org/
[3] Leur site : http://www.nonsocialiste.fr/accueil. S’y trouve la contribution évoquée.
[4] Daniel Lindenberg, dans son texte « A gauche de la gauche » note que : « les trotskistes semblent avoir souvent eu quelque difficulté à penser la spécificité d’une conjoncture. La négation de l’histoire, parfois appelée « présentisme », est chez ces militants une tentation constante ». Voir Histoire des gauches en France, tome 2, 2004.
[5] Nouvel Observateur, 18 août 2005.