Réponse à trois militants qui soutiennent les listes autonomes du PCF et la liste de Marie-George Buffet et Claire Villiers en Ile de France

Par Jean-Michel Edwin (mars 2004)

Voter pour ces listes serait, selon nos trois camarades (*), une façon de défendre l’existence d’un Parti Communiste qui reste utile malgré ses échecs et ses tares  : en luttant contre sa satellisation par un PS qui, malgré les protestations de certains dirigeants plus à gauche, serait « incapable de tirer le moindre bilan de sa politique antisociale sous Jospin ». Par contre, dans les régions où le PCF s’est engagé dans « l’impasse totale (qu’est) la reconduction pure et simple de la ‘gauche plurielle’ », nos camarades « comprennent » ceux qui choisiront de voter LO-LCR.

Si, à mon tour, je comprends bien la leçon de cette explication de vote, il s’agit d’accompagner les quelque 40% de militants soucieux de préserver un PCF vécu comme « le parti de la classe ouvrière » et d’aider à son renouveau. Ces militants-là voteront certainement pour les listes autonomes là où elles existent. Ailleurs beaucoup iront, plus ou moins honteusement, mettre par défaut dans l’urne le bulletin honni de « l’extrême-gauche sectaire » représentée par les listes LO-LCR. 

Que nos trois camarades révolutionnaires proposent ainsi d’accompagner certains des meilleurs militants  du PCF, cela se conçoit. Mais jusqu’où les accompagner ? Et que leur dire au soir du premier tour ? C’est une autre question.

Pour y répondre, il est bon de rappeler quels sont les enjeux des prochaines élections régionales. J’en vois trois.

Premier enjeu, ces élections seront des élections « intermédiaires », une sorte de sondage général à mi mandat par rapport aux choses « vraiment sérieuses » que sont en France les législatives et les présidentielles. Elles indiqueront où en est le rapport de force entre la majorité de droite et ses opposants, le PS et ses satellites. Elles montreront si d’autres forces politiques sont capables de faire une percée : au centre, à l’extrême-droite, à l’extrême-gauche. Elles pèseront sur les débats internes à chacun des partis en présence en soulignant l’échec probable ou le début de réussite de leurs directions respectives.

Deuxième enjeu, le renouvellement de centaines de CDD de quatre ans qui font vivre les partis en leur assurant un certain nombre de permanents correctement rémunérés. Les listes communes avec le PS dans 16 régions garantissent à l’appareil dirigeant du PCF un certain nombre de ces postes et lui permettent ainsi de sauver la mise.

Troisième enjeu que le PS et la direction du PCF ont parfaitement bien saisi, ces élections régionales surviennent au moment même où la Région gagne considérablement en importance pour la gestion des affaires en devenant un échelon décisif de l’organisation territoriale de la France intégrée à l’Union Européenne. Ainsi les conseils régionaux partageront-ils de plus en plus le pouvoir avec Paris dans le respect, bien sûr, du « principe de subsidiarité ». Les majorités de gauche plurielle à la tête de plusieurs grandes régions auront à choisir entre résistance au pouvoir central et cohabitation : ce choix - faut-il le préciser ?- est déjà fait et ne sera pas contesté par les élus PCF.

Maintenant qu’adviendra-t-il de nos « listes autonomes » au soir du premier tour et comment s’inscrivent-elles dans les enjeux du scrutin ?

En termes de rapport de force interne au parti communiste, ces listes mettent en situation dangereuse les fédérations qui ont tenté l’aventure : si le score fatidique de 5% n’est pas atteint, c’est la perte des élus sur toute une région, situation encore plus grave là où le PS remportera le second tour. Les partisans de la dissolution du PCF au sein d’un grand parti de la gauche plurielle en tireront argument. La liste Buffet-Viliers est un cas particulier. Pour peu qu’elle atteigne les  5% de voix, elle fournira à la Secrétaire Nationale du PCF l’argument pour proposer une voie médiane entre « l’autonomie » et la dissolution dans un bloc dirigé par le PS : ce qu’elle appelle déjà une politique « d’ouverture citoyenne ». Il peut donc paraître justifié, dans ce sens, d’apporter tout le soutien possible à ceux qui ont choisi de prendre le risque, en espérant que leur éventuel succès donnera de la force aux gauches face aux liquidateurs ou permettra l’ouverture du PCF à des forces sociales qui jusqu’à maintenant ne s’y retrouvent pas : tel est le point fort, le seul à mon avis mais qui mérite considération, dans l’argumentation de nos trois camarades.

Mais, si l’on considère maintenant le second enjeu des élections régionales, le renouvellement des postes d’élus, en supposant cet improbable grand succès des « listes autonomes »ou de la liste « d’ouverture », on constate que la tactique préconisée de pousser au gauchissement sera mise à très rude épreuve le soir même du premier tour. Car le désistement pour le PS est acquis d’avance au niveau des directions qui peuvent espérer obtenir après fusion des listes un ou deux éligibles de plus que dans les seize autres régions, à supposer que l’électorat communiste accepte de suivre les consignes de vote pour la gauche plurielle…

Que restera-t-il alors, mes camarades, de cette campagne autonome ? Quoi d’autre que d’avoir mis en échec les « candidatures sectaires » des listes LO-LCR, d’avoir ratissé à gauche pour le vote PS, et d’avoir obtenu pour quatre ans quelques postes d’élus et une vice-présidence de région ?

Quant à la gestion des régions, peut-être l’enjeu le plus important de ces élections, on voit que c’est la gauche rassemblée au second tour qui sera appelée à aménager et réaliser sur le terrain les décisions prises par le gouvernement de droite : cela peut donner lieu – plus fort que la cohabitation-  à une véritable répartition des tâches.

Ainsi doit-on décrypter les déclarations des caciques du PS conjuguant appels au respect des prérogatives de chacun et à la patience, en attendant 2007, et appels à limiter, dès 2004, le cumul des pouvoirs entre les mains de la droite en mettant les socialistes et leurs alliés à la tête des régions. On connaît la position de Marie-George Buffet à ce sujet. Il s’agit de « dépasser » à la fois « le refus de prendre ses responsabilités de l’extrême-gauche purement contestataire » et « l’absence de volonté de changement du PS qui, lui, revendique d’exercer le pouvoir ». On sait comment la direction du PCF opère le « dépassement dialectique » de ces deux attitudes : en contestant dans l’opposition pour mieux gérer les affaires une fois au pouvoir…

Ce qui est proposé dans le concret par Marie-George Buffet, c’est de donner plus de pouvoirs aux régions et d’y pratiquer une politique de cogestion entre élus locaux, syndicats et associations censées représenter les citoyens de base, et patronat. Car, nous explique-t-on, le patronat « local » largement composé de PME-PMI serait un partenaire acceptable, sensible aux besoins du terrain et pouvant s’affranchir des pressions de la finance et des groupes multinationaux. La récente Conférence Nationale du PCF a ainsi adopté (à l’unanimité moins six abstentions) quatre décisions d’action dont deux concernent directement les régions. En particulier, il est proposé de créer des Fonds régionaux appuyés sur un Fond national, permettant aux régions de passer des accords avec les entreprises en matière de financement, d’emploi et de licenciements, en vue d’une gestion « plus sociale ». « Cela, nous affirme-t-on sans rire, permettrait d’infléchir et de transformer les gestions des entreprises en commençant à les émanciper de la domination des marchés financiers » ! (cf. l’Humanité du 11 02 2004).

Cogestion des  régions en passant des accords entre forces socialement opposées (classe ouvrière et patronat). Cohabitation entre régions de gauche et gouvernement de droite, en attendant 2007. C’est tout un programme ! Mais ce n’est décidément pas le notre.

En votant, non pas sous le manteau mais à visage découvert,  pour les listes LO-LCR, des milliers de militants communistes feront savoir à l’équipe dirigeante du PCF qu’ils ne résignent pas à la liquidation politique et organisationnelle de leur parti. En faisant cette démarche collectivement et dans l’unité avec d’autres forces révolutionnaires, ils se donneront les moyens de faire savoir aux dirigeants de LO et de la LCR que contester aujourd’hui et attendre 2077 ou 2012 ne leur convient pas. Ils pourront ainsi bousculer l’ensemble des forces politiques et sociales à gauche du PS en faisant monter l’exigence d’aller vers la création d’un parti ouvrier indépendant dont l’absence se fait cruellement sentir aujourd’hui. Quant aux dirigeants du PS qui solliciteront les suffrages ouvriers pour le second tour, il sera bon effectivement de leur tendre …le micro non pour exiger d’eux –ce qui serait trop- de tirer le bilan de la politique antisociale de Jospin, mais plus simplement pour leur demander : « vous engagez vous à abroger les décisions antisociales de Raffarin, celles de Jospin et celles de Juppé ? ». Si telle n’est pas leur volonté, c’est à la classe ouvrière et à ses organisations de se préparer à prendre le pouvoir.

JME

(*) Dominique Cornet, Raymond Debord, Benoit Guérard : pourquoi nous soutenons les listes autonomes du PCF et la liste de Marie-George Buffet et Claire Villiers en Ile de France