Quelle orientation pour les socialistes authentiques aprs la dŽsignation de SŽgolne Royal ?

 

Franck MARSAL (11 dŽcembre 2006)

 

Voter ne peut tre, en tout Žtat de cause, une fin en soi. Pourtant, l'engagement dans une bataille politique nŽcessite une grande Žnergie militante, structurŽe par des organisations solides et lorsque l'Žchec survient, la dŽpense d'Žnergie gŽnre un repli, un recul avec le risque d'une dispersion, si le rassemblement ne se fait pas rapidement autour d'un nouvel objectif, en rapport avec la nouvelle situation. C'est le cas au sein du PS avec le risque d'un dŽcouragement et d'une dispersion de militants qui ont soutenu la candidature de Laurent Fabius. Ce peut-tre le cas dans les comitŽs anti-libŽraux, face d'une part au cavalier seul autiste de la LCR, d'autre part ˆ la confusion sur la dŽsignation du candidat.

Les Žlections les plus importantes, mme les prŽsidentielles de 2007, ne sont qu'un Ç milestone È, une borne kilomŽtrique sur la route de l'histoire. DŽpasser la dŽception, mais aussi comprendre la dynamique du mouvement social qui s'opre sous nos yeux est capital pour prŽparer et vaincre les luttes de demain.

Pour comprendre, il faut simultanŽment prendre du recul sur les ŽvŽnements, se dŽpartir de l'Žmotion vŽcue, et se recentrer sur ce qui vivent et ressentent les millions de gens du peuple, acteurs et producteurs de la sociŽtŽ de demain.

Analyser le Ç vote SŽgolne È, c'est donc prendre du recul sur la bataille interne et se resituer dans les batailles de demain, en gardant le cap donnŽ par la conscience concrte des millions de producteurs, de prolŽtaires, dispersŽs Žlectoralement mais partageant un mme vŽcu, ˆ des degrŽs diffŽrents de difficultŽs.

 

1)        Comprendre les raisons du Ç vote SŽgolne È

 

De fausses raisons :

 

Bobo”sation du Ps, changement de sa sociologie : On ne peut pas dire que la victoire de sŽgolne soit le rŽsultat de la "bobo•sation" du ps. Le score est trop massif, par rapport ˆ un phŽnomne qui n'a pas montrŽ par ailleurs cette ampleur lˆ. La rŽpartition gŽographique ne confirme pas non plus cette hypothse. D'ailleurs, le rŽfŽrendum interne au parti sur l'Europe, puis le vote du projet n'avaient pas montrŽ n visage plus ˆ gauche et il y a finalement une trs grande continuitŽ entre ces 3 consultations.

Glissement ˆ droite : On ne peut donc pas non plus dire qu'il s'agit d'une "blairisation". Le candidat authentiquement et ouvertement blairiste fut Strauss kahn. Il en a tirŽ d'ailleurs les conclusions : cette consultation est pour lui un premier pas de l'installation ˆ long terme du courant "social-dŽmocrate" au sein du PS.

Vote Ç fŽministe È : Aucun sondage ne montre qu'au delˆ de la sympathie ŽprouvŽe par les femmes, le sexe du candidat soit un dŽterminant suffisant.

Vote Ç anti-ŽlŽphant È ou Ç anti-appareil È : Si SŽgolne Royal a su habilement se dŽmarquer Ç par le langage È et aussi par la mŽthode des apparatchiks les plus archa•ques, elle a incontestablement bŽnŽficiŽ du soutien global de l'appareil du parti et de la majoritŽ de ses dirigeants intermŽdiaires et supŽrieurs. Cela Žtait visible. On peut en tirer deux consŽquences : elle n'a pas gagnŽ gr‰ce ˆ un vote Ç anti-appareil È et l'appareil n'est pas en difficultŽ pour tenir le parti ˆ ce stade. 

Complot mŽdiatique : Objectivement, l'installation de SŽgolne Royal comme favorite des sympathisants PS est ancienne. Elle a prŽcŽdŽ et non suivi l'emballement mŽdiatique. De plus, dans d'autres circonstances, la conjonction Ç mŽdia + sondage È, n'a pas ŽtŽ une garantie de victoire. L'irruption du Net dans la campagne a ŽtŽ forte, mais SŽgolne Royal a montrŽ sur ce mŽdia moins difficile ˆ manier, voire ˆ manipuler, une ma”trise identique. Enfin, les mŽdias font partis du jeu, et ils sont contr™lŽs Žtroitement par le pouvoir. Il faut apprendre ˆ gagner Ç sans È ou Ç contre È.

 

Des raisons plus vraisemblables :

 

            HabilitŽ politique : Comme toute victoire Žlectorale, le succs de SŽgolne Royal tient avant tout ˆ sa capacitŽ ˆ capter simultanŽment pluieurs courants de sympathie, ˆ envoyer des signaux aux uns et aux autres, ˆ rallier les uns sans facher les autres. Et dans le contexte actuel, ˆ envoyer des signaux suffisamment forts pour mobiliser des "dŽsabusŽs", tout en gardant un discours suffisamment lisse et inattrappable par ses ennemis,ˆ structurer le dŽbat autour de ses propositions. En ce sens, elle a montrŽ une vŽritable capacitŽ technique, professionnelle. Incontestablement, elle a fait ses preuves comme arme efficace du PS face aux machines non moins redoutables que sont Le Pen, Sarkosy, voire Bayrou.

            PersonnalitŽ : Si le choix des adhŽrents est clair, il faut le considŽrer avant tout comme un choix de personne et non comme un choix de programme. D'abord, les 3 candidats se sont revendiquŽs, ˆ quelques ajustements prs, du programme du PS, donc, telle n'Žtait pas la question. Ensuite, la logique des institutions tend ˆ ce que le programme sera portŽ par une majoritŽ parlementaire et non par le prŽsident, mme si celui ci ˆ des armes de disuasion pour peser sur celle-ci. En ce sens, la victoire prŽsidentielle est une condition nŽcessaire pour un gouvernement de gauche. Mais c'est le rapport de force entre les composantes de la gauche, tel qu'il rŽsultera des lŽgislatives (avec ou sans accord ?) qui en dŽterminera la couleur et c'est classiquement la mobilisation militante post Žlectorale qui en dŽterminera beaucoup la ligne rŽelle au delˆ de la couleur.

            Rapports de force au sein du PS : Ainsi qu'expliquŽ ci-dessus, les rŽcents votes internes ont confirmŽ que la gauche du PS Žtait minoritaire. Si le rŽfŽrendum externe a montrŽ que cette gauche, alliŽe ˆ la gauche externe (PC et extrme-gauche) Žtait capable de former une majoritŽ d'opposition au niveau national, cela n'a pas eu de consŽquences directe sur l'Žquilibre des forces ˆ l'intŽrieur du parti. Cela ne signifie pas que cet ŽvŽnement ait ŽtŽ sans consŽquences ˆ l'intŽrieur du PS. La consŽquence majeure est que la gauche existe et ne peut tre ni niŽe ni exclue au sein du PS. MŽlenchon peut librement se prŽ-positionner comme candidat possible des comitŽs anti-liŽraux, sans, pour l'instant, subir les foudres dudit appareil. La victoire contre la constitution a ŽtŽ une Žtape trs importante. Elle n'a pas transformŽ Ç le plomb en or È, un parti  gestionnaire et rŽformiste en torrent rŽvolutionnaire.

           

2)        La gauche Ç anti-libŽrale È dans l'Žlection de 2007 :

 

a) Les rapports de force entre gauche Ç gestionnaire È et gauche Ç contestataire È

           

Depuis plusieurs dŽcennies, et tant la quasi-totalitŽ des pays capitalistes dŽveloppŽs, la gauche gestionnaire domine la gauche contestataire et bloque tout dŽbouchŽ politique dans une alternance gauche – droite stŽrile, au profit de l'abstention et de dŽmagogues divers. Franois Mitterrand, avant le congrs d'Epinay, avait dŽjˆ parfaitement dŽcrit et compris comment l'alternance politique devait permettre de placer durablement le parti communiste en minoritŽ ˆ gauche et assurer au courant Ç gestionnaire È la suprŽmatie. Lorsque la gauche contestataire accepte l'alliance de gouvernement, elle se trahit vis ˆ vis de son Žlectorat le plus dŽterminŽ et perd sa spŽcificitŽ, lorsqu'elle la refuse, elle est accusŽe de faire le jeu de la droite et est vicime du Ç vote utile È.

            Depuis la mise en place de cette stratŽgie, la gauche franaise a Ç rejoint le rang È de ces homologues europŽennes et les partis Ç de la gauche de la gauche È sont globalement marginalisŽs de la course au pouvoir.

           

 

b) Retour sur le rŽfŽrendum de 2005

            Dans ce contexte, le rŽfŽrendum de 2005 a ŽtŽ un coup de tonnerre qui a profondemment inquiŽtŽ responsables et Ç analystes È politiques professionnels. Pour la premire fois, la gauche Ç contestataire È a su placer ses idŽes au centre du dŽbat politique et a remportŽ un scrutin national. Elle a rŽussi ˆ mener une campagne commune ˆ toutes ses composantes plaant trs loin au sein du PS sa zone d'influence directe (Fabius). Au contraire aujourd'hui, la situation semble totalement inversŽe : la gauche de la gauche est profondemment divisŽe (y compris entre le PC et la LCR par exemple), le PS a refait son unitŽ, SŽgolne Royal occupe le terrain politique ˆ gauche avec des propositions trs ŽloignŽes des thŽmatiques de la gauche de contestation.

            Le rŽrŽrendum de 2005 a-t-il ŽtŽ un coup de tonnerre isolŽ dans un ciel serein ou au contraire un phŽnomne annonciateur de changements plus profonds ?

            La dŽsignation de SŽgolne Royal (aprs le vote d'un programme Ç droitier È) clot-elle la parenthse ouverte par le rŽfŽrendum ?

            Peut-on faire un parallle entre le rŽfŽrendum interne au PS sur l'Europe et la dŽsignation de SŽgolne Royal, en espŽrant notamment un retournement de la population au cours de la campagne ?

           

c) Un coup de tonnerre isolŽ dans un ciel serein ?

 

Le ciel n'est pas serein. La situation Žconomique est de plus en plus difficile ˆ supporter pour les salariŽs. Le nombre de travailleurs pauvres, de familles vivant des minimas sociaux, ne font qu'augmenter. La situation internationale devient de plus en plus menaante. La violence quotidienne, le dŽlabrement social, l'Žconomie illŽgale gagnent chaque jour du terrain et rendent de plus en plus impossible le fonctionnement normal et rŽgulŽ de nos sociŽtŽs.

            L'Žvolution de la situation en AmŽrique Latine, avec la domination dans un certain nombre de pays (Venezuela, Bolivie, notamment) de courants de gauche radicaux montre que ces situations peuvent dŽboucher sur des traductions politiques et des basculements de pouvoir. Cela doit nous conforter dans le fait que des victoires sont possibles, qu'il n'y a pas de fatalitŽ, que le pourrissement de la sociŽtŽ ouvre des espaces majoritaires pour des idŽes en rupture et des opportunitŽs de pouvoir qui peuvent tre saisies.

           

d) La fentre de tir est-elle en train de se refermer pour la gauche contestataire en France ?

 

            La victoire de SŽgolne Royal est aussi un Žchec personnel de Fabius et il touche aussi ceux qui l'ont soutenu. Alors qu'il avait ŽtŽ un des artisans de la campagne unitaire du non ˆ la constitution europŽenne, et s'Žtait idŽalement placŽ pour rassembler la gauche sur un programme traduisant en positif la campagne du non, il se trouve aujourd'hui coupŽ de la gauche non socialiste et marginalisŽ au sein du PS. Une des causes principales de l'Žchec de Fabius aura ŽtŽ la limitation de la bataille au sein du Ps, dans un cadre donc au sein duquel il ne pouvait la gagner. Lˆ o SŽgolne mettait en avant sa capacitŽ ˆ rassembler par un discours diffŽrent, trs travaillŽ et ma”trisŽ en com, relayŽ par les sondages et les mŽdias, Fabius n'a pu (voulu?) se placer sur le terrain d'accords politiques diffŽrents, en artisan d'une "l'union de la gauche" hŽritant des acquis de la campagne du non. De plus, en acceptant le programme du PS, Fabius a acceptŽ de ramener le dŽbat de la dŽsignation autour d'un choix de personne, terrain qui ne pouvait que lui tre dŽfavorable, pour plusieurs raisons.

            En contrepartie, le vote est avant tout une sanction personnelle, pour SŽgoln au dŽtriment de Fabius et rien n'indique une Žvolution des attentes politiques. Le potentiel politique de la gauche est nŽcessairement nettement supŽrieur au score de Fabius et proche, voire supŽrieur ˆ ce qu'il a ŽtŽ au moment de la campagne europŽenne. Celle-ci avait montrŽ que les Žlecteurs et sympathisants du PS Žtait plus ˆ gauche que ces militants (ils avaient rejoint massivement le camp du non, alors que le rŽfŽrendum interne avait ŽtŽ en faveur du oui). Rien n'indique que cette situation ait ŽvoluŽ.

           

            Mais les conditions pour que cette orientation s'exprime n'ont pas ŽtŽ rŽunies. Contrairement au rŽfŽrendum sur l'Europe, qui avait permis ˆ la gauche socialiste et non socialiste de s'unir pour peser, puis de rassembler au delˆ de son camp. Et hors de ce contexte particulier du "non", la campagne s'ouvre dans un contexte de division. Personne ne para”t pas en situation de rassembler majoritairement ce courant. Les difficultŽs, d'ailleurs, de Marie-Georges Buffet ˆ rassembler autour de sa candidature le confirment. Pour autant, ces aspirations existent bel et bien.

            Le travail politique pour crŽer les conditions de leur expression est fondamental. Il est double : un travail de crŽation politique doit permettre de formuler les propositions innovantes qui rŽpondent ˆ ces attentes, qui traduisent en positif les aspirations qui se sont exprimŽes dans le non ˆ la constitution. Un travail de rassemblement pour rŽpondre ˆ l'aspiration profonde d'unitŽ qui traverse toute la gauche et va s'amplifier avec le dŽveloppement de la campagne.

e) Faut-il, comme lors du rŽfŽrendum europŽen, rejetter le vote des militants et soutenir une candidature de la gauche non socialiste ?

            Lors du rŽfŽrendum, il n'y avait aucun enjeu de vote Ç utile È et aucun risque de conforter la droite en se dŽsolidarisant du PS. Au contraire, le PS lui-mme faisait campagne sur le mme choix que la droite, sur un texte rŽdigŽ par la commission Giscard et les dŽbats ont permis de positionner les lignes de fractures favorablement pour dŽgager une majoritŽ autour d'un refus de gauche. Dans ces conditions, il n'y avait d'espace politique que dans le refus de la ligne du PS, fut-elle validŽe majoritairement par les militants.

            Les conditions actuelles sont trs diffŽrentes :

            Le vote est plus massif. Il y a un fort appel vers le vote utile qui s'est dŽjˆ orientŽ en faveur de SR. La campagne de SŽgolne est plut™t ouverte. Elle attire des Žlecteurs et des sympathisants de la gauche du PS, des Žlecteurs du non, mme des Žlecteurs de l'extrme gauche de 2002. Enfin, quoi qu'on pense de sa personnalitŽ, de certaines de ses dŽclarations, elle se positionne comme Ç ˆ l'Žcoute È, ...

 

 

3)        Pour s'orienter pour les batailles de demain, des principes simples et clairs :

 

a) Les convictions avant tout :

 

            Compte tenu des risques de dispersion de l'Žlectorat au 1er tour, il aurait ŽtŽ prŽfŽrable que l'ensemble de la gauche dŽsigne dŽmocratiquement un  candidat unique. PrŽalablement, il est souhaitable, danas l'intŽrt de toute la gauche, qu'une candidature des comitŽs anti-libŽraux Žmerge. Elle dŽfendra un programme trs proche de nos idŽes. Nous afficherons sans Žtat d'‰me, mais loyalement notre proximitŽ de conviction avec ce(cette) candidat(e) et les comitŽs populaires qui le soutiennent. Nous affirmerons notre conviction profonde de la nŽcessitŽ d'une candidature unique de la gauche sur un programme de rassemblement.

 

b) L'unitŽ avant tout :

 

Les batailles de demain seront rudes. Le pouvoir se prŽpare ˆ garder et Žtendre ses privilges. Sarkosy usera tous les moyens en son pouvoir pour vaincre sans faire de concessions dans son programme. Il se positionne dans une campagne offensive et sans scrupule. Tirer toutes les consŽquences du rŽfŽrendum europŽen, c'est comprendre l'enjeu politique d'une force au sein du PS, capable de garder le cap de l'unitŽ de toute la gauche face ˆ la droite, capable de sortir la gauche non socialiste de sa marginalisation pour redonner son identitŽ et sa force ˆ la gauche. Nous restons dans le cadre de la campagne socialiste tout en crŽant tout de suite les liens avec la gauche non socialiste, et en essayant de faire au max campagne Ç rapprochŽe È au plan local, notamment avec le PC et les comitŽs anti-libŽraux.

           

            En conclusion, quels que soient les candidats en lice, la campagne sera engagŽe et passionnante. Pour trouver un maximum d'espaces politiques pour exprimer les idŽes attendues sans s'opposer au courant du vote utile qui nous emporterait, nous nous battrons sur nos convictions et pour l'unitŽ, seul rŽel gage de victoire. Le temps du dŽbat politique
reviendra plus vite qu'on ne le pense. La victoire de la gauche permettra de l'ouvrir sous les meilleurs auspices. L'histoire ne se rŽpte pas. Les tensions sociale, Žconomique et politique d'aujourd'hui sont plus fortes qu'en 97, plus critiques qu'en 88 ou 81. La victoire de la gauche est une Žtape nŽcessaire. Elle ne peut passer que par le rassemblement de la gauche sur un programme et une campagne en phase avec le vŽcu et la rŽalitŽ de ses millions d'Žlecteurs.


            Karl Marx a Žcrit Ç Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c'est un triomphe ŽphŽmre. Le rŽsultat vŽritable de leurs luttes est moins le succs immŽdiat que l'union grandissante des travailleurs È (Manifeste communiste). Voter ne peut tre, en tout etat de cause, une fin en soi. C'est une Žtape de la bataille pour l'union grandissante de tous les travailleurs.

 

 

 

 

Voir aussi :

BATTRE LA DROITE,

RASSEMBLER LA GAUCHE POPULAIRE,

PREPARER LA DEUXIEME ETAPE.

 

RŽflexions sur lÕactuelle situation ˆ gauche

Raymond Debord (interview - 04/07/2006)