La vague rose et sa conséquence : la cohabitation

Jean-Michel Edwin (29/03/2004)

Que vaudront dans un an ou même dans trois mois, une fois passé le choc de l’événement, les commentaires à chaud sur la « vague rose » aux élections de 2004 ? Les enseignements principaux que l’on peut tirer de ces élections sont pour un bref instant masqués par les feux éblouissants de la politique spectacle. Quand les projecteurs se déplaceront pour une nouvelle mise en scène médiatique (attentat monstrueux, menace de guerre, ou autre…remaniement ministériel), quelques évidences apparaîtront mais qui n’intéresseront plus les chroniqueurs accrédités. Rien n’empêche cependant de noter dès aujourd’hui quelques évidences qui peuvent aider à mieux s’orienter pour les mois à venir : à faire quelques « prédictions » utiles, à prendre à temps des positions fortes.

Et même nos quelques camarades parmi les marxistes, qui ont choisi de voler au secours de la victoire du PS (ce qui après tout n’est pas un crime même si c’est une erreur tactique), ne nous en voudront pas de ne pas leur laisser quelques jours savourer ce qu’il y a d’effectivement délectable d’avoir assisté à une belle raclée électorale pour Raffarin et sa clique.

Ces élections constituent un événement de type particulier combinant les deux ingrédients de base de la fausse démocratie en trompe l’œil qu’est le régime sous lequel nous vivons : l’électoralisme et la politique par procuration. Cela donne un spectacle d’un genre bien spécifique où le peuple (du moins les électeurs) est un bref instant, le temps d’un vote, acteur de l’actualité. Et se retrouve l’instant d’après, selon une règle tacitement admise, dépossédé de ses choix d’un dimanche. De la droite, du centre ou de la gauche, les politiciens du régime gouverneront comme chacun sait par procuration, au nom de la logique du système, contre l’avis et les intérêts de leurs mandants.

Ce système déplorable use par corrosion, de scrutin en scrutin, l’idéal démocratique. Il prépare le terrain aux apprentis führers.  L’opposition, y compris d’extrême-gauche, ne propose pas : elle s’oppose. Les électeurs, qui ne sont pas vraiment dupes, ne choisissent pas : ils éliminent.

A partir de ces considérants, les élections de mars 2004 ne constituent pas une surprise. Il n’y a pas renversement de tendance. On assiste à la répétition des élections de 2002. Le corps électoral se montre assez stable et constant dans ses votes. En 2002, on a eu le développement, les négatifs, en 2004 on nous livre le tirage sur papier. Mais c’est la même photo.

La droite est déconsidérée. Le parti chiraquien se retrouve avec le minable score de Chirac au premier tour des présidentielles de 2002. C’est le triomphe non pas de l’Opposition (avec un O majuscule et un programme de gouvernement) mais des oppositions. C’est la victoire des NON. Le vote de gauche s’est, par défaut, détourné vers un PS qui n’a aucun projet de gouverner à gauche. Et comme on ne nous fera pas croire qu’il y a dans ce pays 15% d’électeurs pro fascistes et nazis, le vote d’extrême-droite n’est que le signe d’opposants qui se voudraient radicaux mais sont en fait carrément dévoyés. Vote de gauche pour l’anti-gauche, vote révolutionnaire pour la contre-révolution : tout cela est carrément dégoûtant.

Au-delà du résultat arithmétique de ces élections quel en sera le résultat politique : que va-t-il advenir dans les prochains mois ? Une fois de plus, comme cela se passe depuis vingt ans, les électeurs français ont fait part de leur mécontentement tout en se refusant à des choix révolutionnaires qui ne leur sont d’ailleurs pas vraiment proposés, même par l’extrême-gauche au discours protestataire. Et de nouveau cela va se traduire par une formule bien connue : la trop fameuse « cohabitation ».

Mais la cohabitation version 2004 sera pire que les précédentes. On connaissait la cohabitation presque à égalité de pouvoirs entre un Président et un Premier ministre de couleurs politiques opposées. Voici venir la cohabitation entre un pouvoir central de droite et des exécutifs régionaux PS et assimilés, alors que les Régions deviennent de par les nouvelles dispositions européennes de véritables petits états, plus précisément des sous-états tenus par la loi de la « subsidiarité » à appliquer les dispositions adoptées par les pouvoirs supérieurs. Résultat : la droite et la gauche vont maintenant diriger ensemble les affaires du pays, chacune assumant un échelon dans les responsabilités. François Hollande ne s’y est pas trompé en annonçant dimanche 28 mars peu après vingt heures que « la gauche n’a gagné aucun droit dans ces élections mais seulement de nouveaux devoirs ». Et quels devoirs !

Nous avons largement décrit [1] la politique insupportable que le gouvernement prépare pour les prochains mois : plan d’austérité renforcée, mise à mort de la Sécurité Sociale, etc. Maintenant la mise en œuvre de cette politique va se négocier entre Paris et Bruxelles et des gouvernements de province dirigés par la Gauche plurielle. La déclaration de François Hollande a un sens. Cela veut dire : « qu’on le veuille ou non, nous devrons appliquer, mais il nous faudra le faire avec tact et délicatesse ». A la façon de la gauche, en bref. Avec quelques aménagements et un discours social d’accompagnement. Un appel à des élections anticipées aurait pu signifier bataille pour la démocratie et affrontement entre échelons du pouvoir. La position responsable des dirigeants du PS veut dire tout le contraire.

Que cela soit affligeant et écœurant, c’est certain. Mais il n’y a ni raison ni place pour le pessimisme et le découragement, au contraire. Car si les électeurs ont confirmé qu’ils ne sont toujours pas révolutionnaires (et cela on le savait), ils ont aussi montré leur fort mécontentement et leur opposition constante à la politique de ces dernières années version droite comme version gauche.

Cela donne aux révolutionnaires une réelle responsabilité de construction et de proposition. Y compris et peut-être même davantage à la minorité d’entre eux qui ont choisi d’accompagner les électeurs en appelant à voter massivement pour le PS[2]. Cette responsabilité peut et doit se traduire dans le concret, dès maintenant, sur un thème hautement politique et absolument décisif : la défense de la Sécurité Sociale. Celle-ci est promise à la privatisation et à la régionalisation à l’automne prochain. Elle doit disparaître au moment des soldes.

Appelons donc le peuple de gauche à délaisser massivement la politique par procuration. Agissons directement et par délégation (avec des délégués mandatés et révocables). Construisons des délégations départementales, régionales et nationale pour la défense de la Sécu. Organisons une conférence nationale porteuse d’un programme de défense de la Sécu. Participons certes à toutes les initiatives d’ordre syndical et associatif qui ne manqueront pas pour la défense de celle-ci, mais faisons plus. Organisons la défense politique de la Sécu.

Si l’heure n’est pas à proclamer la naissance d’un Parti Bolchevique Révolutionnaire de Gauche qui manquerait singulièrement d’adhérents et de crédibilité, l’heure est à la création d’un véritable « parti de défense de la Sécurité Sociale », autre nom pour un parti ouvrier indépendant ou qu’on l’appelle comme on voudra. L’important est d’affronter le régime et ses partis sur un sujet central et qui se relie à tous les autres, un sujet d’urgence sociale concernant la vie de tous les salariés avec ou sans emploi.

Le programme qu’il faudra affiner c’est de mettre dehors Chirac, Raffarin, Sarkozy et tous ceux qui seraient prêts à participer à quelque niveau de responsabilité que ce soit, y compris au niveau « régional », suivez mon regard,  à la casse de la Sécu. C’est de se battre pour un gouvernement qui défende la Sécu et tout ce qui va avec. Un gouvernement des travailleurs, pour les travailleurs et par les travailleurs. L’heure n’est pas à l’opposition impuissante et à la politique par procuration. Le temps vient de se regrouper et de lutter pour l’exercice du pouvoir.

 



[1] PROMETHEE N° 33 du 6 mars 2004, revue trimestrielle de la NGC (Nouvelle Gauche Communiste)

[2] les 24 dirigeants minoritaires de la LCR, mais aussi d’authentiques marxistes comme ceux du groupe Riposte, ou comme Raymond Debord ou Vincent Presumey.