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Communisme ou nationalisme : réponse à quelques contradicteurs à propos du Parti de la Gauche européenne.

Raymond DEBORD

A l'heure où toute l'opposition sonne le tocsin dans le Parti communiste et où ses membres les plus sectaires en appellent à la scission sur la question du Parti de la gauche européenne (PGE), le texte que j'ai écrit avec mon ami Dominique Cornet pour lui apporter un "soutien critique" (*) a été accueilli par une bordée d'insultes venant soit de camarades plus qu'eurosceptiques soit d'autres devenus eux "communosceptiques", l'ensemble n'appelant guère de réponses argumentées...

Pierre-Alain Millet, qui est de loin le plus gentil (et le plus constructif) de nos contradicteurs a qualifié le texte de "surprenant". Quant à Michel Dupuy, il y a pour sa part répondu en reprenant de manière lapidaire les principaux arguments anti-PGE de la gauche du PCF. La présente contribution vise à poursuivre le dialogue avec eux, en essayant d'approfondir les questions théoriques de première importance soulevées par ce débat et qui vont largement au delà du problème conjoncturel de l'adhésion ou pas au PGE.

Parti et institutions

"Entrer dans les institutions (hier au gouvernement Jospin, aujourd'hui dans la logique des partis politiques made in UE) pour les modifier de l'intérieur. Quel est le gogo qui croira encore à ces foutaises ?" demande Michel Dupuy. Certainement pas l'auteur de ces lignes en tous cas s'il s'agit des institutions françaises ou européennes. Pour que les choses soient tout à fait claires j'étais déjà contre l'entrée des communistes au gouvernement en 1981. On imagine ce que je pense de la suite...

Ceci étant, le camarade Dupuy semble opère un glissement en amalgamant deux choses distinctes : la participation aux institutions et l'adhésion aux partis qui évoluent dans leur cadre. Considérer le PGE comme partie intégrante des institutions européennes c'est introduire de fâcheuses confusions : à part dans les régimes totalitaires, on ne peut pas identifier les partis aux institutions auxquelles participent. Bien sûr, il y a un problème dans le sens où le PGE annonce à l'avance qu'il respectera le cadre des institutions européennes mais cela ne suffit pas à l'identifier à celles-ci. Ce respect est malheureusement aussi celui dont témoigne le Parti communiste vis-à-vis des institutions françaises, dont il ne conteste pas la légitimité même s'il souhaite les faire évoluer. Est-ce pour autant que le PCF est une simple émanation de l'Etat, un parti "made in" Ve République ? Il faudrait une bonne dose de sectarisme pour le prétendre. Le rejet de la participation au PGE à partir de ce raisonnement conduirait à vitesse grand V dans des dérives digne de l'ultra-gauche la plus caricaturale. La seule conclusion à tirer serait logiquement de cesser de présenter aux élections européennes mais aussi, puisqu'il s'agirait d'être un tant soit peut conséquent, de boycotter toutes les élections "bourgeoises"... Je pense pour ma part qu'il faut naturellement agir dans les partis parlementaires et se battre en leur sein pour qu'ils adoptent une attitude révolutionnaire vis à vis des institutions comme des élections. C'est tout autre chose.

Le cadre institutionnel définit le contenu ?

Je ne suis pas sûr que Michel Dupuy ait raison de dire que "le cadre institutionnel définit le contenu" des politiques menées. Il y a des moments où les logiques socio-économiques font exploser les cadres institutionnels pré-existants. C'est ce qui s'est passé quand le capitalisme naissant a mis à bas le féodalisme. C'est aussi ce qui c'est passé quand la restauration capitaliste a aboutit à la destruction des Etats "socialistes", hier en URSS et en Europe de l'Est, aujourd'hui en Chine. Ceci étant, on ne peut qu'être parfaitement d'accord avec lui quand il vitupère l'Union européenne et dit qu' "un révolutionnaire ne se bat pas pour "réorienter l'Europe", pour l'"Europe sociale"" etc.  Mais la question qui se pose est de savoir si le problème fondamental vient du caractère "supranational" de l'Europe. Et là ni le camarade Dupuy ni aucun de ceux qui avancent cet argument n'apportent d'arguments. Que les institutions soient "nationales" ou "supranationales" ne détermine pas en soi leur contenu social. La France est un Etat bourgeois dont les institutions sont nationales ; la Yougoslavie était un Etat socialiste dont les institutions étaient supranationales. Et après ? Si l'on prend l'exemple de la constitution Giscard, à laquelle je pense qu'il faut s'opposer à 100 %, le problème n'est pas fondamentalement sa forme supranationale mais son fond : l'institutionnalisation du capitalisme comme "marché unique où la concurrence est libre et non faussée". Mais, s'il est vrai qu' "il n'y a pas de bonne supranationalité capitaliste", faut-il en conclure qu'il pour y avoir un meilleur capitalisme national ? C'est là que le bât blesse et que le raisonnement des opposants à la supranationalité glisse dangereusement vers le nationalisme. Car les institutions de la France, pour ce qui les concerne, ont déjà toutes les tares que sont en train d'acquérir les institutions européennes. Elles sont fondées de la même manière pour garantir la propriété privée (et donc la liberté d'exploiter) et prétendent encadrer un marché (national) où la concurrence est libre et non faussée... Par ailleurs leur caractère antidémocratique n'est plus à prouver et n'a strictement rien à envier à celui de l'Union européenne. Alors...

Au bout du compte, le camarade Michel Dupuy apporte principalement un argument de poids : il faudrait s'opposer à la construction européenne parce qu'elle représente le choix principal des capitalistes, le "cadre idéal" qu'ils ont trouvé pour mener des politiques favorables à leurs intérêts. Mais la défense des "cadres" historiquement dépassés constitue t-elle une réponse suffisante alors que les nouveaux sont déjà en place ? On peut en douter.

Pour autant, il devrait être évident pour des révolutionnaires que la satisfaction des besoins des travailleurs d'Europe ne se fera pas sans une rupture avec les institutions européennes telles qu'elles existent et se structurent. On peut aussi penser que le développement inégal des luttes sociales et la pérennité des nations fera que cette rupture passera vraisemblablement par le retrait d'un ou plusieurs pays du cadre européen. Mais ce ne serait pas pour s'en tenir à une version antique du capitalisme d'Etat et de l'Etat providence : ce retrait aurait pour objectif de jeter les bases d'une société socialiste et constituerait un véritable séisme politique stimulant la lutte du prolétariat pour le pouvoir dans tous les pays d'Europe avec comme perspective leur unification sur des bases socialistes.

Bien évidement cette perspective n'est nullement à l'ordre du jour en cette veille d'élections européennes. Pour autant, les objectifs, même à très long terme, déterminent aussi les choix immédiats. Attention donc à ne pas s'enfermer dans des postures qui nous en éloigneraient.

Comment lutter contre l'extrême-droite ?

Pour le camarade Dupuy,  oublier "le "F" d'EDF et le "N" de CNR" aboutirait à favoriser "dangereusement la montée du FN". Cet avertissement appelle deux types de réponse : sur la nature des organismes qu'il cite d'une part, et ensuite sur le fond du raisonnement.

Au risque de surprendre, je dirais tout d'abord que les nationalisations ne constituent certainement pas le B-A-BA de la politique économique des communistes. Les marxistes se sont opposés sur ce point aux lassaliens et la IIIème internationale s'est quant à elle montrée très sceptique quant aux revendications de nationalisations, leur préférant nettement celle du contrôle ouvrier. Le simple transfert de la propriété d'une entreprise à un Etat demeurant capitaliste ne favorise pas en soi le pouvoir de décision des travailleurs sur les choix qu'elle va opérer, qu'il s'agisse de sa gestion interne ou de ses options stratégiques.

Dans certaines circonstances historiques, il est même de l'intérêt des grands groupes capitalistes d'avoir la possibilité de s'appuyer sur des secteurs nationalisés ou appartenant aux collectivités locales afin de se décharger du coût d'infrastructures non-rentables mais indispensables. On pensera par exemple au domaine du transport routier ou de l'énergie. En évitant de trop développer ici, on rappellera que la nationalisation d'EDF n'a pas été réalisée par un gouvernement "de gauche" mais sous De Gaulle (en 1946) afin de permettre l'électrification totale du pays et de garantir l'indépendance énergétique de la France. Aucune entreprise privée n'aurait pu fournir les investissements nécessaires aux réalisations gigantesques qui ont été celles d'EDF. Par contre, elles trouvaient toutes un intérêt immédiat à pouvoir disposer d'électricité dans les meilleures conditions. Aujourd'hui la situation est effectivement en train d'évoluer avec le marché unique européen. Mais s'il est une bonne raison de défendre EDF c'est avant tout en fonction du statut favorable qu'ont obtenu ses agents et du rôle de locomotive sociale de l'entreprise. On peut aussi considérer que la fonction de service public de l'entreprise risque d'être mise à mal avec la libéralisation du marché européen. Pour autant, si l'on s'en tient à cette notion de service public, elle n'est pas liée au caractère "français" de l'entreprise : on pourrait très bien imaginer des services publics européens, y compris dans le domaine de l'énergie.

Ce n'est guère un hasard si les camarades qui, comme Michel Dupuy, insistent sur la défense de l'Etat nation font souvent référence au CNR, le Conseil national de la Résistance. Cet organisme est le type même de la structure d'Union nationale sans rivage à droite et il est pour le moins paradoxal de voir des militants hostiles aux alliances avec le Parti socialiste s'en faire les apologistes. On trouvait en effet dans le CNR (outre le PCF, le PS, la CGT et les mouvements qui leur étaient liés) la totalité des organisations de la résistance gaulliste et les formations politiques de droite. Inutile de dire que c'est cette dernière tendance qui dominait les instances du CNR. Dans un contexte où il fallait faire quelques concessions aux communistes et où la majorité de la bourgeoisie collaborait, le CNR a adopté un programme de réformes "capitalistes d'Etat" dont l'essentiel a été abandonné une fois la libération obtenue et la situation reprise en main... Peu importe puisque l'objectif principal était atteint : verrouiller les communistes et empêcher qu'ils ne soient tentés de prendre le pouvoir... La participation au CNR n'a donc été du point de vue des travailleurs qu'une forme malheureusement classique de subordination à la bourgeoisie nationale dans les luttes de libération. C'est l'archétype de la politique stalinienne en la matière, qui n'a conduit qu'à des désastres partout dans le monde. Elle a d'ailleurs été menée de manière tellement opportuniste par les partis communistes français et italien que ceux-ci ont même du subir par la suite les remontrances de leurs alter-ego lors d'une fameuse réunion du kominform.

Le camarade Michel Dupuy termine en utilisant un argument souvent entendu chez les chevènementistes (voire les souverainistes de droite) : abandonner la défense de l'identité nationale de la France favoriserait le Front National. Il n'est pas du tout prouvé que cette thématique, très forte effectivement au FN, soit la motivation essentielle de ses électeurs, mais admettons. Aujourd'hui, personne ne menace la France et certainement pas l'Union européenne qui n'est après tout que la somme de ses parties. Que cela plaise ou non (j'ai pour ma part voté "non" à Maastricht) la majorité des électeurs français s'est toujours prononcée pour les pas proposés dans le sens de l'intégration européenne. La France demeure une grande puissance impérialiste (ce qui n'est pas une qualité) et un des moteurs de la construction européenne. En tant que nation, sont existence n'est pas en jeu de ce côté là. Et si les Français peuvent se sentir menacés sur le plan de leur identité culturelle (et là ce sentiment ne serait sans doute pas sans fondement) ce n'est pas sous la pression de l'Allemagne ou de l'Italie ! Ce qui dilue toutes les identités nationales, c'est la globalisation économique et la domination de la sous-culture promue par les multinationales américaines. De ce point de vue, les pays qui se situent hors de l'Union européenne ne sont pas mieux protégés que les autres, au contraire diraient sans doute les partisans de l'Union.

Le danger est donc, au prétexte de ne pas laisser le terrain libre au FN, de s'adapter à ses idées en quittant celui de la défense des intérêts ouvriers et populaires. Sans vouloir effectuer le moindre amalgame avec ce que dit le camarade Dupuy, je voudrais rappeler que  certaines bonnes âmes (là encore dans les milieux souverainistes, mais pas seulement) ont par exemple expliqué qu'il ne fallait pas insister sur l'antiracisme faute de faire de la publicité à Le Pen. Interpellant collectivement la rédaction de la Voix Populaire un bulletin associatif auquel j'ai collaboré, un militant du Parti, membre de la Coordination communiste, lui reprochait de ne pas assez se soucier des "petits blancs", ajoutant en faisant allusion à l'extrême-droite "vous préférez peut être que d'autres s'en chargent" (*) ?  Nous concluions notre réponse en affirmant qu' "il est grand temps de mettre le holà aux dérives «national-communistes» de certaines fractions du PCF rebutées à juste titre par la politique capitularde de Robert Hue. Il n’y a pas d’avenir pour un authentique mouvement favorable au changement s’il ne prend pas en compte la réalité de la France d’aujourd’hui".

A chaque fois que les communistes ont cédé au chauvinisme et ont cherché à jouer au plus fin avec les nationalistes ils se sont sortis de leur orbite et ont payé le prix fort (et les travailleurs avec eux). Les exemples pullulent dans l'histoire du PCF comme des autres partis européens. Des livres entiers ont été écrits sur les conséquences funestes de l'ambiguïté des communistes allemands vis-à-vis du nationalisme et de l'aile "prolétarienne" du mouvement national-socialiste avant 1934. Et encore avaient-ils l'excuse d'être face à un phénomène nouveau et dans un pays dominé et occupé. Mais dans la France de 2004, il n'y a rien à espérer d'une posture visant à brandir le drapeau bleu-blanc-rouge plus haut que les héritiers de Vichy...

L'époque ouverte par les événements de juin 1948, où la ligne de sang a été tracée pour la première fois entre la bourgeoisie républicaine (avec le drapeau bleu-blanc-rouge de Lamartine) et le prolétariat (avec son drapeau rouge) n'est pas close.

En relation à quoi se construit un parti ?

Argumentant contre le PGE, le camarade Pierre Alain Millet note que "l'Union européenne n'est pas plus l'Europe que les USA ne sont l'Amérique". C'est tout à fait exact sur le plan géographique voire culturel etc.

Si un parti se constitue en relation à une base sociale ou à un objectif (par exemple, le prolétariat d'une part et le communisme d'autre part), il existe avant tout en relation à un lieu de pouvoir. C'est dans ce sens qu'il acquiert pleinement sa dimension politique. Les partis politiques français se sont constitués dans une relation implicite à l'Etat-nation comme référent : la nation comme cadre d'existence et l'Etat national comme lieu politique à contrôler.

Dans certains pays, y compris voisins de la France, qui ne sont pas des Etats nationaux, des partis se voulant "communistes" ou "socialistes" (au sens anglo-saxon du terme) existent dans un cadre national uniquement et n'ont donc pas d'implantation en dehors de celui-ci. C'est le cas par exemple du PSUC (Parti socialiste unifié de Catalogne dans l'Etat espagnol) ou du SSP (Parti socialiste écossais dans l'Etat britannique).

Jusqu'ici, la conception des choses majoritaire dans le mouvement communiste et révolutionnaire a toujours été de considérer que les partis ayant comme objectif principal la lutte contre un Etat, ils devaient s'étendre à l'ensemble de celui-ci et n'accepter qu'une autonomie de leurs sections "nationales" dans les Etats multinationaux. Ils considéraient que l'important était en effet d'unir l'ensemble du prolétariat du pays en question dans le combat contre le pouvoir "central" et donc de le doter d'un outil homogène pour ce faire.

Si l'on en revient à la question de l'Union européenne, la question se pose dans des termes voisins. S'il est indéniable que l'Union n'est pas encore dotée d'institutions aussi solides que celles des Etats la composant, il est évident que la tendance historique est à la structuration d'un Etat européen unifié. Le dernier exemple en date, non des moindres, est naturellement le projet de constitution.

Dès lors, la question qui se pose à nous est celle des outils à mettre en place pour combattre cet Etat embryonnaire (mais dont les adversaires ont d'ailleurs tendance à mettre en avant pour les critiquer les prérogatives existant déjà). Une réponse peut être de continuer avec les structures partidaires existantes ("business as usual" comme diraient les américains) quitte à durcir le ton contre l'Europe. C'est visiblement l'option qui domine la gauche des partis communistes, en France et vraisemblablement ailleurs aussi. Le risque est clairement de déraper vers des positions où la défense des particularismes nationaux primerait sur l'opposition à la politique de l'Union sur des bases de classes. Nous y reviendrons.

L'autre option est de se doter d'un outil nouveau et spécifique destiné à combattre l'Etat (bourgeois) européen en constitution, en prenant comme base les intérêts communs des prolétariats d'Europe et une visée commune. Il faut donc un Parti communiste de l'Union européenne.

Le Parti de la gauche européenne n'est pas un tel parti, il n'y a aucune ambiguïté là dessus. Mais il ouvre une possibilité d'avancer dans ce sens. En tout état de cause, il est tout à fait correct et légitime qu'il se constitue en relation avec l'institution qu'il souhaite transformer (ou qu'il souhaiterait détruire s'il était révolutionnaire).

Un parti européen est-il un "plus" par rapport à des partis nationaux ?

Pierre-Alain Millet se demande à quoi servira le PGE et en tous cas "à quoi de plus que ce que peuvent faire sans difficulté tous les groupes qui existent, et d'ailleurs se rencontrent déjà autrement ?". Nous avons partiellement répondu à cette interrogation plus haut, en expliquant la nécessité d'un outil politique commun aux travailleurs d'Europe. On ajoutera qu'un parti commun et des rencontres ponctuelles (voire même régulières) entre partis sont des choses qualitativement différentes. Faisons une analogie en imaginant par exemple que le Parti communiste français n'existe tout simplement pas et qu'il y ait juste des rencontres entre des partis communistes "normand", "corse" ou "breton". Ne serait-ce pas une formidable régression et quelque chose de tout simplement impensable pour n'importe quel militant ? On pourrait rétorquer que la France ne comporte qu'une nation et que c'est dans ce cadre qu'existent les partis. Parlons donc de l'Espagne. Si demain Izquierda Unida venait à être remplacée par de simples rencontres entre partis communistes, ne serait-ce pas une régression pour les peuples d'Espagne ? Il semble évident que tout le monde s'opposerait à cette perspective en expliquant que les communistes et les progressistes ont besoin d'un outil commun à l'échelle de l'Etat espagnol. Il en est de même à celle de l'Etat européen en constitution.

De ce point de vue, à mon avis le PGE ne va pas assez loin et s'il mérite d'être critiqué c'est pour son rejet à priori du "fédéralisme". L'existence d'un vrai parti commun en Europe permettrait aussi de développer la conscience internationaliste à l'intérieur même des partis nationaux. Son absence contribuerait à entretenir les déformations chauvines (voire franchement nationalistes) qui polluent de manière très importante l'idéologie de tous les partis "communistes" d'Europe comme du reste du monde.

Dérive du PCF et constitution du PGE

Pour Pierre-Alain Millet, la constitution du PGE n'est pas indépendante de la dérive générale du PCF dans le sens où elle serait liée à la question des subventions et à la mise en place de "directions politiques autosubsistantes". On peut effectivement se poser la question mais certainement pas apporter de réponse à partir de cet élément. En effet, le débat sur l'avenir du PCF comme celui sur le PGE sont d'une importance qui dépasse largement le cadre interne à ces organisations ou, pire, celui des responsables les plus au fait des bruits de couloir. Il concerne et intéresse potentiellement tous les salariés. L'aborder sous l'angle des suppositions et des intentions prêtées à tel ou tel serait donc une sérieuse erreur de méthode. Francis Wurtz a "coincé" assez facilement sur ce point Dimicolli-Frajerman-Marchand, dans la réponse qu'il leur a adressé . On peut penser qu'il est de mauvaise foi mais cela peut relever d'une conviction intime, pas d'une argumentation publique. Il faut donc s'en tenir aux faits et à une critique documentée des positions politiques exprimées.

La manière dont Pierre-Alain Millet aborde la question du nom du parti est très intéressante. Notant que le PGE ne se dit pas communiste, il concède qu' "on peut toujours dire que le PCF ne l'était plus depuis longtemps" mais que "pour de nombreux militants cela restait une volonté, un objectif... ou même simplement une illusion...". Pour moi, il ne fait absolument aucun doute que le PCF n'est plus un parti communiste - au sens donné à ce terme par le congrès de Tours - depuis plusieurs décennies. Tant que j'en suis à me faire des amis, je dirais qu'il ne l'a pas été plus de dix ou quinze ans... Je n'ai pas en tête les "21 conditions" mais si le PCF en remplit encore une ou deux çà doit être le bout du monde... Si l'attachement des adhérents du PCF au mot "communiste" était donc bien une "illusion", c'était aussi une force dans le sens où ils se pensaient comme révolutionnaires indépendamment de la politique de la direction. C'est pour partie ce qui faisait qu'il n'y avait pas de constitution possible d'une force authentiquement communiste et révolutionnaire dans ce pays sans l'implication de la masse des adhérents du PCF (obstacle sur lequel les trotskystes puis les maoïstes et récemment les petites sectes issues du parti se sont cassés les dents). Le problème qui se pose aujourd'hui est celui de l'aspect national(iste) qu'a revêtu cette identité depuis l'après-guerre et qui se heurte frontalement à des constructions communes avec d'autres forces sur le plan international. On voit bien d'ailleurs comment l'ensemble des supposés "orthodoxes" du PCF s'est insurgé contre le PGE sur la base d'argument essentiellement chauvins.

On atteint donc un point de rupture où il faut non seulement dire que le PCF n'est plus communiste mais aussi que le communisme est quelque chose de radicalement différent de la posture adoptée par les PC "officiels" depuis la dissolution de leur internationale par Staline en 1943.

Alors oui, le PGE sonne l'heure d'un réveil brutal.

Quelle position pour un courant révolutionnaire ?

Pierre-Alain Millet demande si les courants révolutionnaires doivent se taire sur les tares de l'Union européenne. La réponse est naturellement non mais la question n'est pas là. La question est de savoir s'ils considèrent que leurs positions seront mieux défendues dans le cadre de partis réformistes nationaux ou d'un parti européen. Nous en avons parlé plus haut. Quant à savoir s'ils ont besoin du PGE pour se rencontrer, la réponse est également non. Il leur faut à eux aussi un cadre structuré, une tendance internationale. Le problème est que celle-ci n'existe pas non plus.

Pierre-Alain Millet propose trois axes pour définir les tâches d'un courant révolutionnaires aujourd'hui. 1° "Développer l'appropriation théorique militante dans les réseaux qui se reconstituent dans les luttes" "Reconstruire les éléments de conscience de classe, autant dans la dénonciation de la bourgeoisie que dans l'illustration des intérêts de classe... y compris dans la réaffirmation d'une solidarité ouvrière" "Réinventer le parti communiste nécessaire à notre époque". Je ne peux que souscrire totalement à ce qu'il propose et concernant les deux premiers axes, je consacre l'essentiel de mon énergie militante à y travailler, aux côtés de mes camarades de l'Association populaire d'entraide. Ceci n'est pas sans rapport avec des avancées dans la mise en oeuvre du troisième point, naturellement.

Mais s'il y a un important travail de mise à jour à opérer, encore faut-il s'entendre sur ce dont on parle. On ne fera donc pas l'économie d'un coup d'oeil dans le rétroviseur et de la remise en débat de quelques définitions, à commencer par celle de "communiste" et de "parti communiste". J'essaye en général d'éviter les citations, qui virent souvent à l'exégèse ou sont utilisées comme des arguments d'autorité. Mais pour une fois je souhaiterais rappeler quelques mots du Manifeste qui me semblent avoir un évident rapport avec l'objet de la discussion actuelle :

"Quelle est la position des communistes par rapport à l'ensemble des prolétaires ? Les communistes ne forment pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers. Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat. Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier. Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points :  1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat.  2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité. Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres".

Partageant les grandes lignes de cette approche et des définitions qui y sont données, j'en tire deux conclusions immédiates qui concernent le PCF comme le PGE (qui ne sont ni l'un ni l'autre des partis "communistes" selon la définition du Manifeste. 1° Le devoir des militants pour lesquels le communisme est "une volonté, un objectif" (pour reprendre les termes de Pierre-Alain Millet) est d'y agir en tant que fraction et certainement pas de construire leur petit groupe à côté, 2° les intérêts internationaux du prolétariat priment sur les intérêts nationaux et la crispation sur ceux-ci est à l'exact opposé de la démarche proposée par Marx.

Si l'on adhère à celle-ci, il va donc falloir en tirer les conclusions pratiques. Jusqu'au bout.

21/05/2004

 

 

 

(*) "Parti de la gauche européenne : un pas en avant"

(*) Cité dans R. Debord "l'immigration, un élément essentiel pour une stratégie de changement".

 

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