Correspondances communistes pour l'autogestion - janvier 2002
L'heure est à la clarté politique
Raymond Debord et Dominique Cornet
Adhérents au Parti communiste français, certains d’entre nous ont participé à divers regroupements oppositionnels (appel «des 700», appel «Nous assumons nos responsabilités»), d’autres pas. Nous avons en commun le soucis de nous opposer à l’orientation suivie par la direction depuis la chute de l’URSS et qui consiste à jeter le bébé (la lutte des classes) avec l’eau du bain (le stalinisme). Complètement désorienté, le PCF apparaît depuis de plus en plus comme un relais du PS au sein des couches sociales les plus populaires de l’électorat de gauche.
Ce processus a naturellement conduit un nombre croissant de militants à s’opposer à la «mutation» du PCF telle que voulue par Robert Hue. Malheureusement, cette première génération oppositionnelle n’a pas su rompre avec les vieille pratiques autoritaires du parti. Du coup des «personnalités» qui tirent leur autorité des positions qu’elles ont pu avoir jadis dans l’appareil imposent leurs points de vues à une «base» qui n’est appelée à discuter que pour la forme.
Alors que toute clarification politique a été refusée, nous constatons aujourd’hui que la confusion règne. Sa dernière expression est le ralliement d’un certain nombre de communistes à la candidature bonapartiste de Jean-Pierre Chevènement. Dans le même temps, alors que plusieurs scissions ont déjà eu lieu, nous voyons l’opposition en passe d’être hégémonisée par la «Coordination des militants communistes».
S’adresser aux opprimés
En ce qui nous concerne, nous ne croyons pas qu’un parti utile aux opprimés naîtra d’une fusion sans principes de toutes les chapelles communistes «orthodoxes» dans l’ignorance de ce qui se passe au dehors de leur petit monde. Nous ne croyons pas non plus qu’un tel parti naîtra d’une fusion avec l’extrême-gauche telle que nous la connaissons. Ce que nous croyons par contre, c’est à la jonction entre un courant d’idées révolutionnaire et les secteurs les plus exploités de la population : ouvriers, jeunes des cités populaires, familles immigrées, travailleurs précaires etc. C’est cette rencontre qui permettra que soit reforgé un réel projet de société.
Nous ne croyons pas non plus qu’on puisse combattre efficacement la politique du Parti socialiste et l’opportunisme de la direction du PCF en se contentant qu’un débat platonique, essentiellement interne. Nous pensons au contraire qu’il faut porter ce débat au plus profond du peuple et en appeler à lui.
Ceci veut dire qu’il faut se tourner vers l’action, mais aussi ne pas se cantonner aux secteurs traditionnels d’implantation de la gauche, à savoir la fonction publique et les entreprises d’Etat.
Aujourd’hui comme hier et demain encore plus qu’aujourd’hui, c’est bien le secteur privé qui est et sera le lieu essentiel où s’exprime le conflit entre les classes sociales.
Alors que le salariat est massivement précarisé et que les couches les plus opprimées sont reléguées dans de véritables ghettos en périphérie des grandes villes, il est plus que temps de s’adresser à celles-ci pour les amener à l’organisation.
C’est pourquoi nous privilégions sans ambiguïté le travail que nous pouvons faire sur le terrain dans les quartiers dits «difficiles» aux discussions du cénacle communiste, fut-il «oppositionnel».
Les militants que nous sommes agissent donc au quotidien aux côtés des plus défavorisés, en particulier au sein de l’Association populaire d’entraide et participent aux comités de rédaction des bulletins la Voie Populaire et Praxis.
Nous y côtoyons au jour le jour d’autres militants qui sans se dire communistes sont dévoués corps et âme à la cause des opprimés et à la lutte pour le respect des droits humains. Nous nous sentons mille fois plus proches de ces militants, souvent des immigrés ou des jeunes issus de l’immigration, que des phraseurs parlementaristes qui hantent les couloirs déserts des organisations politiques de gauche.
Nous croyons que c’est avec eux, ainsi qu’avec les animateurs des syndicats de précaires, des associations de chômeurs, des associations de quartiers, que nous pourrons construire demain un outil réellement utile pour faire aboutir notre combat pour la justice sociale.
Pour un parti de classe
Plus que jamais, au vu de la situation dramatique des couches populaires sur le plan national comme international, nous croyons à la nécessité d’un tel outil, c’est-à-dire d’un intellectuel collectif capable de préserver les leçons des expériences passées et de préparer l’avenir en élaborant un programme pour le changement.
Mais nous ne croyons pas qu’un rassemblement de ce type - un parti de classe - puisse être proclamé sur la base de bonnes intentions ou de proclamations incantatoires.
Ce parti ne pourra exister que sur la base d’une profonde maturation des masses et de décantations dans leurs organisations. Comme chacun peut le comprendre, nous ne sommes qu’au début du début d’un tel processus. Ce n’est qu’à partir du moment où la majorité de la fraction la plus avancée du peuple aura compris la nécessité de rompre avec les vieilles lubies étatistes ou social-libérales ainsi qu’avec toute forme de co-gestion du système que la naissance d’un nouveau parti sera possible. Nous en sommes encore loin.
Aujourd’hui, nous avons non seulement de sérieux doutes sur l’avenir du PCF mais également sur la capacité de ses militants les plus dévoués à participer à la reconstruction d’un outil efficace. Néanmoins, nous n’avons pas l’intention d’abandonner le terrain sans combattre politiquement et nous ferons ce que nous pourrons pour sauver ce qui peut l’être du naufrage auquel est promis le PCF. De ce point de vue, nous désapprouvons totalement l’orientation de ceux qui le quittent pour préparer la proclamation d’une secte «marxiste-léniniste» vouée à une dégénérescence rapide.
Fort heureusement, des éléments récents nous montrent que rien n’est encore définitivement joué et que des fractures commencent à se faire jour au sein du bloc dirigeant, comme certains d’entre nous l’avaient annoncé. C’est ainsi que plusieurs dirigeants de premier plan et maires de grandes villes se sont démarqués de l’orientation majoritaire dans la préparation du dernier congrès.
Par contre, nous ne pensons pas qu’il soit possible de continuer à ne défendre un point de vue autogestionnaire que de manière individuelle. Il doit trouver une expression publique, même si elle est plus que modeste dans un premier temps.
La dissolution lente dans la social-démocratie et la satellisassion par le Parti socialiste ne sont pas inéluctables : il y a encore un avenir pour un parti qui saurait reprendre le chemin des luttes et renouer avec les secteurs les plus opprimés du salariat, qui n’ont plus aucune représentation politique aujourd’hui, à l’exception partielle de Lutte ouvrière et avec toutes les limites programmatiques de ce groupe.
Clarifier pour rassembler
Nous invitons donc tous les membres et ex-membres du PCF qui partagent avec nous l’idée que l’émancipation des travailleurs ne pourra être que l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes à ouvrir la discussion. Nous prenons ici l’engagement que les documents reçus, y compris contraires à nos conceptions, seront publiés : l’heure est à la clarté politique. C’est seulement par un travail de réflexion collective, combiné à une intervention au quotidien dans les luttes sociales, que pourra se cristalliser la sensibilité autogestionnaire qui offrira des perspectives à toute la gauche.