Praxis n°4 - décembre 2001

 

Rester et se battre

Raymond Debord

 

Texte diffusé aux signataires de l'appel "Nous assumons nos responsabilités"

 

«Les communistes ne  constituent pas un parti distinct opposé aux autres partis ouvriers (...) les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui entraîne toutes les autres :  théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l’avantage d’une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien».

Karl Marx. Le manifeste du parti communiste

 

Partageant l’essentiel de l’orientation proposée par Danielle Bleitrach ou par le rapport reproduit dans le bulletin je souhaite réagir à la tentation «sortiste» qui semble de plus en plus forte chez nombre de camarades qui semblent décidés à mener bataille jusqu’au congrès fondateur du «NPC» mais guère au delà, ainsi qu’aux pressions diverses qui sont exercées par des camarades - dont certains signataires de notre appel - qui ont déjà quitté le Parti.

 

1. On ne reviendra pas ici sur les méfaits de la «mutation» pratiquée par la direction et sur sa fuite en avant politique et organisationnelle. Si on peut comprendre la lassitude et le dégoût de militants ayant consacré l’essentiel de leur vie militante au Parti, il importe néanmoins de ne pas idéaliser la période antérieure et d’essayer de prendre un peu d’altitude par rapport aux polémiques immédiates. Je sais que c’est plus facile à dire qu’à faire et je confesse bien volontiers ne pas avoir été un assidu des réunions internes au parti dans la dernière période... Néanmoins, se donner le temps d’une réflexion approfondie et d’une appréciation complète de la situation me parait nécessaire.

 

2. Je ne milite pas au PCF parce que je pense que ce parti est «révolutionnaire» ou qu’il l’était jusqu’à l’avènement de Robert Hue...  La «mutation» n’est pas tombée du ciel mais un phénomène qui exprime une crise rencontrée par tous les partis communistes du monde car les raisons en sont fondamentalement identiques : une tendance lourde à la social-démocratisation rencontrant la crise terminale des Etats se prétendant «socialistes». On ajoutera dans le même temps que le modèle social-démocrate lui-même est entré en crise suite à l’abandon par le grand capital du «compromis fordiste».

 

3. Mon propos n’est pas de faire l’histoire du parti, mais il y aurait beaucoup à dire sur des dérives comme le vote des crédits de guerre (dès 1935), la manière dont a été géré l’épisode du «front populaire», la participation à un gouvernement d’union nationale à la libération, le comportement du parti en 1968 etc. Sur le plan théorique, une série de glissements, du «discours de Londres» de Maurice Thorez en 1948 à l’adoption de l’étape de la «démocratie avancée» en 1968 puis à l’abandon de la «dictature du prolétariat» en 1977...

 

4. Avec des hauts et des bas, des périodes où la politique suivie était fausse et d’autres où elle allait dans le bons sens, avec ses militants toujours les plus sincères et les plus dévoués à la cause du peuple, le Parti communiste français a été avant tout pendant des décennies le parti de la classe ouvrière de France. C’est pour cela que nous l’avons rejoint les uns et les autres.

 

5. L’intérêt de militer dans des partis ouvriers de masse (même s’ils sont où deviennent réformistes) est qu’ils servent de réceptacle naturel à la radicalisation de la classe dans les périodes de remontée des luttes. C’est ce qui s’est passé pour le Parti à plusieurs périodes de son histoire. Le problème est que la «mutation» obère les capacités du Parti à jouer ce rôle dans l’avenir et qu’on peut avoir de sérieux doutes sur les possibilités de surmonter la crise actuelle. Les principaux mouvements sociaux de la dernière période ont conduit à un relatif renforcement des organisations syndicales, favorisé l’émergence des SUD ou de la Confédération paysanne, induit un développement du vote LO-LCR (voire PT), fourni le substrat au développement spectaculaire d’ATTAC, etc. Comme on peut le voir, la radicalisation, bien qu’encore modeste, d’une part significative du «peuple de gauche» s’est passée en dehors de la sphère d’influence communiste. Néanmoins, le PCF dispose encore d’une implantation nationale, d’un nombre d’élus et de positions dans le syndicalisme sans aucune comparaison possible avec ses éventuels compétiteurs (issus de la gauche radicale ou du Parti lui-même). Rien n’est donc joué pour l’instant. Avec une politique plus indépendante, même si elle ne correspondait pas à ce que nous souhaitons, rien ne dit qu’il ne soit pas capable de remonter la pente et de regagner des adhérents ou des suffrages.

 

6. Si on laisse de côté l’hypothèse de l’expulsion des opposants (moins probable que jamais), la situation n’est absolument pas mûre pour la constitution d’un quelconque nouveau parti. La constitution d’un tel parti ne saurait être décrétée par des groupes aussi minoritaires que ceux qui constituent l’opposition actuelle, même s’ils parvenaient à se doter du meilleur programme. Au mieux, ils constitueraient la quatrième force de ce qu’il est convenu d’appeler l’extrême gauche, et pas nécessairement la plus nombreuse... Au pire, ils reproduiraient sous des formes modernes les tares des groupes «marxistes-léninistes» des années 1960-70. Notre peuple n’a pas besoin d’un nouveau PCMLF ou autre groupe plus habile à manier l’excommunication qu’à proposer de réelles perspectives de changement. La constitution d’un nouveau parti révolutionnaire ne peut être que le produit d’une profonde maturation au sein des masses comme de leurs organisations. Force est de constater d’une part que cette maturation n’en est qu’à ses balbutiements et d’autre part qu’elle concerne des secteurs sociaux beaucoup plus larges que l’actuelle opposition interne du PCF. Rien ne permet aujourd’hui de prédire les formes qu’elle prendra et d’exclure l’hypothèse d’un redressement du Parti, non comme produit de débats internes de la nature de ceux que nous connaissons mais de la rencontre entre les coups de boutoir donnés par la situation politique et le travail d’un regroupement interne cohérent et structuré.

 

7. Il convient ici de faire un peu d’histoire et de se remémorer les conditions dans lesquelles notre parti s’est constitué. Après la révolution russe et la première guerre mondiale, un premier Parti communiste a été constitué en 1919 par des éléments «puristes». Aujourd’hui seuls les historiens spécialisés se souviennent du PC de Péricat qui a sombré corps et bien au début des années 20... Par contre, c’est le Parti socialiste officiel, bien que venant de commettre en 1914-18 une trahison à côté de laquelle celles de nos dirigeants ne sont que des broutilles, qui a donné naissance en 1920 au Parti communiste tel que nous le connaissons. Les raisons ? La radicalisation considérable des ouvriers en 1917-1920 les a conduit à se tourner en masse vers le vieux PS, aussi pourri soit-il, à submerger la majorité antérieure et à se porter vers la minorité révolutionnaire.

 

8. Il arrive à certains moments de l’histoire que les scissions soient nécessaires. Mais quand elles ont lieu, elles doivent non seulement être radicales et conscientes mais englober la majorité de l’avant-garde ouvrière. Nous sommes bien évidemment très loin du compte, comme indiqué plus haut. Quant aux sorties prématurées des camarades Perlican, Sallé ou les démissions individuelles, elles ne font en réalité que compliquer les choses et reculer les échéances.

 

9. Ce qui est certain, c’est que la période récente a été marquée par une accélération brutale d’un processus de social-démocratisation qui ne se résume pas à l’alignement sur les positions du Parti socialiste.

 

10. A l’étape actuelle, la question de fond n’est pas de savoir s’il faut rester au parti ou s’il faut se préparer à une rupture organisationnelle rapprochée (on sent bien que nombre de camarades de l’opposition n’ont guère l’intention d’aller au delà du prochain congrès). La question de fond est de discuter de la manière dont nous entendons approfondir la rupture politique et construire un regroupement sur des bases programmatiques claires.

 

11. Jusqu’ici, notre rassemblement de signataires ne s’est livré qu’à une activité relativement platonique : réunions ouvertes et distributions de tracts (ne comportant ni téléphone ni adresse !). Cette méthode de fonctionnement ne correspond naturellement plus à la situation actuelle et aux nécessités d’intervention qui devraient être celles des communistes. D’un certain point de vue, nous sommes même en deçà des possibilités offertes dans le parti alors même que la direction met (enfin !) l’instauration du droit de tendance à l’ordre du jour du prochain congrès.

 

12. Dans l’immédiat, la priorité ne saurait continuer d’être à la diffusion d’un matériel d’agitation dans le «grand public» ce qui revient à une sorte de lobbying de l’extérieur. Il est grand temps de changer nos façons de faire et de passer à un travail méthodique, ordonné et centralisé de défense de nos propositions dans et pour le parti. Cela signifie bien sûr adopter un mode de fonctionnement ad-hoc avec la constitution de groupes de travail au niveau de toutes les instances dans lesquelles nous sommes présents, l’élection de camarades chargés de coordonner et d’alimenter politiquement les propositions que nous entendrons défendre. Ceci suppose aussi de sortir du discours «protestataire» contre la direction pour élaborer - indépendamment de ses choix et de ses priorités à elle - ce qui devrait être selon nous une réelle politique communiste.

 

13. Par ailleurs, si nous considérons qu’il est vain de se lancer dans l’agitation tous-azimuts, il y a par contre un secteur extérieur au PCF qui ne saurait nous laisser indifférents : les organisations de masse et avant tout les syndicats.

 

14. A certains moments, nous pouvons considérer que l’inaction de la direction du Parti nous paralyse et qu’il conviendrait de prendre des initiatives publiques. C’est légitime et même prévisible. Mais dans ce cas, devons-nous nous contenter de diffuser à l’extérieur un matériel de propagande qui ne peut au mieux qu’apporter aux gens confirmation qu’il y a dans le Parti des gens qui pensent autrement que le bureau national, ce qu’ils savent déjà ? Pourquoi ne pas prendre justement nos responsabilités en impulsant sur les bases qui nous paraissent correctes des organes d’action de masse (collectifs, comités, associations...) ouverts très largement aux non-communistes ?

 

15. L’expérience des groupes «Communistes» (Rolande Perlican) ou «Coordination communiste» - majorité - (M. Cuckierman / J.L. Salle) montre bien les risques immenses de marginalisation que présente une sortie du parti prématurée. Et encore, ces groupes peuvent-ils au moins se prévaloir d’une cohésion qui n’est pas celle de l’Appel des 700 ni du regroupement «Nous assumons nos responsabilités». Dans l’état actuel des choses, une rupture prématurée ne conduirait qu’à une aventure qui ne saurait s’achever qu’en fiasco.

 

16. De nombreux camarades, parmi les plus dévoués et les plus proches des positions de l’opposition, ont quitté et continuent à quitter en masse le parti. Nous avons le devoir de leur tendre une main fraternelle et de réfléchir aux moyens que nous pouvons nous donner pour maintenir une activité commune avec eux dans des structures à inventer : fraction(s) syndicale(s), comités, cercles de débat... Par contre, nous devons proscrire toute démagogie dans le sens où, avec toutes les excuses possibles, ces camarades ont montré une vision parcellaire des choses. Ils ont quitté le parti sur une déception légitime mais en ne se posant pas les questions de fond. On ne saurait pourtant se contenter d’abandonner une organisation sans se poser le problème de la continuité de l’action militante et de l’endroit le plus approprié pour la mener. L’existence déterminant la conscience on peut imaginer que la plupart des camarades quittant le PCF sans rallier un autre parti ne se maintiendront pas ad vitam eternam sur des positions de classe. On ne reforgera pas un parti révolutionnaire par le rassemblement du «parti des ex» mais avec les éléments les plus actifs dans les luttes sociales d’aujourd’hui, qu’ils soient au PCF ou pas.

 

17. La crise du Parti n’est pas terminée, loin de là. L’affaiblissement du parti aux municipales va produire des effets contradictoires. D’une part, la direction va chercher à se repositionner de manière plus combative et d’avoir une attitude effectivement plus «lisible» qu’elle ne l’a été jusqu’ici. Dans ce sens, au delà des critiques qu’on peut lui apporter (*) la campagne centrale autour de Lu ne sera sans doute pas un feu de paille comme la manifestation contre le chômage d’octobre 1999. Elle sera menée sur une longue durée et sans aucun doute relayée par d’autres activités du même type à partir d’autres thèmes qui seront fournis par l’actualité des mois à venir. Par ailleurs, la politique de «mutation» et de liquidation du «vieux» parti va être poursuivie et accélérée. Ces deux processus sont contradictoires dans une certaine mesure mais sans doute pas de manière irrémédiable. Nombreux sont les exemples (le Parti de la Refondation communiste par exemple) qui montrent que l’on peut avoir, au moins de manière transitoire, un parti très ouvert et relativement marqué à gauche. Par contre la contradiction principale demeure dans la participation gouvernementale qui borne la prévisible radicalisation du discours jusqu’aux législatives.

 

18. La crise majeure est encore devant nous et elle ne se manifestera pas seulement par la rébellion de trois ou quatre députés ni l’émergence de regroupements comme «Nous assumons nos responsabilités» : elle créera une rupture profonde au sein du groupe dirigeant lui-même, entraînant des secteurs significatifs de l’appareil.

 

19. Dans cette perspective, le noyau le plus rassembleur de l’opposition interne a l’opportunité de jouer un rôle important pour peu qu’il s’en donne les moyens en travaillant à sa propre mise en cohérence.

 

 

 

(*) Je partage à la fois celles des camarades Gremetz, Gérin et Nikonoff