- quelle est ta position sur notre participation à la mairie de Paris (et donc du 18e) ? (B. Fialho)

 

à propos de la participation aux institutions

 

Cher Bruno,

 

(…)

 

Je suis tout à fait honoré que tu me demandes mon avis sur la question de la participation à l'exécutif municipal parisien et à celui du 18ème. Ce type de discussion me paraît fondamental, d'autant qu'elle a une portée générale pour tous les militants de gauche ainsi que pour les responsables syndicaux et associatifs qui réfléchissent au débouché politique des combats qu'ils mènent au quotidien.

 

Pour commencer, je dirais que pour moi l'avènement d'un gouvernement de gauche, quel que soit le niveau institutionnel dont on parle, de l'Europe à la commune) est la conséquence inévitable et nécessaire de toute lutte en défense des intérêts de la population laborieuse.

 

Mais nous faisons immédiatement face à un problème de terminologie sur le contenu à donner au terme de "gauche" dans la mesure où je lui donne ici un contenu de classe qui ne correspond pas nécessairement à la réalité sociologique ni aux ambitions politiques des partis politiques eux-mêmes. Alors que les Verts sont hostiles à toute analyse de classe et que le PS entend être un parti "central" synthétisant des aspirations contradictoires, le PCF lui-même ne se positionne plus comme représentant du salariat.

 

J'essayerais de contourner l'obstacle en distinguant les choses de manière programmatique : il faut bien se garder de confondre un gouvernement de gauche sur une ligne anticapitaliste et un gouvernement d'union de la gauche comme gouvernement de sauvegarde du capital.

 

Or, toute l'expérience du XIXème et du XXème siècle nous a montré que le "ministérialisme" et les gouvernements d' "union de la gauche" ou de "gauche plurielle" (sans même parler des gouvernements d'Union nationale comme en 1945...) ne conduisent qu'à la défaîte, à la démoralisation du monde du travail et au retour en force de la droite la plus radicale.

 

Je crois donc qu'il est de bon sens de s'opposer radicalement à tout ce qui peut ressembler à une coalition ouverte ou masquée avec la bourgeoisie et ses représentants parlementaires quelles que soient les circonstances. Cette question demeure d'actualité pour le Parti Socialiste, qui vient de passer un accord soi-disant "technique" avec la droite au Parlement européen pour s'en répartir la présidence et les postes. En ce qui concerne le Parti communiste, il ne préconise pas actuellement ce genre de démarche mais au contraire la dénonce, ce qui est une bonne chose. La question qui lui est posée est celle de ce que j'appelais plus haut une "coalition masquée". Que faut-il entendre par là ? Il s'agit d'un gouvernement qui, bien que composé principalement de forces issues de la gauche et du mouvement ouvrier, conduit une politique de gestion et d'aménagement à la marge du capitalisme. Cette politique, que nous avons pu observer en 1981-84 puis en 1997-2002 a non seulement aggravé au final les conditions d'existence du monde du travail mais a associé à ses yeux les communistes au bilan gouvernemental. Dans les deux situations historiques en question, le PCF s'est retrouvé encore plus affaibli électoralement qu'au départ.

 

Après la rupture gouvernementale de 1984, le Parti communiste a tenté de redéfinir lors de son 25ème congrès les conditions pour une participation gouvernementale. Voici ce qu'y disait alors Georges Marchais :

 

Bien sûr nous refusons de pratiquer la course au pouvoir pour le pouvoir. S'il s'agit de promettre et de ne pas tenir, de gérer les affaires du pays pour le compte de la classe privilégiée, il ne faudra pas jamais compter sur le Parti communiste français. Mais participer au pouvoir avec d'autres forces politiques pour contribuer à résoudre les problèmes du peuple et du pays, à sortir de la crise et à changer de société, oui, pour cela nous sommes toujours disponibles. Dans cet esprit là nous sommes et nous entendons rester un parti de gouvernement. Nous ne dissimulons pas notre vocation : nous aspirons à la direction des affaires du pays, comme le dit le projet de résolution, dans le cadre d'"un pouvoir représentatif du peuple favorisant à tous les niveaux l'intervention populaire et permettant à la classe ouvrière d'accéder aux responsabilités les plus élevées et d'exercer un rôle dirigeant" (L'Humanité 7 février 1985).

 

Sans entrer dans un commentaire de détail de ce qui est dit ici, on ne peut que constater que le gouvernement Jospin, auquel le PCF s'est empressé de participer en ne correspond en rien à la définition donnée.

 

A mon avis, le seul type de gouvernement auquel des communistes puissent participer est un gouvernement de rupture, un gouvernement anticapitaliste. Pour être tout à fait clair dans mon propos, je dirais qu'il s'agit d'un gouvernement dont le programme essentiel est la dissolution de l'armée permanente et l'armement du peuple, le contrôle ouvrier sur la production, de monopole de l'Etat sur le commerce extérieur etc.

 

Si on ne peut exclure qu'un tel gouvernement émerge par la voie parlementaire, il aussi aussi très probable qu'il soit mis en place par des organes extra-parlementaires. En tout état de cause, il ne peut exister sans être une conséquence d'un mouvement de masse exceptionnel par son ampleur, faisant trembler le système dans ses fondements.

 

Bien évidemment, l'avènement d'un tel gouvernement n'est pas à l'ordre du jour et ne peut survenir que dans des conditions extraordinaires. En France, les conditions objectives n'ont été réunies qu'à quelques moments précis des 150 dernières années : 1871, 1936, 1945, 1968... Reste à savoir si entre temps on mène une action visant à organiser la classe dominée dans l'objectif de rapprocher les échéances ou si on choisit de l'affaiblir en sacrifiant ses intérêts historiques pour l'obtention de quelques strapontins ministériels...

 

Pour autant une orientation visant à lutter pour l'élévation de la conscience de classe et pour l'hégémonie du prolétariat ne peut ignorer le fait que les communistes sont minoritaires, y compris aujourd'hui dans les couches ouvrières et que nous sommes dans une situation de division politique et syndicale et de prédominance de la social-démocratie, dans sa version la plus droitière ("sociale-libérale" pour reprendre l'expression à la mode). Hors de question de se cantonner à cultiver son pré-carré comme de s'enfermer dans une approche sectaire et diviseuse comme celle qu'ont choisi LO-LCR mais aussi les courants supposés "orthodoxes" du Parti communiste.

 

Une pratique électorale correcte consiste donc selon moi d'une part à ce que les communistes (et les forces anticapitalistes) se présentent partout où c'est possible et d'autre part à ce qu'elles ne fassent pas obstacle à une victoire de la gauche contre la droite. Par contre, si les conditions d'un véritable accord programmatique ne sont pas réunies avec le PS et d'autres, il me semble funeste de participer à un quelconque exécutif, endossant ainsi aux yeux des masses comme de nos propres électeurs une politique avec laquelle nous sommes en désaccord.

 

Les dernières régionales nous ont fourni un cas d'école assez intéressant. En région parisienne, la participation à l'exécutif du très droitier Huchon s'est faite non seulement sur sa politique mais aussi en lui laissant désigner au sein du groupe "populaire et citoyen" les gens auxquels il souhaitait offrir des postes ou pas. C'est ainsi qu'un véto racialiste a été posé par Huchon sur le nom de Mouloud Aounit au grand dam du Parti et d'Alternative citoyenne. Mais si les uns comme les autres ont vivement protesté, nul n'a semblé prêt à prendre la mesure de dignité politique minimale : se retirer en bloc de l'exécutif. Et maintenant on voit Huchon en passe de réitérer en metant un veto sur la conseillère verte Alima Boumediene...

 

A l'opposé, Alain Boquet et les communistes du Nord, qui ont brillament augmenté les scores électoraux du parti, ont adopté une position tout à fait claire selon moi : ne rien faire pour empêcher une large victoire de la gauche mais refuser toute participation à l'exécutif régional.

 

En ce qui concerne les municipalités, je sais qu'il existe dans la gauche française une longue tradition consistant à les laisser à l'écart des enjeux nationaux. Même dans les pires moments de division à gauche et en particulier d'hostilité entre PS et PCF, les cadres de gestion commune des municipalités ont toujours été préservés.

 

Pour autant, ceci ne me semble pas une bonne chose. Depuis un siècle les municipalités sont des organes ayant à peu près les mêmes tares que le reste des institutions parlementaires dont elles ne sont qu'une extension. Elles sont de plus en plus privées de pouvoir et cantonnées à de la simple gestion au jour le jour dans le cadre de politiques étatiques qui leur échappent totalement. Avec la loi Chevènement sur l'intercommunalité, à laquelle le PCF englué alors dans sa participation au gouvernement Jospin ne s'est pas opposé, les choses se sont considérablement aggravées. Désormais des municipalités de droite pourront forcer celles de gauche à une unification dont elles ne veulent pas et leur imposer leurs propres choix.

 

La seule différence réelle entre l'institution municipale et les autres tient à son caractère local qui rend plus fréquent l'obtention de majorités pour les partis de gauche. Réduits à peau de chagrin sur le plan national, les communistes en dirigent encore des centaines. Reste à savoir sur quelle base ils le font.

 

Si des forces de gauche étaient prêtes à mettre en oeuvre une politique radicale dans un cadre municipal, il y a fort à parier que cela déboucherait sur une conflagration avec le pouvoir central. C'est par exemple ce qui s'est passé à Liverpool en Grande Bretagne au milieu des années 1980, quand les membres de la tendance Militant du Parti travailliste ont conquis la majorité du conseil municipal et entrepris une politique audacieuse en terme de création d'emploi, de logement, de développement des services publics, etc. Le gouvernement Thatcher a commencé par mettre sous tutelle les finances municipales pour finir par dissoudre purement et simplement la municipalité !

 

Au vu de l'ensemble de ces éléments, les conditions pour une participation des communistes à l'exécutif municipal parisien et aux exécutifs d'arrondissement ne me paraissent nullement remplies. Si aujourd'hui Delanoë n'a pas mené d'attaques frontales contre les couches populaires parisiennes, le moins qu'on puisse dire est que sa politique est pour le moins timorée. Les communistes auraient incontestablement les coudées plus franches s'ils n'étaient pas partie prenante de la gestion et des inévitables compromis qu'elle implique.

 

Dans l'état actuel des choses, je ne proposerais certainement pas de quitter "à froid" les responsabilités occupées dans l'exécutif municipal mais je serais incontestablement partisan d'un durcissement du discours des communistes sur les points cruciaux qui nous préoccupent : urbanisme, crèches, écoles, etc. Pour prendre un exemple, on peut aborder la question du RMA, nouvelle forme de sous-emploi que les communistes ont ardemment combattu à l'assemblée nationale (http://www.le-militant.org/vieautravail/explication.htm).

Comme tu le sais, le conseil de Paris est à la fois un conseil municipal et un conseil général. A ce dernier titre, c'est lui qui gère le RMI et donc le RMA. Les élus communistes devraient mener bataille pour que ce dernier ne s'applique pas à Paris et soumettre une motion en ce sens. Pour cela, ils pourraient relayer la campagne de masse impulsée par l'Association populaire d'entraide (http://www.le-militant.org/vieautravail/petitionrma.htm). D'ores et déjà je te propose de signer cette pétition. Ceci permettrait : 1° de rehausser le profil des communistes et leur image auprès des Parisiens ; 2° soit de remporter une victoire pour les salariés par un vote favorable de la majorité municipale (et de pouvoir s'en prévaloir auprès des gens) soit de diviser les rangs socialistes et de regagner du poids au sein des forces de gauche. 

 

En espérant poursuivre cette discussion,

Reçois, cher camarade, mes salutations fraternelles.

 

Raymond DEBORD

 

 

Voir aussi :

-       Ce que nous entendons par « politique » et en quoi notre combat est un combat politique (rapport devant le CA de l’Association populaire d’entraide)

-       Communisme ou nationalisme