Une démarche scandaleuse

Raymond DEBORD

On savait que la décomposition du Parti communiste française produisait toutes sortes de curiosités (dont on se serait souvent passé). Néanmoins, les débats sont restés jusqu’ici sur un terrain politique.

Il s’avère qu’une poignée de membres du Parti (dont au moins un, Fidor Rilov, siège dans les instances parisiennes si mes souvenirs sont bons) n’a rien trouvé de mieux que de porter plainte auprès du Tribunal de Grande Instance de Paris pour contester l’élection des membres du Conseil national.

Les militants en question, tous fiers d’eux-mêmes, font donc circuler un courrier électronique faisant état de l’avancée de leurs démarches, intitulé « la liste alternative de candidatures au Conseil national sera t-elle soumise au vote des délégués du 32e congrès ».

On passera sur les détails de cette chose, totalement emplie d’un ton obséquieux envers l’institution judiciaire pour noter qu’un pas supplémentaire vient d’être franchi dans la rupture avec les principes élémentaires de l’indépendance de classe. Certains des militants en question avaient eu à divers moments (en particulier dans le cadre de la préparation dudit congrès) quelques prétentions à un discours « gauche ». Celles-ci s’effondrent avec fracas, ce qui explique peut-être le faible nombre de signataires de leur nouvelle démarche.

Il n’en reste pas moins particulièrement pitoyable de voir des communistes en arriver là, confiant à ceux qui manient d’ordinaire tant de mansuétude pour les puissants et de sévérité pour les pauvres le soin de juger sur ce qui se passe au sein des organisations de gauche. Faut-il rappeler que ce qu’on nomme le « droit » n’est que la codification des règles de fonctionnement de la société bourgeoise, partiellement amendée par les avancées qu’on put obtenir les masses à travers les rapports de force qu’elles ont su créer au travers de l’histoire ?

La démarche des Rilov est la négation même de la lutte des classes et de tout mouvement social. Si l’on confie au TGI le soin d’interpréter les statuts du Parti communiste en lieu et place de ses membres, comment soutenir dans le même temps une simple grève, sans parler de ce qui est en train de se passer à propos des retraites. Si les Rilov étaient conséquents, ils devraient considérer que la loi est définie par le Parlement et qu’il n’y a donc pas lieu de faire pression pour en modifier le contenu. Les syndicats seraient donc en train de tenter de réaliser un coup de force anti-démocratique qu’il y aurait tout lieu de condamner…

Si Robert Hue, Marie-George Buffet et consors doivent être jugés, c’est par les adhérents du Parti communiste et – au delà – par les salariés et les couches défavorisées.

Pour ce qui concerne l’avant-garde ouvrière et populaire, son jugement du 21 avril dernier a été rude puisque le candidat du PCF a été relégué derrière celle de Lutte ouvrière et même de la Ligue communiste révolutionnaire. Qu’il semble loin le temps où le PCF dénonçait les « groupuscules gauchistes » et où la CGT scandait « les gauchistes à la chaîne ! » dans les manifestations… A la présidentielle, 4 % des ouvriers ont voté Robert Hue et 10 % Arlette Laguiller. Malgré le net recul de la gauche révolutionnaire aux législatives, seuls 3 % des ouvriers ont fait le choix du PCF alors que 7 % se sont portés sur LO et la LCR.

En ce qui concerne les adhérents du Parti communiste, ils ont également commencé à tirer les leçons de la banqueroute de leur direction. Officiellement, 45 % d’entre eux se sont portés sur les listes marquant une opposition de gauche à la mutation. Si l’on tient compte des manipulations ayant pu exister ici ou là, on peut raisonnablement penser que la gauche du parti est majoritaire à la base.

J’espère que d’autres leçons seront tirées dans l’avenir, y compris de la manière dont la direction sortante a bafoué les statuts pendant le congrès et utilisé toutes sortes de manœuvres bureaucratiques pour empêcher ses compétiteurs d’obtenir les places auxquelles ils avaient légitimement droit dans les instances.

En tout état de cause, le fonctionnement du PCF et son devenir sont des questions qui auront à être tranchées par la classe travailleuse et certainement pas par les possédants. Si les Rilov et leurs associés pensaient que ce qui s’est passé durant le congrès était assez grave pour concerner le public, pourquoi n’en ont-ils pas appelé à l’opinion publique du parti, voire à des communistes n’ayant plus leur carte mais disposant d’une autorité morale incontestable ?

Mais non, ils ont préféré se retourner vers le Président du Tribunal de Grande Instance, l’intronisant par là même deus ex machina du communisme en France. On peut supposer que le magistrat en question préférera à l’étape actuelle ménager un parti national plutôt que donner suite à des olibrius procéduriers. Mais imaginons qu’il en soit autrement. Imaginons qu’il décide de profiter de l’occasion pour aggraver la crise d’une formation dont il y a tout lieu de penser qu’il ne la porte pas dans son cœur… Beau travail !

Bien entendu, la direction du Parti porte elle aussi une part de responsabilité dans l’apparition d’agissements comme ceux des Rilov et cie. On ne peut pas prôner pendant des décennies un électoralisme éhonté, pratiquer l’union nationale et le ministérialisme (y compris sous un président de droite), appeler à voter Chirac et faire de l’ONU et du « droit international » l’horizon indépassable des luttes des peuples sans devoir un jour se trouver face à quelques contradictions. Nous y sommes maintenant, avec une poignée de militants considérant que la légitimité du droit étatique est supérieure à celle de leur propre organisation, contre laquelle ils entendent l’utiliser.

Tout ceci pourrait paraître insignifiant si ce n’était pas aussi révélateur et si la pensée communiste n’était pas dans un tel état de délabrement.

26/05/2003